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VIII. — Conclusions

Je termine ici ces vues trop sommaires sur les palliatifs que l’on peut apporter à la crise. J’en résume les conclusions.

1® Service personnel comme mesure de garantie sociale et comme principe de justice.

2° Lutte à outrance contre l’alcoolisme. Impôt élevé sur l’alcool, afin de doter de grands travaux publics et de conserver ainsi du travail à nos ouvriers menacés d’en manquer.

3° Le chemin de fer exploité, non comme une source de profits, mais comme le moyen de sauver notre industrie menacée par le régime protectionniste de l’étranger.

4° Enseignement gratuit et obligatoire, culture religieuse, morale, intellectuelle plus forte pour nos ouvriers, parce que les réformes, les plus simples comme les plus radicales, ne sont possibles qu’à cette condition.

5° Comités de conciliation et d’arbitrage pour régler tout ce qui concerne le salaire et pour permettre à l’ouvrier de comprendre l’impossibilité actuelle d’augmenter sa rémunération et trop souvent, hélas! l’absolue nécessité de la réduire encore.

6° Lois réglant le travail dans les mines et dans les manufactures, semblables à celles qui existent en Suisse, en Angleterre et ailleurs! Système complet d’assurances pour les ouvriers, tel qu’il a été proposé ou voté en Allemagne.

Construction de maisons ouvrières par les particuliers, par les sociétés et surtout par les institutions publiques qui ont des fonds disponibles.

8° Les classes dirigeantes, cessant de gaspiller leurs revenus en un luxe qui provoque les colères populaires, mais créant des capitaux nouveauxet enseignant à leurs enfants à en tirer parti.

9“ L instruction agricole répandue dans les campagnes, de toutes les façons; tramways vicinaux, transport des engrais à prix réduits, mais point de droits protecteurs destinés à renchérir le prix du pain et de la viande au profit de vingt et un mille propriétaires.

10“ Application générale, par mesure législative, du Pachler's

Recht des Flandres, en le complétant comme on l’a fait en Angleterre.

11“ Enfin et surtout, esprit de charité chrétienne nous disposant

à accueillir et à mettre en œuvre tout ce qui peut améliorer la condition du peuple.

ANNEXES. — Le Bi-Métallisme.

Parmi les. causes de la crise économique actuelle, il en est qui sont intimement liées aux progrès même de la civilisation, mais il en est une qui est le fait des législations humaines, mal inspirées; je veux parler de la proscription de l’argent.

L’argent, qui a été depuis la plus haute antiquité le métal monétaire universel et principal, a été brusquement repoussé de tous les Hôtels des Monnaies, sauf aux Indes. — Les transactions du monde se faisaient par le moyen de chars portés sur deux roues, une de métal blanc, l’autre de métal jaune. On a partout brisé 1 une de ces roues et l’on s’étonne qu’il y ait un désarroi général dans le commerce du monde ! Et cette mesure insensée a été adoptée au moment où, d’une part, la production de l’or diminue chaque année et où, d’autre part, l’augmentation des échanges réclame plus d instruments de circulation.

Tous les économistes anglais sans exception : Bagehot, Jevons, ' awcet, Bonamy, Price, l'Bconomist, ont annoncé d’avance que

l’emploi exclusif de l’or aurait pour conséquence une baisse des prix désastreuse, en vertu de la même loi qui fait que la grande production d’or des placers californiens et australiens venant s’ajouter à la frappe libre de l’argent, ont produit la hausse des prix entre 18o0 et

Qui ne voit les funestes effets de la baisse des prix ? Ils frappent tous les yeux. Diminution considérable des fermages, dépenses moindres de la part des propriétaires et des fermiers, souffrance des industries qui travaillent pour les besoins de ces deux grandes classes de consommateurs; les cultivateurs en perte réclamant l’intervention de l’Etat et des mesures agraires, ce qui est toute la question irlandaise ; les débiteurs hypothécaires écrasés par leur charge et la valeur des immeubles tombant au-dessous de la dette ; les recettes des chemins de fer diminuant partout, preuve de la stagnation des affaires ; les industriels, les commerçants se trouvant en perte dans toutes leurs opérations, parce que le prix des produits est sans cesse à la baisse; le capital, qui ne trouve que déceptions dans toutes les entreprises, se retirant des affaires pour se réfugier dans les placements sûrs que donnent les rentes de l’État; l’esprit d’initiative expirant; qui oserait, en effet, commencer une affaire nouvelle, quand il ne voit que ruines partout? On pourrait croire que la baisse générale des denrées rendra la vie plus facile, surtout pour l’ouvrier; mais, quel avantage si le salaire diminue en proportion, et surtout .si l’emploi fait défaut ?

Rien de plus cruel qu’une période de baisse continue. On n’entend parler que de faillites, de suicides, de grèves, d’émeutes, de troubles de toute espèce. Cela s’explique, la monnaie est comme le sang du corps social. Une perturbation dans sa circulation est une maladie toujours grave et parfois mortelle.

Il n’est personne, je crois, qui puisse nier que la production de l’or soit très inférieure aux besoins. En voici le compte : Production annuelle, 475,000,000 de francs. Consommation industrielle qui va croissant 300,000,000 de francs ; exportation moyenne annuelle aux Indes (1881-1884), plus de 100,000,000 de francs; pertes, 25,000,000 de francs; total, 425,000,000 de francs.

Reste 50,000,000 de francs pour les besoins monétaires du monde entier, sauf l'Inde. Qui osera prétendre que cela suffit ?

Les pays producteurs d’or : l’Amérique, l’Australie et la Russie, sont précisément les pays dont le territoire habité et la population

s’accroissent le plus rapidement. Donc, ils conserveront de plus en plus pour eux l’or qu’ils produisent. La quantité d’or que l’Australie envoie à l’Angleterre diminue chaque année, et quant à l’Amérique, non seulement elle ne nous envoie plus d’or, mais elle en soutire à l’Europe. De 1876 à 1884, les importations d’or aux États- Unis ont dépassé les exportations de 625 millions de francs. Quand le Bland-Dill aura été suspendu, les importations d’or en Amérique arriveront probablement en moyenne à plus de 100 millions de francs par an. Que deviendra alors la circulation en Europe ?

Déjà maintenant, fait sans exemple dans l’histoire économique, le monnayage a presque complètement cessé dans notre Occident. La France, la Belgique et la Hollande ne frappent plus rien depuis six à sept ans. Les admirables engins qu’on a installés dans les Hôtels des Monnaies restent oisifs. En Angleterre, on a frappé quelques millions; mais c’est presque uniquement en remonnayant les anciens souverains et demi-souverains trop usés. De 1879 à 1884, l’Angleterre a frappé en tout pour £ 7,922,830; l’Australie, pendant le même laps de temps, £ 24,112,000, et l’Amérique, 381,955,000 dollars c’est-à-dire 750 millions de francs de plus que toute sa production en or.

Voyez comme le stock monétaire s’appauvrit rapidement en Angleterre- En 1877, Bagehot estimait qu’il fallait à ce pays, annuellement, un excédent d’importation d’or de£ 4 millions ou cent millions de francs, et, en effet, de 1858 à 1875, cet excédent s’était élevé, en moyenne, à £ 4,482,000 par an. De 1877 à 1884, d’après le calcul de Bagehot, l’Angleterre aurait dû recevoir £ 24 millions. Au lieu de cela, sa circulation a perdu £ 7,940,408, enlevées par 1 exportation et £ 16 millions absorbées par les arts, soit en tout £ 23,940,408. La différence est donc de £ 48 millions ou un

milliard deux cents millions de francs.

Mais, nous dit-on, l’or ne manque pas ; il est même surabondant, puisqu’il repose inactif dans les Banques. Il suffit de se rappeler les principes élémentaires de la science économique pour comprendre que la contraction monétaire ne se manifestera jamais par un manque réel d’or, à moins que, dans un pays, il n’y en ait plus du tout, comme on le constate déjà, au reste, en certains États. A mesure que la quantité d’or diminue, comme, cœteris paribus, les prix diminuent à proportion, il faut moins d’or pour faire la même quantité d’échanges. Vous supprimez l’argent : l’or fera le même office que

1 or et 1 argent réunis, parce que la puissance d'acquisition de chaque pièce aura augmenté par la baisse de tous les prix.

Comme, d autre part, cette baisse des prix produit une crise intense et une stagnation générale, le chiffre des affaires se restreint et 1 or inactif s accumule dans les banques. C’est exactement ce que nous voyons maintenant. Ainsi, la réserve de la Banque d’Angleterre est très faible et néanmoins le taux de l’escompte reste bas, faute de demandes. Diminuez encore de moitié le stock monétaire, et vous provoquerez une perturbation si violente que l’or restant ne trouvera plus d’emploi. Moins il y aura d’or, plus il paraîtra surabondant, car moins il sera nécessaire.

En proscrivant l’argent, les législateurs ont violé les lois de la nature et de 1 histoire, car la nature avait mis à la disposition de 1 homme deux métaux spécialement aptes à servir d’instruments d’échange, l’or et l’argent, et l’histoire nous apprend que les sociétés civilisées les ont toujours employés simultanément. Dès 1878, à la Conférence de Paris, M. Goschen a prédit les conséquences désastreuses de cette faute injustifiable. Si l’on continue, a-t-il dit, à enlever à l’argent son rôle historique d’instrument des échanges, le monde commercial subira une crise plus intense qu’aucune de celles dont on ait conservé le souvenir.

J’ai moi-même, dès avant 1880, annoncé la crise actuelle, de la façon la plus précise.

En outre, 1a baisse persistante du prix de l’argent, qui est tombé au taux de quarante-trois pence l’once, inflige à l’Angteterre, au commerce anglais et à tous les employés aux Indes, une perte qui entraîne les plus fâcheux résultats. Le Trésor indien, sur les Council drawings, perdait déjà, chaque année, plus de i 4 raillions. Au taux actuel, c’est £ 5 raillions qu’il faudra inscrire au passif. Tous les employés indiens perdent trente pour cent sur leurs remises en Europe. Et ce qui est plus grave encore, le commerce d’exportation avec 1 Orient et avec tous les pays à étalon d’argent est sujet à une telle incertitude qu’il s’en trouve complètement désorganisé. Nul pays ne souffre de tout cela plus que l’Angleterre.

En outre, la lutte pour l’or doit tuer le libre échange, car tous les pays, pour conserver de plus en plus leur part du précieux métal, entraveront les importations, afin de se faire une balance favorable.

Est-ce là ce que peuvent désirer les industriels et les commerçants anglais ?

Il y a deux questions qui tranchent le débat et auxquelles les adversaires du bi-raétallisme ne répondront pas :

1° 50 millions de francs d’or, par an, sufiSsent-ils pour faire face I* aux besoins monétaires croissants du monde entier ?

j' 2® Dans nos pays occidentaux, le monnayage est suspendu et

jf l’industrie enlève au stock monétaire une somme de 300 millions

[ annuellement. Cela peut-il continuer ainsi ?

I II est de l’intérêt évident de l’Europe, et surtout de l’Angleterre,

[I d’accueillir sans hésiter toute proposition faite par l’Amérique,

1 qui viserait à rétablir le mécanisme de l’échange sur les bases

I anciennes. Car, d’une part, seule l’Amérique n’a rien à perdre,

I puisqu’elle produit à la fois de l’or et de l’argent et qu’elle nous

1 enlève une partie de notre or — 625 millions de francs en huit ans

l — et, d’autre part, elle peut écraser le money-market européen

J de la façon la plus cruelle.

IJ Quand le Bland-Bill sera suspendu, ce qui est désormais inévi-

I table, le prix de l’argent tombera à trente-cinq deniers l’once, à

I trente deniers peut-être. Si, en même temps, employant le bénéfice

t fait, ces dernières années, sur la frappe mensuelle de deux millions

'' de dollars, à fortifier leur stock d’or, les États-Unis se décident à

vendre, à Londres, cent millions de dollars d’argent payables en or, où en serons-nous ? Que vaudra l’argent? Que perdront les Indes et tous ceux qui font des affaires avec l’Orient ? Que deviendront nos banques ?

Qu’on veuille bien remarquer un point essentiel. Pour établir le bi-métallisme international, nul État ne doit aliéner sa liberté d’action en fait de monnaie, comme cela a eu lieu dans TUnion latine. Il suffit d’un accord en fait et d’une entente entre les États, pour que chacun d’eux ouvre, le môme jour, ses balanciers à la ' frappe libre des deux métaux, avec un rapport de valeur identique.

Nul ne s’oblige à maintenir le régime indéfiniment. S’il le suspend chez lui, les autres États pourront en faire autant et la situation il actuelle sera rétablie. Ce que l’on peut demander, c’est qu’aucun

État ne profite de la frappe libre chez ses voisins pour leur enlever de l’or contre de l’argent, ce à quoi il n’aurait, du reste, aucun avantage.

L’Europe n’a nullement à craindre d’être inondée par l’argent américain, puisque, pour un kilogramme d’argent, on obtiendra, dans les Mints des États-Unis, la même valeur en monnaie que

dans celles d’Europe; le détenteur d’argent le fera donc monnayer en Amérique et le changera là-bas contre de l’or, si cela lui plaît. Il n’aurait nul avantage à payer la traversée de l’Atlantique pour son argent, puisqu’on Europe il n’obtiendrait pas en échange une valeur plus grande.

Comme l’a très bien dit Newton, si le rapport entre les deux métaux précieux est le même partout, il n’y a nul intérêt à envoyer ou à faire venir de l’or plutôt que de l’argent. Mais, si la loi de Gresham devait conserver quelque action, ce serait en Amérique qu’elle serait appliquée, puisque là sont produits les deux métaux.

Il résulte de ce qui précède que nous avons beaucoup à gagner et rien à risquer en faisant un essai du système bi-métallique, d’accord avec les autres États de l’Europe et avec les États-Unis.

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