L’AFRIQUE EN
deux parties. Au Portugal fut attribuée la rive sud du Congo jusqu’à son confluent avec la petite rivière Uango au delà de Nokki et le
territoire de Cabinda, sur l’Océan, formant enclave dans le territoire français.
L Association internationale du Congo (car tel était encore alors son litre) obtenait accès à la mer par une bande de terrain qui s étendait depuis Manyanga jusqu’à l’Océan, au nord de Banana, comprenant, outre ce port, celui de Borna et l’importante station de Vivi. Ces traités donnaient au domaine de l’Association une étendue de 2,400,000 kilomètres carrés, soit quatre-vingts fois celle de la Belgique, avec plus de 12,000 kilomètres de voie navigable. Les limites étaient : à l’ouest, le Kouango, le plus puissant affluent du Congo; au sud, les sources du Zambèze; à l’est, les lacs Bangueolo, Moero, Tanpnika, et une ligne passant par le lac Albert-Édouard jusqu à la rivière Ouellé; vers le nord, une ligne suivant le quatrième degré de latitude jusqu’à la rencontre de la rivière Oubangi, frontière française. Le tout formant la onzième partie de l’Afrique entière. ^
V Association ne se transforma définitivement en État, à partir du mois d août 188S, que lorsque le roi Léopold, après que le Parlement belge l’y eut autorisé, eut notifié aux différentes puissances qu’il prenait le titre de « souverain de l’État indépendant du Congo », dont 1 union avec la Belgique était exclusivement personnelle. Le Congo n’est donc pas une colonie belge. Toutefois, les Chambres belges ont récemment accordé un concours précieux à l’œuvre du Roi, d’abord en prenant (26 juillet 1889) pour 10 millions d’actions du chemin de fer qui doit relier le port maritime de Matadi au port fluvial de Léopoldville, sur le Stanley-Pool, et ensuite en accordant à l’État indépendant un emprunt de 25 millions (4 août 1890). Le Roi, par un testament communiqué aux Chambres, a légué ses possessions africaines à la Belgique et l’a autorisée à les acquérir au bout de dix années.
L’histoire des colonies n’offre pas d’exemple d’un développement aussi rapide que celui de l’œuvre du roi Léopold. Grâce aux stations établies le long du fleuve, l’ordre et la sécurité régnent jusqu’aux Stanley-Falls ; 27 steamers, dont 14 appartiennent à l’État et 6 à la Compagnie belge du haut Congo, parcourent les eaux du grand
fleuve et de ses affluents; des missions protestantes et catholiques se sont établies sous la protection du drapeau à l’étoile d’or; dans
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le bas du fleuve, le régime administratif et judiciaire est parfaitement organisé; la valeur des exportations : ivoire, caoutchouc, huile de palme, copal, sésame, s’est élevée en 1889 à près de 9 millions de francs, et les dépenses de à l’État 3 millions de francs. Mais le mouvement commercial ne peut manquer de prendre un essor extraordinaire à partir du moment où le chemin de fer Matadi-Léopoldville sera terminé. Actuellement, les marchandises sont amenées du haut Congo au port d’embarquement à dos d’homme, et, par conséquent, grevées de frais si élevés que les denrées coloniales ne peuvent arriver sur le marché européen à un prix rémunérateur. Avec la voie ferrée, tout changera : le centre de l’Afrique s’ouvrira au commerce, car le Congo sera alors le seul fleuve du continent noir qui y donnera accès, les autres rivières étant toutes barrées par des rapides et des chutes. Sur le plateau central, à partir du Stanley- Pool, le blanc peut vivre et diriger les plantations, mieux qu’aux Indes anglaises ou hollandaises, et l’indigène se prête volontiers au travail agricole. L’œuvre du roi Léopold, dont le congrès de Washington a le premier reconnu l’existence internationale, est appelée ainsi à un grand avenir.
Il n’est pas moins intéressant de voir comment les États civilisés sont arrivés à sanctionner en Afrique les principes humanitaires dont ils s’éloignent de plus en plus en Europe, à savoir le libre échange, le traitement égal de toutes les nationalités, la neutralité, la paix perpétuelle et l’arbitrage. L’entreprise du roi Léopold avait attiré l’attention générale sur l’Afrique, et la France, le Portugal, l’Angleterre, l’Italie et l’Allemagne désiraient y étendre les limites de leurs possessions ou bien en acquérir.
Des conflits d’intérêts et d’ambitions rivales semblaient inévitables. C’est pour les prévenir que la France et l’Allemagne se résolurent à proposer la réunion à Berlin d’une conférence où seraient représentées toutes les puissances qui, de loin ou de près, étaient intéressées dans les affaires africaines. Cette conférence, où, comme nous l’avons vu, les droits de l'Association internationale furent reconnus, n’eut pas pour but de délimiter les possessions des différents États, mais seulement d’assurer le développement pacifique des entreprises d’occupation ou de colonisation dans l’Afrique
équatoriale. M’étant occupé dans la presse d’une façon suivie, dès 1876, de l’œuvre africaine belge, j’avais montré en 1883 {Contenir porary Review, The Congo neutralised et Revue de Droit international, I, XV, p, 254) qu’il fallait neutraliser le Congo et créer, en même temps, une commission internationale comme celle du Danube, composée des représentants de tous les États intéressés, laquelle veillerait à l’entretien de la navigabilité du fleuve, des balises, des phares et au respect des traités. L’éminent président de la Croix Rouge, M. Gustave Moynier, complétant ce programme, réclama la libre navigation, le libre parcours, le libre-échange, la suppression énergique de la traite et la limitation de la vente des spiritueux.
Malgré l’opposition des intérêts en présence, les délibérations et les résolutions de la conférence de Berlin furent inspirées par le sentiment de la solidarité et de la fraternité des peuples. Rien ne marque mieux le progrès accompli dans le domaine du droit international et de la civilisation.
La zone où s’appliquent les résolutions de la conférence de Berlin, comprend, du côté de l’Océan Atlantique, tout le bassin du Congo et, du côté de l’Océan Indien, la région qui s’étend jusqu’aux grands lacs, entre le cinquième degré de latitude nord et l’embouchure du Zambèze. Dans toute cette zone, la liberté commerciale est absolue.
Tous les navires, sans distinction de nationalité, même ceux des États qui n’ont pas pris part à la conférence, ont libre accès dans tous les ports et dans toutes les rivières. Les marchandises importées, soit par mer, soit par terre, sont aifranchies de tout droit d’entrée ou de transit, sauf des taxes minimes perçues, le cas échéant, comme une équitable compensation des dépenses faites dans l’intérêt de la navigation et qui sont supportées par tous également. Tout traitement différentiel à l’égard des navires ou des marchandises est interdit.
Aucun monopole ou privilège ne sera concédé et les étrangers jouiront des mêmes droits civils que les nationaux. La liberté de conscience ou de culte est garantie à tous et les missionnaires, les savants, les explorateurs, seront l’objet d’une protection spéciale. La traite des esclaves est interdite, et chacune des puissances s’engage à employer tous les moyens en son pouvoir pour y mettre fin et pour punir ceux qui se livreront à ce trafic.
Les territoires compris dans la zone de la liberté commerciale
peuvent se déclarer neutres. En cas de guerre entre les signataires de la convention, les hostilités ne seront pas poursmvies sur ces territoires, qui seront considérés comme appartenant à un État non belligérant. En cas de différend, les États signataires s engagent, avant d’en appeler aux armes, à recourir à la médiation d une ou de plusieurs puissances amies et, pour le même cas, le recours à
l’arbitrage est prévu.
11 est institué une commission internationale du Congo, composée de délégués de tous les États intervenants, chacun d’eux ne disposant que d’une voix. Cette commission est chargée de veiller spécialement k tout ce qui concerne la navigation sur le fleuve; les gouvernements intéressés, en cas de difficultés relatives à 1 application des principes de la convention, pourront faire appel à ses bons offices. Les principes ayant trait à la liberté commerciale, à la liberté de la navigation même en temps de guerre, au traitement égal des étrangers et des nationaux, seront aussi appliqués dans le
bassin du Niger. . • j • •
La convention prévoyait aussi les cas, qui allaient devenir si
fréquents, où les États européens prendraient possession de nouveaux territoires en Afrique. Pour rendre leurs occupations nouvelles valables au point de vue du droit international, les puissances s’engageaient à donner communication de leur prise de possession aux autres États, afin de les mettre à même de faire valoir leurs réclamations, s’il y avait lieu.
Tout ami de l’humanité devra reconnaître que ces dispositions sont admirables. Pourquoi faut-il que leur application soit réservée
à la zone équatoriale du continent noir ?
Les délégués des puissances signataires de la convention de Berlin se sont réunis l’an dernier (1890) à Bruxelles, afin de prender des mesures plus énergiques dans le but de supprimer définitivement la traite et, par suite, les incendies des villages, les massacres des populations, la dévastation de districts entiers, et toutes les abominations qui accompagnent l’odieux trafic. Plus d une difficulté surgit au sein de la conférence, notamment en ce qui concerne le droit de visite sur mer, que la France se refusait à admettre; néanmoins, les sentiments d’humanité 1 ont emporté et, moyennant des concessions réciproques, on est parvenu à se mettre d accord.
Toutes les puissances s’engagent à poursuivre la répression de la traite. A cet effet, une surveillance rigoureuse sera établie sur la
côte et sur les ports d’embarquement. Les navires ordinairement employés au transport des esclaves (dhows) pourront être arrêtés et conduits au port voisin pour être rais en jugement, quel que soit le drapeau qu’ils arborent. Pour arrêter la traite à sa source, la conférence recommande la création à l’intérieur de stations fortement occupées, l’organisation de colonnes mobiles, la construction de routes, de voies ferrées et de télégraphes, l’installation de bateaux à vapeur, la restriction de l’importation des armes perfectionnées et des munitions dans les territoires où s’exerce la traite. Même les États musulmans qui maintiennent encore l’esclavage domestique, se sont engagés à interdire l’importation et le transit des esclaves africains. La conférence s’est enfin décidée à adopter certaines mesures destinées à diminuer l’importation des boissons distillées. Celle-ci est interdite dans les territoires où l’usage n’en existe pas encore, et ailleurs elle est soumise à un droit d’entrée de 15 francs par hectolitre, qui pourra être porté à 25 francs après trois ans. Cette réglementation est évidemment insuffisante. Il est odieux de permettre aux distillateurs européens de venir empoisonner et abrutir les indigènes sous prétexte de respecter la liberté du commerce. L’importation de « l’eau de feu » devrait être absolument interdite ou frappée d’une taxe prohibitive. A Berlin, la conférence n’avait pas osé toucher à Sa Majesté diabolique l’Alcool ; à Bruxelles, elle lui a porté un premier coup; espérons qu’à sa prochaine réunion, elle lui donnera le coup de mort.
La façon dont les États européens se sont partagé l’Afrique, n’est pas moins digne d’attention que les actes précédents. Comme le disait M. Dudley Field au récent congrès de la paix, jadis on se serait disputé ces possessions à coups de canon et le sang aurait coulé à flots sur terre et sur mer. Aujourd’hui, tout s’est réglé à l’amiable, non, il est vrai, sans quelques froissements et quelques récriminations, mais sans mettre un moment la paix en danger. Les diplomates ont remplacé les amiraux, et la plume, l’épée.
Quelques nouveaux principes de droit international ont présidé à ces arrangements, entre autres ceux du « protectorat », de la « zone d’influence » et de V Hinterland. Protectorat signifie qu’un État prend possession d’une province d’un auti-e État, l’administre à sa
guise et se l’annexe en réalité, tout en respectant nominalement les droits du suzerain. P rotéger, en ce cas, est synonyme de dépouiller. C’est ainsi qu’ont procédé les Français en Tunisie et les Anglais à Zanzibar. La « zone d’influence » est la concession faite à un État par les autres États d’un territoire sur lequel aucun d’eux n’a l’apparence d’un droit. La théorie de V Hinterland est d’origine allemande. D’après celle-ci, quand un État occupe les côtes d’une certaine région, il a le droit d’y annexer le territoire qui s’étend en arrière de ce littoral, sur une profondeur indéterminée qu’il fixe à sa fantaisie, jusqu’au point où il rencontrera V Hinterland d’une autre puissance. Ces principes devaient nécessairement amener des conflits, car, comme rien n’empêchait un État de se tailler sur la carte une « zone d’influence » ou un Hinterland au gré de ses convoitises, il ne pouvait manquer de se heurter contre les prétentions d’un autre État agissant exactement comme lui. Si ces conflits ont été évités, c’est grâce à cet esprit de conciliation, à cet amour de la paix qui a inspiré les divers traités que nous avons à résumer.
Le premier en date de ces arrangements (mai 1885) intervint entre l’Allemagne et l’Angleterre. Il délimite la sphère d’action des deux puissances dans le golfe de Guinée. Depuis longtemps, grâce aux entreprises de ses explorateurs et de ses commerçants, l’Angleterre occupait une position prépondérante sur le bas Niger et sur le Benué, et le port d’accès de Lagos était devenu une ville très importante. Plus vers l’est, des missions anglaises avaient fondé la station de Victoria dans le pays montagneux des Camerouns. Mais, d’autre part, des maisons de Hambourg y avaient établi des comptoirs. Au mois de mai 1884, le cabinet de Londres donnait l’ordre au consul Hewett de planter le drapeau anglais dans cette région et d’en annoncer l’annexion à la couronne britannique. Mais l’explorateur si connu Nachligal proclamait la souveraineté de l’Allemagne sur le pays de Togo, à l’ouest du Niger, le 5 juillet, et le 14 juillet, sur le territoire des Camerouns. Le consul anglais, arrivé cinq jours après les Allemands, ne put que déposer une protestation, en invoquant des droits antérieurs. En octobre de la même année, M. de Bismarck notifia l’établissement du protectorat de l’Allemagne sur tout le littoral sud-ouest de l’Afrique, depuis le fleuve Orange jusqu’au cap Frio, à l’exception de Walftsh-Bay, occupé par l’Angleterre.
L’Allemagne empiétait évidemment, et d’une façon un peu brutale, sur le terrain qui semblait réservé à l’Angleterre. Mais
fallait-il se brouiller pour quelques lambeaux du continent noir ? Les Anglais ont pensé que l’amitié du grand empire militaire valait bien quelques sacrifices.
Après d’assez longs pourparlers, on arriva à un accord qui prit la forme, non d’un traité, mais d’un simple échange de lettres. Chacune des deux puissances s’engagea « à ne pas acquérir de territoire », à ne pas accepter de protectorats et à ne pas entraver l’extension de l’influence de l’autre puissance dans la région réservée à celle-ci ». Telle est désormais la formule employée pour ce genre d’arrangements.
L’Allemagne débutait dans la carrière coloniale par un coup de maître. Elle acquérait d’un trait de plume trois colonies : l’une, le i pays de Togo, bande étroite mais qui permettait l’accès du haut
* Niger, les Camerouns avec {'Hinterland jusqu’au lac Tchad, au
I centre de l’Afrique, et enfin le pays des Naraaquais et des Damaras,
'■ entre les fleuves Counène au nord et Orange au sud, soit 10 degrés
' de littoral avec {'Hinterland jusqu’aux approches du lac Ngani.
Ces succès, si facilement obtenus, ne firent qu’aiguiser l’appétit colonial de l’Allemagne. Au mois de septembre 1884, des explo- ’ rateurs, dirigés par le R. Peters, s’avancèrent dans l’intérieur de
l’Afrique orientale, vers le lac Tanganika, et conclurent, avec les ' chefs locaux, des traités en vertu desquels ils prirent idéalement
possession d’environ 150,000 kilomètres carrés dont ils firent homü mage au gouvernement de l’empire d’Allemagne, et celui-ci pro-
: clama sur ces territoires son protectorat et sa souveraineté. Peu de
i' temps après, il étendit ce protectorat sur le sultanat de Vitou et
S; la côte des Somalis. Cette brusque et audacieuse entreprise éveilla
les susceptibilités du sultan de Zanzibar, qui revendiquait tout {'Hinterland jusqu’au lac Tanganika, et celles de l’Angleterre, qui avait déjà une situation prépondérante à Zanzibar et qui projetait d’acquérir une zone d’influence sur le lac Victoria-Nyanza et de le relier à la côte par un chemin de fer. Mais ici encore, en présence de l’attitude très ferme de l’Allemagne, le cabinet anglais crut devoir céder.
Deux arrangements sont intervenus entre les deux puissances, l’un en date du 1®' novembre 1886, l’autre, tout récent, du 1®’' juillet 1890. Il en résulta la situation suivante : A l’Allemagne est dévolu, dans l’Afrique orientale, un vaste territoire, limité : au sud, par les possessions portugaises, c’est-à-dire par la rivière Rovuraa ; à
l’ouest, par le lac Tanganika et la frontière de l’État du Congo ; et, au nord, par une ligne partant de la rivière Umba, englobant le massif du Kilimandjaro et atteignant le lac Victoria-Nyanza vers le premier degré de latitude sud. La zone du littoral et les ports d’abord réservés au sultan de Zanzibar, viennent d’être acquis par le gouvernement allemand pour 9 millions de marks. Dans l’Afrique orientale, l’Allemagne obtient une bande longue et étroite qui lui permet de déboucher sur le haut Zambèze. Cet arrangement, qui coupe ce que l’on a appelé « la ceinture de la Guêpe » , enleva à l’Angleterre le moyen de relier, comme elle l’espérait, ses possessions sur le haut Nil avec celles de la région australe au sud et au nord du Zambèze.^ Elle n’obtenait en échange que le protectorat de Zanzibar et la possibilité d’étendre sa zone d’influence au nord du Nyanza et de la rivière Umba, dans la direction de l’Égypte et de l’Abyssinie.
En abandonnant Khartoum d’abord, et puis Gordon, le gouvernement anglais avait commis un crime de lèse-civilisation. Pour maintenir et défendre la souveraineté de l’Égypte, qui s’étendait le long du Nil, depuis son embouchure jusqu’à la province de Wadelaï sur le lac Albert, il ne lui aurait pas fallu la moitié autant d’efforts et d’argent que lui en a coûté la malheureuse et trop tardive expédition entreprise pour délivrer Gordon. Déjà précédemment, le célèbre explorateur Cameron avait montré comment, en établissant une communication télégraphique entre la dernière station égyptienne sur l’Albert-Nyanza et le Cap, elle pouvait étendre, sans grande difficulté, ainsi que je l’ai montré dans un article publié en décembre 1882 {Fortnightly Review), sa zone d’influence du nord au sud du continent africain et y faire pénétrer ainsi les influences civilisatrices *. La compétition de l’Allemagne et les sacrifices qu’il faudra faire un jour pour regagner le terrain perdu, eussent été épargnés.
Les actes d’occupation accomplis par l’Allemagne dans la baie de Biafra et dans le golfe de Guinée créaient des points de contact avec le territoire français. En septembre 1884, le prince de Bismarck prit l’initiative d’un arrangement en des termes si gracieux qu’il convient de les citer : « Si, disait-il, parmi nos prises de possession, il s’en
‘ La faute commise paraît aujourdhui si évidente, qu’au moment où j’écris ces lignes, on parle d’une expédition qu’entreprendrait l’armée égyptienne anglaise pour reconquérir Khartoum et, par conséquent, tout le Soudan. On y viendra tôt ou tard.
. trouvait qui ne pussent s’accorder avec les droits et la politique de la France, nous n’avons pas l’intention de les maintenir. » Et, en effet, bientôt (24 décembre 188S), on arriva sans nulle difficulté à tracer la ligne de démarcation entre les territoires des deux pays, tant pour le pays de Togo que pour celui des Camerouns.
Entre la France et l’Angleterre, différentes questions restaient en suspens relatives à Madagascar, à Zanzibar, au bassin du Niger et au littoral du golfe d’Âden. Elles ont été réglées aussi sans peine par trois accords successifs conclus le 17 décembre 1885, en juin 1889 et, récemment, le 5 août 1890. L’Angleterre reconnaît le protectorat de la France sur Madagascar, et réciproquement la France, celui de l’Angleterre sur Zanzibar. Dans le golfe d’Aden, la France obtient la rive septentrionale de la baie de Tandjourah avec V Hinterland \ l’Angleterre, la rive méridionale avec les ports de Zeilah, Boulbar et Berbera sur la côte, et éventuellement aussi \' Hinterland.
Dans l’Afrique du Nord-Ouest, la zone d’influence de la France s’étendra sur tout le Sahara, depuis l’Algérie et la Tunisie jusqu’à une ligne qui va de Say, sur le haut Niger, jusqu’à Barrua, sur le lac Tchad. A l’Angleterre est reconnu le bassin du Niger et du Benué, au-dessous de cette ligne, jusqu’à la côte, en y comprenant le sultanat de Sokoto.
Les possessions françaises prennent ainsi sur la carte une dimension énorme : elles comprennent un territoire qui va sans interruption depuis la Méditerranée jusqu’à l’Océan Atlantique au Sénégal et jusqu’au golfe de Guinée, par une bande qui longe le pays de Togo, acquis à l’Allemagne, et, en outre, le Congo français et la magnifique île de Madagascar convoitée depuis Louis XIV.
Restait le Portugal, avec qui il fallait bien s’arranger aussi, car ses colonies, remontant aux premières découvertes, touchaient de toutes parts aux possessions que les grandes puissances venaient si libéralement de s’adjuger. Différents règlements intervinrent : d’abord entre le Portugal et l’État du Congo (14 février 1885), attribuant à celui-ci les limites que nous avons indiquées; ensuite avec la France (12 mai 1886), pour fixer les limites de l’enclave de Cabinda dans le Congo français et celles de Bissa au Sénégal; quelques mois plus tard (30 décembre 1886), avec l’Allemagne, qui obtint pour limite de ses possessions sur l'Océan Atlantique les fleuves Counène, Koubango et une ligne aboutissant aux rapides deCalima sur le Zambèze, et du côté de l’Océan Indien, le fleuve Rovuma. Avec l’Angleterre,
des difficultés autrement grandes se présentaient. D’une part, le Portugal revendiquait, en vertu de droits anciens, une zone traversant toute l’Afrique, depuis Angola jusqu’à Mozambique, Quilimane et Sofala, c’est-à-dire tout le Zambèze; d’autre part, l’Angleterre voulait à tout prix rattacher par un territoire continu le pays des Matabélès, et par conséquent toutes ses possessions australes, à celles qu’elle revendiquait au nord du Zambèze vers le Tanganika et dans le massif montagneux du Chiré et de Blantyre.
Les prétentions rivales étaient absolument opposées et on ne pouvait les concilier, comme dans les autres règlements, en se concédant réciproquement quelques centaines de milles carrés de terra incognita.
Cependant, un accord fut conclu le 20 août dernier (1890) : il attribuait à l’Angleterre ce qu’elle réclamait, c’est-à-dire la région au nord du Zambèze, bornée à l’ouest par ce fleuve, à partir du point où il se dirige du sud au nord et à l’est par le lac Nyassa, en y comprenant le pays de Blantyre, où existent d’importantes missions anglaises, et au nord par le territoire de l’Allemagne et de l’État du Congo. Cette convention a rencontré, on le sait, une formidable opposition en Portugal, et jusqu’à ce jour il ne s’est pas trouvé un ministère qui osât en recommander l’adoption.
Le cabinet Abreu, qui vient de se former, d’accord avec le Roi, est décidé, dit-on, à ne pas y souscrire.
Il en est résulté une crise politique si intense qu’elle menace, prétend-on, d’emporter la royauté. En attendant, l’Angleterre agit, et, en ce moment, même les journaux annoncent que les canonières anglaises remontent le Zambèze pour prendre possession du territoire contesté.
Un autre différend a surgi récemment entre l’Italie et l’Angleterre. Les Italiens, eux aussi, ont voulu avoir leur part du gâteau africain, et, encouragés, affirme-t-on, par le gouvernement anglais, ils ont fondé sur une partie du littoral de la mer Rouge naguère supposée appartenir à l’Égypte, entre le 18® degré de latitude nord et le détroit de Bab-el-Mandeb, une colonie qui a pour point central Massaouah, et dont l’Italie désire étendre les limites vers l’intérieur, attendu que, sur les côtes, elle rencontre au nord les Égyptiens et les Anglais à Souakim, et au sud les Français à Obok. Comme des espaces non occupés la séparent encore de ses deux voisins, aucun règlement de frontière n’a paru nécessaire jusqu’à présent. Cependant, l’automne
dernier (1890), des négociations se sont ouvertes entre le cabinet de Londres et le cabinet de Rome relativement aux bornes de la zone d’influence de l’Italie, mais on sait qu’elles ont été suspendues, parce que les deux puissances ne pouvaient s’accorder sur la possession de Kassala, actuellement aux mains des mahdistes.
Kassala nous est indispensable, disent les Italiens, car, par là, nous débouchons sur l’Albara, affluent du Nil, et c’est ainsi seulement que nous pouvons attirer sur Massaouah un large courant commercial.
Nous 1 admettons volontiers, répond l’Angleterre, mais nous sommes les gardiens du domaine de l’Égypte, et nous ne pouvons aliéner une place importante qu’elle a perdue momentanément, mais qu’elle reprendra un jour. — La vérité est que Kassala commande Khartoum, et Khartoum commande à la fois l’Égypte et cette vaste région qui s’étend entre le lac Tchad, le lac Victoria et le Nil. Évidemment, les Anglais comptent, par le lac Victoria ou par le Nil, arriver au Soudan et au Darfour; or ils n’ont nulle envie d’y rencontrer les Italiens.
Pour terminer cette rapide esquisse, il faut mentionner que l’Espagne a proclamé sa souveraineté sur la côte du Sahara, du cap Bojador au cap Blanc, et sur le territoire de la baie de Corisco, au sud du golfe de Guinée.
Maintenant, comparez une carte de l’Afrique d’il y a dix ans avec la carte actuelle : quel prodigieux changement! L’histoire du genre humain ne présente rien de pareil. Récemment encore, sauf en Algérie, au nord, et dans la colonie du Gap, au sud, les puissances européennes, même la France au Sénégal, et le Portugal dans 1 Angola et au Mozambique, ne possédaient que quelques postes isolés sur les côtes. Aujourd’hui, tout le vaste continent africain, sauf la partie centrale autour du lac Tchad, a été découpé et réparti, et six États s’y sont taillé d’immenses dépendances.
Quelque étranges qu’aient été les procédés de ces partages et de ces délimitations, tout ami de l’humanité s’en réjouira.
D abord, dans la zone centrale sont proclamés les principes les plus admirables : la liberté du commerce et des cultes, le traitement égal de tous, la paix basée sur la neutralité. Même les territoires où chaque État poursuivra ses intérêts particuliers, deviendront des centres de civilisation et de progrès. Il en résultera aussi un bienfait inappréciable : la suppression de la traite qui dévaste le continent
noir et lui enlève chaque année, estime-t-on, un demi-million d êtres humains, égorgés ou succombant de faim et de misère. Non seulement la conférence de Bruxelles (1890) a fait un devoir aux puissances de prendre à cet égard les mesures les plus énergiques, mais, en outre, comme le littoral tout entier est occupé aujourdhui par les Européens, le transport des noirs par mer deviendra presque impossible. Il n’aura plus d’autre issue que le Soudan, dont les moyens de payer sont très limités. La traite disparaîtra donc naturellement, parce qu’elle cessera d’apporter des bénéfices à ceux qui l’exercent. Les États-Unis, qui ont aboli l’esclavage au prix des sacrifices les plus inouïs, ne peuvent manquer d applaudir à ce résultat. En somme, ce n’est rien moins qu’un continent tout entier qui prend sa place dans le mouvement économique et social de l’humanité, comme s’il venait d’êtie découvert. Nul ne peut prévoir les conséquences de ces grands changements.
i si
The Contemporary Review de Londres, février 1892 et Revue de Belgique de
Bruxelles, 15 mars 1892.)
Après les remarquables el importants articles que la Contemporary Review (*) et la Revue des Deux Mondes ont publiés dernièrement au sujet de la politique de l’Italie, il peut sembler superflu que j’en parle à mon tour. Voici mon excuse : j’appartiens à un pays neutre, placé en dehors de toutes les rivalités et des ambitions des grandes puissances, et qui n’a qu’un seul intérêt en ce qui concerne les questions extérieures, le maintien de la paix, le développement des relations économiques des peuples et le progrès général de l’humanité. De nombreux et précieux liens m’attachent à l’Italie non moins qu’à la France. 11 s’ensuit qu’à défaut d’autre mérite, ce que je vais dire aura peut-être celui d’une complète impartialité.
Dans les deux articles que M. Crispi a écrits dans la Contemporary Review, il a voulu prouver que la politique récente de l’Italie et son entrée dans la triple alliance lui ont été imposées par le fait que la France était en réalité, et depuis toujours, hostile à l’unité italienne et qu’elle n’a jamais reconnu l’occupation de Rome capitale. En ceci, M. Crispi a tort et raison à la fois. En d’autres termes, il faut distinguer, et avec soin, les époques et les courants d’idées.
Il va de soi qu'un événement aussi considérable que la constitution sur les flancs de la France d’un royaume unitaire de premier ordre, qui devait avoir et qui a eu pour conséquence la suppression du pouvoir temporel du chef de l’Église catholique, ne pouvait être apprécié de la même façon par tous les Français et surtout par tous les partis.
* Juin et août l89l«
L’unité de l’Italie, avec Rome comme capitale, devait avoir, a eu et a encore pour ennemis les catholiques pratiquants ou, si 1 on veut, les ultramontains. Nul ne peut s’en étonner. Elle a eu aussi pour adversaires ceux que j’appellerai les politiques, c’est-à-dire tous ceux qui se placent, comme le fait M. Crispi lui-même pour son pays, au point de vue d’une rivalité possible des forces et d’un certain équilibre à maintenir entre les puissances. Il est évident que la France, jouissant d’une unité complète et solidement construite, se trouvait relativement plus forte qu’elle ne l’est aujourd’hui, quand elle avait pour voisine une Allemagne partagée entre vingt États, souvent rivaux et incapables d’une action rapide et combinée, et d’une Italie également divisée en plusieurs principautés différentes. C’est ce que M. Thiers a fait valoir sans relâche dans tous ses discours. Non seulement des conservateurs libéraux comme Thiers, mais des républicains comme Eugène Pelletan, et des socialistes comme Proudhon ont parlé et écrit dans le même sens. Tout en souhaitant de voir l’Italie affranchie du joug de l’étranger, ils désiraient, et dans son intérêt et dans celui de la France, qu’elle se constituât sous la forme d’une fédération et non sous celle d’un État unitaire. Et aujourd’hui, en présence de la situation actuelle et au point de vue français, ne pourraient-ils pas soutenir qu’ils ont vu clair? Donc, on ne peut le nier, l’unité de l’Italie a eu pour adversaires, en France, deux groupes puissants et influents.
Mais, d’autre part, la grande majorité du peuple français était favorable à cette unité. Deux ordres d’idées très répandues amenaient cette manière de voir. En premier lieu, sans aller jusqu’à adopter le fameux mot de Gambetta : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi », le peuple, le paysan en France est anticlérical. C’est un legs de la Révolution française, qui s’explique par l’horreur qu’inspirait tout souvenir de l’ancien régime. La masse des Français a donc applaudi à la chute du pouvoir temporel, et l’idée que la France eût pu prendre les armes pour le rétablir, eût semblé alors monstrueuse , absurde, ridicule. En second lieu, la France se considérait à cette époque comme la patronne de toutes les nationalités opprimées. Elle s’était enflammée du plus noble enthousiasme pour l’indépendance de la Grèce, et plus tard, pour celle de la Hongrie. Elle voulait à tout prix délivrer la Pologne du joug moscovite en passant apparemment sur le corps de l’Allemagne, et au prix d’une guerre avec tous les rois de l’Europe coalisés. Des mouvements populaires, desinsurrec-
lions s étaient faites au cri de: Vive la Pologne! non seulement sous Louis-Philippe, mais même sous la seconde république. Qui, en France, ne s’étail ému, en lisant Le mie prigioni de Silvio 1 Pellico, rOrco de George Sand, ou les vers des poètes peignant les
souffrances de l’Italie esclave, et qui n’avait désiré voir finir la dure I et cruelle domination des Autrichiens dans le pays du Dante et de
Pétrarque?
Ces sentiments favorables à l’Italie, disons plus, à l’unité italienne, ï se sont maintenus en France, même après 1870, malgré la déception
5 éprouvée, quand on ne vit pas arriver le secours d’au delà des Alpes.
I On savait que Victor-Emmanuel avait pleuré de rage et avait même
insulté son cher ministre Sella, quand celui-ci avait démontré au roi galant-homme que l’armée italienne était absolument incapable d’entrer en campagne en temps opportun. On se rappelait le géné- I reux, quoique très inutile effort fait par Garibaldi pour venir en
' 3ide à l’armée de Bourbaki, déjà complètement désorganisée alors.
Comment donc a pu succéder à une amitié si naturelle entre deux nations sœurs, faites pour s’entendre, un sentiment très différent?
La cause occasionnelle a été, non comme le prétend M. Crispi et } beaucoup d’Italiens considérables avec lui, la crainte de voir la
•• ■ France soutenir le Pape et même lui reconquérir ses États, les armes
I à la main, mais bien l’occupation de Tunis par les troupes fran-
I çaises, « forcées d’entrer dans la Régence pour châtier les Krou-
* ‘i mirs »! Ceci est un point important que je tâcherai de prouver plus
j r loin.
[ I I La cause véritable et profonde du dissentiment entre l’Ilalie et la
*; .‘il France vient de plus loin. 11 faut la chercher dans la position prise
fil en Europe par l’Italie, après la constitution de son unité.
L’Italie définitivement affranchie et unifiée a été admise, après
1 ,9 ^870, à prendre sa place au tapis vert où les grandes puissances de
I i l’Europe, Angleterre, France, Allemagne, Russie, Autriche-Hongrie,
^ i [ règlent les affaires extérieures de notre continent. Elle était désor-
mais la sixième « grande puissance ».
i'’ 4 Le plus sage eût été de refuser cet onéreux et périlleux honneur.
;; J Heureux les petits pays sur qui ne retombe pas cette lourde respon-
sabilité! Mais on ne pouvait pas espérer cette extrême sagesse ni de
(3 la part du roi ni de la part du pays.
I Tout en entrant dans l’aréopage des DU majores, l’Italie aurait
: i pu y garder un rôle de réserve complète, c’est-à-dire n’intervenir
dans les résolutions des puissances que pour défendre les droits des populations et les causes humanitaires, en excluant dune façon absolue tout recours aux armes et en disant hautement quelle n entendait consacrer ses resources et son activité qu à ses affaires intérieures. Cette attitude, très semblable à celle qu’adoptent les États-Unis, quand parfois ils prennent part à des congrès ou à des conférences, eût donné à l’Italie la situation qui est, par exemple, celle de l’Espagne. J’ai exposé cette idée à diverses reprises, et il y a longtemps déjà, à des hommes d’État italiens de différents partis. Tous, sans exception, même ce grand parlementaire si prudent, si modéré, si prévoyant, Minghetli, l’ont énergiquement repoussée comme indigne de l’Italie régénérée. Elle était « une grande puissance » ; elle devait en accepter les charges avec l’honneur ; n’être plus qu’une Belgique ou une Suisse, lorsque l’on compte trente millions d’habitants, jamais! Elle se devait à elle-même, à sa dignité, à son passé, de dire son mot dans toutes les affaires internationales, de contribuer à maintenir l’équilibre européen, surtout dans la Méditerranée, et d’empêcher la prépondérance de l’un ou de l’autre de ses voisins de menacer sa propre sécurité. Il lui fallait donc une grande armée, une flotte puissante et même des colonies.
L’Italie était avide d’avoir sa part d’intervention dans les différends les plus délicats; ainsi, avant que les Anglais, sur le refus de la France, se fussent décidés à occuper seuls l’Égypte pour la sauver de l’anarchie, il avait été proposé d’organiser un protectorat à trois : France, Angleterre, Italie. L’échec de cette combinaison, justifiée cependant par les intérêts considérables qu avaient les trois États aux bords du Nil, fut pour l’Italie une déception cruelle dont ne peuvent encore se consoler ceux qui s en souviennent. Elle eût été heureuse de s’engager dans le guêpier égyptien qui faisait reculer même la France (*). Tout le monde au delà des Alpes était atteint à
* On se rappellera que M. de Freycinet demanda à la Chambre un crédit pour envoyer en Égypte un petit corps de troupes de quatre mille hommes qui, de concert avec les Anglais, y auraient maintenu l’ordre. L’offre de coopération émanait du cabinet de Londres et les grands intérêts que la France avait en^ Egypte, notamment dans le canal de Suez, justifiaient cette intervention. Néanmoins, après un incisif et brUlant discours de M. Clémenceau, la Chambre des députés repoussa le crédit demandé à une majorité écrasante, 416 voix contre 75, et M. de Freycinet
déposa son portefeuille. .on - -n . looo ü.
Aujourd’hui, les Français regrettent amèrement le vote du juillet n.t
cependant, qui sait si M. Clémenceau n’avait pas raison? Rien de plus dangereux qu’un condominium; on l’a bien vu lors de l’occupation en commun du Schleswig-Holstein par la Prusse et l’Autriche. Quel grand avantage y aurait-il pour la
cette époque de cette manie de grandeur que le regretté Jacini a si bien nommée « mégalomanie » (le désir de faire grand), qui portait tout Italien à désirer que, dans les affaires du monde, un grand rôle fût réservé à son pays.
Il suffisait d’ailleurs de la seule visée commune à tous les hommes d’État italiens de maintenir « l’équilibre » dans la Méditerranée pour amener tôt ou tard des dissentiments et des antagonismes dans les relations avec la France. La France, puissamment assise sur les deux rives de cette mer intérieure avec ses trente-huit millions d’habitants, ses inépuisables ressources financières, son innombrable armée et son excellente flotte, doit, par la force des choses, y occuper une place prépondérante. Évidemment, si l’Italie veut y maintenir un chimérique « équilibre n, elle ne peut le faire qu’en cherchant des alliances, et surtout celle de l’Angleterre, qui, elle aussi, prétend avoir sa part d’influence et de puissance dans la Méditerranée.-
Ainsi donc, répétons-le, l’idée seule de l’équilibre méditerranéen, dont l’Italie n’a cessé jusqu’à cette heure de se faire le protagoniste, impliquait à l’égard de la France un antagonisme à l’état latent. Un incident imprévu allait le faire passer à l’état aigu. Dans les conférences d’où est sorti le traité de Berlin, il m’a été affirmé de bonne source que les représentants de l’Italie s’étaient sentis extrêmement isolés. Ils avaient rencontré chez leurs collègues beaucoup de froideur, ou même chez quelques-uns d’entre eux, très peu de bienveillance. Ce traité, et surtout ce qui en fut la suite immédiate, provoquèrent en Italie un ressentiment violent, une irritation profonde et unanime.
L’ Autriche-Hongrie obtenait la Bosnie et l’ Herzégovine; l’Angleterre, Chypre; la Russie, la libération de la Bulgarie et l’accès aux bouches du Danube, et la France, enfin, comble d’amertume et d’humiliation, la Tunisie, tandis que le jeune royaume s’en revenait les mains vides, sans compensation aucune!
On pouvait dire aux Italiens : Qu’espériez-vous donc? Le Trentin cédé par l’Autriche? L’Albanie ou Tripoli enlevés à la Turquie? Il n’y fallait pas songer. Tunis, peut-être Mais la France n’y aurait jamais consenti. Sans doute, il était dur de voir la Régence annexée
Frauce à ce qu’en ce moment ses pantalons rouges montassent la garde au Caire à côté des habits rouges des Anglais? Ce qui intéresse le monde, et aussi. la finance et le commerce français, c'est que Tordre et la sécurité régnent en Égypte. Si l’Angleterre veut bien se charger du rôle de sergent de police, pourquoi lui envier cet office assez ingrat ?
désormais à l’Algérie, mais n’en était-elle pas le complément naturel?
I C’est une menace permanente pour la Sicile, dites-vous, mais Toulon
J ne l’est-il pas à un bien plus haut degré pour Gênes et à une proxi-
mité bien plus inquiétante? D’ailleurs, en cas de guerre, la France irait-elle prendre pour base d’opérations l’Afrique, dénuée de ressources, plutôt que ses propres côtes où elle a sous la main, et en abondance, tout ce qu’il faut en hommes, en armes, en munitions et en vivres?
Mais les Italiens ne pouvaient et ne voulaient rien écouter, tant leur irritation était grande. Elle dépassait tout ce qu’on peut imaginer; c’était de la fureur et elle était générale, car les amis les plus dévoués de la France et les hommes les plus modérés la partageaient ^
Ce qu’il y avait de plus cruel pour l’Italie, c’est que, pour '' résister à la France, elle ne pouvait compter sur aucun appui. La Russie ne se consolait pas d’avoir dû déchirer le traité de San- Stefano. L’Autriche ne pardonnait pas les manifestations irrédentistes, et, quant aux deux alliés naturels, l’Allemagne et l’Angleterre, c’étaient, ô dérision, lord Salisbury et le prince de Bismarck qui avaient offert Tunis à la France, le premier, pour donner à cette puissance une compensation qui pût y faire mieux admettre l’annexion de Chypre à l’Angleterre; le second, pour faire naître entre l’Italie et la France une cause de dissentiment et d’hostilité dont il lui serait facile de tirer parti.
Du moment où l’Italie n’acceptait pas ce rôle d’une nation désintéressée qui voit, sans envie et sans crainte, grandir ses voisins, elle devait désirer ardemment sortir de son isolement. Vers le même temps, les négociations inquiétantes qui s’étaient engagées entre Rome et Berlin amenèrent le gouvernement italien à se jeter dans les bras de Bismarck. Il faut rappeler ici cet incident de 1881-82, dont M. Crispi ne fait nulle mention dans sesremar-
^ Je pus le constater et dans les lettres que je recevais d'Italie et dans un voyage que je fis dans la Péninsule à cette époque. J’en citerai un exemple seulement : Au banquet que la ville de Turin offrit à l’Institut de droit international (septembre 1882), j’étais assis à côté de l’une des premières autorités. En regardant le menu, je remarquai qu’il ne portait que des vins italiens. Je dis à mon voisin de table, sans penser à mal, que je me rejouissais de faire ainsi connaissance avec les richesses viticoles du pays. « Nous ne boirons plus de vins de France, me répondit-il. Elle a méconnu nos droits, elle nous a humiliés; elle voudra nous écraser complètement, mais nous saurons nous défendre ; les femmes, même, prendront les armes. » Ce fut une explosion de colère qui me confondit.
quables articles. A celte époque, M. de Bismarck qui, peu de temps auparavant, demandait la révision de la loi des garanties contre le pape, semblait la réclamer maintenant en sa faveur. M. de Schlœzer, envoyé au Vatican, en mission officielle, y avait apporté les paroles les plus rassurantes. T/ne dépêche du ministre des affaires étrangères d Italie à 1 ambassadeur italien à Berlin trahissait les vives inquiétudes du Quirinal. Le pape et son entourage étaient pleins d espoir; ils allaient jusqu’à s’attendre à ce que l’Allemagne pourrait faire restituer au Saint-Père une partie de ses États*.
M. de Bismarck, en prenant parti pour le pape, du moins en apparence, s’assurait trois avantages très considérables : il obtenait les voix du centre catholique pour faire adopter ses réformes économiques au Parlement allemand; en mettant fin au Kullurkampf, il diminuait l’hostilité du clergé de l’ Alsace-Lorraine; enfin, il forçait 1 Italie, isolée et menacée au sujet de Rome capitale, de venir à lui. C’était la carte forcée. Comment le gouvernement Italien n’aurait-il pas saisi avec empressement cette occasion unique de sortir de cet isolement qui lui semblait plein de périls, et d obtenir l’alliance de l’Allemagne au lieu de l’hostilité menaçante dont M. de Bismarck faisait parade au sujet de la question ecclésiastique? Sa situation changeait du jour au lendemain : de détestable elle devenait excellente. L’Italie se sentait désormais forte et appuyée vis-à-vis de la France, et toute inquiétude relative à une ingérence étrangère dans la question romaine disparaissait. On peut demander aux hommes d’État français qui viennent de saluer avec tant d’enthousiasme l’entente avec la Russie, malgré l’engouement d’autrefois en faveur de la Pologne, si, dans les conditions critiques où se trouvait l’Italie, ils n’auraient pas agi comme elle.
On se souvient du voyage que fit, en 1882, le roi Humbert à Vienne, où s’esquissa la triple alliance par l’intermédiaire de M. Mancini, son ministre des affaires étrangères, et du comte de
^ * La situation était si tendue et on croyait à ce point à une intervention de l’Allernagne en faveur du pape, que j’essayai de montrer les obstacles qui s’y opposaient. {Jtecue de Belgique, 15 février 1882.) J’y dépeins les espérances du Vatican dans tes termes suivants : « Ceux qui sont admis auprès du pape lui trouvent un vis^e rayonnant. Dans son entourage, on prend un air mystérieux pour cacher la joie trop vive et les espoirs trop rapprochés. Non, dit-on, ce n’est pas encore pour demain ; mais de grands événements se préparent. Rome est fatale. Sella l’a avoué. Le pape sera de nouveau roi. 11 sera délivré par la main des barbares, qui chasseront l’usurpateur! »
Robilant, son ambassadeur en Autriche. J’ai connu personnellement M. Mancini, et je puis affirmer qu’il aimait sincèrement la France. Défenseur convaincu du principe de la paix et de l’arbitrage, il se serait refusé à signer un traité qui aurait eu un but agressif; s’il a adhéré à celui de la triple alliance, c’est d’abord parce qu’il était convaincu qu’il aurait pour résultat le maintien de la paix, et, en second lieu, parce qu’il paraissait être en ce moment, pour l’Italie, la seule voie de salut.
Le simple récit de ces faits, bien connus, prouve que la conduite de l’Italie, dans toute cette affaire, s’explique non par la crainte de voir la France intervenir en faveur du pape, ce à quoi personne ne songeait à cette époque, mais, au contraire, par les avances que l’Allemagne faisait au Vatican, par la mission de M. de Schlœzer et par l’attitude menaçante que prenait M. de Bismarck à l’égard du Quirinal. La manière d’agir du gouvernement italien dans cette circonstance se justifie ainsi bien mieux qu’en invoquant, comme le fait M. Crispi, des appréhensions chimériques. Les Français eux-mêmes, s’ils veulent y réfléchir, seront les premiers à le reconnaître.
Les Italiens se plaignent amèrement de ce que la France, qui chez elle, se montre si dure pour son clergé, n’a jamais, par un acte public, reconnu l’occupation de Rome par l’Italie, ainsi que l’a fait, par exemple, l’empereur Guillaume, en acceptant l’hospitalité du roi Humbert au Quirinal. Mais, soyons de bon compte, la triple alliance n’a pour but, on peut l'admettre, que la continuation de la paix et du statu quo. Ce statu quo signifie pour la France l’Alsace-Lorraine conservée à l’Allemagne et un obstacle à toute tentative qu’elle pourrait faire pour la reconquérir.
Certaines puissances peuvent se féliciter du maintien d’un traité qui a pour effet d’éloigner les chances de guerre, mais il est difficile de demander aux Français de s’en réjouir. L’Italie, faisant partie de la barriè.'-e qu’on a opposée aux desseins supposés de la France, celle-ci doit rechercher de son côté ce qui peut affaiblir l’Italie. La question romaine et les revendications du pape ont évidemment cet effet en certaine mesure. Le cas échéant, cela peut devenir une arme en ses mains. C’est vraiment trop exiger que de lui demander de s’en dessaisir. De même qu’étant données les circonstances en 1881-1882, il était naturel que l’Italie entrât dans la triple alliance, ainsi il est naturel que la France ne renonce pas
TiT*l
au moyen qu’elle peut avoir de faire pièce aux États alliés. Dans le traité qui a livré le Schleswig-Holstein à la Prusse, il était stipulé qu’il serait tenu compte des vœux des habitants de la partie exclusivement danoise du Schleswig, ce qui n’a pas encore eu lieu jusqu’à présent. L’Allemagne peut-elle raisonnablement demander à la France qu’elle consacre un état de choses contraire à un article formel du traité de Nikolsburg, qu’elle n’est pas chargée, au reste, défaire respecter, puisqu’elle n’y estpas intervenue? Quoique la France n ait pas voulu se dessaisir d’un moyen de pression qu’avait conservé aussi l’Autriche, et même l’Allemagne jusqu’à la conclusion de la triple alliance, il n’y avait absolument aucun danger que le gouvernement français prît la défense des intérêts du pouvoir temporel. Cette éventualité n’aurait pu se présenter que dans le cas d’une restauration de la monarchie, parce que celle-ci eût pu se croire obligée de donner satisfaction en ce point au parti clérical qui aurait amené son retour, ainsi que l’avait fait Napoléon III malgré ses sympathies pour l’Italie; mais, même dans ce cas, la royauté restaurée aurait presque certainement hésité à agir, en présence des résistances intérieures et de l’Allemagne, intéressée, alors, à soutenir l’Italie. Aussi, jusqu’en 1882, il n’y avait rien à craindre de ce côté. Ce n’est donc pas ce péril complètement imaginaire qui a pu amener le gouvernement italien à s allier avec l’Allemagne et avec l’Autriche. Toutefois, on ne peut se le dissimuler, depuis 1882, la situation est changée. Certes, la République française ne commettra pas l’insigne folie d’attaquer l’Italie comme, par une étranger aberration, les Italiens se
I imaginent parfois*. Mais la question du pouvoir temporel est une épine dans les flancs de l’Italie. Celle-ci faisant partie de la barrière opposée aux revendications de la France, cette puissance
II ira pas contribuer à enlever cette épine, et à faire disparaître cette difficulté dont elle peut tirer parti à l’occasion.
Après avoir expliqué comment l’Italie, aspirant à rester une
^ Pendant 1 été de 1889, en pleine exposition universelle, le gouvernement italien a cru très sérieusement que la flotte française allait surprendre la Spezzia pour en détruire les arsenaux. On a cru devoir en avertir la flotte anglaise de la Méditerranée, qui arriva à Gênes pour suivre les événements de plus près. L’explication de cette incroyable aventure, paraît-il, est celle-ci ; On avait donné à la flotte de Toulon pour . thème » d’étude tactique, l’attaque de la Spezzia. Un officieux en avmt été instruit; il prit la chose au sérieux et en prévint le ministre de la marine d'Italie, qui, à son tour, admit cette chose impossible, tant, à cette époque, on croyait aux mauvais desseins de la France.
« grande puissance », a été amenée malgré elle, et, on peut le dire, contrainte et forcée à entrer dans la triple alliance, on peut se demander pourquoi elle n’en est pas sortie, quand les circonstances ont changé, et notamment l’été dernier, lorsque les relations avec la France étaient redevenues beaucoup meilleures. Ici encore, je crois que pour juger la conduite du gouvernement italien, on peut en appeler à l’appréciation de tout Français impartial.
Et d’abord, la considération du point d’honneur, qui sera mieux comprise à Paris que partout ailleurs. Au moment où se préparait l’entente franco-russe, l’Italie pouvait-elle, sans lâcheté et sans s’exposer à des représailles en partie justifiées, abandonner ses alliés en présence des dangers plus sérieux qui allaient les menacer * ?
Quoi qu’en aient dit les ministres français et les ministres allemands, la visite des cuirassés à Cronstadt et la réception de l’amiral Gervais par le Tsar n’ont pas contribué à rendre le maintien de la paix plus certain.
Sans doute, rien n’est changé dans la situation générale de l’Europe. Il était déjà certain que la Russie n’aurait pas laissé écraser la France par la triple alliance et que, d’autre part, la France serait venue au secours de la Russie.
Comme l’a dit Bismarck, un jour qu’on lui parlait de l’alliance franco- russe : « Il n’en est pas question, mais elle est faite. » Seulement, ce qui est changé, c’est que la France, plus assurée désormais d’un appui, se montrera plus raide et moins coulante vis-à-vis de l’Allemagne et de l’Italie. La situation devient ainsi plus tendue et plus incertaine. Comme me le disait, l’automne dernier, le meilleur ministre des affaires étrangères qu’ait eu l’Italie, à savoir le marquis Visconti-Venosta, m’entretenant des chances de guerre à Santena, tandis que nous visitions le tombeau
* Sans doute, le renouvellement de la triple alliance a été signé cet été (1891), ayant la visite de la^ flotte française à Cronstadt. Mais, d’après des informations que je crois sûres, le gouvernement italien a été prévenu des négociations qui préparaient cette visite et l’entente franco-russe. En outre, le marquis di Rudini a désiré placer l’opinion devant un fait accompli, d’ailleurs inévitable, afin d’échapper aux agitations très fâcheuses qu’aurait pu provoquer l’incertitude de la situation.
M. Giacometti, dans la Revue des Deux MondeSj dit que le marquis di Kudmi, en signant le renouvellement de la triple alliance, n’a fait quobéir a une pression de l’Angleterre. Mais pareille intervention n’est guère dans les habitudes du cabinet anglais dans les dernières années, et il est peu probable que lord Salisbury ait voulu s'avancer jusque-là.
et les souvenirs de Cavour : « Il faut toujours compter avec l’imprévu. Les incidents, voilà le danger en certaine situation. » D’ailleurs, la question de Rome, qui, soulevée par l’Allemagne en 1881-1882, a déterminé l’Italie à entrer dans la triple alliance, existe toujours et il est bien plus à craindre qu’elle soit prise en mains par l’Allemagne et par l’Autriche-Hongrie que par la France républicaine. L’Autriche-Hongrie, ne l’oublions pas, est au fond cléricale. L’empereur et sa cour le sont aussi ; pour ne pas blesser le pape, François-Joseph n’a pas pu se décider à rendre au roi Humbert la visite que celui-ci lui a faite à Vienne. S’il prenait fait et cause pour le pape, la majorité de ses sujets applaudirait et il n’aurait nulle résistance sérieuse à craindre. La situation n’est pas la même en Allemagne, dont la majorité est protestante; mais en réalilé, l’empereur Guillaume, en fait de politique extérieure, peut faire ce qu’il veut et une intervention favorable au pape lui vaudrait la reconnaissance de tout le clergé de l’Alsace-Loraine et du centre catholique au Parlement, ce qui n’est pas un mince intérêt. Il y a donc là entre les mains de l’Autriche- Hongrie^ et de l’Allemagne une arme terrible qui rive, hélas I l’Italie à la triple alliance. Si elle ne s’était pas aliéné l’amitié de la France à propos de Tunis, et si
* Pour montrer combien la situation reste toujours inquiétante et précaire de ce côté, il suffit de rappeler quelles agitations et quelles appréhensions a provoquées au sein du Farlemeut italien la réponse faite par le comte Kalnoky à propos de la question romaine, quand y est arrivé le télégramme suivant :
« Vienne, 20 novembre 1891.
JJ Amené à s’expliquer sur la question romaine, au sein de la délégation autrichienne, le comte Kalnoky s’y est pris de façon à ne pas heurter de face les catholiques, tout en évitant avec soin de froisser l’Italie de près ou de loin. Tenant compte des susceptibilités légitimes des catholiques qui forment la grande majorité de l’empire, le ministre voudrait pour le chef (le la catholicité la plus complète indépendance qui lui est nécessaire. Mais, d’autre part, le gouvernement désire également que la paix règne entre la papauté et le royaume d’Italie.
79 11 en est de même de la population autrichienne, qui veut vivre en paix avec la population italienne.
J» Nous avons conclu avec l’Italie une alliance politique qui est une des bases de notre politique. Voilà pourquoi le compte Kalnoky refuse de répondre à certaines questions qui lui ont été posées et auxquelles il ne pourrait pas répondre sans blesser les sentiments de la nation italienne. Personne n’est encore parvenu à résoudre le problème.
JJ Le ministre des affaires étrangères a été fort applaudi et son budget a été adopté, jj
tians doute, Its inquiétudes à Rome ont été vite calmées, car le comte Kalnoky s’est empressé de rassurer le Quirinal, qui savait probablement déjà ce qu’il devait en penser. Mais ce qui reste à grave, c’est que l’opinion en Autriche force le chancelier de l’empire de faire des déclarations pareilles.
elle ne s’était pas donné pour mission le maintien de « l’équilibre » dans la Méditerranée, elle aurait pu certainement ne pas entrer dans la « triplice »; mais, une fois le pacte d’alliance signé, on ne voit pas bien comment elle peut s’en dégager sans déshonneur, et surtout sans de graves périls.
M. Crispi dans la Contemporary Review, M. Giacometti dans la Revue des Deux Mondés, et même la plupart des Italiens, ne tiennent pas compte de ce que la question romaine doit peser dans les décisions du gouvernement italien.
M. Renan, dans son beau volume sur Marc-Aurêle, a prédit que le catholicisme finirait, comme le paganisme, dans les campagnes éloignées privées de lumières, et les libéraux en tout pays considèrent la papauté comme une « quantité négligeable ». Il se peut que, malgré les prédictions de Macaulay, tel soit le sort de la religion catholique dans le vingtième siècle, mais ce qui est certain, c’est que le pape et le clergé, dont il est le maître absolu, sont une grande puissance, avec laquelle il faut compter. C’est ce qu’a très bien montré récemment M. Stead, avec un enthousiasme peu justifié de la part d’un protestant sincère, mais avec une vue très claire de la réalité (V. Letters from the Vatican, Stead).
Par les évêques et les curés, le pape fait voter à sa guise plus de la moitié de la population comme en Belgique et en Espagne, un bon quart, peut-être un tiers en France, les trois quarts en Irlande, dans le bas Canada, ou en Tyrol. Il a dans sa main certaines provinces, même des empires protestants ou schismatiques, par exemple les provinces rhénanes et l’Alsace-Lorraine, en Allemagne, et la Pologne, en Russie. Le moment peut donc toujours venir où, soit un souverain, soit un ministre, ait intérêt à acheter l’appui du pape en lui rendant service et en appuyant ses revendications. N a-t-on pas vu les ministres de la protestante Angleterre négocier avec Léon XIII pour obtenir de lui qu’il modérât les violences du mouvement agraire en Irlande? Les catholiques disposent au Parlement allemand de plus de cent dix voix. Comment un ministre obligé de compter avec une majorité parlementaire ne serait-il pas tenté de conquérir cet important appoint? On a vu le pape intervenir directement en faveur du gouvernement lors de la question du septennat, qui a été emportée grâce à lui. Quand on songe que la robe sans couture de Jésus-Christ, exposée à Trêves, y a attiré presque un million et demi de pèlerins, on ne peut nier qu’il n’y
fi
$r>2 LA POLITIQUE EXTÉRIEURE DE L’ITALIE EN 1891.
ait dans le fanatisme une force latente considérable. Ces faits ne sont pas agréables à constater pour les amis des idées libérales et de la liberté, mais il vaut mieux les regarder de face et en tenir compte que les ignorer ou les oublier. Le pape revendiquant Rome et disposant dans toute l’Europe, au milieu des complications de la politique contemporaine, d’une grande influence, c’est là un danger possible qui doit être pour le gouvernement italien un objet constant de préoccupation. Si on veut bien réfléchir à cette situation, on comprendra mieux la ligne de conduite suivie par l’Italie. Malheureusement, il ne dépend pas d’elle de la modifier. Sans doute, en agissant sans cesse avec grande prudence, en maintenant avec fermeté la loi des garanties et en assurant même la pleine liberté des pèlerinages, ainsi que vient de le faire à Milan, en si bons termes, le marquis di Rudini, il est possible d’écarter ce danger, mais non de le faire disparaître entièrement, pendant bien des années encore. Des projets de conciliation ont été présentés de divers côtés et notamment par cet éminent esprit, trop tôt enlevé à son pays, Stefano Jacini.
Tous se heurtent è une impossibilité qui ne dépend pas des hommes, mais de ce qu’il y a d’inconciliable dans les deux principes opposés. D’un côté, le pape ne peut pas renoncer formellement au pouvoir temporel que ses prédécesseurs et tous ses fidèles ont déclaré indispensable à l’exercice de son ministère, et de l’autre côté, le roi ne peut pas restituer Rome au Saint-Siège sans risquer sa couronne. La situation actuelle doit donc se perpétuer jusqu’à ce que, le temps aidant, on soit arrivé à considérer la suppression du pouvoir temporel comme aussi définitive que celle des principautés ecclésiastiques médiatisées en Allemagne au commencement de ce siècle.
D’ailleurs, qu’on le remarque bien, ce n’est nullement de l’opposition violente ou intransigeante du clergé italien que peuvent naître les dangers futurs, aucun de ces prélats n’a songé à envoyer au gouvernement des missives injurieuses semblables à celle que l’archevêque d’Aix, Gouthe-Soulard, publiait dans les journaux français à l’adresse du ministre de la justice. Sans doute, les prêtres italiens s’affligent du conflit qui existe entre le Quirinal et le Vatican, mais ils sont bons patriotes, ils aiment leur pays et ils gémiraient de le voir envahi par l’étranger, fût-ce pour rendre au pape ses anciennes provinces. Partout où arrive le roi « usurpa*
teur », le haut clergé ne fait nulle difficulté d’aller le recevoir. La plupart des évêques partagent, m’a-t-on affirmé, les idées de celui de Crémone, prélat très savant et très préoccupé de la question sociale, qui montrait récemment en excellents termes que le clergé devrait s’abstenir de prendre part à la politique militante.
« Le prêtre, dit-il, dans ces luttes n’a rien à gagner et tout à perdre. Sort-il vainqueur de la bataille électorale, ses adversaires vaincus, parfois très influents, leurs parents, leurs amis, se réunissent contre le prêtre ; avides de vengeance, ils préparent la revanche et sont prêts à user de tous les moyens; alors, pour leur résister, le ministre du Dieu de paix sera forcé, afin de sauver son parti, de chercher partout des alliés, même parmi ceux qui lui font peu d’honneur. Le prêtre est-il vaincu, ceux qui triomphent se font gloire de l’avoir emporté sur l’Église; ils attaquent et insultent celle-ci et ils n’épargnent rien pour éviter une défaite à l’avenir. Ainsi, ou vainqueur ou vaincu, le prêtre se trouve dans la situation la plus douloureuse.
« Et ce n’est pas tout. O vous, curés de nos paroisses, après ces luttes électorales auxquelles vous avez pris une part active, pouvezvous désormais exiger ou espérer que les vainqueurs ou les vaincus iront à l’église assister à votre messe ou écouter vos sermons? Pouvez-vous croire qu’ils viendront encore à votre tribunal confesser leurs péchés, qu’ils recevront humblement vos avis, qu’ils vous appelleront à leur lit de mort comme leur conseil spirituel ou leur père respecté? Pour se l’imaginer, il faudrait ne point connaître la nature humaine, et ce que j’ai vu, de mes propres yeux vu, à cet égard, m’ôte tout doute. Nos paroissiens peuvent admettre des remontrances de la part de celui qui se contente d’exercer son ministère spirituel, non de celui qui les aura combattus en matière politique, ce qu’ils considèrent comme une usurpation de pouvoir.
« Si nous luttons contre les laïques sur le forum et sur le terrain municipal, lors des élections, ceux-ci se croiront le droit de nous attaquer dans nos temples et de se venger en matière religieuse.
« Le prêtre doit être l’ami et le père de tous ses paroissiens, des bons pour les rendre meilleurs, des mauvais pour les ramener au bien. Il doit pouvoir apporter à tous des paroles de paix et les consolations de la religion. Mais comment pourra-t-il le faire, si, dans les luttes électorales, il a ouvertement combattu ceux qui peut-être demain auront besoin de lui? » (/I clero e la società odierna, di
Monsignore Geremia Ronomelli. Cremona, 1889, p. 46, 48).
On peut dire que le clergé italien comprend mieux la mission toute pacifique et exclusivement spirituelle imposée par les fonctions sacerdotales, que ne le fait celui de l’Irlande, du Canada, de la Belgique et des provinces rhénanes, mieux même que le clergé français, qui est cependant plus réservé en matière politique que les précédents .
Sans doute, il peut y avoir par-ci par-là, surtout au Vatican, quelques fanatiques qui mettraient sans hésiter toute l’Italie à feu et à sang pour rendre au pape ses anciens États*. Mais si le démon de la guerre, semblable à Satan tentant Jésus au désert, venait dire à Léon XIII : « Vous n’avez qu’un geste à faire, et aussitôt une armée étrangère, soit celle de la France, soit celle de l’Allemagne, passera les Alpes, dispersera les troupes italiennes et, après de sanglantes, mais complètes victoires, vous rendra le pouvoir et chassera de Rome l’usurpateur », je me plais à croire que celui qui se dit le représentant du prince de la paix, se refuserait à reconquérir sa couronne à ce prix. Le danger, si jamais il doit naître, viendra donc, non du clergé italien, mais du clergé étranger. Raison de plus pour que le gouvernement du Quirinal en tienne compte et redouble de prudence.
Aussi ne peut-on assez louer les paroles prononcées à ce sujet par le marquis di Rudini dans son récent discours de Milan : « La politique ecclésiastique désormais traditionnelle, honneur et force de l’Italie, sera scrupuleusement maintenue; des faits déplorables suscités par quelques esprits surexcités et aveugles ne nous en feront pas dévier. Ce n’est pas cet incident de minime importance qui nous fera mettre en discussion le statut fondamental de ce royaume et qui nous amènera à modifier la loi statutaire et immuable des garanties, dont une expérience déjà longue a démontré la sagesse et l’opportunité.
« L’Italie ne diminuera en rien le respect qu’elle doit à la liberté de conscience et à la tolérance religieuse si glorieusement professées par notre pays.
* Quand M. St^d se rendit à Rome pour savoir si l’on pouvait espérer que le Vatican se mettrait à la tête du mouvement social et accepterait l’idée d’introniser un Anglo-Saxon comme chef de l’Église catholique, il fit le voyage avec un prélat qui se rendait aussi dans la Ville-Éternelle. Celui-ci ne lui cacha nullement qu’il comptait bien voir prochainement une armée étrangère envahir l’Italie, chasser 1 « usurpateur » et rétablir le pouvoir temporel. M. Stead s’étonna et s’indigna d entendre cet appel à la guerre et aux massacres sortir de la bouche d’un ministre du Christ. Ce ne fut pas sa dernière désillusion {Lettersfrom the Vatïcan).
« Les pèlerins de toutes les parties du monde, certains de la sécurité que leur donnent nos lois, pourront continuer à venir à Rome rendre un respectueux hommage au souverain pontife, auquel nous, qui sommes forts dans le présent et assurés de l’avenir, nous pouvons garantir sans crainte, la plus complète liberté, et rendre, en même temps, les honneurs souverains (onori sovrani). »
Du moment que l’Italie, toujours plus ou moins menacée par la question romaine, entendait jouer le rôle de grande puissance et de gardienne de l’équilibre méditerranéen, il lui fallait une grande armée et une forte marine, au risque d’accabler ses populations d’impôts et d’arriver à des budgets en déficit et à des emprunts incessants. Mais, en admettant même cette politique sujette à tant d’objections, il semble que le gouvernement italien aurait pu dépenser beaucoup moins d’argent qu’il ne l’a fait tout d’abord pour sa marine de guerre. Ici encore, la « mégalomanie » l’a emporté. On a voulu avoir les plus énormes cuirassés du monde, coûtant 23 à 30 millions de francs chacun, sans tenir compte des inconvénients qu’ils présentent*, surtout en un temps où les progrès dans les constructions navales sont si incessants, qu’un type de navire est, après peu d’années, démodé, dépassé, considéré comme hors d’usage.
Des millions ont été ainsi employés sans compter, à fortifier certaines parties de l’Italie et même Rome, et maintenant on parle de Construire des forts en Sicile, parce que la France a exécuté quelques travaux à Biserle. Tout cela sera-t-il bien utile? Et d’abord, quand on possède une ligne de côtes aussi étendue que celle de l’Italie, il n’est pas possible de fortifier tous les points où un débar-
^ Incompétent moi-même en cette matière, je ne fais que répéter ici ce que m’ont dit des offiicers de marine anglais très distingués. D’après eux, ces immenses navires, avec leurs canons de cent tonnes, comme Vltalf'a, le Builio^ le Lepante^ etc., sont des instruments de combat si compliqués, qu’à chaque croisière, même de courte durée, l’une ou l’autre de leurs machines se dérange. L’épaisseur de leur cuirasse et leur vitesse ne sont pas en rapport avec leur masse, de sorte qu’assaillis par deux ou trois ennemis hardis et très rapides, ils risqueraient beaucoup d’être coulés; d’autant plus que le nombre de canons énormes dont ils sont armés étant très petit, les assaillants auraient grande chance d’échapper à leui's projectiles. Pour que la marine italienne puisse jouer un rôle important dans une campagne, il faut supposer qu’elle agira de concert avec celle d’une autre puissance, l’Allemagne ou l’Angleterre, par exemple. Elle aurait donc dû laisser à ces pays du fer et de Tacier le soin de construire les grands bâtiments de ligne. Elle aurait fourni les navires légers et rapides, qui seront peutêtre le meilleur type de combat dans les batailles navales futures et pour lesquels, d'ailleurs, Tltalie aurait trouvé dans sa flotte marchande d’excellents éléments.
quement peut s’opérer, et l’ennemi pourra toujours choisir ceux où l’on n’aura pas construit de forts. En second lieu, il a été prouvé par les dernières guerres que les diversions sont aujourd’hui très inutiles et que l’important est de porter au point décisif le plus de forces possible. C’est que tout se décide très rapidement; on l’a bien vu en 1866 et en 1870. Il est donc parfaitement évident que la France, dont on redoute toujours les attaques, n’ira pas détacher, ne fût-ce que deux corps d’armée, pour occuper la Sicile, Naples ou même Rome. Supposons l’un de ces points, ou même ces trois points occupés par la France, l’avantage serait nul, car, victorieuse ou vaincue, à la paix, elle ne les conserverait point. Il est donc certain que la France concentrerait toutes ses forces au débouché des Alpes et des Vosges, des Vosges surtout, car elle pourrait à la rigueur laisser envahir le Midi. Ce qu’il lui faut, c’est battre les Allemands, le reste est accessoire. L’Italie peut être tranquille; elle n’aurait rien à craindre d’un débarquement qui n’aurait aucune influence sur les batailles décisives.
Les déficits dans le budget et les impôts accablants n’ont pas été les seules conséquences fâcheuses des grands armements : ils ont conduit aussi au protectionnisme. On a tort de croire que M. Crispi a commencé la guerre des tarifs pour faire pièce à la France. L’Italie a été amenée aux droits protecteurs par le raisonnement suivant qui m’a été souvent répété par des hommes d’État et même par des économistes italiens : Pour soutenir notre position politique en Europe, nous avons besoin de ressources considérables. L’expérience a démontré que, si le pays reste principalement agricole, il ne pourra y suffire. Il lui faut donc un développement industriel qui le mette à la hauteur des autres grandes nations. Pour atteindre ce résultat, des droits fortement protecteurs sont indispensables. L’Italie ne doit plus être tributaire de l’étranger pour les rails, pour les machines, pour les armes, pour les draps dont elle a besoin. Ce n’est pas en vendant des oranges et du
macaroni qu’elle pourra faire face aux dépenses qu’elle ne peut éviter.
De cette politique commerciale, et aussi d’une aberration « méga* lomanique » est sortie l’entreprise colossale dans la mer Rouge. Un pays qui se crée par la protection une industrie factice, doit aussi lui procurer des débouchés favorisés. D’ailleurs, les grandes puissances se partageaient l’Afrique. La petite Belgique elle-même y prenait
possession d’un vaste empire. L’Italie devait y avoir sa part. Massouah serait une compensation pour la cruelle déception de Tunis. A mon grand étonnement, je trouvai qu’un homme aussi sage, aussi clairvoyant que Minghetti, sans être enthousiaste, n’était pas hostile à la nouvelle colonie, par suite d’une considération très particulière. « Un grand pays, disait-il, ne peut concentrer toute son activité en lui-même. Le besoin d’expansion propre à un peuple d’imagination vive, si on ne lui ouvre quelques grandes perspectives, s’aigrira, tournera en mécontentement et corruption. La rage des sectes opposées en politique, ne trouvant par d’issue, mettra en danger les institutions libres. Le Far-West pour l’Amérique, les colonies pour l’Angleterre, sont des exutoires qui les mettent à l’abri des dangers de la démocratie. — Sans doute, lui répondis-je, mais votre Erythrée n’équivaut pas encore à l’Inde plus l’Australie, le Canada et l’Afrique australe. » Le fait est que Massouah n’est pas une colonie, mais une plage brûlée où, pour avoir de quoi boire, il faut distiller l’eau de mer. A force d’impôts, chasser chaque année des Italiens de leur patrie, dépeupler les campagnes, réduire les petits propriétaires à la mendicité par les expropriations qu’opère le fisc’, afin d’occuper un point de la mer Rouge, où l’on risque des échecs qu’on ne peut venger sans une guerre impossible, où naissent des procès comme celui de Livraghi, où l’on compromet la santé des soldats et le moral des officiers, c’est là, sans contredit, l’une des folies économiques les plus caractérisées de notre temps. L’exemple d’Atjeh aurait dû pourtant servir d’avertissement au gouvernement italien.
Par le traité du 2 novembre 1871, l’Angleterre renonce, en faveur de la Hollande, à tout protectorat sur Atjeh et sur Sumatra, mais en même temps, le gouvernement néerlandais prend sur lui l’obligation de mettre fin aux actes de piraterie commis par les Atchinois. De là une guerre qui commence le 22 mars 1873 et qui dure jusqu’à ce jour. Au prix de luttes sanglantes, les Hollandais se sont emparés
^ En 1886, il eut à prononcer sur 14,508 poursuites et rendit 11,757 sentences ordonnant la vente. Le nombre des ventes a été, suivant les régions, par 100,000 habitants, de 6.21 pour l’Italie septentrionale, de 11.27 pour l’Italie centrale, de 36.84 pour l’Italie méridionale, de .55.91 pour la Sicile, de 855.17 pour la Sardaigne, de 40.54 pour le royaume entier. Sur 11.715 propriétés vendues par jugement, 9,875, soit 84.29 p. c., furent adjugées au domaine. Le fisc est donc l’agent le plus actif de la désorganisation de la propriété, Fennemi le plus terrible du bien familial. Et l’on parle de venir en aide à la Sardaigne! Qu’on y réduise donc l’impôt, qui fait des misérables, puis des brigands!
d’un seul point au bord de la mer, Atjeh, et du territoire environnant à portée de canon. Ils ne pourraient s’emparer de l’intérieur qu’au prix d’une grande guerre qui serait la ruine du trésor. Pour garder ce point, un seul fort, ils ont dépensé environ un demi-milliard, ce qui a mis en déficit et le budget de leur admirable et si riche colonie des Indes orientales et même celui de la mère-patrie. Mais pour eux, il y a une excuse : ils avaient assumé l’obligation morale de garantir la sécurité dans les détroits. Pour l’Italie, il n y en a point, c’est de gaîté de cœur qu’elle s’est jetée dans ce guêpier.
Ici encore, le marquis di Rudini, tout en évitant de froisser l’amour-propre de ses concitoyens, a fait entendre de sages paroles ; « Spontanément, librement, a-t-il dit à Milan, nous avons limité notre occupation au triangle Massouah, Asmara, Cheret. Ainsi nous avons pu réduire les dépenses militaires et alléger les charges du contribuable italien de dix millions par an. C’est un état de paix assuré qui seul peut permettre d’établir un régime colonial en rapport avec le but économique que nous devons avoir en vue. Le gouvernement ne pourra offrir à la curiosité publique des images nouvelles et grandioses. Nous ne ferons pas une guerre comme celle entreprise contre le roi Jean, nous n’établirons pas de protectorat sur l’Éthiopie ; nous nous contenterons d’une paix honorable qui donne satisfaction à nos vœux et à nos ambitions. »
Le marquis di Rudini a montré aussi, d’une façon très fine et très frappante, l’étrange contradiction où s’était engagée l’Italie, qui, d’une part, s’épuise à se mettre en défense en Europe et qui, d’autre part, se crée des points vulnérables en Afrique.
« Nos projets sont modestes, dit-il, et tels qu’ils doivent être, quand on ne veut pas d’une politique de grande initiative et qu’on ne veut pas imposer à l’Italie, pour défendre des possessions africaines, des sommes qui seraient beaucoup mieux employées à défendre le territoire italien. »
La conclusion logique de ces remarques si justes serait évidemment l’évacution de Massouah sans hésitation et sans retard. Mais jusqu’à présent, je ne connais que l’Angleterre qui ait eu le courage d’un pareil acte de sagesse et de prévoyance, quand elle a remis les îles Ioniennes à la Grèce et le Transvaal aux Hollandais-Africains.
En terminant cette étude sur les affaires italiennes, je voudrais esquisser l’utopie d’un économiste, ami de l’Italie, c’est-à-dire montrer ce qu’auraient pu être la ligne de conduite et la situation de
l’Italie, si elle avait su se préserver de toute « mégalomanie ».
Une fois son unité obtenue et consacrée, après 1870, elle se serait imposé une attitude de complet « recueillement ». Imitant la Suisse, ou si cette comparaison paraît humiliante, les États-Unis, elle ne se serait occupée que de ses propres intérêts.
Elle aurait renoncé à intervenir dans le règlement des affaires européennes d’une façon active, sauf pour élever toujours une voix désintéressée en faveur de la liberté, de la justice et des droits des f populations. Elle ne se serait, à aucun prix, attachée à la poursuite
de cette périlleuse chimère, l’équilibre dans la Méditerranée, qui devait fatalement la conduire à un antagonisme avec la France et, par conséquent, à chercher des alliances pour le cas où cet antagonisme aurait amené un conflit. Elle aurait pu alors accepter, sans satisfaction peut-être, mais sans amertume, l’occupation de la Tunii sie par la France et de Chypre par l’Angleterre, en se disant que ces
I pays» mieux gouvernés, lui ouvriraient un marché nouveau et que
c’était en tout cas un grand progrès, dont tout ami de l’humanité devait se réjouir.
Abritée par les Alpes, qui lui servent de rempart naturel, complètement en dehors du théâtre des guerres futures, elle n’aurait eu rien à craindre pour sa sécurité, moins encore que l’Espagne derrière les Pyrénées, car elle n’aurait pas eu, comme celle-ci, un Cuba, qui peut amener des différends avec la grande république transatlantique. Tout homme cultivé dans le monde aurait chéri l’Italie comme le berceau des arts, des lettres et de la civilisation après le moyen âge, comme l’Éden de l’Europe, que n’oublie jamais quiconque l’a visité. Aucun de ses voisins n’aurait songé à l’envahir pour lui enlever une de ses provinces; ni l’Autriche pour reconquérir la Lombardie, ni la France pour lui prendre le Piémont : il est inutile de le démontrer.
Sans doute, la question de Rome n’aurait pas été résolue, car elle est de sa nature insoluble, sauf par l’effet du temps et de la prescription, mais elle n’eût pas été maintenue à l’état aigu, comme elle Test aujourd’hui, où un mot trop haut, prononcé à Berlin ou à Vienne, suffit pour provoquer des agitations, des inquiétudes, des crises sur les bancs de Monte-Citorio. 11 est de toute évidence que, dans Télat de tension existant entre les puissances européennes, Allemagne- Autriche d’une part, France-Russie de 1 autre, d aucun côté on n’aurait voulu, pour restaurer le pouvoir temporel, jeter
l’Italie dans les rangs de l’ennemi de demain. La monarchie restaurée en France, ne l’eût pas osé, quelque oppression que le clergé eût pu exercer dans ce sens. Tous les États eussent eu un intérêt à gagner les bonnes grâces d’un pays dont l’appui aurait pu, le cas échéant, faire pencher la balance du côté qui aurait obtenu son concours. L’Italie aurait pu se sentir isolée comme au congrès de Berlin, mais qu’importe! elle n’aurait eu besoin de personne, puisqu’elle ne demandait rien et qu’elle ne s’occupait que de ses affaires intérieures.
Dans cette situation, l’Italie n’aurait dû avoir ni fortifications, ni flotte puissante, ni grande armée préparée pour l’offensive; ce qui lui aurait suffi, c’est la nation armée, c’est-à-dire une organisation militaire semblable à celle de la Suisse, peut-être avec une artillerie et des cadres plus nombreux. Une telle armée aurait pu défendre parfaitement la Péninsule, dont le territoire si allongé et couvert de montagnes favorise la résistance à l’invasion. Qu’on se rappelle comment les Espagnols, manquant absolument d’organisation, ont fini par repousser au delà des Pyrénées les excellentes troupes de Napoléon I®', commandées par ses meilleurs généraux.
Loin d’augmenter sans cesse ses dettes et ses impôts, l’Italie aurait pu les réduire considérablement. Sa rente, avec un intérêt de 4 à 3 1/2 p. c., grâce à des conversions successives, serait au-dessus du pair. L’abolition du cours forcé se serait faite sans nulle difficulté, et une bonne circulation métallique aurait été facilement maintenue.
Elle n’aurait pas été ainsi amenée à la protection douanière. Elle n’aurait pas commis ce crime de lèse-humanité qui consiste à enlever les ouvriers italiens à la jouissance de leur beau climat pour les parquer dans l’air malsain des ateliers. Elle n’aurait pas eu à créer ces industries factices, toujours menacées, qui ne vivent qu’en prélevant une taxe sur tous les consommateurs. Les campagnards n’auraient pas été réduits à fuir une terre frappée de 25 à 30 p. c. d’impôt, où ils ne pouvaient plus, malgré le plus dur travail, trouver à subsister, en faisant la part d’un fisc insatiable.
Jamais on n’aurait songé à jeter des millions et des millions dans la mer Rouge. Si on en avait eu à n’en savoir que faire, on les aurait employés à coloniser les régions désertes de la Sicile, de la Sardaigne ou de la Calabre. L’agriculture, qui a fait des progrès, en aurait fait de bien plus grands encore, car la population se serait accrue, fécondant les campagnes et apportant ainsi aux villes un développe-
ment normal et solide au lieu de ce gonflement morbide dû à des spéculations mal entendues et ruineuses. Alors se serait réalisé dans toute la force du terme ce mot connu : Faites-moi de bonne politique et je vous ferai de bonnes finances.
Aujourd’hui, ce qui est tait, est fait. On ne peut espérer voir j l’Italie virer de bord sans transition et entrer dans la voie
' qu’eussent conseillée les éco nomistes et qui eût été probablement, en
! certaine mesure, celle de Cavour. Mais il ne serait pas impossible de
I se rapprocher peu à peu de cet idéal et de sortir résolument de la
J mégalomanie. C’est ce que tente de faire, semble-t-il, le ministère
] actuel, à en juger par le magnifique discours du marquis di Rudini
I à Milan et par l’exposé de cet éloquent économiste et de cet
éminent financier M. Luzzatti, qui tient en ses mains le portefeuille I du trésor, la clef des ressources financières dont dépendent forcé-
] ment les faits et les gestes des autres ministères.
Nous avons montré que l’Italie ne pouvait, on le comprendra en France, sortir brusquement — sans lâcheté et sans déshonneur — I de la Triple alliance. Mais il ne lui serait pas impossible d’obtenir de
I ses alliés la communication à l’Angleterre et au cabinet de l’Éîysée
des conditions du traité secret, afin de montrer qu’elle n’a absoluf ment en vue que le maintien de la paix ; en tout cas, elle peut appor-
I ter dans ses relations avec la France un esprit amical, disons plus,
f un esprit fraternel qui convient aux deux nations sœurs, de même
I sang, de même civilisation, de mêmes origines. Quand on a reconnu
I l’unité de l’Italie, les hommes d’État anglais ont dit qu’elle apporte-
^ rait en Europe un élément et une garantie de la paix. Il dépend
I d’elle de justifier celte prévision.
PETITES LETTRES A LA PRESSE.'
The Gospel of Relaxation.
(Lettre au Journal dt Liège, novembre 1882.)
Cher Monsieur,
L’été dernier, je signalais dans la Flandre libérale la création à Amsterdam d’une école hollando-allemande, où l’on se proposait d’accorder autant d’importance au développement du corps qu’à celui de l’intelligence, et je citais les considérations si justes émises à ce sujet par l’un des patrons du nouvel établissement, le chirurgienmasseur si connu, M. Mezger, qui est en même temps un philanthrope et un penseur.
Il recommandait instamment les exercices corporels à la jeunesse hollandaise, et son autorité est grande en cette matière, car chaque jour il est appelé à guérir les maux de toute sorte, qui sont la
conséquence de l’oubli de ces sages conseils, j Je suis heureux de pouvoir invoquer à l’appui de ces idées deux
‘ témoignages dont on appréciera toute la valeur.
Récemment, dans son discours d’adieu au banquet qu’on lui offrait à New-York, Herbert Spencer a dit aux Américains : « Il est temps de vous prêcher « l’Évangile du loisir » : The Gospel of Relaxation. Dans votre poursuite ardente de la richesse, vous sacrifiez la santé qui permet seule d’en jouir. Cet excès de travail est un crime contre la postérité, car vos descendants en pâtiront. Si vous ne fortifiez pas le corps par des exercices et des jeux, la race
ira se dégradant sans cesse. »
i Émile de Laveleye, au milieu de la préparation de ses études développées destinées aux revues et desos grands ouvrages, adressait souvent aux journaux belges ou étrangers de courtes lettres qui parfois avaient un grand retentissement. A titre de spécimens nous en publions ici quelques-unes, presque
choisies au hasard.
PETITES LETTRES A LA PRESSE
Le Ministre de l’instruction publique de Prusse, M. von Gossler, vient de publier une circulaire adressée à tous les directeurs d école, afin de leur recommander d'organiser systématiquement des jeux pour leurs élèves. Sans doute, dit le ministre, on a introduit partout la gymnastique, tantôt en plein air, tantôt dans des locaux couverts; mais cela ne suffit pas : il faut développer l’initiative et l’activité physique en des jeux qui sont une lutte où les plus adroits et les plus forts l’emportent. Il n’y a pas de meilleur moyen pour rafraîchir les forces de l’âme et du corps et pour les préparer à de nouveaux travaux. Cela fera disparaître cette sénilité précoce, cette indifférence de l’homme blasé, qui infectent maintenant trop souvent
la vie malsaine de notre jeunesse.
Ces jeux en plein air sont encore plus nécessaires aux jeunes gens qu’aux enfants. Comme l’a dit l’apôtre de la gymnastique en Allemagne, Jahn : Dans ces jeux, à l’activité musculaire vient se joindre la gaîté et l’animation. Les liens de l’amitié s’y resserrent. Le contact avec les camarades devient plus intime, et on fait mieux l’éducation de la vie commune ; celui qui, pendant les récréations, se promène seul, ou tranquillement avec un ou deux amis, perd cette précieuse occasion de développer en lui la volonté, la décision rapide, le courage, la persévérance, en même temps que le respect des règles et des lois que chaque espèce de jeu comporte.
Dans quelques régions, ajoute le ministre, certains jeux traditionnels sont restés en usage; mais ils tombent de plus en plus en désuétude, parce que les élèves de nos écoles veulent jouer de bonne heure aux petits messieurs. Il faut réagir énergiquement contre cette tendance. Il faut s’efforcer de remettre en honneur les jeux qui sont propres à chaque province, ou en introduire d’autres tels que tous les jeux de balle et surtout les jeux de course et de saut comme les barres, le saut de mouton, etc.
« C’est dans les Écoles normales que doit commencer la réforme, dit avec raison le ministre von Gossler, et plus tard c’est aux instituteurs et aux maîtres à donner l’exemple : aux jeux, il faut ajouter les grandes promenades, les longues courses à pied dans les forêts et dans les montagnes, la natation, l’été, et le patinage, l’hiver, les concours de gymnastique entre les différents établissesemenls d’instruction, et c’est aux chefs d’institution à prendre ici l’initiative et à organiser tous ces exercices.
» Malheureusement, dit le ministre, en terminant, on ne comprend
PETITES LETTRES A LA PRESSE
pas encore assez que les exercices corporels, en favorisant la sanlé, la gaîté, la vive et salutaire circulation du sang, favorisent aussi les bonnes et sérieuses études. Si on donnait aux exercices corporels la place qui leur appartient, on n’entendrait pas ces plaintes si fréquentes sur l’excès de travaux dont on accable la jeunesse. C’est pourquoi l’école et la famille doivent laisser aux élèves le temps nécessaire pour se livrer à ces jeux qui sont nécessaires pour entretenir la jeunesse de l’âme et du corps. L’avantage qui en résultera sera incalculable, et pour nos enfants, et par conséquent, pour nos descendants, et pour la patrie tout entière. »
Notre ministre de l’instruction publique devrait faire traduire celte circulaire de son collègue de Berlin en lettres capitales, pour la répandre à des milliers d’exemplaires, dans toutes les écoles et dans toutes les familles.
Dans toutes nos écoles normales, surtout dans celles des jeunes filles, il faudrait commencer par introduire le lawn-tennis obligatoire, puis encourager les jeux par des prix accordés à des concours, comme on le fait dans le Hainaut pour la balle et dans les Flandres pour le tir à l’arc.
En Belgique, on ne joue plus. Le noble jeu de barres (pigeole), le plus beau des jeux de course, qui faisait les délices de nos années de collège, tombe en désuétude.
La myopie et l’anémie, tous les symptômes de l’épuisement de la race, se multiplient d’une façon effrayante.
Rien cependant ne remplace la santé, car on ne jouit de rien sans la santé.
Voyez les étudiants dans les Universités anglaises. Ils travaillent bien, le matin, jusqu’au lunch) mais, de 2 à 6 heures, tous se livrent à des jeux et à des exercices corporels : cricket, lawn-tennis, canotage, le saut, la course, le cheval, la paume.
A Oxford, j’ai vu récemment un magnifique bâtiment, construit aux frais des étudiants, pour y jouer à la paume, avec des bains froids et chauds pour se laver, le jeu fini.
Voilà l’éducation physique des Grecs, dont on nous parle tant et qu’on imite si peu.
Au lieu de se crever les yeux et de s’appauvrir le sang à apprendre l’égyptien ou le phénicien, ils se contentaient de bien connaître leur propre langue, et ils réservaient chaque jour plusieurs heures pour tous leurs exercices corporels, que l’homme mûr pratiquait encore dans les bains publics.
PETITES LETTRES A LA PRESSE
Le mot « récréation » est admirable ! Quelle profondeur de vues en cette expression qui nous paraît banale. « Récréer », apporter une nouvelle jeunesse, une nouvelle vie; mais pour cela il faut jouer, se divertir de façon à rafraîchir le sang et non à le brûler ou à l’épaissir.
Précisément, cette année, le grand prix du Roi est attribué au meilleur ouvrage sur la manière d’introduire dans nos établissements d’instruction publique l’usage des exercices corporels.
A Liège, où existe une Société de Sport, « les jeunes » devraient prendre l’initiative, afin de répandre parmi nos étudiants et nos jeunes gens le goût du cricket, du Lawn Tennis et de la paume; mais c’est dans nos athénées et dans toutes nos écoles qu’il foudrait à tout prix réveiller l’habitude ancienne des jeux de toute espèce, appropriés à la saison et aux localités.
Combien Herbert Spencer et le ministre von Gossler ont raison !
Les Conditions de la Démocratie.
(Lettre à La Gazette, de Bruxelles, du 24 septembre 1888.)
Arrêté par des insomnies au début d’une course que je projetais au pays des Dolomites, je suis venu chercher du repos à Heiden, au-dessus du lac de Constance, où j’ai trouvé un air vivifiant, une contrée ravissante et un excellent hôtel, le Freihof. J’ai pu voir ici sous mes yeux la confirmation de ce que j’avais dit récemment concernant les conditions de la Démocratie; car, dans le canton d’Appenzell-Ausser-Rhoden, se rencontrent les institutions les plus démocratiques qu’on puisse concevoir.
Qu’est-ce que la Démocratie? C’est le régime politique où la nation se gouverne elle-même, où est appliqué, par conséquent, le principe : Tout par le peuple, tout pour le peuple. Ici, non seulement le peuple est souverain, mais il exerce lui-même la souveraineté. Une fois par an, le dernier dimanche d’avril, il se réunit tout entier, alternativement à Trogen et à Huntwil. Tout citoyen majeur est obligé, sous peine d’une amende de dix francs, de se rendre, portant un sabre ou une épée, à cette assemblée, qui n’est autre que le champ de mai des Germains et des Francs.
ggg petites lettres a la presse.
Sont soumis à ses votes, le budget et tous les projets de émanant soit du Conseil cantonal, soit de l’initialive d un certain nombre d’électeurs. La discussion est interdite on vote à mai levée par oui ou par non; on procède ensuite à 1 élection des sept membr^es du Conseil exécutif {Regierungsrath) et des onze membres de la Cour supérieure {Obergencht). A la fin de la seance, qui e dure guère qu’une heure et demie, tous les assistants prononcen hauLtix le serment de défendre la patrie et de se dévouer au bien général. Cela produit, dit-on, une impression ^
les citoyens ont reçu un exemplaire des projets de loi et de
^""L^s^tmiTnes^ont complètement autonomes dans les limites des lois générales de la Confédération et du canton. U aussi, les citoyens règlent directement les affaires publiques. Une fois par an,^ils se réunissent obligatoirement, en assemblée généra e,
ordinairement dans l’église.
lis voient le budget, les dépenses, les tmpôls, le locaux et éUsenl les membres du Conseil commnnal, y compris rZptman ou bourgmestre, ceux du Conseil eantona , a.ns. que les juges du tribunal communal et du tribunal de district.
Le Conseil communal tient séance une fois par mois au moin
chaque fois que l’urgence 1 exige.
Ici aussi, se pratique Van-archie rêvee par Prondhon . le gouvernement n’est pas une institution extérieure au peup
! immanent » dans le peuple. Il n'y a point de politiques, judiciaires ou administratifs rétribués. Les fonctmns Mistem; mais elles sont remplies obligatoirement par les ciloye élus qui tous sont soumis à réélection chaque annee.
Il n“ a que les instituteurs et les secrétaires du canton et des
communes qui reçoivent un traitement.
Le pouvoir exécutif est exercé par le Regierungsrath, qui se réunit tous les dix ou quinze jours. Ses sept membres, y compris le Landamman ou Président de la République, reçoivent un jeton de présence de 10 francs, plus 20 centimes par kilomètres pour tra de déplacement; car ils viennent des différentes parties du pays C’est dans l’organisation judiciaire qu’on saisit surtout ce e absence complète de fonctionnarisme. On ne peut rien imaginer
plus démocratique.
Dans chaque commune, l’assemblée générale des citoyens nomme
petites lettres a la presse.