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Wéris. Vous verrez d’autres pierres où la main de l’homme n’a pas laissé de traces aussi évidentes, et sur la signification desquelles nous aurons à demander l’opinion de nos hôtes de France.

J’aborde maintenant, avec non moins d’hésitation, le domaine de 1 archéologie. Les diverses questions se rapportant à l’époque romaine ont soulevé dans mon esprit le problème historique que voici. En assistant de nos jours à ce prodigieux mouvement qui est le mobile caché des grands événements et des transformations de la carte de 1 Europe à notre époque, je veux parler du réveil des nationalités, nous constatons que les populations, même les plus isolées, conservent leur langue, malgré les influences de la conquête ou d’une civilisation plus avancée; par exemple, les Basques, les Finnois, les Bas-Bretons, les Gallois. En Autriche, les Hongrois, les Tchèques, les Slovènes, les Croates, n’ont pas perdu l’usage de leur idiome national, en dépit des tentatives de germanisation les plus persistantes et les mieux dirigées. Dans le département duNord,les populations flamandes continuent à parler le flamand tout autant que celles des cantons belges limitrophes.

Cela étant, comment quatre siècles de domination romaine ont-ils pu latiniser la partie wallonne de la Belgique au point qu’on y parle une langue néo-latine dans laquelle on ne retrouve que peu de trace des dialectes antérieurs ? L’un de nos savants, dont l’érudition est aussi ingénieuse qu’exacte, et que tous nous regrettons de ne pas voir ici, a bien voulu me fournir à ce sujet quelques indications que je tâcherai de résumer aussi fidèlement que me le permettra mon incompétence en cette matière.

Pendant longtemps, me disait-il, on a cru faire preuve de patriotisme en réduisant autant que possible l’influence romaine. On se piquait de descendre en ligne directe des Éburons ou des Nerviens.

Un poète belge répondait à ces préjugés peu scientifiques, peut-être avec plus de bon sens que de modestie :

Descendants des Romains ou des hordes germaines.

Eh ! qu’importe le sang qui coule dans nos veines.

Car Germains ou Romains, quels que soient nos aïeux,

Le Belge d’aujourd’hui n’est pas indigne d’eux.

La vérité est, me disait le savant dont je suis heureux de pouvoir invoquer l’opinion, que l’influence romaine a été telle qu’elle avait complètement latinisé le pays, surtout le long des chaussées straté-

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giques, comme le prouvent les découvertes que l’on fait chaque jour en remuant le sol.

Partout, on a rencontré des restes d’habitations romaines jusque

dans le pays de Waes et dans la Flandre occidentale.

Dans la province de Namur, on a trouvé un nombre considérable de villas et surtout de tombeaux de l’époque romaine. H en est de même dans la province de Liège; il suffit de rappeler comme type la villa de Momalle, fouillée par M. le baron de Sélys, et les tumulus qui contiennent des objets artistiques en bronze et des verres de toute beauté que Venise n’a guère surpassés. La sépulture récemment découverte près du fort de Hollogne (les objets trouvés seront exhibes au Congrès) a livré un sceau en bronze, un vase en terre cuite et une soucoupe malheureusement brisée, mais du plus beau travail en

millefiori.

Drusus avait établi des forts pour défendre la Meuse, que César avait ouverte aux flottes de Rome, comme le prouve le discours prononcé par Marc-Antoine sur le corps de son maître assassiné. Où trouver ces forts, sinon dans les nombreux oppida et castella des Atuatiques et surtout dans les lieux que l’orographie indique comme des points stratégiques, entre autres Dinant, Namur, Huy, Liège, Maestricht? Les anciens ont dû établir leurs forts là où l’ont fait les modernes et pour les mômes motifs. L’anonyme de Ravenne, qui décrit, au VII® siècle, le cours du Rhin et de la Moselle, avec les villes qui les bordent, en fait autant pour la Meuse, et il cite Dinant, Oïn, Hamon, Néonsigo, Tréga. Si Oln est Huy, il est mal placé. Aussi Hénaux en fait Bouvigne et il divise le nom de lieu Néonsigo en corrigeant Héon pour Néon et Ligo pour Sigo- Reste alors à supposer que Oïn, au lieu de Bouvigne, serait Hun, commune d’Annevoye, à moitié chemin entre Dinant et Namur, à un coude de la Meuse indiqué pour la défense. Quant à Huy, un anneau de serment trouvé près de cette ville au mont Falhize ferait admettre une occupation antéroraaine de ce point de défense.

Après Ligo, Tréga, qui est évidemment Maestricht, le Trecht ou Trajectum de la Meuse.

Les fortifications romaines de la Meuse ne sont-elles pas désignées dans cette énonciation des dignités de l’Empire: Laeti lagenses prope Tungros? On a voulu reconnaître dans cette désignation, Lowaige, localité où Bucherius citait des murs romains; mais on a fait remarquer que l’ancien nom de Lowaige, qui n a guère de res-

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S6nibl3nc6 ÜV6C la dénomination lugenses, a uno tout autre étymologie, du moins suivant Grandgagnage.

Mais, en rattachant Lagenses à Liège, on se heurte aux dires très précis des hagiographies.

Au VI® siècle, on le sait, saint Monulphe ne trouva ici, au bord du fleuve, que quelques maisons dont il fit un village, que saint Lambert a vu au VII® siècle. Mais ceux qui voudraient soutenir que les mots Laeti Lagenses se rapportent à Liège, peuvent dire que le village créé par saint Monulphe dans la vallée, était indépendant des fortifications romaines placées sur les hauteurs de la Citadelle actuelle ou delà Chartreuse, et tombées en ruines, détruites même, au VI® siècle. Est-il possible d’admettre que les Romains aient laissé la Meuse sans défense depuis Huy jusqu’à Maestricht, alors qu’on sait que Drusus et Julien ont élevé le long du fleuve une série de forteresses? Celles que l’on construit maintenant autour de notre ville,'prouvent la nécessité de défendre ce point stratégique.

M. Piot pense, et son opinion a rencontré des adhérents, que tout atelier monétaire franc, mérovingien ou carlovingien, suppose que la localité où il est établi avait déjà de l’importance sous les Romains; Visé, Liège et Huy sont dans ce cas.

Nos populations fournissaient des auxiliaires aux armées de Rome et, rentrés dans leur patrie, ils y entretenaient l’influence latine.

Ainsi le diplôme militaire trouvé à Flémalle prouve que le vétéran licencié auquel il avait été conféré, avait voulu, son temps expiré, revenir au pays natal. Les soldats duCondroz et du pays de Tongres allaient notamment servir en Angleterre, où ils adoraient leurs divinités locales. Une inscription trouvée en ce pays fait mention d’une déesse Harimala qui doit se rapporter à l’un ou à l’autre de nos villages d Herraalle. Une autre inscription, aussi trouvée en Angleterre, qui fait mention de matrones canlrustei, provient vraisemblablement des Condrusi, et une inscription où figurent les mêmes matronæ a été découverte en Allemagne. Une pierre déterrée près de Hoeilaert porte matronis conirustéchiabus.

Il est aussi parlé de cavaliers fournis par Courtrai et Gembloux, Equités cortoriacenses, geminiacenses.

Au pied de la côte de Chèvremont existait encore, au XV® siècle un autel à Mercure. ’

A Flémalle, on a découvert un autre autel consacré à plusieurs divinités parmi lesquelles la divinité de la Meuse, «Mme» fluminis Mosce.

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A Theux, une inscription en l’honneur du dieu Mithras, révèle une pénétration bien profonde de certaines idées religieuses très répandues à Rome sous l’Empire.

On a trouvé près de Hannut toute une collection de monnaies romaines frappées en Égypte. C’était, sans doute, le pécule de quelque vétéran du pays qui y avait rapporté ces pièces des bords du Nil.

Les bronzes de la fontaine d’Angleur, conservés à notre musée, avec leur mélange si étrange d’objets d’un goût très pur et d’autres d’un caractère presque barbare, montrent qu’il a dû exister là une résidence d’une grande richesse et qu’un art local s’efforçait d’imiter les modèles de Rome et de la Grèce.

Le marbre noir de Theux n’est autre que le marbre Lucullus, employé à Rome sous l’Empire. C’est du moins l’avis de M. Nogerath, qui a été président de la Société des Antiquaires du Rhin. Il fallait que les moyens de communication fussent bien faciles pour que ce marbre pût s’acheminer jusque dans la capitale aux bords du Tibre. Le transport devait se faire probablement par la Meuse et la mer.

Pline parle de la cadmia qu’on venait de trouver dans la Germanie inférieure en grande abondance et de très bonne qualité. On a soutenu, et non sans raison, semble-t-il, qu’il s’agissait du minerai de Moresnet. L’abbé Habets, président de la Société archéologique du Limbourg, croit que Pline fait aussi mention de la craie de la montagne St-Pierre, près 3Iaestricht. Tout cela suppose que notre pays était visité et connu par les Romains de la façon la plus complète.

Le cheval de bronze de Clavier, une vache du même style et les objets d’Eygenbilsen, au sujet desquels le premier président de notre Cour d’appel, M. Schuermans, a publié de si instructives dissertations, soulèvent la question des importations en notre pays d’objets archéo-italiques; ils prouvent, en tout cas, à quel point les relations commerciales entre nos contrées et l’Italie étaient développées sous la domination romaine.

Enfin, il n’y a pas jusqu’au monument étrange avec son inscription bizarre, Mysticum AppoUinis, qu’on peut voir dans la cour de feu l’échevin Bourdon, qui, quoique ne se rattachant pas à l’antiquité, prouve quelle impression profonde le paganisme latin avait laissée eu nos contrées.

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On est amené à admettre qu’il existait dans nos provinces, sous la domination romaine, un grand nombre de villes fortifiées, car on sait que Dioclétien et plusieurs de ses successeurs ont entouré beaucoup de nos localités d’une ceinture de rem))arls, et un écrivain anglais du VI® siècle Gildas, écrivant avant les dévastations des Saxons et des Normands, rapporte qu’il y a vu vingt-huit villes fortement défendues par des remparts et des tours, outre une quantité considérable de caslella.

Les quelques faits que j’ai cru pouvoir grouper, suffisent, me semble-t-il, à expliquer le fait de la latinisation complète de notre pays wallon.

Que vous dirais-je maintenant de l'histoire? On peut affirmer qu’en Belgique, dans aucun domaine intellectuel, l’esprit de recherche n’est aussi actif et les publications aussi nombreuses, surtout en ce qui concerne l’histoire nationale. Chaque année, l’Académie royale, la Commission royale pour la publication des anciennes lois et ordonnances, et la Commission royale d’art et d’archéologie éditent, aux frais de l’État, des dissertations savantes et des documents intéressants, avec un zèle qui ne se lasse pas depuis un demi-siècle.

Les archives du royaume à Bruxelles, les archives provinciales et communales suivent cet exemple, en publiant sans cesse de nouveaux inventaires d’un prix inestimable pour les travailleurs.

Enfin, de nombreuses sociétés locales d’histoire et d’archéologie s’attachent avec un patriotisme éclairé, à explorer les moindres recoins de notre passé.

Me sera-t-il permis également d’appeler votre attention sur les cours pratiques d’histoire qui ont été inaugurés depuis quelques années dans nos universités? Sous la direction de professeurs savants et dévoués, MM. Kurth, à l’Université de Liège; Paul Fredericq et Pirenne, à l’Université de Gand; Vanderkindere et Philippson, à l’Université de Bruxelles, et Mœller, à l’Université de Louvain, il se forme une génération de jeunes historiens façonnés aux méthodes des recherches rigoureusement scientifiques. Nous pouvons donc compter sur l’avenir en cette matière.

Les questions relatives à la numismatique arrêteront aussi votre attention. Ainsi, si l’on admet que le nom de la localité Atuatuca, dont parle César, n’est qu’une forme dilFérente du mot AVAVCIA inscrit sur des monnaies gauloises, vous serez portés à croire que Tongres est bien V Atuatuca Tungrorum, car c’est là qu’on a trouvé

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le plus grand nombre de pièces de monnaie portant la légende AVAVCIA.

Comme économiste, je me féliciterais si l’on pouvait répondre à la question ainsi posée ; « De quelles monnaies s’est-on servi dans les transactions de peu d’importance après la disparition du bronze romain? » D’après ce que m’a dit l’un des numismates les plus érudits de notre pays, on ne connaît, depuis la chute de l’empire romain jusqu’au VIII® siècle, que des monnaies d’or, et, du VIII® au XIII® siècle, que des monnaies d’argent.

Faut-il admettre que l’énorme quantité de bronze romain qui se trouvait dans la circulation à la chute de l’Empire, a suffi aux petits payements jusqu’au milieu du XIV“ siècle, époque où apparaît la monnaie de bas-billon; ou bien d’autres pièces de métal, telles que les inéreaux des églises, ont-elles été admises comme moyen d’échange? A ce sujet, Mommsen m’écrivait récemment que les Romains n’avaient pas connu la différence que nous faisons aujourd’hui entre les monnaies principales jouissant du pouvoir libératoire pour tout payement, et les monnaies d’appoint recevables seulement pour une somme limitée. A Rome, les monnaies d’or, d’argent ou de bronze étaient toutes investies du pouvoir payant illimité.

J’ai cru. Messieurs, pouvoir appeler votre attention sur quelquesunes des questions qui seront l’objet de vos discussions.

En voyant réunis dans cette enceinte tant d’illustrations belges et étrangères, tant d’érudits consciencieux, tant de chercheurs infatigables, je n’hésite pas à dire que vos travaux jetteront sur ces difficiles problèmes de nouvelles et précieuses lumières.

(The Forum de New-York, octobre 1889, et Revue internationale

de Rome, 1889.)

Heureux Américains, dont la puissante république occupe tout un continent, sans crainte d’agression, et, pour ainsi dire, sans armée et sans flotte, confiants, et avec raison, dans l’incalculable force latente dont vous disposez, vous devez avoir quelque peine à comprendre que les États de l’Europe s’arment sans relâche et soient sans cesse sur le point de se battre pour se disputer quelques provinces qui n’équivalent pas aux territoires que, chaque année, votre population croissante défriche et fertilise !

En vérité, vous ne pouvez, à distance, vous figurer tout ce que la situation de l’Europe a de terrible et de tragique; jamais dans l’histoire il n’y en eut de semblable. Chacun est convaincu qu’à tout moment peut se déchaîner une guerre si épouvantable, que toutes les autres guerres, même celle de la sécession en Amérique, ne seront que jeux d’enfants en regard de celle-ci. Les adversaires qu’on prévoit devoir se mettre en ligne, la Russie et la France d’un côté, l’Allemagne, i’Autriche et l’Ilalie de l’autre, amèneront tout d’abord sur les champs de bataille plus de sept millions de soldats avec encore dix millions de réserves. Giàce aux concentrations rapides que permettent aujourd’hui les chemins de fer, on verra, dès les premiers jours, deux chocs, l’un à l’est, l’autre à l’ouest, où seront aux prises trois millions d’hommes, car chacun voudra accabler son ennemi sous l’attaque de ses masses innombrables. Nul stratégiste, pas même Moltke, ne peut prévoir ce que sera une semblable rencontre. Tout ce que l’on peut affirmer, c’est que le nombre des morts et des blessés dépassera en un seul jour celui de

toute une guerre d’autrefois. Jamais le sang humain n’aura abreuvé la terre en d’aussi larges flots.

Et ce qu’il y a de plus affi-eux, c’est que tous considèrent cette lutte comme inévitable. Aussi, comme tous les États, même les petits et les neutres s’y préparent! Chaque année, les nations européennes, y compris la pacifique Angleterre, la Suisse et la Belgique, consacrent des millions à construire des forts ou des cuirassés, à perfectionner l’armement, à augmenter le nombre des canons et des hommes. La France, par exemple, a entouré sa frontière et sa capitale d’une ligne continue de fortins et de camps retranchés. L’Allemagne a fait de Metz, de Strasbourg, de Mayence, de Cologne, de gigantesques forteresses, absolument imprenables. L’Italie fortifie les passages des Alpes, les ports et même la Ville éternelle. La Belgique consacre en ce moment quarante millions de francs à fermer, par des redoutes à coupoles d’acier, le passage par la vallée de la Meuse. Les budgets de la guerre augmentent partout en des proportions écrasantes. A tout moment surgit un incident qui fait croire que l’instant de la lutte décisive est arrivé : c’est tantôt un agent français indûment arrêté sur la frontière par les Allemands; tantôt la Russie qui, après avoir renversé le prince de Batlenberg à Sophia, y envoie le général Kaulbars pour menacer les Bulgares de l’arrivée des Cosaques ; tantôt l’abdication du roi Milan de Serbie qui fait craindre une intervention autrichienne à Belgrade. Et c’est sous la menace incessante du plus épouvantable choc d’armées qu’aura vu notre planète, que nous vivons, et, ce qui est plus extraordinaire, on s’y habitue, on va à ses affaires, on court à ses plaisirs, on se précipite en foule de toutes parts à l’Exposition de Paris. Pourtant chacun se dit : Peut-être sera-ce demain.

Quelles sont les questions qui mettent ainsi en danger la paix de l’Europe? Il en est deux principales qui sont bien connues : la question de l’Alsace-Lorraine et la question d’Orient.

La première est la plus difficile à résoudre, mais la moins immédiatement menaçante. La seconde offre une solution tout indiquée, mais elle est plus inquiétante, parce qu’elle est livrée aux hasards et à l’imprévu.

Ce qu il y aurait à faire, pour l’Alsace, semble-t-il, ce serait de la constituer en pays libre et neutre comme un canton de la Suisse à laquelle on pourrait la relier par un lien fédéral, ainsi que le proposait un éminent philanthrope français, le comte Agénor de Cas-

parin. On aurait ainsi reconstitué le Lother-ring, c’est-à-dire, en y comprenant la Belgique et le Luxembourg, un « anneau, » un demi-cercle de petits Étals neutralisés qui formeraient barrière entre l’Allemagne et la France et empêcheraient les frictions entre ces deux puissants États. Pour la question d’Orient, j’essayerai également d’indiquer l’arrangement qui paraît le meilleur, mais seulement après que j’aurai montré quels sont les antagonismes qu’on y rencontre.

Si l’on veut comprendre la portée et la grandeur des difficultés qui mettent en péril la paix de l’Europe, il est nécessaire de se rappeler qu’elles ont pour cause profonde ce mouvement de transformation qui agite les populations européennes et qui n’est autre que la question des nationalités. Je crois devoir résumer ici ce que j’en ai dit dans mon livre : Causes actuelles de guerre (chez l’éditeur Guillaumin, à Paris).

Tant que les peuples asservis n’avaient point conscience de ce qui constituait leur unité ethnique, ils se laissaient gouverner et partager comme des troupeaux. Au traité de Vienne, on faisait la part de chaque souverain en lui donnant autant de millions ou de milliers d’âmes, sans s’inquiéter de leurs convenances, de leur race et de leur langue. Il en était ainsi depuis le moyen âge où un roi, un duc, un comte agrandissait son territoire par des mariages, des achats, des conquêtes, comme si ces terres qu’il acquérait n’avaient pas d’habitants. Dans le courant de ce siècle tout a changé. C’est par la littérature que les peuples ont pris conscience d’eux-mêmes. Ils avaient appris à lire et ils lisaient. Les poètes s’adressaient à eux ; leurs chants devenaient le patrimoine commun d’une même race et éveillaient en eux le sentiment d’une commune patrie. Les savants remettaient au jour d’antiques chants qui devenaient les titres de noblesse de la nationalité dont ils étaient l’expression. Ainsi les Nibelungen pour les Allemands, le Lied de Libussa pour les Tchèques. A mesure que le progrès de la démocratie faisait obtenir aux populations des conseils élus et représentatifs, la nécessité d’avoir une langue commune et de se grouper, en raison des affinités ethniques, se faisait sentir davantage. Avec un régime autocratiqne, un souverain peut gouverner vingt peuples de race différente. Mais le jour où ces peuples arrivent à régler leurs affaires eux-mêmes au moyen d’assemblées délibérantes, ils tendent à former une unité nationale, basée sur l’identité des origines et de la

race. Quand une nationalité est ainsi constituée, elle n’a pas de repos qu’elle n’ait attiré à elle et qu’elle ne se soit annexé les territoires où se parle sa langue et qui sont encore soumis à une autre souveraineté. Voilà ce mouvement puissant des nationalités qui a déjà changé si notablement la carte de l’Europe et qui est en train de la modifier encore. C est là qu’il faut chercher les raisons de craindre des guerres nouvelles.

Comme des morts qui sortent de leurs tombeaux, des nationalités qu on croyait anéanties, se sont levées aspirant à vivre d’une vie indépendante et autonome; ainsi les Finnois en Finlande, les Flamands en Belgique, les Hongrois, les Tchèques, les Croates, les Slovènes en Autriche, les Roumains, les Serbes, les Bulgares, les Grecs dans l’Empire turc.

La première explosion de ce mouvement a été le soulèvement des Hellènes qui a abouti à la constitution du royaume de Grèce. En 1830, une révolution dans les Pays-Bas a créé la Belgique. Alors a commencé ce travail de fermentation qui a préparé l’unité

Croates, Slovènes et Roumains. En ce moment, les Allemands et les Hongrois se partagent la direction de l’empire dualiste ; mais les Tchèques réclament avec une force croissante le rétablissement de l’ancien royaume de Bohême ; les Croates demandent aussi l’autonomie avec l’adjonction de la Bosnie et de la Dalmatie et peut-être le territoire peuplé par les Slovènes. Les Polonais en Galicie ont déjà remplacé l’allemand par leur propre langue comme dialecte de l’enseignement et de l’administration, et ils se préparent, les événements aidant, à rétablir l’ancien royaume de Pologne. Les Roumains, qui sont la majorité en Transylvanie, rêvent de s’unir à leurs compatriotes du royaume voisin de Roumanie. On pourrait peut-être donner satisfaction à tous en faisant de l’Autriche un État fédéral ; mais aurait-il alors cette force militaire, cette rapidité de mouvements indispensable à un pays qui se trouve enserré entre l’Allemagne d’un côté et la Russie de l’autre?

C’est, en effet, la rivalité de l’Autriche et de la Russie qui met surtout en ce moment la paix de l’Europe en péril, et c’est ce pointlà qu’il faut bien comprendre.

Les Russes ont fait la guerre de 1876 à la Turquie, au nom du principe des nationalités, pour affranchir leurs frères bulgares et serbes du joug des Musulmans. Vainqueurs, ils avaient créé, par le traité de San Stefano imposé au sultan vaincu, la grande Bulgarie, qui comprenait presque toute la Turquie d’Europe. Ils espéraient faire de ce nouvel État gouverné à la russe, avec une armée organisée par des officiers russes, une satrapie qui leur aurait livré la route deConstantinople. Au traité de Berlin, l’Angleterre et l’Autriche ont cru faire merveille en coupant la Bulgarie de San Stefano en trois tronçons, la Burgarie du Nord, capitale Sophia, presque entièrement affranchie; la Bulgarie du Sud, capitale Philippopoli, encore vassale; enfin, la Macédoine, maintenue sujette. C’était une faute capitale. Au lieu d’une Bulgarie forte et unie qui n’aurait pas tardé à s’affranchir de la prédominance russe, on a créé une situation instable, déjà ébranlée par la révolution qui a réuni la Bulgarie du Nord à celle du Sud et qui peut être définitivement compromise par un soulèvement en Macédoine. Le prince Ferdinand qui règne maintenant, est détesté par la Russie comme catholique et comme officier autrichien. N’était la crainte de déchaîner la guerre, les Cosaques auraient été depuis longtemps le renverser, et aujourd’hui les Russes minent son trône de toutes les façons. Ils ne se résigne-

ront pas facilement à voir les Bulgares, qu’ils ont affranchis au prix de leur sang et de leur or, échapper complètement à leur influence et même, le cas échéant, se tourner contre eux.

D’autre part, l’Autriche s’est engagée dans l’engrenage des rivalités balkaniques en occupant la Bosnie. Deux motifs l’y ont décidée: un motif dynastique et un motif d’intérêt national. Motif dynastique : l’empereur François-Joseph, ayant perdu le Lombard- Vénitien, n’a pas voulu laisser, à sa mort, ses états diminués, et il a saisi avec empressement 1 occasion de trouver une compensation dans la Bosnie, à laquelle il tient, dit-on, avec passion. Motif d'intérêt ^ national : l’Autriche avait intérêt à s’avancer comme un coin entre

i ! la Serbie et le Monténégro, afin qu’il ne se formât pas là un État

capable de s’annexer un jour la Croatie, serbe aussi de langue et de race.

C est ici qu’on voit apparaître l’antagonisme de l’Autriche et de la Russie, d’où dépend en partie l’avenir de notre continent. La Russie ne permettra pas que l’influence de l’Autriche s’établisse d’une façon définitive dans la péninsule des Balkans, qu’elle a affranchie; et, d’un autre côté, l’Autriche ne peut admettre que la Russie occupe la Bulgarie, car cette occupation aurait pour conséquence inévitable la possession de Constantinople et de la plus grande partie de la péninsule. Dès lors, c’en serait fait de l’indépendance de la Grèce et de la Serbie, et la situation de l’Autriche en Bosnie, province que réclame

énergiquement la Serbie, deviendrait précaire et, à la longue intenable. ® ’

Il est un fait considérable, peu connu et qu’il ne faut pas perdre de vue, quand on réfléchit à l’avenir de l’Europe orientale : c’est la place énorme qu’y occupe la race slave. Jetez un regard sur la carte effinographique de Kiepert, et vous y verrez que les Slaves, en leurs divers rameaux, couvrent d’abord l’immense empire russe, puis presque toute la péninsule des Balkans, la Pologne, la Bohême, une pande partie de la Cisleilhanie et qu’ils s’avancent ainsi vers l’ouest jusqu’à Trieste et presque jusqu’à la chaîne de l’Erzgebirge, c’est-àdire qu’ils s’étendent sur les trois quarts de l’Europe. En outre, la Russie possède l’Asie centrale, une partie de l’Asie Mineure et toute Asie septentrionale jusqu’à la mer de Chine, où peuvent se développer a l’aise des centaines de millions d’hommes. Déjà le nombre de ses habitants approche de cent millions. Peu à peu elle atteindra a mer de Marmara par l’Arménie et la côte sud de la mer Noire,

qu’elle annexera à la première rencontre avec la Turquie. Dans cent ans d’ici, si nous laissons de côté la Chine, il y aura dans le monde deux puissances colossales, auprès desquelles l’Allemagne, l’Angleterre, la France et l’Italie seront des pygmées, ce sont les

États-Unis et la Russie. ^ . u u-

La question actuelle est celle-ci ; l’Autriche, qui a parmi ses habitants un nombre de Slaves plus grand que celui de toutes les autres races réunies, peut-elle permettre à la Russie de s établir dans la péninsule balkanique, ce qui aurait pour conséquence plus ou moins éloignée, le morcellement de l’empire austro-hongrois et le triomphe du panslavisme ? La vue très nette de ce péril rend l’Autriche extrêmement susceptible pour tout ce qui se passe en Bulgarie et en Serbie, et l’a portée à accepter l’alliance avec

^ \’antagonisme entre la Russie et l’Autriche est si frappant que, quand o^ voyage en Orient, c’est le sujet habituel des conversations tant parmi les diplomates que dans les cercles du pays et dans les campagnes, et on est toujours convaincu que la guerre entre ces deux puissances est inévitable et prochaine. Qu’on se rappelle e traité d’alliance entre l’Autriche et l’Allemagne récemment rendu public par M. de Bismarck devant l’Europe étonnée; il prévoit le cas d’une attaque de la Russie contre les provinces autrichiennes, et alors l’armée allemande est tenue de venir en aide à 1 armee

Cette situation est si tendue que les moindres incidents sur le Danube prennent une importance extraordinaire et peuvent provoquer en Europe la guerre générale. L’un de ces incidents récents est l’abdication du roi Milan de Serbie. Aussitôt, de grandes inquiétudes ont agité l’Autriche. L’empereur et ses deux ministres Kalnôky etTisza n’ont pas dissimulé la gravité des éventualités possibles. Des fonds ont été aussitôt demandés pour compléter lesarniements. Les bourses ont baissé, et depuis lors elles restent agitées. On parle de toutes parts de guerre prochaine, et déjà, dans les journaux, on esquisse les plans de campagne. Voici en quoi consiste le danger.

Au roi Milan, entièrement dévoué à l’Autriche, a succède une regence

qui ne cache pas ses sympathies pour la Russie. Tant que la direction des affaires restera aux mains de M. Ristich, patriote smcèr , homme d’État expérimenté, il ne se fera rien en Serbie qui puisse amener de la part de l’Autriche des mesures extrêmes. Mais si les

radicaux arrivés au pouvoir, prêchaient ouvertement l’idée d’une grande Serbie s’annexant la Bosnie et provoquaient des soulèvements dans cette province, l’Autriche serait peut-être amenée à intervenir. Elle pourrait le faire en établissant un blocus contre la Serbie sur le Danube, ce qui ne conduirait pas nécessairement à la guerre, mais, si un corps autrichien occupait Belgrade, la Russie n’agirait-elle pas de son côté ? Que ferait-elle alors ? Enverrait-elle ses Cosaques en Bulgarie, ou, comme le croient certains diplomates à Constantinople, prendrait-elle pied au bord du Bosphore ? Que feraient alors les autres puissances et notamment l’Angleterre? Pourrait-elle laisser la capitale de l’Empire ottoman aux mains des Russes, ce qui serait une menace permanente pour l’Égypte et pour le canal de Suez, par mer d’abord, mais principalement par la voie de terre, un corps d’armée russe pouvant toujours s’avancer vers Suez par l’Asie Mineure et la Syrie ? On voit quelles redoutables perspectives s’ouvrent à nos yeux inquiets.

Heureusement, il paraît certain que des sentiments pacifiques dominent dans les conseils des potentats, L’Empereur d’Autriche fera tout pour éviter un conflit qui pourrait lui coûter si cher. L’Empereur de Russie, qu’on ne connaît pas beaucoup, a prouvé toutefois qu’il ne fera pas la guerre d’un cœur léger, puisqu’il n’a pas voulu mettre à exécution les menaces proférées par le général Kaulbars contre la Bulgarie. Le prince de Bismarck qui s’efforce, dit-on, d’attirer la Russie dans la triple alliance, a pour but unique, semble-t-il, de maintenir le statu quo ; le jeune Empereur d’Allemagne, dont on redoutait l’esprit belliqueux, ne prononce partout que des paroles pacifiques ; enfin, la France, justement fière des splendeurs de son Exposition et très occupée des difficiles problèmes de sa politique intérieure, n’a certes nulle intention de donner le signal de la lutte suprême.

Espérons que ce jour ne viendra pas de sitôt, car il est probable que toute l’Europe serait entraînée dans le conflit. Supposons qu’un choc ait lieu entre Russes et Autrichiens dans la péninsule des Balkans. L’Allemagne, d’après la lettre du traité d’alliance, ne serait pas tenue d’intervenir. Mais comme il est probable que la possession de la Bosnie est garantie à l’Autriche, elle ne pourrait, semble-t-il, assister l’arme au bras à l’écrasement de son alliée. Il n’y a point de traité d’alliance entre la France et la Russie ; mais, comme l’a dit le prince de Bismarck, cette alliance est faite, tant

elle est commandée par les nécessités de la situation. Dès lors, la France, à son tour, croirait devoir venir en aide à la Russie, ce qui, d’après les engagements pris — aflirme-t-on — par l’Italie, amènerait aussi cette puissance sur les champs de bataille. L’Angleterre, à son tour, bien malgré elle sans doute, pourrait aussi être entraînée dans l’engagement général, si les victoires des Russes les amenaient à Constantinople ou sur les rives du Bosphore par l’Arménie

Il est bien difficile de prévoir l’issue de cette immense conflagration et les changements qu’elle produirait dans la carte de l’Europe. En tout cas, il est affligeant de penser que de si graves événements puissent dépendre peut-être d’un coup de tête de quelques patriotes exaltés à Belgrade. Seulement ici, comme toujours dans l’histoire, les situations générales sont créées par l’évolution lente des forces aux prises ; la cause déterminante seule semble dépendre du hasard. Pascal a dit, en parlant de la mort de Cromwell : « Un grain de sable mis là a changé la face du monde.» La face du monde change en vertu de causes profondes; le grain de sable n’est que l’accident, mais c’est cela qui frappe surtout les hommes.

(1) Dans un article de la Conûemporary Review ^ qui a fait récemment grande rumem*, « Outidanos » exagère, je crois, la valeur de Tappui que l’Angleterre pourrait apporter, par sa flotte, à la triple alliance, quand il dit que les vaisseaux anglais, en défendant les côtes de l’Italie contre la France, rendraient disponibles 300,000 hommes de l’armée italienne. Un anonyme, dans un très remarquable article de la Revue des Deux Mondes {Stratégie navale^ 15 août 1889), montre bien que le moyen de vaincre est de porter toutes ses forces au point décisif. La France, dont le sort se déciderait aux bords du Rhin, ne commettra pas Terreur d’envoyer 200,000 hommes sur les côtes de TItalie. Supposons le débarquement possible etmême Rome occupée : à quoi bon, si la victoire reste aux Allemands en Alsace ? Avec les millions d’hommes dont disposent les Etats maintenant, une intervention delà flotte anglaise ne peut être efficace que pour défendre Constantinople.

{Revue des Deux Mondes^ 1®*' décembre 1889.)

L’auteur de deux livres qui resteront, L'Individu et l'État, et La Centralisation, Dupont- White, n’a pas obtenu, pendant sa vie, la place que ses écrits auraient dû lui assurer dans l’estime publique. Économiste, il eût mérité d’être de l’Institut, et écrivain politique, de l’Académie. Si j’ose m’exprimer ainsi, c’est que je puis invoquer une autorité que nul ne contestera, celle de Stuart-Mill, qui, peu de temps avant sa mort, me disait qu’il plaçait notre ami commun au tout premier rang parmi nos contemporains. Sa haute valeur n’a pas été reconnue, parce que ses idées étaient en opposition avec celles des différentes écoles qui se partageaient l’opinion de son temps. C’était le moment où le libéralisme, plein de confiance en la doctrine du laissez-faire, exaltait l’individu et voulait enlever à l’État presque toutes ses attributions, ne lui reconnaissant plus guère d’autre fonction que celle de préparer sa destitution. Dupont- White prétend prouver que, tout au contraire, plus la civilisation progresse, plus s’étend le rôle du pouvoir. Il était aussi de mode alors d’accuser des maux, parfois imaginaires, dont on se plaignait, l’excès de centralisation légué par l’Empire, et l’on se plaisait à citer, comme contraste et comme modèle à imiter, l’Angleterre et l’Amérique. Dupont- White soutient une thèse tout opposée. C’est à la centralisation que la France doit sa grandeur et les qualités particulières qui la placent en tête des nations. La race anglaise a les siennes, sans doute, très grandes et très favorables à l’accumulation de la richesse et à l’accroissement de la puissance ; mais elles n’ont nullement pour source le gouvernement local, lequel, d’ailleurs, n’existe pas en Angleterre.

On attribue généralement aux professeurs des universités aile- ! mandes l’invention de cette nouvelle forme de la science écono- |

mique qu’on appelle tantôt « socialisme d’État » tantôt, rappelant sa I

prétendue origine, « Katheder-socialism » (socialisme de la chaire); I

c’est à tort. Le mérite, dans la mesure où on l’admet, en revient à f

Dupont-White. Tout en repoussant les utopies des réformateurs qui voulaient reconstruire la société de toutes pièces sur de meilleures bases, Dupont-White admettait la plupart des griefs qu’ils faisaient '

valoir contre l’ordre de choses actuel, et, ainsi, il était amené à demander que le gouvernement portât remède aux souffrances des classes laborieuses et redressât les inégalités excessives. Il ne voulait ni de l’État-gendarme des économistes, ni de l’État-providence des socialistes, mais il prétendait que le jmuvoir doit être, comme dans le passé, l’instrument du progrès et l’organe de la justice E

sociale, tâche immense dont il était encore impossible de fixer les i

limites. Il traçait, dès 1846, le programme de la nouvelle école économique qui occupe aujourd’hui presque toutes les chaires univer- | sitaires, non seulement en Allemagne, mais en Angleterre, aux |

États-Unis et en Italie. On peut donc l’appeler un précurseur dans toute la force du terme.

Son premier livre porte le titre de : Essai sur les relations du travail avec le capital. Il acceptait comme démontrées ce que l’on appelle les lois de Ricardo concernant le salaire, la rente et la population. Ces principes fondamentaux de l’économie politique étaient alors généralement acceptés, et Stuart-Mill venait de leur donner une autorité nouvelle en les émondant de ce qu’ils avaient de trop absolu, de trop mathématique, et en leur prêtant toute la rigueur de sa logique et toute la clarté de son style. La population tend partout à s’accroître, tandis que l’étendue du sol cultivable est limitée. Il s’ensuit que, dans tout pays qui prospère, le prix des denrées alimentaires doit augmenter et la rente du sol s’accroître en proportion. Le bénéfice du progrès se condense donc aux mains des propriétaires fonciers, qui, jouissant d’un monopole, s’enrichissent, même sans rien faire. D’autre part, le nombre des ouvriers augmente ; pour trouver à subsister, ils sont forcés d’offrir leurs bras au rabais, et ainsi se réalise cette maxime si souvent répétée de Ricardo, que les socialistes allemands qui l’invoquent ont appelée la loi d’airain : le salaire finit toujours par se réduire au minimum de ce qui est indispensable aux ouvriers pour vivre

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et se reproduire. Sur ce sujet encore, c’est en France que nous trouvons des précurseurs en deux grands esprits qui furent aussi de grands ministres, Turgot et Necker. « En tout genre de trava , fe premier, il doit arriver et il arrive, en effet, que le salai, e de l’ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour lui F^^rer sa subsistance. » [Réflexions sur la formation et a distribution des richesses, édit. 1788, p. 12). Quant à Necker, il s exprime ainsi .

« Les propriétaires de subsistances, usant de leur pouvoir et désiaSi^plier le nombre de leurs serviteurs, forceront touj ou les hommes qui n’ont ni propriété ni talent, â se nécessaire. » (Sur la Législation des grains, édit. 1771, p.

C’est donc l’accroissement de la population qui apporte aux uns la gêne et même l’indigence, aux autres le bien-être et 1 opulence,

Lsi heureux les peuples où elle n’augmente que lentement.

Bastiat, en 1848, dans ses Harmonies économiques, et, récemment M. Paul Leroy-Beaulieu, dans son excellent livre sur fa Rér partition des richesses, ont battu ces propositions en brèche avec beaucoup de force et d’éclat, mais en méconnaissant, a mon avis la part de vérité que renfermait la doctrine des anciens maîtres la science économique. Dupont-White, en la prenant pour point de départ de son livre, y fait cependant déjà de curieuses reserves . Ainsi, à la hausse progressive du prix des grains annoncée p Ricardo il signale plusieurs obstacles : le perfectionnement des méthodes de culture, l’amélioration des routes et l’importation des grains étrangers. U semble prévoir l’arrivée des blés -e^ qui. à l’élévation progressive des fermages depuis 1850, a fait suc céder, depuis 1875, une baisse si rapide. Il constate aussi que la condition des ouvriers s’est beaucoup améliorée, surtoui en î^^ance, mais il fait ressortir avec force tout ce que l’organisation actue de l’industrie leur fait parfois souffrir : le dur labeur, dans des ateliers surchauffés, la duiée excessive de la journée de travail, le père et souvent la mère de famille arrachés au foyer domestique le chômage en temps de crise. C’est aux écrits des socialistes quil emprunte l’énumération de ces griefs, comme le font aujourd hui les réformateurs de l’école catholique, en Allemagne, avec levêque

Ketteler, et en France, avec M. De Mun.

C’est pour porter remède à ces maux, qui sont la conséquence

du progrès de l’industrie, que Dupont-White réclame l’intervention de l’État. Oui, dit-il, nous avons l’égalité devant la loi : les castes

privilégiées n’existent plus. Nous acquérons chaque jour plus de liberté et une plus large part à la collation et à la direction du pouvoir; mais ce qui manque à la réalisation du programme, résumé en trois mots fameux inscrits en tête de nos constitutions, c’est l’emploi de ce pouvoir pour le bien du plus grand nombre. La fraternité ! Qu’importe au peuple, si le droit du plus fort, banni des institutiops, peut revivre et se déployer à l’aise dans le domaine économique. Les institutions libres, le laissez-faire universel le prodigieux accroissement de la production des richesses, devaient apporter satisfaction à tous. Mais il n’en est rien : l’âge d’or qui d’après Saint-Simon, est devant nous, n’a pas commencé ; parmi les inasses, le mécontentement est plus grand que jamais. « De cet espoir trompé, dit notre auteur, une science est née, qui n’est point la politique, car elle n’a nul souci de l’équilibre et de la division des pouvoirs, ni l’économie politique, car la distribution des biens n’est qu une de ses voies... Qu’on l’appelle science sociale ou autrement, qu’on lui conteste même le nom de science, toujours est-il que la charité dans les lois est une donnée qui, de nos jours, doit faire ecole; car, en dehors même des sectes socialistes, elle a mis dans tous les cœurs un trouble, un souci, une émotion inconnue au

sujet des classes souffrantes, et en quelque sorte un cas de conscience publique. »

^ J ai tenu à reproduire les termes mêmes de ce passage, parce que c est bien là aujourd’hui le mot d’ordre des a socialistes de la chaire ». L’economie politique doit être une science « éthique » cesl-à-dire soumise aux prescriptions de la morale et du droit voilà la thèse que développe M. le professeur Gustave Schônberg dans 1 introduction à l’œuvre collective considérahle {Handbuch der pohtischen Œconomié)k laquelle ont contribué les principaux économistes de l’école nouvelle. Après 1848, Dupont-White renonça à ces attaques, parfois acerbes, contre la société, et surtout contre la concurijnce, dont les écrits de Louis Blanc, d’Eugène Sue et de George Sand avaient pour ainsi dire imprégné le langage du libéralisme avancé. Mais il resta fidèle au fond de ses aspirations. Il m’écrivait plus tard : « Souvenons-nous du mot du marquis de Posa

dans le Don Carlos de Schiller : « Respectons les illusions de notre jeunesse. »

C’est dans son œuvre capitale, U Individu et l'État, qu’il donna la mesure de ce qu’il valait, et il en avait conscience. Quand il me

donna son portrait photographié, il y inscrivit : « l’État c’est moi. » Sa thèse de l’extension nécessaire du rôle de l’État en proportion des progrès de la civilisation, est exposée dans ce livre avec une force de raisonnement, un luxe de citations et une abondance de faits historiques qui font réfléchir même les partisans les plus, convaincus de l’opinion opposée. A chaque instant s’y rencontrent des traits qui frappent et des mots à retenir. Son style a une saveur relevée qui fait penser à Saint-Simon et aux lettres du marquis de Mirabeau, « l’ami des hommes. » Plus d’une fois il y a des éclairs qui illuminent le sujet jusqu’au fond ^

La doctrine que rencontrait Dupont-White parmi tous les amis de la liberté, peut se résumer ainsi : si les hommes voyaient clairement que leur intérêt se confond avec l’intérêt général, s’ils savaient ce qu’ils doivent faire en toute circonstance, la contrainte que l’État est appelé à exercer sur eux pourrait disparaître. Parmi des êtres parfaits, tout gouvernement serait superflu. « L’anarchie » régnerait. Il s’ensuit que plus la civilisation progresse et plus les hommes s’améliorent, plus doit se réduire le rôle de l’autorité. « C’est aujourd’hui une remarque vulgaire, dit Guizot, qu’à mesure que la

(1) Il ne m’appartient pas à moi, étranger, ne maniant qu’avec grand labeur la langue française, de juger du style d’un écrivain français, mais je voudrais cependant, pour donner une idée de celui de Dupont-White, reproduire ici ce qu’il dit de Pascal, afin de prouver que le pessimisme est un mauvais conseiller en fait de réformes politiques : — « Je m’en tiens aux Pensées de Pascal, qui n’aurait garde de toucher à quoi que ce soit, parce qu’il méprise tout abus de réforme. Voilà un contempteur, un désespéré. Les plus fameux mélancoliques de notre temps, les plus incompris, les plus ulcérés contre la nature, la Providence et le reste, n’atteignent pas cette hauteur,cette vérité de dégoût. Au lait,ils n’ontpas commencé par trouver la géométrie ; il leur manque les ailes de Pascal pourvoir les hommes si petits. Lui, il use de son droit, quand il met tout au monde sous ses pieds : lois, traditions, monarques et jusqu’à la propriété. Sur quoi ne marche-t-il pas ? On dirait le cheval d Attila. Il fait litière et carnage des idoles sociales ; puis, ayant regardé son

arme, Samson la rejette et conclut paisiblement à souffrir ces choses, la raison

humaine qui voudrait les changer, étant aussi méprisable que le reste. Et tout finit par ce mot: cor sentiment chrétien. A la bonne heure, voilà qui

est logique. Oui ! réduisez votre cœur, éteignez-vous, écrasez-vous (contrition ne veut pas dire autre chose) ou plutôt mourez ; c’est ce que vous avez de mieux à faire de la vie, un cas désespéré, dès qu’elle n’a pas en elle de quoi se gouverner. » ia Centralisation, l^e édit., p. 152. A lire dans le même ouvrage (chap. XI, § 2) ie portrait de Louis XI faisant la France, par la centralisation, un chef-d’œuvre e verve et d’évocation historique, l’éclat et les vives couleurs de Michelet, mais avec une bien autre fermeté de tmit et profondeur de vues.

civilisation et la raison font des progrès, cette classe de faits sociaux qui sont étrangers k toute nécessité extérieure, à l’action de tout pouvoir public, devient de jour en jour plus large et plus riche.

La société non ejouvernée, la société qui subsiste par le libre développement de l’intelligence et de la volonté humaine, va toujours s’étendant à mesure que l’homme se perfectionne. Elle devient de plus en plus le fonds social. » Telle est la thèse de l’école libérale « anti-interventioniste », dont Dupont-W hite s’efforce de montrer l’erreur en invoquant tour à tour l’histoire, les tendances permanentes de notre espèce et les faits contemporains.

Il en appelle d’abord à l’histoire. Elle nous montre en tout pays, dit-il l’activité et la compétence de l’État s’accroissant en même temps que s’élève la civilisation. Partout, au début, la liberté est absolue. C’est la lutte de tous contre tous, et le plus fort triomphe.

« Tout est en proie. » On peut voir ce qu’est cette forme de société dans les campements des squatters du far-west de l’Amérique. Point de lois, point de règlements, point de poHce, point de tribunaux. Le revolver est le seul souverain; la pendaison à la mode de Lynch, le seul moyen de répression. Plus tard, dans celte époque de transition qu’on retrouve partout sous le nom de moyen âge, l’autorite se constitue, des pouvoirs publics se forment, mais ils sont aux mains des castes ou attachés à la propriété. Le meurtre n’est pas une atteinte à l’ordre public, mais un dommage personnel qui se rachète à prix d’argent; la composition n’est définitivement abolie en France que par l’ordonnance de 13S0. Les contestations juridiques se décident les armes à la main : le plus fort gagne le procès. C est le jugement de Dieu. Tout seigneur a sa cour de justice; c’est un droit de la terre féodale. Tout grand baron a aussi ses bandes armées; l’abolition des guerres privées ne date que de 1478. Lest la guerre contre les Anglais qui, peu à peu, crée l’État en France. L’État, grandissant et se fortifiant, dit aux dynastes : « Vous ne ferez plus la guerre à vos voisins; vous vous soumettrez aux décisions de mes juristes. Vous ne lèverez plus de troupes; le souverain disposera d’une armée nationale. » Des services publics et es règlements interviennent dans ce domaine illimité où se deployaien , à titre de droits individuels, la juridiction seigneuriale, 1 autorité absolue du maître sur ses serfs, le commandement militaire.

A partir du xvi® siècle, la centralisation se constitue. A chaque règne, le champ d’intervention du gouvernement s’étend. Ce ne

sont, d’année en année, que lois, règlements et fonctions nouvelles à l’usage d’une société avide d’ordre et de sécurité.

La machine administrative se construit pièce à pièce, acquérant chaque jour de nouveaux engins pour des nécessités nouvelles et s’armant de plus de force pour vaincre toutes les résistances. Cet accroissement des pouvoirs publics atteint son apogée sous Louis XIV où il aboutit à un despotisme qui entend tout conduire, tout réglementer et qui, à cet effet, crée cette légion de fonctionnaires dont on connaît le prodigieux tableau. De cet excès inouï, naît au xvm® siècle une réaction qui a pour principal organe les économistes et qui se traduit par la maxime fameuse : l’État chancre. Il semble que la Révolution française, faite au nom de la liberté naturelle, va réduire presque à rien les attributions du pouvoir. Ce fut le rêve d’un instant. On sait trop qu’il n’en fut rien. Anéantissant les provinces, les autonomies locales, les castes, les parlements, les corporations, les corps privilégiés et laissant ainsi l’individu isolé en face de la toute-puissance de l’État, elle en exagéra l’activité afin d’imposer à la société une organisation nouvelle. L’Empire profita des lois révolutionnaires pour créer la machine administrative la plus parfaitement oppressive qui fût jamais. Le pli fut pris par la nation : l’instrument de gouvernement était trop commode pour que la royauté rétablie s’en dessaisît. On parla de réformes; et, en attendant, des interventions nouvelles réclamées par le public s’ajoutaient aux anciennes.

Mais, dira-t-on, cette fureur de tout réglementer est une maladie gallicane. Le défaut d’initiative individuelle en est la conséquence. Nous voulons y porter remède et imiter cette race anglo-saxonne, où l’État a des pouvoirs restreints, mais où l’activité des particuliers, même pour les objets d’intérêt général, accomplit des merveilles. Il faut voir avec quelle verve et quelle connaissance des faits Dupont-Whiie répond à l’objection ; il écrit à ce sujet un chapitre, le quatrième de son livre, où s’accumulent les documents, les citations, les énumérations de lois et de décrets. En Angleterre, il est vrai, le moyen âge et son régime individualiste s’est perpétué ; l’œuvre du progrès s’est faite par les castes, mais ce n’était qu’un retard momentané. Pour faire face aux nécessités créées par la civilisation moderne, les lois se multiplient, les attributions du pouvoir central sont augmentées bien plus rapidement qu’en France, car il faut rattraper le temps perdu, On y fait du règlement, de la

centralisation, de la tutelle avec fureur, et avec des bills d’une véhémence parfois féroce. L’auteur cite, avec leur date, tous les actes qui ont pour but de brider et d’organiser l’activité individuelle. Et afin qu’on ne l’accuse pas d’obéir à un esprit de système, il invoque les témoignages de deux autorités qui sont décisifs : a Notre confiance dans l’intérêt privé a baissé, dit le principal organe de l’école individualiste, l’Æ’conomwt. Devons-nous imiter nos voisins du continent et nous confier à l’État plus que nous ne l’avons fait ? C’est une sérieuse question que la théorie résout négativement et la pratique affirmativement. L’expérience nous dit bien ce que l’on risque à placer sous le contrôle des lois l’industrie créatrice de la richesse ; mais le public demande impérieusement et incessamment l’intervention de la législature. » Et Vivien dit dans ses études administratives : « L’Angleterre elle-même, à mesure que ses pouvoirs locaux échappent davantage aux mains de l’aristocratie, sent la nécessité de se rapprocher du système de centralisation. »

Depuis que Dupont-White a écrit le livre que nous analysons, l’Angleterre a marché d’un pas de plus en plus décidé dans la voie de l’intervention de l’État. Pour citer tous les cas, il faudrait un volume. Si on veut en connaître l’interminable catalogue, il suffit de lire les publications de la Société de défense de la liberté et de la propriété, sous la présidence de lord ’Wemyss, constituée uniquement pour combattre ce que l’on appelle aujourd’hui le socialisme d’État. Je ne citerai qu’un exemple : les lois agraires que M. Gladstone a fait voter pour l’Irlande, et que l’on trouve déjà insuffisantes, portent au principe de la propriété et du libre contrat une atteinte plus radicale que ne l’ont fait la Révolution française et même la Terreur. Le propriétaire de terres ne peut expulser son locataire sans lui payer une indemnité si forte que son droit en devient illusoire. Il ne peut fixer à son gré le prix du fermage : le tenancier peut en appeler à des tribunaux spéciaux qui fixent ce qu’ils considèrent comme la « rente juste », fair rent. En Angleterre, la stipulation faite par le propriétaire qu’il entend se réserver le droit de chasse sur les terres qu’il loue, est considérée comme nulle. A moins de confiscation, on ne peut guère aller plus loin. Aux États-Unis, autre pays de non-intervention, le code des lois et des règlements prend des dimensions inouïes. Chaque année, dans les 38 États, on vote plus de 20,000 bills. Inutile de rappeler le déve-

loppemeut croissant du socialisme d’État sur le continent. Il frappe tous les yeux. Pour ne citer que quelques faits récents, l’Allemagne vient de voter la loi sur l’assurance obligatoire des ouvriers qui s’appliquera à 15,000 d'entre eux; la Suède va plus loin encore: elle propose l’assurance universelle pour tous : enfin la Suisse convoque à Berne les différents États pour s’entendre sur une réglementation internationale du travail.

Ainsi donc, pour le bien ou pour le mal, les prévisions de Dupont- White se réalisent. L’intervention de l’État dans la sphère de l’activité individuelle s’étend chaque jour. Il en avait donné par avance les raisons. Je les résumerai brièvement.

Le progrès a pour conséquence d’augmenter le nombre des habitants et de rendre leurs relations plus compliquées, plus exposées aux conflits. Il faut donc à l’État un surcroît de puissance, chargé qu’il est d’un plus grand devoir de tutelle et d’organisation. Voyez que de règlements de toute sorte dans les grandes villes, où tant d’éléments de désordre fermentent et menacent. Le progrès met au monde des forces nouvelles de l’ordre physique et de l’ordre économique, qu’il faut discipliner et soumettre à l’empire du droit ; les manufactures où il faut protéger la vie et la santé de l’ouvrier, les chemins de fer qu’il faut exploiter ou tout au moins surveiller, les sociétés commerciales, les banques, le crédit dont il faut régler l’existence et réprimer les abus, la grande navigation où il faut empêcher que la prime d’assurance n’engage les armateurs à faire de leurs navires des « cercueils flottants » (Loi Plimsoll) ; la vapeur, l’électricité, dont il faut contrôler l’emploi, et ainsi de suite, à n’en pas finir.

Le progrès développe dans la société la conscience morale et le sentiment du juste ; de là, naturellement, des lois nouvelles pour sanctionner le devoir plus détaillé et plus impérieux qui apparaît aux âmes. On défend ce qui était considéré comme indifférent, on incrimine ce qui paraissait très naturel. L’ivresse publique, qui était un rite des cultes orgiaques et plus tard le péché mignon du bon vivant, est aujourd’hui punie de l’amende et de la prison. Autrefois, tuer un homme était un acte rachetable ; maintenant brutaliser un âne est un délit. Jadis, le père disposait librement de ses enfants, qu’il pouvait exposer ou même supprimer, comme à Sparte et à Rome ; aujourd’hui on l’oblige à les entretenir, à leur donner une instruction suffisante, et on leur interdit l’entrée des ateliers avant un certain âge.

ÜN PRÉCURSEÜR (DUPONT-T^ITE).

Tout ceci est cité à titre d’exemples.

Le progrès est une plus grande diffusion, parmi les hommes, de moralité, de dignité, de savoir, de bien-être. Jetez les regards autour de vous, vous verrez quelle part énorme en revient à l’État par ses écoles, par ses académies, par l’appui qu’il prête aux religions. Civilisation signifie accroissement de vie dans tous les sens. A une vie plus intense, il faut plus d’organes ; à plus de forces, il faut plus de règles. Or, l’organe et la règle de toute société oi-donnée est l’État. La liberté est le déploiement souvent déréglé de la volonté ; c’est au pouvoir à en formuler la loi et à l’imposer.

L’État n’est pas l’adversaire de la liberté; au contraire, il en est souvent l’allié et même l’auteur, en mettant plus de justice dans les relations humaines. N’est-ce pas l’État qui a aboli l’esclavage, le servage et créé la petite propriété, condition essentielle de tout affranchissement réel, par des procédés révolutionnaires en France, par voie de rachat en Russie, en Autriche, en Prusse, en Roumanie et bientôt, sans doute, en Irlande ?

L’État est non seulement la contrainte pour le bien et le juste, mais il est aussi un grand enseignement de morale et de droit, rien que par ses commandements. Un cas entre cent : en France autrefois, comme en Angleterre aujourd’hui, toute famille noble ou riche voulait faire un aîné. La loi décrète le partage égal, et, du coup, il entre à ce point dans les mœurs qu’il n’est fait nul usage de la quotité disponible, sauf pour rétablir l’égalité, quand l’un des enfants a été avantagé d’ailleurs. On peut accorder à M. Le Play la réforme qui doit, prétend-il, sauver la société, c’est-à-dire la liberté du testament: elle sera de nul effet. De même la loi, en s’occupant de la protection des ouvriers, prêche d’exemple ; elle fait comprendre à chacun de nous notre devoir de nous efforcer d’améliorer leur sort. « Les grandes passions font les grandes nations », a dit Carnot. Jamais une passion ne possède un peuple sans qu’elle se traduise dans son gouvernement; donc un gouvernement inerte est la marque d’un peuple sans avenir.

Ainsi va Dupont- White, confirmant sa thèse. Il ne manque pas non plus de répondre à ses adversaires : la dernière partie de son livre y est consacrée. C’est énerver les hommes, disent ceux-ci, que de les habituer à l’intervention de l’État; le meilleur moyen de développer l’initiative individuelle est de la laisser agir librement, sans nul secours. A ce propos, un souvenir de Bunsen me revient à la

mémoire. A son retour d’Amérique, il est nommé ambassadeur à Rome. Un incendie éclate sous ses yeux : la foule regarde, nul ne bouge. Vile de l’eau, des échelles, s’écrie-t-il. On lui répond : Tocca al go~ verno. Voici ce que répond à cela Dupont-White : « Supposez un pays peuplé d’apathies et gouverné par l’apathie ; les sujets naturellement paresseux, l’État inerte par nature et par principe ; il se garde d’énerver le peuple en l’aidant ou en l’obligeant à agir. Abstention générale, torpeur de haut en bas. 11 naîtra peut-être de grandes choses de cette inertie universelle; mais on ne voit pas bien comment et le secret de l’avenir est bien gardé. » J’ai vu ce tableau en Turquie, où tout s’en va en ruines. Il était pourvu à quelques services d’intérêt général grâce à l’esprit religieux et aux vakoufs. On prend une partie de leurs revenus, et l’eau pour les ablutions n’arrive même plus aux mosquées de Constantinople. Qu’on les confisque comme le veulent les progressistes occidentaux, et rien d’utile au public ne se fera plus.

L’instruction élémentaire est une nécessité bien évidente et pourtant on n’a vu nulle part, pas même en Angleterre, l’initiative privée y pourvoir convenablement, c’est Guizot qui l’afifirme. Vous pouvez compter sur l’intérêt individuel pour la création de la richesse, quand celle-ci est la récompense proportionnelle des efforts de l’individu. Mais celui-ci s’abstient des choses qui lui sont les plus avantageuses, quand, ne pouvant les faire à lui seul, il ne peut contraindre les autres à en faire autant que lui. Allez donc lui demander de paver les rues, de faire des routes, de créer des ports ! Je me rappelle un étudiant de l’Amérique centrale qui suivait le cours où mon savant confrère à l’Institut, M. de Molinari, prêchait la non-intervention, au point de vouloir remettre à une compagnie l’organisation de la défense nationale, comme à l’époque des condottieri en Italie. Devenu plus tard président de la république dont il était citoyen, ce disciple convaincu de l’orthodoxie économique s’empresse d’appliquer les doctrines de son maître. Il supprime le budget de l’instruction publique, des cultes, des travaux publics; et les contribuables d’applaudir, car les impôts diminuent d’autant. L’État est presque aboli, l’initiative individuelle peut se déployer à l’aise. Mais hélas ! nul n’agit. Les écoles se ferment, les églises s’écroulent, les routes sont envahies par les jongles, les ports s’ensablent, c’est le retour à l’état de la nature, c’est-à-dire à la sauvagerie. Il fallut rendre à l’État maudit ses essentielles attribu-

lions. Pour compléter l’exposition des idées de notre auteur en celte matière, je citerai un extrait de sa correspondance : « Quant à votre objection que la moralité croissante des hommes doit se résoudre en une réduction croissante de gouvernement, je réponds que le progrès moral et intellectuel est le fait d’une élite et il ne peut devenir celui des foules que sous le poids d’une forte contrainte. Au début, tout progrès doit s’imposer, et ensuite, tout progrès accepté donne lieu à la conception d’un progrès nouveau parmi les natures supérieures. Autrement, à quoi servirait leur supériorité? Tel est le jeu des inégalités dont le monde est fait. »

Je ne discuterai pas ici les conclusions parfois trop absolues de Dupont-White. La thèse opposée à la sienne a été exposée récemment dans la Revue avec toute l’ampleur qu’elle comporte, par M. Paul Leroy-Beaulieu. Mais je ne puis quitter ce sujet, sans dire I un mot de l’aspect nouveau qu’a pris la doctrine individualiste aux

mains de la sociologie maniée par Herbert Spencer. Pour lui, le , laissez-faire est élevé à la hauteur d’une loi naturelle. Ce n’est

qu’en la respectant, que se fait le progrès par la « survie des plus aptes » et par la sélection au sein de l’espèce. Voyez, dit-il, com- •J ment s’y accomplit le perfectionnement. « Les animaux carnivores,

non seulement suppriment, dans les troupeaux des herbivores, les individus qui vieillissent, mais ils extirpent aussi ceux qui sont malades ou mal conformés, c’est-à-dire les moins forts et les moins * rapides. Par ce procédé de purification et aussi par les combats si

i fréquents à l’époque de l’accouplement, la situation de la race par

ji' la multiplication des exemplaires de qualité inférieure se trouve

' ' empêchée ; est ainsi assurée la préservation des constitutions com-

f plètement adaptées aux circonstances environnantes et faites, par

conséquent, pour produire la plus grande somme de félicité. » Telle I est la loi naturelle qui doit être aussi appliquée, sans entraves, au

; sein de l’espèce humaine. Sans doute, dans la famille, l’aide gra-

tuite des parents doit être en proportion des besoins de l’enfant et ; de son incapacité à se suffire à lui-même. Mais, dans la société,

l’adulte ne doit être rémunéré qu’en raison de son mérite, c’est-àdire de son aptitude à remplir toutes les conditions de l’existence. En compétition avec les animaux, puis avec d’autres hommes, il sera éliminé, ou se développerà et se propagera, suivant qu’il sera bien ou mal armé pour la lutte. Si, au contraire, les avantages obtenus étaient en proportion de ses besoins et de son infériorité et

si, par conséquent, la multiplication des moins bien doués était favorisée et celle des mieux doués entravée, il s’ensuivrait une dégradation progressive de la race, qui, dans le combat pour la vie, ne manquerait pas de céder peu à peu la place aux autres races, où l’ordre naturel serait mieux respecté, a La pauvreté des incapables, la détresse des imprudents, l’élimination des paresseux et celle poussée des forts qui met de côté les faibles et en réduit un si grand nombre à la misère, sont le résultat nécessaire d’une loi générale, éclairée et bienfaisante. » Quand l’État, guidé par une philanthropie mal inspirée, met obstacle à l’application de cette sage loi, au lieu de diminuer les souffrances de l’humanité, il les augmente, car il tend à remplir le monde d’êtres pour qui la vie sera une peine, et à en écarter ceux pour qui l’existence serait une joie et une bénédiction. Il augmente parmi les hommes le contingent des souffrances et diminue celui du bonheur.

Voilà la thèse individualiste magistralement exposée dans toute sa force, et aussi, osons le dire, dans toute sa férocité. Elle se résume en ceci : Place aux forts, car la force est le droit, le droit à vivre et à se développer aux dépens des faibles. Spencer et Darwin ont emprunté l’idée à Malthus, et aujourd’hui certaine école économique entend qu’on respecte les lois darwiniennes. Est-il besoin de montrer qu’elles sont en contradiction flagrante avec l’esprit et avec les préceptes du christianisme ? Celte opposition a été parfaitement mise en relief dans une sorte de roman biographique naguère très lu en Angleterre et intitulé The history ofJoshua Davidson. Le héros, un ouvrier piétiste, a étudié les livres des économistes et on lui a dit que c’était là la science. Alors, désespéré, il s’écrie : « Si les doctrines de l’économie politique sont vraies, si les lois de la « lutte pour l’existence » et de la « survie des plus aptes » doit s’appliquer aussi rigoureusement à la société humaine qu’aux plantes et aux animaux, alors, disons-le nettement, le christianisme, qui vient en aide aux pauvres et aux faibles et qui tend la main aux pécheurs, est une folie, et renonçons franchement à une croyance qui n’influence ni nos institutions politiques ni nos arrangements sociaux et qui ne doit pas les influencer. Si la sociologie contient la vérité, alors Jésus de Nazareth a parlé et agi en vain, ou plutôt il s’est insurgé contre les immuables lois de la nature. » Ainsi que le dit M. 'William Graham, dans son beau livre, The creed of science, ce redoutable problème, déjà débattu dans la

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République dé Platôn et aux origines du christianisme, commence seulement' à être compris comme s'appliquant aux questions de l’organisation sociale actuelle.

En fait, l’individualisme absolu de Spencer n’est pas admissible dans les sociétés civilisées et c’est le christianisme qui a raison. Ce qui y fausserait complètement l’application des lois darwiniennes. C’est tout d’abord le régime de l’accumulation et de l’hérédité des biens. Parmi les animaux, la survie des plus aptes a lieu, parce qu’à chaque génération nouvelle, l’individu se fait sa place et se perpétue en raison de ses qualités propres. Le même « procédé de purification » agit encore parmi les barbares, où les plus forts et les plus braves l’emportent et éliminent les plus faibles. Mais, dans l’ordre social des civilisés, le rang et la fortune, souvent obtenus par héritage, l’emportent sur les aptitudes personnelles. L’héritier d’un grand nom jouira de son opulence et fera souche, fût-il mal constitué et malingre, et si un Apollon ou un Hercule veut lui enlever ses écus ou sa femme, pour appliquer la loi spencérienne de la sélection et de « la survie des mieux doués », il sera envoyé au bagne ou à l’échafaud. La marine et l’armée accaparent les sujets les plus vigoureux et les exposent aux causes exceptionnelles de mortalité des casernes, des expéditions et des grandes guerres. Dans la concurrence sur le terrain économique, ceux qui arrivent aux premiers rangs, ne sont pas les plus laborieux et les plus forts, mais les plus riches, les plus habiles et souvent, aujourd’hui, les moins scrupuleux. Si donc on veut que dans les sociétés humaines s’appliquent les lois qui assurent le pi’ogrès de l’espèce dans le monde animal, il faut supprimer la plupart de nos institutions et, entre autres, notre régime successoral. Le laissez-faire absolu n’amènerait donc pas les bons résultats qu’en espère la sociologie.

L’État doit se borner, dit-on, à faire justice. Soit, mais outre la justice distributive, il y a, comme l’a bien montré M. Fouillée, la justice « réparative ». La situation actuelle des individus n’est nullement le résultat de leur mérite ou de leur démérite. Elle est la conséquence d’une longue série de faits historiques, des spoliations anciennes, du servage féodal, des privilèges héréditaires, de nombre de lois iniques qui toutes n’ont pas été réformées. Quand donc l’État intervient en faveur des déshérités et des faibles, comme le prescrivent toutes les religions dignes de ce.nom, il ne fait que « réparer » le mal commis autrefois. Le seul non-interventioniste,

absolument logique, a été Fourrer, au nom de son principe : « Les passions viennent de Dieu, les lois viennent des hommes. » Les crimes et les délits qui troublent la société prétendument civilisée, ne sont que l’insurrection légitime contre des règlements répressifs, absurdes. Au lieu de comprimer les passions et les appétits, il faut en faire des ressorts et des rouages de la machine sociale, de façon que chacun, en poursuivant la satisfaction de ses goûts, agisse au profit de tous. Mettez en œuvre l’attraction passionnelle et elle pro-^ duira l’harmonie dans la société, comme le fait la gravitation dans l’univers physique. Une fois la pendule sociale bien ordonnée, elle marchera toute seule en vertu des lois divines, et tout gouvernement deviendra superflu.

Après L'Individu et l'État, Dupont-White publia La Centralisation, qui en est la suite. Ce volume est formé principalement d’articles parus dans la îlevue de 1861 à 1863. Les échecs successifs des révolutions de 1830 et de 1848 et le rétablissement de l’Empire, avaient fortifié cette idée que la France n’était pas mûre pour la liberté et que la faute en était à la centralisation. La centralisation, allait-on répétant sans cesse, est l’anéantissement de toute virilité politique chez une nation ; la véritable école d’un peuple libre est la gestion des intérêts locaux ; une démocratie sans institutions provinciales ne possède aucune garantie ni contre le désordre ni contre le despotisme; le gouvernement en agissant partout et d’après les mêmes règles énerve la vie dans les communes et brise chez elles toute initiative. Et l’exemple qu’on ne cessait de citer, était celui de l’Angleterre et des États-Unis, où la liberté et la prospérité les plus grandes ont pour fondement les institutions locales. Telle est la thèse que Dupont-White essaye de réfuter et il le fait avec un éclat, aveç une originalité et une diversité de vues qui éclairent le problème d’une lumière toute nouvelle.

Et d’abord, il n’admet pas la supériorité de l’Angleterre, même sur le terrain politique. Chaque peuple a suivi sa voie pour arriver au même point. Les Anglais ont conquis d’abord la liberté, parce que 1 aristocratie et les communes ont eu devant elles, de bonne heure, le souverain absolu; aujourd’hui, pas à pas, ils fondent la centralisation. En France, on a eu d’abord la centralisation, parce que c est au moyen de cet indispensable instrument que les rois ont fait 1 unité du territoire, et la Révolution, l’unité nationale. On n’a pas eu

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aussi vite la liberté politique, parce que la royauté a d’abord favorisé le peuple aux dépens de l’aristocratie, puis l’aristocratie aux dépens du peuple. Mais maintenant que la souveraineté de la nation est reconnue, les Français arriveront à jouir des mêmes droits que les Anglais.

D’ailleurs, il faut ne rien connaître aux institutions locales de l’Angleterre pour y voir le berceau des libertés politiques. Jusque hier encore, nul peuple n’a été plus privé d’autonomies communales ou provinciales. Comme le montre bien Dupont-White, Guillaume le Conquérant établit un despotisme absolu et une centralisation excessives. A la tête des comtés, il plaça des préfets, les vice-comes, qui devinrent plus tard les shérifs. Chose sans exemple ailleurs, la commune, remplacée par le manoir (manor) et par la paroisse (parish), disparut si complètement, qu’il n’y a même plus de mot en anglais pour la désigner. La France a toujours conservé des États provinciaux. L’Angleterre n’avait rien de pareil. Dans les provinces, tous les pouvoirs judiciaires, administratifs, financiers, étaient aux mains de certains grands propriétaires, les juges de paix, nommés par le roi. Seuls, les bourgs incorporés jouissaient d’une sorte de seîf-government, sous l’empire des lois générales. Ce n’est que l’an dernier (1888) que l’on a accordé aux provinces un corps représentatif, « le conseil de comté », pour gérer leurs intérêts. Il faudra une loi nouvelle pour restituer aux Anglais le Tunscip anglo-saxon, la corporation communale qu’on trouve dans le monde entier. Si donc ils ont eu avant les autres grandes nations des libertés politiques, ils le doivent à la race, à la religion, à la caste, à l’histoire, non aux autonomies locales, qui n’existaient pas.

M, Dupont-White s’élève avec véhémence contre cette idée si répandue, que c’est dans la gestion des intérêts communaux que se forme l’esprit politique. Ce qu’enseigne, ce que suggère la commune, dit-il, aura toujours les bornes des vues locales. Ce n’est pas là qu’on apprendra à gouverner un grand pays 1 Richelieu ou Colbert, Turgot ou Necker, Thiers ou Guizot en France; Pitt ou Chatham, Peel ou Gladstone en Angleterre, n’ont pas dû, pour être de grands ministres, passer par l’école d’un conseil municipal.

Le plus grand danger des démocraties, ce sont les abus de pouvoir que peut commettre la majorité à l’égard de la minorité; or, nulle part ce danger n’est plus à craindre que dans l’enceinte étroite d’une commune. Là, les hostilités de parti se transforment en inimitiés personnelles et en luttes corps à corps. Voyez dans les cités

grecques et dans les républiques italiennes, les plus brillants exemples que nous possédions de communes souveraines : quelles luttes constantes et souvent sanglantes! Quelles proscriptions, quelle extermination des vaincus ! Il y a une manière péremptoire d’apprécier ce que vaut la centralisation pour le droit, pour l’équité. Voyez l’ordre judiciaire. Là, vous avez un merveilleux moyen de redressement : l’appel. Or, la raison de l’appel, c’est que le juge distant est supérieur au juge voisin. En fait d’administration, l’appel est aussi indispensable qu’en fait de justice.

Les institutions robustes et nécessaires se reconnaissent à ceci qu’elles ne cessent de grandir à travers et malgré tout. Telle a été la fortune de la centralisation en France : « Là tout est faveur et acclamation. Il y en a pour les mauvais rois, dès qu’ils se mettent à cette œuvre. Les monarques passent, les monarchies mêmes disparaissent, mais la centralisation reste. Si vous la prenez pour une croix, il faut en dire comme les chartreux : Stat crux, dum volvitur orbis. Point de révolutions qui ne la respectent. Que dis-je, les révolutions de toute provenance ne se lassent pas de la développer, de l’exalter. Ce n’est pas tout; le pays a les fortunes les plus diverses dans sa formation territoriale, dans ses rencontres avec l’étranger. Ici encore tout est profit pour la centralisation. Détresse ou prospérité, tout lui est occasion de croître sur ce sol français, qui a tant souffert d’être découpé et fractionné. » Et alors faisant un emploi merveilleux de l'histoire, il nous montre que la centralisation est une tendance immémoriale, que c’est elle qui a formé le territoire et y a fait régner le droit commun malgré les résistances égo'istes des corporations et des castes. A lire ici un portrait tracé de main de maître de Louis XI, le grand niveleur, le grand centralisateur. Il résume ainsi sa thèse ; « Sécurité, gloire, pensée, succès d’esprit et d’épée, essor des arts et de l’industrie, chez nous, tout a marché du même pas que la centralisation. »

Mais n’y a-t-il donc point de contrepoids et de correctif à cette force qui embrasse tout et dont on peut dire : In illo sumus et movemur‘! Oui, il y en a un et c’est une capitale. Et dans un chapitre étincelant de verve, mais qui laisse bien des doutes, surtout aujourd’hui, Dupont-White expose ce que peut une capitale pour garantir la liberté. Elle est, dit-il, une force en dehors et au-dessus des pouvoirs constitués. On l’a vue armer et désarmer les puissances officielles. C’est ainsi qu’elle a mis fin à l’ancien régime. Son procédé

est fort simple. Elle enfante les idées ; les idées s’emparent des esprits, qui finissent par désarmer les résistances. Quand la France était une monarchie tempérée par des chansons, c’est à Paris qu elles naissaient. Aujourd’hui le pouvoir est redressé par des révolutions, qui sont aussi parisiennes. « Paris est la capitale entre toutes. Ce grain de salpêtre qui est au fond du tempérament français, c’est là qu’il prend feu à certaines étincelles dont la périodicité n’est pas encore bien déterminée. » Ébloui par l’éclat de la vie supérieure qui se développe à Paris, Dupont-White prend en pitié l’existence bourgeoise des États fédératifs, comme la Suisse et les États-Unis. Mais ne peut-on lui répondre que s’insurger n’est pas vivre libre, que le bonheur des peuples ne se mesure pas au rayonnement des lettres et des arts et que mieux vaut richesse et lumière répandues partout, que concentrées en un seul centre, où elles provoquent des explosions trop fréquentes?

Malgré ses paradoxes parfois excessifs, ce que son livre me paraît avoir démontré sans réplique, c’est que, pour fonder d’une façon stable des institutions libres et démocratiques, il ne suffit pas d’accroître l’autonomie des autorités locales. C’est aux mœurs, aux traditions, aux idées religieuses, qu’il faut demander le secret de la liberté.

En même temps que Dupont-White publiait les deux volumes dont nous avons indiqué l’importance, Stuart-Mill faisait paraître, presque sur les mêmes sujets, deux livres, qui avec ceux de Tocqueville, constituent la contribution la plus instructive que notre siècle ait apportée à la science politique: La Liberté Le Gouvernement représentatif. Dupont-White s’empressa de les faire connaître en France, d’abord en les signalant dans la Revue (1®^ novembre 1861), ensuite en en publiant une traduction que fit sous ses yeux sa fille aînée, aujourd’hui M“® Sadi Carnot. Il y ajouta des préfaces que Stuart-Mill goûta fort. Tout en louant, comme ils le méritent, et la liberté et le régime représentatif, il en montre clairement les écueils. Peut-on, se demande-t-il, amender la démocratie par l’adjonction d’éléments intellectuels, à tel point qu’elle ne viole pas la justice contre les minorités? A ce propos, il invoque la fameuse lettre de Carlisle {Times, 7 avril 1860j si souvent citée depuis, où le grand historien anglais annonce en prophète les dangers du socialisme aux États-Unis, que n’avait pas entrevus Tocqueville.

Il est certain, dit-il aux Américains, que votre gouvernement.

dejeuner et la perspective d’une moitié de dîner, nommera les législateurs.. Alors, ou quelque César, quelque Napoléon, prendra d une main puissante, les rênes du gouvernement, ou votre République sera aussi affreusement pillée et ravagée au xx« sciècle que l’a été l’Empire par les Barbares au v®, avec celte différence que les dévastateurs de l’Empire romain, les Vandales et les Huns, venaient du dehors, tandis que vos Barbares seront les enfants de votre pays et l’œuvre de vos institutions.

Dupont-White a toujours eu le goût des spéculations philosophiques; a un abîme qui m’a toujours fasciné depuis l’àge de dix-huit ans, » m’écrivait-il. 11 y revenait sans cesse. Son premier travail à ce sujet, à propos du positivisme de Comte et de Littré, a paru et a une place d’honneur dans la Revue (1®*' et 13 février 1865), et dans le dernier de ses écrits (1879), il examine cette question que Bayle et Voltaire avaient traitée déjà, mais à laquelle il donne une réponse toute différente : Un peuple peut-il vivre et surtout vivre libre, sans religion ? Mais, s’il s’occupait de métaphysique, c’était surtout en vue de son sujet de prédilection, l’organisation politique des sociétés. Ainsi, il s’efforce de faire voir que le succès du positivisme et de la sociologie vient de ce que la philosophie n’a rien su nous dire relativement aux formes de gouvernement et de ce que la religion ne nous offre que des solutions contraires à l’amour des peuples pour la liberté. « La liberté politique, dit-il, est-elle oui ou non le pouvoir des peuples sur eux-mêmes, ou, pour mieux dire, le gouvernement par les gouvernés ? Alors, que la philosophie nous dise ce que vaut l’homme pour la liberté ainsi comprise, ce qu’il porte en lui pour résister ou pour suffire à cette besogne, de quelles ressources il dispose, naturelles ou acquises, contre l’apparente contradiction de ce problème. » Parmi les modernes, il ne voit que Joseph de Maistre et avant lui, de façon bien plus profonde, Hobbes, qui aient abordé le sujet par les sommets métaphysiques. « Hobbes, ajoute-t-il, était à la fois politique et psychologue politique ; mais pour ce qu’il enseigne : méchanceté naturelle de l’homme, son asservissement désirable, le droit et le bienfait du despoti.sme, il aurait aussi bien fait de n’être ni l’un ni l’autre. »

La sociologie positiviste a la prétention de nous apporter des lumières nouvelles et suffisantes, en se bornant à observer les faits et en s’interdisant tout essai de pénétrer dans le domaine de Vinconnaissable, « cet océan, ainsi parle Littré, qui vient battre notre rive et pour lequel nous n’avons ni barque ni voile, mais dont la claire vision est aussi salutaire que formidable. » Notre auteur montre, en des pages émues et éloquentes, que l’infériorité du positivisme est précisément de n’avoir rien à nous dire sur les points qui déterminent, pour une si large part, la conduite des individus et des peuples. L’humanité veut croire; elle a besoin de croire ; il lui faut une assurance « contre cette peine de mort, contre le froid calice du néant dont les matérialistes menacent la personne humaine ». En réalité, ce qui le préoccupe, ce qu’il demande à la philosophie et à la sociologie, c’est comment il faut organiser la démocratie. L’égoïsme est le fond de notre nature et la condition de la conservation de notre espèce ; la répression des égoïsmes, c’est la société ; cette répression confiée aux égoïsmes, c’est le peuple se gouvernant lui-même, c’est la démocratie. Voilà un problème qui semble contenir des données contradictoires. Il faut le résoudre pourtant, sous peine d’avoir à revenir au despotisme ancien. A cet effet, il faut s’adresser à la psychologie qui devrait nous enseigner quels sont les besoins, les instincts et les passions de l’homme, dont il faut tenir compte en réglant nos institutions, et aussi à l’histoire qui nous apprend quels peuples ont vécu libres, comment, à quelles conditions, et aussi sur quels écueils d’autres ont échoué. Tel est le magnifique programme qu’il s’était tracé et dont il préparait les matériaux. Ses livres n’en étaient que des chapitres. Il rêvait défaire, pour notre temps, ce qu’Aristole avait essayé de faire pour l’antiquité, dans son livre si plein d’enseignements, La Politique, dont malheureusement tant de parties ne nous sont point parvenues; il aurait voulu créer une science presque nouvelle, la psychologie politique, c’est-à-dire une étude de l’homme considéré comme citoyen et comme capable de bien gouverner la cité.

Les événements de 1870 l’atteignirent jusqu’au fond de l’âme et imprimèrent une direction entièrement différente à ses travaux. Que signifiait cet écrasement de la France, dont il avait, en des pages si brillantes, montré la prééminence? Était-ce une chute définitive ? Comment et sous quelle forme de gouvernement allait-elle se relever ? Il crut de son devoir de quitter le domaine paisible des spé-

UN PRÉCURSEUR (DUPONT- WRITE). 2t>5

culations scientifiques, pour appliquer tout ce qu’il avait de connaissances et de talent à l’étude des problèmes de politique pratique, que la gravité des circonstances imposait à tout bon citoyen. Il m’écrivait en juillet 1871 : « J’ai passé tout le temps de ces affreux événements à Trouville, sans parents ni amis intimes. On continue à vivre cependant ! Je suis fort élastique, paraît-il, oui; mais la France l’est-elle ? « J’ai la conviction profonde, me disait M. Guizot, que ce pays est impérissable. » — Moi aussi, mais n’estce pas du mysticisme? Sur cette objection, M. Guizot ma professé une magnifique théorie du mysticisme comme principe de foi... et

de conduite. C’est trop de la moitié. »

Quoique très hostile à l’absolutisme, dont il disait « qu’il éprouverait toujours en notre temps cette difficulté suprême, dont se plaignait Fontenelle âgé d’un siècle, la difficulté de vivre, quoique républicain de principe, » il croyait peu à la durée de la république nouvelle. Ce qu’il aurait voulu, c’est le gouvernement attribué à une élite, à une aristocratie, dans le sens grec du mot. A chaque instant, dans ses livres, il montre, à grand renfort de citations et de faits, tout ce que lui doit la civilisation. C’est elle, répète-t-il, qui a fait l’éducation du caractère français, au moyen âge ; au XVI® siècle, elle alla au protestantisme et à la Renaissance ; au xvii® sciècle, elle forma la langue et le goût, et au xviii®, elle adopta l’esprit de réforme qui aurait accompli la révolution sans ses violences.

Mais il voyait clairement qu’on ne pouvait demander le salut ni à celte élite de la nation, qui n’était point constituée ni reconnue, ni à la monarchie, dont les partisans se divisaient en trois groupes hostiles. Il se rallia à la république comme tant de conservateurs libéraux, M. Léonce de Lavergne, par exemple, dont le vote à Versailles décida l’adoption de la constitution républicaine, d’autant plus facilement que, dès avant 1848, il en avait été partisan. Voici comment il s’explique à ce sujet : « La sécurité, un produit tout monarchique, est le premier besoin des peuples, parce que la prévoyance est le plus haut attribut des hommes, » mais la monarchie peut-elle la donner à la France ? « Tant de chutes qu’elle a faites, depuis 1789 prouvent peut-être quelque chose contre sa valeur, mais surtout mettent un véritable obstacle à son retour. Chaque dynastie, en tombant, a laissé ses héritiers, qui sont autant de candidats au trône, autant de partis capables, au besoin, de guerre

civile. Comment faire une monarchie parmi ces monarchistes dont chacun veut la sienne, sans compter les républicains qui n’en veulent d’aucune sorte. »

Cela étant, ce qu’il croyait urgent de chercher, c’est comment on pouvait constituer un gouvernement qui rendît à la France ce dont elle avait le plus besoin, la confiance en l’avenir. Il écrivit à ce sujet plusieurs études très utiles à relire, surtout en ces jours d’incertitude que la France traverse actuellement : République ou monarchie. République conservatrice. Réflexions d'un optimiste. Il les publia en volume, en 187o, sous le titre de Politique actuelle.

Par un contraste fréquent sous l’ancien régime et encore aujourd’hui en Angleterre, par ses idées il appartenait au groupe radical et jusqu’à un certain point socialiste et, d’autre part, par ses habitudes, il ne se plaisait que dans les mondes les plus raffinés. Dès sa jeunesse, républicain de principe, il avait pris part aux combats de juillet 1830 ; plus tard, sous Louis-Philippe, il ouvrait sa bourse et ses salons à tous les « avancés » honnis ou persécutés ; en 1848, il fut nommé membre du gouvernement provisoire ; mais il avait conservé tomes les traditions d’un gentilhomme du xviii® siècle. Élégant de manières et de costume, aimant la société où il était très recherché, raffiné dans ses goûts, amoureux de tout ce qu’il y a d’exquis dans la culture parisienne, aristocrate jusqu’au bout des ongles, un républicain en gants jaunes, comme disaient ses amis, il avait horreur du règne de la médiocrité, de l’ignorance et de la grossièreté des foules. Il acceptait le triomphe de la démocratie, parce que, comme Tocqueville, il la croyait inévitable, mais il ne 1 aimait pas et il en voyait tous les périls. La démocratie, disait-il, c’est-à-dire le gouvernement du peuple, était chose naturelle chez les anciens, parce que les hommes libres, une minorité d’élite entretenue par les esclaves, n’avaient guère à s’occuper que de la chose publique; mais chez nous, elle est une chimère ou une absurdité, une chimère, si le peuple se laisse guider par César ou par Catilina ; une absurdité, si réellement la plus difficile des fonctions, qui est de gouverner, est exercée par ceux qui en sont le plus incapables. Cette tentative est périlleuse en France plus que partout ailleurs, parce que la démocratie y est née d’une passion, d’une colère et d une haine plutôt que d’un développement historique.

Désespérail-il de la liberté ou de la France ? Nullement. Il était,

I comme le lui disait M. Guizot, parlant alors de son état d’esprit :

« Un optimiste inquiet. » Il en appelait d’abord aux classes supérieures pour qu’elles eussent l’énergie de se défendre, sans avoir recours de nouveau à la dictature, dont la chute récente avait eu pour résultat la défaite et le démembrement du pays. Il demandait ! tout d’abord que le suffrage ne fût accordé qu’à ceux qui sont ca- I pables d’en faire usage dans le véritable intérêt du peuple tout

l entier. Il voulait ensuite une chambre haute renfermant les hommes

les plus distingués dans toutes les branches, non comme un moyen ' de conservation et de réaction, mais comme l’agent du progrès basé sur la science et l’expérience. Il recommandait aussi avec , insistance le scrutin d’arrondissement, afin de donner plus d’influence à la propriété dont il attendait le salut, et le renouvellement ' de la chambre par cinquième, afin d’éviter un changement brusque ; qui peut être un saut dans les ténèbres et rien moins qu’une révof lution. Celte mesure lui paraissait nécessaire, surtout en France, où

iî « le caractère national est facile aux exaltations et aux eniraîne-

\l raenis, tel enfin qu’il convient d’y modérer le courant momentané ! de l’opinion. »

L Ce qu’il combattait surtout avec une éloquence pleine d’angoisses,

c’est l'idée de réunir une Constituante : « Pourquoi, dit-il, quand les Français ne demandent qu’à produire et à réparer, les remettre i en quête de théories dont ils sont gorgés. Il faut songer aux plaies ^ et surtout aux haines du pays. Le convoquer solennellement, quand I il saigne et rage de partout; prendre ce moment pour l’interroger

) sur la forme de gouvernement, sur les principes sociaux, sur les

I gouvernants qui lui plairaient, ce n’est pas le moyen d’apaiser tant d’irritation ; c’est un dernier incendie qu’il faut lui épargner. » Ces sages paroles ne sont-elles pas encore de mise aujourd’hui, plus peut-être que le jour où elles ont été écrites, il y a quinze ans déjà ?

Dans la dernière lettre que je reçus de Dupont-White (Plom- , bières, 3 août 1879), il m’annonçait qu’il revenait à son étude fa-

vorite, la psychologie politique. Il venait d'achever un travail sur le matérialisme en Angleterre, à propos d’Herbert Spencer ; mais peu de temps après, en décembre 1879, il fut enlevé brusquement, en pleine jouissance de ses forces et du corps et de l’esprit. Ce fut une grande perte pour la science et pour les lettres. Il se proposait de grouper, ses études sur les formes de gouvernement

de la démocratie moderne, en un corps de doctrine scientifique dont il avait si bien indiqué les principaux problèmes et même tracé l’esquisse. Jamais ouvrage pareil n’a été plus nécessaire que de nos jours.

Quand Tocqueville a parlé dans le sien des progrès de l’égalité, il entendait par là l’égalité civile et l’égalité politique, nullement l’égalité économique. Or, c’est l’égalité des conditions que, avec plus ou moins de violence et de netteté, les masses réclament aujourd’hui partout. Dès l’abord, Dupont-White avait vu que là était le péril principal et le grand problème de notre temps. Il y a, dit-il, une attraction naturelle entre la propriété et la souveraineté. Autrefois les vrais souverains étaient les propriétaires. Jadis, en théorie, le sol appartenait aux rois. Maintenant on a proclamé souverains un grand nombre d’hommes qui ne possèdent rien. Comment ces hommes n’useraient-ils pas de cette force qui est le gouvernement, pour acquérir le premier des biens, qui est la propriété? Le suffrage universel doit-il donc un jour imposer une forme nouvelle à l’ordre social ?

Sur un autre point encore, les vues de Dupont-White eussent été les bienvenues, A l’époque oh il écrivait ses premiers livres, les peuples qui aspiraient à vivre libres et à gérer eux-mêmes leurs affaires, avaient devant les yeux un idéal de gouvernement qui devait combler tous leurs vœux : c’était le régime parlementaire et représentatif à la façon anglaise. Presque toutes les nations civilisées l’ont conquis aujourd'hui et toutes s’en plaignent au plus fort, même l’Angleterre, Que faire donc? quelles réformes adopter? Comment organiser les pouvoirs publics de manière que le but des gouvernants soit vraiment le bien général et non le triomphe d’un parti ; que les dépenses soient limitées, que la direction des affaires appartienne à la sagesse, à la prévoyance, au bon sens, non à l’esprit d’intrigue et aux habiletés des coteries ? Ce que nous apprennent Aristote, Locke, Montesquieu, Tocqueville ne suffit plus en présence d’une situation sans précédents; même les ouvrages de Mill, si pleins d’enseignements, ne peuvent plus servir de guide. Pour ne point échouer sur cet océan qui s’ouvre devant nous, avec ses obscurités et ses tempêtes, il nous faudrait, comme l’ont les marins, un livre signalant les courants et les écueils qui peuvent nous perdre. S’il avait vécu, ce livre, Dupont-White l’eût écrit sans doute, car il y était admirablement préparé.

{Contemporary Review de Londres, janvier 1890, et Revue de Belgique

de Bruxelles, 15 mai 1890.)

Looking bachvoard, par Edward Bellamy. — Mon Utopie,

par M. Charles Secretan.

Aux époques de transformation sociale, il se rencontre des hommes d’un cœur généreux et d’un esprit élevé qui, avides de justice, s’affligent et s’indignent des maux et des iniquités dont souffrent les classes déshéritées. Ils croient en voir la cause dans les institutions, et ils rêvent un ordre meilleur où régnerait la paix, l’harmonie, la félicité universelle. Ils créent une utopie. C’est ainsi que Platon composa la République. Ce que le plus grand philosophe de la Grèce veut proscrire avant tout, et ce trait se rencontre dans toutes les utopies imaginées plus tard, c’est l’égo'isme qui divise les hommes entre eux et entretient les luttes, la jalousie et les haines. Le tien et le mien appliqué à la propriété et à la famille suscite les convoitises rivales et rend l’entente impossible; il faut donc supprimer la famille et la propriété. Tout est à tous, femmes et biens, mais conformément aux prescriptions de la raison. Les animaux se battent et se déchirent pour se disputer la proie. C’est la lutte pour l’existence, comme on dit aujourd’hui. Les hommes, obéissant aux lois édictées par la sagesse, doivent s’entendre pour réaliser le plus grand bien. Le but final n’est pas, comme nous le pensons aujourd’hui, le développement le plus complet de l’être humain, mais la perfection de la société. Les hommes ne sont, pour

ainsi dire, que les matériaux dont la superposition ordonnée par l’architecture politique constituera la cité idéale.

Le niilléniura est une autre utopie, sortie, celle-ci, des entrailles du judaïsme et du christianisme, qui a exercé sur notre Occident une influence autrement profonde que celle de Platon. Les Prophètes fulminent, en accents d’une admirable éloquence, contre ce monde où le méchant triomphe et où le juste est opprimé ; ils annoncent la venue du Messie qui remettra tout en sa place et fera régner la justice. L’Évangile, la Bonne Nouvelle, est l’annonce du royaume de Dieu, où les « premiers seront .les derniers » ; où « les pacifiques hériteront de la terre »; où « ceux qui pleurent, seront consolés »; où « bienheureux seront ceux qui auront été persécutés à cause de la justice, car le royaume des cieux sera à eux » ; où « bienheureux aussi seront ceux qui sont affamés et altérés de justice, car ils seront rassasiés » (Math. V, 1-10).

C’est ce sublime idéal, cette divine utopie que Jésus annonça aux hommes. Abusés par certains passages des Écritures et surtout de l’Apocalypse, les premiers chrétiens espérèrent longtemps ce royaume de Dieu sur la terre, qui devait durer mille ans. Presque tous furent millénaires et cette idée persista jusqu’en l’an mil.

La croyance en la palingénésie, c’est-ù-dire en la venue d’un monde nouveau et meilleur, se retrouve dans toute l’antiquité. Elle s’y combine, comme l’a très bien montré Pierre Leroux {De l'Humanité, II, c. 6), avec certaines théories sur les périodes cosmiques de la vie de notre globe. Ce monde livré au mal doit périr dans les flammes, afin que naissent de « nouveaux cieux et une nouvelle terre » . Dans le mazdéisme, les cycles successifs du développement de l’humanité aboutissent à une conflagration générale, suivie par nn renouveau universel.

Dans la Voluspa de l’Edda, la palingénésie est conçue presque de la même façon que dans l’Évangile. Les signes du renouvellement universel sont les suivants :

Les eaux s’abaissent et aux-dessus d’elles plane

L’oiseau qui poursuit le poisson dans les torrents des montagnes.

Les champs non ensemencés porteront leurs fruits.

Tous les maux seront guéris par la venue de Baldur.

^ Les Ases se réuniront dans les plaines d’Ith

Et prononceront le jugement sous l’arbre puissant du monde*.

Dans les vers admirables de la quatrième Églogue de Virgile, on entend l’écho de cette attente d'un monde meilleur, qu’on rencontre si fréquemment dans toute l’antiquité et notamment dans les chants Sibyllins :

Magnus ab integro sæclorum nascitur ordo.

Jam nova progeniescœlo demittitur alto

Ac toto surget gens aurea mundo.

Omnis feret omnia tellus.

Virgile décrit ici la régénération de la nature. Les Écritures et les Eddas font plutôt entrevoir un nouvel ordre social et le triomphe de la justice.

Les anachorètes et les grands saints du moyen âge, saint Benoît, saint François d’Assise, voyant que le royaume de Dieu, toujours attendu, rie venait pas, s'enfuirent dans les montagnes et dans la solitude, pour y réaliser l’idéal chrétien comme ils le comprenaient, et eux aussi, comme Platon, supprimèrent la propriété privée et la famille, mais sous l’influence de l’ascétisme, qui imposait des vœux de chasteté et de pauvreté. Si tous, hommes et femmes, avaient écouté leur voix, le mal eût été définitivement banni de l’humanité ^ car celle-ci eût cessé d’exister.

Plus tard, quand la Renaissance et la Réforme eurent mis tous les esprits en fermentation et en ébullition, et posé tous les problèmes, de nouvelles utopies virent le jour : Thomas More écrit son ütopia, Campanella sa Civitas Solis, Harington son Oceana *.

Dans la première partie de son livre, publié en latin, en loi 7, More énumère les causes de la misère qui régnait alors en Angleterre: le grand nombre des nobles qui « écorchent » leurs tenanciers et qui entretiennent « tant de serviteurs aussi fainéants que leurs

* Corpus poeticum boreale, par Vigfdsson et Powell, II, p. 625.

• Le meilleur livre sur les socialistes anciens est celui de M. Quack, professeur à l’université d’Amsterdam, intitulé : De Socialisten (en hollandais). V. aussi Histoire du socialisme par Benoit Malon.

Le soleil deviendra noir.

La terre s’engloutira dans la mer.

Les étoiles brillantes disparaîtront des cieux.

La fumée et le feu jailliront.

La flamme effroyable montera jusqu’au ciel.

La Sibylle annonce le monde à venir.

Je vois la terre sortir de nouveau des flots, verte et fraîche

i‘ ili'

maîtres », les terrains communaux enlevés aux villageois et surtout les moutons qui dévorent les hommes et prennent leur place : « Oves, quce tam mites erant, nunc tam edaces esse cæperunt, ut homines dévorent ipsos, agros, domos, oppida vastent ac depopulentur. »

La spoliation et l’expulsion des cultivateurs est décrite en termes d’une violence extrême : « Ergo ut unus continuatis agris aliquot millia jugerum uno cirmundet septo, ejiciunlur coloni, aut circumscripli fraude aut vi oppressi ejiciuntur, aut fatigati injuriis, adigantur ad venditionem. Itaque quoquo pacto émigrant miseri viri, mulieres, mariti, uxores, orbi, viduæ, parentes cum parvis liberis. » Comme contraste à celte société affligée et dépeuplée par les injustices des puissants, More nous dépeint l’harmonie et la félicité qui régnent dans l’île d’Utopie. Tous les biens sont communs et tout le monde travaille, les uns aux champs, les autres dans les ateliers alternativement. Une journée de six heures suffit pour produire largement tout ce qui est nécessaire. La manière de vivre est simple : il n’y a plus de frelons qui consomment sans rien faire. Tant d’ouvriers qui, chez nous, livrent des futilités, ne créent là-bas que des choses utiles. La production se fait en raison des besoins connus et, tout étant réglé, il n’y a jamais d’excédent. Rien ne s’achète à prix d’argent : tout ce qui est produit, est déposé dans de grands magasins où les pères de famille vont chercher ce qu’il leur faut. Tous les habitants de l’île se considèrent comme égaux; ils dînent presque chaque jour ensemble à des tables communes. Par des exercices corporels, ils acquièrent la force, l'agilité, la beauté. En un mot, c’est un tableau où se combinent l’idéal platonicien de la république de Platon et l’idéal de la vie de couvent. En le traçant, l’auteur expose les réformes politiques, économiques, juridiques qu’il rêvait.

Il termine par une tirade éloquente contre l’inégalité qu’on retrouve chez tous les socialistes modernes. « Est-il juste que le noble usurier, l’orfèvre (le banquier de l’époque), qui vivent dans l’oisiveté ou ne produisent rien d’utile, aient toutes les jouissances, alors que le cultivateur, l’ouvrier, le charpentier souffrent de la misère et peuvent à peine se procurer de quoi subsister, au moyen d’un travail excessif? Le sort des bêtes de somme est infiniment plus heureux !... » Southey, dans son livre : Sir Thomas More (1830), s’inspire des idées de l'ütopia et veut y trouver un remède aux maux du régime industriel, qui étaient aggravés alors en Angleterre par une crise

économique intense. Il rappelle, entre autres, « les moutons anthropophages ».

Bacon, dans la Nova Atlantis, a voulu aussi tracer le programme d’une réforme sociale : De legibus sive de optimo civitatis statu, mais il n’écrivit que la première partie de son livre, où il montre que l’homme doit se faire de la nature un serviteur, en étudiant ses forces et ses lois. Dans son Oceana, dédiée à Cromwell (1656), Harrington s’occupe surtout des institutions politiques.

La Civitas Solis du moine calabrais Campanella (1623) a plus d’un rapport avec Yütopia de More, mais sa cité idéale ressemble encore plus à un couvent, car le gouvernement est entièrement théocratique. La société est gouvernée despotiquement par un pape, le Mélaphysicus, et sous lui, par trois ministres, Pon, la Force, Sin, la Sagesse, et Mor, l’Amour. Ce qu’il y a de remarquable, c’est que la Civitas Solis n’est qu’une annexe d’un grand ouvrage, où Campanella essaye d’édifier un système complet de sociologie, dont le plan ressemble à celui qu’a conçu Herbert Spencer. La première partie s’occupe de l’essence et des lois de la nature ; la seconde, des mœurs des hommes ; la troisième, de la politique et la quatrième de l’économie.

Les habitants de la cité du Soleil habitent de magnifiques palais où se trouvent réunis les splendeurs de l’art et les agréments de la vie. Tout est en commun, les biens et les femmes, comme dans la république de Platon, de sorte qu’il n’y a plus ni conflits d’égoïsme, ni luttes d’intérêt, ni misère, ni vol, ni crime d’aucune sorte. Hommes et femmes travaillent également ; mais chacun en raison de ses forces et de ses aptitudes.

La même estime est accordée à tous les genres d’occupation, lesquelles sont réglées et distribuées par les magistrats. Les femmes et les enfants s’adonnent spécialement à la musique.

Il n’y a plus ni pauvres ni riches, et quatre heures de travail, par jour, suffisent pour procurer largement le nécessaire à tous, parce que l’oisiveté est complètement bannie.

« Sur les 70,000 Napolitains, dit Campanella, à peine 10,000 ou 15,000 travaillent. Ceux-ci se détruisent par un labeur excessif, les autres par les vices et les maladies qui en résultent. » In civitate Solis, dum cunctis distribuuntur ministeria, et artes et labores et opéra, vix quatuor in die horas singulis laborare contingat, reliquum licet tempus consumalur in addiscendo jucunde, disputando,

jolies femmes soient la récompense des travailleurs les plus habiles, les plus laborieux, comme au temps des tournois, où la plus belle était accordée au plus vaillant, et l’attrait sexuel, que l’on condamne comme un péché, deviendra le moteur universel du monde économique.

Après avoir tracé a sa façon le tableau des passions iiumainesi Fourier essaye de montrer comment chacune d’elles deviendra un moteur dans l’œuvre de la production des biens. Un exemple fera comprendre le système. Quelque perfectionnée que soit l’organisation du phalanstère, grâce aux progrès de la mécanique et de la chimie, il y aura toujours à faire certains travaux plus ou moins répugnants. Ils seront exécutés par les enfants, car ceux-ci se plaisent à jouer dans la boue, et la saleté ne leur déplaît nullement, comme on peut le voir dans les rues après une pluie d’orage.

Ulcarie de Gabet, parue quelque temps avant 1848, reproduit les traits principaux des utopies communistes antérieures. C’est toujours 1 idéal du couvent et de la caserne : chacun travaillant pour tous, sous la direction des chefs, la production et la consommation (les biens se faisant en commun, l’harmonie régnant entre tous, parce que la propriété, source de toutes les querelles, est abolie.

Un romancier illustre, Lytton Bulwer, s’est aussi passé la fantaisie d’écrire un roman de réforme sociale : The coming race. Seulement, ce n’est plus dans une île lointaine, mais au sein de la terre que se rencontre la société idéale. Un explorateur descend dans une mine très profonde; la corde se rompt et il se trouve tout d’un coup transporté dans un monde merveilleux, éclairé par une lumière perpétuelle d’une douceur sans pareille. Il y rencontre des êtres humains semblables à nous, mais plus forts, plus beaux, plus sages que nous. Ceux-ci ont découvert une force bien autrement puissante que 1 électricité, le vril, au moyen de laquelle ils peuvent foudroyer hommes et animaux, qu’ils réduisent en cendres en un instant,

L harmonie règne dans les relations économiques, car la concurrence est abolie : (( La première condition du bonheur parmi les hommes, dit Lytton Bulwer, consiste dans la suppression de cette compétition et de cette lutte entre les individus, qui, quelle que soit la forme de gouvernement qu’ils adoptent, subordonne le plus grand nombre au plus petit, anéantit la véritable liberté individuelle, quelle que soit la liberté nominale garantie par l’État, et détruit ce

calme de l’existence, sans lequel il n’y a pas de félicité matérielle ou spirituelle. »

legendo, natavdo, scribendo, deambulatido, exercendo ingenium et corpus ciim gaudio.

Chaque genre de production est dirigé par un chef qui règle la besogne à faire et répartit les emplois.

M. Quack cite une autre utopie peu connue, quoique Southey en parle dans ses Colloquies, II, p. 373, et Sir George Cornwallis dans son livre : Treaty on the methods of observation and reasoning in Politics, II, p. 271. Le titre de ce livre, écrit en français (1671), est : Histoire des Sévarambes. Il est dédié au baron Biquet, qui a fait le fameux canal du Languedoc, l’ancêtre des princes de Chimay. L’auteur anonyme est probablement Vairasse d’AlIals. Le peuple des Sévarambes, qu’un voyageur a visité dans une île de l’Océan Austral, vit heureux sous la conduite de son roi. Comme la richesse et la propriété des biens donnent naissance à l’avarice, à l’envie, aux extorsions et à une infinité d’autres maux, ce roi, bien inspiré, voulut que toutes les terres et toutes les richesses appartinssent en propre à l'État. Tous travaillent huit heures par jour et tous sont riches, car leurs besoins sont largement satisfaits. Le magistrat distribue à chaque famille ce qui lui est nécessaire. Point d’oisifs, point d’arts inutiles qui ne servent qu’à entretenir la vanité et le luxe, point d’inégalités, point d’intempérance ni de crimes ; les règles d’une moralité sévère sont imposées à tous. Les Sévarambes habitent de vastes bâtiments appelés osmasies, où mille personnes trouvent un logement plus agréable que dans nos palais actuels et où est établi un magasin renfermant tous les objets qu’on peut désirer. Ces osmasies ne sont autre chose que les phalanstères décrits plus tard par Fourier. Mais le mérite particulier et peu remarqué de ce réformateur, c’est qu’il a appliqué logiquement jusqu’au bout et jusqu’à l’absurde, si l’on veut, l’optimisme du xviii® siècle.

L’homme est naturellement bon, disent les philosophes de celte époque, en opposition à l’idée chrétienne de la chute, qui considère l’homme comme porté au mal. Mais si l’homme est bon, ses passions, ses instincts sont bons aussi. N’est-ce pas Dieu, la Bonté suprême, qui les a rais en nous? Les souffrances de l’humanité proviennent uniquement de ce que, contrairement à l’ordre naturel, on a voulu extirper ou comprimer ces passions. Il faut, au contraire, les respecter, les stimuler et en faire les ressorts de la société nouvelle. Rendez le travail attrayant, et l’homme s’y livrera avec ardeur, en raison même de son goût pour le plaisir. Que les faveurs des plus

La production de tous les biens est facile et abondante, car, outre la force presque illimitée du vril, « la race future » emploie les moyens mécaniques les plus perfectionnés.

La machine est mise en usage d’une façon inconcevable dans tous les travaux, tant aux champs qu’en ville, et le département chargé de cette administration s’efforce d’en étendre sans cesse l’emploi. Il n’y a pas de classe spéciale de travailleurs pour les machines. A leur service sont attachés les enfants, depuis le moment où ils peuvent s’éloigner de leur mère jusqu’à leur mariage. Ces enfants forment des cohortes et des sections sous des chefs spéciaux, et chacun s’occupe du travail qui lui plaît le plus ou auquel il est le plus apte.

L’égalité est grande, car tous reçoivent même rémunération proportionnelle. « Dans leur système, chaque enfant du sexe masculin, en arrivant à l’âge du mariage, c’est-à-dire à l’époque où cesse le travail actif, a acquis de quoi vivre pendant le reste de la vie. Les enfants doivent tous servir et sont également payés, mais en raison de leur âge et de la nature du travail. »

Dans cette société bienheureuse, on se marie, on se reproduit, et comme la santé de tous est excellente, bientôt le problème de l’excès de la population doit se posée. On voit que lord Lytton avait lu Malthus : « Chaque communauté fixe sa limite en raison des circonstances, prenant garde qu’il ne se produise jamais une classe d’indigents, par suite de la pression de la population sur les forces productives du territoire et qu’aucun État ne devienne assez grand pour ne plus être gouverné comme l’est une famille bien ordonnée. » Afin de maintenir l’équilibre entre la population et les moyens de subsistance, un certain nombre de familles émigrent de temps en temps pour coloniser des terres inoccupées. Comme en Germanie, les femmes jouissent d’une grande autorité. Leur puissance est plus grande, parce que leur savoir est plus étendu.

Les habitations sont plus confortables et plus élégantes que les palais d’aujourd’hui. Une particularité est à noter : <> Chaque chambre a un appareil mécanique produisant des sons mélodieux généralement adoucis en murmures enchanteurs qui semblent provenir d’esprits invisibles... »

Le roman de réforme sociale de Bulwer n’est qu’une esquisse. Elle est très inférieure à l’C/ito/Jta de More, qui dépeint les maux de l’ordre social d’une façon plus nette et plus instructive.

Enfin, récemment a paru un livre du même genre : Looking back-

petit volume, qui rappelle celui qu’a obtenu dans le monde anglosaxon Progress and Poverty de Henri George, est un signe du temps, dont on ne peut méconnaître la signification.

La fiction qui sert de trame à ce programme de réformes sociales, est simple et ingénieuse, Au lieu de nous transporter dans une île lointaine ou sous la surface de la terre, M. Bellamy nous décrit la société telle qu’elle sera en l’an 2000. L’auteur du récit, Julian West, habitant de Boston, était sujet aux insomnies. Pour obtenir le sommeil, il s’était fait construire dans les cavesde sa maison une chambre à coucher parfaitement close, où son docteur venait l'endormir en l’hypnotisant. Un certain soir qu’il s’est endormi de cette façon, le 13 mai 1887, le docteur quitte la ville, son domestique est tué dans l’incendie de la maison et West est enterré et oublié dans sa chambre souterraine, dont nul ne connaît l’existence. Il est déterré et trouvé vivant 123 ans plus tard par le docteur Leete, qui le réveille et lui rend toute sa vigueur au moyen d’un cordial. Reçu fraternellement dans la famille de ce savant, il visite avec lui toute la ville, il en étudie les .institutions, qu’il nous décrit et il les compare à celles de nos jours. A toutes les objections qu’il fait, il reçoit des réponses toujours satisfaisantes et ainsi il nous présente un tableau complet de la nouvelle organisation sociale.

Comme dans les précédentes utopies, M. Bellamy commence par montrer les vices du régime actuel ; mais il ne s’y arrête pas longtemps. Il le dépeint en une comparaison saisissante, qui fait apprécier la manière de l’auteur.

« Pour essayer de donner une idée de la manière de vivre de cette époque et spécialement des relations qui existaient entre les riches et les pauvres, je ne puis faire mieux que de comparer la société à un omnibus colossal, auquel les masses étaient attelées et qu’elles devaient tirer avec peine, sur un chemin montant et sablonneux. Le conducteur était la Faim, qui ne permettait aucun répit, quoiqu’on n’avançât nécessairement que très lentement. Malgré la

deux UTOPIES NOUVELLES.

difficulté de tirer Toranibus sur un terrain si difficile, il se trouvait une quantité de voyageurs établis sur le haut de la voiture et personne nen descendait même aux montées les plus raides Les sièges supérieurs étaient très confortables, à l’abri de la poussière et leurs occupants jouissaient de l’air pur, des jolis paysages et discutaient sur les mérites de l’attelage. Naturellement, ces places étaient très recherchées et la concurrence pour les obtenir était très active, chacun ayant comme principal but dans la vie de s’assurer un siège au haut de la voiture pour le laisser à ses enfants...

» Je me rends bien compte que les hommes du xx* siècle trouveront cet état de choses incroyable, tant il est inhumain, mais il v a deux faits très curieux qui l’expliquent en partie. En premier lieu, on croyait fermernent et sincèrement qu’il n’y avait pas d’autre moyen pour la société de se maintenir ; il semblait nécessaire que e grand nombre tirât à la corde, tandis que la minorité se laissait ramer. En outre, on pensait qu’il n’était pas possible d’améliorer le harnais, la voiture, la route ou la distribution du travail. Cela avait toujours été ainsi et serait toujours de même. C’était triste, mais il n y avait rien à faire, et la saine philosophie défendait de compatir inutilement à ce qui était irrémédiable. L’autre fait, encore plus curieux, consistait en une singulière hallucination partagée par tous les occupants des sièges supérieurs. Ils s’imaginaient qu’ils n étaient pas exactement semblables à leurs frères et à leurs sœurs tramant le véhicule, mais qu’ils étaient formés d’une argile plus fine, appartenant à un ordre supérieur de créatures qui avaient equitablement le droit de se faire traîner. »

Voyons maintenant comment les hommes du xx« siècle se sont organises pour mettre fin à cet étrange partage des biens de ce monde, en vertu duquel, aujourd’hui, les uns jouissent sans travailler et les autres travaillent sans jouir. Je tâcherai d’exposer 1 organisation nouvelle de la société rêvée par M. Bellamy en me servant, autant que possible, des termes mômes de l’auteur.

Les traités d’économie politique divisent ordinairement la matière en trois sections : la première s’occupe de la production, la seconde de la reparution et de la circulation et la troisième de la consommation des richesses. Et, en effet, c’est bien là le cycle économique.

L homme a des besoins variés à satisfaire ; il lui faut donc produire les choses utiles que ces besoins réclament. Les hommes ne travaillent pas isolément, mais par groupes et par voie coopérative;

il faut donc répartir entre eux le produit obtenu. Enfin, chacun ayant reçu sa part, il la consomme pendant qu’en travaillant il produit de quoi s’entretenir à nouveau. J’ai donc cru bien définir l’économie politique en la nommant « une science déterminant les lois qui devraient être adoptées par les hommes dans le but de se procurer, avec le moins d’efforts possible, le plus de choses nécessaires à la satisfaction de leurs besoins, de les distribuer justement et de les consommer rationneltement(^/e/nCMt5 d économie politique])).

Voyons d’abord comment se crée la richesse en l’an Î2000. La terre et tous les instruments de production, les fermes, les mines, les chemins de fer, les moulins ont été nationalisés et sont la propriété de l’État. L’industrie et le commerce du pays ne sont plus dirigés par des corporations irresponsables, composées de personnes privées qui les gouvernent à leur gré et dans leur propre intérêt. Ils sont confiés à un syndicat représentant le peuple dans

l’intérêt commun.

La transformation de l’ancienne organisation s’est effectuée sans violence et avec l’appui presque unanime de l’opinion publique. Le nombre des syndicats, maniant des revenus plus grands que ceux de nations entières, et dirigeant le travail de centaines de milliers d’hommes avec un succès et une économie irréalisables dans des opérations de moindre importance, augmentaient d’année en année. On avait reconnu comme un axiome, que plus les affaires étaient considérables, plus le bénéfice était grand, et ainsi le monopole de l’Éiat avait fini par absorber tous les anciens monopoles. La nation devenue maintenant le seul employeur, et tous les citoyens étant ses employés, elle les distribuait dans les différentes branches, selon les besoins de l’industrie. C’est tout simplement le principe du service militaire universel appliqué au travail. La durée du service industriel est de vingt-quatre ans, commençant à l’âge de vingt et un ans, au moment où les hommes ont terminé leur éducation, et durant jusqu’à leur quarante-cinquième année. Les femmes travaillent pendant le même temps, mais leur besogne est proportionnée

à leurs forces.

Le système de production est divisé en dix grands départements distincts, comprenant chacun tout un groupe d industries unies entre elles. Chaque industrie spéciale est à son tour représentée par un bureau qui la dirige et qui tient un registre exact des produits actuels et des forces productives qu’il a sous sa juridiction. Les

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bureaux distribuent l’ouvrage à leurs employés d’après la demande du département de la distribution, qui vend les produits à la nation

Les chefs des dix grandes divisions de l’armée industrielle peuvent être comparés à des commandants de corps d’armée ; ils ont à leur tête le président de l’État, comme général en chef.

Le président doit avoir passé par tous les grades qui sont en dessous de lui, en commençant par celui de l’ouvrier. Il obtient le premier rang par 1 excellence de ses certificats, d’abord comme artisan, ensuite comme lieutenant. Les chefs de chaque corporation sont élus, mais pour les empêcher d’intriguer afin d’obtenir l’appui des ouvriers qui leur sont subordonnés, ils sont choisis par les membres honoraires de la corporation, c’est-à-dire par ceux qui ont terminé leur service, à l’âge de quarante-cinq ans.

Quelle est 1 autorité déterminant le choix de chaquenouvelle recrue parmi deux ou trois cents métiers et commerces différents ? Bellamy résout celte question très aisément, comme toutes les autres.

Tout nouveau venu appartient pendant trois ans à la classe des artisans « inexpérimentés » {unskilled). Pendant cette période, les jeunes gens sont à la disposition de leurs supérieurs, qui les emploient à n’importe quel ouvrage. A vingt-quatre ans, chaque citoyen choisit librement son état. Ses facultés naturelles, intellectuelles ou physiques, déterminent la profession qu’il peut exercer, avec le plus de profit pour la nation et pour lui-même.

L’administration doit égaliser le plus possible les avantages de chaque métier, de manière qu’aucune branche de l’industrie ne soit encombrée d ouvriers, aux dépens des autres occupations qui seraient délaissées. On obtient ce résultat, en fixant les heures de travail dans chaque occupation d’après la peine qu’elle nécessite. Si certain genre de travail est si pénible qu’il faille réduire la journée à dix minutes, on le fait pour parvenir à trouver des ouvriers.

L administration, en déchargeant certaines classes d’ouvriers et en imposant un travail plus long à d’autres, suit simplement les fluctuations de l’opinion parmi les travailleurs, laquelle se traduit par le nombre des volontaires qui s’offrent.

Mais qui fait l’ouvrage de la maison? Ici, pas de difficulté non plus. La cuisine, la lessive, la confection et le raccommodage des vêtements, tout se fait, à très bas prix, dans des établissements publics. Le chauffage et l’éclairage sontjfournis parl’électricilé. Chaque famille jouit d’une salle à manger particulière dans un magnifique

monument possédé par la nation. Le service est confié à des jeunes gens appartenant à la classe des apprentis. On leur attribue également toutes sortes d’occupations faciles. Le niveau social est le même pour tous, parce que chaque individu n’est jamais le serviteur des autres, mais de la nation.

Il n’y a ni monnaie ni salaire. Tous les citoyens, l’ouvrier de talent, l’artisan sans expérience, les femmes, et même les malades, reçoivent chacun, tous les ans, un carnet de chèques de même valeur, avec lequel ils se procurent ce dont ils ont besoin dans les entrepôts publics. Les employés tiennent le compte des dépenses. Tous les ouvriers travaillent de leur mieux, par patriotisme et par philanthropie, car ils sont au service de la nation, depuis que l’industrie privée est abolie. L’armée industrielle est parfaitement organisée, et tous ses membres sont animés d’un même esprit de sacrifice et d’abnégation. L’honneur a remplacé l’amour de l’argent comme stimulant au travail, car l’activité et le zèle pour le bien public sont les seuls moyens d’obtenir une bonne réputation, et la seule voie pour arriver aux honneurs et au pouvoir.

La production générale a beaucoup augmenté. Il n’y a plus de fainéants, plus de voleurs, plus de pauvres ni de riches. Les produits allant directement, après leur fabrication, dans les entrepôts, il n’y a plus de marchands ni d’agents; tous les intermédiaires ont disparu. La dix-huitième partie des gens occupés suffit à la répartition des objets usuels, tandis qu’actuellement elle en exige la huitième partie. 11 n y a plus de déchet sur le travail et le capital, provenant de la mauvaise administration de l’industrie. La concurrence étant supprimée, les crises produites par un excès de production ont cessé, car on ne fabrique plus que les objets jugés nécessaires par un comité dirigeant la marche générale de l’armée industrielle.

Quelle différence quant à la force productive entre une armée semblable, bien disciplinée et soumise à un seul chef, et les nombreuses hordes de barbares que nous voyons maintenant toujours en guerre les unes contre les autres !

Comment l’équilibre entre l’offre et la demande peut-il être établi ? Précisément comme à présent. Quand un article est très recherché, il devient plus cher. L’ouvrage nécessaire à la confection d’un objet sert de base à sa valeur. Ce n’est plus la différence des salaires qui produit la plus-value des objets, mais le nombre d’heures consti-

tuant une journée de travail dans les différentes branches de l’industrie, car la rétribution des ouvriers est toujours la même. Ainsi, si un genre de travail est si fatigant que la journée de l'ouvrier est réduite à quatre heures, l’objet fabriqué coûtera deux fois plus que le produit que l’on obtient dans une industrie qui permet une journée de huit heures. L’heure de travail est bien la base .du prix des objets, mais cette heure a une valeur d’autant plus grande que le travail exécuté est plus difficile ou plus rebutant.

On peut objecter que les parents, n’ayant plus à pourvoir à l’avenir de leurs enfants, n’auront plus de motifs pour se restreindre et épargner. C’est vrai, mais l’épargne n’est plus nécessaire, sauf dans des cas exceptionnels. La nation garantit la nourriture, l’éducation et le comfort de tous les citoyens. Comme la production totale est plus grande que la consommation de la richesse, le surplus est employé par l’État à agrandir le capital productif, c’est-à-dire à créer des chemins de fer, des usines, à perfectionner les machines et k organiser de nouveaux lieux de divertissements publics dont tous jouissent, tels que clubs, musées, théâtres et concerts.

Le principe de l’économie du travail par la coopération a été appliqué au service musical comme à tous les autres. Il y a, dans chaque ville, une quantité de sallesde concerts, dont l’acoustique est excellent. Le téléphone relie ces salles aux maisons de tous ceux qui désirent s’abonner aux concerts. Le nombre des musiciens est si considérable, que, tout en jouant des morceaux d’une longueur ordinaire, ils font des séances de quatre heures, et tous les abonnés souffrant d’insomnie peuvent charmer leur ennui, en appliquant à leurs oreilles les cornets d’un appareil téléphonique aboutissant au chevet de leur lit. Ils peuvent également choisir le genre de musique qu’ils préfèrent. On jouit à très bas prix de tous ces avantages.

Comme on l’aura déjà remarqué, sans doute, M. Bellamy reproduit plusieurs idées empruntées aux utopies anciennes : l’harmonie universelle, la distribution des métiers d’après tes aptitudes, l’égalité de la rémunération, le comfort et le bien-être universels, la réduction des journées de travail; la suppression de la paresse, de la monnaie, de la concurrence, de la lutte pour l’existence ; l’érection de palais superbes et commodes, dont tous jouissent, et même jusqu’à la musique, mise à la portée de tous, comme dans The coming race.

Il est un petit écrit très substantiel et très éloquent, mais bien peu lu aujourd’hui, qui expose parfaitement les bases de la société

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nouvelle que M. Bellamy a mise en action sous forme de roman : c’est L'Organisation du Travail, par Louis Blanc.

Examinons maintenant les objections que soulèvent les idées de notre auteur. Il en est deux principales : la première se rapporte à la répartition des fonctions, la seconde à la répartition des produits. Voyons d’abord le premier point.

Dans l’Église comme dans l’armée, c’est l’autorité qui répartit les fonctions. En Chine, tout se règle par des examens. Mais la difficulté serait autrement grande dans la société nouvelle, car il s’agirait de toutes les branches de la production et celles-ci seraient également ouvertes à tous les citoyens, qui auraient reçu la même éducation.

Il est évident que tous choisiraient les occupations les plus agréables et que les autres seraient délaissées. M. Bellamy a cherché un moyen non imaginé par ses prédécesseurs, de parer à cet inconvénient. Les heures de travail seront d’autant moindres que la besogne à faire sera moins attrayante, dût-on réduire la journée à « quelques minutes ». Mais très souvent il serait impossible d’appliquer ce système. Prenons le travail du mineur dans les houillères; il faudrait, certes, le rendre bien court pour y attirer des amateurs. Seulement vous auriez alors une procession continue d’ouvriers montant et descendant, ce qui rendrait l’exploitation impossible. De même pour l’entretien du feu des chaudières à vapeur sur les navires : il faudrait embarquer une armée de chauffeurs. Et les puddleurs, et les ouvriers dans les laminoirs, etc.? Néanmoins, l’idée de réduire la journée en raison de ce que la besogne a de dur ou de répugnant, est juste en principe et pourrait être appliquée, en certaine mesure, dans toute organisation rationnelle de l’industrie.

La principale objection, et celle-ci est absolue, c’est le système de rémunération, qui n’est autre que celui du communisme : de chacun suivant ses forces, à chacun suivant ses besoins, se traduisant pratiquement par l’égalité des salaires.

L’intérêt personnel est le ressort universel du monde économique. L’ouvrier ne fait tout ce qu’il peut faire que quand la rémunération est en proportion de la besogne faite. Cela est affligeant peut-être, mais cela est ainsi. Voici deux faits qui le prouvent.

Après la révolution de 1848, Louis Blanc organisa un atelier de travailleurs, sur la base de ses principes égalitaires. Le salaire était égal pour tous ; mais le nom des paresseux était affiché. Le travail était très bien payé, car il avait pour objet une fourniture

renvoyer le mauvais ouvrier ainsi qu’on le fait aujourd’hui, car, comme il n’y aura plus d’entreprises privées, le renvoi équivaudra à la peine de mort. Quand la rémunération est en proportion de l'œuvre accomplie, l’activité est favorisée. Au contraire, l’égalité des salaires encourage l’oisiveté.

Mais l’honneur, dit M. Bellamy, sera une récompense suffisante, puisqu’il détermine aujourd’hui l’homme à tout sacrifier, même sa vie. Sans doute, l’honneur a inspiré des actes sublimes, objets d’admiration pour tous, mais il ne peut devenir le mobile du travail, le moteur de l’industrie. Il ne parviendra pas à vaincre les instincts égoïstes, la répugnance qu’inspirent certains travaux ou Tuniforrailé de la tâche quotidienne. Il peut faire un héros, non un ouvrier.

Je n’ignore pas qu’un système très semblable à celui que rêve M. Bellamy, a parfois très bien fonctionné, par exemple au Pérou et dans le pays des missions, au Paraguay, où les jésuites avaient admirablement discipliné les Indiens. Ceux-ci travaillaient en commun et pour la communauté, sous la direction des pères, qui faisaient ensuite le partage des produits entre les familles. G était une dictature absolue, où nulle place n’était réservée ni à la liberté ni à l’initiative individuelle ^ Les Indiens étaient, certes, matériellement plus heureux que nos ouvriers. Toutefois, Bougainville, qui les avait visités, dit qu’ils avaient l’air triste « d’animaux pris au piège ». D’ailleurs, peut-on s’imaginer que c’est à ce régime de théocratie absolue que se résignera l’humanité du xx- siècle?

Comme le dit très bien sir Henry Maine, le Pérou offre l’exemple le plus frappant d’un régime collectiviste ayant réussi. Quand les Espagnols conquirent ce pays, ils le trouvèrent admirablement cultivé, non seulement dans les plaines privées de pluie, le long de la côte, mais sur les hauts plateaux et dans les vallées étroites enserrées entre les pics gigantesques des Andes. Il jouissait d’une civilisation particulière, mais très avancée. Des monuments et des travaux publics considérables avaient été exécutés, chose d’autant plus merveilleuse que les indigènes ignoraient l’usage des métaux autres que l’or et l’argent. Tout un système de canaux d’irrigation amenaient les eaux des hauteurs dans les plaines arides de la côte et y favorisaient une culture très perfectionnée. L’un de ces canaux était

d’uniformes de la garde nationale commandés par l’État. Au début, tout alla bien : ces travailleurs étaient tous des socialistes ardents et convaincus, qui se faisaient un point d’honneur de faire réussir l’expérience du nouveau système ; mais bientôt l’entente cessa. Ceux qui étaient plus laborieux ou plus expéditifs accusaient de paresse ceux qui l’étaient moins. Ils se sentaient victimes d’une injustice criante, car leur rémunération n’était pas en rapport avec leur zèle. Ils étaient exploités et dupés, ce qui leur parut intolérable. De là, récriminations, querelles et batailles. Le temple de la fraternité se transforma en « boîte aux gifîles », ce qui est, comme on sait, le nom donné au bâtiment, où les citoyens de Genève se réunissent pour exercer leurs droits souverains.

Autre exemple : Le maréchal Bugeaud avait fondé en Algérie, à Beni-Mered, une colonie militaire sur une base communiste. Il y établit des hommes de choix à qui il fournit tout ce dont ils avaient besoin pour cultiver le sol. Terres, bestiaux, instruments aratoires, récoltes, tout devait être possédé et exploité en commun pendant trois ans. Le plan était excellent ; il échoua néanmoins. Les soldats, habitués à la discipline, à l’obéissance passive, au salaire égal et n’ayant ni foyer privé ni famille, ne purent cependant supporter jusqu’au bout le noviciat communi.ste. Comme on faisait autre chose que l’exercice, l’esprit d’innovation, le goût des améliorations ne tardèrent pas à s’éveiller. Chacun aurait voulu cultiver à sa guise, ils se reprochaient les uns aux autres de ne pas bien faire la besogne. Le maréchal eut beau leur exposer qu’il y avait pour eux grand avantage à travailler en commun, afin de vaincre les premières difficultés et de réaliser l’économie que procure la division du travail ; rien n’y fit : il fallut dissoudre l’association, qui cependant avait donné des profits.

M. Bellamy ne renonce pas complètement, il est vrai, à mettre en jeu les deux plus puissants mobiles des actions humaines : la peine et la récompense. La peine est celle-ci : « Un homme capable de faire son devoir et s’y refusant obstinément est séparé de toute relation humaine. » Cela veut-il dire que le paresseux sera mis à mort, en prison ou réduit à mourir de faim?

En tout cas, c’est la contrainte. Mais qui l’appliquera? Et dans quel cas ? Il sera bien rare qu’on se refuse absolument à rien faire. Seulement, celui qui travaillera le moins possible et mal sera-t-il puni ou recevra-t-il le même salaire que les autres? L’État ne pourra

' Voyez Charlevoix, Histoire du Paraguay ■. 1768. Muratori, Relation des missions du Paraguay, 1754. A. Kobler, Bas christlicke Communismus in den Reductionen von Paraguay ^ 1877.

prodigieux ; creusé sous terre sur une longueur de 500 milles anglais, il traversait les montagnes et les rivières. Ce qui reste des temples et des palais, étonne encore le voyageur. Les traits principaux du régime économique étaient les suivants : Le sol, source presque unique de la richesse, appartenait à l’État. Il était divisé en trois parties, la première servant à l’entretien des temples et des prêtres du Soleil, la seconde à celui du souverain et de la noblesse, la troisième concédée en jouissance temporaire au peuple, qui cultivait toutes les terres sans exception, comme chez nous, au moyen âge. Les terres étaient réparties chaque année entre les familles, suivant leurs besoins, ainsi que cela se pratiquait chez les Germains au temps de Jules-César : Magistratus ac principes in annos singulos, genlibus cognationibmque hominum, quantum et quo loco visum est, agri attribuant atque anno posi alio transire cogunt. [De Bell. Gall., vi, 22). Il était tenu des registres très exacts des différents lots de terre etdu nombre des membres de chaque famille, afin que la répartition pût se faire sur une base absolument équitable. Chaque famille avait aussi une part du guano des îles Chinchas, qu’on employait pour fumer le sol. Les travaux des champs se faisaient sous la direction et la surveillance des autorités. Il fallait d’abord mettre en culture les terres destinées à faire vivre les vieillards, les veuves, les orphelins, les malades et les ouvriers employés au service de l’État.

La culture du maïs se faisait jusque sur les pentes les plus abruptes, parce qu’on y avait construit, au moyen de blocs cyclopéens, des terrasses remplies de terre fertile apportée des vallées. L’État fournissait k tous l’habitation, les vêtements et les instruments de travail. Il n’y avait ni pauvre ni riche; chacun avait de quoi subsister, mais sans pouvoir accumuler un excédent notable. L’oisiveté était punie. 11 n’y avait point de monnaie; l’or et l’argent servaient d’ornements ou étaient déposés dans les temples. Les échanges se faisaient dans des foires mensuelles,maisparla voie du troc. Le gouvernement distribuait les matières premières aux artisans et aux femmes, qui les transformaient en objets manufacturés, sous la surveillance des agents du pouvoir.

La population se divisait en communautés de famille semblables aux zadrugas des Jougo-Slaves. Elles comptaient parfois jusque mille membres et elles habitaient de vastes demeures. On en retrouve les ruines dans toute l’Amérique centrale et elles font penser à des

fourmilières. Aux jours de fête, des repas communs réunissaient tous les habitants d’un même canton, comme cela se faisait dans les Sysiiies, en Grèce.

Le régime que nous venons d’esquisser, n’était pas strictement communiste, car chaque famille récoltait pour elle-même les produits du lot de terrain qui lui était annuellement assigné ; mais à côté de cette part très restreinte concédée à la vie individuelle, toute l’activité économique était dirigée par l’État. Et cependant le Pérou des Incas avait une agriculture plus soignée et occupant plus de terrain, une population et une richesse plus grandes, un bien-êti’e plus généralement répandu, en somme, une civilisation matérielle plus avancée que du temps de la domination espagnole ou même de nos jours.

Ici, comme dans cette merveilleuse Égypte des Pharaons, dont les monuments dépassent incomparablement en grandeur ceux des autres peuples, on voit ce que peut le travail de toute une nation soumis à la direction unique et concentrée du gouvernement ou des castes dirigeantes. Seulement, il s’agissait là de ce régime « stationnaire », dont Mill nous a défendu de médire, mais qui est en opposition complète avec ce besoin ardent de changements et de progrès qui caractérise l’hompae moderne. Parmi ces transformations et ces révolutions qui le mènent vers une condition idéale à peine entrevue, il souffrira, mais il n’ira pas, semble-t-il, jusqu’à « regretter les oignons d’Égypte ».

L’éminent professeur de philosophie de l’ünlversité de Lausanne, M. Charles Secrétan, dont les écrits sur les questions sociales sont si hautement appréciés, s’est aussi laissé entraîner à formuler « son utopie », qui s’éloigne moins de la réalité que celle de M. Bellamy. Fatigué, il s’endort sur la rive enchanteresse du lac Léman aux eaux d’azur. Quand il se réveille, il est salué par un inconnu à l’aspect étrange, qui a le front haut et l’œil pénétrant du philosophe, mais les mains calleuses de l’ouvrier. Il s’étonne, interroge ; le savant, qui est en même temps forgeron, lui explique que l’état social au sein duquel il est transporté est très différent de celui du xix* siècle. Les hommes divisent, dit-il, leur journée en deux parties : l’une consacrée au travail manuel, l’autre aux occupations de l’esprit. Les jeunes gens, qui reçoivent tous une instruction très complète, apprennent aussi un métier, qu’ils exercent plus tard et qui ne fait que les relever aux yeux de leurs concitoyens.

« Aujourd’hui que chacun travaille, ajoute le forgeron philosophe, six heures suffisent pour fournir à tous de quoi entretenir une famille dans l’aisance. On se relaye dans les ateliers, où le jeu des machines ne souffre pas d’interruption. C’est que nous n’avons plus d’oisifs : ni propriétaires fonciers et leurs valets, ni capitalistes et parasites de tout genre, ni mendiants, ni ouvriers sans ouvrage. L’accumulation du capital n’est pas interdite, mais l’intérêt de l’argent est tombé si bas qu’il faut une fortune exceptionnelle pour vivre de ses rentes, d’autant plus que le salaire est très élevé, en moyenne 3,000 francs par an.

» Toutes les terres et même les maisons à louer appartiennent à l’État, qui les a « nationalisées », après avoir indemnisé les anciens propriétaires, au moyen d’un droit élevé de succession. L’opération de reprise a commencé en Irlande, et elle a si bien réussi qu’on l’a appliquée partout ailleurs. Quant à l’industrie manufacturière, elle est exercée par des associations coopératives. Tous les ouvriers d’une mine ou d’une fabrique en sont plus ou moins copropriétaires; le directeur, les employés, les travailleurs sont actionnaires pour le montant de leur épargne, et cette épargne commence à se former par des retenues sur le salaire dès le jour de leur entrée dans l’établissement social. Seuls, les auxiliaires, qu’on prend pour quelques jours, louchent intégralement leur paye. La transition de l’ancien régime industriel au nouveau s’est faite insensiblement.

»La lutte entre capitalistes et ouvriersétait devenue si violente et, les grèves si fréquentes, que les chefs d’industrie n’ont plus vu d’autre ressource que d’associer tout leur personnel à l’entreprise, en lui accordant une participation aux bénéfices. La part accordée aux ouvriers leur permit de devenir actionnaires ou commanditaires, et les patrons se transformèrent en gérants. Ainsi, les firmes où la participation s’était introduite, se changèrent en sociétés coopératives de production, du vivant même des anciens chefs et sous leurs auspices. Par cette voie, l’ouvrier est entré en possession de l’instrument de travail, et la propriété, sans laquelle il n’y a pas de liberté réelle, est devenue universelle dans l’association. Aujourd’hui, chacun reçoit la valeur intégrale du travail qu’il exécute.

« Les douanes étant abolies, chaque pays s’applique à développer les branches de l’industrie auxquelles son climat et les aptitudes de ses habitants le rendent le plus propre. L’équilibre entre l’offre et la demande s’établit, parce que, la statistique faisant connaître les

besoins de la consommation, la production se règle en conséquence. A l’intérieur de chaque pays, les groupes exploitant la même branche sont associés, et ainsi a pris fin cette concurrence sans merci qui permettait à quelques millionnaires de s’enrichir aux dépens de milliers de leurs semblables, qu’ils faisaient travailler à leur profit exclusif.

» Les nombreuses heures de travail employées à produire les objets de luxe, que réclamaient la vanité et la sensualité, le sont aujourd’hui à créer des choses vraiment utiles, et ainsi le bien-être général est considérablement accru. La part qui en revient à chacun, est en proportion de la besogne effectuée. »

L’utopie de M. Ch. Secréian me paraît répondre d’une façon générale à l’idéal qu’entrevoient pour l’avenir ceux qui ont foi dans le progrès ultérieur de l’humanité. La nationalisation, ou plutôt la (( commun a lisa lion » du sol ne semble pas devoir offrir grande difficulté. Dans une lettre récente adressée au Times (9 novembre 1889), sir Louis Mallet, qui combat énergiquement cette mesure, dit très bien que pour apprécier une institution, il faut voir si elle rend la responsabilité effective et si elle tend à maintenir l’équilibre entre l’offre et la demande. Mais, à ce point de vue, que le tenancier paye la rente à un propriétaire, à un collège d’Oxford, à une corporation de la Cité ou bien à une commune ou au County counctl, la différence est légère.

En Russie et en Prusse, l’État possède un grand nombre de fermes qu’il loue comme le ferait tout autre propriétaire.

En Belgique et ailleurs, les hospices, institution d’intérêt public, possèdent un grand nombre d’immeubles loués et administrés comme ceux des particuliers.

Le stimulant au travail, la responsabilité, sont les mêmes dans les deux cas. Élevez l’impôt foncier de façon qu’il absorbe la rente, rien ne sera changé à la marche des rapports économiques. Seulement, la commune, le comté ou l’État, seront plus riches de tout ce que perdront les propriétaires.

La seule question qui intéresse le bien-être général est celle ci : Le revenu foncier sera-t-il employé d’une façon plus productive par les pouvoirs publics que par les propriétaires* ?

* La question de la nationalisation du sol est discutée d’une façon magistrale et sans paiti pris par M. Pierson dans le volume nouvellement paru de son traité

économie politique : Leerboek der StaathuishotidJiunde, Haarlem, 1889. M. Pierson croit aue les inconvéniftntRPAirmAv^ûn* i

2o() DEUX UTOPIES NOUVELLES.

La difficulté n’est grande que quand on aborde le domaine de l'industrie. Les sociétés coopératives, qui devaient prendre en mains la gestion des entreprises manufacturières, n’ont réussi jusqu’à présent qu’exceptionnellement. 11 leur manquait deux choses essentielles : la capacité et l’autorité dans la direction, l’esprit de discipline et d’obéissance parmi les travailleurs. On peut espérer, avec M. Secrétan, que, grâce à l’instruction et à l’expérience acquise peu à peu, la classe ouvrière parviendra à acquérir les qualités nécessaires pour diriger les affaires industrielles sans devoir recourir à l’intervention des capitalistes, et, dès ce moment, la transformation sociale s’opérera pacifiquement, inévitablement, comme toute l’évolution économique antérieure.

Le succès si grand et si rapide qu’a obtenu le livre de M. Bellamy (300,000 exemplaires vendus en moins d’un an) et qui rappelle celui de Progress and Poverty de M. Henri George, est un symptôme digne d’attention. 11 prouve que l’optimisme des anciens économistes a perdu l’autorité dont il jouissait naguère. On ne croit plus qu’en vertu du laissez-faire, tout s’arrange au mieux dans le meilleur des mondes possibles; on sent qu’il y a vraiment une « question sociale ». C’est-à-dire que le partage des biens de ce monde ne se fait pas conformément à la justice et qu’il y a quelque chose à faire pour augmenter la part de ceux qui fournissent le facteur principal de la production, le travail. Un auteur trop peu lu aujourd’hui, le traducteur des écrits politiques de Stuart MilP, Dupont- White, a parfaitement caractérisé, il y a bien des années déjà (1846), ce sentiment nouveau : « L’accroissement de la production des richesses devait, espérait-on, donner satisfaction à tous, mais il n’en est rien : le mécontentement est plus grand, plus profond que jamais. De cet espoir trompé est née une science nouvelle. Qu’on l’appelle science sociale, qu’on lui conteste même le nom de science, toujours est-il que la charité dans les lois est une donnée qui, de nos jours, doit faire école, car, en dehors même des sectes socialistes, elle a mis dans tous les cœurs un trouble, un souci, une émotion inconnue au

< Eu réalité, c’est M>«e Sadi Carnot, l’éminente compagne du président de la République française, qui a traduit La liberté et Le gouvernement représentatif de Mill, sous les yeux de son père, Dupont- White. Voyez l article que j ai consacré à ce grand écrivain dans la Revue des Deux Mondes ^ 1®** décembre 1889. Voir aussi les livres si pleins d’enseignement de Dupont-White : LHndividu et VÉtat et La Centralisation.

sujet des classesj souffrantes, et, en quelque sorte, un cas de conscience publique. » N’ai-je pas eu raison d’appeler Dupont-White un précurseur? J'aurais pu dire un prophète.

Quant au rêve de M. Bellamy, il restera toujours, je le crains, une utopie, à moins que le cœur de l’homme ne se transforme complètement. Son idéal est du communisme pur, et comme tel, il soulève d’invincibles objections.

L’AVENIR DE LA PAPAUTÉ

(Revue internalionale de Rome, 15 janvier 1890.)

Au mois d’août de l’an dernier (1889), paraissait dans la Contemporary Revitw de Londres un article intitulé : The Papacy : a révélation and a prophecy, qui fut très lu et très commenté. Il était dû, paraît-il, à l’éminent directeur en chef de la Pall Mail Gazette, M. Stead. La révélation consistait à faire connaître que Persico, le légat du pape en Irlande, n’avait nullement inspiré le fameux « rescrit » (1888) dans lequel le Vatican condamnait 1e 0 plan de campagne, » au moyen duquel les nationalistes espéraient arriver à forcer les propriétaires à subir les réductions de fermage exigés par les tenanciers. Le pape, toujours diplomate, avait agi ainsi, contrairement à l’avis de son légat et aux sentiments des évêques irlandais. Aussi, ceux-ci considérèrent-ils le rescrit comme non avenu.

La prophétie est celle-ci : la papauté pourra un jour réaliser le rêve grandiose des papes du moyen âge et régner sur le monde entier, mais à deux conditions : premièrement, qu’elle se mette franchement à la tête du mouvement du socialisme démocratique qui entraîne les sociétés modernes, et deuxièmement que, quittant Rome, elle cesse d’être italienne et devienne anglo-saxonne, parce que le monde de l’avenir appartiendra aux Anglo-Saxons, qui domineront sur la plus grande partie de l’Amérique, de l’Afrique, de l’Australie et même de l’Asie.

I L’AVENIR DE LA. PAPAUTÉ. 203

I Récemment (novembre et décembre 1889), M. Stead s’est rendu

^ à Rome pour voir jusqu’à quel point le Vatican était préparé

I à entrer dans cette voie. Bien qu’il ait recueilli de la part de

cardinaux influents quelques belles phrases de sympathie pour la ] liberté, le home rule en Irlande et les classes laborieuses, le bril-

I lanl éciivain qui nous communique ses impressions dans la Pall

! Mail Gazette, revient assez désillusionné. Il a trouvé le monde

papal plus préoccupé de reconquérir le pouvoir temporel que de se mettre à la tête de la démocratie socialiste et nullement décidé à f quitter Rome et à choisir un Anglo-Saxon comme futur pape. J’ai

déjà discuté ces vues dans la revue américaine le Forum. Je désire les examiner de nouveau ici, parce que la propagande de M. de Mun en France et de M. Windhorst en Allemagne y donne I de l’actualité,

III y a quelques années, on était disposé à considérer la papauté comme une institution vieillie, dont l’action sur les affaires de ce monde diminuait rapidement. Sans doute, les enfants fidèles de l’Église romaine continuaient à croire à l’éternelle durée de l’autorité suprême des successeurs de Pierre ; mais à la vue des ,î dangers qui de toutes parts menaçaient la barque mystique, ils ne

j pouvaient se défendre de jeter un cri d’alarme, et chaque fois

; qu’au Vatican le pape élevait la voix, c’était pour gémir sur la

I triste condition que lui faisaient l’ingratitude et la perversité des

peuples égarés. Ce fut surtout quand, en 1870, profitant de la défaite de Napoléon III, l’Italie se fut annexé Rome et ce qui restait des États de l’Église, que l’on s’imagina que la papauté avait reçu un coup mortel. C’était là une complète erreur, comme les événements l’ont démontré depuis.

Voici ce que me disait à ce sujet, en 1876, à Saint-Maurice en Engadine, le comte d’Arnim, qui avait représenté l’Allemagne à Rome et qui s’était efforcé de détourner M. de Bismarck d’engager le Kulturkampf contre Rome: « Le chancelier croit que la suppression du pouvoir temporel affaiblira le pape et que maintenant on en viendra facilement à bout. C’est le contraire qui est vrai. Tant que le pape avait un territoire et des intérêts terrestres, on I pouvait agir sur lui en le menaçant ou en lui promettant certains

! avantages. Lisez l’histoire de la papauté depuis Charlemagne jus-

qu’à nos jours, et vous verrez tout ce qu’elle a fait en vue de sa j domination temporelle. Pie IX lui-même n’a-t-il pas un moment

ri

■m L’AVENIR DE LA PAPAUTÉ.

abandonné la cause de la Pologne pour plaire au czar de Russie? Aviez-vous quelque difficulté avec le pape, vous pouviez envoyer une frégate à Civita-Vecchia ou occuper Bologne et c’était un bon moyen de l’amener à réfléchir. Mais, maintenant que le pape est un vieillard désarmé, dont le pouvoir est uniquement spirituel, que pouvez-vous lui faire pour le déterminer à agir suivant vos vues? Le saisir, l’emprisonner ? Ce serait odieux et, en outre, parfaitement inutile. Vous feriez un martyr. Désormais, il échappe à la main des hommes, et son autorité morale se trouve ainsi prodigieusement agrandie. Les amis de la papauté sont étonnamment aveuglés, quand ils veulent lui rendre ses Étals. Aujourd’hui, « le prisonnier du Vatican » est complètement libre. Rendez-lui le pouvoir temporel, et le voilà asservi de nouveau aux exigences de la politique. Quelle contradiction, d’ailleurs, de faire un roi comme un autre de celui ' qu’ils appellent le successeur du Christ, qui disait : « Mon royaume

n’est pas de ce monde » !

La suppression du domaine temporel des papes est probablement , un fait définitif ; car elle semble être la dernière application de

j cette loi historique générale qui a emporté successivement toutes

les principautés ecclésiastiques créées au moyen âge, comme les évêchés de Mayence, de Cologne, de Liège et tant d’autres. Mais les amis de l’Église n’auront pas à le regretter, car, ainsi que le prédisait le comte d’Arnim, depuis l’avènement de Léon XIII, le rôle de ■ la papauté n’a cessé de grandir.

Le Vatican est aujourd’hui un des centres diplomatiques de i l’Europe, où se traitent les plus grandes affaires. Le pape intervient

ouvertement ou par des influences secrètes dans le mouvement politique intérieur de tous les pays civilisés. La raison en est évidente. La majorité des habitants, dans presque tous les pays catholiques, et de puissantes minorités, dans les pays protestants, comme en Allemagne et en Angleterre ou dans les pays schismatiques comme la Russie, obéissent à la voix du prêtre, qui reçoit, lui, ses instructions des évêques et du pape. Chez les peuples où la foi est restée vive, comme en Belgique, le pape exerce une autorité incomparablement plus grande que celle du roi. C’est à lui qu’obéissent les électeurs qui nomment la majorité des représentants et qui ainsi font les ministres dirigeants.

L’AVENIR DE LA PAPAUTÉ

La principale victoire remportée récemment par aPJute e^ celle qui a amené à composition l’homme d’Etat le plus fort de notre époque, le chancelier de fer, M. de Bismarck. La lutte e«trepr^ cLre Rome pour forcer les prêtres à subir les règlements de 1 Etat était une faute, car le chancelier, ne pouvant plus employer contre le clergé catholique ni le fer ni le feu, n’avait aucun moyen de dompter la résistance des évêques et du pape. Pourquoi avait-il commencé le Kulturkampf? Un des amis particuliers du chancelier, M de Balan, qui était ministre d’Allemagne a Bruxelles, il y a quelques années, me l’expliquait de la façon suivante : « Les cath^ liques allemands ne se résigneront jamais definitivement a voii e sceptre de l’empire germanique, toujours, depuis Charlemagne, por e par des mains catholiques, passer dans celles d’un prince protestant. Puisque tôt ou tard la lutte est inévitable, il vaut mieux la commencer immédiatement, au moment où le peuple allemand, tout fier de ses victoires sur la France, croit à la primauté de la race germanique et ne voudra pas la voir soumise aux ordres de quelques

viGux prélats italiens. » - * r

Ces raisons semblaient plausibles, puisqu’elles décidèrent un politique aussi clairvoyant que le prince de Bismarck ; neanmoins, l’expérience a montré qu’il s’était trompé. Il s’était mépris sur la force de résistance de l’Église catholique et sur les moyens dont on peut disposer aujourd’hui pour la dompter. Il aurait dû se rappeler que deux souverains avaient échoué, en perdant leur couronne, dans u^ne entreprise semblable à la sienne. Joseph II, empereur d Autriche, avait voulu contraindre les aspirants à la prêtrise en Belgique à suivre les cours de l’université de Louvain. Le clergé avait résisté et fait la révolution de 1789. Le roi des Pays-Bas, Guillaume I«, avait édicté les mêmes mesures que Joseph II; il en avait été puni

par la révolution de 1830.

Ne pouvant venir k bout de la résistance du clergé dans les provinces catholiques de la Prusse et voyant qu’il avait fait fausse route, M de Bismarck s’est brusquement et complètement retourné. Il a fait la paix avec le pape et, qui plus est, il est parvenu à en faire l’auxiliaire de ses desseins et le complice de sa politique. Une à une, il a abrogé les « lois de mai », c’est-à-dire les lois faites pour imposer certaines conditions à la nomination des prêtres. Puis, dans la querelle avec l’Espagne au sujet des îles Carolines, par un comble d’habileté, il s’en est remis, pour trancher le différend, au jugement

L’AVENIR DE LA PAPAUTÉ

L’AVENIR DE LA PAPAUTÉ

de Lëon XIH, lui laissant entrevoir ainsi la réalisation de ce beau rêve du moyen âge, le pape souverain arbitre de toutes les contestations entre les peuples et les princes chrétiens. Récemment, en permettant le rétablissement des ordres religieux, sauf les jésuites,

M. de Bismarck a fait du pape son courtier électoral. Dans les 1

dernières élections, Léon XIII a donné l’ordre aux catholiques j

allemands de voter pour les candidats ministériels, assurant ainsi l’adoption de la loi, qui accordait à l’empereur un budget militaire k

fixe pour sept années {le septennat). Quoique cette mesure fût dirigée contre la France, le pape n'a pas hésité à y accorder son concours. De cette façon, en effet, il devenait l’arbitre de la politique j

intérieure de l’empire germanique, qui naguère encore lui faisait une ' !

guerre acharnée.

Autre triomphe récent de la papauté. Pour amener les prêtres ;

irlandais à ces.ser leur opposition au gouvernement anglais, lord !

Salisbury envoie à Rome en mission extraordinaire le duc de Nor- 1

folk, qui représente les intérêts des landlords irlandais, et récem- |

ment un autre envoyé anglais a été reçu au Vatican.

^ Lors des fêtes jubilaires de Léon XIII, on a vu la reine Victoria s incliner devant Sa Sainteté. A en croire le journal officiel de la j

papauté, elle lui aurait exprimé le vœu « que la religion catholique f

puisse prospérer de plus en plus dans toute la vaste étendue de 1 empire britannique. » Elle lui fit offrir, par un délégué spécial, un bassin et une aiguière en or, sur lesquels étaient inscrits ces mots : « A Sa Sainteté le pape Léon XIII, de la part de Victoria R. I. 1888. » A force de prévenances, le ministère conservateur est parvenu à arracher au pape le rescrit condamnant le plan de campagne dont j ai parie plus haut, peut-être dans l’espoir î

d’obtenir un ambassadeur anglais au Vatican ou d’éloiener l’Angle- !

terre de l’Italie. !

Afin de s assurer 1 appui du pape contrôles revendications de i

1 Irlande, le ministère tory a été, à la fin de la dernière session (juillet 1889), jusqu’à promettre de doter Dublin d’une université exclusivement catholique, quoique l’université actuelle soit ouverte aux élèves de toutes les dénominations. Le pape est donc reconnu comme l’arbitre de la situation en Irlande.

En France, la majorité du parlement et des amis de la liberté désirent adopter le régime de la séparation de l’Église et de l’État, comme en Amérique, régime que la Révolution française avait

décrété et qui a duré jusqu’au rétablissement du concordat par Napoléon. Mais les républicains reculent devant cette mesure, parce qu’ils croient, et avec raison, que la république pourrait succomber dans la lutte qu’il faudrait engager contre le pape et contre le clergé.

En Autriche, l’influence du clergé a été assez grande pour faire restituer aux écoles le caractère confessionnel et pour remettre l’enseignement sous la direction ecclésiastique comme autrefois. En même temps, parmi les Slaves du rite oriental, il se fait une active propagande pour les ramener dans le giron de l’Église catholique, en les autorisant à conserver la liturgie grecque-orthodoxe et même le mariage des prêtres, comme cela a été accordé déjà à l’Église grecque-unie.

En Espagne, quoique les libéraux arrivent parfois au pouvoir, la puissance des évêques est encore telle que le dogme de l’intolérance est appliqué par l’autorité civile et que la pratique ostensible du protestantisme est sévèrement interdite. Des autodafés ont encore lieu de temps en temps, mais heureusement ce ne sont plus des hommes, mais seulement des livres qu’on brûle.

Dans les Pays-Bas, les catholiques, quoiqu’en minorité notable, imposent leur volonté au gouvernement en s’associant aux protestants « anti-révolutionnaires ». C’est ainsi qu’ils viennent de faire modifier à leur gré la loi sur l’enseignement primaire non confessionnel, dont les Hollandais étaient fiers à juste titre et qui fonctionnait bien depuis 1806.

Dans beaucoup de pays, dans le Tyrol, dans les provinces rhénanes, en Belgique, dans le Bas-Canada, le vrai souverain n’est pas le roi, mais le pape, par l’intermédiaire des évêques et des curés. On obéira au pape bien plutôt qu’aux lois civiles, à moins que celles-ci ne soient acceptées par l’autorité ecclésiastique.

C’est en Italie que la papauté semble exercer le moins d’influence.

La raison en est évidente. Le pape, en continuant à revendiquer le pouvoir temporel, menace sans relâche l’unité récemment conquise de la patrie italienne. Il ne reculerait même pas, dit-on, devant l’emploi des armées étrangères. Pour obéir au pape, il faut donc étouffer tout sentiment patriotique. Beaucoup de bons calholiqnes et même de prêtres se refusent à aller aussi loin. Il en résulte un grand obstacle à l’action politique du clergé et on 'ï

comprend que la règle : Nè elettori nè eletti continue à être observée. Toutefois, lentement et pierre à pierre, l’Église reconstruit

208 L’AVENIR DE LA PAPAUTÉ

l’édifice de sa domination si ébranlé par les révolutions récentes. On a supprimé les anciens monastères et vendu leurs biens, mais de toutes parts, grâce à la liberté d’association, s élèvent des couvents nouveaux qui bientôt seront plus nombreux et plus riches

qu’aulrefois.

Rien ne prouve mieux la vitalité du catholicisme, que ce qui s est passé en France à la fin du siècle dernier. Au dix-huitième siècle, l’indifférence en matière religieuse était générale dans la classe aisée, même parmi la noblesse et dans le haut clergé. La Révolution ne recule devant aucun moyen pour anéantir l’Église catholique. Ses biens sont confisqués et vendus, les églises dédiées au culte de la Raison, les prêtres chassés, déportés, fusillés, guillotinés ou forcés de prêter le serment d’obéissance à la constitution nouvelle, les fêtes religieuses, les dimanches mêmes supprimés. Jamais effoi t plus violent n’a été fait pour extirper un culte dont les plus cultivés de ses sectateurs étaient déjà détachés. Après plusieurs années d’une tourmente sans exemple. Napoléon signe le concordat avec Rome et rouvre les églises. Le peuple s’y précipite en foule, et aujourd’hui le catholicisme est plus vivant, plus actif, plus puissant qu’il y a cent ans.

La cérémonie du jubilé pour la cinquantième année de l’admission du pape à la prêtrise a été, semble-t-il, la consécration et le couronnement de tous ces triomphes de la papauté.

Des dons et des hommages sont arrivés de tous les pays du monde, même de la part de l’empereur protestant d’Allemagne et du chef de la république française. Il n’y a pas, jusqu’au président des États-Unis, qui, en son nom personnel, n’ait envoyé à Léon XIII, spirituelle ironie, « une édition magnifiquement reliée » de la Constitution américaine, où se trouvent inscrites toutes les libertés que l’Église condamne. Des pèlerins en foule ont rempli le temple bâti par Michel-Ange, et quand le pape, porté sur la sedia gestatoria, a fait le tour de la basilique, il a pu croire que l’heure de son règne universel approchait.

Cependant, qu’on ne s’y trompe pas, cette imposante cérémonie était la manifestation, non de la puissance du catholicisme, mais plutôt de celle de l’esprit de tolérance et de philosophie. Le pape faisait son entrée dans Saint-Pierre avec la tiare envoyée par l’empereur Guillaume, le petit-fils de Luther, se servant de la burette offerte par Victoria, l’héritière de la furieuse Élisabeth, et portant au

L’AVENIR DE LA PAPAUTÉ

doigt l’anneau présenté par le sultan. C’était là certes un spectacle curieux, mais qui faisait penser à ce panthéisme de l’empire romain qui admettait tous les dieux dans le Panthéon d’Agrippa. Ce que prouve cet universel hommage, c’est la largeur de vues de l’esprit philosophique moderne, bien plus que l’esprit exclusif du vrai catholicisme. Dans les faits que nous venons de rappeler, des écri-

vains éminents voient la preuve que l’Église catholique est appelée à ramener sous l’autorité de Rome les peuples des deux hémisphères et à réaliser ainsi l’idéal d’une Église universelle. Elle peut, en effet, sans renier ses origines, s’associer à ces deux puissants mouvements qui remuent et transforment le monde actuel, le mouvement démocratique et le mouvement de la réforme sociale.

A l’origine, l’Église chrétienne était la plus démocratique des '!■

institutions. Toutes les autorités étaient directement élues par le peuple entier sans distinction aucune, ni parmi les élus, ni parmi les électeurs. Elle était une république et une république internationale. Si elle veut se souvenir de ses commencements et se conformer à ses principes essentiels, elle sera le premier pouvoir d’opinion de l’univers. Elle réalisera le type de démocratie le plus parfait qu’on puisse rêver. Tout ce que perdront les rois, le pape, chef élu de cette démocratie, peut le gagner. Les frontières des États ne borneront pas les conquêtes de l’Église ; car elle est cosmopolite par essence. Elle est ce fameux cercle dont la circonférence est partout et le centre nulle part.

Pour se laisser porter en même temps par cette force incalculable de la rénovation sociale, qui n’en est encore qu’à ses débuts, l’Église n’a qu’à s’inspirer de ce qu’ont fait ses fondateurs et de ce qu’ont dit ses pères. Les apôtres n’ont-ils pas poussé la fraternité jusqu’à mettre tous leurs biens en commun, et tous les écrivains sacrés n’ont-ils pas tonné contre les riches et revendiqué les droits des pauvres? Qu’est-ce que l’Évangile sinon la bonne nouvelle annoncée aux déshérités ? Récemment, certains évêques catholiques ont semblé se ressouvenir de ces traditions du christianisme primitif. Léon XIII, alors qu’il était seulement évêque de Pérouse, écrivait dans sa lettre pastorale de 1877 : « En présence de ces êtres épuisés avant l’heure par le fait d’une cupidité sans entrailles, on se demande si les adeptes de cette civilisation sans Dieu, au lieu de nous faire progresser, ne nous rejettent pas de plusieurs siècles en arrière, nous ramenant aux époques de deuil où l’esclavage écrasait une si

L’AVENIR DE LA PAPAUTE

grande partie de l’hunoanité et où le poète s’écriait tristement: le genre humain ne vit que pour quelques rares privilégiés: humanum paucis vivit genus . »

En Allemagne, sous l’inspiration des écrits laissés par l’évêque Ketteler, les ecclésiastiques tiennent souvent le même langage. L’abbé Winterer, député de Mulhouse, disait naguère au sein du Reichstag : « La question sociale tient de près à la question religieuse : l’Église ne l’a jamais ignoré, quand il s’est agi d’abolir d’abord l’esclavage, puis le servage. Elle ne peut l’ignorer davantage aujourd’hui que la question sociale se présente sous la forme de la question agraire ou de celle des salaires, c’est-à-dire, en un mot, du socialisme. Si elle l’oubliait, elle devrait effacer de l’Écriture ces mots: « Misereor super turbam. »

Le cardinal Manning s’exprimait récemment de façon à ne pas être désavoué par le socialisme radical : « La prédominance du capital se révèle dans ce fait que sur cent grèves, cinq ou six à peine se terminent en faveur des ouvriers. Leur dépendance est si complète, les privations de leurs familles composées de faibles femmes et d’enfants si intolérables et si impérieuses, que la lutte entre le capital mort et le capital vivant est trop inégale, et la liberté du contrat, si vantée par les économistes, n’existe pas du tout en réalité. Dans ces circonstances, le devoir de l’Église n’est-il pas de protéger les ouvriers qui créent la richesse commune de l’humanité ? »

En Amérique, le cardinal Gibbons, qui a fait retirer par le Vatican la condamnation des Chevaliers du travail, et qui a empêché qu’on ne mette à {'Index le fameux livre de Henri George, écrivait ce qui suit :

« Comme c’est un fait reconnu que la grande question de l’avenir ne sera pas celle de la guerre, du commerce ou des finances, mais celle de l’amélioration de la condition des masses et surtout des ouvriers, il est de la plus haute importance que l’Église prenne en mains le côté le plus humain de cette question et accorde son appui à ceux qui réclament justice pour la multitude qui compose le corps de la famille humaine. »

Il faut relire à ce sujet les paroles de Bossuet dans ses Méditations sur l'évangile de Saint-Jean, ']onr. L’inspiration égalitaire de l’Évangile y est tout entière.

L’AVENIR DE LA PAPAUTÉ. .“ÎOl

Le clergé catholique guidé par ses évêques entrera-t-il franchement, ouvertement dans cette voie et prendra-t-il en mains, comme les premiers pères, la cause des travailleurs ? Ainsi que le prévoit un catholique éminent, M. de Vogüé, verra-t-on un jour un pape socialiste dénoncer, comme le fait déjà le cardinal Manning, la tyrannie du capital ? Suivant certaines interprétations récentes qui ont cours parmi les protestants, la femme vêtue de pourpre assise sur la bête écarlate de l’Apocalypse, n’est autre que la papauté qui, afin de régner sur les peuples et sur les rois, se couvre du manteau rouge du socialisme et s’allie à la démocratie radicale.

Si ce moment doit venir, ce ne sera que plus lard. La papauté étant aujourd’hui l’autocratie la plus absolue du monde, il est probable qu’elle invoquera le principe d’autorité aussi longtemps que l’appui des rois pourra lui être utile. Mais le jour où son influence et ses privilèges n’auraient plus rien à espérer du côté des souverains, elle pourra se retourner vers le peuple et demander des armes à la démocratie et au socialisme.

Toutefois je ne pense pas que le catholicisme puisse devenir la religion universelle. Ce n’est qu’au christianisme primitif, à l’Évangile de Jésus que peut être réservée cette haute destinée. Le jour où le Christ a dit à la Samaritaine : « Femme, l’heure est venue où l’on n’adorera plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem, mais où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité, » la vraie religion de l’humanité a été fondée, la religion éternelle et universelle, sans attache nationale, sans dogmatisme, sans hiérarchie. Le Sermon sur la montagne ne sera pas dépassé. Dans les enseignements du Christ, le dogme et le culte occupent peu de place. L’amour de Dieu conçu comme le type de toute perfection, l’amour des hommes, la charité, voilà à quoi se réduit sa doctrine : « Soyez parfaits comme mon père est parfait. » « Aimez-vous les uns les autres », voilà pour Jésus « la loi et les prophètes. » Les prolétaires qui se sont détachés du christianisme, y reviendront, quand ils auront compris qu’il leur apporte l’égalité et l’affranchissement, tandis que le matérialisme athée consacre leur esclavage et les

L’AVENIR DE LA PAPAUTÉ

liOSi

sacrifie aux prétendues lois naturelles. L’Évangile de Jésus, la « bonne nouvelle » apportée aux pauvres, mettrait fin à toutes nos difficultés économiques, si l’esprit de fraternité et de charité qu’il enseigne, était compris et appliqué.

Quoi qu’en ait dit Macaulay et malgré les progrès apparents du catholicisme, l’avenir ne lui appartiendra pas.

11 est deux grands pays auxquels semble réservé un développement illimité, c’est la Kussie avec la Sibérie et l’Asie centrale, et les États-Unis. Le milliard d’hommes qu’ils compteront avant deux siècles, seront en très grande majorité protestants ou grecs-orthodoxes ; iront-ils reconnaître l’autorité du Vatican et de quelques vieillards italiens dont ils connaissent à peine l’existence ?

Le catholicisme ne peut répondre au besoin de foi des esprits éclairés. Depuis qu’il a proclamé l’infaillibilité d’un homme, du pape, ce que Éossuet rejetait comme un blasphème, il s’est mis en oppositiou avec l’idée même de l’Etat et en lutte avec toutes les aspirations de l’homme moderne. 11 s’est surchargé de dogmes qu’il ne peut ni rejeter ni même interpréter. Ces dogmes ne se maintiennent que dans la pénombre du mysticisme et ne supportent pas la lumière de la discussion scientifique.

Benjamin Constant prouve que la religion s’est toujours transformée en même temps que la civilisation ; il est donc impossible de 1 immobiliser. Un culte qui ne se met pas au niveau du progrès, des connaissances et de l’instruction, ne convient bientôt plus qu'aux classes les moins éclairées ; il est délaissé par les gens instruits. 11 se change alors en superstition, tandis que l’incrédulité envahit les classes supérieures. C’est la situation actuelle dans presque tous les pays catholiques. Le christianisme de Jésus échappe à ces changements, parce qu’il est un pur idéal réduit à ces deux commandements : Aimez Dieu par-dessus tout et votre prochain comme vous-même.

Ce qui empêchera toujours le catholicisme de devenir le culte des pays libres, c’est que l’un de ses dogmes, proclamé par les papes et par les conciles et encore imposé aujourd’hui, ordonne la suppression de l’hérésie et des hérétiques.

Écoutez sur ce point Bossuet, qui était hostile aux ultramontains et qui n’était pas disposé à accroître l’autorité des papes :

« Je déclare, dit-il, que je suis et que j’ai toujours été du sentiment, premièrement, que les princes peuvent contraindre par des

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^ lois pénales tous les hérétiques à se conformer à la profession et aux pratiques de l’Église catholique ; deuxièmement, que cette doctrine f doit passer pour constante dans l’Église qui, non seulement a suivi,

[ mais encore demandé de semblables ordonnances des princes. Ces ' doctrines sont incontestables et constantes parmi les catholiques ’ . » Le quatrième concile de Latran, qui fut œcuménique, sous le pontificat d’innocent III, en 1216, s’exprime ainsi dans le canon III : « Si un seigneur temporel requis et averti par l’Église, néglige de purger son territoire de la peste hérétique, qu'il soit chargé des chames de l’excommunication par le métropolitain, et s’il néglige de donner satisfaction, qu’il en soit donné avis au souverain pontife, afin que celui-ci proclame les vassaux désormais relevés de leur fidélité et livre son territoire à l’occupation des catholiques qui, après l’extirpation des hérétiques, le posséderont, sans contestation, dans la pureté de la foi. »

Le pape actuel Léon XIII a recommandé instamment de prendre pour base de l’enseignement moral et philosophique les livres de saint Thomas. Or, ce dernier « père de l’Église » expose encore plus nettement que Bossuet la vraie doctrine catholique au sujet de la liberté religieuse : « Si les hérétiques ne corrompaient point les autres hommes, ils pourraient cependant être retranchés, mais la justice séculière peut licitement les mettre à mon {judicio seculari • possunt licite occidi) et les dépouiller de leurs biens, même s’ils ne corrompent pas les autres hommes, car ils sont blasphémateurs envers Dieu et ils observent une foi fausse, de sorte qu’ils méritent un châtiment plus grand que ceux qui sont coupables du crime de lèse-majeslé ou qui battent de la fausse monnaie. » {Senlentiae lib. IV, d. 13, quest. II, art. 3).

La papauté a toujours considéré la destruction des hérétiques comme un triomphe de l’Église.

Avant d’entrer dans la chapelle Sixtine, au Vatican, on passe par une salle magnifique appelée la Sala regia. Les panneaux sont couverts de fresques peintes par Vasari; elles représentent les triomphes de l’Église catholique. Quatre de ces tableaux sont consacrés à des

* Lettre du 12 novembre 1700 dans le débat avec Pévéque de Montauban pour savoir si Ton devait contraindre les protestants, convertis par les dragons, à aller à la messe. Bossuet ne l’admet pas par respect, non pour la liberté de conscience, mais pour la messe. 11 faut lire et méditer cette curieuse correspondance pom* comprendre l’esprit du catholicisme.

L’AVENIR DE LA PAPAUTÉ

scènes de la Saint-Barthélemy, la mort de Coligny, le massacre des huguenots. C’est le pape Grégoire XIII qui, dans sa joie d’apprendre le succès de la nuit du 24 août, voulut perpétuer sur les murs de son palais le souvenir de ce crime, dont l’anniversaire arrachait des larmes aux yeux de Voltaire déjà desséchés par J’âge. La résidence du pape est le seul lieu du monde où l’assassinat soit publiquement glorifié, a dit Stendhal dans ses Promenades dans Rome.

Les catholiques sans épithète, les vrais, comme Louis Veuillot, approuvent franchement la Saint-Barthélemy, regrettant seulement que la saignée n’ait pas été plus complète; mais les catholiques libéraux s’efforcent d’expliquer ces actes odieux en les attribuant aux passions excessives d’une époque troublée.

Ainsi, lord Acton, dans sa réponse aux Expotulations de M. Gladstone, a soutenu que cette intolérance de l’Église était chose du passé, et le cardinal Manning soutient la même thèse en prétendant notamment que jamais les catholiques n’ont persécuté leurs frères protestants en Irlande. Dans une brochure récente On religions persécutions, M. John Lee a prouvé que, même récemment, les autorités ecclésiastiques en Irlande ont approuvé des mesures de violence pour extirper l’hérésie. On peut répondre à lord Acton que Pie IX, un homme de bien et un saint, obéissant aux dogmes de sa foi, a inscrit partout où il l’a pu, dans les concordats, la proscription des cultes dissidents. Lorsqu’on 1815, le roi de Hollande accorda à son nouveau royaume une constitution qui consacrait la liberté des cultes, les évêques la firent rejeter, parce que cette liberté est contraire « à l’esprit et aux maximes de l’Église catholique. » Quand, en 1830, la Belgique se donna une constitution proclamant les libertés modernes, Grégoire XVI la condamna, pour cette raison, dans une encyclique célèbre et souvent citée. Dans le concordat conclu par Pie IX avec l’Espagne en 1851, un article porte : « La religion catholique sera maintenue comme religion exclusive du royaume, de telle façon que tout autre culte sera interdit et empêché. » Dans le concordat avec la république de l’Étiuateur de 1862, on lit:

« La religion catholique apostolique et romaine continuera d’être la religion de la république de l'Équateur. En conséquence, la pratique d’aucun culte et d’aucune société condamnés par l’Église ne seront tolérés dans la république. » Quand la liberté des cultes fut proclamée au Mexique, l’encyclique du 15 décembre 1856 vint

L’AVENIR DE LA PAPAUTÉ

dénoncer au monde « cet attentat abominable destiné à corrompre les peuples et à déraciner la sainte religion, « ad populorum mores animosque corrumpendos ac detestabilem teterrimamque indifferentiae pestem propagandam. » Sans doute, dans les pays protestants et dans ceux où les libertés modernes sont entrées dans les moeurs, les catholiques dissimulent ou nient le dogme de l’intolérance; mais, quand ils sont les maîtres, ils l’appliquent. Un de leurs écrivains les plus approuvés à Rome, M. Louis Veuillot, l’a dit cyniquement : « Quand les protestants sont en majorité, nous réclamons la liberté religieuse, parce que c’est leur principe; mais, quand nous sommes en majorité, nous la refusons, parce que tel est notre principe. »

M. de Tocqueville, en parlant de l’influence de la religion aux États-Unis, dit : « Rien dans le christianisme ni même dans le catholicisme n’est absolument contraire à l’esprit des sociétés démocratiques et plusieurs choses y sont très favorables. » Il confond ici bien à tort catholicisme et christianisme. Le christianisme, religion d’origine et d’essence complètement démocratiques, est certainement très favorable au maintien de la démocratie. On l’a vu en Hollande et aux États-Unis fonder et soutenir la république et la liberté. Mais le catholicisme, modèle achevé d’autocratie théocratique, a inspiré le despotisme de Philippe II et de Louis XIV, combattu et perdu la Révolution française et aujourd’hui il est ligué avec l’aristocratie pour rétablir, partout où cela est possible, l’ancien régime.

Un culte qui accorde le privilège inou'i de l’infaillibilité à une créature humaine, qui s’est surchargé de pratiques et de superstitions opposées à l’Évangile, qui est aussi éloigné des enseignements du Christ, que les ténèbres de la lumière, et qui surtout condamne les libertés modernes et particulièrement la liberté de conscience, un tel culte ne peut être la religion des peuples civilisés de l’avenir.

IN TENTIONAL SECOND EXPOSURE

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scènes de la Saint-Barthélemy, la mort de Coligny, le massacre des huguenots. C’est le pape Grégoire XIII qui, dans sa joie d’apprendre le succès de la nuit du 24 août, voulut perpétuer sur les murs de son palais le souvenir de ce crime, dont l’anniversaire arrachait des larmes aux yeux de Voltaire déjà desséchés par l’âge. La résidence du pape est le seul lieu du monde où l’assassinat soit publiquement glorifié, a dit Stendhal dans ses Promenades dans Rome.

Les catholiques sans épithète, les vrais, comme Louis Veuillot, approuvent franchement la Saint-Barthélemy, regrettant seulement que la saignée n’ait pas été plus complète; mais les catholiques libéraux s’efibrcent d’expliquer ces actes odieux en les attribuant aux passions excessives d’une époque troublée.

Ainsi, lord Acton, dans sa réponse aux Expotulations àe M. Gladstone, a soutenu que cette intolérance de l’Église était chose du passé, et le cardinal Manning soutient la même thèse en prétendant notamment que jamais les catholiques n’ont persécuté leurs frères protestants en Irlande. Dans une brochure récente On religions persécutions, M. John Lee a prouvé que, même récemment, les autorités ecclésiastiques en Irlande ont approuvé des mesures de violence pour extirper l’hérésie. On peut répondre à lord Acton que Pie IX, un homme de bien et un saint, obéissant aux dogmes de sa foi, a inscrit partout où il l’a pu, dans les concordats, la proscription des cultes dissidents. Lorsqu’en 1815, le roi de Hollande accorda à son nouveau royaume une constitution qui consacrait la liberté des cultes, les évêques la firent rejeter, parce que cette liberté est contraire « à l’esprit et aux maximes de l’Église catholique. » Quand, en 1830, la Belgique se donna une constitution proclamant les libertés modernes, Grégoire XVI la condamna, pour cette raison, dans une encyclique célèbre et souvent citée. Dans le concordat conclu par Pie IX avec l’Espagne en 1851, un article porte : « La religion catholique sera maintenue comme religion exclusive du royaume, de telle façon que tout autre culte sera interdit et empêché. » Dans le concordat avec la république de l’Ériuateur de 1862, on lit : « La religion catholique apostolique et romaine continuera d’être la religion de la république de l'Équateur. En conséquence, la pratique d'aucun culte et d’aucune société condamnés par l’Église ne seront tolérés dans la république. » Quand la liberté des cultes fut proclamée au Mexique, l’encyclique du 15 décembre 1856 vint

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dénoncer au monde « cet attentat abominable destiné à corrompre les peuples et à déraciner la sainte religion, « ad populorum mores animosque corrumpendos ac detestabilem teterrimamque indifferentiae pestem propagandam. » Sans doute, dans les pays protestants et dans ceux où les libertés modernes sont entrées dans les mœurs, les catholiques dissimulent ou nient le dogme de l'intolérance; mais, quand ils sont les maîtres, ils l’appliquent. Un de leurs écrivains les plus approuvés à Rome, M. Louis Veuillot, l’a dit cyniquement : « Quand les protestants sont en majorité, nous réclamons la liberté religieuse, parce que c’est leur principe ; mais, quand nous sommes en majorité, nous la refusons, parce que tel est notre principe. »

M. de Tocqueville, en parlant de l’influence de la religion aux États-Unis, dit : « Rien dans le christianisme ni même dans le catholicisme n’est absolument contraire à l’esprit des sociétés démocratiques et plusieurs choses y sont très favorables. » Il confond ici bien à tort catholicisme et christianisme. Le christianisme, religion d'origine et d’essence complètement démocratiques, est cerhiinement très favorable au maintien de la démocratie. On l’a vu en Hollande et aux États-Unis fonder et soutenir la république et la liberté. Mais le catholicisme, modèle achevé d’autocratie théocratique, a inspiré le despotisme de Philippe II et de Louis XIV, combattu et perdu la Révolution française et aujourd’hui il est ligué avec l’aristocratie pour rétablir, partout où cela est possible, l’ancien régime.

Un culte qui accorde le privilège inouï de l’infaillibilité à une créature humaine, qui s’est surchargé de pratiques et de superstitions opposées à l’Évangile, qui est aussi éloigné des enseignements du Christ, que les ténèbres de la lumière, et qui surtout condamne les libertés modernes et particulièrement la liberté de conscience, un tel culte ne peut être la religion des peuples civilisés de l’avenir.

LE CONGRÈS DES CHEMINS DE FER. 307

LE CONGRÈS DES CHEMINS DE FER

{Revue de Belgique de Bruxelles, 15 juillet 1890).

! < J’ai été admis à prendre part, l’an dernier, en septembre 1889,

au congrès des chemins de fer qui se réunissait au Palais de 1 Indu^ trie à Paris, et j’en ai rapporté une impression profonde. Je m’étais trouvé là au sein d’une assemblée bien plus imposante qu’aucun j des parlements où j’avais été précédemment introduit ; car elle était

composée de 237 personnes — ou plutôt personnalités repré- ^ sentant 207 administrations de chemins de fer d’États ou de compa-

gnies, dont quelques-unes, par exemple le P.-L.-M., cesl-à-dire le ; Paris-Lyon- Méditerranée, ont un revenu plus considérable que celui

î de beaucoup de pays, notamment que celui de la Belgique. Je me

I sentais fier de rencontrer ces ingénieurs, ces directeurs venus de

‘ , tous les Étals de notre continent — sauf de l’Allemagne — et même

J de l’Amérique, les vrais souverains de noti e temps, gouvernant un

; réseau de 168,000 kilomètres de voie et commandant à une innom-

] brable armée de locomotives et de wagons.

' Je saluais en eux les conducteurs de cet admirable engin, le plus

puissant instrument de transformation sociale que 1 on puisse imaginer dans le domaine matériel. Je me rappelais ce mot du poète qui, voyant passer le char enflammé, le cheval de fer, comme 1 appellent les campagnards dans leur langage imagé, disait :

; Inclinons-nous, c’est le progrès qui passe,

La locomotive est la condition de la division du travail et de la ' grande industrie moderne, car celle-ci, d’abord, fait venir de toutes

parts les matières premières et, ensuite, expédie au loin les produits

fabriqués, ce qui serait impossible sans les transports à bon marché. Donc, ce merveilleux assemblage d’activités coordonnées et d’engrenages compliqués, qui constitue aujourd’hui la production de la richesse, a pour base le chemin de fer. En voulez-vous une preuve évidente.^ L’Espagne possédait à la fois des minerais très riches et du combustible abondant, c’est-à-dire tous les éléments nécessaires au développement de la métallurgie, mais, faute de voies de communication, il n’était pas possible d’en tirer parti. La locomotive apparaît, et aussitôt mines et charbonnages sont mis en exploitation. Sans elle, également, les puissants dépôts de minerai de fer du Luxembourg et de la Lorraine eussent été comme n’existant pas.

La locomotive met toutes les nations en contact fréquent et intime; elle efface les préjugés et les antipathies qui divisent les races; elle leur apprend à se connaître, à s’estimer; elle leur révèle cette grande vérité, que partout les hommes sont les mêmes, animés des mêmes passions, des mêmes désirs, partout composés de bien et de mal et partout frères, par conséquent; elle prépare ainsi la voie à la réalisation de cette grande idée, de cette magnifique utopie, dira-t-on : la fraternité des peuples, la constitution des États-Unis d’Europe, d’abord, du monde entier, ensuite.

Sans les détestables entraves qu’un protectionnisme aveugle impose au commerce international, bientôt l’univers ne formerait plus qu’un seul atelier, où chaque pays appliquerait ses capitaux et son travail aux branches de la production où l’appellent plus spécialement ses aptitudes et les avantages de son sol et de son climat, et ainsi, chacun faisant ce qu’il sait le mieux faire, The right man in the right place, toutes choses seraient produites dans les meilleures conditions et chacun obtiendrait ce qu’il désire, par l’échange, au meilleur marché possible.

Alors, la locomotive ferait voir combien est vrai le principe que les économistes français du xviii® siècle, les physiocrates, ont eu la gloire de proclamer : Les intérêts des peuples ne sont pas opposés, mais solidaires. Si je ruine un pays voisin, je m’enlève un débouché où j’exportais une partie de ce que je produis, et un marché où j’obtiens une partie de ce que je consomme. Je ne puis tuer l’un de ses habitants sans me priver d’un client.

C’est la locomotive qui ouvre aujourd’hui à la civilisation l’intérieur des continents qui, sans elle, resteraient déserts ou habités seulement par des hordes sauvages. Voyez l’Afrique, le grand conli-

LE CONGRÈS DES CHEMINS DE PER

nent noir, comme l’a appelé Stanley; on n'en connaissait que les côtes, parce que ses rivières, descendant en chutes et en rapides du plateau central, n’offraient point de voies accessibles aux voyageurs. Au prix des plus grands dangers et des plus cruelles privations, quelques explorateurs parvenaient, de temps en temps, à y pénétrer, mais il n’était pas possible au commerce de tirer parti de ses richesses naturelles, à cause de la cherté des transports. Notre magnifique empire du Congo n’eût été qu’un nom et une frontière coloriée inscrits sur la carte de la région jadis appelée terra incogniia. Il eût pu être visité, exploré, mais non mis en valeur pour accroître les richesses de l’humanité. Heureusement, bientôt le chemin de fer sera construit, et alors tout changera d’aspect. Des exploitations pourront être créées, les riches denrées des tropiques cultivées à bas prix, puis transportées à la côte. Les blancs viendront diriger le travail fécond et libre des noirs. Le cannibalisme, l’esclavage, les horreurs de la traite, disparaîtront comme par enchantement. La locomotive est le grand civilisateur.

Les Anglais, les Allemands, les Français s’efforceront, à leur tour, d’établir des voies ferrées dans leurs nouveaux territoires, afin de s’en assurer la possession et d’en exploiter les richesses.

Sans le chemin de fer, le Far-West américain, si éloigné des côtes, serait toujours resté la prairie illimitée, parcourue par les bisons et par les Indiens vivant uniquement de la chasse.

La Russie possède en Sibérie tout un monde riche en minerais, en terres fertiles, en gras pâturages, en lacs poissonneux, en rivières navigables; mais, quelle force, quelle richesse en tire-t-elle? Aucune; et il en sera de même tant que n’aura pas été achevée celte grande ligne déjà dessinée qui doit réunir Saint-Pétersbourg et Moscou aux bouches de l’Amour et qui fera déboucher, en réalité, la puissance russe sur les côtes du Pacifique. On peut se figurer la transformation qui en résultera, en constatant celle qui s’est accomplie dans l’Asie centrale depuis l’ouverture du chemin de fer transcaspien. Le Turkestan était jadis l’un des pays les plus inhospitaliers du globe. Vambery nous a raconté les cruautés qui s’y exerçaient chaque jour. Rien de plus affreux, sauf le Dahomey. En peu de temps, comme par la baguette d’un magicien, tout est changé: la paix règne, les maraudeurs s’appliquent à l’élève du bétail ; les terres abandonnées, faute de sécurité, sont remises en culture ; on s’enrichit par le travail et non plus par le pillage et les razzias.

LE CONGRÈS DES CHEMINS DE FER

Samarkande est en voie de reconquérir son ancienne splendeur et de redevenir la perle de l’Orient.

Allez au Brésil ou dans la République Argentine, et voyez les chemins de fer qu’on lance de tous côtés, dans les Pampas et même à travers la Cordillère, apportant partout, jusque dans les déserts du Grand Chaco, la population, le travail, la richesse.

Quand on songe à cette prodigieuse transformation dont le monde entier est le théâtre et dont les chiffres de la statistique, quelque stupéfiants* qu’ils soient, ne peuvent donner une idée, on demeure

• D’après les calculs les plus récents, on arrive, pour le 30 juin 1890, aux chiffres approximatifs suivants :

Longueur des lignes ferrées du globe Capital engagé . . .

Locomotives . . .

Voitures de voyageurs.

Wagons de marchandises Voyageurs transportés.

Tonnes de marchandises

kilomètres.

marks.

nombre.

L’accroissement ne se ralentit pas : de 1884 à 1890, le réseau du monde s’est accru de 30 p. c. et celui de l’Europe seule de 18 p. c.

Les recettes réalisées s’élevaient déjà en 1883 à 12 milliards de francs, dont 6 1/2 milliards pour l’Europe et 4 1/2 milliards pour les États-Unis.

Chemins de fer de VÉûat belge en 1880.

Voyageurs 59,957,190

Bagages 248,701 quintaux.

Petites marchandises 338,217,335 kilogr.

Grosses marchandises 20,695,842 tonnes.

Chemins de fer concédés en 1888.

Voyageurs 15,476,664

Bacaees. . i transports taxés au minimum

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