Celles où il avait prononcé ses sermons d'essai
à mesurer sa jtropre médiocrité, no lui enseigna jamais que les hommes intéressants sont une exception, de même que les événements singuliers. Le tissu de l'humanité est fait de gens ordinaires, comme le tissu de la vie d'événements vulgaires et pas du tout intéressants.
11 j)arla du christianisme, religion des délaissés, des isolés, de tous ceux qui ne réussissent pas. Il mettait tout son cœur dans ses paroles, car il se les appliquait, et les consolations qu'il offrait aux autres, il s'imaginait en éprouver l'efficacité :
« Quand le service fut fini, je me rendis dans la sacristie. Personne ne vint m'y trouver. Le sacristain entra, me dit qu'il pleuvait et ressortit immédiatement pour éteindre les lumières et fermer les portes. Je n'avais pas de parapluie; je partis à pied sous la pluie. En rentrant dans mon garni, je trouvai mon souper, consistant en pain, fromage et bière, sur la table, mais on avait jugé inutile de rallumer le feu à cette heure de la nuit. J'étais harassé, et je me promenai de long en large pendant plusieurs heures dans une espèce de crise nerneuse. Tout ce que je venais de prêcher me semblait la vanité des vanités à présent que j'étais en face do la réalité, et je me reprochais
IIISTOIUE D'i N llO.M.Mi: .MÉDIOCRE 03
anii'renicnl uiio foi qui no résistait pas ù uiif heure d'épreuve.
(( Vers lo matin, je me couchai, mais non pour dormir, et, lorsque parut le crépuscule pis du lundi, je n'avais plus sur quoi m'appuyer et j'éprouvais la sensation de tomber dans un vide sans fond. Mon état s'agg^rava de semaine en semaine et ma mélancolie prit une forme définie. Je me mis dans la tète que je devenais fou ou idiot... »
Cet accès d'hypocondrie ne l'empêcha pas de remplir ses fonctions pastorales. Au contraire, tant qu'il fui malade, il n'eut de difficultés qu'avec lui-même. Il prêchait des sermons qui ne portaient ombrage à personne, parce qu'il n'y avait rien dedans. Il n'avait pas la force de regimber contre l'autorité de M. Snale, marchand de drap et diacre, le gros bonnet du troupeau, qui le tolérait tout en se défiant de lui. Il présidait avec une apparente placidité les réunions de couture pour les pauvres, où il lui fallait lire au.K dames des romans religieux choisis par M. Snale et qui le rendaient malade d'agacement. Son seul acte d'autorité pendant les dix-huit premiers mois de son ministère fut d'introduire à l'une de ces réunions le Vicaire de Wakefield. Au milieu du second chapitre
M. Snale lui glissa dans l'oriMlle, avec un sourire sig-nificatif, qu'il y avait des demoiselles. Il n'osa pas insister et l'on revint aux romans reliirieux. Vers la fin de la séance, M. Snale lisait la liste des mariages, des morts et des naissances; prise dans un journal bien pensant, cette liste devenait sujet pieux, comme aussi, sans doute, les commentaires qu'elle devait provoquer dans l'auditoire. La soirée se terminait par une distribution de tasses de thé et de tartines de beurre.
La paix fut troublée dès que Mark revint à la santé. 11 se reprit à lire, à creuser des sujets au-dessus de sa compréhension et à se tracasser de problèmes insolubles. 11 eut alors l'occasion de remarquer combien il est aisé à un prédicateur de tromper ses auditeurs sans le vouloir. Le prédicateur se sert d'une certaine phraséologie, particulière à la secte dont il fait partie. Ceux qui l'écoutcnt sont accoutumés à attacher un sens précis et traditionnel aux termes qu'il emploie. A moins do s'arrêter à chaque mol pour expliquer qu'il l'entend d'une façon différente, il peut prêcher des mois entiers avant qu'on s'aperçoive qu'il n'est plus orthodoxe. Rutherford était déjà fortement hérétique que personne, pas même M. Snale, n'avait encore
(le soupçons. L'apathie de ses ouailles empêcliail la découverte scandaleuse. C'étaient tout à fait les gens dont lui avait parlé le directeur do l'école de théologie, qui ne viennent pas à l'église le dimanche pour être obligés de penser à quelque chose.
Sans un accident, Rutherford serait probablement resté toute sa vie pasteur à C***. Les années l'auraient calmé, il aurait reporté sur les questions de morale l'ardeur qu'il dépensait inutilement sur des arguties théologiques et il aurait suivi les traces de son prédécesseur, homme vénérable qui, durant cinquante années, avait prêché trois sermons par dimanche sur la chute de l'homme et l'expiation. Par malheur ou par bonheur, comme on voudra, ses efforts pour dire des choses qui ne fussent pas trop rebattues lui attirèrent des auditeurs inusités. On remarqua la présence au service divin d'un homme notoirement athée. Cela éclaira M. Snale. Il v eut des explications, Mark Rutherford fut vif et une démission s'ensuivit.
Au point où il en était, il aurait dû renoncer entièrement à l'Église et changer de carrière. S'il avait été énergique, il n'aurait pas hésité; mais j'ai dit qu'il était faible. Les conflits spirituels n'exemptent pas l'homme des petits
soucis do la vie quotidienne. L'âme travaillée par une crise religieuse reste sensible aux ennuis matériels, aux dégoûts, aux peines mesquines, en sorte qu'elle n'est même pas soutenue par le sentiment de sa propre dignité. Mark Rutlierford , craintif et indécis , était moins capable que personne de se dégager des misères et des vulgarités d'une existence étroite. Au milieu des angoisses de sa conscience, il se tourmentait tout autant de ce que sa bourse baissait et de ce qu'il n'avait pas de position.
Les hommes amoureux de l'idéal se partagent en deux classes : les amoureux platoniques, et les autres. Mark appartenait à la première classe. Il lui sufHsait de ne rien faire qui fût positivement contraire à son idéal d'indépendance et de sincérité. Ayant jugé qu'il pouvait « sans déloyauté » être pasteur unitairien, puisque les doctrines des unitaires se rapprochaient de ses idées du moment, il posa sa candidature à une petite chapelle de leur rite. On l'invita à venir prêcher un sermon d'essai et il s'y rendit sous le patronage d'un marchand de sa connaissance. Ne perdez pas de vue en lisant la page suivante qu'il avait l'àmc bouleversée par les questions les jjIus graves, torturée par le
doulo, qu'il (''tait, cii un mol, dans une de ces situations où l'on donnerait tout au monde pour oublier les choses de la terre. Bien que le morceau soit un peu long-, je le citerai tout entier, parce qu'il donne la note exacte du livre :
« J'étais si à court d'argent que, dans la matinée du dimanche, je dus faire tout le chemin il pied. Gomme je n'avais reçu aucune invitation, j'allai tout droit à la chapelle, et j'attendis dans le cimetière contigu. Enfin, une petite porte s'ouvrit et une femme parut. Je lui expliquai qui j'étais; j'entrai dans la sacristie et je m'assis sur une petite chaise près d'une petite table de cuisine. Bien qu'il fit froid, il n'y avait pas de feu et aucun préparatif pour en faire. Sur la tablette de la cheminée se trouvaient un verre et une carafe évidemment remplie depuis plusieurs jours; ce n'était pas fort tentant. Après une nouvelle attente de près de vingt minutes, je vis entrer mon ami le marchand; il me donna une poignée de main, fit la remarque que le temps était bien froid et me demanda quels cantiques on chanterait. Je les lui indi(juai et je montai en chaire.
(( Je me trouvais dans un édifice très simple, qui pouvait contenir environ deux cents personnes. J'avais en face de moi une galerie, et
au-dessous de moi, dans le bas, des bancs de couleur sombre; ceux qui se trouvaient immédiatement à ma droite et à ma jj;auche étaient entourés do rideaux verts fanés. Je comptai mes auditeurs; il y en avait tout juste dix-sept, y compris deux vieux paysans assis sur une banquette, au fond, tout près de la porte. Dans la galerie il n'y avait personne, sauf une jeune femme qui tenait Porgue.
« Le marchand annonça les cantiques et entonna le chant d'une voix de basse, accompagné par le petit orgue; le reste de la communauté y ajoutait un faible murmure. Je fus quelque peu surpris en trouvant dans la Bible un discours qui y avait été laissé par l'un de mes prédécesseurs. C'était un sermon de funérailles, lisiblement écrit, et qui avait servi en plusieurs occasions, bien qu'on put y trouver des allusions personnelles. On y louait avec emphase la piété et les bonnes œuvres du défunt, mais, tout du long, on avait mis entre les lignes des pronoms féminins au-dessus des pronoms masculins, isO'ur au-dessus de frère, de façon qu'il n'y eût pas de difficulté à le lire indifféremment j)our' les deux sexes.
« J'étais engourdi, anéanti; je n'avais de cœur h ii«'ti. Jo parlai pendant une demi-heure
sur la véritable signification de la mort du Christ. Il me semblait que c'était là un sujet aussi intéressant qu'un autre.
« Après le service, mes dix-sept auditeurs s'en allèrent, excepté un vieux monsieur maigre qui entra dans la sacristie, s'inclina légèrement et me dit : u Monsieur Rutherford, voulez-vous « m'accompagner, s'il vous plait? » Je le suivis. Xous traversâmes le village presque sans rien dire et nous arrivâmes à sa maison, où nous fûmes reçus par sa femme, qui avait pris les devants. Ils avaient autrefois tenu la boutique oîi était maintenant mon marchand, mais ils étaient retirés du commerce. Ils paraissaient avoir le même âge. environ soixante-cinq ans; ils avaient la même complexion, tous deux étaient pâles, maigres et lymphatiques comme s'ils étaient nourris de gruau. Nous dînâmes dans une grande salle munie dune cheminée avec une grille de forme ancienne. Je me rappelle parfaitement bien ce qu'il y avait à dîner : un cou de mouton (froid), des pommes déterre, des choux, un pudding à la graisse et de l'aie, la plus étrange que j'aie jamais vue; pour la couleur, elle rappelait le jus de citron; ce que c'était en réalité, je ne puis le dire, car je n'en bus pas. Je fus un peu étonné quand on me
demanda si je voulais des pommes de terre ou des choux; mais, supposant que l'usage du pays était de ne pas prendre le même jour des pommes de terre et des choux, et me souvenant d'ailleurs que j'étais à l'essai, je répondis : « des choux ». On parla peu pendant le repas. Mon hôtesse ne dit pas uti mot. Après diner, elle mit tout en ordre et ne reparut plus. Mon hôte s'approcha de la grille de la cheminée, fit une remarque sur la pluie qui commençait à tomber et s'endormit.
« A deux heures moins vingt minutes, nous nous rendîmes au service de l'après-midi ; nous trouvâmes les dix-sept auditeurs à leurs places, sauf les deux paysans, qui s'étaient sans doute laissés arrêter par la })luie. Le service fut la répétition de celui du matin. Quand je descendis de la chaire, mon hôte s'avança et me présenta dix-neuf shellings. Les honoraires étaient dune guinée; mais on déduisait deux shellings pour mon dîner. »
Mark Rulherford berça de ses sermons, pendant une année, le sommeil de ses dix-sept auditeurs; après (jiioi il donna encore sa démission, d'ennui et de dégoût, et partit pour Lon(h'es, dé<i(h; à changer de carrière.
Son mal provenait d'un désaccord entre ses sentiments et ses idées : c'est pourquoi il était incurable. Il avait des besoins et, des incapacités de croire. Son cœur voulait adorer; sa raison lui enlevait les objets de son adoration et laissait l'autel vide. Il était né cent ans trop tard. Dans un siècle de foi, il aurait été fanatique et heureux; dans le nôtre, il n'était qu'une sorte d'épave morale, ballottée sans pouvoir atteindre un rivage. L'anéantissement de chaque vieille croyance lui paraissait un pas vers l'émancipation intellectuelle, et, après qu'elle était détruite , il s'étonnait de ce qu'elle lui manquait. Les dogmes relig-ieux qu'il méprisait le plus en théorie lui étaient nécessaires pour la vie du sentiment. Le jour où il avait cessé de croire à l'immortalité de l'àme, il avait été
triomphant de sa victoire sur la superstition; il fut tout surpris le lendemain de s'apercevoir qu'il lui était impossible de conserver la sérénité, s'il ne voyait que le néant au delà de la mort.
11 avait e>péré trouver le calme dans un changement de profession; mais aucune profession ne satisfait un état d'esprit négatif, où l'on ne voit jamais que le contre. Il essaya de l'enseignement et s'enfuit au bout de trois jours, dans un accès de terreur panique très voisin de la folie. Il se mit dans la librairie et y renonça pour raisons de santé. Il se figurait avoir de la répugnance pour ses occupations; au fond , toutes les occupations auraient convenu à sa nature molle, s'il avait pu avoir la paix avec lui-même. 11 était, dans toute la force du terme, l'enfant de son temps, désorienté et démonté par des problèmes trop forts pour lui.
Nous connaissons tous eette histoire ; plus d'un l'a déjà racontée ; mais elle se passe ici dans une sphère intellectuelle où l'on ne s'était pas encore avisé de l'observer. Les effets de ce qu'on a appelé la maladie du siècle avaient été étudiés chez les caractères et les esprits d'élite; l'histoire de Mark Hutherford nous montre ce qu'ils sont chez les êtres ordinaires, c'est-à-dire
chez la masse. Elle nous montre l'ofTaremenl et rabaissement de la médiocrité, qui n'a pas la vigueur de cerveau nécessaire pour se créer une foi, aussi bien politique que religieuse, estliéticpio que morale, en face d'un siècle qui lui dit : Pense toute seule! — Penser quoi? croire quoi? Les vieux systèmes ont disparu et rien ne s'est élevé pour les remplacer. Les Rulherford ne possèdent pas l'indifférence ou la haute raison qui permettent d'attendre avec calme que le temps et le travail commun des générations apportent de nouvelles conclusions sur l'univers. D'ailleurs, vous leur en apporteriez qu'ils n'y croiraient pas. Ils ont vu renverser celles auxquelles leurs pères et leur pro[)re jeunesse avaient eu tant de confiance, et ils en ont gardé pour l'avenir une défiance insurmontable.
Le monde ne s'occupe pas d'eux. On ne s'inquiète pas d'eux. Ils sont de ces gens « pas du tout intéressants » dont le vaste nombre indignait Mark Rutherford. En existent-ils moins? Soyons pour eux pleins de compassion, car ils sont les plus à [)laindre, étant sans défense. Nos générations ont perdu l'unité morale. Elles n'entrent pas dans la vie active avec un ensemble d'idées et de sentiments fixes, cohé-
reiils, adaptés les uns aux autres, qui leur imprime une direction et leur serve d'appui. C'est pourquoi nous les voyons agitées, illogiques dans leur manière de penser et de se conduire. Un exemple rendra ma pensée plus claire.
Je connais un homme distingué qui a conservé à travers les écueils d'une éducation profane un sentiment religieux extrêmement vif. Il ne s'en cache pas; il serait plutôt disposé à s'en faire gloire. Cet homme est en même temps le j)lus terrible démolisseur de religions qu'il m'ait été donné de rencontrer. 11 a une manière tranquille et incisive de ruiner un système théologique, de faire toucher au doigt les impossibilités d'une métaphvsique ou les contradictions d'une philosopliie, qui paralyse l'adversaire. Lui fait-on remarquer l'inconsistance qui existe entre ses idées et ses sentiments, il la reconnaît et s'en afflige. Il est également sincère dans les uns et dans les autres; son cœur est croyant, son esprit est sceptique; il a perdu l'unité morale.
Ne le plaignons pas trop ; il trouve des compensations et des distractions dans une foule de jouissances délicates. Les Rutherford ont peu ou point de jouissances délicates. Il n'y a
pas pour eux de compeiisalions à la perte du patrimoine commun de principes et de convictions dans lequel leurs aïeux n'avaient qu'à puiser. Admettons que presque tous s'accoutument, après une lutte, à rester dans le vague. Admettons même que la plupart en prennent tout de suite leur parti, sans lutte. Il n'en sera pas moins triste de songer qu'aujourd'hui tant d'êtres pensants naissent, vivent et meurent avec ces mots pour tout credo : « Y a-t-il ou n'y a-t-il pas un Dieu et une âme? La morale existc-t-elle en dehors de l'intérêt de la société? La patrie n'est-ellc qu'un préjugé, le beau et le vrai que des mots? Je n'en sais rien, et cela m'est égal. Nous allons, s'il vous plait, causer de ces questions en prenant le thé, tranquillement, sans passion; après quoi nous parlerons d'autre chose. Il est inutile de nous tracasser à propos de ce qui ne nous regarde pas. »
Mark Rutherford bondissait quand il entendait })arler ainsi. Mais c'était tout.