Concert III
30 ESSAIS KT lANTAlSIES
Imag^inoz-vous un homme d'une taille loule parfaite, diiu visage romanesque, qui danse dun air fort noble... Il dansa ces belles chaconnes, les folies d'Espagne, mais surtout les passe-pieds, avec sa femme, d'une perfection, d'un agrément qui ne se peut représenter : point de pas réglés, rien (ju'iHie cadence juste, des fantaisies de ligures, tantôt en branle comme les autres, et puis à deux seulement comme des menuets, tantôt en se reposant, tantôt ne mettant pas les pieds à terre. »
Il y a dans cette jolie description un passage très précieux par les réflexions qu'il suggère. « Point de pas réglés, dit Mme de Sévigné, rien qu'une cadence, des fantaisies de figures. » La danse n'était pas encore figée, comme elle l'est à présent, dans des pas réglés à l'avance et des figures apprises par cœur. Chacun y pouvait mettre du sien, à condition de respecter un certain dessin général et d'ajuster ses improvisations à la cadence de la musique. La danse était mobile comme la fantaisie humaine, changeante comme notre humeur; elle était vivante. C'était une création perpétuelle où chaque race, chaque classe de la société, chaque individu mettait sa marque. Il y avait des danseurs de génie (|ui dansaient
pour lu plaisir (riiivcnlor. Nos grands-pères eu ont encore rencontré deux ou trois dans les salons ; ils étaient passés à l'étal de bêtes curieuses et l'on montait sur les banquettes pour les voir. La Grande (chaumière a été le dernier asile de la danse vivante, digne de ce nom. J'ai entendu un vieil habitué, devenu depuis un personnage, jtarler avec orgueil et mélancolie des cavaliers seuls de sa jeunesse d'étudiant, « Nous étions hardis et décents, disait-il ; nous gardions dans nos fantaisies les plus originales un je ne sais quoi de classique. Nous avions du style. »
Il attribuait la décence de la danse folle d'alors à ce que la jeunesse de son temps était gaie, et la gaieté sauve tout. Son père, qui était l'un des membres principaux du Conseil d'État, entendit vanter les succès de son fds et voulut en repaître ses yeux. Il se cacha dans les bosquets de la Grande Chaumière avec Armand Marrast, alors président de l'Assemblée constituante, et se retira charmé de cequ'il avait vu. Ce fut Marrast qui le dénonça. Une fois, une seule, le vieil habitué consentit à danser devant ses neveux un quadrille comme au vieux temps, et nous comprîmes tous son mépris profond, mêlé d'indignation, pour
32 ESSAIS ET 1 ANTAISIES
la danse actuelle. Le débraillé n'est pas de l'art.
Hélas! la danse se meurt, et les savantes pirouettes des étoiles de l'Opéra ne la sauveront pas plus que la chorégraphie grossière des bals de barrière. Elle se meurt en tant qu'expression de la vie des peuples. Elle est de moins en moins un divertissement national. La décadence a été contiiuie depuis le temps où les Grecs la considéraient comme un acte religieux et la mêlaient aux cérémonies du culte. On voit au Louvre un bas-relief antique représentant une bacchante en extase. Elle danse, son thyrse à la main, la tète renversée en arrière, les yeux lixés sur sa vision, et il y a dans ce corps abandonné, souple cl* chaste, l'expression mystique qui convient h un rite sacré.
Le moyen âge compta la danse parmi les rites malfaisants, et il n'y eut point de nuit de Walpurgis sans elle. (Vêtait encore un reste de domination. Est-il d'ailleurs bien certain que les diables et les sorcières aient été partout aussi mal vus qu'on le dit? On se prend à en douter en écoutant l'air siii- lf(|iifl h-s sorcières Scandinaves mcnaiinl leur sabbat»
LA DA.NSE
LA DANSE nu SABBAT
(Mélodie populaire danoir^e très ancienne) Alleerodo.
On ne persuadera jamais à personne que cette mélodie rêveuse ait servi d'accompagnement, dans l'esprit du peuple qui l'a inventée, à des actes scélérats ou inconvenants. Il y a sorcières et sorcières; tout dépend de l'état d'imaginalion de ceux qui y croient.
Louis XIV rabaissa la danse au rang- do rite
royal. Ce serait peu dans notre siècle; c'était encore beaucoup dans le sien. Le plus illustre représentant du principe monarchique se donna en spectacle à ses sujets en maillot et jupon de satin, et la vénération de ses sujets en fut redoublée. Quelle gloire pour la danse! Le déclin suivit de près ces triomphes. De nos jours, aucun souverain, en Europe, n'oserait plus figurer en })ublic dans un ballet. La considération se détourne de la danse; les religions la méconnaissent ; elle est à peu près exclue de l'éducation. Son rôle dans la vie de chacun de nous est réduit à si peu de chose qu'elle pourrait disparaître : on s'en apercevrait à peine. La divine Terpsichore n'a plus pour prêtresses que des ballerines qu'on paye et qu'on méprise : c'est la mort, et la mort honteuse. S'il lui reste encore un petit troupeau d'adorateurs, elle le doit uniquement aux Viennoises.
Sans les Viennoises, les salons demeuraient livrés à la iiideusc polka et au quadrille insipide, qui auraient promptement succombé sous le dédain public. Mais ce n'était pas ù l'aveugle que la Providence avait créé une quintessence de femme. La Providence destinait la Viennoise à une œuvre qui a plus fait pour le bonheur
Ho l'Jiuniaiiité que toute la philosophie allemande : Ihumanité lui doit la valse.
Quelques érudits racontent qu'au xii" siècle les paysans allemands dansaient une danse tournante que les Minncsinger appellent le hoppeldei et qui était peut-être la valse. Ils ajoutent qu'on n'en sait rien du tout, de sorte qu'ils auraient mieux fait de se taire. D'après les Minnesinger eux-mêmes, le hoppeldei était une danse rudimentaire et grotesque, inférieure même à celle des ours savants ; l'un d'eux la compare à une danse d'ours sauvages. « Ils sautaient et tournillaicnt, dit-il, comme die ivilde bern. » Il faut être un vieux savant, brouillé depuis longtemps avec les Grâces, pour établir un rapprochement entre les nobles voluptés de la valse et les ébats d'ours sans éducation.
On raconte aussi que la valse est sortie de l'une des nombreuses tournantes contre lesquelles il nous reste de bons édits des autorités du xvi° siècle. Cela est possible, probable même, mais sans intérêt. On a souvent fait la remarque que la plupart des grandes idées flottent dans l'air un certain temps avant de rencontrer lliomme qui sait s'en emparer et en qui elles s'incarnent aux yeux de la postérité. Le
grand-père de Charles Darwin avait deviné la loi de la transformation des espèces et l'avait annoncée au monde en vers pompeux : il serait néanmoins très injuste de dépouiller Charles Darwin d'une partie de sa gloire au profit d'Krasme Darwin, car celui-ci n'avait eu sur la transformation des espèces que des idées en l'air, sans nul rapport avec une découverte scientifique. Les demoiselles de Nuremberg auxquelles le conseil de ville interdisait, sous peine d'une amende de deux florins, de « danser en rond et de tourner, en haut-de-chausses et corset, sans avoir une robe par-dessus » , n'avaient que des idées en l'air sur la valse et, en général, sur toutes les choses de la vie. Les véritables créatrices de la reine des danses demeurent les Viennoises, car ce sont elles qui l'ont devinée et popularisée.
Le caractère des tournantes variait, au surplus, avec les provinces. En Styrie, elles exprimaient, nous dit M. Bôhme, « la joie innocente ». La mélodie suivante, qui est encore populaire dans toute la Styrie, confirme ce jugement; elle respire véritablement la joie innocenlBi
.MICLOnii: POPILAIRE STYHIENNE
Modernfo.
Plus vite.
±rt
Il y a juste un siècle, en 1787, on jouait à Vienne un opiTa d'un musicien espagnol, Vincent Martin. Quatre personnages y exécutaient une « tournante » qui fut un trait de lumière pour les spectatrices. En un clin d'oeil, tout Vienne tourna; et ce fut la première valse. Tout l'univers civilisé imita Vienne et il y eut une grande joie sur la terre, une joie que la génération présente ne connaît plus, car on ne sait plus la vraie valse. A force de presser la mesure, on a transformé le plus doux bercement du monde en un tourbillon.
La vieille valse allemande était lente et enveloppante. Son rythme caressant vous emportait doucement, doucement; la tète vous tournait un peu, très peu; une griserie légère et délicieuse donnait la sensation de planer, et le glissement des pieds se fondait en un murmure qjii semblait venir de très loin. L'àme devenait alors très passive. Elle subissait la musique, se passionnant avec la mélodie, s'attristanl quand elle s'attristait et se réveillant h la joie avec des accords joyeux, lue femme n'est pas complète, ni un homme, s'ils n'ont beaucoup aimé la valse et puisé largement dans le trésor de sensations niiiqiu's (ju'cilc réserve ii ses initiés. Mais il faut (|m"<'II<' soil lente
Regardez un salon où l'on danse la danse rapide el sautée devenue à la mode. Comme ils se démènent! quels mouvements saccadés! quoi travail! quelle furie! Une danse noble et poétique est devenue un plaisir bruyant, et M. Bôbme a raison : ces g-ens-là «■ dansent par bygiène, pour faire de la g-ymnastique et remplacer un bain de vapeur ».
La faute n'en est point du tout à la France. C'est en Allemagne même que la Muse allemande a cessé d'être un bercement pour devenir un trémoussement. On croit généralement que tous les Allemands valsent bien par droit de naissance. C'est Musset qui a répandu cette erreur :
Et je voudrais du moins qu'une duchesse, en France, Sût valser aussi bien qu'un bouvier allemand.
Le jour où Musset lit ces vers, il s'était sans doute brouillé avec quelque duchesse dont il voulait se venger. M. Bôhme, qui est très patriote et grand ennemi des influences étrangères, a caractérisé en termes exellents la position des deux peuples à l'égard de la danse :
« L'Allemand, un peu lourd, avait et a encore aujourd'hui quelque chose à apprendre, pour la danse, de ses voisins plus lestes...; ses
sautillements bêtes et monotones, ses tournillements étourflissanls, ses pas pesants, ses trépignements sauvages pourraient s'ennoblir et s'embellir sous l'iniluence de la danse française, qui est variée, légère, élégante et gracieuse. »
L'Allemand a très bien valsé, au temps où la valse était une danse 1res mesurée. Il ne l'a pas suivie aisément dans son vertige, parce qu'il n'est pas agile. De nos jours, il y a encore des Allemands qui la dansent; il y en a davantage «jui la « trépignent ».
Il y a quelques années, je parcourais la forêt Noire. J'avais voulu voir les sources du Danube , me figurant sottement qu'un fleuve aussi illustre dans l'histoire devait avoir des origines imposantes comme sa destinée. On m'avait montré un petit bassin rond dans un jardin et j'étais rentré assez déçu à mon auberge, que j'avais trouvée envahie par une noce villageoise. On se préparait h danser. Les femmes étaient d'une laideur suriuilinclh'. Quelque lirude de Huns, oubliée par Attila, a dû s'établir dans ce lieu écarté et y faire souche de vilains visages. L'orchestre jouait faux comme un ménétrier tourangeau. C'est encore une erreur que de croire qu'il suffit de respirer l'air d'Allemagne pour être musicien. La grande mêlée des races
LA DANSE il
a laissé çà cl là sur le sol ^eiiiiaiiique des traînées de populations à l'oreille fausse et à la voix fausse, qui jouent cl qui joucn^nl toujours faux. J'étais tombé sur une de ces traînées.
L'orchesire joua une valse, très peu vile. Deux vieillards aux cheveux blanchis se placèrent au milieu de la grande salle et commencèrent à valser. On les laissa seuls. C'était le grand-père et la grand'mère de la mariée. Ils ouvraient le bal, et la jeunesse, par respect, les regardait. Ils tournaient, d'un pas monotone et légèrement raidi par l'âge, mais avec un rvlhme si doux, si harmonieux, qu'on oubliait bientôt leur laideur dure de vieux paysans pour ne voir que la molle cadence du couple vénérable. Mes regards suivaient leur tournoiement paisible et ma pensée remontait les siècles, jusqu'aux ancêtres crédules dont parle M. Bolime, pour qui les horizons mobiles prenaient des formes de divinités dansantes cl qui voyaient distinctement une nymphe bondissante dans un arbre secoué par le vent. Devenais -je crédule à mon tour sous rintluence d'un spectacle qui semblait un rêve du passé? Peut-être. A mesure que les vieillards valsaient, une analogie singulière se dévoilait pour moi entre le mouvement de la valse, ondovanl comme la cime
i? ESSAIS ET FANTAISIES
d'une forùl sur laquelle passe le vent, et les mouvements de la nature dans une contrée pleine d'arbres, de cours d'eau et de brouillards. Et je pensais : l'idée de cette danse divine a dû germer il y a bien des siècles dans un cerveau obscur de rustre sauvage. Elle s'est transmise à travers une lono-ue lignée de rustres, jusqu'au jour où la Viennoise s'en est emparée et la rendue, affinée et poétisée, au peuple qui l'avait enfantée. Pour savoir quelle merveille c'était alors, j'ai dû venir dans une auberge de la Forêt-Noire et regarder danser une noce de village.
A cet instant, les deux vieux s'arrêtèrent, Pair las, mais souriant avec fierté de s'être montrés si verts. Toute la noce se précipita et entra en branle. L'orcbestre pressa la mesure; filles et garçons sautèrent et se bousculèrent avec bruit, et mes visions mytliologiques s'évanouirent. Je voyais danser la valse « Irépignée » par des bouviers allemands, et ils valsaient moins bien (ju'une ducbesse fiaiiçaise, — quoi qu'en dise Musset.
La valse est-elle destinée, elle aussi, à disparaître? Sa décadence esthétique n'est-clb' qu'un acheminement vers le tombeau? Co sera la fin de la danse, car le reste ne vaudra jias la
peine d'être conservé. Que les ballets d'opéra et de féerie survivent ou non, il n'importe. La seule danse intéressante, la seule qui compte, c'est celle qu'on danse soi-même, de la grange au palais, en sabots ou en souliers de satin; l'autre n'a pas plus d'importance sociale que les tours des saltimbanques ou les exercices des chiens savants. Quoiqu'il en coûte de le reconnaître, la danse qu'on danse soi-même s'en va. M. Bôhme porte déjà son deuil. Il se demande tristement pourquoi le monde ne danse plus, et il invoque plusieurs raisons. Les ouvriers sont débilités par la vie de fabrique et aigris par les idées socialistes. Les jeunes gens des classes riches sont épuisés et hébétés par l'excès des leçons et des examens. On n'est plus pieux, et la piété rend gai. Le vin et la bière sont frelatés, et c'en est fait de la légère « pointe » des aïeux : on ne se grise plus, on s'emj)oisonne. La folie et le suicide ravagent une génération malingre, mécontente, ennuyée. Et tout cela ne donne pas envie de danser.
Tout cela revient à dire que nous sommes moins gais que nos pères, et nous sommes moins gais parce que notre santé morale est moins bonne. La vie ne leur était pas plus clémente-ni plus facile qu'à nous; au contraire,
44 ESSAIS ET EANTAISIES
les grandes calamités, comme la peste Noire ou la guerre de Cent ans, deviennent heureusement très rares. Ils avaient un cœur comme le nôtre pour souffrir, et ils avaient réfléchi comme nous au mystère de notre destinée. Ils avaient cependant beaucoup plus que nous la faculté de se redresser dès que l'épreuve était passée et de s'amuser dès que l'ennui était fini. Ils étaient plus patients, plus braves contre l'existence, parce qu'ils étaient moins égoïstes, parce qu'ils étaient dévoués à des idées, parce qu'ils plaçaient leur Église, leur roi, leur famille, leur corporation, leur découverte, leur système, avant eux-mêmes dans leurs alTections. Nous ne sommes plus dévoués qu'à nous-mêmes, et c'est si peu intéressant! r)ii conçoit que cela rende triste et ôte l'envie de danser... et même de valser!
Un mort est dans sa tombe. Tandis que les vers le dévorent, il écoute et il entend, il regarde et il voit. Personne ne le pleure. A peine disparu, il a été oublié, et il sent que c'est justice :
Car j'ai toujours été ordinaire ;
Je n'ai jamais eu trace d'originalité;
Mes pensées n'ont jamais nourri le monde,
Elles n'étaient que l'écho de ma dernière lecture.
Je ne peux pas blâmer ceux que j'ai connus : S'ils sont froids, je l'étais aussi : Comment auraient-ils pu me montrer Plus qu'une politesse banale?
Je n'ai rien fait de remarquable;
Je n'ai inspiré aucune affection
Pour que personne regrette un seul instant
Que j'aie quitté la terre '.
i. Préface en vers de Mark Rutherford.
i8 ESSAIS ET lANTAlSlES
Ce mort avait écrit l'histoiro de sa vie. Son pas qu'il se soil jiris pour un personnage intéressant. « Mon histoire, dit-il, est celle d'une vie banale, tourmentée par beaucoup de problèmes que je n'ai jamais résolus, troublée par beaucoup de difficultés que je n'ai jamais surmontées, ternie par de basses concessions qui sont pour moi un remords perpétuel. » Mais il savait que les mallieureux trouvent une consolation dans le récit d'infortunes semblables aux leurs, dans la pensée que d'autres ont passé par les mêmes tribulations. Il a dressé le registre de ses faiblesses et de ses insuccès, et il s'en est remis au hasard de ce que le manuscrit deviendrait après lui. Un ami la trouvé et en publie un fragment.
Telle est la version officielle des origines d'un petit livre qui a paru en Angleterre en 1881 et qui a tout de suite attiré l'attention. En voici le litre complet : Autobiographie de Mark RutJiPrford, mitmtre dissident, hlitre par son ami lleahen Shapcott. Qu'est-ce que Mark llutlierford?Qui est Reuben Shapcott? L'histoire est-elle réelle? Aiilaiit de questions doiil (ni no se serait guère soucié si l'œuvre avait été sans valeur; mais l'œuvre était remarquable, tout à fait en dehors et au-dessu.s de lalilléralurc cou-
HISTOIRE D'UN IIO.MMP: MÉDIOCRE 49
ranlo. On sentait que le livre était vrai. On ne prend pas ces choses-là dans son imagination ; elles paraîtraient banales. Il faut les avoir éprouvées, ou au moins les avoir vues et observées de très près et tout à nu, pour comprendre combien elles peuvent être poignantes. Le secret dont s'enveloppe l'auteur n'a pas, que je sache, été percé jusqu'à ce jour. Si Ton vient à découvrir que l'écrivain n'a aucun rapport avec son héros, le livre, d'intéressant qu'il était par la sincérité, deviendra extraordinaire par la clairvoyance et la pénétration. Nous allons prendre Mark Rutherford pour ce qu'il se donne : un être malheureux et médiocre qui écrit sa confession dans l'espoir d'être utile à d'autres.
Les Riitlicrford tenaient boutique dans une petite ville de l'intérieur de l'Angleterre dont le nom est passé sous silence. Ils avaient plusieurs enfants, parmi lesquels Mark, l'auteur de X Autobiographie , qui aurait aujourd'hui de cinquante à soixante ans. Ces Rullicrford appartenaient à une secte dissidente appelée les indf'pemlanta calvinistes. Il ressort du récit qu'ils étaient g-ens de bien et de haute piété, mais d'esprit étroit et noyés dans les minuties de la dévotion. Leur religion était mécanique; ni l'intelligence ni le co'ur n'y avaient part, et ils s'appliquaient scrupuleusement h la transmettre à leurs enfants telle qu'eux-mêmes la possédaient. Le dimanche était un jour lugubre pour lajeunesse qui les entourait. De l'heure du réveil à celui du coucher, on n'entendait ipie
HISTOIRE D'UN IlUM.ME .MKDIOCUK 51
des choses terribles sur la chute de l'homme et les châtiments effroyables qui l'attendent dans l'autre monde. Trois services religieux complets, comprenant trois sermons toujours les mrmes, un culte de famille, une école du dimanche, des meetings de prières et des lectures pieuses dans les intervalles, pas une minute de détente pour l'esprit et toujours, comme une obsession, la terreur de commettre le crime de s'endormir. « Le service du soir était pour moi le moment le plus pénible. Il m'était absolument impossible de me tenir éveillé, et je savais que dormir pendant la parole de Dieu est un péché. En hiver, la chapelle était éclairée par d'immenses chandeliers avec des rangées de chandelles. Ces chandelles avaient continuellement besoin d'être mouchées et je vois encore le vieux bonhomme qui faisait la ronde pendant le service avec une paire d'énormes mouchettes. En s'ouvrant et en se fermant, les mouchettes faisaient clir! rlic! Combien je l'enviais d'avoir une occupation semi-profane qui le protégeait contre cette terrible envie de dormir! Combien j'enviais le gardien des bancs, qui avait le droit de se tenir debout à la porte de la sacristie, et qui en profitait pour so glisser de temps en temps dans la sacristie, ou même dans le cimetière, s'il
entendait dos gamins irrespectueux y faire du bruit! L'atmosphère étouffante et viciée de la chapelle ajoutait ù mon malaise. J'ai vu bien des fois, en hiver, quand les portes et les fenêtres étaient fermées, les vitres ruisseler et les femmes s'évanouir. »
M. et Mme Rutherford donnaient à leurs enfants l'éducation qu'on pouvait se procurer dans leur fond de province. Ils les envoyaient à une école publique où l'on apprenait un peu de latin et oii l'on passait un temps considérable à copier des alphabets imprimés. Le but de ce dernier exercice est resté un mystère pour les anciens élèves. Quand Mark eut atteint quatorze ans, sa famille l'informa qu'il était temps pour lui d'être touché de la grâce et de se convertir, afin que le vieil homme fût remplacé par un homme nouveau. Les opérations mystérieuses du Saint-Esprit dans le cœur du pêcheur avaient été rangées par les Rutherford, avec tous les autres phénomènes de la vie spirituelle, parmi les observances dont on règle l'appareil et dont on choisit le moment. Leur communication ne surprit pas leur fils : devenir un « enfant de Dieu » faisait partie pour lui du programme obligatoire, au même titre que les trois sermons du dimanche, et il
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n'avait pas plus l'idée d'y réfléchir qu'on ne pense à se demander si le soleil se lèvera demain matin. On lui avait dit de se convertir; il se convertit et trouva naturel d'être exactement le même après qu'avant. <( La seule dilTérence fut que j'étais peut-être un ])eu plus hypocrite; non pas que je fisse profession envers les autres de croire ce que je savais ne pas croire, mais j'en faisais profession envers moi-même. »
Très peu d'hommes sont entièrement exempts de l'hypocrisie raffinée qui consiste à se tromper soi-même. La plupart sont de bonne foi et croient réellement posséder leurs sentiments et leurs idées, quoique sentiments et idées ne soient pas plus à eux que les plumes d'un oiseau de carton ne sont à lui. D'autres s'aperçoivent qu'ils s'en content à eux-mêmes, mais ils persévèrent par des raisons d'utilité et d'agrément. Ces derniers aiment ceux qui leur ressemblent ; ils aiment la sanction que l'hypocrisie des autres donne à la leur.
Mark Rutherford aperçut de bonne heure son propre masque. Ce fut la cause de ses malheurs, parce qu'il était également incapable de le supporter et de s'en passer. Sa nature ne lui permettait ni de vivre, comme tant d'autres, sans convictions, ni de s'en faire, ni d'adopter
celles d'autrui. Il voyait toujours les objections et n'y trouvait jamais de réponse. La force lui manquait pour s'emparer d'une idée et pour la suivre; elle lui manquait de même pour empêcher une idée de s'emparer de lui et de le poursuivre. Beaucoup de gens d'intelligence limitée et de caractère droit sont, de notre temps, dans la même situation. On a beaucoup détruit en fait de principes et d'opinions; on n'a rien remplacé. Il y a de par le monde des milliers de Mark Rutherford qui sentent qu'ils n'ont pas leur équilibre, qui en souffrent et qui ne peuvent rien faire pour le saisir. Le travail intérieur par lequel ils arrivent à la conscience de leur indigence morale est décrit d'une façon supérieure dans le livre qui nous occupe. On ne nous en voudra pas de nous arrêter un peu longuement au chapitre intitulé Préparation.
Mark éUiil à lécok' de lliéulogic quand lui viiucnl les premiers soupçons du trouble moral dtint il était menacé. Ses parents avaient arrangé do le faire pasteur, non parce qu'il annonçait la vocation, mais parce qu'il était u aussi bon à cela » que la plupart des jeunes gens qui se font pasteurs. A l'école, il fut mis aux mains d'un professeur onctueux, qui récitait depuis beaucoup de générations d'élèves les mêmes petits cahiers sur les preuves de l'existence de Dieu et sur l'inspiration des saintes Écritures. Ce professeur était eu même temps directeur de l'établissement. Ses cheveux étaient couleur filasse, sa voix douce, son air très pastoral, et il allait, allait, jamais arrêté, jamais embarrassé, jamais à court de banalités, réglant les questions les plus ardues en quelques paroles
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fleuries. Les objections n'existaient pas pour lui. Il les avait supprimées de la manière la plus simple — en les ignorant. Ses collègues suivaient le même système, qui était si bien entré dans l'esprit de l'école, que jamais un élève n'aurait osé exprimer un doute ou soumettre une objection au maître. La classe savait qu'il existait quelque part des « infidèles »; on lui avait lu un petit traité du professeur blondasse qui était à faire hausser les épaules de pitié sur l'aveuglement des infidèles. Elle savait aussi que le mot <( allemand » ne devait se prononcer qu'avec un certain ton exprimant la réprobation. Rutlierford comprit plus tard que c'était à cause de la littérature allemande et de son impiété.
Il faut dire à la décharge du directeur que l'enseignement était proportionné aux élèves. L'école était destinée à alimenter de petites églises de village et ne recevait guère que des jeunes gens sans culture, dont presque aucun n'aurait été capable de suivre des cours plus élevés. Rutlierford lui-même, malgré son penchant à l'analyse, subit d'abord l'ascendant de cette méthode dogmatique qui n'admettait pas le raisonnement et (Kjnnait pour évident ce qu'il aurait fallu démontrer. 11 composa ses
IIISTOIIIE DLN ilO.MME MÉDIOCRE 57
premiers sermons dans une sécurité d'esprit absolue, et prêcha avfc ardeur ce qu'il n'avait jamais pris la peine de comprendre. Sa présomption était naturelle et excusable ; on n'est jamais si affirmalif (pie lorsqu'on est incapable de raisonner son avis. Les indécis sont presque toujours ceux qui voient le pour et le contre.
Quand des lectures profanes eurent éveillé ses doutes, il chercha des arguments dans ses souvenirs de classe et reconnut que les leçons de ses professeurs répondaient aux objections de la science moderne tout juste autant que le caquetage des moineaux du jardin. Les premiers moments de doute ne furent pas pénibles. Le plaisir nouveau de penser l'amollissait délicieusement. Il trouvait la vie exquise en soi, indépendamment de ce qu'elle apporte, sentiment que la jeunesse éprouve rarement et qui naît d'ordinaire à l'âge où l'homme, n'ayant plus que peu ù attendre de l'existence, n'est pas distrait par ses désirs et ses impatiences de la jouissance profonde de posséder la vie.
On devient assez souvent croyant tout d'un coup, par une sorte d'illumination; on devient incroyant par des degrés insensibles, dont le premier peut s'appeler le degré de la conciliation. C'est celui où l'on croit encore qu'un sys-
tème relig^icux peut être écorné impunément et qu'il est possible de tout concilier à condition de tout interpréter; celui où l'on se dit que les doctrines apprises dans le catéchisme ayant eu autrefois leur origine dans les nécessités de la nature humaine, il n'y a qu'à les interpréter pour les appliquer à nos besoins actuels, qui sont essentiellement les mêmes. Rulherford travaillait à interpréter, tout heureux de sentir qu'enfin il n'était pas un simple écho, et dans ces dispositions il composa un sermon sur l'expiation, où il essayait de réconcilier la Nature (avec une grande N) et la religion. Il prononça ce sermon un dimanche, en présence de ses professeurs. Le lundi, le directeur le fit venir dans son cabinet.
« Il me dit que mon sermon marquait de grands moyens, mais qu'il en aurait été plus satisfait si je m'étais borné à exposer aussi simplement queje l'aurais pu la «voie du salut», telle qu'elle nous est révélée en Jésus-Christ. Ce que j'avais soutenu aurait peut-être eu quelque intérêt pour des gens cultivés; lui-mêm(; se souvenait d'avoir développé à peu près les mêmes idées, il y avait de cela bien des années, quand il était un tout jeune bdiume, dans un sermon qu'il avait prêché au mci'ting de l'Union;
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mais je devais me souvenir que ma sphère d'ulililé serait, selon toute ])robal)iiité, parmi d'humbles auditeurs, dans un village ou une petite ville, et il ne croyait pas que des auditeurs de celte espèce me comprissent si je parlais par-dessus leurs tètes comme je l'avais fait la veille. Après tous les soucis de la semaine, il ne leur fallait pas, le dimanche, de ces choses qui demandent un exercice quelconque de la pensée; il leur fallait uniquement une répétition de « cette vieille histoire dont, vous le savez, <( monsieur Rutherford, nous ne devons jamais (f nous lasser ; un exposé de notre horrible « iniquité, de l'asile que nous trouvons sur le « Rocher des Ages et là seulement, des joies (( des élus et des souffrances de ceux qui ne « croient pas ».
u Ses paroles tombaient sur moi comme la main d'un cadavre et je sortis très abattu. Mon sermon m'avait excité, et l'homme entre tous qui aurait dû me soutenir et me pousser n'avait pas un mot affectueux ou encourag-eant pour moi ; rien que la plus froide indilTérencc, et même le blâme. »
Un caractère mieux trempé se serait révolté, et le récit, du coup, serait devenu banal. Mark Rutherford était de ceux qui subissent en g-é-
missant et en se faisant d'inutiles reproches. A l'expiration de sa quatrième année de théologie, il se laissa envoyer à titre d'essai dans une petite ville, agréa au troupeau et fut installé. Son sermon de début marqua assez curieusement la seconde étape, l'étape définitive, et qu'on refait rarement en arrière, sur le chemin du désarroi moral.
« Le premier dimanche où je prêchai après avoir été accepté était un jour de novembre gris et triste, mais il n'y avait rien de semblable en moi. La communauté avait considérablement augmenté pendant les quatre dernières semaines *, et j'étais stimulé par la perpective de la vie nouvelle qui s'ouvrait devant moi. »
C'était le soir. Mark Rutherford monta en chaire avec l'excitation du novice persuadé qu'il va rendre service à l'humanité. Il avait aussi l'illusion, fréquente à vingt ans, que les gens intéressants sont nombreux et qu'on a le droit de s'estimer frustré lorsqu'on n'en rencontre pas. Je remarque que sur ce dernier point il resta incorrigible. L'expérience, qui lui apprit si vile