ANNEXES
Pour servir à l'Histoire des cimetières en Belgique
I. L'intérêt ([m se rattache à tout ce qui appartient à la police des cimetières, nous engage à reproduire(~) la correspondance échangée entre l'Évêque de Gand et le Bourgmestre de cette ville, relativement aux engagements moyennant lesquels l'autorité ecclésiastique offrait sa bénédiction pour des terrains nouvellement affectés aux sépultures par l'autorité communale, et relativement à la bénédiction par fosse, demandée par cette autorité.
II. En 1866, un ancien cimetière de la ville de Gand, établi au faubourg de la Colline, fut agrandi aux frais de la ville. L'Évêque adressa à cette occasion au Collège des Bourgmestre et Échevins la lettre suivante :
^Messieurs les Bourgmestre et Échevins de la ville de Gand.
Gand, le 6 août 1866.
Messieurs,
J'apprends qu'un nouveau cimetière a été ajouté au cimetière déjà existant à la paroisse de Saint-Pierre en cette ville, et que dans ce cimetière non bénit sont déjà enterrés, à mon insu, plusieurs pauvres de Gand, mes enfants catholiques, c'est-à-dire qu'ils sont placés sans cérémonie aucune dans un terrain profane, non sacré par les prières de l'Église.
Permettez moi, Messieurs, de vous dire que cela est contraire à la
(1) Cf. page 56.
(2) Belgique, judiciaire, 13 février 1870.
loi de prairial an XII, dont on i)arle si souvent depuis quelque temps, et qui est souvent invoquée(U, même dans les actes du Gouvernement, comme restant en vigueur.
C'est douloureux, pour les familles catholiques, qui désolées par la perte de leurs parents enlevés à la suite de l'épidémie (~j, trouvent un nouveau sujet de tristesse dans l'enterrement profane qui leur est donné.
Et c'est ]jien triste pour moi, leur Evèque et leur Père, de voir ces membres de l'Église privés des derniers honneurs dus aux fidèles, de l'enterrement saint, auquel on a attaché en tout temps une si haute importance.
N'y a t-il pas. Messieurs, moyen de s'entendre ? Ne pourrait-on pas suivre la loi de prairial dans sa lettre et dans son esprit? Je le pense, d'autant plus que plusieurs personnes de toutes opinions le jugent ainsi.
On me dit : Pourquoi ne parlez-vous pas? Pourquoi tardez-vous de faire le premier pas? Je me rends volontiers à ces avis donnés de si bon cœur, et je viens avec confiance m'adresser à votre honorable Collège pour examiner la question.
Je voudrais bénir le champ de repos de nos concitoyens d'après les prescriptions du Pontificat, comme cela s'est toujours fait et comme cela se fait encore partout en Belgique.
Mais puis-je bénir si je n'ai pas de garantie que ma bénédiction sera respectée, ne sera pas profanée ?
Un cimetière est profané, c'est-à dire perd sa nature de chose sacrée, par l'enterrement d'un certain genre de morts. Or, je ne puis consacrer quand je ne suis pas moralement sur que ma consécration ne sera pas violée. Si on me demande de consacrer un calice pour le Saint-Sacrifice, je ne puis accorder la demande si on ne m'assure pas qne ce calice consacré ne servira pas à un usage profane, à des repas communs. Il en est de même pour le terrain destiné à l'inhumation des morts.
Voici, Messieurs, ce qui serait requis pour donner satisfaction aux fidèles de Gand et me procurer un grand sujet de joie.
Invitez-moi à bénir le nouveau cimetière, ou bien encore faites moi savoir qu'un nouveau cimetière est achevé et déjà en état de
(1) La loi de prairial avait en effet été invoquée comme interdisant toute inhumation dans les Églises, lors de l'inhumation de Mgr Delebecque, le prédécesseur de l'évêque actuel, dans l'Église de Saint-Bavon.
(2) Le choléra sévissait à Gand.
— Hl —
recevoir la bénédiction de l'Église, et ajoutez à la demande qu'un cinquième ou un sixième du terrain marqué par une haie, un fossé, ou par un petit mur de la hauteur de 0,60 c., restera libre et en dehors de la consécration, étant réservé à ceux qui ne veulent pas d'un cimetière catholique, ou en sont exclus par les Saints Canons de l'Église, et que vous promettez de ne pas laisser violer la partie bénite par l'inhumation d'une personne que les lois de l'Église excluent d'un cimetière bénit.
J'attends, Messieurs, avec une grande confiance, le résultat de cette démarche, faite uniquement par l'amour de la paix et de la conciliation chrétienne.
Veuillez agréer l'expression de mes sentiments de haute considération.
Messieurs,
Votre tout dévoué serviteur en Notre Seigneur Jésus- Christ -}- Henri, Evèque de Gand.
III. Le Collège écbevinal de Gand eut donc à délibérer sur la promesse qui lui était demandée « de ne pas laisser violer le cimetière par l'inhumation d'une personne que les lois de l'Eglise excluent d'un cimetière bénit » .
Il répondit en ces termes :
Gand, le 9 août 1866.
Monsieur l'Evèque,
Nous avons l'honneur, en réponse à la lettre que vous nous avez adressée le 6 de ce mois au sujet du cimetière du faubourg de la Colline, de vous exposer que nous tenons pour abrogé l'article 15 du décret de prairial an XII, pour toutes les raisons que M. le ministre des finances a développées devant le Sénat le 8 août 1862, à propos de la pétition des marguilliers d'Uccle ; de plus, que nous regardons l'établissement de lieux de sépulture communs pour tous les cultes, toutes les sectes, comme la solution qui tient le mieux compte de la tolérance qui distingue la société moderne, et de l'impossibilité, pour l'autorité civile, soit de faire des investigations sur les croyances des citoyens pour les classer après leur moit, soit de se dépouiller ellemême au profit des ministres des cultes, du droit de fixer l'emplacement de chaque tombe.
Nous no pouvons que vous exprimer le vif désir que le clergé de
GauJ accepte pour déliuitive une solution qui écartr aussi comitlètement toutes les difficultés, prévient tous les conflits, et lui laisse, dans son ministère spirituel, autant d'indépendance que nous en réservons à l'autorité civile.
Agréez, M. l'Evêque, l'assurance de notre parfaite considération.
Le bourgmestre.
Comte de Kerchove.
Le Secrétaire communal, G. Waelbroeck.
IV. L'affaire du cimetière de la porte de la Colline en resta là, et les inhumations s'y firent indistinctement dans la partie non bénite comme dans la partie bénite; de même dans les cimetières de la Porte d'Anvers et de Bruges. Les tombes étant creusées et les inhumations ayant lieu dans l'ordre des décès, sans classification par culte ni distinction entre catholiques et non catholiques (1), l'enterrement de notre savant et regretté collaborateur, M. le professeur AUardi^j, fut suivi de la part de l'Evèque de la protestation suivante :
Evêché de Gand, le 28 novembre 1872.
Gand.
Monsieur le Bourgmestre,
Je viens remplir un pénible devoir. Mou caractère épiscopal et mon obligation sacrée de sauvegarder les lois de l'Église, me forcent à protester contre l'inhumation de M. le professeur Allard dans la partie bénite du cimetière au faubourg de Bruges. Le défunt n'a pas voulu de l'Église pendant sa vie; il a refusé les derniers sacrements; il n'a pas même voulu voir les prêtres qui se sont successivement présentés. De là il fallait conclure qu'il ne voulait pas dune terre que l'Église a sanctifiée par d'augustes cérémonies pour l'enterrement de ses enfants.
On a donc agi contre sa volonté en le plaçant dans la terre bénite au milieu des catholiques.
On a violé les droits de l'Église.
(1) Sauf néanmoins l'existence jusqu'au 31 décembre 1872 d'un cimetière, maintenant supprimé, pour protestants.
(2) Comp. Belgique Judiciaire, XXX'' année, p. 1517.
On a violé les droits civils des catholiques qui, libres avant 1830, le sont plus encore depuis cette époque, et qui tiennent au décret-loi du 23 prairial an XII, loi qui n'a jamais été abolie.
On a violé une liberté qu'on respecte à Londres, à Xew-York, à Constantinople.
En vous remettant cette protestation, je vous prie, 31. le bourgmestre, d'agréer l'assurance de ma haute considération en Notre Seigneur Jésus-Christ.
f Hexki, évêque de Gand.
En 1863, lors de l'enterrement de M. le professeur G. Cailler, les curés de Gand avaient fait une protestation semblable, qualifiant cette inhumation qui s'était faite dans le cimetière commun, de « violent attentat contre la liberté « religieuse », et l'Évêque de Gand eu avait fait autant; à quoi M. le Bourgmestre de Gand avait répondu, peu de jours après : « L'exercice de mes attributions quant aux lieux de sépulture « ne peut être 1 objet d'explications échangées entre nous, « parce que mon autorité ne relève pas de la vôtre. -
V. Dans le cours de novembre 1872, le Conseil communal, de commun accord avec le Collège, fixa au 1" janvier 1873, l'ouverture d'un nouveau cimetière, établi au faubourg de Bruges, et la fermeture du cimetière ancien, devenu insuffisant et touchant à un quartier populeux. Entre la date de ce vote et celle de l'ouverture du cimetière nouveau, la lettre suivante fut adressée au chef de l'administration communale :
Gand, le 24 décembre 1872.
Monsieur le bourgmestre.
Je me trouve dans une grande peine depuis que le conseil communal a décidé l'ouverture du nouveau cimetière le l^' janvier. Il est vrai, le conseil n'a pas déclaré que ce cimetière sera d'une nature nouvelle, entièrement différente de celle des anciens, niais tout semble indiquer votre résolution de ne pas demander les bénédictions de l'Église.
Ce ne sera donc pas un cimetière conforme à la loi de prairial an XII, tel que les catholiques l'ont partout en Belgique, en France et ailleurs, si l'on excepte un très-petit nombre de localités où des circonstances extraordinaires ont empêché la bénédiction. Les pauvres,
mes enfants chéris entre tous, seront privés de cette cérémonie solennelle qui donne tant de consolations aux parents et tant de secours aux défunts, cérémonie qui existe depuis longtemps et qui a toujours été en usage depuis que la paix a été accordée à l'Eglise, et même dans les catacombes.
N'y a-til donc aucun moyen de nous entendre? Vous me proposez la bénédiction des fosses. Mais vous savez que je ne puis accorder cela, puis-je aller contre une loi disciplinaire de l'Église catholique? Puis-je dispenser dans une loi universelle? Vous n'ignorez pas que ce serait outrepasser les pouvoirs d'un évêque, et qu'en cette manière il n'y a que le Pape qui puisse dispenser.
Il y a un moyen de nous entendre, et ce moyen je vous le propose avec confiance.
On entre dans l'Église par le baptême, mais on peut en sortir. Un homme se déclare juif et adhère au rabbin : évidemment il n'est plus dans l'Église. Un autre va trouver un ministre calviniste, l'écoute, fait la cène avec lui; il n'est plus de l'Église Un troisième renonce à tout ; il déclare qu'il ne croit rien, qu'il ne veut ni des sacrements ni du prêtre, parce que ce ne sont là que des superstitions absurdes; lui aussi n'est plus de l'Église.
Eh bien, demandez-moi la bénédiction d'une partie quelconque du nouveau cimitière pour l'enterrement des catholiques, c'est-à-dire de ceux qui par le baptême sont entrés dans l'Église et ne l'ont pas pas volontairement quittée.
Pour vous, M. le bourgmestre, il n'y a aucune difl&culté; vous ne devez ni juger, ni décider. Ce sera toujours le défunt qui aura statué pour lui-même. Quant aux autres qui n'ont pas positivement rejeté l'Église, il n'y a jamais de difficultés; tout le monde le sait. Si M. Allard était mort subitement, on aurait pu l'enterrer avec tous les honneurs : il en serait ainsi dans tous les cas.
En me demandant la bénédiction, vous feriez disparaître de grandes difficultés et tous ces tristes conflits qui ne produisent aucun bien. La ville de Gand, à l'exception de quelques incorrigibles, serait au comble du bonheur. J'attends un mot consolant de votre part, M. le bourgmestre ; si quelque difficulté se présentait à votre esprit, veuillez me la communiquer, afin que je puisse la résoudre.
Si des enterrements se faisaient au nouveau cimetière avant qu'il ne fût béni, je prévois du mécontentement, des murmures, autre chose peut-être.
Si la bénédiction vous paraisc,ait impossible, je vous prierais de
retarder de quelques mois l'ouverture du nouveau cimetière. Pendant ce temps on pourrait construire la maison du fossoyeur.
Agréez, M. le bourgmestre, l'assurance de ma haute considération en Notre Seigneur Jésus -Christ.
f Hexri, évêque de Gand.