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II. — Causes de la crise

La crise, telle que je l’ai décrite, me paraît avoir trois causes principales : 1° Comme Ta très bien montré M. Georges de Laveleye, l’outillage de l’Europe, en fait de chemins de fer, d’usines, de machines de toute espèce, est presque termine, et ainsi il reste moins de place pour des entreprises nouvelles; 2<> ainsi que 1 ont fait voir MM. Mulhall et Leroy-Beaulieu, les progrès accomplis dans les moyens de production et dans les moyens de transport ont abaissé le prix de beaucoup d’objets par l’accroissement de 1 offre»

30 enfin, la proscription de l’argent, diminuant la quantité des instruments de l’échange, a dû amener une baisse générale des prix Suivant l’image aussi pittoresque qu’exacte employée par M. Cernuschi, les transactions du monde s’opéraient grâce à des chars portés par deux roues, l’une en métal blanc, 1 autre en mêla jaune. On a brisé partout l’une de ces deux roues. Comment nen

résulterait-il pas un désarroi universel ? ^

La production de l’or est tombée à quatre cent soixante-dix millions. L’industrie en consomme trois cents millions, 1 Asie en absorbe cent millions; et le fret, les pertes, les naufrages, trente millions; restent quarante raillions que gardent les pays producteurs. Aussi, depuis six à sept ans, on ne frappe plus de numéraire dans notre Occident. Visitez les Hôtels des Monnaies à Bruxelles, à Pans, en Hollande : les balanciers sont inactifs. Comment ce fait inouï, sans précédent dans l’histoire, n’aurait-il aucune conséquence, alors que tous les économistes enseignent que la rareté du numéraire a

pour résultat la baisse des prix ? . * • j j

M Leroy-Beaulieu essaye de contester ce qui paraît évident de

soi en attribuant la baisse des prix à l’accroisement de la production; mais les chiffres mêmes qu’il cite, réfutent sa thèse. Le per fec-^ tionnement des moyens de production et de transport a été bien plus grand de 1850 à 1870 que de 1870 à 1885, et cependant les

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prix ont augmenté pendant la première de ces périodes, tandis qu’ils diminuent pendant la seconde. Donc une autre cause a dû agir.

Elle a ^élé signalée naguère par M. Leroy-Beaulieu lui-mème : Après 18o0, a-tdl dit, l’afflux monétaire a produit la hausse de tous les prix et sauvé la France de la banqueroute.

^ Comment le phénomène opposé, la cessation de l’afflux de l’or, n’aurait-il pas maintenant pour effet la baisse ?

En proscrivant l’argent, qui a été en tout pays l’agent principal

de la circulation depuis les débuts de la civilisation, c’est-à-dire le

métal que MM. Frère et Pirmez, à la suite de Locke, proclamaient

le métal monétaire par excellence, l’Europe a commis une erreur

économique, dont les désastreuses conséquences ont été prédites de

la façon la plus précise. Cette erreur, c’est aux grands États à la

reparer et c’est peut-être l’Angleterre qui, cette fois, prendra linitiative.

Comme le constate le Times (2 août 1886), le mouvement en faveur du bimétallisme prend en Angleterre une force irrésistible.

Dans le dernier congrès des délégués de toutes les chambres de commerce anglaises, une motion bimétallique a été votée par vingt-huit voix contre quinze.

Le Times s’imagine à tort que ce mouvement, appuyé par les industriels et par les commerçants, est combattu par les hommes de science. Tous les nouveaux professeurs d’économie politique aux universités anglaises sont convertis au bimétallisme: M. Marshall à Oxford, M. Foxwell à Cambridge, M. Graham à Belfast, et à Edimbourg M. Nicholson, qui a publié à ce sujet l’exposition la plus claire et la plus impartiale de ces derniers temps.

La commission de la crise {on dépréssion of Trade), sous la présidence de lord Iddesleigh, entraînée par les nombreux témoignages qui attribuaient la baisse des prix à la rareté de l’or, a proposé comme remède de faire nommer une commission royale spéciale pour étudier cette question, « le problème économique le

plus difficile et le plus important de notre temps », comme dit le Times.

La Belgique, en cette matière, n’a aucune initiative à prendre. Tout ce que devrait faire notre ministre des finances, c’est de demander à la Chambre l’autorisation de vendre pour cent millions d écus de cinq francs. La Hollande a adopté une mesure semblable.

On pourrait même échanger quelques millions contre de l’or à

I Londres. Seulement il faudrait agir avec prudence; car la perte sera forte et il se peut qu’à peine réalisée, l’argent reprenne sa valeur antérieure, si les principaux États s’entendaient, pour en décréter le libre monnayage, sur la base d’un rapport fixe avec l or.

Le sénateur Evarts a introduit au sénat américain une motion ayant pour but d’engager le président à rouvrir les négociations avec les autres États relativement à la question. Si cette proposition est faite, il est à croire que l’Angleterre ne la repoussera pas, car

pour elle, le danger est grand et imminent.

Si aucune entente n’a lieu, l’Amérique ne tardera pas à agir, et énergiquement, car elle n’a rien à perdre, attendu qu’elle produit à la fois les deux métaux précieux pour une valeur presque égale. Elle suspendra le Blond bill, cest-à-dire qu elle vendra, chaque î' mois, dix millions de francs d’argent de plus que maintenant. En

outre, elle voudra, comme la Belgique, augmenter son stock dor, I et, à cet effet, elle pourra réaliser à Londres, contre de l’or, pour

I trois cents ou quatre cents millions de francs d argent, en y ccnsa-

1 crant le bénéfice fait sur la frappe antérieure de ce métal.

1 Le métal argent perd en ce moment trente pour cent et nos écus

j'' de cinq francs ne valent plus que trois francs cinquante; il tombe-

rait à trente pence l’once probablement, soit à la moitié de sa valeur ^ ancienne si le Bland bill était suspendu. Le budget de l’Inde aurait,

de ce chef seul, un déficit annuel de cent vingt-cinq millions. Tous les revenus payables en argent seraient réduits de moitié et le " commerce avec l’extrême Orient se trouverait tellement désorganisé

j que l’Angleterre devrait bien alors aviser.

Tant que le régime monétaire actuel restera en vigueur, la baisse I des prix persistera et, par conséquent, la crise.

1 III. — La Guei're à V Alcoolisme et les Travaux publics.

J Ainsi que nous l’avons vu, la Belgique isolée ne peut rien faire

‘ pour mettre fin à une crise qui résulte de causes générales; mais il

ne lui est pas impossible d’adopter des mesures qui en amortiraient ! les funestes effets, surtout dans l’intérêt des classes laborieuses.

Et tout d’abord, il faut, sans tarder, introduire chez nous le service militaire personnel, qui existe dans presque tous les pays de l’Europe. La justice et l’intérêt de l’ordre l’exigent également. Quoi de plus inique que de voir le fils de l’ouvrier, obligé de quitter

sa famille, ses occupations et de se faire tuer, le cas échéant, alors que le fils d’une famille aisée, moyennant une insignifiante somme d’argent, reste chez lui et contiue à chasser ou à hanter boulevards et salons? Comme le dit Charles Secretan, dans un excellent petit écrit, La Question sociale, nous ne pouvons nous attendre à voir toujours le peuple des casernes tirer sur le peuple des ateliers. Je n’insiste pas sur ce point : la cause est entendue, et la Chambre, dès • la rentrée, votera, sans doute, cette réforme indispensable et préalable.

Seulement, il faut la compléter par l’instruction militaire donnée dans les écoles primaires et par la formation de bataillons scolaires, comme il en existe déjà à Liège et à Bruxelles. Pour ceci, étudions ce qui se fait en Suisse : j’ai vu à Berne les élèves des écoles primaires défiler et servir leurs petites pièces d’artillerie avec autant de correction que les soldats de l’armée régulière. On pourrait aussi, ainsi que l’a proposé, en France, M. Emmanuel Vaucher, organiser des bataillons d’adultes pour les jeunes gens de seize à vingt ans. Ceux-ci feraient les exercices sur place plusieurs fois par an, comme nos gardes civiques, et on pourrait alors abréger le temps de service pour ceux qui auraient reçu une instruction suffisante. Ce système est, me dit-on, à l’étude au ministère de la guerre en France.

Il est une autre mesure non- moins urgente, c’est une révision radicale de nos lois relatives à la fabrication et au débit des spiritueux. Je n’hésite pas à dire que la situation actuelle en Belgique sous ce rapport est une véritable honte. On commence à nous désigner comme l’esclave ivre de Sparte. Nous consommons par habitant et par an treize litres d’eau-de-vie et deux cent quarante litres de bière, ce qui fait par ménage cinquante-six litres d’alcool et plus de mille litres de bière. Pour la bière, nous arrivons au second rang après la Bavière, et pour l’alcool nous ne sommes dépassés que par le Danemark et la Russie, pays du Nord. Si l’on prend les deux boissons fermentées, ensemble, nous venons en première ligne.

Nous avons incomparablement plus de débits de boissons, que les autres États : un débit par quarante-quatre habitants, c’est-à-dire UN PAR DIX FAMILLES. Dans Certaines petites rues de nos villes et dans les rues principales de nos villages, chaque maison est un débit où domestiques et ouvriers viennent s’alcooliser. Rien n’est plus affligeant. Dans l’agglomération de Bruxelles et des huit communes

avoisinantes, il existe huit mille quatre-vingt-dix-neuf cabarets.

Pour les détails il faut lire les rapports si instructifs et si navrants

de M. Cauderlier et du docteur Moeller.

Devant les commissions de l’enquête sur le travail , on vient de toutes parts dénoncer le fléau. C’est une cause effrayante de misère, d’immoralité, de désordres de toute nature. On peut lui attribuer les souffrances des ouvriers plus encore qu’à la baisse des salaires.

La consommation des spiritueux augmente avec une rapidité inouïe. Dans le triennal 18S5-1857, elle était de S.90 litres. En 1870-72, elle était de 7.60 litres et aujourd’hui elle s’élève a près de treize litres. En quatorze ans, elle a donc presque doublé, alors que dans beaucoup d’autres pays, elle diminue. Il est temps d agir

et énergiquement.

On dirait que chez nous on a tout fait pour favoriser la consommation de l’alcool. Le droit est d’environ cinquante francs, tandis qu’il est de deux cents francs en France et de près de cinq cents francs en Angleterre, et la patente pour les débits de spiritueux est insignifiante. M. A. Laurent cite un débitant qui vend dix hectolitres par quinze jours et qui paye cinq cent trente francs de patente, un autre qui vend pour douze mille francs de genièvre par an et dont la patente n’est que de vingt francs. La plupart des petites boutiques de légumes ou d’épiceries servent des petits verres à leurs clients; la patente est bien vite regagnée.

Il faut imiter nos voisins du Nord qui ont fait récemment une excellente loi à ce sujet. Il ne faut pas hésiter à élever le droit à deux cents francs par hectolitre d’alcool, et la patente à cinquante francs au minimum en limitant en môme temps le nombre des débits de spiritueux. Ces rigueurs n’atteindraient pas la bière,

boisson saine et nourrissante.

Aucun de nos deux partis politiques n’ose s’attaquer au genièvre, crainte d’avoir contre lui les débitants, dont l’influence est grande, même quand ils ne sont pas électeurs. Catholiques et libéraux peuvent croire qu’ils ne doivent pas mettre en péril 1 opinion qui seule peut sauver le pays. La proposition devrait donc être faite par les chefs des deux partis et votée à l’unanimité. Le mouvement patriotique doit faire taire, en ce cas, tout antagonisme et toute rivalité. Je ne pense pas qu’il se lèverait dans nos Chambres un . seul membre pour réclamer, avec M. Janson en Belgique ou avec M. l’abbé Schaepman en Hollande, l’immunité du petit verre,

O la consolation de l'ouvrier ».

Le produit de la surtaxe suffirait largement pour couvrir le déficit de notre budget et pour payer l’intérêt d’un grand emprunt destiné à des travaux publics et surtout à la construction de chemins de fer et de tramways à vapeur. On pourrait entreprendre la ligne Bruxelles-Mayence et doter un grand nombre de communes de raccordements ferrés au réseau principal, ce qui est la meilleure façon de venir en aide à l’agriculture.

M. Leroy-Beaulieu critique vivement l’abus des emprunts et il y voit une des causes de la crise actuelle ; mais il ne faut pas oublier que la Belgique se trouve dans une situation particulière. Elle a eu confiance dans les progrès de la liberté du commerce et elle s’est outillée en conséquence. Aujourd’hui que, sous les étreintes de 1a crise, chaque pays s’efforce, par des droits protecteurs, de se conserver son propre marché, elle perd successivement la plupart de ses débouchés.

Il faut songer d’avance aux ouvriers qui , dans un an ou deux peut-être, se trouveront sans emploi. C’est l’avenir qui est menaçant. Jusqu’à présent, le travail n’a fait défaut qu’exceptionnellement, mais il est connu que plus d’un charbonnage, plus d’une usine ne se soutiennent qu’en entamant leur fonds de roulement. Cela ne peut continuer. Quand toutes les ressources disponibles, y compris celles du crédit, seront épuisées, il faudra bien cesser, et alors que faire des ouvriers sans ouvrage ? On ne peut cependant pas les laisser mourir de faim. Les mettra-t-on à charge de la charité publique? Autant alors les employer, s’il se peut.

L’argent, enlevé à la consommation improductive et funeste du cabaret, capitalisé sous forme de chemins de fer, fournirait de l’occupation pendant la construction, et, plus tard, même s’il ne donnait qu’un revenu très minime, il ouvrirait des places à un nombreux personnel et créerait un important débouché pour un grand nombre de nos usines.

La taxe sur l’alcool alimenterait le travail.

Ici encore il faut oublier nos divisions de parti pour nous occuper tous ensemble d’une œuvre d’humanité et de salut public. Si la crise persiste et s’aggrave, beaucoup d’ouvriers seront mis hors d’emploi. Il ne restera plus alors qu’à les fusiller dans les émeutes, à les nourrir oisifs ou à leur procurer une occupation utile. C’est à quoi il faut pourvoir d’avance.

J’estime aussi qu’il y aura lieu de soutenir l’industrie au moyen

de toutes les facilités que peut accorder le chemin de fer. On peut considérer notre réseau national ou comme une source de revenus, ou simplement comme l’instrument de locomotion de nos industries diverses. Quand il s’agira de sauver l’industrie pour ne pas avoir une partie de nos ouvriers vivant d’aumônes sans rien produire, il faudra adopter cette seconde manière de voir et se résoudre à de grands sacrifices.

Avant tout, que notre mot d’ordre à tous soit : Guerre sans trêve ni merci à l’alcoolisme !

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