‹ Essais et fantaisiesChapitre 14 sur 34 · Dans la Suova Antolor/ia · texte numérisé non relu

Dans la Suova Antolor/ia

cl les clioscs, et ils s'en étaient trouvés à merveille jusqu'à l'arrivée du nouvel amiral. Leurs vaisseaux s'abritaient dans des ports grecs. Au jour fixé pour le départ, la population entière les conduisait à leur bord, le maire en tète. La musique jouait, les étendards llollaient au vent, les hourras montaient jusqu'au ciel; une expédition riante s'ouvrait par une fête. Sortis du port, les Grecs recouraient au fameux code international, tant et si bien qu'un seul de leurs bateaux avait pu être confisqué, depuis si longtemps que durait l'insurrection de Crète.

llobart arriva sur sa frégate et la scène changea d'aspect. 11 bloqua les contrebandiers dans les ports grecs. Les Grecs poussèrent des cris d'aigles : on violait la loi! Il les laissa crier. Le gouvernement d'Athènes envoya conlre lui un navire de guerre dont tout l'équipage, du capitaine au dernier des matelots, avait juré de ramener Hobart-Pacha mort ou vif. Le navire approche; il va tirer; il y a une minute d'attente solennelle Le navire jette paisiblement l'ancre; dans la chaleur du serment, le capitaine grec avait oublié sa poudre! Hobart se souvint du jour où lui-même avait oublié les capsules des fusils, et le plaignit sincèrement. Il ne pou"^ vait non plus s'empêcher de s'intéresser aux

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• Grecs forceurs de blocus, si adroits cl si insouciants du danger. Il était presque contrarié lorsqu'ils laissaient échapper une occasion, et ce fut heureux pour la Turquie qu'ils ne vinssent pas le consulter; qui sait s'il aurait pu se tenir de les conseiller? Ils n'y songèrent point, de sorte qu'aucun ne réussit à sortir du port et qu'en trois jours la Crète fut réduite par la famine. Quel beau retour à Constantinople! Le sultan h' lit pacha. Plus tard, il le fit mushir, ce qui est encore beaucoup plus glorieux. Il le décora. Puis il le mit à la tète de sa marine, que Ilobart réorganisa avec une intelligence, une fermeté, un talent qui lui valurent la reconnaissance de la Turquie et l'admiration des hommes du métier. Ses Mémoires gardent discrètement le silence sur les travaux qu'il exécuta pour la Sublime Porte. Nous savons par d'autres sources, et cela nous suffit, que la marine turque lui dut d'être comparée aux premières de l'Europe, sinon pourle nombre, du moins pour la qualité des vaisseaux et des équipages. Elle rendit de grands services, lors de la guerre de 1877 contre les Russes, et elle en aurait rendu, d'apri'S Jlobart-Pacha, de beaucoup ])lus grands en<(»re, si la guerre avait été mieux dirigée du coté des Turcs. 11 commandait un personne la tlottc de

la mer Noire et il raconte avec sa verve et son naturel accoutumés divers épisodes de la campagne. Nous ne nous arrêterons qu'à ses remarques sur les torpilles.

Le premier torpilleur dont il nous ait parlé était un bateau sous-marin (|ui se trouvait dans le port de Ciliarleston, la capitale de la Caroline du Sud, aux environs du 1" janvier 1864. La ville était assiégée par les fédéraux et Ilobart était venu visiter les travaux, tandis que le Don chargeait du colon à Wilmington. Il avait rencontré à l'hôtel le commandant du torpilleur, qui exécutait le soir même sa première sortie. Quelques personnes se souviendront certainement d'avoir lu dans les journaux du temps la description de ce singulier engin. Il avait la forme d'un cigare. L'équipage s'y introduisait par deux ouvertures étroites, situées aux deux bouts et se fermant hermétiquement. Un appareil intérieur permettait de submerger le bateau à volonté et tout disparaissait, sauf le haut de la cheminée. Le commandant se llattait d'approcher sans être vu de la Hotte de blocus et de la ravager à coups de torpilles. L'heure venue, il souhaita le bonsoir à Ilobart et partit pour son expédition. Il va de soi que Ilobart s'intéressait passionnément à son sort.

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« Le soir siiivaiil. raconleiit les Mémoires, je le retrouvai fumant tranquillement sa pipe. Je lui demandai avec empressement ce qu'il avait fait. 11 me répondit avec le plus grand llegme qu'il était monté sur son bateau avec sept hommes d'équipage et que, pendant quelque temps, tout avait marché comme une horloge. Ils élaient tous bien installés en bas, bien confortablement, les écou tilles fermées, le bateau submergé à la profondeur voulue, parfaitement étanche en apparence et gouvernant bien. Ils étaient en train de sortir du port lorsque, tout à coup, la mer enfonça l'écoutille d'avant et le bateau coula à pic. Il ajouta qu'il ne comprenait pas comment il avait échappé. Il supposait qu'une fois le bateau plein d'eau, il avait réussi à sortir par l'ouverture par oii la mer était entrée. Les pauvres diables de matelots s'étaient tous noyés, ce qui avait l'air de ne faire aucun effet à mon ami. »

Son ami recommença après son départ avec un autre bateau sous-marin, et il réussit. Il évenlra avec sa torpille un des navires de la flotte de blocus.

La seconde fois que Ilobarl-Pacha observa les torpilles eu activité, il était dans la mer Noire sur un vaisseau turc, et c'était lui qu'on

voulait faire sauter. Comme tous les hommes vraiment braves, il ne fait jamais difiiculté (l'avouer qu'il a eu peur. Il raconte donc avec une simplicité délicieuse la mauvaise nuit qu'il passa devant Batoum, après avoir reçu d'un espion turc une lettre l'informant que les Russes avaient envoyé plusieurs torpilleurs détruire son escadre. Le hasard avait voulu qu'il reçût cette lettre au moment de se coucher, et il ne pouvait pas dormir. Il était nerveux, agité. Il entendait à travers les cloisons ses officiers turcs ronfler de tout leur cœur et cela l'agaçait. Les Turcs avaient beau être assez ignorants en torpilles, on ne ronfle pas ainsi quand on peut sauter d'une minute à l'autre. D'agité, il devint irrité. Les torpilles lui parurent une « sale machine »; c'est une lâcheté que de faire sauter les g^ens en l'air sans qu'ils puissent se défendre , sans qu'ils aient le temps de penser à leur salut. A propos, « on dit qu'un homme pendu a grande chance d'entrer au ciel; est-ce qu'un homme envoyé en l'air par une torpille a la même chance? >» L'examen de ce problème théologique produisit sur lui un effet calmant. Il aboutit à la conclusion que le plus sur était encore de ne pas sauter, et qu'il n'était peut-être pas impos-

siblo, quoi qu'on en dît, de se défendre contre les torpilles,

La manière dont il s'y prit n'a plus qu'un intérêt historique. « Les torpilles, dit-il, étaient encore dans l'enfance, et je reconnais que les moyens employés pour s'en protéger étaient également dans l'enfance. » 11 compta surtout, et s'en trouva bien, sur l'obscurité et la pleine mer. Autant que possible, son escadre passait la nuit au large, sans feux, <( pas même une cigarette allumée ». Des canots reliés entre eux par des cordes formaient aux vaisseaux des ceintures, jouant le rôle des filets d'acier d'aujourd'hui. Le premier torpilleur russe qui tenta de passer quand même s'empêtra dans les cordes. Son commandant, un audacieux nommé Putskin, s'entêta, poussa en avant quand même, et lança sa torpille. Il manqua le but et, juste au même moment, se trouva dans l'eau : son bateau avait chaviré sous lui. Les Turcs le repêchèrent à moitié noyé, et il y eut alors une scène qui plongea Ilobart-l'acha dans le ravissement.

« On l'interrogea encore a moitié noyé. Pour toute réponse, il s'écria en très bon anglais : (( Pourquoi diable le batejiu na-t-il |ias saule? » On hii demanda s'il avait qiiehpie idée de ce (|iii l'avait arrêté et on lui suggéra que son hélice

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avait (lii sp prcndro dans quolqno rliost». II iM'jxnKlil : « Je ne sais pas ce qui m'a arnMé, (( mais pourquoi diable le bateau n'a-t-il j»as (( sauté? » Je lui dis que j'avais dans l'idée qu'il pourrait bien être pendu pour avoir fait emploi d'une arme aussi abominable. lime dit : « Jamais « un brave ne me pendra; mais pourquoi diable « le bateau n'a-t-il pas sauté? »

« Il n'avait qu'une idée fixe : c'est qu'il était un imbécile d'avoir manqué son coup. Il était trop liomme de cœur pour le relâcher; aussi le gardAmes-nous presque jusqu'à la ïm de la guerre.

« Je ne sais ce qu'il est devenu, mais c'était un fameux liomme; pour ma |)art, il se passera du temps avant que j'oublie sa bravoure. »

Ces lignes sont de l'ilobarl-Paclia tout pur. Le bonheur d'admirer autrui éclate dans tout son livre.

La seconde fois qu'il fut torpillé, c'était vers trois ou quatre heures du matin, dans le port même de Batoum. Il était éveillé. Il entendit un tapage suivi d'une explosion ; la chaîne de son vaisseau-amiral reçut un choc, quelque chose fila dans l'eau et, presque aussitôt, il se fit un grand tumulte sur la rive. Il envoya un de ses officiers en reconnaissance. Une torpille qui

n'avait point encore éclaté s'était échouée sur le rivage. L'hélice marchait toujours, et une foule de Turcs la considéraient bouche béante, croyant que ce fût « un gros poisson qui faisait aller sa queue ». Ilobart voulut se rendre compte par lui-même des effets des torpilleurs sur toute sa flotte, et voici ce qu'il trouva.

Un cuirassé avait été touché près de la ligne de flottaison. La torpille avait éclaté, laissant à peine une marque sur la cuirasse. Une seconde torpille avait dévié et était allée s'échouer au loin. Une troisième avait éclaté au fond de l'eau sans atteindre personne. On sait le sort de la quatrième. Ilobart apprit plus tard d'un officier russe qu'il y en avait une cinquième, disparue sans laisser de traces. L'officier ajouta que les torpilleurs avaient passé trois nuits à guetter l'escadre, sans parvenir à distinguer les vaisseaux, dont la silhouette se confondait avec la terre. Ils avaient dû gagner un individu de la côte, qui leur avait indiqué par un feu la situation des Turcs. Quelques autres essais ne réussirent pas mieux aux Russes. Ils firent sauter deux petits navires de guerre sur le Danul)e, mais pas un des cuirassés de la mer Noire ne fui même avarié, c .J'insiste sur ce point, dit lloljarl-Facha, parce qu'on a répété très souvent

lo conlrairo. » Les moyens de défense se perfeclionnanl avec les moyens d'attaque, voici sa conclusion, écrite il y a quelques mois seulement : (( A présent, je dors très bien dans le voisinage des torpilles. »

Ilobart-Pacha a-t-il raison? Sans aucun doute, en ce sens qu'il vaut toujours mieux bien dormir. Quant à avoir une opinion sur le fond du débat et à décider si le requin est plus redoutable aux marins que la torpille, ou si c'est le contraire, nous nous en garderons bien. Il n'appartient qu'aux hommes du métier d'en décider, et nous voyons qu'eux-mêmes ne sont pas d'accord sur la nature et l'étendue des services à attendre des torpilleurs.

La paix rétablie avec la Russie, Hobart-Paclia, devenu IIobart-Musbir, se consacra de nouveau à la marine turque, et son autobiographie se lait derechef sur ses occupations. Le reste du volume est rempli par des histoires de chasse. Le livre se termine sur \o paragraphe suivant : i( Si j'arrête ces pages un peu brusquement, c'est que j'ai eu la mauvaise chance de prendre un refroidissement à la chasse et que j 'ai été assez sérieusement malade. J'espère, néanmoins, qu'il y a encore de la vie dans le vieux chien et que j'aurai avant longtemps d'autres aventures du

même gonro j\ ajoiilfr à ces esquisses a sans fard » de ma vie.

Le « vieux chien » se berçait d'un vain espoir. Il n'y avait plus de vie en lui, parce qu'il avait tout dépensé. Les lignes qu'on vient de lire ont été dictées dans le midi de la France, il y a moins de deux ans. Hobart était venu chercher la guérison sur nos eûtes et ne l'y avait point trouvée; le corps le plus robuste ne mène pas impunément l'existence qu'il avait menée, et le sien était usé. Quelques jours après avoir interrompu, provisoirement croyait-il, la rédaction de ses Mémoires, il se rembarqua pour Constantinople et mourut pendant le trajet. On l'enterra à Scutari, le 24 juillet 188G. Il n'avait que soixante-quatre ans, mais qu'importe! la vie ne vaut que par ce qu'on y met, et il avait mis dans la sienne de quoi remplir les siècles d'existence d'un patriarche.

Dans toute cette grande foule d'actions hardies et vaillantes, souvent téméraires, quelquefois étourdies, on n'en trouverait pas une qu'un honnête homme dût regretter. Cependant son pays a porté sur lui j)lus d'un jugement dur. L'Angleterre, mère jalouse, lui en voulait de ne pas l'avoir aimée et servie uniquement. Il eut beau faire valoir que c'était encore elle qu'il

servait sous rimif(»rmt' lurc, piiiscjiic la jiolili(|H(' l)i'i(aiiiii([iio consistait à soulonir le siiilaii contre la Russie; il eut beau représenter qu'il succédait à un autre officier anglais, l'amiral Slade, conseiller naval de Sa llautcsse depuis vingt ans avec l'approbation de Famirauté anglaise, et qu'il avait été nommé contre un troisième oflicier anglais protégé par cette mémo amirauté : il fut traité de mercenaire par ses compatriotes.

Telle est aujourd'hui la tyrannie de l'idée glorieuse de patrie. Nul ne saurait la heurter impunément. llobart-Pacha lavait froissée, et on le lui fit sentir. Il avait commis encore un autre crime, qui méritait aussi un châtiment. Il n'avait pas méprisé tout ce qui n'était pas anglais sur cette terre. Il n'avait pas eu foi au dogme sacré de la supériorité immuable, infinie, éternelle de tout ce qui est anglais : du calicot anglais, de la constitution anglaise, de la morale anglaise. Ce fut une autre grande faute à bien des yeux. Oserai-je avouer ma pensée et dire que, pour beaucoup de ses compatriotes, ce fut sa véritable faute? Il osa penser que l'honneur d'être Anglo-Saxon ne suffisait pas à le rendre heureux, et qu'après tout il y avait peut-être du bon dans d'autres contrées. Il alla voir ce

qu'il on riait ol fil .scandale en déclacant qu'il était inlinimonl plus amusant d'être simple contrebandier que capitaine de vaisseau de la marine britanni([ue « remisé pour quatre ans ». Il ajoutait que les Turcs étaient do braves gens, que le sultan était son ami, et qu'on gagnait plus de gloire et d'argent à se battre pour eux qu'à fainéanter en Angleterre; que, du reste, les Russes étaient d'excellents marins, que les matelots grecs étaient si crânes qu'on leur pardonnait leur code international, et que les Américains étaient des héros. Il n'y avait que les nègres qu'il plaçât au-dessous des Anglo- Saxons. Maigre baume pour les blessures faites à l'orgueil britannique,

On lui a mieux rendu justice après sa mort. Il faisait trop d'honneur à sa patrie pour que celle-ci ne le réclamât point, et son autobiographie a achevé de vaincre bien d<'s rancunes déjà hésitantes. Elle est charmante, celte autobiographie ; elle a quoique chose d'ouvert, de spontané et d'honnête, qui captive et rafraîcliit. Les hasards n'ont jioint faussé la (hoilin-o de celui qui a écrit ces pages. Il était brusque et bourru: il est resté humain au ctmtact d'inlluences inhumaiiios. Kbiouissant d'audace et d'ardeur, il parle de lui avec modestie et éprouve

iino jnio g-énérouso à mcllro (mi roHcf les belles aotions des autres. Le ciel, eu lui prodiguaiil ses dons, s'était montré parcimonieux sur un seul point. 11 lui avait refusé la faculté du respect; pour tout dire, il était un peu gamin.

11 fut un homme de mer remarquable. Peutêtre ne lui manqua-t-il que l'occasion pour être un grand bomme de mer. Il fut aussi un excellent organisateur et un diplomate habile. J'imagine que la Providence doit considérer avec une indulgence amusée ces gens actifs et hasardeux, qui lui donnent tant de besogne. Il en est qu'elle ne doit pas oser perdre de vue une seule minute, de peur de n'en retrouver que les morceaux. Quelle gloire pour elle, lorsqu'ils arrivent aux cheveux blancs î Ilobart-Pacha arriva aux cheveux gris. C'était déjà un bien grand miracle. Il a prouvé au monde (ju'on a beau dire, il n'est rien de tel, pour avoir la vie que l'on souhaite, que de la mériter.

Hobart a souhaité une vie pittoresque et puissante : il l'a eue, et nul ne dira qu'il ne l'avait pas méritée.

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