TT
un « conciliateur » [Vermütler) et un tribunal communal de cinq membres. Celui-ci se réunit une fois par mois et juge, en première instance, les affaires civiles jusqu’à concurrence de 300 francs et les contraventions de police.
L’appel se fait devant le tribunal de district, dont les neuf membres sont élus par les différentes communes du district. Il se réunit une fois par mois et juge toutes les affaires en première instance.
Le tribunal criminel est composé de sept membres élus parmi les juges communaux et de district. Il se réunit une fois par mois, à Trogen.
En dernière instance, toutes les affaires civiles et criminelles sont portées devant la Cour suprême, dont les onze membres, élus par la Landsgemeinde, se réunissent aussi une fois par mois, à Trogen.
Tous ces magistrats ne touchent point de traitement, mais un jeton de présence de 6 fr. SO et 20 centimes par kilomètre pour frais de déplacement.
Jusque récemment, la fonction d’avocat était absolument interdite. Maintenant leur intervention n’est admise qnedeyânlVObergericht.
Ce système coupe dans sa racine ce fléau des démocraties modernes, la curée des places; « aux vainqueurs les dépouilles », comme disent les Américains, dont la république est minée par cet abus.
Mais à quelle condition fonctionne cet étonnant régime? A condition que l’instruction soit universellement répandue. Voici quelques faits.
Tous les enfants sont rigoureusement obligés de fréquenter l’école primaire durant sept années, de six à treize ans; en outre, l’école de répétition [üebungsschule) de treize à quinze ans ; la gymnastique est obligatoire jusqu’à seize ans et l’école de travail (travaux de mains, économie domestique, etc.), pendant quatre ans, pour les filles.
En outre, plusieurs communes, Heiden entre autres, ont organisé des écoles complémentaires du soir, dont elles imposent la fréquentation jusqu’à dix-huit ans.
Aussi voit-on sans cesse les chemins couverts d’enfants se rendant à l’école et portant dans un petit sac au dos le matériel scolaire que la commune fournit gratuitement.
Filles et garçons reçoivent l’instruction en commun; elle est gratuite et non-confessionnelle.
* In
KSi^rv; V :
PETITES LETTRES A LA PRESSE
Les écoles libres sont tenues d’avoir des maîtres diplômés et
autant d’heures de classe que les écoles publiques.
A Heiden, 3,600 habitants, il y a sept écoles primaires, plus une école « réale » et 678 élèves, non compris ceux qui fréquentent les
écoles complémentaires et les écoles de travail.
Wolfhalden, 2,600 habitants, a cinq écoles et 600 élèves, donc 20 pour cent de la population totale, ce qui ferait, pour les 160,000 Bruxellois, 32,000 enfants dans les écoles primaires.
J’ai assisté à l’examen des conscrits, qui se fait par des délégués cantonaux, sous le contrôle d’officiers spéciaux. Il se compose 1° d’une épreuve écrite, comprenant des calculs d arithmétique et une rédaction; exemple : Quels sont les avantages du voyage à pied? et 2° d’une épreuve orale sur la Vaterlandskunde, « connaissance de la Patrie »• géographie, histoire et constitution de la Suisse et du canton. On demande à des enfants qui n’ont fréquenté que l’école primaire Indiquez les principaux passages des Alpes. Quelles sont les victoires sur les Autrichiens et les Bourguignons qui ont affranchi la Suisse . Parlez-nous de la guerre du Sonderbund. Quelles sont les autorités
fédcrâlcs ?
Les réponses étaient souvent exactes et détaillées.
Les cotes qu’obtient chaque conscrit, sont inscrites dans un relevé général, qui sert à montrer le degré d’instruction dans chaque canton
excellent moyen d’émulation.
Les bâtiments d’école sont autrement grands que ceux qui ont amené le renversement de notre ministère libéral. Ils sont répartis dans les différents hameaux de la commune afin d’en faciliter la
fréquentation.
Le iour où nos communes rurales auront le cinquième ou 20 pour cent de leur population dans les écoles et où elles introduiront spontanément l’obligation scolaire jusqu’à dix-huit ans, je serai prêt à demander, non seulement le suffrage universel, mais le gouvernement direct et Yan-archie à la façon d’Appenzell.
PETITES LETTRES A LA PRESSE. 3G9
La Question arménienne.
{Pall Mail Gazelle de Londres, Novembre 1888.)
Dans les journaux anglais et français, on commence k s’occuper de la question arménienne. Lord Salisbury a permis au comité arménien de Londres de lui présenter un mémoire sur la situation actuelle en Arménie et il a même promis de transmettre à l’ambassadeur anglais à Constantinople toutes les pièces qui lui avaient été soumises. Il y a plus, l’ambassadeur anglais, sir William White, a fait à la Porte Ottomane une communication à ce sujet, laquelle a été reçue avec tous les égards requis, mais sans amener aucun changement.
Il est étrange que l’Europe et la Turquie — la Turquie surtout — comprennent si peu leur véritable intérêt dans cette affaire. Pour l’Europe, c’est une question d’humanité et d’équilibre politique. Pour la Turquie, c’est une question d’existence. L’Arménie occupe ce vaste plateau qui s’étend entre quatre mers : la Méditerranée, la mer Noire, la mer Caspienne et le golfe Persique. Quatre grands fleuves y prennent leur source : le Tigre, l’Euphrate, l’Araxe et le Kour. Le peuple arménien compte au moins cinq millions d’âmes, dont des groupes isolés se rencontrent en Europe, dans la péninsule des Balkans, en Roumanie et jusqu’en Transylvanie. A Constantinople, les Arméniens sont très nombreux. Comme les Juifs, ils s’y occupent principalement du commerce et de la banque. Leur intelligence supérieure et leur connaissance des langues orientales leur ouvrent l’accès des charges gouvernementales, où ils arrivent aux plus hautes fonctions administratives pour lesquelles leur religion n’est pas un obstacle. Le meilleur ministre qu’ait eu l’Égypte, Nubar-Pacha, est Arménien.
Le peuple arménien, qui appartient à la race aryenne, s’est converti au christianisme, dès ses débuts. Il possède une littérature riche et déjà ancienne, qui est représentée par des philosophes, des historiens et des poètes. Lors des croisades, il a combattu pour ses frères d’Occident. Il est laborieux, économe et il cultive très bien le sol, quand il ne craint pas d’être dépouillé des produits de on
petites lettres a la presse.
labeur. Beaucoup de nos arbres à fruits et de nos fleurs viennen
de l’Arménie. , . ,
Malheureusement, toute son histoire n’est qu’un long martyrologe.
Placé sur le passage des invasions, il a été presque toujours opprimé, saigné à blanc et pillé par les vainqueurs ; mais jamais peut-être il n’a été plus maltraité qu’en ces dernières années, préci- Lment parce que l’Europe avait stipulé certaines garanties en sa faveur. C’est sa constance à garder intacte sa foi chrétienne, qui ui a permis de conserver sa nationalité au milieu des musulmans, qui
le tiennent sous le joug. ,
Aujourd'hui, l’Arménie est coupée en trois tronçons : celui du
nord, où réside le chef religieux suprême, le catholicos, dans la Rome
arménienne, Etchmiadzin, a été successivement annexé a la Russie.
Le tronçon du sud-est, où se trouvent le moins d Arméniens,
appartient à la Perse, et le tronçon du sud-ouest, à la Turquie. C es
seulement de l’Arménie turque qu’il s’agit aujourd hui, et c est en
vertu du traité de Berlin que l’Europe a le droit et le devoir de
Déjà la charte de Gulhané de 1839 et le Hatti-Humayoun de 1856, enregistré au traité de Paris, avaient promis aux Arméniens, comme aux autres chrétiens de l’empire ottoman, légalité de traitement, sous la protection du droit international. Apres la dernière guerre contre la Turquie, la Russie, qui jusque récemmen avait toujours pris en mains la cause des opprimés en Orient, s était réservé, dans l’article 16 du traité de San-Stefano, le protectorat des
Arméniens à son profit exclusif. ... ■
L’Angleterre s’émut vivement de cette stipulation, qui, en e , conférait au czar un droit permanent d’intervention dans 1 administration d’une province turque limitrophe de son empire. La Russie céda, et une convention fut signée entre elle et l’Angleterre, le 30 mai 1878, en vertu de laquelle le protectorat appartenait aux
deux États contractants. . .
Bientôt après, le 4 juin de la même année, l’Angleterre signait
avec la Turquie la convention de Chypre, par laquelle elle s engageait à défendre l’intégrité de l’empire ottoman en Asie Mineure, et se déclarait garante des réformes à introduire en Arménie. L’article 61 du traité de Berlin, tout en respectant la convention relative à lîle de Chypre, substituait le protectorat des grandes puissances européennes à celui que les Russes et les - ng ais
PETITES LETTRES A LA PRESSE
avaient stipulé en leur faveur. Voici le texte de cet article : « La Sublime-Porte s’engage à réaliser, sans plus de retard, les améliorations et les réformes qu’exigent les besoins locaux dans les provinces habitées par les Arméniens, et à garantir leur sécurité contre les Circassiens et les Kurdes. Elle donnera connaissance périodiquement des mesures prises à cet effet aux puissances qui en surveilleront l’application. » Le traité de Berlin a donc donné aux Arméniens le droit d’invoquer l’intervention des puissances signataires et surtout celle de l’Angleterre et de la Russie.
La situation de l’Arménie est aujourd’hui pire que jamais, pire même que celle de la Macédoine. D’abord, parce que le pays est plus éloigné du contrôle européen et ensuite, parce que les habitants sont livrés sans défense aux déprédations des Kurdes, qui, en leur qualité de musulmans, peuvent piller les chrétiens sans merci. Il s’ensuit que ceux-ci abandonnent la culture et émigrent. Plusieurs districts près de Van, jadis bien cultivés, sont déjà complètement déserts. Ne pouvant plus payer les impôts que les agents du fisc lèvent de la façon la plus arbitraire et la plus cruelle, les paysans sont obligés de vendre leurs bœufs, leurs instruments aratoires et de se livrer à la mendicité. La misère est telle que des familles entières meurent littéralement de faim.
Des lois, excellentes en elles-mêmes, ne servent qu’à accabler davantage les infortunés Arméniens. Ainsi, un impôt spécial a été établi pour organiser l’instruction ; mais les subsides sont accordés aux écoles musulmanes exclusivement, et souvent les écoles arméniennes sont fermées sous prétexte de propagande révolutionnaire.
Les fonctionnaires, les gouverneurs eux-mêmes n’obtiennent leur place — qu’ils ne gardent pas longtemps — qu’au moyen du « bakschich. » Pour couvrir ces avances et se faire un pécule qui leur permette de vivre ensuite à Constantinople, ils pressurent les contribuables jusqu’au sang.
Impossible d’obtenir justice à moins d’acheter les juges. Sous prétexte de complots imaginaires, les maisons sont visitées, les livres saisis et nombre de malheureux jetés et retenus dans des prisons infectes, sans jugement et sans motif. Le mémorandum remis à lord Salisbury donne le nom de quelques-unes de ces personnes ainsi emprisonnées arbitrairement. Le seul fait de rester fidèle à la nationalité arménienne est considéré comme un crime. Le gouvernement central ignore sans doute la plupart de ces faits,
PETITES LETTRES A LA PRESSE
iri
car celui qui ose se plaindre ou envoyer une pétition à Ck)nstantinople, est puni sans rémission par les autorités locales.
On dirait que le but poursuivi est de faire disparaître la population chrétienne, pour livrer tout le pays aux musulmans.
Le seul remède à cette affreuse situation est d’accorder a l’Arménie une autonomie administrative locale semblable à celle qui donne de si excellents résultats dans le Liban. Par Arméme, i faudrait entendre les vilayets d’Erzeroum, de Van et de Diarbékir, avec les sandjaks d’Argana et de Seguerd et le port de Rize sur la
mer Noire. ^ .
La Porte a le plus grand intérêt à réaliser cette réforme. Bien
administrée, l’Arménie, dont les sources naturelles de richesse sont considérables, ne tarderait pas à atteindre un haut degré de prospérité, et le revenu public augmenterait à proportion.
Les Arméniens satisfaits formeraient une ligne de défense solide contre le mouvement d’expansion des Russes, tandis que, s ils continuent à être aussi maltraités, ils se tourneront vers le czar, qu’ils appelleront comme un libérateur. Les habitants de la partie de l’Arménie (déjà annexée à l’empire russe), voient augmenter chaque jour leur bien-être et leur civilisation. Un seul fait suffit à le prouver : leur activité littéraire est, relativement à leur nombre, plus grande que celle de tout autre district russe, Saint-Pétersbourg
et Moscou exceptés.
Si la Turquie ne se hâte pas d’accomplir les réformes indispensables, l’Arménie tout entière sera prise par les Russes. Cela serait
inévitable.
Si la Russie arrive à occuper ainsi le plateau central de 1 Asie Mineure, Constantinople, la Terre-Sainte et l’isthme de Suez seront
à la merci de ses innombrables bataillons.
Les puissances de la Méditerranée, l’Angleterre, la France, l’Italie et l’Autriche, ont donc un intérêt évident et de premier ordre à faire obtenir aux Arméniens les garanties de bon gouvernement qui ont été stipulées en leur faveur au traité de Berlin. Puisqu’on a enlevé aux Russes le protectorat exclusif que l’excellent traité de San-Stéfano leur assurait, le devoir d’intervenir incombe aux autres
puissances.
Si l’on agit énergiquement dans ce sens auprès du sultan, cest pour sauver la Turquie, malgré l’aveuglement des Turcs.
PETITES LETTRES A LA PRESSE
La Question flamande.
(Lettre à La Gazette de Bruxelles, 14 janvier 1889.)
Cher Monsieur,
L’été dernier déjà, j’avais voulu vous parler de la question flamande. Mais il n’est pas trop tard aujourd’hui, car on la discute avec plus de vivacité qu’alors.
Vous avez parfaitement raison de dire que les districts flamands semblent entièrement acquis au cléricalisme, tandis que les provinces wallonnes parviennent encore à s’en défendre. A l’appui de votre thèse, vous auriez pu citer ce fait si frappant que, dans l’arrondissement de Verviers, c’est le canton flamand d’Aubel, complètement clérical, qui seul rend possible l’élection de représentants catholiques.
L’un des chefs du mouvement flamand et l’un de ses écrivains les plus éminents, M. Julius Vuylsteke, a montré, dans un tableau navrant, comment il arrive que la situation faite à la langue flamande amène le triomphe des idées rétrogrades et l’infériorité des provinces flamandes presque sous tous les rapports. Rien de plus irréfutable et de plus affligeant que les chiffres qu’il cite.
Comment se fait-il que le flamand soit cause de l’infériorité des populations qui le parlent et assure la victoire du cléricalisme? Faut-il l’attribuer à la race? Au contraire, c’est du sentiment individualiste de la race germanique qu’est parti le mouvement de révolte contre l’oppression papale, et ce sont les nations de cette race qui sont restées affranchies de la domination romaine.
Y a-t-il dans la langue flamande quelque particularité qui soit favorable aux empiétements du clergé? Nullement, puisque, au XVI® siècle, ce sont les Flamands qui se sont affranchis les premiers du joug de Rome, et, si les Wallons n’avaient pas alors soutenu les Espagnols, les Pays-Bas tout entiers auraient partagé les glorieuses destinées de la Hollande et seraient devenus l’un des pays les plus riches et les plus puissants de l’Europe.
D’où vient donc ce fait, constaté par vous, que clérical et Flamand soient aujourd’hui trop souvent synonymes?
3Y4 • PETITES LETTRES A LA PRESSE
En voici la raison évidente. Depuis les ducs de Bourgogne, et,
! plus encore, depuis notre annexion à la France, la classe aisée, qui
partout est le foyer et l’instrument de la culture intellectuelle, parle i le français. Le peuple flamand — les campagnards, les ouvriers, la
) petite bourgeoisie— se trouve donc, par sa langue, séparé du rayon-
! nement civilisateur, de même qu’il l’est, par sa religion, des influ
1 ences intellectuelles qui auraient pu arriver jusqu’à lui de la Hollande .
En pays wallon, comme en France, le peuple est en communication directe, intime avec la lumière qui pénètre les couches élevées 'i de la société. En pays flamand, il reste plongé dans la pénombre
, \ (j0g temps anciens et dans le domaine étroit des intérêts matériels.
Dans une province wallonne, un commis-voyageur, un industriel, un propriétaire entre au cabaret et cause : les paysans qui sont là, l’écoutent et le comprennent, et ainsi les idées d’en haut descendent dans les masses. Dans les provinces flamandes, rien de semblable. Le curé est le seul qui parle aux petites gens des choses spirituelles. Son influence prédominante est donc bien naturelle et même, en quelque mesure, légitime.
En résumé, les Flamands sont en grande majorité cléricaux, parce que leur langue les sépare du courant des idées modernes, lesquelles ont pour véhicule le français. A cela, il n’y a que deux remèdes : il faut, ou bien que les classes moins aisées, les campagnards surtout, parlent le français, ou bien que les classes supérieures parlent le flamand. Ce n’est qu’à cette condition que le flot civilisateur se propagera du haut en bas de la société.
Est-il possible aujourd’hui de faire passer les populations flamandes au français? L’expérience faite partout démontre que non. Dans le district flamand du département du Nord, malgré deux siècles de la plus énergique pression officielle, les populations rurales et même urbaines continuent à parler leur langue maternelle.
Dans la Bretagne bretonnante, il en est de même, quoique le pays soit soumis à l’influence française depuis six siècles.
/ Mais il y a plus : l’un des mouvements les plus puissants, les plus merveilleux et les moins connus de notre temps, est le réveil des nationalités, que niait M. Thiers et dont se sont servis Cavour et Bismarck, l’un pour faire l’Italie, l’autre, l’Allemagne. Des dialectes obscurs, que l’on considérait comme des patois voués à l’oubli, ont repris leur place au soleil, en se couronnant de toute une efflorescence littéraire.
PETITES LETTRES A LA PRESSE
La première fois que je visitai la Hongrie, on parlait latin dans la Diète, allemand dans les chancelleries et dans les salons; le madgyar était le langage dédaigné des laboureurs et des pâtres de la Puzta. Aujourd’hui, au Parlement, au théâtre, à l’université, dans les livres, dans les journaux, dans toute les familles, on n’entend plus que le hongrois.
Le croate était la langue barbare des Pandours à manteau rouge, dont la férocité épouvantait l’Italie. Maintenant, grâce à l’évêque Strossmayer, le croate a son université, son Académie, son théâtre, sa littérature.
Il en est de même en Bohême, en Serbie, et plus récemment en Bulgarie. En Carinthie, les Slovènes revendiquent les droits de leur dialecte national. Il n’y a pas jusqu’aux Valaques du Pinde, perdus au milieu des populations grecques et se confondant avec elles, qui ne reprennent conscience de leur race et qui ne veulent conserver leur langue, le roumain.
Nulle part ce réveil des nationalités ne m’a plus frappé qu’en Finlande. La langue de la culture était le suédois. Le finnois, dialecte asiatique, était relégué au sein des forêts et parmi les lacs qui couvrent le pays. Mais, quand l’instruction s’est répandue dans les campagnes, le peuple a réclamé pour sa langue une place égale dans renseignement et dans l’administration, et il l’obtient. Il y a même à Helsingfors un Opéra finnois où j’ai entendu chanter Martha. En présence d’un mouvement si général et si profond, peut-on espérer franciser les populations flamandes, alors qu’elles touchent à la Hollande, où leur langue, depuis le xvi® siècle, a brillé de l’éclat que l’on sait, et quand surtout l’agitation a flamingante » a acquis une force que ses promoteurs mêmes n’osaient espérer ; et qu’il est un parti qui aura toujours intérêt à l’appuyer et à soutenir ses
revendications?
Telle est la situation ; qu’on en gémisse, qu’on s’en indigne tant qu’on voudra, on ne la changera pas.
Ne pouvant faire passer les Flamands au français, il ne reste donc qu’un seul moyen de les faire sortir de l’isolement qui les livre au cléricalisme, c’est que les classes aisées apprennent à bien parler et à bien écrire le flamand. Ils ne peuvent aller à vous; allez à eux.
C’est pourquoi tout bon patriote, tout ami du progrès, doit approuver les mesures qui ont pour but de répandre la connaissance du flamandjpar l’enseignement moyen et par l’enseignement supérieur.
PETITES LETTRES A LA PRESSE
Le flamand a, du reste, cet avantage qu’étant un intermédiaire entre l’anglais et l’allemand, il ouvre l’accès immédiat de ces deux langues nécessaires.
Dois-je ajouter que, dans cette voie, il faut avancer pas à pas et avec prudence, de façon à ne pas heurter trop fortement les habitudes et les préjugés, ce qui pourrait amener une réaction?
Qu’on me permette de rappeler un souvenir personnel :
En 1848, je faisais partie à Gand d’un groupe ultra-démocratique, à la tête duquel était mon professeur Huet, un Français, et Gustave Callier, aussi gallophile qu’on puisse l’être. Néanmoins, nous nous décidâmes à fonder un journal flamand. De Broedermin {la Fraternité), parce que nous étions convaincus que c’était le seul moyen de gagner le peuple à la cause de la démocratie.
Ce sont les progrès de la démocratie qui assureront partout le ^ triomphe des dialectes populaires, Vous adressez-vous au peuple,
c’est en sa langue qu’il faut lui parler.
Supposez le suffrage universel établi en Belgique : il est certain que, dans les Flandres, c’est en flamand que les candidats devraient ! haranguer leurs électeurs. Et alors M. Bara serait satisfait : les élus
r parleraient aussi flamand à la Chambre, afin d'être compris de leur
collège électoral.
• A propos d’Art.
[ {La Gazette^ 10 novembre 1890.)
Et d’abord une petite préface : M’est-il premis de parler d’art ? Un économiste n’y peut rien comprendre. Qu’il s’occupe du blé, du coton, du fer, de la houille, des exportations et des importations, c’est parfait. Mais de peinture ou de sculpture! Allons donc ! Ne, 6utor... Et cependant, qu’il me soit permis de rappeler qu’au temps jadis je m’occupais beaucoup plus d’art que d’économie politique; que j’ai visité à cet effet tous les Musées de l’Europe, avant d’aller étudier partout les conditions sociales; que j’ai deux fois, aux Expositions internationales de Paris de 1867 et de 1878, représenté la Belgique dans la section de peinture, et que les deux fois, mes collègues m’ont nommé secrétaire du jury. Ceci soit dit en manière d’excuse ou
PETITES LETTRES A LA PRESSE
« d’apologie », comme disent les Anglais, pour cette excursion hors de mon domaine.
L’un de vos collaborateurs disait récemment qu’il avait voulu voir quels étaient, parmi les tableaux exposés cette année, ceux qui plaisaient au public du dimanche, c’est-à-dire au populaire. Les toiles, nous disait-il, devant lesquelles ce public s’arrête, sont celles qui représentent des scènes tragiques ou des épisodes d’histoire. Il semble ne goûter nullement ce qui charme les connaisseurs ou ravit les raffinés, « le morceau » bien peint, « la tache », le rendu subtil d’une impression de la nature.
Ce qui le touche, c’est la chose représentée; non le mérite de l’exécution. Le meilleur paysage le laisse indifférent; une bataille, un meurtre, une fête de village, un épisode comique, voilà ce qui le frappe et le retient.
Eh bien! plus j’y réfléchis, plus je trouve que le gros public a raison ! Pourquoi et comment l’art est-il né ? Pourquoi occupe-t-il une place si importante dans l’histoire des civilisations? A quelles conditions mérite-t-il que la société s’en occupe comme d’un objet d’intérêt général?
N’est-ce pas parce que, à toutes les grandes époques, il offrait au peuple la représentation — tantôt sous la forme des réalités, tantôt sous la forme des symboles — des principales idées qui faisaient le fonds de la vie religieuse ou de la conscience nationale?
Dans l’Inde, en Égypte, l’art montre aux foules l’histoire de leurs divinités, le drame de leurs mythes, l’image de leurs croyances et de la vie d’outre-tombe qu’elles attendent.
En Grèce, puis à Rome, l’art n’est plus exclusivemeut religieux; il devient à moitié laïque. Mais, là encore, c'est aux masses qu’il s’adresse, quand il dresse les merveilleuses statues des dieux dans les temples, et celles des grands hommes, sur les places publiques.
Pendant le moyen âge et même encore â la Renaissance, l’art est populaire. Dans les cathédrales gothiques, puis dans les églises et les palais, il représente les scènes et les personnages de l’Ancien et du Nouveau Testament, ou bien, remontant à l’antiquité, l’histoire des divinités du Paganisme. Mais toujours l’art parle au peuple de ce qui l’intéresse, de ce qui le touche. Ce qui importe, c’est la chose représentée ; le procédé ne vient qu’en seconde ligne.
Si les œuvres d’art ne sont faites que pour charmer quelques oisifs ou quelques rares amateurs, si l’art ne doit être, comme on l’a dit,
PETITES LETTRES A LA PRESSE
que la gastronomie de l’œil, de quel intérêt social peut-il être? Que le collectionneur se paye une jolie toile, comme un gourmet un bon dîner, c’est parfait. Mais ce n’est pas à telle fin que l’art a pris naissance.
Quand la démocratie aura définitivement et complètement triomphé, l’art ne survivra que s’il redevient ce qu’il a été jadis, en Égypte et au moyen âge surtout, un enseignement et une jouissance pour les masses. D’ailleurs, quand l’art s’écarte, comme aujourd’hui, de son but et de son essence réels, pour s’attacher à l’exécution, au procédé, à certains effets de couleur ou d’impression, il se perd dans la recherche, dans la bizarrerie, dans l’absurde parfois. Le naturel au vrai sens du mot disparaît; on n’a plus que le naturalisme, ce qui est très différent.
Le procédé n’est pas à dédaigner, il s’en faut ; mais à condition qu’il soit moyen, non but. Il doit fournir les meilleurs moyens d’expression ; il ne peut tenir lieu de la chose exprimée.
Pour conclure, j’en reviens aux réflexions de votre collaborateur : le public du dimanche qui aime les « images », a parfaitement raison. Il obéit instinctivement à la vraie raison d’être de l’art.
REVISION DE LA CONSTITUTION BELGE
(Lettres à V Indépendance belge de Bruxelles, du 4 décembre 1891
au 4 janvier 1892).