‹ Essais et fantaisiesChapitre 16 sur 34 · Ou disciple, lis soiil deux du mAme nom · texte numérisé non relu

Ou disciple, lis soiil deux du mAme nom

LE CKIlK.MoNIAL KN CHINE 170

});ir ordre dos oinpcreurs. Le dernier savant chinois (jui mit la main àlenr rédaction actuidie vivait an ii- siècle après Jésus-Christ.

Le texte qui nous est parvenu est dénué de tout mérite littéraire. Il est sec, disposé sans ordre ni méthode , assez souvent obscur en dépit du talent du traducteur. On y chercherait inutilement de grandes vues. Cette pauvreté nempèchc point le Ll-Kl d'être une œuvre originale et pleine de saveur, parce qu'on y suit, à travers le fatras aride du cérémonial, la pensée d'un génie vigoureux, mais d'un génie d'une autre race, exotique et un peu baroque. Confucius croyait comme les jésuites, ces grands éducateurs, et beaucoup plus que les jésuites, que l'homme est un produit, qu'il est ce qu'on le fait. Il estimait qu'à force d'avoir en toute circonstance le geste et l'attitude convenables, nous finissons par avoir aussi le sentiment et la pensée convenables, et il entreprenait de nous amener tout doucement au sentiment parle geste. C'était l'homme intérieur, l'homme moral, qu'il poursuivait avec ses règles pour se moucher et éternuer. Il avait deviné la loi de l'association des idées. Nous allons essayer de montrer comment il s'v prenait.

Le seul titre du lisre, dont les sinologues n'ont pu nous donner que des ti-peu-près grossiers, en indique la portée à un Cliinois.Le mot important, Z,/, est intraduisible à cause du grand nombre de sens qu'il prend, selon la manière dont il est employé. Un précédent traducteur, Callery, disait dans sa préface : « (U) peut signifier : cérémonial, cérémonies, ])ratiques cérémoniales, étiquette, politesse, ur])anité, courtoisie, honnêteté, bonnes manières, égards, bonne éducation, bienséances, les formes, les convenances, savoir-vivre, décorum, décence, dignité personnelle, moralité de conduite, ordre social, devoirs de société, lois sociales, devoir, morale, lois hiérarrliiques, offrandes, usages, coutumes V » M. Legge assure

1. Li-Ki ou Mémorifil tins rites. — Turin, imprimerie royale, 1853.

([ii'il serait facile crallongor encore la liste. Telle (ju'oii vient de la lire, elle démontre sufllsaniment que le Li-Ki a la prétention de ne rien laisser échapper i\o tout ce ([ui constitue l'existence sociale et morale d'une créature civilisée.

Confucius commence par lier le sauvage et l'animal qui sont en chacun de nous au moyen d'un manuel d'éducation et de civilité puérile et honnête. « Les fds se lèveront au premier chant du coq. Ils laveront leurs mains, se rinceront la bouche, peigneront leurs cheveux, le^ couvriront de la pièce de soie, fixeront celle-ci avec l'épi ng'le à cheveux, attacheront les cheveux à la racine avec le bandeau, brosseront la poussière de la portion demeurée découverte et mettront leurs bonnets, en laissant pendre le bout des cordons. » Le reste de la toilette est réglé avec la même minutie. Le Chinois sait à quel moment précis il doit mettre ses jambières ou attacher les cordons de ses souliers, dans quel ordre suspendre à sa ceinture son mouchoir, son couteau, son étui à écrire et autres menus objets : douze en tout.

Une fois prêt, il va trouver ses parents en prenant garde à la manière dont il marche, car les petites gens n'ont pas le droit de remuer les pieds comme les grandes gens. Un roi fait de

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tout petits pas. Un grand officier allouée un peu et met les jtieds bout à bout. Un officier ordinaire allonge encore plus, de façon à laisser entre ses empreintes la longueur de son pied. Aucun d'eux n'a le droit de lever les pieds en marchant, même lorsqu'il est très pressé et va très vite; cela est bon pour les gens du commun. Les gens « bien » glissent toujours les pieds, et même, dans de certaines occasions, ils relèvent le bout et marchent sur les talons « avec un air de négligence », Leur robe « traîne ])ar terre comme l'eau d'un courant ». Leur menton « avance comme le toit d'une maison », Toute leur attitude donne « une impression de vertu ».

Le fils arrive chez ses parents. Il leur demande de leurs nouvelles d'un ton doux et prend une physionomie joyeuse ou triste, selon que leur santé est bonne ou mauvaise. S'ils ont mal quelque part, « il les gratte respectueusement ». En causant avec eux, il a soin de ne pas les traiter d(; « vieux ». S'ils ont la figure sale, « il fait chaufTer l'eau qui a servi h nettoyer le riz et les prie de se laver ». Le fils surveille la nourriture de ses parents, car il y a un art de l'alimentation, selon la saison, et il n'est nullement indin'érent de faire la cuisine

aigre ou acide, amère ou salée. Le IJ-Kl conlieut à ce sujet les instructions nécessaires et y joint un certain nombre de recettes de cuisine, tenues pour canoniques.

Lorsqu'il vient une visite, le maître de la maison sort au-devant de son liôlc, « qui refuse avec fermeté d'entrer le premier. Le maître de maison lui ayant fait un })rofond salut, ils entrent en même temps. Quand ils ont passé la porte, le premier se dirige vers l'escalier de l'est, le second vers l'escalier de l'ouest. Si le visiteur est d'un rang inférieur, il va vers l'escalier du maître de maison comme pour le suivre. Le maître de maison s'y oppose avec fermeté et le visiteur revient vers l'escalier de l'ouest. Chacun offre alors à l'autre de monter le premier, mais le maître de maison commence, suivi immédiatement par le visiteur. Ils posent le pied en même temps sur chaque marche. Celui qui monte par l'escalier de l'est doit partir du pied droit, et l'autre, à l'escalier de l'ouest, du pic.d gauche. »

Si le visiteur est prié à dîner, le service de la table et l'ordre des mets sont réglés par le Li- Kl. L'invité reçoit en même temps de bons avis sur la manière de se tenir aux repas. — « Ne mangez pas avec bruit; ne croquez pas les os

avec les dents ; ne remettez pas le poisson que vous avez commencé à manger; ne vous curez pas les dents et ne buvez pas les sauces à longs traits. » Cette dernière recommandation se trouve aussi dans Berquin. Si le maître de maison est un grand chef ' et qu'il vous ofTre un fruit à noyau, vous mettrez le noyau dans votre sein, car vous ne devez rejeter aucun de ses dons. Si l'on sert un melon, la manière de le découper et de l'olTrir se simplifie avec le rang de l'amphitryon et de ses convives, jusqu'à ce qu'on arrive, en descendant réchelle sociale, au brave homme qui coupe bonnement la queue du melon avec ses dents.

Qu'il s'agisse de tirer de l'arc ou d'apprendre sa leçon, de se promener ou d'aller à la cour, le IJ-Kl détermine chaque geste. 11 y a une étiquette pour tuer un homme à la guerre. Shang Yang avait tué trois ennemis à coups de flèche, dans une halaille. Dès qu'il avait tiré, il se hâtait de remettre son arc dans son étui et, « toutes les fois qu'il tuait u\x homme, il se couvrait les yeux ». Confucius, sachant ces

1. liuler. Le sens de ce mol est souvent ambif,Mi. Tantôt il signilic évidemment le jn-iwa, le souverain. Tantôt il semble désiKiier sinipleuient li- linul foticlionnaire, le nouvernani ; par exemple, un gouverneur de province.

cliosos, (lit : <( Tout en tuant des hommes, il observait les règles des convenances. » Il y a aussi une voilure spéciale pour venir de l'armée annoncer les défaites.

Jusqu'ici, le Li-Kî ne nous offre rien dont nous ayons le droit d'être surpris. Nous possédons en France un code du cérémonial presque aussi minutieux, qui était encore en vigueur il y a quelques générations. Son auteur, Saint- Simon, ne dédaignait pas non plus de veiller sur les diverses manières de remuer les pieds selon le rang, la fonction et les circonstances. « Révérence de cérémonie, dit-il, est croiser les deux pieds et les deux jambes, puis, sans baisser le corps ni la tête, plier les genoux comme font ordinairement les femmes; mais les femmes reculent en penchant un peu le corps en pliant les genoux, et cela ne se pratique point en matière de révérence de cérémonie, puisque, sans aucun mouvement du corps, les genoux ne font que plier fort bas, et le corps à proportion s'abaisse en demeurant droit. » Les cas où « révérence de cérémonie » est à propos sont exposés avec la même compétence.

Saint-Simon n'est pas moins péremptoire sur l'éliquetle des visites. Prenons l'occasion où les cérémonies seront le plus abrégées et les

pas le moins comptés, puisqu'il s'agit d'un frère recevant son frère. Louis XIV est à table; Monsieur entre et demeure debout. « Un peu après, le roi, voyant qu'il ne s'en allait point, lui demandait s'il ne voulait point s'asseoir; il faisait la révérence et le roi ordonnait qu'on lui apportât un siège. On mettait un tabouret derrière lui. Quelques moments après, le roi lui disait: « Mon frère, asseyez-vous donc. » Il faisait la révérence et s'asseyait. » De même toutes les fois, sans y changer un mot ni un mouvement. Et la question du goupillon! A qui le héraut d'armes, dans une cérémonie ofHcielle, doit-il offrir le goupillon? Quelles sont les personnes qui doivent prendre elles-mêmes le goupillon dans le bénitier et l'y remettre « sans que les hérauts fassent le moindre mouvement »? L'affaire est capitale, car, en matière de cérémonial, tout s'enchaîne. Un goupiUon entraîne le carreau pour se mettre à genou.\; le carreau décide de l'espèce du siège; l'espèce du siège, de la forme du manteau; la forme du manteau, des draperies (hi carrosse; h'S ih'aperies ihi carrosse, des draperies de ra])partement, et du tout dépen- «Icnt les préséances, sans lesquelles il n'y a ]ioint d'Klat, ni de société, ni de mœurs. wSi .Saint-Simon avait connu (lonfucius, ils se se-

ralciiL d'abord parfaitement entendus ensemble. Tous deux seraient tombés d'accord que l'étiquette contribue au bon ordre et à la paix dans les États. En efTet, lorsque la nation tout entière s'y plie, dit Confucius, « les supérieurs ne sont pas tracassiers et gênants pour le peuple, et le peuple ne prend pas de libertés avec ses supérieurs ». Chacun se tient à sa place. Le cérémonial accoutume au respect , sans lequel l'homme « a un cœur de bcte » et fait des révolutions.

Mais là s'arrête la comparaison entre les deux grands prêtres de l'étiquette. Confucius a été bien plus loin et bien plus au fond que Saint- Simon, qui limitait le cérémonial aux cours et au monde officiel et ne lui demandait qu'une sorte de sanction de la vieille constitution aristocratique de la nation. » Révérence de cérémonie » et « g-oupillon » étaient dans sa pensée des remparts opposés aux empiétements de la fausse noblesse, des parvenus et des bourgeois. Quant à y chercher plus qu'un frein extérieur, il goûtait trop peu, pour sa part, les esprits alignés au cordeau et incapables d'opinions incorrectes. Saint-Simon n'était (piuii apprenti auprès de Confucius.

On lit dans le Li-Ki, livre II, section ii : « Parmi les règles des bienséances, il s'en trouve qui sont destinées à réprimer les sentiments, et il y en a d'autres qui sont introduites à dessein pour les exciter. » Ces trois lignes sont significatives, et c'est par le choix des règles pour « réprimer » ou pour « exciter » que Confucius est véritablement supérieur. Les sentiments, pas plus que les gestes, ne sont abandonnés au caprice de l'individu. L'homme est prévenu de ce qu'il doit éprouver dans telle ou telle circonstance, et chacun fait efîort pour s'élever ou s'abaisser au diapason voulu. Quand le « gouvernant » olï're à boire à un convive, celui-ci sait qu'à la première coupe il doit avoir un air grave et pénétré, à la secon<Ie un air content et respectueux, cl ces jeux de piiysio-

iiomic lui (lirtont les émotions avoc lesquelles un loyal sujet reçoit les faveurs du maître. L'homme « supérieur ' » observe ces nuances sans aucune peine, parce qu'il « aime ce qui est correct » et qu'il a accepté l'autorité du cérémonial. Le Lî-Kî fixe à chacun la nature et l'intensité des sentiments à éprouver. Les gestes et les attitudes indiqués pour accompagner chaque émotiort servent de mémento. Peu à peu l'homme s'accoutume à être content ou fâché quand il le faut, et dans la mesure où il le faut.

Rien de plus caractéristique de cette vue pédagogique que les rites du deuil. Aucun événement ne met le cœur d'un homme à nu comme la mort de ceux qui tenaient une place, bonne ou mauvaise, dans sa vie. C'est l'instant des grandes surprises. Il arrive souvent que l'on n'a point la douleur ou l'indifférence à laquelle on s'attendait, et que l'on a le soulagement ou le serrement de cœur auquel on ne s'attendait point. Il importe donc à qui veut régner sur les âmes de s'emparer de l'homme par tous

1. Encore un de ces termes ambigus dont le sens varie selon les passages. L'homme supcr/fiir est tantôt un homme supérieur par le rang, tantôt un homme distingué par sa science et ses vertus, fftt-il du reste pauvre et obscur.

les bouts, pour ainsi dire, à ce moment critique. Il faut lui tracer sa conduite et ses sentiments avec tant de tyrannie, que lui-même ne se rende plus bien compte si ce qu'il en fait est par soumission ou par conviction. Examinons d'abord le plus grand des deuils, celui pour lequel il n'est pas admis qu'on n'éprouve point une douleur profonde. Les rites en ont été arrêtés par les sages de l'antiquité « en harmonie avec les sentiments des hommes ». Ils sont donc immuables comme l'est la piété filiale au cœur de l'homme.

u Quand un père vient d'expirer, le fils doit paraître tout à fait accablé, comme s'il ne savait plus où il en est; quand le corps a été placé dans le cercueil, il doit jeter autour de lui des regards rapides et affligés, comme s'il cherchait quelque chose et ne pouvait pas le trouver; quand l'enterrement a eu lieu, il doit avoir l'air alarmé et agité, comme s'il attendait quelqu'un qui n'arrive pas; à la (in de la prcmirre année de deuil, il doit avoir l'air triste et désappointé, et, à la fin de la seconde année, il doit avoir un air vague et inquiet. »

Si le fils a le cœur sec, s'il a d'abord quelque peine, en voyant son père expirer, à se hausser au degré de désespoir convenable, le IJ-Ki vient

;i SOU aide par doux pratiques dont 1 acliou sur les nerfs permet au moins sensible d'obtenir une aflliction décente. L'une de ces pratiques consiste à se lamenter à liante voix à des heures proscrites; l'autre, à se mettre la poitrine nue et à exécuter des sauts. Des procautions sont prises pour que personne ne puisse abuser de ces stimulants. « Le nombre do ces actes est limite, dit le Lî-KL II existe pour eux dos règles graduées. » Le chagrin du lils doit atteindre son maximum d'intensité au moment précis du retour de l'enterrement.

La (( gradation dos règles » est établie dans une savante conformité avec les sentiments naturels do l'humanité. Les lamentations « pour parents » ont lieu en public et de façon que « le peuple » entende; on ne peut rien escamoter. Pour une simple « connaissance », on va on rase campagne; le législateur s'en remet à la bonne foi des gens. Pour un « professeur », on s'enferme dans sa chambre, où il est probable qu'on s'occupe à autre chose. Il y a de même dos sauts plus ou moins excitants, selon ce qu'exige « la bienséance ». A la mort d'un (( gouvernant », on saute franchement pondant so}»t jours do suite. Pour une grandlante, on fait semblant do sauter; « mais les pieds

no quittent i>as le sol »; un petit chagrin suffit.

Des nuances charmantes sont oljservées dans le chagrin « pour gouvernants ». Un fonctionnaire en retraite ou révoqué est-il tenu de porter le deuil et de s'affiig-er à la mort de son ancien maître? Cela dépend. Si le prince, jadis, Ta avancé ou révoqué « selon les règles de la hienséance », il doit prendre son deuil et donner tous les signes de la douleur. Mais si le prince la révoqué ou avancé contre les règles de la hienséance, il est dispensé à son tour de les ohserver et ne porte point le deuil. Il est également tenu quitte de toutes simagrées si son ancien maître ne lui avait point assigné d'appointements réguliers et se contentait de reconnaître de temps à autre ses services jiar des cadeaux.

L'excès dans la douleur est aussi l)l<îmable que l'indifTérence. Confucius réprime les exagérations du sentiment avec sévérité. Il exige que Ton soit consolé dans les délais prescrits par les rites. Son propre fils pleurait encore sa mère un an après l'avoir perdue; l'ayant appris, le Maîtro dit : " Ah! ces démonstrations sont excessives. » Quand le fils entendit cela, il cessa sur-le-champ de se lamenter.

Aulaiil le Maîlro ])làinait les gens qui s'aliaii- (lonnaient comme des enfants à leur cliagrin, autant il exaltait ceux (jui demeuraient corri'Cts jusque dans les plus violentes épreuves. Kini^' Kiani>- avait perdu son mari et son lils; elle pleurait son enfant jour et nuit et son époux le jour seulement. Confucius lui donna publiquement cet élog-e : « Elle connaît les règles de la bienséance. » Toutefois, même pour un enfant, il ne fallait pas pleurer jusqu'à en perdre la vue.

Quand le défunt s'était fait écraser « par étourderie », il était défendu de faire des compliments de condoléance à sa famille : il était apparemment trop méprisable et n'en valait pas la peine.

Outre la réprobation attacbée aux douleurs exagérées, une série de prescriptions empècliait les explosions de larmes et assurait la correction du cliagrin. Venaient ensuite les règles pour marquer que l'on se consolait. Les sages y avaient apporté beaucoup de soin. On lit dans le Lt-Ki : « La réduction graduée de l'expression extrême de la douleur, selon les cliangements naturels apportés par le temps dans les sentiments, a été fixée par les bommes supérieurs. » Au bout d'un certain temps, selon le

degré de parenté et le rang du mort, on cessait les lamentations et les sauts; on recommençait à manger de bonnes choses; on se remettait à la musique, en débutant par quelques fausses notes pour indiquer le trouble de son àme; on osait montrer ses dents en riant; ainsi de suite, petit à petit, jusqu'au jour où l'on quittait ses vêtements de deuil. C'était fait : le mort était pleuré.

Par les règles du deuil, Confucius atteignait toute la classe des sentiments de famille et la constitution même de la famille. Elles lui servaient d'occasion pour soulever et trancher des questions aussi délicates que la situation des femmes du harem et de leurs enfants vis-à-vis de l'épouse légitime et de ses enfants. Les fils de l'épouse en titre ont-ils le droit de vendre le harem de leur père défunt pour payer les frais d'enterrement de leur mère? Non, répond \g Lt- A7;niais ce n'est point parce que les femmes du harem sont les mères de vos demi-frères ; c'est parce qu'il n'est pas permis « de vendre les mères d'autres hommes » pour enterrer sa propre mère. — L'épouse légitime a-t-elle le droit, à la mort d(! son mari, d'enterrer toutes vives avec lui les femmes du harem? Non, répond encore le IJ-Ki ; cela n'est point convenable. Si

l'épouse légitime estime indispensable d'enterrer une créature vivante avec son époux mort, qu'on l'enterre, elle. « Cette proposition n'a jamais été mise à exécution », fait remarquer le Li-Kî. C'est le seul mot humoristique des deux volumes.

La position sociale des femmes du harem est encore définie dans maint passage, en dehors des rites du deuil ; ainsi par les différentes formules indiquées aux parents, « pour présenter sa fille à un harem ». Si c'est à celui de l'empereur, on dit : « Voici pour compléter vos pourvoyeuses de fils. » Au liarem d'un « gouvernant d'État », on dit : « Voici pour compléter vos pourvoyeuses de liqueurs et de sauces. » Au harem d'un grand officier : « Voici pour compléter vos arroseuses et balayeuses. »

Ces quelques citations expliquent l'importance souveraine que Confucius attachait à l'observation des règles du cérémonial et empêchent de trouver ridicule cette parole du Ll-Ki : « Il vaut mieux ne pas porter le deuil du tout que de ne pas le porter de l'étoffe et de la forme convenables. » Une irrégularité était réellement une chose grave chez une société reposant dans une aussi large mesure sur l'étiquette.

Il n'entre pas dans notre sujet de raconter

les luîtes que le Maître eut à subir pour répandre sa doctrine ; comment il convertit un roi et comment ses ennemis envoyèrent à ce roi quatre-vingts jeunes personnes « ayant toutes des talents », qui lui tirent complètement tourner la t»''te et perdre de vue le cérémonial; comment les idées du Maître triomphèrent enfin et comment la Chine se convertit au cérémonial. Mais nous voudrions, avant de quitter (^onfucius, faire partager au lecteur notre admiration pour le parfait agencement de sa machine. Celle-ci n'avait pas un défaut. Il n'y avait pas dans le Lt-Kl une seule lacune laissant à la société chinoise une dangereuse échappée sur le monde de la fantaisie. Quand on a accompagné avec lui l'adepte de Confucius de son berceau à sa tombe, qu'on l'a élevé, amusé, nourri, couché , habillé , marié , soigné , enterré et pleuré, on a conscience que cet homme-là ne pouvait pas s'échapper, à aucune seconde de son existence, et qu'il a dû, bon gré mal gré, avoir une vie correcte et convenable. On se prend alors à songer à ce singulier idéal : avoir une vie correcte et convenable, être soi-même unhomme correct et convenable, qui n'a jamais mis, par distraction, le soulier gauche avant le droit, qui a toujours aimé et souffert avec

bienséance, que rien ncpcut jeter hors des gonds et qui a son recours, dans les circonstances les plus tragiques, au cérémonial. Et l'on se demande ce que cet homme doit penser à l'heure de la mort, lorsque la terrible question du pourquoi de la vie se dresse devant lui. S'il croit, comme le fils de Confucius, que le tout est de « mourir correctement » et qu'il n'a été créé que pour cette seule fin, peut-il s'empêcher de se dire que ce n'était guère la peine et que le monde est un joujou inutile et cruel? S'il n'a pas la foi sublime de Zang-zze, quelles réflexions amères sur le néant représenté par ces mots : une vie correcte et convenable!

Il est juste de faire remarquer que le cérémonial se trouve au berceau de toutes les sociétés, dans toutes les contrées. Plus les peuples sont barbares, plus il est en vogue, car plus il est utile ; mais il s'affaiblit d'ordinaire et tombe en désuétude à mesure qu'une vraie politesse affine et adoucit les mœurs. Ce qui fait de la civilisation chinoise un phénomène si original et si particulier, c'est qu'il a surgi un homme, au moment où la nation prenait des allures plus libres, pour lui persuader que le cérémonial ne devait pas être une ressource transitoire, mais la pierre d'angle de la société.

Confucius a bâti sur cette pierre un édifice d'une telle solidité, qu'il est encore debout après plus de deux mille ans. Quelque chose que l'on pense de son système et de l'idéal de vie qui en découle, l'homme capable de figer une grande nation, pendant vingt siècles, dans un idéal quelconque, est de ceux dont il est facile do faire le dénombrement dans l'histoire du monde.

On lit dans V Histoire de Philippe II, de Forncron : « En prenant la détermination d'enfermer sonfds, Philippe II accomplissait un devoir envers les habitants de ses immenses Etats, le devoir de les soustraire aux chances de la toute-puissance d'un monstre... Mais, le fléau écarté, le devoir accompli, le père n'était-il pas ubligé d'éprouver de la douleur? On frappe, mais on pleure. Philippe reste impassible. »

Quelques pages plus loin, à propos de la prison de don Carlos, de sa mort et des bruits de poison qui coururent, Forneron déclare que, s'il n'est pas prouvé que le roi ait fait tuer son fils, le roi l'a du moins traité avec une rigueur extrême et a encouragé par des mots sauvages les mauvaises langues à aller leur train. Un autre historien récent, M. de Moiiy, auteur d'un volume sur Don Carlos et Philippe II, af-

firme, de son côté, que rien n'autorise à croire au poison; mais il en est réduit à supposer que Pliili(>po II fut attristé par la perte de son fils, tant il y parut peu.

Les derniers travaux historiques n'ont donc altéré que dans une cortainc mesure la pliysionomic traditionnelle de Philippe II père de famille.

Ils ne lui ont pas non plus enlevé son aspect de Barbe-Bleue. Ses quatre femmes ne paraissent décidément pas avoir eu la vie riante. Sans parler de la première, la mère de don Carlos, morte à dix-huit ans, ni de Marie Tudor, si vieille et délabrée quand Philippe l'épousa que ses airs d'Ariane abandonnée ne nous touchent point, les deux dernières ont terminé des existences lugubres par des lins équivoques. Elisabeth de Valois expire après une ag-onie d'un an, empoisonnée, ont dit les uns, tuée par les médecins, dit Forneron. Quoi qu'il en soit, son époux prend l'événement avec un cahue merveilleux, La (juatrième, l'Allemande Anne, meurt des suites d'un accès de colère qu'elle a causé à son mari. En admettant que ces suites aient été toutes morales, il n'en reste pas moins une imj)ression assez sombre de l'intérieur domesli<|m' il(.' ce monarque taciturne et tatillon, auprès de (|ui ICnnui, le maïujue d'air, l'éti-

quelle malsaine cl les offices inlerminables transformaienl promplement une princesse de vingl ans en une valétudinaire, bonne à envoyer au ciel et ne manquant jamais d'y monter.

Il était nécessaire de remettre ce tableau sous les yeux du lecteur avant de parler d'une nouvelle publication qui nous révèle un Philippe II si difléreiil de l'ancien, qu'à peine en croit-on ses yeux.

L'auteur do la nouvelle publication est un érudit helge, M. Gacliard, auquel on devait déjà do nombreux travaux sur Philippe II et son temps. Son volume a pour titre : Lettres de Philippe II à .ses filles les infantes Isabelle et Catlierine. (lotte correspondance, tout entière autographe, avait été conservée par l'infante Catherine, devenue la femme du duc de Savoie Charles-Emmanuel. Les lettres vont du 3 avril 1581 à la fin de mars l.->83. Elles ont été écrites pendant lo voyage et le séjour que Philippe II fit on Portugal immédiatomont après la conquête de ce royaume par h' duc d'Albe, c'està-dire pendant une <h'S périodes de sa vie où Philippe II a h' plus pendu, brûlé, torturé, massacré.

Les deux princesses auxquelles le roi s'adresse

élaieiit lillos de sa troisième femme, Élisal)eLh (le Valois, L'aînée, Isabelle, ne comptait pas encore quinze ans au moment où s'ouvre la correspondance; la seconde, Catherine, n'en avait ^uèrc que treize et demi. La belle-mère des infantes, la reine Anne, venait de mourir dans les circonstances que l'on a vues plus haut, laissant plusieurs enfants en bas âge dont un seul, celui qui fut Philippe IH. devait vivre. Deux personnages de contiance étaient restés chargés du soin des jeunes princes et princesses. Ces personnages adressaient au roi absent des rapports détaillés, et les infantes complétaient les rapports officiels par des lettres que nous n'avons pas, mais que nous savons avoir été fréquentes, longues et familières. Les réponses de Philippe II nous montrent le fils de Charles-Quint dans toute la nouveauté de son rôle de papa. C'est une des surprises les plus vives que l'histoire put nous tenir en réserve.

Fieurez-vous un brave bonnetier de la rue Saint-Denis partant j)Our placer ses chaussettes et ses bonnets de coton. Le voyage sera long. Le bonhomme est veuf et il laisse derrière lui, dans son logis sombre de rue commerçante, toute une nichée de marmots qu'il a bien

recommandes, avant de partir, à deux vieux serviteurs. Il a beau faire, il se tourmente. At-on bien suivi ses ordres? A-t-on mis l'avantdernier en culottes? N'oublie-t-ou point la tisane de la grande? Pensera-t-on, aux premières chaleurs, à transporter ce petit monde à leur campagne d'Asnières, pour que la maisonnée respire un peu d'air frais? On le tranquillise, et alors d'autres soucis le prennent. Il voudrait savoir si le petit dernier a percé une dent; quels chapeaux portent ses filles; comment vont les leçons de lecture de l'aîné des garçons. En même temps qu'il questionne, il donne de ses nouvelles. Il a eu l'estomac dérangé après avoir mangé du melon; il croit cependant que ce n'était pas la faute du melon, qui du reste était très bon. Il a été obligé de faire une petite traversée sur mer et cela lui a très mal réussi : sur le bateau, il a mis le pied dans un trou et s'est écorché la jambe; après quoi, il a eu le mal de mer. Il est en train d'user son costume noir. Il envoie une boîte de fil à ses filles et il j)rom('t un encrier ù leur frère, dès qu'il saura former ses lettres. Son voyage, en somme, serait agréable, liicn que les enfants lui manquent terriblement, s'il n'avait pas eu la funeste idée d'emmener sa vieille bonne Madeleine,

pour lui faire voir le pays. Mais Madeleine est insupportable en voyage; elle ne cesse de grogner; elle lui fait scène sur scène, bien qu'il l'emmène partout et lui passe tout. Ne s'est-clle pas avisée de se mettre en robe de soie! Et, comme la robe de soie n'est pas neuve, elle le tracasse pour qu'il lui en donne une autre. Mais il fait la sourde oreille. A propos, où en sont les ouvriers? Les maçons ont-ils fini? Et les poissons du bassin, dans le jardin d'Asnières, ne les a-t-on point volés?

Chang'ez le lieu de la scène, mettez que votre bonnetier est un puissant monarque, et vous avez, en propres termes, la correspondance de Pliilippe II avec les infantes ses filles.

Dès les prcniicros linncs tic la promiiTo loltre, nous savons combien Phili])|)C II allacliait de prix à sa correspondance avec ses enfants. Il est onze heures du soir et le roi, accablé d'affaires, n'a pas encore eu le temps de souper; mais il laisse tout là pour écrire à ses filles. Ce n'est pas qu'il ait rien d'important à leur dire. Sa lettre ne contient que des bagatelles :

« Comme j'ai vu (jue vous n'avez jioint de cachet, je vous envoie celui qui est ci-joint, afin que vous vous en serviez pour cacheter vos lettres à ma sœur, à la reine mère ' et ;ï moi. Je crois que c'est sur de la cire qu'il fera le meilleur effet; sur le papier il me paraît qu'il ne marque pas tri'S bien. Mais, pour moi,

1. Catherine de .MccJicis, mt-rc d'Klisaljelli <lc Valois cl grand'mère fies infantes.

l'IllLll'l'E 11 ET SES FILLES 209

n'employez pas de la cire, qui déchire les lettres, à moins que ce ne soit sur le pli «jui se doit couper. C'est le premier cachet où l'on ait mis les armes de Portugal '. »

Il est ensuite question d'une robe de brocart qui déplait à Philippe II et qu'il portera tout de même. C'est pour ces grandes et importantes nouvelles que le roi néglige de manger, et il recevra la réponse des jeunes princesses, autre tissu de bagatelles, avec autant de joie et d'intérêt qu'il a eu d'impatience d'écrire. « Vos lettres me font beaucoup de plaisir, » répète-t-il sans cesse.

Sans cesse aussi il leur répète combien leur présence lui manque et combien il a envie de les revoir. Son besoin d'affections de famille s'étend jus({u'à un neveu qu'il a emmené avec lui et dont une absence de quelques jours le laisse « bien seul ». Quand sa sœur, l'impératrice Marie, veuve de Maximilien, lui annonce sa visite en Portugal, il devient sentimental dans son impatience de la voir, dans la « grande envie » qu'il porte à ses hlles de l'avoir vue avant lui, cl dans les questions dont il presse les infantes.

« Mandez-moi, leur écrit-il, beaucoup de

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