‹ Essais et études [microform]Chapitre 43 sur 58 · V. — Les Sociétés coopératives et la Réglementation du · texte numérisé non relu

V. — Les Sociétés coopératives et la Réglementation du

Travail.

L’un des chefs d’industrie les plus éclairés et les plus dévoués au bien des ouvriers, M. Deprez, directeur du Val Saint-Lambert, me

disait récemment à propos de la crise :

« Je suis opposé à toute extension du suffrage, mais je pense que notre régime censitaire ne peut se justifier que s’il adopte toutes les mesures utiles à la classe laborieuse, qui sont appliquées avec succès dans les pays de suffrage universel. »

Voilà, admirablement formulé, le programme que devraient adopter notre bourgeoisie et le gouvernement qui la représente.

Quant à moi, j’admets la démocratie la plus radicale, le referendum comme en Suisse ou même le gouvernement direct rêvé par Rousseau, tel qu’il s’exerce dans les cantons alpestres ; mais je crois qu’il est insensé de vouloir accorder à tous le droit de voter dans un pays où

(1) Pour ceux qui voudront étudier la question plus en détail, je signalerai les publications suivantes ; Henry Crompton, Industrtal conciliation, traduit en français par M. J. Weiler, Arbitrage et conciliation entre maîtres et ouvriers, Mons, Manceaux, 1880; Rupert Kettle, Strikes and arbitrations ; Joseph Weeks, Labor différences and their seulement, New-York, 1886 ; R. Spence Watson, Boards arbitration and conciliation and Sliding Scales, quelques pages excellentes à traduire; Victor Brants, Les Essais de Conciliation et Cû Arbitrage, très bon résumé et, enfin, l’écrit déjà cité de Crawford Munro, ^ Sliding Scales, qui renferme le texte de la plupart des conventions relatives à l’échelle mobile.

il a fallu, ô honte ! distinguer les bulletins par des couleurs différentes, afin de permettre de voter à des illettrés payant un cens de quarante-deux francs trente-deux centimes!

Après que nous aurons eu vingt années d’instruction gratuite et obligatoire, il sera temps d’aviser ; mais, grâce à nos radicaux, nous en sommes loin en ce moment.

L’histoire nous montre, ainsi que sir Henry Maine le rappelle dans son livre On popular government, qu’un peuple ignorant est toujours prêt à abdiquer entre les mains du despotisme ou de la théocratie. Avec le suffrage universel, la Belgique serait dominée par les évêques dune façon absolue et définitive. La royauté ellemême n’aurait plus qu’à leur obéir passivement et en tout.

Déjà, en ce moment, l’archevêque de Malines n’est-il pas notre véritable souverain ?

D ailleurs, comment une extension de suffrage pourrait-elle relever les prix et les salaires ? Ne l’oublions pas, les mesures les plus socialistes de notre temps ont été proposées, non dans des républiques, mais dans des monarchies : en Prusse par M. de Bismarck, et en Angleterre par M. Gladstone. Par ses lois agraires antérieures, M. Gladstone a déjà supprimé virtuellement la propriété foncière en Irlande, et par son récent projet de loi, il ne proposait ni plus ni moins que de nationaliser toute la terre irlandaise, car tel aurait été probablement le résultat du rachat. Je ne vois pas qu’en France les élus du suffrage universel aient voté rien de pareil.

Chez nous, on demande que l’État reprenne les charbonnages pour en confier l’exploitation à des associations ouvrières. La reprise des charbonnages pourrait se justifier mieux peut-être que celle des chemins de fer. La direction d’un réseau de voies ferrées offre des questions plus complexes que celle d’une houillère. On sait que le bassin de Sarrebruck est exploité par le fisc prussien. On pourrait invoquer, à l’appui de ce système, les mêmes raisons qui ont fait admettre la possession par l’État des forêts où se conserve et se prépare la réserve des vieux chênes nécessaires à certaines constructions. L’industrie privée gaspille ces trésors de force, empruntés à la chaleur du soleil, pendant les âges géologiques, et une fois anéantis, cest pour jamais. Quand survient la baisse des prix, au lieu de limiter la production, comme le ferait le monopole et comme essayent de le faire actuellement les syndicats, elle l’augmente, afin de diminuer la charge des frais généraux par unité produite. On peut

donc se demander si la dispensation de ces richesses minérales indispensables à notre civilisation, et qu’on ne peut remplacer, ne devrait pas être, en tous pays, aux mains de l’État qui, ayant seul une durée perpétuelle, est seul apte à songer au bien des générations futures. Mais il est trop évident que pareille entreprise ne pourrait être tentée qu’à la suite d’un accord international, et jamais dans une époque de crise comme celle que nous traversons maintenant.

Mais ce que l’on pourrait faire, ce serait une expérience qui, en tout cas, ne coûterait pas cher et qui aurait des avantages considé-

11 râbles.

I L’État pourrait racheter un charbonnage, dans des conditions

• moyennes et le confier aux ouvriers constitués en société coopéra-

I live de production. Qu’on ne se récrie pas! M. de Bismarck, entraîné

I par l’éloquence de Lassalle, n’a-t-il pas voulu consacrer cent mil-

I lions de thalers à doter les associations ouvrières (1) ?

I II serait à désirer que l’expérience réussît, car alors cesseraient

l’antagonisme et la lutte entre le travail et le capital, puisque ces deux facteurs indispensables de la production se trouveraient unis, tout travailleur étant en même temps capitaliste. Tous les économistes se sont montrés favorables aux sociétés coopératives de production, même ceux qui ne croyaient pas à leur succès.

Quel que fût le résultat de l’expérience, elle aurait cet avantage considérable qu’elle ferait comprendre aux ouvriers la véritable situation de l’industrie. Ils verraient alors s’ils peuvent donner quatre francs de salaire pour huit heures de travail. Ils se rendraient compte de ce que c’est que la dure concurrence étrangère, qui nous force à réduire tous les frais au minimum, sous peine de perdre non seulement les débouchés étrangers, mais même le marché intérieur.

Je dois ajouter, à mon grand regret, que je ne crois pas au succès de l’entreprise, en partie pour les motifs si bien indiqués dans l’écrit de M. Cernuschi, U Illusion des sociétés coopératives. J’ai

(1) En France, le gouvernement offre de confier à des syndicats d’ouvriers certaines concessions de charbon que la société de Rive-de-Gier cessait d’exploiter. Seulement, faite dans ces conditions, l’expérience ne peut réussir. Si ces concessions étaient abandonnées, c’est qu’elles ne valaient rien. U faudrait concéder aux ouvriers une houillère qui rapporte un certain bénéfice ou qui, tout au moins, ne soit pas en perte.

combattu les conclusions trop absolument pessimistes de ce livre ; j’espère que les sociétés coopératives pourront se généraliser, quand la classe laborieuse y sera mieux préparée ; mais ce qui est vrai, cest que, actuellement, ces sociétés échouent ordinairement pour les motifs suivants : les ouvriers qui s’associent, sont mus par des idées généreuses et des aspirations égalitaires. Il s’ensuit d’abord qu’ils ne veulent pas accorder au personnel dirigeant une rémunération suffisante, et, en second lieu, qu’ils entendent conserver une certaine indépendance en face des chefs qu’ils ont élus. De là deux écueils qui causent des naufrages presque inévitables.

L intérêt, non le dévouement, est le ressort habituel du monde économique. Le personnel dirigeant, mal payé, est le plus souvent de qualité inférieure, tantôt comme capacité technique, tantôt comme probité. L’affaire est mal conduite, ou sous le rapport de la fabrication, ou sous le rapport commercial, et fréquemment la caisse est vidée ou enlevée par qui devait la conserver. Dans une usine comme sur un navire, l’obéissance passive, la discipline sont indispensables. Le principe d’autorité doit exercer son plein empire. Or, cette autorité, les chefs élus, considérés comme les égaux de leurs subordonnés, ne l’ont pas, et ainsi la direction du travail est incertaine et faible.

Comparez la discipline dans notre garde civique avec celle qui règne dans l’armée!

Pour qu ils acceptent les conditions dont l’observation peut seule rendre viables les sociétés coopératives, il faut aux ouvriers une forte préparation que l’expérience et l’enseignement peuvent seuls leur donner; c’est pour ce motif que le préliminaire obligé de toute

réforme sociale radicale est le développement de l’instruction populaire.

Organiser, répandre cette instruction, telle est la mission du parti libéral bourgeois en tout pays.

Vouloir maintenant modifier sérieusement l’organisation du travail ou le mode de répartition, est une pure chimère. Donnez à n importe quel réformateur le pouvoir de refondre à sa guise la société actuelle, il arrivera à la désorganiser, mais non à l’asseoir sur des bases plus équitables, parce que les ouvriers sont encore incapables de faire marcher la grande industrie telle qu’elle existe aujourd’hui.

Il serait très utile à l’Europe entière et aux ouvriers eux-mêmes qu une expérience, faite de bonne foi, vînt leur démontrer cette importante vérité.

différentes commissions d’enquête. Ainsi, à mon avis, les électeurs censitaires devraient élire le docteur De Paepe à Bruxelles et M. Anseele à Gand.

Il n’y a rien de tel que de se voir de près pour arriver à s’expliquer et à s’entendre.

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