‹ Essais et fantaisiesChapitre 11 sur 34 · Japnnese Fairy Taies Sej'ies (Tokio, Kobun«ka · texte numérisé non relu

Japnnese Fairy Taies Sej'ies (Tokio, Kobun«ka

ot qu'ils écrivent des livres, et qu'ils se disputent, on ne peut plus lire le Petit Chaperon rouge avec simplicité de cœur. Il faut se demander tout le temps si ce ne serait pas un mythe solaire, et de quelle couleur pouvait bien être le premier homme qui a fig uré la mer eng-loutissant le soleil couchant par un loup mangeant une petite fille coiffée de rouge. Etait-il blanc, jaune ou noir? Avait-il le nez droit ou épaté? Tous les contes populaires viennent-ils de l'Inde, d'où ils se sont répandus, en subissant des variantes, dans le monde entier? En laisserons-nous une petite part aux Avares et aux Kariaines, peuples non aryens, mais qui, d'après quelques savants, avaient néanmoins de l'imagination?

A quelque opinion que l'on s'arrête, on est sîir de s'attirer les foudres d'un mythologue, puisqu'ils ne sont pas d'accord. On l'a bien vu précisément à propos des légendes populaires du Japon, lorsqu'elles furent d'abord connues en Europe par diverses publications savantes. On les accusa de n'être que des pastiches, et une partie au moins en furent convaincues. J'oserai avouer qu'elles m'en intéressent davantage. Des Jég-endes exclusivement nationales nous auiaienl a[)pris d*^ quelle nianii're les Japonais foiKcvairiil le merveilleux; des légendes nées

çà et là et repétries dans leurs voyages au gré des peuples qui s'en emparaient, nous disent comment les hommes en général le conçoivent. Nous voyons d'abord que c'est toujours et partout la même chose; le temps et la latitude n'y changent rien, non plus que la nuance de la peau. Et aussitôt les questions de se presser : d'où vient chez l'homme cette disposition universelle à croire au merveilleux? A quel besoin secret correspond-elle ? En quoi le merveilleux le satisfait-il quand il l'a inventé, autrement dit, à quoi lui servent les dieux enfantés par son imagination et pourquoi sont-ils un élément de bonheur dans sa vie?

Les vieilles légendes de tous les pays nous font la même réponse. La grande utilité des dieux est de rassurer noire esprit, épouvanté de l'impassibilité de la nature. Il est doux de penser que nous ne sommes pas abandonnés seuls en face des forces aveugles; qu'il existe quelque part des êtres semblables à nous par les passions, capables d'entrer dans nos peines et nos joies et ayant le pouvoir de suspendre à notre profit les lois de l'univers; des êtres à qui nous demandons secours dans notre détresse et qui se prêtent, pour quelques grains d'encens, à faire des prodiges en notre faveur; des êtres qui peuvent dispenser nos actions d'avoir leurs conséquences naturelles et à qui nous devons ainsi un dernier espoir d'écliapper k l'insupportable e?sclavage des ciïets et des

causes. Ce sont les libérateurs, et le- besoin impérieux de croire qu'ils existent réellement a fait jaillir chez tous les j)euples et dans tous les temps la foi avide au surnaturel.

L'imagination a créé ces êtres supérieurs très divers, selon les emplois qu'elle leur destinait dans le monde invisible, et les a groupés hiérarchiquement. Les princes de la mythologie sont de grands personnages, pour lesquels il n'y a d'impossible que ce qui a été jugé tel par leurs sectateurs. Il serait vain de rechercher pourquoi ceux-ci ont décidé que ceci serait possible et cela impossible. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'ils étaient d'une école philosophique dont font partie de nos jours beaucoup de chrétiens, et qui distingue entre les miracles faciles et les miracles difficiles. Les règles d'après lesquelles se fait le classement échappent à rintelligcnce et sont matière de foi. Il faut se garder d'en médire, car ce sont elles qui ont introduit la variété et la fantaisie dans tous les Olympes connus, en donnant le caprice humain pour borne au pouvoir des divinités.

L'Olympe où nous introduisent les Contes de fées japonais est aussi turbulent que celui des Grecs. La mauvaise tenue de ses habitants n'est

peul-rlre nulle pari aussi manifeste (juc dans le Dragon à huit /rtes, Tune des légendes où il a été le plus nécessaire d'abréger et d'adoucir, dans une collection destinée aux enfants. Nous rétablirons, dans l'analyse (pi'on va lire, quelques traits indispensables à l'inlelligence du récit, et le lecteur de l'Occident ne se sentira pas dépaysé parmi ces divinités querelleuses; ce sont moeurs avec lesquelles Homère nous a familiarisés.

Au commencement des choses, le puissant Izanagi, père de tous, se voyant mourir, partagea le monde entre ses trois enfants. 11 donna le soleil à sa fille Amatérasu; Susano, son fils aîné, eut la mer, et le cadet eut la lune.

Amatérasu s'installa dans le soleil, où elle passait son temps à tisser des étoiles d'or et d'argent qui servirent sans doute à faire les robes de Peau-d'Ane. Cependant son friTc Susano était le plus brouillon et le plus mal élevé des dieux, 11 était grossier et tapageur, mettait le désordre partout et rendait la terre inhabitable, de sorte que les hommes mouraient, l II jour, il monta chez sa sœur, ddiil il était jabtux parce qu'elle avait eu le soleil, brisa ses métiers et foula aux pieds les étoffes étincelanles. Amatérasu, elfrayée, s'enfuit dans

une caverne dont elle ferma la porte. Aussitôt le monde fut plongé dans une nuit profonde. Susano acheva son œuvre perverse en tuant la déesse de la Nourriture.

Les dieux tinrent conseil sur les moyens d'attirer Amatérasu hors de sa cachette. Ils se décidèrent pour une danse que le dieu de la Folie alla danser devant la caverne et sur laquelle nous n'insisterons pas ici. La déesse sortit, et la lumière fut rendue au monde. Afin d'assurer la paix, les dieux exilèrent Susano sur la terre, où il eut une aventure qui rappelle à la fois la légende du Min-tlaure et celle de Persée. Un dragon à huit tètes habitait un marais, d'où il sortait une fois l'an jtour manger une jeune fille. Susano le tua td épousa l'Andromède japonaise, La manière dont il s'y prit pour tuer le monstre est digne de remarque. Il l'enivra: après quoi il coupa les huit tètes sans peine ni péril. C'était prudent et point héroïque; mais les vieux Japonais faisaient grand cas de la sagesse mondaine.

Le conseil des dieux est en tout pays une institution aristocratique. N'y entre pas qui veut, et les humbles de la terre ont le sentiment qu'il est bien loin, bien inaccessible. Ils ont donc rempli K- monde invisible de petites gens

à leur image, avec qui ils osent se familiariser et qu'ils ont soin de placer à leur portée. Ce sont de pauvres divinités champêtres, de simples diahlcs, de modestes petits saints locaux. Le Dieu des bonnes gens n'a jamais été celui des évèques, encore moins celui des rois. Il faut avouer que le bas peuple surnaturel est mal composé. Il s'y rencontre beaucoup de manants et d'êtres malfaisants; mais quoi? on se résigne aux malfaisants pour avoir les autres; on a d'ailleurs le plaisir d'espérer que la malice des méchants tombera sur le prochain, et cela console de bien des choses.

Le conto de V Homme à la loupe nous introduit dans la mauvaise compagnie céleste. Il est bien connu en Occident, car il figure sous différents noms et avec des variantes, dont la principale est le changement des loupes en bosses, parmi les récits populaires bretons, picards, allemands, irlandais, catalans. On on a conclu qu'il avait été importé dans l'extrême Orient, de l'Inde ou d'ailleurs '. Quelle que soit son origine, les êtres surnaturels qui dansent la nuit dans les champs s'y présentent h nous japonisés. Follets et Korrigans se sont déguisés

1. Voy. dans Melmine, t. I, la lettre de M. Emmanuel Cosquin fp. ICI) el la réplique de .M. I.oys Briieyrc (p. 235).

on diables de paravent, et cela ne les a pas embellis; mais ils sont plus gais que cbeznous; ils ont l'air de faire leur carnaval.

Il y avait une fois un vieillard qui avait une grosse loupe sur la joue droite. Un jour qu'il était allé dans la montag-ne couper du bois, il fut surpris par le mauvais temps et obligé de s'abriter dans un arbre creux. La nuit vint. Tout à coup il entendit des voix confuses et vit approcher une grande foule d'êtres singuliers. Les uns étaient rouges et vêtus de vert. D'autres étaient noirs et vêtus de rouge. Les uns n'avaient qu'un œil, les autres n'avaient pas de bouche. Il serait impossible de les décrire, car aucun ne ressemblait à son voisin. Les diables allumèrent un grand feu, de sorte qu'on voyait clair comme en plein jour, et commencèrent à boire et se divertir. Ceux qui n'avaient pas de bouche buvaient comme les autres, et la plupart furent bientôt en pointe de vin. Un jeune diable chanta une chanson comique et se mit à danser. Beaucoup l'imitèrent. Alors le vieillard voulut s'amuser aussi. Il sortit de son arbre et dansa avec des postures si burlesques, que les diables riaient de tout leur cœur. Quand il eut fini, les diables lui firent promettre de revenir et lui demandèrent

sa loupe en gage. Le bonhomme répondit : « Il y a bien des années que j'ai cette loupe, et je ne voudrais pas m'en séparer sans de bonnes raisons. Pourtant, vous pouvez la prendre. » Les diables tiraillèrent et tortillèrent la loupe jusqu'à ce qu'elle leur restât dans la main! Juste à ce moment, l'aurore parut et les oiseaux chantèrent. Les diables s'enfuirent en toute hâte,

La suite se devine. Le vieillard conta son aventure à un voisin qui avait aussi une loupe à la joue et qui essaya de s'en débarrasser par le même moyen. Mais il déplut aux diables, qui lui appliquèrent la loupe du vieillard sur l'autre joue, de sorte qu'il revint avec deux loupes.

Ces diables-là sentent la Courtille. Il y en a de mieux au Japon. Ceux de Momofaro, ou le Petit Pêcher^ sont plus relevés. Ils ont un roi, et un royaume, situé dans une île. Ce sont néanmoins de pauvres sires, 11 suflit d'un homme, aidé d'un faisan, d'un singe et d'un rhion , pour prendre le royaume d'assaut, mettre l'armée en déroute et garrotter le roi des diables. En somme, à en juger par les Contes de fées, les Japonais ont manqué leur diable cl produit un type grotesque. Il n'est pas à la portée de tous les peuples d'inventer Satan. L.i

figure lin grand révolté, en qui vont s'incarner les amertumes et les reproches de riiumanité, est une dos plus belles créations du génie humain, et il n'a été donné qu'à quelques races et époques privilégiées de la concevoir dans toute sa poélique grandeur. Autant elle est alors imposante, autant la menue monnaie de Satan est ridicule. Les diablotins comiques ou indécents de nos cathédrales gothiques en font foi au même titre que les monstres poltrons et stupides des Contes de fées. Les Japonais prennent leur revanche avec les animaux fantastiques..

Le peuple a un penchant marqué à attribuer des pouvoirs surnaturels aux animaux. Il y ajoute volontiers une forme ou des attributs particuliers auxquels on reconnaît que ce ne sont pas des bètes ordinaires. Les chats des sorcières, qui portaient leur maîtresse au sabbat à travers les airs, avaient une physionomie à part, à laquelle aucune commère ne se trompait. J'ai été lié dans mon enfance avec une fille de ferme du centre de la France, qui avait conservé dans toute sa vigueur ce qu'Herbert Spencer appelle le préjugé théologique. Aucune superstition ne la trouvait incrédule, à la seule condition d'être consacrée par la tradition locale. Le monde animal entrait dans son répertoire pour une grande part. Très peu timide avec les humains, alUi avait sans cesse de grosses

frayeurs causées par des bètes fantastiques qu'elle voyait de ses yeux, et qui étaient pour elle les maîtres absolus de la nature. Un serpent à quatre pattes régnait tyranniquenient sur sa basse-cour, où il était le dispensateur des biens et des maux parmi la volaille et le bétail. Quand les coqs pondaient des œufs, reconnaissables à l'absence de jaune, et qu'il sortait de ces œufs d'autres serpents qui allaient téter les vaches, lesquelles perdaient aussitôt leur lait, pas n'était besoin de se creuser la tète : le serpent à quatre pattes l'avait voulu ainsi. Elle me mena un jour, d'un air solennel, devant un tas de bruyère, et me désigna l'endroit précis où le monstre avait fait la veille sa sieste au soleil. Ses yeux distinguaient certainement l'empreinte laissée par les quatre pattes. Non moins certainement, elle n'avait jamais ouï parler du verset de la Genèse où il est dit : « Tu marcheras sur ton ventre et tu mangeras de la poussière tous les jours de ta vie »; ce qui semble indiquer qu'au commencement les serpents avaient des pattes. Cette fille se bornait à accepter les traditions de sa province.

La croyance aux bêtes surnaturelles a été inspirée par le même besoin Apre et douloureux qui a fait sortir du cerveau humain dieux et

diables, fées et sorcières. Les animaux fantastiques forment la dernière série, la plus humble et non la moins chère, des créatures imaginaires qui nous permettent d'espérer contre toute espérance qu'il s'opérera un miracle en notre faveur. Us aident pour leur petite part à nous délivrer du cauchemar de ces lois inexorables qu'aucune douleur ne touche , qu'aucune supplication ne peut arrêter ou seulement ralentir. Quand la vaclie du pauvre dépérit faute d'herbe, il est consolant de penser que c'est la faute du serpent à quatre pattes, et qu'en se rendant le magicien favorable on aura du lait malgré tout. L'idée de dépendre d'une machine indifférente est si cruelle, qu'il y a un réel soulagement à dépendre du caprice de maîtres qui peuvent nous haïr, mais peuvent aussi nous aimer, qui sont souvent fantasques ou méchants, mais quelquefois bons et secourables. Tout plutôt que l'abandon au milieu de la nature indifférente ! Ce cri a été celui de la plaintive humanité à sa naissance, et elle n'a cessé de le pousser à travers les siècles. Les superstitions relatives aux fées et aux animaux magiciens sortent des mêmes aspirations d'où sont nées les religions.

Aussi est-il fréquent de voii' les bêtes des

A PIUJPOS DE CONTES DE EÉES 93

légendes populaires jouer parmi les hommes le rôle de justiciers. Les Contes ']a.])ona.is nous en offrent plusieurs exemples. Dans le Mont Kaclii-karlu^ le vengeur est un lapin.

Un blaireau avait tué une vieille fermière à qui il devait la vie. Le blaireau est le traître de ces contes. 11 est ingrat, menteur et impudent; du reste, un maître sot, qui se prend aux pièges les plus grossiers. Le fermier pleura amèrement en apprenant la mort de sa femme. Ses gémisseniPïïîs furent entendus d'un vieux lapin qui habitait aussi le mont Kachi-kachi, et qui eut pitié de lui. Il vint le trouver, s'efforça de le consoler et lui promit de venger sa femme. Voilà le lapin en campagne, et le reste du récit est rempli par les ruses qu'il invente pour amener la mort du pécheur. Ses malices sont transparentes, mais tout est bon pour tromper un blaireau, et l'expiation ne se fait pas attendre longtemps. Le lapin s'en va à la pèche dans un bateau de bois et persuade au blaireau de le suivre dans un bateau de terre. « Le bateau du blaireau se mit à enfoncer. Alors le lapin brandit sa rame et le tua du coup, vengeant ainsi la mort de la femme du vieillard. »

Urashima le pécheur nous ramène dans les hautes régions mythologiques. On sait que les

plus grands dieux prennent parfois des formes d'animaux pour converser avec les hommes. Urashima avait pèche une tortue qui paraissait avoir mille ans, tant elle était ridée et décrépite. Il en eut compassion et la rejeta dans la mer. Alors une jeune tille d'une beauté merveilleuse s'éleva au-dessus des ondes et dit : « Je suis la fille du Dieu des mers, et je vis avec mon père dans le palais du Dragon, sous les vagues; la tortue que vous avez rejetée dans l'eau au lieu de la tuer, c'était moi. Mon père, le Dieu des mers, m'avait envoyée pour vous éprouver. Nous savons à présent que vous êtes bon, ennemi de la cruauté, et je suis venu vous chercher. Si vous voulez, je vous épouserai et nous serons heureux ensemble pendant mille ans dans le j)alais du Dragon. »

Urashima le pécheur subit, comme ses frères d'Occident, le charme de la sirène. 11 fut fasciné comme eux par l'eau mouvante, qui soupire et caresse, et il descendit vers la demeure brillante du Dieu des mers, oii les murs sont de corail, les feuilles des arbres d'émeraude et les écailles des poissons d'argent fin. Les siens ne le revirent jamais; mais la légende japonaise ne s'arrête pas l;i.

Elle dit qu'il épousa la belle princesse et

vécut heureux avec elle pendanl trois années. Au bout de ce temps, Lrashima eut envie de retourner sur la terre pour voir son père et sa mère, ses sœurs et ses frères. « Laissez-moi partir, dit-il à la princesse. Je ne resterai que peu de temps, et je reviendrai. » La princesse s'affligea, car elle redoutait un grand malheur. Cependant elle le laissa partir et lui remit un coffret, en disant : « Emportez ce coffret, et gardez-vous bien de l'ouvrir : vous ne pourriez plus revenir. » Urashima promit et monta dans son bateau. Il rama tant et tant, qu'enfin il aborda au rivage où était sa maison.

Il n'y avait plus de maison. Il n'y avait plus de village. La forêt avait disparu. Le petit ruisseau coulait à la même place et les montagnes avaient le même profil; mais tout le reste était changé. Urashima demanda à deux passants ce qu'était devenue la chaumière d'Urashima le pécheur.

« Urashima? répliquèrent ces hommes d'un ton étonné. Mais il y a des centaines d'années qu'il s'est noyé en péchant. Les arrière-petitsenfants de ses fi'ères sont tous morts depuis très longtemps, et il y a plusieurs siècles que sa chaumière est tombée. » Alors Urashima comprit tout à coup qu'au palais du dragon,

un jour était aussi long qu'une année sur la terre, <le façon que les trois années qu'il avait passées chez le Dieu des mers faisaient en réalité beaucoup de siècles.

J'interromps mon analyse pour faire remarquer la profondeur philosophique de ce passage. Les inventeurs, quels qu'ils fussent, de la légende, avaient deviné que le temps, comme l'espace, n'est qu'une catégorie de notre entendement. Des années qui durent un jour, des jours qui durent une année, cela revient à dire que ce que nous appelons une heure, ou une lieue, ne correspond à rien dans la réalité et n*existe que dans notre esprit. La philosophie moderne nous a familiarisés avec cette idée, et nous admettons sans jieine que les habitants d'une autre planète, si leur cerveau est construit différemment, peuvent avoir sur le temps et l'espace des notions toutes différentes des nôtres; mais il est curieux de retrouver la conception de Leibniz dans une légende populaire orientale et très ancienne.

N'ayant plus rien à faire sur la terre, Urashima était très pressé de retourner chez la princesse sa femme. Il avait oublié le chemin et était fort en peine. « l'eut-ètre, se dit-il, qu'en ouvrant le coffret je pourrai retrouver

A l'ROPO.S 1)1-: CUNTES DK l'KES 97

mon clii'inin. » Irasliima ouvrit le coffret. Il on sortit une vapeur Itlanchr ([ui alla tlotter sur la mer, et, à mesure qu'elle sortait, la face (lu jeune pécheur se ridait, son dos se voûtait et ses cheveux hlanchissaient, car la princesse sa femme avait enfermé dans le coffret tous les siècles (|u"il avait vécus au pahiis (\\i Dragon. A la fin sa respiration s'arrêta et il toniha nioi'l sur le rivage '.

La tortue de ce conte ne j<uie (pi'un vn\c épisodiquc et secondaire. Les animaux occupent le premier plan dans la plupart de ceux dont il me resterait à parler, et beaucoup d'entre eux sont ])lus ou moins magiciens ou sorciers. La facilité avec laquelle le peuple accorde aux hètes des pouvoirs surhumains témoigne de sa profonde sagesse. 11 a senti la difticulté- d'entrer dans les idées et les sensations d'un escargot ou d'une couleuvre, le danger de raisonner sur ce qu'ils pensent et éprouvent d'après ce que nous penserions et éprouverions à leur place, et il a appliqué sa recelte ordinaire pour expliquer l'inexplicable :

1. Le dénouement du conte a été mutilé, je ne sais pour- (inoi. dans la collection enfantine. Le traducteur a supprimé l'oxplicatioii de la vapi'ur blanche, ce (jui rend incompréhensible le vieillissement soudain du héros.

il a fait intervenir les puissances occultes dans tous les cas difliciles à comjtrendre. Son système a le grand avantage de réserver l'avenir; une question résolue par le surnaturel est souvent une question qui attend sa solution. Le peuple s'est montré ici plus prudent que nous tous qui nous appuyons sur les données de la psychologie humaine pour établir, par voie d'analogie, une psycliolog^ie animale dont nous étendons les règles jusqu'aux mollusques et aux chenilles.

Le moineau du conte japonais qui donne à ses bienfaiteurs un trésor inépuisable, à son ennemie un coffre plein de diables, est à peine plus fabuleux que le boa sentimental dont la mort est racontée dans un ouvrage d'histoire naturelle tout récent *.

C'était un boa apprivoisé, très attaché à son maître. Celui-ci eut une attaque d'apoplexie.

« Sa femme, se trouvant seule à la maison en ce moment, courut chercher un médecin ; quand elle revint dix minutes plus tard, elle trouva le serpent étendu mort à côté de son

1. L'Intelligence des animaux, par G. -S. Romanes, secrétaire de la Société linncenne de Londres pour la zoologie (2 vol. de la Bibl. scientiliqiie internationale. Félix Alcan). M. Romanes est un des disciples favoris de Darwin.

mari; il avait grimpé les escaliers durant son absence et s'était glissé dans la chambre du malade. Faut-il attribuer sa mort à une coïncidence fortuite ou à l'émolion qu'il ressentit à la vue de son maître et qui lui aurait porté un coup fatal dans l'état maladif où il se trouvait probablement? Pour mon compte, vu l'abattement de l'animal pendant l'absence de ses maîtres, vu l'extrême rapidité de sa mort, j'incline à penser que c'est l'émotion qui Faclieva. » Je n'aurais pas le courage de taxer de crédulité la paysanne qui m'affirmerait que ce boa n'était pas un simple serpent, malgré les apparences. Celui-là méritait assurément d'avoir des pattes et de régner , et il n'est point du tout un exemple isolé dans la galerie de bêtes à laquelle je l'emprunte. Il est vraiment difficile, pour peu qu'on soit imbu de mythologie campagnarde , de se défendre de pressentiments devant des animaux de tant de cœur et d'esprit, et la tentation de trancher par le merveilleux ces sortes d'énigmes psychologiques est très grande. Elle est en même temps très douce. Les animaux surnaturels les plus humbles ont une supériorité sur les divinités les plus haules et les plus puissantes. Celles-ci ne se voient ni ne se touchent, sauf dans des cas très

BIDLIOTHECA

100 ESSAIS ET l'ANTAlSlES

rares et qui restent presque toujours uu peu douteux. Leurs diminutifs à poils, ji plumes ou à écailles, se voient et se touchent. Ils vivent souvent à notre foyer, hôtes fidèles dont la sérénité nous apaise dans nos peines, conlidents patients de nos colères et de nos faiblesses. Ils sont les plus près de nous de tous les habitants du monde surnaturel, les seuls près, les seuls dont l'existence ne puisse être l'objet d'un doute; on ne doute pas de la réalité du fluit (juon tient sui- ses genoux ou du barbet qui se chauffe à votre feu. Ils embellissent la vie du simple et de l'homme de foi. C'est souvent un bonheur d'être un simple ; c'est toujours un grand bonheur d'être un homme de foi. L'univers fait fête à l'homme de foi; pour lui, il se transforme et s'illumine. Les cieux déserts et sourds dont s'irrite lincrovant se peuplent et s'em|)llssent d'harmonie. La troupe turbulente des faunes, nymphes, dryades, gnomes, lutins, farfadets, démons petits et grands, bons et méchants, anime les cours deau , les bois et les montagnes. La cohorte sacrée des séraphins, des anges et des chérubins, veille sur la terre du haut des sjdières rélestes. Les liommrîs sont délivrés de leur solitude; ils cessent d'être des atomes

aljundoniiés au hasard, pour devenir des créatures intéressantes, objets des attentions et des rivalités d'èlres iniininu'nt puissants, mystérieux et adorables. Quel al)înic entre leur sort et celui du malheureux qui n'attend rien et n'espère rien que de lui-même! Aussi l'homme de vraie foi ne médit jamais du monde. Il ne [»eut le trouver mauvais, car il le recrée dans son imagination et corrige la réalité par le rêve. Chacun de nous a eu son âge de foi. Quand les yeux du petit enfant laissent flotter sur le monde des regards éblouis, rien ne lui paraît extraordinaire, parce que tout est pour lui merveilleux; rien ne lui semble inexplicable, parce qu'il ne voit d'explication à rien et n'en cherche pas ; il est accoutumé à vivre en j)lein miracle, surpris seulement lorsque le prodige souhaité ne s'accomplit pas. Je recommande les Contes japonais ' à qui entend résonner au fond de son âme un écho lointain du temps où sa chambrette était un lieu féerique, tliéàtre perpétuel d'événements inouïs, les uns délicieux, les autres bien cruels, auxquels commandait une puissante déesse nommée Maman. Celui-l;i se délec-

1. Il en a été public nue édilion pour jjrandes personnes par M. A.-B. .MiLford : Taies of old Japaii. Londres. iSTi.

tera aux aventures du crabe qui changea son gâteau de riz contre une graine et qui fut récompensé d'être un idéaliste, car de la graine sortit soudain un bel arbre chargé de fruits. En revanche, ces récits n'ont aucun intérêt pour quiconque a si bien oublié le temps où les fées agitaient son hochet, qu'il serait inutile d'essayer de lui faire accroire, même pendant une heure, qu'un moineau à qui l'on a coupé la langue parle aussi bien que lui. Les contes, japonais ou autres, ne sont pas faits pour ce prétendu sage; il en est indigne.

Page 1