‹ Essais et études [microform]Chapitre 46 sur 58 · LE LUXE · texte numérisé non relu

LE LUXE

A propos du conseil que j’ai cru pouvoir donner de réduire les dépenses de luxe, La Gazette a écrit ce qui suit : « On oublie que le luxe, même effréné, s’il est fait pour irriter ceux qui manquent des choses indispensables, donne aussi du travail à quantité de travailleurs. Il n’y a pas un louis jeté par la fenêtre qui ne fournisse du pain à bien des malheureux. Que les riches ne donnent plus de fêtes, comme on le leur conseille, et on verra comment le travail marchera. »

Cette question a une grande importance, puisque de sa solution dépendra la façon d’agir des classes aisées.

Propriétaire, vous dépensez six mille francs pour donner un bal.

A trois francs la journée, vous payerez deux mille journées de travail.

L’an d’après, vous ne donnez plus de bal; mais vous employez vos six mille francs à drainer vos terres. La journée à la campagne étant meilleur marché qu’en ville — supposons-la à deux francs — vous procurez aux ouvriers trois mille journées, au lieu de deux mille : donc plus grande demande de bras.

Mais ce n’est pas tout. L’année suivante, vos terres drainées vous donnent un plus grand revenu, et au lieu de pouvoir dépenser six mille francs, vous disposez de six mille quatre cents francs. Vous avez donc de quoi commander trois mille deux cents journées de travail, au lieu de deux mille comme précédemment.

Celte fois, vous les placez. Vous prenez, par exemple, des titres des Chemins de fer vicinaux. En ce cas, vos six mille quatre cents francs feront d’abord travailler des terrassiers, etc., pendant trois mille deux cents journées, et ensuite, le chemin de fer terminé, vous contribuerez à créer des places de gardes et à donner de l’ouvrage aux charbonniers qui fourniront le combustible aux nouvelles locomotives. • M • 1

Le « louis jeté par la fenêtre donne du pain », c’est vrai. Mais te

louis employé utilement en donne tout autant, et en outre, ultérieurement, il crée une nouvelle demande de travailleurs.

De toute façon, à moins de jeter l’argent littéralement dans l’eau, il est dépensé et fait travailler. Mais dépensé en objets de luxe, il ne fait travailler qu’une fois; dépensé en créant un capital nouveau — ferme, chemin, machine, etc. — il provoque un accroissement permanent de travail, car ces capitaux nouveaux exigent aussi des

bras nouveaux pour les mettre en œuvre.

Mon conseil ne profitera qu’à la bourgeoisie, dit La Gazette ; mais n’est-il pas évident que, si les revenus de la bourgeoisie augmentent, en dépensant ces revenus augmentés, elle procui era un nouvel emploi aux ouvriers?

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UN NOUVEAU LIVRE SUR LA DÉMOCRATIE Le Gouvernement populaire \

(Revue bleue de Paris, 4 décembre 1886.)

Puisque nous allons nous occuper de la démocratie, il faut d’abord définir, avec plus de précision qu’on ne le fait d’ordinaire, le sens quil convient d attacher à ce mot. Il a deux sens que l’on confond réquemment. Démocratie signifie tantôt, conformément à l’étymoogie, gouvernement exercé par le peuple, tantôt un état de société ou les conditions sont très égales, et c’est ainsi que l’entend généraement Tocqueville. Comme il l’a dit, le développement graduel de 1 égalité des conditions semble universel et irrésistible. Je pense que rien ne I arrêtera, parce qu’il est la conséquence de certains faits de ordre économique qui se produisent dans les empires autocratiques tout aussi bien que dans les monarchies constitutionnelles et dans les républiques : emploi des machines, qui, diminuant les prix met presque toute chose à la disposition de tous; partage des successions; diffusion de l’instruction par l’école et par la presse. Si je

jette les yeux sur les différentes régions du globe, partout je constate les progrès de l’égalité.

Mais le triomphe définitif de la démocratie, entendue dans le sens e gouvernement populaire, paraît moins assuré. Beaucoup de bons esprits craignent que la tentative d’amener une plus grande

UN NOUVEAU LIVRE SUR LA DÉMOCRATIE. 215

écalité et d’accorder à tous des droits politiques égaux, ne provoque une lutte des classes dans laquelle périraient les institutions i res, comme on l’a vu dans les républiques antiques, et qu’ainsi de 1 anarchie sortirait le despotisme. On aurait alors des sociétés démocratiques où les conditions seraient très égales, mais qui seraient gouvernées autocratiquement, c’est-à-dire des dérn^ocraties césariennes, des nations composées d’individus semblables et égaux,

mais asservis sous un maître tout-puissant.

Heureusement, ce sombre avenir, qui épouvantait Tocqueville après le Deux-Décembre, paraît encore assez éloigné pour quon ai le loisir de chercher quelles sont les institutions qui permettraient aux peuples démocratiques de se gouverner eux-mêmes de manière à garantir l’ordre, la liberté et la sécurité nationale, sans recourir a celte honteuse extrémité de demander le salut et le repos au despo-

^‘^Une première question se pose. La démocratie entendue soit comme gouvernement populaire, soit comme état social égalitaire, est-elle chose désirable? Ce point n’est pas traité à fond dans le livre, remarquable à bien des égards, que vient de pu ler sir Henry Maine sous le titre de Popular Government. Ce quil veu combattre tout d’abord et extirper des esprits, c’est precisemen l’opinion que nous venons d’exposer et qui est très répandue aujourd’hui, à savoir que le triomphe de la démocratie est inévitable, parce qu’il est le résultat d’une longue évolution historique. Celte idée, k la fois fausse et dangereuse, prétend sir Henry Maine, ne date que des livres de Tocqueville. Aristote, Montesquieu, Rousseau lui-même et jusqu’aux auteurs de la constitution américaine pensaient, au contraire, que le gouvernement démocratique pur ne peut durer et que, même mitigé, il est sans cesse menacé de périr.

L’histoire, dit Maine, ne nous montre nullement un progrès continu de la démocralio. Les républiques anciennes finissent toutes par se perdre dans un grand empire despotique. Au début du moyen âge, les Barbares, en occupant les diverses provinces de l’empire romain, y implantèrent, en partie, les institutions libres de la Germanie, et, en même temps, les villes de l’Italie et de la France méridionale conservèrent le régime municipal romain, ce qui donna naissance à des républiques indépendantes, à des cités autonomes. Les communes du nord de l’Europe et les villes hanséatrques jouirent aussi de grandes libertés locales ; mais toutes ces inslitu-

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pour ma part, je veux considérer le problème dans sa généralité, en acceptant le critère proposé par l’auteur lui-même. Oui, sans doute, comme pour tout mécanisme, il faut juger des diverses formes de gouvernement non d’après des théories, mais d’après leurs résultats. S’il en est une qui favorise la diffusion de la vertu, du bienêtre, de l’instruction, je la déclare excellente. S’il en est, au contraire, une autre qui ruine le peuple et qui amène un accroissement de la misère, de la criminalité et du vice, je la considère comme mauvaise, fût-elle conforme à l’idéal tracé par les maîtres de la science.

Ainsi que l’a dit si bien Bossuet, « la vraie fin de la politique est de rendre la vie commode et les peuples heureux ». Le but de tout gouvernement est le plus grand bien de tous, et une constitution n’est bonne que si elle y conduit, dans la mesure limitée que comportent les choses humaines. Mais, pour atteindre ce but, à qui accordera-t-on le pouvoir?

Mirabeau a dit vrai : la Raison est (ou plutôt doit être) le souverain du monde; vérité profonde que Guizot a reproduite en ces termes: « C’est toujours de la raison, jamais de la volonté, que dérive le droit au pouvoir. » Pour prendre part à la direction des affaires publiques, le premier titre est donc qu’on en soit capable. Pourquoi le père a-t-il autorité sur son enfant, qui a le devoir de lui obéir? Parce que le père, ayant plus de raison, sait mieux ce qui est utile au mineur. Il est donc avantageux pour tous les deux que le commandement lui appartienne. Pourquoi met-on sous tutelle les individus dont l’intelligence est faible ou insuffisante? Parce que c’est à titre d’être raisonnable que l’homme dispose de sa personne: donc, quand il cesse de l’être, il doit perdre le gouvernement de lui-même, dans son intérêt comme dans celui de la société. Voyez ce que font les naufragés sur un radeau: si un marin expérimenté se trouve parmi eux, ils lui remettent la direction de l’épave, qui, grâce aux connaissances du pilote, peut se sauver, et en tout ils lui obéissent; le salut est à ce prix.

La souveraineté et le gouvernement devraient donc appartenir à ceux qui ont le plus de raison et de lumières et qui sont, par conséquent, les plus aptes à découvrir et à appliquer l’ordre le meilleur et le régime le plus favorable au bien de tous. Un régime politique vaudra d’autant plus qu’il donnera plus complètement la direction des affaires aux citoyens les plus sensés, les plus capables, les plus dévoués à la justice. Mais qui sont ces citoyens?

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Ce seront ceux, semble-t-il, qui ont quelque aisance, par conséquent quelque instruction, et qui ont ainsi un intérêt réel à ce que le pays soit bien gouverné, c’est-à-dire ceux que l’on appelle raainnant les « censitaires » et les o capacitaires » et que les anciens nommaient les aristoi, les gens d’élite.

Toutefois, l’expérience de tous les temps nous apprend que, l’homme étant porté à poursuivre son propre avantage, même aux dépens d’autrui, il s’ensuit que, si le pouvoir est accordé exclusivement à ceux qui ont la fortune et les lumières, ils feront usage de leur aulorilé, non pour le bien général, mais pour le leur, qu’ils considèrent, de très bonne foi peut-être, comme celui de l'État, sans s’occuper de l’intérêt du plus grand nombre, qui ne comptera guère à leurs yeux. Toute classe privée de droits a toujours été opprimée ou exploitée.

L’aristocratie, à Rome, à Venise, en Angleterre, a porté aussi loin que possible l’art du gouvernement et donné ainsi à l’État, qu’elle dirigeait avec un grand esprit de suite et de prévoyance, une durée, une puissance, un éclat extraordinaires. Mais les lois et les guerres avaient toujours pour but ou pour résultat d’accroître les richesses des grands et non d’améliorer le sort des masses, ce à quoi personne ne songeait. Le peuple n’était qu’un moyen aux mains des gouvernements : il fournissait les hommes nécessaires à livrer les batailles et les revenus employés à soutenir le luxe de ses maîtres et à forger les armes destinées à l’asservir.

Le pouvoir est-il à un autocrate? il en usera pour accroître son autorité, ses revenus ou, ce qui pis est, ce qu’on appelle sa gloire, acquise en des guerres heureuses. Appartient-il à une aristocratie? elle s’en servira pour étendre ses privilèges. Voyez en France : n’avait-elle pas mis tous les impôts à la charge des roturiers ? El, en Angleterre, la Chambre des communes, quand elle représentait les grands propriétaires, n’avait-elle pas entravé l’importation du blé afin d’augmenter leurs fermages?

La fin du gouvernement devant être le bien général fermé de l’ensemble des biens particuliers, et, en même temps, chacun étant d’ordinaire plus capable qu’autrui d’apercevoir ce qui constitue son propre bien, il sensuit, semble-t-il, que c’est à tous qu’il faudrait confier le soin de créer un gouvernement, qui aurait alors sans cesse en vue, non l’avantage de quelques-uns, mais le bonheur et la garantie des droits de tous. Malheureusement, quand il s’agit de

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lois qui n’ont avec l’intérêt individuel qu’un rapport éloigné, indirect et difficile à saisir, ceux qui n’ont reçu qu’une instruction élémentaire, les ouvriers absorbés par leur travail journalier, discerneront avec peine les résolutions qui leur seront vraiment avantageuses et, entraînés par leurs passions, par leurs préjugés ou par des meneurs, approuveront fréquemment des mesures funestes à la nation ou à eux-mêmes; trop souvent ils choisiront des représentants incapables, égoïstes ou brouillons.

S’il n’y avait pas cette objection formidable de l’incapacité des masses, si réellement elles étaient aptes à discerner ce qui leur est utile, point de doute: le régime démocratique serait le meilleur de tous. Il semble, en effet, naturel et légitime que chacun intervienne dans la direction des affaires publiques, qui, par tant de côtés, touchent à ses intérêts particuliers. En outre, prendre part au gouvernement de son pays par ses votes est pour l’homme un excellent moyen de culture. Il est amené ainsi à sortir du cercle étroit de ses poursuites individuelles, à penser au bien de son pays, de sa commune et de ses semblables. Les candidats au parlement lui adressent des discours, des écrits, et s’efforcent de l’instruire. Il n’y a qu’une voix pour proclamer le progrès qu’ont fait, en Angleterre, les ouvriers des villes depuis qu’on leur a accordé le suffrage. Celui qui exerce une part de la souveraineté nationale, s’en trouve relevé, anobli. Le sentiment de sa dignité d’être libre s’éveille ; il devient un citoyen.

Tocqueville a écrit à ce sujet une belle page, d’un ton un peu tendu, mais qui fait du bien à relire, aux heures sombres où l’on doute de l’avenir :

« Quel est l’homme qui, de nature, aurait l’âme assez basse pour préférer dépendre du caprice d’un de ses semblables, plutôt que d’obéir aux lois qu’il a contribué à établir lui-même, si sa nation lui paraissait avoir les vertus nécessaires pour faire un bon usage de la liberté? Je pense qu’il n’y en a point. — Les despotes euxmêmes ne nient pas que la liberté ne soit excellente ; seulement ils ne la veulent que pour eux-mêmes, et ils soutiennent que tous les autres en sont tout à fait indignes. Ainsi, ce n’est pas sur l’opinion qu’on doit avoir de la liberté qu’on diffère, mais sur l’estime plus ou moins grande qu’on fait des hommes ; et c’est ainsi qu’on peut dire d’une façon rigoureuse que le goût qu’on montre pour le gouvernement absolu est dans un rapport exact du mépris qu’on professe pour son pays. »

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Parmi les dangers qui menacent la durée des démocraties, il en est un que M. Scherer a admirablement mis en relief, en parlant récemment du livre de Maine dans le journal Ze Temps. Autrerois les gouvernements avaient surtout pour but de conserver les lois et les institutions existantes ; les hommes n’étaient pas hantés par le rêve du progrès continu. Ils croyaient volontiers que l’âge d’or était derrière eux et que dans le monde tout va de mal en pis. Mais depuis le xviii® siècle et la Révolution française, on veut modifier l’état de choses produit par l’Listoire, de façon à le rendre conforme à un idéal de raison et de justice. De là, la poursuite d’incessantes innovations, qui a trouvé son instrument dans les assemblées délibérantes ; or, comme le dit M. Scherer, « les assemblées législatives une fois constituées, le rationalisme politique a fourni un aliment à leur activité en leur assignant la tâche de ramener lefait à une conformité toujours plus étroite avec lidée abstraite et, pour cela, de remanier, de remanier sans cesse ».

On ne peut, semble-t-il, qu’admirer ce désir de tout améliorer, cette soif de la perfection transportée dans le domaine politique. Ils caractérisent les sociétés chrétiennes et ils viennent manifestement de l’Évangile. Il faut, M. Scherer l’avoue, que « le droit pénètre de plus en plus le fait, cest-à-dire la nature et l’histoire ». Seulement, quand les assemblées populaires ou les révolutions n’y apportent pas certaine mesure, certaine prudence, elles provoquent les réactions et elles font qu’on recule, au lieu d’avancer. M. Scherer n’a donc pas tort, quand il dit en conclusion :

« L’innovation purement logique et à l’état permanent blesse les habitudes, choque les préjugés et inquiète le besoin de stabilité, qui est aussi légitime. Poussés à bout par l’esprit révolutionnaire, les peuples prennent une fringale de silence, de repos, d’autorité et, pourquoi ne pas le dire? de dictature. Exercé comme il l’est aujourd’hui chez nous, le parlementarisme est une institution qui menace de se dévorer. »

Oui, Maine a raison : la démocratie est un gouvernement fragile, difficile à fonder, plus difficile encore à faire durer. Il a néanmoins apporté à certaines sociétés un degré d’éclat incomparable, supérieur à tout ce que l’humanité a connu ailleurs, et à d’autres sociétés une félicité simple, modeste, obscure, une aurea mediocriias, le meilleur sort peut-être que puisse espérer notre humanité.

« Excepté les forces aveugles de la nature, a dit Maine autrefois,

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rien ne se meut en ce monde qui n’ail pas ses origines en Grèce. » L’adversaire de la démocratie en prononce ainsi le plus grand éloge qui s’en puisse faire. Celte petite république athénienne, avec ses vingt mille citoyens, a exercé sur la civilisation une influence qui ne finira pas et qui n’est surpassée que par celle de la Judée, ce

rocher stérile dont se moquait Voltaire.

Quelle merveilleuse éducation la démocratie donnait aux citoyens d’Athènes! Afin de les instruire, philosophes et sophistes discutaient les problèmes de la métaphysique et de la morale ; Socrate parlait sur la place publique et Platon sous les ombrages de 1 Academie. Pour eux, au théâtre, institution publique, se représentaient les œuvres d’Eschyle, de Sophocle, d’Euripide, d’Aristophane; devant eux transformés en jurés, les avocats plaidaient leurs causes, et les orateurs discouraient sur la politique; peuple vraiment souverain, ils avaient tout à décider par leurs votes ; les affaires extérieures, la paix ou la guerre, les finances, les lois économiques, civiles, pénales, tout, jusqu’à la construction d’une galère ou l’érection d’une

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Quelle brillante apparition aussi que Florence, au xv® siècle, celte

Athènes moderne ! ... j

Et, d’un autre côté, si je cherche dans l’histoire le tableau de

sociétés vraiment heureuses, je le trouve de l’autre côté de 1 Atlantique, dans les États de la Nouvelle- Angleterre, jusque vers 1820. J’y vois vraiment réalisé cet admirable idéal que résument les trois mots, en vain inscrits aujourd’hui sur les monnaies et sur les monuments : Liberté, égalité, fraternité. Là régnaient les vertus républicaines, la pureté des mœurs, l’amour du travail, la simplicité dans la vie, l’économie dans la dépense et, comme conséquence, l’aisance générale. Là, pendant deux cents ans, ont été inscrits dans les constitutions et appliqués chaque jour, ces grands principes qu’a proclamés la Révolution de 89 avec le retentissement que l’on sait, mais que le peuple français n’a fait qu’entrevoir à la lueur de la foudre, pour les perdre aussitôt. Après avoir étudié de près la condition économique de tous les pays de notre continent, je crois pouvoir dire aussi que je ne l’ai nulle part trouvée meilleure que dans deux démocraties rurales : la Suisse et la Norvège.

De ce qui précède résulte, semble-t-il, -qu’on ne peut, comme le fait Maine, condamner la démocratie d’une manière générale, et qu’il faut la considérer, au contraire, comme la meilleure forme

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de gouvernement, là où le peuple est assez éclairé pour la maintenir. Mais, dans la plupart des pays, on se trouve en présence d’un problème presque insoluble. Donnez-vous le pouvoir aux plus aisés et aux plus capables, ils le feront tourner à leur avantage exclusif. L’accordez- vous à tous, le plus grand nombre ne pouvant discerner ce qui est vraiment utile à eux et à l’État, la direction de la chose publique sera si variable, si peu intelligente, si mal entendue parfois, qu’on aboutira au désordre, à l’anarchie ou à l’impuissance, ce qui préparera la voie au rétablissement de la monarchie, et celle-ci, pour durer, devra recourir à la compression et au despotisme.

Le régime qui paraît le plus propre à sauver les nations modernes de ce cercle vicieux, me semble être celui-ci : tout d’abord laisser à l’activité de l’individu le plus d’espace possible, parce que là son intérêt personnel lui fera faire généralement ce qui est utile; et ainsi de l’ensemble de ces avantages individuels résultera le bien général. Pour les choses d’intérêt général, en réserver le plus qu’il se peut au cercle où les hommes, même les moins cultivés, sont capables de voir le rapport qui existe entre une mesure d’ordre public et leur intérêt particulier, ce cercle étant la commune. Enfin, pour les mesures d intérêt national, qui, par la complication des relations qu elles impliquent, échappent à l’appréciation saine de la foule, en attribuer la décision à des délégués choisis de façon qu’ils aient à

la fois des lumières et un dévouement réel au bien-être du plus grand nombre.

Quels seront ces délégués ? Voilà le problème qu’il faut étudier et dont la solution sera différente en chaque pays, en raison de son passé, de son développement moral et intellectuel et de ses conditions économiques. Sir Henry Maine ne croyant pas à la durée des gouvernements démocratiques, ce n’est pas à lui qu’on peut demander comment il faut les constituer. Mais un livre récent de

M. Adolphe Prins contient à ce sujet des vues neuves et profondes L

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* La Démocratie et le Régime parlementaire, par M. Adolphe Prins, av^ une préface de M. Émile De Laveleye. - Bruxelles, Merzbach, 1887, m-8», 320 pages.

L'ALLIANCE ENTRE LES SCIENCES

(Discours prononcé à in séance solonncllo <l'o”™rturo .lu Congrès d’Arcliéologic, à Liège, le 3 août

Messieurs,

Je tiens d’abord à remercier, en votre nom, les autorités qui ont

bien voulu accorder à ce Congrès leur appui et leur concours : le

Gouvernement, la Province et la Ville de Liège. On y a vu une

preuve nouvelle de l’intérêt soutenu qu’elles prennent aux éludes

d’histoire et d’archéologie. < ,

Je suis heureux aussi de saluer parmi nous des représentants

éminents de la science étrangère. . , . j. i

Vous m’excuserez. Messieurs, si je crois devoir dire quelques mots pour expliquer comment, moi, humble économiste, trcs incompétent en matière d’érudition, j’occupe ici le fauteuil de la présidence, qui ne devrait m’être dévolu à aucun titre.

On a voulu ainsi, m’a-t-il semblé, consacrer l’alliance plus intime qui tend à se former entre les sciences sociologiques et les sciences historiques, jusqu’à présent trop confinées dans leur domaine spécial.

Les Anglais appliquent l’épithète de philosophical à 1 ensemble des sciences naturelles et philosophiques, et avec raison; car toutes ces recherches doivent se prêter un mutuel appui. Ainsi 1 anthropologie exige l’étude approfondie à la fois et de l’homme intellectuel et moral et de l'homme physique, et elle emprunte maintenant des lumières nouvelles aux découvertes qui nous font connaître tes débuts de la civilisation aux époques préhistoriques. L’histoire ue l’humanité se trouve de cette façon rattachée à la géologie et à la

^^La géol4ie,à son tour, a besoin du secours de la chimie, de la

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L’ALLI ANGE ENTRE LES SCIENCES. 225

physique et de l’astronomie. L’astronomie doit à une découverte de la physique la connaissance de la composition des corps célestes. La botanique, m’a-t-on dit, tend à devenir de la physiologie botanique.

Il serait facile de multiplier les preuves de ce que j’ai cru pouvoir avancer; mais, pour rentrer dans une sphère qui m’est moins étrangère, je signalerai le remarquable mouvement qui tend à renouveler les études sociologiques, en leur apportant le concours et le contrôle de l’histoire.

Jadis, la philosophie, la morale, la politique, l’économie politique, n’employaient guère, dans leurs spéculations, que la méthode déductive, c’est-à-dire qu’on partait de certaines affirmations considérées comme évidentes et indiscutables, et que l’on construisait la science in abstracto, en déduisant les conséquences de ces axiomes.

Pour me faire mieux comprendre, je citerai des exemples empruntés aux études qui me sont les plus familières. Ecoutez Rousseau, au début de ce livre fameux qui a été l’Évangile de la Révolution française. Il s’écrie en une phrase qui a enflammé les âmes d’enthousiasme à cette époque : « L'homme est né libre et partout il est dans les fers » , puis il nous montre les sociétés humaines se constituant en vertu, d’un contrat, et il cherche dans son esprit les lois qui devraient les régir.

Aujourd’hui, nous avons appris, grâce à 1 histoire des origines, que les États ne se forment pas en vertu d’un pacte conclu entre des individus jusque là isolés, mais qu’ils se développent spontanément, en raison d’influences multiples, où interviennent la race, le climat, le sol, la configuration du pays et d’autres éléments encore, qu’il faut étudier, comme a essayé de le faire Herbert Spencer. Nous savons qu’il ne suffit pas de dire à l’homme qu’il est libre et d’inscrire au frontispice des constitutions et des monumeuts la formule magique : Liberté, Égalité, Fraternité. Ce qu il faut découvrir, c’est ceci : quelles sont les conditions qui permettent aux hommes de s’affranchir du joug du despotisme et de se gouverner euxmêmes, et ces conditions, c’est l’histoire qui peut le mieux nous les faire connaître.

Autre exemple plus précis : dans un gouvernement représentatif faut-il une ou deux Chambres ? La méthode déductive, par la voix de Sieyès, répondait: a La loi est la volonté du peuple; le peuple né peut avoir sur un sujet donné qu’une seule volonté; donc, pour l’exprimer, il ne lui faut qu’un organe, c’est-à-dire qu’une Chambre.»

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L’ALLIANCE ENTRE LES SCIENCES

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Aujourd’hui, nous raisonnons autrement; nous disons: Atout moment, il est un ordre général qui est le plus conforme au bien de tous. Ce qui tend à établir cet ordre, voilà ce qui doit être la Loi. Il appartient donc à la science de découvrir la loi, non à la volonté de la décréter. Toute loi est bonne, qui favorise le développement des individus, et il ne dépend pas de la volonté du peuple de les faire telles, pas plus que de faire que deux et deux font quatre. Si donc il s’agit de trouver les vraies lois politiques, comme on découvre les lois naturelles, il reste à voir si, pour y arriver, il vaut mieux deux Chambres qu’une seule. Nous ne le décidons pas a priori, mais nous interrogeons l’histoire des institutions politiques.

En économie politique, l’emploi de la méthode déductive était non moins général. On croyait n’avoir nul besoin de consulter les faits. La vérité, disait-on, apparaît clairement à tout esprit réfléchi, et la voici en deux mots : L’homme poursuit le bonheur et recherche en tout son bien-être. Chacun est plus capable que son voisin de discerner ce qui constitue son bien. Par conséquent, plus d’entraves: Laissez faire, et du déchaînement des égoïsmes sortira nécessairement l’ordre le meilleur. Réduisons à rien les attributions de l’État. Toute la science consistait donc en cette simple formule : Liberté en tout et pour tous.

La nouvelle école, que l’on a appelée en Allemagne réelle, parce qu’elle entend tenir compte de la réalité, s’appuie sur les faits que constate la statistique, pour démontrer que la liberté ne suffit pas à résoudre toutes les questions sociales, et elle s’efforce de demander des lumières aux précédents historiques.

Elle peut prendre pour devise cette fine remarque de Grimm : a Quand cesserons-nous de traiter les problèmes politiques comme des questions de géométrie, d’une façon abstraite et déductive, en allant toujours du général au particulier? »

J’appartiens à cette nouvelle école, et c’est là, j’imagine, ce qui m’a valu l’honneur si grand et, hélas! si peu mérité, de présider ce Congrès.

Comme exemple de l’alliance que contractent les sciences en apparence les plus éloignées, permettez-moi de vous citer encore un livre publié naguère en Allemagne et écrit par l’un des penseurs les plus éminents de ce pays, mort récemment, Ludwig Noire. Il est intitulé dus Werkieug : l'Ouiil. La philosophie, la philologie, l’archéologie préhistorique et l’économie politique s’y prêtent un mutuel

L’ALLIANCEîENTRE LES SCIENCES. 227

appui, pour remonter aux origines de la civilisation. Ce qui particulièrement distingue l’homme, dit M. Noiré, c’est l’emploi de l’outil; et il reproduit dans son ouvrage l’image photographique des principaux instruments de l’àge de la pierre.

C’est par le perfectionnement de l’outil que s’est accompli le progrès économique. En se servant de l’outil, l’homme émettait certains sons qui sont devenus le langage articulé, lequel, à son tour, a permis le développement de la pensée et de la raison. Bien entendu, je ne cite cette théorie — qui a eu le très grand honneur d’être approuvée par Max Müller — que comme une preuve très frappante à l’appui de ma thèse.

Après ces quelques mots d’explications personnelles, que vous voudrez bien me pardonner, il me reste à vous entretenir de l’objet même de notre réunion, c’est-à-dire d’histoire et d’archéologie. Mais ici je me serais trouvé absolument arrêté par mon ignorance en cette matière, si je n’avais pas obtenu de quelques-uns de mes collègues des notes précises, avec l’autorisation d’en faire usage. Sur ce terrain, pour moi tout à fait inconnu, je ne m’avance qu’en hésitant, comme lorsque je traversais pour la première fois les glaciers de la Suisse; et je ne puis que suivre pas à pas la trace de ces guides sûrs. Mais si, même avec leur précieux concours, je fais quelque faux pas, j’espère que vous ne m’en tiendrez pas trop rigueur.

Je me hasarderai d’abord à dire quelques mots de l’époque préhistorique.

Dans la première section, vous aurez à vous occuper des questions importantes concernant la géologie et la paléontologie de l’époque quaternaire, et notamment à étudier de près tout ce qui se rapporte à l’ethnographie et à l’anthropologie de l’homme paléolithique et néolithique.

Le relevé des grottes à ossements des diverses régions, la nomenclature des débris de l’industrie humaine qu’on y a trouvés, l’âge des silex dits mesviniens, l’origine des dépôts quaternaires et des objets en pierre qu’on y rencontre, la détermination et l'histoire des mégalithes, au sujet desquels la discussion est encore si vive; voilà des points sur lesquels porteront vos savantes investigations.

Il y aura lieu d’examiner en quelle mesure il est possible d’appliquer dans notre pays les grandes lignes de la classification classique de M. de Mortillet, divisant l’àge quaternaire, pour les produits du travail humain, en époque Chelléenne, Moustérienne, Solutérienne et Magdalénienne.

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On a reconnu, en France, les preuves de l’existence d’une période de transition entre l’âge du Renne et l’époque néolithique. Les traces de cette période, trouvées en Belgique, permettent-elles d’affirmer qu’elle y a eu le même caractère que chez nos voisins? Les produits de l’industrie primitive des hommes de l’époque néolithique recueillis dans notre pays nous mettent-ils à même de déterminer leur âge relatif et d’établir ainsi des divisions précises?

Les découvertes si nombreuses de stations néolithiques vous feront entrevoir les motifs qui guidaient les populations de ces temps reculés dans le choix de leurs campements et montreront à quel degré de civilisation relative elles étaient parvenues.

La présence chez nous de savants étrangers d’une compétence toute spéciale, en fait de monuments mégalithiques, nous aidera à résoudre plus d’une question restée obscure en cette matière.

Vous aurez encore à discuter plusieurs questions importantes relatives à l’anthropologie préhistorique, notamment le problème complexe des caractères distinctifs des races néolithiques, et celui du type gaulois et du type celte. Exisiait-il dans nos régions un type anthropologique d’hommes de haute taille semblables à ceux du tombeau romain de Jovinus à Reims et qualifiés de Gaulois, à côté d’un autre type de plus petite taille, brachycéphale, et appelé celtique par l’école de Broca ?

Peut-on déterminer d’une façon précise, au moyen de données ostéologiques, le type anthropologique du Franc ?

L’exposition ouverte dans les locaux de l’Université vous offrira les objets les plus intéressants provenant des fouilles scientifiques faites dans le pays de Liège et dans les régions voisines.

Vous y verrez, à côté de l’homme d’Engis que nous devons à Schmerling, les ossements déjà plus célèbres des hommes de Spy, découverts par MM. de Puydt et Lohest, ainsi que tout un ossuaire néolithique recueilli par MM. Braconier, Fraipont et Tihon, à Sprimont, à Modave, à Moha et à Huccorgne.

Vous aurez sous les yeux les principaux instruments en silex, des armes et des outils, et même, chose rare, un fragment de poterie de l’âge du Mammouth, provenant des nouvelles fouilles faites par M. Fraipont, en 1885, dans les fameuses grottes d’Engis.

Vous pourrez admirer la collection complète des silex et des autres produits du travail humain recueillis à Spy, par MM. de Puydt et Lohest.

L’ALLIANCE ENTRE LES SCIENCES. 229

Vous trouverez encore là les plus remarquables échantillons de l’industrie primitive et notamment une autre poterie de l’âge du Mammouth, provenant de la grotte de Modave, fouillée avec un soin tout scientifique par MM. Braconier, Fraipont et Lohest eu 1886-87.

L’excursion à Modave vous permettra de visiter cette grotte et de jeter un coup d’œil sur le musée formé par M. Ivan Braconier.

Vous vous rendrez compte de l’importance des explorations entreprises par MM. Tihon et Fraipont dans la vallée de la Méhaigne, en examinant les vitrines qui contiennent les types de l’industrie de Chelles, de St-Acheul, de Moustier et de Robenhausen, provenant de cette intéressante région.

Vous visiterez mardi cette charmante petite vallée où, sur un périmètre de moins d’une lieue carrée, on a découvert plus de quinze grottes à ossements et d’abris-sous-roche.

Ces fouilles, conduites avec tant de persévérance et récompensées par de si heureuses trouvailles, ont permis, non seulement de résoudre plusieurs problèmes importants concernant l’ethnographie de l’homme de l’âge du Mammouth et du Renne et de l’époque néolithique, mais aussi de trancher plusieurs questions d’un grand intérêt géologique, notamment celle qui concerne le mode de remplissage des cavernes. M. Lohest est arrivé ainsi à pouvoir affirmer qu’à l’époque où vivait en Belgique le rhinocéros à narines cloisonnées, notre province avait déjà sensiblement son relief actuel et que nos rivières, la Meuse, le Hoyoux et la Méhaigne, avaient dès lors creusé et façonné leur lit tel que nous le voyons aujourd’hui.

Vous trouverez également dans notre exposition, des documents d’un haut intérêt de la période néolithique. Ce sont notamment les produits des ateliers de Ste-Gertrude découverts par M. de Puydt, et ceux des puits d’extraction fouillés à Braives par MM. Braconier et Lohest.

La mise au jour de trois bourgades préhistoriques sur les territoires de Tourinne et de Latinne a permis à MM. de Puydt et Davin de reconstituer les plans mêmes de ces villages dont les habitants façonnaient l’argile avec un goût et un sentiment esthétique qui vous étonneront.

Pour l’histoire de la poterie néolithique, cette découverte constitue, croyons-nous, la donnée la plus importante de celles qui ont été signalées jusqu’ici en Belgique.

Vous visiterez les plus beaux mégalithes de Belgique, ceux de

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