Sketchcs from my life
Auguste-Charles Hobart, troisième fils J'Auguste-Éclouard Hobart, sixième comte de Buckiiighamshire, naquit h' l" avril 1822, dans le comté de Leicester. Sa famille eut de bonne heure un vague sentiment qu'il était né trois ou quatre cents ans trop tard, et qu'il serait un anachronisme et un embarras dans notre siècle bourgeois. Il avait toutes les qualités qui ont fait les grands aventuriers du xv" et du xvi'' siècle, et qui sont si gênantes aujourd'hui qu'on n'en a plus guère l'emploi. Venu au bon moment, il aurait suivi Richard Willoughby , qui tenta eu 1553 d'aller aux Indes par l'océan Glacial et que Ion retrouva gelé, avec ses équipages et ses deux bateaux, sur la cote de Laponie. Ou bien il serait parti sur le bateau de sir Walter Raleigh, qui décou-
vril vu 1584 la contrée où « les hommes vivaient d'après la manière de Tàge d'or »^ et qui nomma celte contrée Virginie, en l'Iionneur d'Elisabeth, la reine vierge. Mais que faire, aux environs de 1830, d'un petit garçon aussi entreprenant?
Sa famille s'en délivra une première fois en le mettant en pension. Il avait dix ans. 11 assure (ju'il essaya il'apprendre quehjue cliose, mais qu'il ne tarda pas à reconnaître l'inutilité de ses efforts. Ses maîtres la reconnurent aussi et le rendirent aux siens. Par bonheur pour ceux-ci, l'enfant avait annoncé l'intention de devenir un nouveau Nelson. On le prit au mot. Grâce à des protections, il fut nommé cadet à bord d'un navire de guerre. On fit un uniforme à ce petit bout de marin, on lui donna une petite malle, on le percha sur le sièg;e d'une voiture et on lui souhaita bon voyage avec une satisfaction cpii épanouissait les visages et qu'il i"('inarf[ua fort bien ; ce n'était point un sol, <|ii(»i(|iril lui fVil inqiossible de i'(îstei' Irainpiille \r nez sur un livre. Son Jiateau juiilait pour rAiiM'Mif|(i(' du Sud, et on était sur de ne [)as le revoir avant trois ans. Il avait alois douze ans et ne se sentait pas d'orgueil de jjorter un unifonne.
Les vieillards d'aujourd'hui se souvieimeiiL d'avoir lu avec passion, dans leur jeunesse, les romans niarilinies du CMjiitainc Manyat. Le premier, l'Officier de marine^ parut en i82!>. Plusieurs autres suivirent de près. Selon l'expression d'un contemporain, ces livres « étonnèrent le monde ». L'Angleterre s'était altrihué le monopole de la philanthropie. La seule Angleterre possédait l'esprit de l'Évangile dans sa pureté. Et voici qu'éclatent, devant l'Angleterre humiliée et l'Europe railleuse, des révélations écrasantes sur les lial)itudes de ])riitalité, de grossièreté et de cruauté qui «'laient encore la règle, il y a trois quarts de siècle, dans la marine britannique. Et ces révélations sont faites par un honnête marin dont personne ne peut révoquer en doute la véracité. Et aucun de ses camarades ne prend la plume à son tour pour dire» : « Ceci n'est ]»as vrai " ; car ils savent tous que c'est vrai. ]\(tn seulement le terrible « chat à ntnif (jueues » déchirait à la moindre faute les épaules des matelots, mais la tradition autorisait le commandant à tyranniser et maltraiter ses officiers. Une campagne de trois ans sous une luute était un supplice, et il y avait des brutes parmi les capitaines de la nation chrétienne et philanthrope par excellence.
Une clameur d'indignation salua les révélations du capitaine Marryat, après quoi l'Angleterre respira, siinaginant qu'il avait suffi de dénoncer l'abus pour le détruire. Les parents du petit Hobart se doutaient d'autant moins qu'ils l'exposaient à de grandes souffrances, que son futur commandant était son cousin.
L'arrivée à bord du cadet Auguste Hobart donna lieu à une scène qui rappelle l'arrivée de Gulliver chez les Brobdingnacs. Quand il ouvrit la porte du carré des midsldpmen et qu'on aperçut ce marmot en uniforme, ce fut un concert d'exclamations : « Que diable nous veut ce petit bonhomme! » Il fallut comprendre que c'était un collègue. On appela le maître d'hôtel pour qu'il s'occupât du petit. Le cadet Hobart mangea une tartine de pain et de beurre et fut se coucher. Il passa la nuit à tomber de son hamac par terre, mais il était encore très content. Les chagrins commencèrent avec l'apparition de son cousin h' commandanl.
« Je fus réveillé au point du jour, racontel-il, par du bruit tout autour de moi. Celavenait de ce que tout l'équipage était apjx'lé sur le pont pour recevoir le capitaine, (jui venait à bord prendre son commandemcnl...
« Je n'oublierai jamais ses premières paroles.
UN C0NDUTTIEU1-: DE LA MER Hl
C'était un lioinino superbe, mais sa belle figure recevait une expression dure d'un pli profond creusé entre les sourcils. En posant le pied sur le pont, il dit très haut au lieutenant en premier :
« — Mettez tout l'équipage de mon canut aux fers pour négligence dans le service.
« Ce fut sa bienvenue. Il paraît qu'un des des hommes l'avait fait attendre une minute ou deux au moment d'embarquer. »
Le commandant salua l'état-major du haut de sa tête et se retira dans sa cabine. On leva l'ancre.
A onze heures, l'équipage fut convoqué de nouveau pour assister à la punition des hommes du canot. Hobart-Pacha n'a jamais passé pour sentimental. Il écrivait cinquante ans après, et il n'avait pas encore surmonté l'impression d'épouvante, d'indignation et de dégoût que lui causa cette scène. « Je ne puis pas décrire l'horreur que j'éprouvai, dit-il, en voyant six beaux gaillards, à l'air bien marin, mis en pièces par l'effroyable chat à neuf queues, pour avoir fait attendre un instant le commandant. »
Le pauvre petit en perdit la tête. Hobart- Pacha n'a pu se rappeler quel avait été le crime du cadet Ilobarl. Peut-être avait-il pleuré, ou
112 ESSAIS Kï FANTAISIES
s'élail-il Iroiivé dans les jambes de quelqu'un. La cliose certaine, c'est que son cousin le commandant, sur qui sa famille comptait pour être son bienfaiteur, lui cria :
« Petit animal! allons! en liant du mat! »
Le vent était frais, la mer était forte et le cadet Ilobart n'avait pas encore le pie<l marin.
« Je levai les yeux avec terreur et je me rappelai le jeune garçon de Marryat, qui avait refusé de monter en haut du inàt cl qu'on avait hissé avec les drisses de pavillons. Pendant que je faisais ces rétlexions, un : « Eh bien! monsieur, pourquoi nobéissez-vous pas? » me lit sursauter et je commençai à grimper très péniblement , m'attendant à chaque échelon à tomber dans la mer.
« Un matelot compatissant, voyant ma j)eine, me tendit une main secourable et j'arrivai tant bien (|ue mal jns(ju'ii la grande hune. 11 fanl expliquer ici, pour ((mix de mes lecteurs qui ne s(»nl |»as marins, (jnc la grande hune n'est pas le haut du màt, mais un lieu di' repos ii mihauteur et relativement conforlablc, dû l'on se seul a peu prt'S en sécurité.
« Je regardai <'n bas sur b' pont, et le ccenime saigna en voyant le |»auvn' niat(dot qui m'avait aidé subir b' (bâtiment de sa bonne
UN CONDOTTlEFîli DE l>A MEU 113
aclion. En même temps je m'entendis crier : « Plus haut! » et je montai un peu plus haut. Là, je m'arrêtai, mourant do pour et presque évanoui. La frayour me donna pourtant l'instinct de nie cramponner et je demeurai ainsi plusieurs heures. On me cria enfin de redescendre. En atteignant le jtont, je perdis connaissance et j'ignore ce qui se passa, jusqu'au moment où jo revins à moi dans mon hamac.
« Eh bien! je demande au plus sévère s'il n'était pas honteux de traiter ainsi un enfant de douze ans. au risque de le faire tuer, et avec la presque certitude de lui ôter tout courage et de le transformer en un révolté farouche et endurci, comme ce fut très probablement le cas des pauvres diables que j'avais vu fouetter le matin.
« En outre, c'était presque un assassinat, car je ne sais pas comment je ne suis pas tombé par-dessus bord, et alors rien n'aurait pu me sauver. »
L'école de la souffrance n'est pas saine pour tout le monde, quoi qu'en disent certains moralistes trop rudes. Elle ne trempe que les âmes robustes. Les âmes faibles en sortent déformées, et il est rare que l'enfance n'en ressente pas des t'ifets funestes. La nature énergique d'Au-
H'i ESSAIS ET FANTAISIES
i;usle llobai'l no |)ul le préserver eiilièremeiit des suites de cette première crise de désespoir. La secousse avait été trop forte; son être moral en reçut une atteinte qui le transforma, dans une certaine mesure, en révolté, et décida de son avenir. « Tout ce que j'avais vu et souffert, disent les Mémoires, dans cette première journée de mer, me fit penser pour la première fois de ma vie — il y a un demi-siècle de cela, et je n'ai j)lus jamais cessé d'y penser — aux moyens de résister à la tyrannie sous toutes ses formes. » Si profonde fut l'influence de cette rude journée sur une âme de douze ans, que toute la destinée de cet homme singulier en est sortie. Il lui en resta une liaine de l'injustice, une impatience contre la bêtise et la méchanceté humaines, (jiii h' firent classer par ses chefs parmi les « mauvais esprits » et les « mauvaises tètes » et lui donnèrent, lorsque survint l'occasion, une tentation irrésistible d'échapper aux hiérarchies, aux lilii-ies, aux i-èf^hMuents officiels, à tout ce qui expose un galant liomme à obéir une brute ou un imbécile. Sans son ('ousin le ca|)il;iin('. il n'aiirail |M'ut-rtre jamais eu ri<l(''r (le (piilici' l.'i iii.i l'iiic l)rilaiiiiii|ii<'.
Lf'S trois années (|iie diiia s;i preiiiii'i'e campagne ressembli-reiil jour |t;ir j'Hir e[ s.iiis ré-
UN CoNnoTTlEliE I>h; LA .MKK 115
mission à la preinière journée. L'équipage tout entier était tourmenté comme lui, et leur commandant n'était pas un de ces monstres d'exception dnnt les exemples ne peuvent servir à lixer la règle. — « J'ai vu, écrit Hobart-Pacha, un ra[>itaine faire fouetter son maître d'liôt(d presque à mort, parce que sa soupe aux pois n'était pas chaude. » Un autre, ayant invité un ami à déjeuner, lui demanda s'il « aimerait ii voir fouetter un homme. La partie de plaisir fut acceptée et on fouetta un homme. » Les ofliciers n'étaient à l'abri ni des punitions humiliantes ni du barbare chat à neuf queues. Personne n'osait se plaindre. A quoi bon? Le jeune Ilobart en fit l'ex^iérience. Lorsqu'il conta aux siens, à son retour, ce qu'il avait souffert, les siens ne le crurent [)oint. Il aurait été trop gênant de le croire; on ne pouvait vraiment pas se mettre mal avec des personnages influents pour l'amour de ce polisson. Sa famille refusa d'admettre qu'il eût été maltraité, et il n'en fut autre chose.
i Cependant le courant d'opinion provoqué
par les premiers ouvrages du capitaine Marryat / grossissait. D'autres volumes avaient suivi, qui [j achevaient d'initier l'Europe aux hontes de la I première marine du monde. Toutes les familles
n'étaient pas anssi prndcntcs que celle du noble comte de Buckinghanishirc, et il était évident que làg^e d'or des tyranneaux de navires était passé. Précisément vers cette époque, un capitaine de vaisseau, homme puissant et bien apparenté, tenta de soutenir la tradition en faisant fouetter un de ses midshipmen. Le père de la victime était aussi un homme puissant et bien apparenté. Il prit l'affaire en main et mena son adversaire en conseil de guerre. Le capitaine fut sévèrement réj)rimandé et sa défaite marqua une ère nouvelle dans la marine britannique. D'autres mœurs s'introduisirent, d'autres manières de traiter les inférieurs, et Hobart- Pacha, amiral turc, se complaît dans la pensée que les souffrances et les malheurs du cadet Hobart font désormais partie de ces légendes que les matelots se transmettent en se demandant si c'est la vérité vraie. — (( On ne reverra plus jamais cela », dit-il, et celte idée le console des maux passés. Quanta avoir pardonné à son cousin le capitaine, non pas. Auguste Ilobart est bon chrétien, mais l'esprit évancéhque consiste pour lui à haïr le méchant. Et il le hait bien.
Après quelques semaines de repos, il se rembarqua et alla protéger la reine Christine contre (Ion Carlos. Ce fut en défendant les approches de Saint-Sébastien qu'il reçut le baptême du fou. Il y ht une contenance qui })rouva combien Montaigne avait raison, le jour où il écrivait que « les petits des ours et des chiens montrent leur inclination naturelle », mais que les « promesses » des enfants sont « si incertaines et faulsos, qu'il est malaysé d'y establir aucun solide jugement ». Les « promesses » d'Auguste Hobart à sa première affaire ne furent pas même incertaines. Il nous conte lui-même sa déroute en homme qui en a rappelé.
Il faisait jjartie des troupes de débarquement, commandées par lord John Hay. Les carlistes canonnaiont une colline dont la possession était
importante. Lord John fut se poster sur la colline, et Auguste Hobart se tint auprès du commandant en chef. Auguste Hobart avait une peur terrible. Il n'avait pas eu aussi peur depuis le jour 011 son cousin le capitaine l'avait fait grimper en haut du mât, et il n'aura plus, dans toute sa vie. (ju'une frayeur aussi grande, qu'on verra en son lieu. Arrive une bombe, qui tombe juste au milieu de l'état-major. Ilobart se dit : « Elle va éclater. » Il tombe sur le nez, la bombe éclate et il reçoit un grand coup de pied de lord John : « Voulez-vous bien vous lever, petite canaille de jtoltron! Vous n'avez pas lionte? »
« Je me relevai et feus: lionte. Depuis cet instant, j'ai toujours été indulgent pour ceux qui bronchaient à leur premier feu. L'orgueil me soutint et je ne bronchai plus. »
A peine eut-il surmonté son elTroi, qu'il se sentit devenir un foudre de guerre. Tous les gens du métier comprendront cette métamorphose. La colère contre les carlistes, <pii lui envoyaient des bombes, prit la place de la peur, et, lorsqu'endn l'eimemi battit en retraite, il comj»rit bien que c'était gr.ïce à sa vaillance et il pétilla d'orgueil. Loid .lolm sembla le comprendre aussi, car il lui doima une poignée de main en s'exciisani coiirloisemeiit dn coup de
pied. « Et jo fus lioiiroiix », conclut llobart-Paclia, avec la bonne humeur qui donne tant de charme à ses Alrmoires.
Les hommes d'action n'ont pas, d'ordinaire, des sentiments alambiqurs. Ils n'en ont pas le loisir. Les sentiments de llobart-Paclia sont invariablement d'une simplicité reposante, témoin l'histoire de son premier amour.
Son bateau arrivait à Buenos-Ayres. Il avait dix-sept ans et n'avait pas encore été amoureux. Je ne sais quel vent soufflait sur Buenos-Ayres, mais tout l'équipage devint amoureux dans les quarante-huit heures, depuis le mousse et le cuisinier jus(ju'au commandant, vieux loup de mer soupçonné de n'avoir jamais parlé à une femme, qui s'acheta de beaux gants et fut rencontré avec un bouquet. Le jeune Hobart s'éprit, pour sa part, dune adorable Espagnole de seize ans. Elle le lui rendait de tout son cœur. Par malheur, sa mère, qui avait quarante ans et à qui l'on ne demandait rien, devint folle du jeune officier. Que faire? Hobart propose à sa belle de se sauver ensemble et de se marier. Elle accepte. Ils s'enfuient h la campagne; la mère court après, les rattrape et consent à tout, à condition d'être en tiers, sur quoi ITobart reprend la fuilc, seul ci'lte fois, revient à toutes
jambes à son boni cl noso plus doscendre à terre aussi longtemps que son bâtiment stationne à Buenos-Ayres. L'ordre de mettre à la voile arrive enfin. 11 part, il est en sûreté et ne peut regarder sans rire les mines allongées des camarades et (lu commandant. Un gros vent s'élève, les distrait, et ces cœurs brisés sont guéris comme par enchantement. Le seul Hobart songe encore aux belles Espagnoles de Buenos-Ayres et il frissonne, mais c'est de terreur.
Cette petite aventure est joliment contée dans les Mémoires. Eu doux pages alertes, llobart- Pacha nous donne l'impression très vive des amours du marin, subites parce qu'il est pressé ; impétueuses pour regagner le temps perdu; fugitives comme tout est fugitif dans ces existences errantes, qui emportent avec elles le regret charmant des bonheurs inachevés, jusqu'au jour, jamais bien éloigné, où une tempête balaye la mélancolie. C'est ce que Théophile Gautier a délicieusement exprimé, avec une nuance de rêverie en plus, dans sa chanson des Matelots :
Sur l'eau blcuo et profonde Nous allons voya^'oant, Enviroimanl le monde D'un sillage d'argent,
Des îles de la Sonde, IJe rindc au riel brùl»' Jusqu'au pôle yelé.
Nous songeons à la terre Que nous fuyons toujours, A notre vieille mère, A nos jeunes amours.
Mais la vague légère.
Avec son doux refrain, Endort notre chagrin.
Qu('l(|U(' temps après son roman de Buenos- Avres, Hobarl eut la troisième et dernière grande frayeur de sa vie. Son bateau croisait sur la côte du Brésil. La chaleur était étouffante, l'équipage n'avait rien à faire et l'on s'ennuyait. Le commandant ordonna de repeindre l'extérieur du bateau. Des planches attachées à des cordes furent descendues le long des flancs, et les hommes se mirent à l'œuvre. Par désœuvrement, le jeune Hobart se joignit aux matelots, et le voilà debout sur la planche, un pinceau à la main.
In cri d'alarme s'élève soudain sur le pont : le bateau est entouré de requins! Les travailleurs remontent précipitamment. Hobart a fait un mouvement trop brusque; l'un des bouts de sa planche se détache, elle bascule, elle pend — il la rattrape au vol et s'y cramponne.
122 ESSAIS ET J ANTAISIES
« Je regarde au-dessous de moi, C(»uliiuie-l-il. J'aperçois un gros requin, presque à portée de happer mes jambes. Je puis faire serment que mes cheveux se dressèrent d'épfuivante. J'avais beau me cramponner en désespéré, je me sentais descendre. Oui, je descendais, descendais, juste dans sa gueule. On me lança une corde du pont — il n'était que temps — et l'on me hissa, plus mort que vif. »
L'équipage se vengea de sa panique en prenant cl tuant trente requijis, et Hobart-Pacha termine son récit par cette réflexion : «. Le requin me fait penser aux torpilles d'à présent; dans mon humble opinion, il est beaucoup plus dangereux. » Nous reviendrons sur ce sujet des torpilles, traité assez au long dans la suite des Mémoires. Il ne sera pas sans intérêt de connaître l'opinion d'un marin éprouvé, plusieurs fois torpillé, sur une arme qui fait l'objet de tant de discussions. Pour le moment, Auguste Ilobart n'est encore que raidshipman, les torjiilies ne sont pas inventées ; et le seraient-elles, qu'il n'y penserait guère. 11 a bien autre chose Il faire. Il a à vivre, à être jeune, à dépenser la superbe provision de joie, de force et de courage (jue la bonne nature lui a donnée prmr acconiplii- son pJ-leiinagc sur cette terre et où
il csl si liciiroux do puiser à pleines mains. En v(»iiii un (jui ne boude pas la vie! Il adore les sensations fortes, il les clici-ciie, il les dévore; mais ce sont des sensations saines, de celles qui épanouissent l'iiomme et le grandissent. Voyez sa conception de la mer. La mer n'est pas pour lui cette marâtre que nos romanciers nous décrivent, mauvaise et sournoise, guettant ses enfants pour les étouffer dans ses bras. Elle est restée la grande route qui mène à tout,ricbc en aventures liéroïques, en actions singulières, en bonlieurs ou }iérils imprévus, comme au jour où les Néréides étonnées, soulevant leurs beaux corps liors de l'eau, regardèrent passer le premier navire et plongèrent pour toujours à l'abri des yeux mortels.
Emorsere IVcti caiideiiti e ^'iirgile vultus /Kquoreœ nionstrum Nereitles adiniranles.
111a atqiie haud alia videruiit luco marinas Mort aies oculi nudato corpore Nvmplias, Nutricmn tenus extantes e gurgite cano.
Faroucbe ou radieuse, irritée ou clémente, la mer reste l'amie, car les imaginations puissantes ne lui demandent jamais en vain de les enivrer de poésie. Ilobart-Pacba s'adressa à elle pour boire à la coupe de la fantaisie, et l'on verra cprello ne trompa point son esjtoir.
Elle commença par lui fournir des chasses au négrier cxtraordinairement excitantes. Il était contraire à ses opinions, pour des motifs qu'on verra tout à l'heure, de tracasser les négriers; mais il était emporté par l'amour de l'art, exactement comme ce badaud qui montrait à un gamin, le 29 juillet 1830, à ajuster les gardessuisses. Le coup part, le garde-suisse tombe ; le gamin, émerveillé, engage le badaud à continuer. « Non, répond-il; ce ne sont pas mes opinions. » Hobart-Pacha pourchassant les marchands de bois d'ébène faisait violence, lui aussi, à ses sentiments, en faveur de lamour de l'art; mais cet amour était si ardent, que son nom devint célèbre sur la côte du Brésil, tout simple midshipman qu'il était.
Sa svmpalhie pour les négriers venait de ce qu'il était bon chrétien. Il semble avoir eu une religion très simple et point du tout encombrante, une vraie religion d'amateur d'aventures, qui n'entrave pas la conduite en posant des cas de conscience embarrassants. Sa religion lui enseignait que les hommes ont une âme et que cette âme a besoin d'être sauvée. Or les nègres sont des hommes. Il en convenait, très à contre-cœur, car le fait lui paraissait dur à admettre. Il lui était impossible, de corn-
jirciulic (jucls avaient pu être les desseins de la Providence en créant des nègres qui étaient (les hommes ; mais le chrétien n'a qu'à s'incliner devant les décrets d'en haut. Les choses étant ce qu'elles sont, il est évident qu'il faut tâcher de sauver les âmes des noirs, et non moins évident que les traitants faisaient œuvre pic en les enlevant à l'Afrique païenne, où, par parenthèse, ils auraient peut-être été mangés, pour les transporter en Anuh'ique, où ils avaient « l'occasion de convertir ».
Les philanthropes objectaient à ce système, qui était celui des planteurs du Sud, que les cargaisons de noirs enduraient des souffrances inouïes pendant le trajet d'Amérique; qu'il en mourait beaucoup en route et que le reste était esclave. Hobart-Pacha répliquait sans s'embarrasser que l'horreur de ces voyages surpassait ce (jii'on en racontait dans les livres, mais que tout était do la faute des philanthropes. Il voyait en eux, de très ])onne foi, l'un des fléaux de riiuuianilé. Il disait que le mal qu'ils ont fait aux nègres est incalculable. Sans eux, sans leurs tirades sentimentales, les négriers transporteraient leur cargaison avec les bons soins que la cupidité ne ménage jamais à une marchandise de prix. Grâce à eux, force est bien
126 ESSAIS ET l'ANTxVISIES
(lentasser le b«Hail liuinain à fond de cale, pour le soustraire à la surveillance des croiseurs.
Ce sont encore les philanthropes (]ui ont répandu le ])ruit que les noirs vendus aux traitants provenaient de grandes razzias, par lesquelles des régions entières de l'Afrique étaient dépeuplées. Hobart-Pacha ignorait résolument les razzias. Selon lui, tous les noirs amenés en Amérique, y compris les femmes et les enfants, étaient des prisonniers de guerre que les vainqueurs n'avaient pas jugé « assez tendres i)our être mis en sauce ». Les traitants leur rendaient un service signalé en les éloignant dune terre de cannibales. Quant à l'objection de l'esclavage, s'il est une vérité éclatante, c'est que Dii'u, dans sa bouté infinie, a destiné l'homme noir à être le serviteur de l'homme blanc, son « porteur d'eau et fendeur de bois « aux siècles <les siècles. Il faut être un philanthrope, c'està-dire un être à courtes vues par excellence, pour ne pas le voir.
Il est assez curieux <h' trouver IIobart-I*a<lia, esclavagiste endurci, uni avec Gordon-Pacha, anti-esclavagiste militant, dans un même sentiment d'irritation contre les philanthropes anglais. Au temjts où (iordon, gouverneur du Soudan, parcourait les déserts sur son chameau
pour omj)rilicr les razzias d'esclaves, ce grand héros soiiliailait d'avoir à ses côtés la Société anti-esclavagiste de Londres, aliii de lui faire prendre part à l'honneur, au risque d'en être débarrassé à tout jamais, « J'aurais donné oOO livres, écrivait-il, pour les tenir là pendant trois jours. » Les raisons de ces impatiences sont délicates à faire entendre. Ilobart-Pacha, enfant terrible s'il en fut, nous y aidera.
On raconte que Cervantes, lorsqu'il écrivit Don Quichotte^ désespéra de réussir à montrer dans un même homme les deux faces du caractère espagnol et de rendre vraisemblable un héros généreux jusqu'à l'utopie, chevaleresque jusqu'à la folie, en même temps très pratique, très entendu, d'un bon sens qui ne fait grâce à aucune chimère. Cervantes prit le parti de couper son personnage en deux, et il fitSancho. Au maître les rêves, l'héroïsme, les sentiments ingénieux et raffinés ; au valet les instincts grossiers , l'humeur terre à terre et l'esprit commentant. Chacun de nous a en lui du don Quichotte et du Sanclio; il s'agit de savoir dans quelle proportion, et lequel des deux commande à l'autre. Quand c'est le mailre <]ui conmiande, nous devenons philanthropes et nous donnons la chasse aux négriers. Quand c'est le valet.
nous nous faisons négriers ou, ce qui allrislo encore davantage les idéalistes, nous songeons aux moyens de tirer parti des exploits du bon chevalier, et de nous assurer les bénéfices de l'esclavage en évitant le mauvais renom qu'il traîne après soi.
L'Angleterre compte parmi ses philanthropes bon nombre de don Quichottes, âmes désintéressées et hautes, Thonneur de leur patrie. Elle en compte d'autres qui sont accusés par les esprits tout d'une pièce, inhabiles à saisir les nuances, d'être également don Quichotte et Sancho, sans que jamais l'un l'emporte sur l'autre. Don Quichotte expédie de grosses caisses de Bibles aux pauvres sauvages; Sancho les emballe dans de la cotonnade de Manchester et glisse des bouteilles d'eau-de-vie dans les vides. Don Quichotte traque les négriers avec une ardeur qui lui vaut des louanges grandes et méritées ; Sancho pense à part soi que ce sont là de grands frais; que l'esclavage, cette chose leri-ibk', est parfois l)ien commode, et qu'il n'est pas défendu, après tout, de faire tourner une bonne action à son avantage. Il s'occupe alors du sort ih's nègres « délivrés », tl il le règle d'une manière qui fait bondir II(jbail-l*aclia, Ame sans nuances. Voici ce que
ct'lui-ci nous en dit, avec sa francliisf un peu brutale.
Il existe sur la cote du Brésil une coloni*; anglaise appelée Denierara. « Quand je la visitai, racontent les Mrmoires, c'était un des plus abominables trous de la création, et je no crois pas qu'elle ait beaucoup cbang-é depuis. Demerara est bâtie sur une pointe de terre sablonneuse et basse, à l'entrée d'une grande rivière, et c'est peut-être l'endroit le plus cbaud de toute la terre. Les moustiques y sont par milliers de millions. Rien à faire pour les indigènes que de cultiver la canne à sucre et de suer. » C'est dans ce paradis que le midsliipman Ilobart, ayant attrapé, contrairement à ses opinions, quelque pauvre négrier, reçut ordre de conduire les noirs qu'il avait « délivrés ». Il eut l'indiscrétion de s'enquérir de leur sort, et il reconnut que le bon Sanclio régnait sans partage à Demerara. C'était son île de Barataria, et il la gouvernait au mieux de ses intérêts, sans s'inquiéter des soupirs de don Quicbotte. Sancbo remettait donc les nègres amenés par les croiseurs anglais à ses planteurs de Demerara, qui les employaient à (( cultiver la canne à sucre et à suer », puisqu'il n'y avait pas autre cliose à faire en ce lieu sauvage, et les trai-
laiciil îi loiis t'i^ai'ds comme s'ils avaient été esclaves, sauf pourtant on un jioinl : on ne les appelait pas esclaves, on les appelait apprentis. Ils étaient en ap})i"entissage, et, par cette diflerencc de nom, leur dignité d'homme et l'honneur de la philanthropie étaient sauvés. Au bout de sept ans, l'apprentissage était terminé et les nègres étaient libres, à moins (}n'il n'eût plu à Dieu de rappeler leur âme à lui.
Le jeune Hobart quitta Demerara encore moins édifié qu'auparavant sur les bienfaits des Sociétés anti-esclavagistes, mais la passion des entreprises l'emportait. « C'était ma vie, écrit-il, je ne j)0uvais pas exister sans entreprises. » Il avait manifesté dès le début de la croisière une telle ardeur |)()ur la chasse au négrier, que son commandant lui attribua un rôle au-dessus de son grade. On verra au chapitre suivant ce qui en advint.
ITl
L'un d(-'s beaux jours de la vie de Hobart- Pacba fut celui où il quitta fièrement son bâtiment à la tête d'une flottille confiée à sa sagesse. Commander en clief trois chaloupes, quand on est midshipman et qu'on n'a pas vingt ans, et partir avec elles à la recherche du célèbre négrier r Éclair, c'est un de ces rêves qui font frissonner d'envie le collégien prisonnier et las d'être assis. Les chaloupes étaient déguisées en barques de pèche, les équipages en pêcheurs; on était armé jusqu'aux dents et le capitaine de l'Eclair avait annoncé qu'il tirerait sur les Anglais, si les Anglais l'ennuyaient. Le plaisir était complet.
Ils ramèrent de nuit et furent se placer en embuscade le long d'un Ilot, proche la côte du Brésil. Au point du jour, grande joie! Unbrick,
évidemment bourré do nègres, passait tout juste derrière l'îlot, se dirigeant vers la terre ferme. Le commandant Hobart se hâte de distribuer les munitions à ses hommes. Hélas! voilà ce que c'est d'être trop jeune; on est un peu étourdi : il avait oublié les capsules des fusils et la mèche du canon ! S'il fut penaud et furieux, pas n'est besoin de le dire. Les jurons ne servaient à rien. Il se trouva heureusement à bord une boile d'allumettes chimiques. On résolut d'intimider l'ennemi en lui courant sus comme si l'on avait des capsules, et de tirer le canon avec des allumettes chimiques.
Les g-ens graves souriront. Ils hausseront les épaules peut-être, trouvant mon héros trop enfant. Pour moi, c'est ce qui m'en plaît. J'aime cette jeunesse vraiment jeune, ces expédients dig-nes du Robinson Suisse, cette manière d'aller se battre en faisant ])artir son artillerie avec une allumette. O sainte jeunesse! (jue tu es charmante quand tu n'essayes pas d'être vieille et sage avant l'heure!
Le malheur fut que les négriers étaient des gens d'expérience, ayant perdu toute naïveté dans une longue pratique. Ils devinèrent que le péril serait médiocre et passèrent majestueusement devant les chaloupes, (hi j»ril les allu-
niellus L'L l'on réussit à faire partir le caiiuii deux fois, mais cette opération sembla plutôt confirmer l'ennemi dans la pensée qu'il n'y avait pas de danger. Le brick gagna la côte et s'arrêta.
C'était trop d'impudence. Le commandant Ilobart décida en lui-même (pi'il aurait le brick coûte que coûte. Il attendit la nuit, lit assourdir ses avirons et rama en silence vers la côte. Le brick était amarré à un rocher. Les Anglais s'élancent à l'abordage, ils envahissent le pont, coutelas en main, résolus à tout exterminer si on leur résiste... Ils ne voient personne. Ils cherchent « quelqu'un avec qui se battre », et ne trouvent toujours personne. Enfin, un tout petit nègre, réveillé par le bruit, sort d'une espèce de chenil, les regarde avec surprise, puis éclate de rire en montrant la côte du doigt. Equipage et cargaison, tout était débar(|ué. Sur sept cents esclaves, les négriers en avaient laissé trois ou quatre dans la cale, parce qu'ils étaient à moitié morts.
Il ne restait plus qu'un seul espoir de vendre chèrement sa vie. C'était de rester sur le brick, que ses maîtres voudraient sûrement reprendre. Le commandant Ilobart se disposa à le leur disputer, toujours par des moyens romantiques.
134 ESSAIS Eï 1-ANTAISIES
Il prépara un mélange dhuilo bouillante et de poix qu'on devait verser sur la tète des assaillants. Plusieurs jours se passèrent dans une attente pleine d'émotion, mais rien ne parut, si ce n'est le croiseur anglais auquel appartenaient les chaloupes.
La Fortune devait une compensation à Aug-uste Ilubart. Elle la lui donna avec l'empressement qu'elle met à secourir ceux qui ne doutent point d'elle. Il avait été chargé de conduire sa prise, le brick abandonné, à Rio- Janeiro. Il mit à la voile et partit. Un peu avant l'aube, il entend un grand choc, suivi d'un grand craquement. Ce marin novice, par une distraction digne des capsules, a abordé en plein un schooner qui passait. C'est ici qu'il vit que la Fortune le protégeait. Quand M. de Crac tombait, à la chasse, il tombait sur un lièvre. Quand Auguste Hobart abordait un bateau, le bateau se trouvait être un négrier. Un seul regard l'en convainquit. Un seul bond le jeta sur le pont ennemi. Ses hommes sautèrent après lui, l'équipage du schooner fut aux fers avant d'avoir compris, et le midshipman Hobart tint sa première grande aventure.
Il descendit à la cale. " Il y avait U'tO Africains à bord. Quel s|)ectacleî
t( il y avait quatre-vingt-cinq jours que le sclioouer tenait la mer. On était à court d'eau et de vivres. Trois épidémies dislinctcs : la [telite vérole, l'ophtalmie et la dysenterie sous sa forme la plus grave avaient éclaté durant la traversée parmi ces pauvres misérables.
« En ouvrant la cale, nous aperçûmes une bouillie de bras, de jambes et de torses. Beaucoup des corps auxquels appartenaient ces bras et ces jambes étaient morts ou mourants. Quand nous eûmes un peu déblayé, nous trouvâmes onze cadavres mêlés à la marchandise vivante. Ce fut un cri : « De l'eau! de l'eau! » Un grand nombre sautèrent à la mer aussitôt libres, en partie parce qu'ils avaient le délire, en partie parce qu'on leur avait dit que, si les Anglais les attrapaient, ils seraient torturés et mangés. Ils étaient habitués à être mangés, mais ils avaient une sainte terreur de la torture. »
L'une des curiosités de ce schoonor, c'est (ju'il y naissait continuellement des négrillons. Une négresse accoucha à côté de Hobart, un instant après l'abordage, ramassa lestement son petit et sauta h. la mer avec lui. On eut grand'peine à sauver cette jeune pessimiste noire, qui résistait, aimant mieux être novée que « délivrée » à la mode anslaise.
Le souvenir do la cale du schooner, avec sa bouillie de morts et de vivants, causait à Ilobart- Paclia des accès de rage contre les philanthropes. « Mme Beecher Stowe a-t-elle plus fort que cola? dit-il en terminant son récit. Et je peux affirmer à mes lecteurs que c'est une description très adoucie de ce que je vis, la première fois que je fis connaissance avec un chargement d'esclaves. J'en fus tellement impressionné , que j'ai toujours été sceptique depuis lors quant aux effets bienfaisants de notre blocus pour la race africaine; — à tout )e moins suis-je sceptique quant aux moyens employés pour combattre l'esclavage. »
Sous l'influence de ce scepticisme, il eut un entretien touchant, quelques jours plus tard, avec un capitaine de négriers. Il était reparti en chasse avec ses trois chaloupes (sans oubh'er les capsules cette fois), et il avait surpris un navire au moment où il allait débarquer ses nègres. Le capitaine se mit à pleurer comme un petit enfant, en disant : « Je suis ruiné. » Son vainqueur attcn(hi s'efforçait de le consoler. Ce fut une scène émouvante et comique, où chacun déploya une grande sensibilité.
Aussi longtemps que dura la campagne, les aventures foisonnèrent, et Ilobart-Pacha n'était
pas le seul à en avoir. Quiconque' en cherchait en trouvait, et la plus romarquahlc de la croisière échut à un camarade, le lieutenant C***. La voici, dédiée aux esprits timides qui croient que ces choses-là n'arrivent que dans les romans.
Le lieutenant C*** dirigeait une chasse au négrier. Il avait sous ses ordres cinq bateaux à rames, dont les trois chaloupes du midshipman Hobart, tous déguisés en barques de pèche. Un matin, on aperçut un grand brick de mauvaise miue, qui gagnait la cote, poussé par une belle brise. Les faux pécheurs manœuvrèrent pour lui couper le chemin, et le bateau du lieutenant parvint à le raser, sans réussir à l'aborder, Hobart se trouvait assez en arrière. Il lui sembla voir un homme sauter au passage, « comme un chamois », du bateau sur le brick. Quoi qu'il en fût, celui-ci continua sa route, lilant six milles à l'heure et laissant bien loin les bateaux à rames.
Tout à coup on entendit un coup de pistolet et le brick s'arrêta brusquement, par une manœuvre que llobart-Pacha explique et que « les marins, dit-il, comprendront », mais que nous ne nous chargeons pas d'exposer. Les chaloupes étonnées font force de rames. Un aborde, on grimpe, on se bat. Hobart est blessé, le
brick est pris, mais comment ol |)oiii(jU(»i s'est-il arrêté? On se reg-ardc, on se reconnaît et l'on découvre le lieutenant C*** au gouvernail. C'était lui qui avait sauté sur le brick au passage. Le coup de pistolet avait été tiré par lui sur le timonier, après quoi il avait saisi la barre de bois avec sa jambe, son autre pistolet avec son autre main et, menaçant des deux bras, il avait exécuté avec le pied la manœuvre dont le brick s'arrêta net. Les négriers aliuris ne pensèrent pas à tirer dessus. « Je compte, depuis ce jour, quarante ans de service actif, écrit Ilobart-Pacba, et je n'ai jamais vu une action comparable à celle-là... C*" est maintenant amiral et il a beaucoup de belles actions à son actif, mais rien qui vaille ce qu'il fit en cette matinée mémorable. »
Pauvre lieutenant f/**! Il avait une des plus jolies figures du monde. Le brick était plein d' »' animaux », c'est-à-dire de nègres, malades de la petite vérole. Il fui atlt'inl, 1res enlaidi, et c'est ainsi que la Providence récompense les instruments de la pbilantliropie. llobart s'en tira à meilleur compte. Il faillit être estropié, manqua devenir aveugle, fut presque assassiné, presque mangé par les cliiens à chasser riiomme, presque noyé, presipie assommé :
IN CONDOTTIERE I)K LA .MER !oO
mais il no fut rien de tout cola rouipIètcmcuL et il revint en Angleterre couronné dune auréole aux yeux des philanthropes, le cœur léger, le corps dispos, charmé d'apprendre qu'il méritait une récompense pour son zèle antiesclavagiste et tout prêt à l'accepter, bien que ce fût « contre ses opinions ». La récompense fut des plus douces. Il fut embarqué (1843) sur le yacht de sa souveraine et y resta deux ans, accompagnant la reine Victoria dans ses excursions, fêté partout à cause d'elle et coulant des jours dignes du paradis.
La reine Victoria n'a certainement pas oublié Auguste Hobart. Elle ne l'oubliera jamais, car la conduite de ce jeune héros sur le yacht royal fut inoubliable. Sa Majesté avait à bord deux vaches favorites, deux mignonnes petites vaches doucettement installées dans une petite établc avec une petite fenêtre. 11 ne se passait pas de jour que la reine ne vînt caresser ses vaches. Celles-ci passaient leur jolie tête par la fenêtre. Les petits princes demandaient à être pris dans les bras pour mieux voir. C'était une idylle royale. Tout le mal vint de ce que la reine d'Angleterre n'aime pas l'odeur du tabac. Personne n'osait fumer à bord de son yacht. Le prince Albert, rempli de compassion, avait
obtenu pour les ufticiers la permission d'aller de temps à autre fumer un cigare dans l'étable, et c'est ainsi que Ilobart vint un soir chez les deux petites vaches. « Je ne sais pas ce qui me prit », dit-il dans ses Mémoires. Ce qui le prit, ce fut le démon de la perversité, caché au fond de chacun de nous. Sur le toit de l'étable se trouvait par hasard un pot de couleur bleue et, dans le pot, un pinceau. Il prit le pinceau et peig-nit le museau et les cornes des favorites en bleu pâle. La nuance était charmante ; il se la rappelle à merveille. Cela fait, il n'y pensa plus.
« Le lendemain matin, Sa Majesté... »
A cet endroit, le récit s'arrête brusquement et se termine par des points. Hobart-Pacha, qui raconte tant de choses, n'a pas osé nous dire ce qui se passa quand la reine vit ses vaches bleues. « Je ferai mieux de me taire », écrit-il. Le prince Albert le sauva, mais l'alerte fut chaude. Il fut (juelque temps sans oser se montrer.
Les Mémoires sont sobres de détails sur les quinze années qui suivirent. Les relations oflicielles nous apprennent que le commandant Hobart se distin^-^ua fort dans la Baltique, pendant lajL'^uerre de Crimée, mais le commandant
UN CONDOTTIERE DE LA .MEi{ 141
Hobaii n'a pas pris la plume pour faire son élo^e; il la piiso pour que nous sachions combicu il s'est diverti dans sou existence, et la cauipagiie de la Baltique ne fui rien moins que divertissante pour la marine anglaise. On avait confié le commandement de la flotte à l'amiral Napier, qui était trop vieux, le sentait et ne voulait rien entreprendre. « Je n'ai plus assez de nerf pour cela, » répondait-il avec sincérité à (pii lui parlait d'atta(|uer. L'escadre était humiliée et exaspérée. — « Si jamais on vit mutinerie affichée, dit Hobart-Pacha, — et je ne parle pas des éipii pages, mais de la plupart des capitaines de vaisseau, — ce fut durant la campagne de la Baltique, en 1834. Et ce n'est pas étonnant. » Charles Greville dit la même chose dans ses Mémoires. Laissons ces souvenirs, désagréables pour d'anciens alliés, et sautons avec l'autobiographie à la guerre de Sécession, qui marque le grand tournant dans la carrière d'Auguste Hobart. C'est ici qu'il devient un objet de scandale pour les gens corrects, de délice pour les autres, de curiosité pour tous. On est très dur, de notre temps, pour l'imagination. On la combat comme un mal, au lieu de l'adorer comme la plus noble faculté qui ait été donnée à l'homme. Sans elle, rien de grand,
rifii (lo l)oau no se fail sur la lorre. C'est l'imaginalion qui douno la foi aux fondateurs de religions et distribue des palmes aux martyrs. Elle emporte sur ses ailes les grands politiques, leur persuade qu'il est utile de fonder des empires et que leur œuvre sera éternelle. Elle souflle au savant son système, à l'inventeur sa découverte, comme au poète ses vers. Quand les vieux parchemins s'animent et vivent, quand les travaux des vers de terre racontent l'histoire du globe terrestre, c'est qu'un Michelel, uu Hanke, un Darwin ont reçu en naissant un baiser de la glorieuse souveraine ; et quand l'homme meurtri par la dure réalité implore un rêve qui le trompe et le console, c'est elle, la bienfaitrice, l'imagination ])énie, qui lui ajjporte un jouet et essuie ses larmes. Mais notre génération a oublié tout cela, et le but sacrilège de notre éducation est de tuer, ou, à tout le moins, d'cng-ourdir l'imag^ination. Le même aveuglement nous indispose contre les gens qui ont reçu le don et se conduisent en conséquence. Ilobart-Pacha était de ces gens; c'est pourquoi il se lit contrebandier, idée qui hii procura iiuc somme considérable de sensations fortes, mais qui fit lever les bras au riel à des milliers cl des milliers d'Anglais au cerveau froid.
Contrebandier et non pirate, puisqu'il no devait pas se battre. On se rappeHe que, lurs de la guerre de la Sécession, aux Etals-lnis, b'S fédéraux avaient bl()([ué les cotes des confédérés, de sorte que ceux-ci manquaient de tous objets manufacturés. En elTet, ils étaient organisés uniquement ])our produire des matières premières, qu'ils vendaient au Nord ou à l'Europe. Des industriels liasardeux tirèrent parti de la situation en essayant de forcer le blocus de Wilmington ou de tel autre port des Carolines. Leurs navires portaient aux États du Sud les produits des manufactures anglaises et en rapportaient des balles d(,' coton. Heureux, ils faisaient fortune; mallieureux, ils en étaient presque toujours quittes pour la confiscation et un peu de prison, mais à condition de ne pas se défendre, car le contrebandier qui résistait devenait un pirate, exposé à être traité comme tel. Le jeu exigeait un grand sang-froid, puisque les fédéraux conservaient le droit, dont ils usaient avec empressement , de faire usage de leurs armes.
Or Auguste llobart venait d'être jiommé capitaine de vaisseau, et il y avait dans la marine militaire de la Grande-Bretagne à peu près 2o0 autres capitaines de vaisseau, demandant tous
à grands cris tics commandements. On ne pouvait en employer qu'une quarantaine à la fois. Hobart calcula qu'il en avait pour quatre ans, au bas mot, à planter ses clioux. Autant demander au vent de ne pas souffler pendant quatre ans. Il résolut d'aller voir s'il était vraiment difficile de forcer le blocus du Sud.
Avant de poursuivre plus avant, nous le présenterons au lecteur. Le portrait qui accompagne l'autobiographie a été fait lors de la maturité. Les yeux sont entourés de petites rides; deux plis traversent le front, donnant ù toute la physionomie une expression de fatigue. Le front est large et haut, le regard perçant et sage, l'ensemble forme un visage régulier et rustique, d'une expression énergique et agréable. On l'a peut-être pris, d'après nos récits, pour un étourneau. Rien ne serait moins exact. Il était hardi et vaillant, et l'exubérance des esprits animaux lui donna dans sa jeunesse de grandes audaces. Le chapitre suivant le montrera aussi habile que hardi, aussi entendu que i)ravi'.
Ll' bateiui (|ui lui fui coulié pai' un armatour bien avisé s'appelait le Don. C'était un petit vapeur à hélice, rapide, gouvernant bien, aussi invisible qu'un bateau peut l'être, et très silencieux. Il était d'un gris terne et n'avait que deux petits bouts de mats sans vergues, l^a cheminée était au ras du pont, les chaloupes se confondaient avec les plats-bords, la vapeur sortait par-dessous, dans l'eau. Rien qui tirât l'œil ou <]ui fit du bruit : un charbon qui ne donnait pas de fumée, aucune lumière, pas de coqs, parce que les coqs chantent. Ainsi équipé, le Don reçut une cargaison valant plus d'un million , sans compter les pacotilles particulières.
La pacotille du capitaine avait été composée assez à l'aventure. A la veille de s'embarquer,
à Glasgow, il uvail coiisullé une dame, (jiii lui avait conseillé des corsets. Il acheta mille corsets à 27 sols pièce, cinq cents boîtes de pilules purgatives el fortifiantes de Cockle, et un nombre incalculable de brosses à dents. Son projet était de forcer le blocus de \\'ilmington, port de la Caroline du Xord, situé sur la rivière Cape- Fear, proche de l'embouchure.
Il se rendit d'aburd aux iles Bermudes, devenues pendant la guerre de Sécession un nid de contrebandiers. C'est de là, de la petite ville de Nassau, que les forceurs de blocus prenaient leur élan. Les croiseurs du Xord les guettaient à la sortie des eaux anglaises et une escadre de trente navires de guerre les attendait à l'entrée de la Cape-Fear. Ces trente navires étaient rangés en croissant devant l'embouchure de la rivière, les deux pointes du croissant s'appuyant à la terre, hj centre se tenant hors de [)(»rlée du fort j-'isln r. (|iii commande l'entrée, La niauo'uvre des contndjandiers consistait à se couler de nuit entre la côte, hérissée d'écueils en cet endroit, el les pointes du croissant. Quelques-uns étaient pris, beaucoup s'échouaient el iiueiidiaieiil eux-mêmes leur bateau. II(jbart avait imaginé' un autre pkiu, (jui sujiprimait le danger d'échouage. 11 voulait
essayer de passer au milieu du croissant, entre deux navires.
Il partit un soir d'hiver (18G3) pour cette « chasse au renard où il était le renard ». Tout alla bien jusqu'au surlendemain matin, où le jeu se gâta. La mer était couverte de croiseurs ennemis et la journée fut employée à jouer à cache-cache — il n'y a pas d'autre mot — avec de grands vaisseaux qui ne voyaient pas le Don, tandis que le Don les voyait. On virait de droite, on virait de gauche, on reculait, on serpentait, on s'arrêtait pour laisser passer. Finalement on ne fut chassé qu'une fois et l'on ne reçut que quehjues coups de canon, qui ne firent aucun mal. L'obscurité amie tomba, et le Don en prolita pour hier à toute vapeur. Soudain, à une heure du matin, sans que Hobart ait jamais pu comprendre comment cela s'était fait, il se trouve bord à bord avec un steamer. « Stoppez, crie une voix, ou je vous coule! — Oui. oui, monsieur, répond IJobart; nous sommes arrêtés. » On était si près les uns des autres qu'on se voyait, malgré les ténèbres, et qu'on distinguait les paroles. Le steamermet ses canots à la mer; ils approchent g-aiement, riant de leur aubaine; ils touchent le Don de leurs galles... Hobart se penche sur le porte-voix de la machine et com-
lis ESSAIS ET FANTAISIES
mande toul bas : « En avant! A toute vitesse! » Le Don part comme iiu liait, il s'évanouit comme une fumée, il disparait, il a disparu. Eurydice ne fut pas dérobée plus rapidement aux regards de l'imprudent Orphée :
... ex oculis subito, ceu fumus in auras, Commixlus tenues, fugit diversa...
(( Ce fut une fière chance », dit Ilobart-Pachu.
Le jour suivant fut encore employé à ruser. La quatrième nuit élait la nuit décisive. Un approchait de l'entrée de la rivière. On coucha les mâts, on éteignit jusqu'aux [)ipes des hommes et on se lan(;a. Les fédéraux semblaient s'être multipliés; on entrevoyait à chaque instant de gros navires qu'il fallait esquiver. Il y en eut un qu'on faillit heurter. Le Don fut admirable de légèreté et d'obéissance. Il voltigeait sur l'eau, tantôt pirouettant « comme un loton — si je ne l'avais pas vu, ajoute Hobart, je ne l'aurais jamais cru jiossible » — , tantôt se glissant avec précaution comme un chat, tantôt filant comme une llèche entre deux croiseurs, et toujours sans un son, sans que l'œil le plus perçant pût distinguer muIic cIiosc (|iiiiiir onibrc informe, confondue ;ivrc le contour des lames. Vers le malin, la soudr lévélji le voisinage de
la terre. Lo croissant était franchi. On alluma une petite lumière qui n'était visible que pour la côte. Deux autres lumières y répondirent à l'instanL de la rive, indiquant le chenal au pilote. L'aube naissante trouva le Don paisiblement ancré sous le fort Fisher, régalant ses yeux du spectacle de trente navires de guerre, honteux et vexés, qui n'osaient approcher do cette coquille de noix. On entra à Wilmington en triomphateurs. Acclamations, festins, rien n'y manqua : l'équipage en eut la migraine. Puis vinrent les affaires sérieuses.
Le lendemain, le capitaine Ilobart ^ attendait les acheteuses sur le pont de son bateau. Il regardait passer les dames sur le quai et son cœur se serrait, car elles étaient toutes noires ou brunes, et vêtues surtout de leur couleur. Aucune n'avait besoin de corset. Enfin paraît un individu qui lui propose de « trafiquer ». « Je me jetai dessus, l'emmenai dans ma cabine et lui fis avaler trois verres de brandy coup sur coup, après quoi nous entrâmes en affaires. » Les milh^ corsets à 27 sous furent vendus séance tenante 13 francs pièce. L'individu ayant
1. Il avait pris pour celle expédition le nom <Io Robert. Pour la clarté du récit, nous continuons à le désigner par son véritable nom.
l'air un j3cu excité par le brandy , llobart essaya de lui glisser les pilules Cockle. « Il me fit peine en me répondant quil n'avait jamais entendu parler des pilules Cockle, J'insistai fortement pour lui en faire prendre une demi-douzaine à titre d'essai, l'assurant qu'une fois qu'il aurait ressenti leurs effets fortifiants, il les recommanderait, à tout le monde. Mais cet animal-là n'avait pas seulement l'air de m'enlendre. Il fmit son brandy, boutonna ses poches et s'en alla. Je n'eus même pas l'idée de lui parler des brosses à dents, car un homme qui ne connaissait pas les pilules Cockle ne devait jamais avoir entendu parler d'un objet de luxe tel que des brosses à dents. Je m'assis donc tranquillement et me mis à calculer mes bénéfices sur les corsets.
" J'étais absorbé dans cette occupation lorsqu'une main se posa louidement sur mon épaule. Je me retourne, c'était mon homme. Il cracha son jus de tabac sur ma hotte et me dit : « Dites donc, capitaine, est-ce que vous auriez des vis de cercueil? » Je fus un peu étourdi de la question. Il m'expliqua qu'il était impossible de fabriquer cet article-là dans le Sud et qu'il n'y avait vraiment pas moyen de faire tenir les corps tranquilh-s dans leur hii-re
sans vis, surtout quand il fallait les transporter au loin. Nous convînmes que j'en ferais venir une provision d'Angleterre. Il me promettait un hénélico fabuleux. »
Les brosses à dents Unirent par trouver ac- (juéreur à Riclimond et rapportèrent 700 p. 100, mais jamais les Américains ne consentirent à essayer les pilules Cockle. Ilobart dut les rem-, porter. Il les vendit à un apotliicaire des Bermudes, sous prétexte que les contrebandiers vivent trop bien et ont besoin de se purger. Lapotliicaire le paya en boites d'allumettes, et l'affaire fut bonne.
Le Don reçut à Wilmington un cliargoment de coton qui le fit ressembler lui-même « à une énorme balle de coton dans laquelle on aurait planté un bâton ». La cale était bondée et il y avait deux étages de balles sur le pont. On descendit la rivière de jour, on attendit que la lune fût couchée et l'on partit à toute vapeur, par un ciel couvert et une nuit noire. Ce fut une course mouvementée. Le Don, trop chargé, avait perdu de son agilité. Il avait été aperçu et signalé, et l'escorte de blocus lui envoyait au juger des coups de canon. Le matin, un grand steamer se mit en chasse. Il gagnait rapidement et la situation semblait désespérée.
On vit alors l'utilité do l'instruction. A un mille en avant du Don^ la mer était sillonnée jtar une grosse ride. Ilobart-Paclia avait fait des éludes très sommaires, mais il était de ces gens qui ont toujours lu ce qui peut leur être utile, au rebours de cerlains rats de bibliothèque qui ont toujours tout lu, excepté ce qu'il faudrait savoir. On se souvient qu'il avait dû aux romans maritimes du capitaine Marryat de ne pas être hissé en haut du grand mût par les drisses de pavillons, le jour de son premier embarquement. En regardant approcher le gros steamer, il se rappela avoir vu, dans un Manuel du voilier, que le Gulf-Stream était bordé, dans les temps calmes, par une grosse ride. Il était donc tout près du Gulf-Stream. Il traversa la ride et prit le fil du courant, accroissant ainsi sa vitesse de 2 à 3 milles à l'heure.
Il me semble voir cerlains lecteurs, gens savants et entendus, s'écrier que la malice n'était pas grande et queux-mêmes, sans avoir jamais navigué, savent à merveille que le Gulf- Stream est bordé, dans les temj)s calmes, par une grosse ride, (^est qu'ils sont plus savants que les officiers de la marine des États-Unis, car personne, à boid du steamer, n'éventa la ruse. Leur gibier tr)ui-iKiil à ^aiirlie : ils tour-
UN CONDOTTIERE DE LA MKIi 153
nèroiil à iiauclie, sans altondrc d'èlix' dans le courant, ol furcnl si longlomps à comprendre pourquoi le Don les gagnait sui)itement de vitesse, que le coucher du soleil les surprit en chasse. Ils n'étaient ]dus qu'à une petite portée de canon et tiraient depuis une grande heure sans résultat, lorsque le Don disparut comme par un coup de baguette.
Le 1)0)1 s'était caché et ne bougeait plus. Il y avait lune, et le Don s'était caché dans l'ombre d'un nuage. Si vous ne m'en croyez pas, lisez les Mémoires de Ilobart-Pacha. Le steamer — un maladroit décidément — continua sa course en tirant sur un fantôme, et on ne le revit plus. Le Don rentra à Nassau seize jours après en être sorti.
Ils continuèrent ainsi pendant de longs mois à faire la navette entre les Bermudes et la côte américaine, llobart força seize fois le blocus, et il ne faudrait point conclure de là que ce fût chose aisée. Beaucoup partaient, très peu revenaient. Un jour, ils partirent cinq, le Don seul revint. Le Don lui-même fut pris au premier voyage qu'il fit sous un autre capitaine. Et c'était chaque fois des émotions violentes, des dangers inouïs avec des fuites romanesques, des dépenses incroyables d'ingéniosité, des pro-
diges de sang-froid. Un soir, on avait trop bien réussi à donner au J)ofi l'aspect d'un îlot. Un bateau ennemi vint jeter l'ancre le long' de l'ilot. Un peu plus, ils seraient descendus dessus. On entendait tout ce qu'ils disaient, l'aube approchait et ils n'avaient point dessein de s'en aller. Ce fut l'îlot qui s'en alla, sans le moindre bruit, comme une épave flottante. Les fédéraux crurent sans doute qu'ils avaient rêvé, car ils ne s'en occupèrent point. Le Don alla se tapir un l)eu plus loin, le long de la côte, et il eut le plaisir d'assister au départ de son voisin de nuit.
Lue autre fois, à la sortie de Wilmington, le DOîi est vu, signalé à l'escadre de blocus, et voilà toute une meute de navires de guerre qui court après lui, en aboyant de son artillerie. Il allait plus vite qu'eux tous, mais pour un qu'il distançait, il en retrouvait trois occupés à lui barrer le chemin. Il fut resserré finalement entre deux croiseurs, l'un à droite, l'autre à gauche, tous deux à une jxtrtée de pistolet. « Aous étions, dit Ilobart, dans la situati(jndela viande dans un sandwich. » Les fédéraux n'osèrent tirer de peur de se toucher. Bref, ils laissèrent encore échapper le j)etit /)o/i, devenu légendaire parmi eux. Il fallut la lièvre jaune
UN CONDOTTIERE DE LA .MEIl InT)
pour arrêter ces imprenables. Hobart faiUil en mourir et eut son équipage décimé. Entré en convalescence, il renonça au métier de contrebandier et retourna en Angleterre, riche d'expérience et de souvenirs heureux. Bien que ses exploits eussent pour but de porter (h^s corsets et des vis de cercueil aux États du Sud el de rapporter des balles de coton, ils n'eu avaient pas moins un caractère chevaleresque et héroïque. La plupart des croisés sont partis pour Jérusalem par goût des aventures et dans l'espoir de conquérir un duché. Les temps ont changé et Ton conquiert des dollars, mais l'homme n'a pas changé, et il est toujours emporté vers l'inconnu par les mêmes instincts, instincts de poète et d'animal rapace.
Revenu dans son pays, Hobarl apprit qu'il avait encore un an à attendre son comniandemonl. Il alla voyager et passa par hasard à Constanlinople (1867), où il vit le grand vizir, Fuad-Pacha. Ils s'enlrelinrenl de l'insurrection de Crète. Les Turcs ne parvenaient point à empêcher les Grecs de forcer le blocus de l'île et de porter aux insurgés vivres et munitions. Les Grecs leur opposaient un code de droit international qui rendait vaine la surveillance des côtes. Jamais on ne viendrait à bout de la Crète dans ces conditions. Le grand vizir savait (ju'il parlait à un spécialiste en matière de blocus et il espérait sans doute que le commandant Hobart lui (bmin'iail (jnclque boime idée. En elFel, l'amour de Tari lent rainant comme de coutume, il sug-géra à Kuad-Pacha de se mo-
UN CONDOTTIKUE DE LA M Eli 157
(jiicr (lu code international grec et de lui substituer un code international turc. Il connaissait l'Orient et la conception orientale de la loi : les uns ignorent qu'elle existe, les autres la fabriquent au fur et à mesure des circonstances. Pourquoi ne pas ignorer et fabriquer à propos?
Le grand vizir s'applaudit en lui-même d'avoir confié ses peines à cet habile homme et il lui proposa d'être amiral turc. Quelque familiarise qu'il fût avec limprévu , llobart avoue qu'il « réiléchit un peu avant de répondre », Cependant ses réflexions furent courtes. — « Je répondis : Bien, Votre Altesse; si les conditions me plaisent, je suis tout prêt. » Les conditions étaient très belles. Il s'engagea au service du Sultan et [>artit pour la Crète. L'amirauté anglaise gronda, menaça, s'indigna. Pour le faire court, deux billets terminèrent ces tiraillements. — « Laissez le service turc, écrivait l'amirauté, ou vous serez rayé des listes. — Rayez-moi, répliqua llobart, étaliez au diable. » L'amirauté le raya et alla au iliable; c'est-à-dire qu'elle le laissa en repos.
La campagne de Crète ne fui pas longue. « Je m'v connaissais vraiment en blocus, » écrit llobart avec un juste orgueil. Il examina la façon dont les contrebandiers grecs s'y pre^
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liaient, ri il vil qu'ils s'y prenaient comme les contrebandiers «ropéra-comique. Par parenthèse, il y a beaucoup plus de vrai qu'on ne le croit dans les mœurs d'opéra-coiniipie. Scribe lui-même n'a jamais osé mettre dans ses livrets des conspirateurs aussi naïfs et aussi lyriques que ceux qu'offre parfois la réalité. On a publié récemment ' les pièces d'un complot de patriotes italiens (1814), dont l'objet était d'amener Napoléon 1^% alors à l'île d'Elbe, à descendre en Italie pour y recevoir la couronne de l'Empire romain. Rien de plus étrange que l'état d'esprit révélé par ces documents, La prose la plus lleuric ne suflil pas aux patriotes italiens pour parler à Napoléon; ils lui citent des vers :
Que César soit grand, mais que Uoine soit libre.
Le vers est faux, mais l'intention est louable. Les conjurés ne mettent qu'une condition à leur appui : Najioléon sera un souverain pacili(pi('. .Najtoléoii leur n'-pdnil quil s'occupera à faire Home pori (h; inrr. d ils sont ravis.
Los (■(^iilreliaiMlif'rs tirées de Ilobart-Pacba étaient les frères de ces conspirateurs, lis avaient des notions au.ssi poétiques sur les bommei»