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II. — L'AVOCAT

Dès ses débuts au barreau, Adolphe Du Bois fit preuve des plus grandes aptitudes professionnelles. Sa science juridique, son ardeur au travail le signalèrent à l'attention des chefs de la magistrature qui, à cette époque, étaient encore consultés pour les nominations judiciaires. En 1858 (i) Adolphe Du Bois fut nommé substitut du procureur du roi près le tribunal civil de Gand. En acceptant le poste qu'on lui offrait, en cédant aux exhortations de magistrats et d'avocats éminents, comme Lelièvre, alors président du tribunal de première instance, comme d'Elhougne qui brillait au barreau et au Parlement, Du Bois se conformait au vif désir de son père. Celui-ci avait rêvé de voir son fils entrer dans la magistrature et retrouver à Gand le siège que son grand père Beyens avait occupé avec tant de distinction sous l'Empire.

Le genre de travail que réclame le parquet plut au jeune magistrat; il y trouvait l'emploi de ses meilleures qualités : méthode, patience, observation. Il aimait à raconter les instructions qu'il dirigea et comment sa jeunesse bouleversait les traditions de tel juge plus préoccupé de la manière dont il dînerait et de l'heure à laquelle se terminerait une descente, que de la découverte du coupable.

Il n'hésitait devant aucune fatigue pour réunir les preuves de la culpabilité, estimant, non sans raison, le prestige de la justice compromis autant par l'impunité assurée à des coupa-

(l) C'est par erreur que M. Schuermans fait remonter à 1856 l'entrée d'AdolpheDuBois au Parquet de Gand; la nomination est du 13 octobre 1858.

blés que par la faiblesse de la répression. Son séjour au parquet fut de courte durée. Une spirituelle mystiflcation, la publication d'un mandement apocryphe attribué au Cardinal archevêque de Malines, la révélation faite par un repris de justice du nom de son auteur, un débat ardent soulevé à la Chambre, des paroles peu réfléchies du ministre de la justice, amenèrent Adolphe Du Bois à donner sa démission, le 25 mars 1861.

€ L'avenir de Du Bois était superbe dans la magistrature, dit de lui un de ses contemporains, M. le Premier Président Schuermans(i); ce n'était un mystère pour personne que l'emploi difficile de chef du parquet de Gand, lui était réservé en attendant les plus hautes promotions. Ces légitimes espérances s'évanouirent et Adolphe Du Bois rentra au barreau. »

Les attaques dont il fût l'objet continuèrent longtemps de la part du monde clérical ; la blessure que Du Bois lui avait faite était trop cruelle pour être vite oubliée. Ce document, était en effet si habilement conçu et si bien rédigé dans le style des canonistes que, pendant quelque temps, ceux-ci cherchèrent à justifier le pillât auquel était attribué ce mandement apocryphe. Durant des années, par la voie des journaux, dans les placards électoraux, les adversaires de Du Bois répandirent contre lui des imputations odieuses. Il les dédaigna. Son âme était trop fière, son esprit trop élevé pour s'en inquiéter : il attendit patiemment l'heure à laquelle ses adversaires les plus hostiles désarmèrent devant le respect que commande la dignité sereine d'une vie droite et simple, d'une conscience délicate et impeccable.

Cette rentrée au barreau était dans ses désirs les plus chers. Adolphe Du Bois avait fait siennes, ces belles paroles de d'Aguesseau : « L'ordre des avocats est un ordre aussi ancien que la magistrature, aussi noble que la vertu, aussi nécessaire que la justice » et, ajoutait-il, en me les rappelant, quand l'illustre chancelier de France écrivait cet éloge de notre ordre, le barreau n'avait pas encore été appelé à prouver son

(1) Belgique judiciaire, année 1900, p. 1091.

inéluctable nécessité par le concours qu'il doit apporter de nos jours à la justice pour comprendre et établir le sens exact des lois émanant des gouvernements parlementaires.

Dans son cabinet, le premier abord était sévère et froid. Pendant que le client parlait, il l'écoutait sans que le tressaillement d'un muscle vînt trahir ses impressions; pas un clignement des yeux, pas un mouvement de tête. Son regard doux, mais impassible, fixait son interlocuteur avec une obstination témoignant sa volonté de discerner la réalité des choses sous le récit de l'intéressé. L'avocat semblait se transformer en juge. Sa sévérité ne se tempérait de bienveillance, que lorsque, s'étant rendu compte de la justice de la cause exposée, il acceptait d'en prendre la défense.

A la barre des tribunaux pas plus que dans les assemblées politiques, Adolphe Du Bois n'était orateur dans le sens que le vulgaire attache à ce mot. Il n'avait ni les hautes envolées, ni les brillants coups d'ailes, ni les saillies impétueuses, des entraîneurs de foule. L'eût-il voulu, il n'eilt pu remuer les masses. Sa voix un peu sourde, d'un médiocre volume, était monotone; il s'exprimait lentement, sans attitudes et sans raideur. La lenteur de sa diction venait du soin qu'il prenait de rendre sa pensée. Sa parole était mesurée, grave : sa phrase courte, simple, sans incidente.

On l'écoutait avec attention, parce qu'il disait toujours quelque chose et qu'il le disait parfaitement bien. On sentait dans la lucidité de ses exposés, l'honnête obstination d'une conscience loyale, relevant ses arguments principaux par le mordant de la voix ou la finesse d'une ironie (i). Tout ce qu'il disait était empreint de sagesse et de logique, d'une logique nerveuse et serrée, d'une puissance telle qu'elle n'avait pas

(1) Un procès plaidé en 1863 à Termonde, puis à Gand pour un moine Lénédictin de l'abbaye de Saint Pierre et de Saint Paul ou d'Afflighem à ïermonde, valut à Du Bois an succès considérable (B. J. t. XXI, p. 1378). Un des meilleurs journalistes belges, Charles Tardieu, rappelait au lendemain de la mort de Du Bois, comment il avait conservé le souvenir de sa parole mordante et convaincue et de l'ampleur politique dont son éloquence et sa philosophie du droit public surent rehausser une affaire médiocrement intéressante en elle-même. Indépendance belge, septembre 1900.

besoin de grâce pour s'imposer à l'esprit de l'auditeur. Mais, si dans l'affaire, il rencontrait quelque fait blessant l'honneur ou la morale, sa conscience se révoltait, sa parole s'animait : elle devenait plus rapide, plus vibrante. Des mots vifs, acérés, cruels parfois, jaillissaient en fusées : son discours était plus nerveux, sa parole haletante et brève trahissait la colère d'un homme profondément honnête, froissé dans les replis les plus intimes de son âme. Du Bois avait au plus haut point cette disposition d'esprit que Philippe Dupin indiquait comme la première des qualités indispensables à l'avocat : le sentiment vif et profond du juste offensé que l'oppression irrite, que l'iniquité révolte.

Dans l'étude d'un procès comme dans la plaidoirie, son intelligence claire, apportait à la défense de la cause, une extrême simplicité de moyens.

Ses exposés étaient d'une exactitude et d'une rigueur mathématiques : empruntant toujours le langage de la loi, s'attachant au texte sans se laisser engager dans les broussailles des commentaires, Adolphe Du Bois avait l'art de discerner, parmi les milliers d'arrêts que les recueils de jurisprudence reproduisent avec trop peu de choix, ce qui est de principe, ce qui est essentiel, ce qu'il importe de faire connaître, ce qui est en un mot l'esprit des précédents dont se dégagent la doctrine et la jurisprudence.

Il excellait surtout dans le soin, la rectitude et la méthode avec lesquels il construisait un mémoire ou une plaidoirie.

Ceux qui plaidaient avec ou contre lui admiraient l'égalité et la force de sa pensée, la sérénité et la puissance de son intelligence. Il portait sur tous les points une attention soutenue, infatigable, ne négligeant aucun détail et ne se servant des moyens de procédure qu'il connaissait à fond que pour faire prévaloir le bon droit.

Etait-ce son passage dans un parquet important? Était-ce le résultat de sa longue pratique judiciaire? Adolphe Du Bois avait la philosophie des hommes qui ont beaucoup vu et qui ont été mêlés de près à la vie des autres : il semblait plus persuadé de la malignité des hommes que de la bonté et de

la justice universelle, t La société, disait-il, a besoin de chose jugée. En une affaire, quelque simple qu'elle soit, la foule n'a pas le temps de faire par elle-même la recherche, le rapprochement, la comparaison, la discussion des éléments de preuve. Il est naturel qu'elle se forme son jugement par la voie la plus rapide, c'est-à-dire qu'elle accepte sans examen ce qui lui est offert comme chose jugée, que celle-ci soit bonne ou mauvaise. C'est précisément parce qu'il est impossible que chacun fasse la recherche nécessaire pour distinguer l'innocent du coupable, que la chose jugée est si puissante, et dordinaire si recherchée. »

Si, au début de sa carrière, des animosités politiques ardentes détournèrent d'Adolphe Du Bois ijlusieurs de ses confrères, son caractère franc et loyal désarma les esprits les plus prévenus. Tous ses confrères reconnaissaient en lui un maitre du barreau; ils s'inclinaient devant l'originalité et la beauté de sa forte nature; ils admiraient l'intuition juridique de cet esprit élevé. Nul mieux que lui ne mérite de se voir appliquées les paroles qu'il prononçait au sujet de son illustre ami, l'avocat Metdepenningen : « Au milieu de la discussion confuse, il demeurait la tète libre, l'esprit clair, tout entier à l'affaire qu'il traitait, ne perdant jamais de vue le but poursuivi, le résumant avec tant de tact que ses adversaires adoptaient, presque toujours sans discussion, le texte qu'il avait rédigé. »

Le 31 juillet 1867, il fut nommé membre du Conseil de discipline de l'ordre des avocats; il fut élu bâtonnier en 1877 à la presque unanimité des suffrages et, au moment de sa mort, il terminait son troisième bàtonnat.

Il serait plus facile de dresser la liste des stagiaires qu'il forma que le bilan des avocats qu'il aida gratuitement de ses conseils. Il se dévouait à ses stagiaires, les aidant de ses conseils, les dirigeant dans l'étude des dossiers avec un dévouement absolu. Il leur communiquait son amour du travail, sa passion pour le droit, son esprit de justice, son culte de la tolérance, et, ce dont tous se souviennent avec la plus grande reconnaissance, cette énergie morale qui ne l'aban-

donna jamais. Il leur inculquait en même temps que Tamour du droit celui des allaires publiques qu'il n'en séparait jamais (•).

L'estime du barreau et de la magistrature se manifesta à maintes reprises; ses confrères voulurent organiser une manifestation en son bonneur, à l'occasion du cinquantième anniversaire de son inscription au tableau de l'ordre. 11 s'y déroba, comme à toutes les manifestations publiques dont sa personne eût pu être l'objet, non par orgueil, se croyant supérieur à l'honneur qu'on voulait lui décerner, ni par dédain des hommages d'aulrui, car il s'agissait d'hommages confraternels et tout ce qui venait du barreau lui était cher, mais par un sentiment de modestie profond et « naturel à ceux qui voient la complication des choses et l'incertitude des jugements humains ».

Un des anciens de l'Ordre, un des chefs du parti conservateur gantois, qui avait été son adversaire dans de nombreux procès politiques, lui lit part en 1890 de l'intention qu'il avait comme bâtonnier et au nom du barreau, de le désigner au Gouvernement du Roi pour recevoir une décoration de l'Ordre national. Adolphe Du Bois le pria de n'en rien faire; il lui demanda comme un service personnel, dont son amitié serait reconnaissante, au cas où il apprendrait que son nom pût être glissé dans quelque proposition, contre toute attente, de bien vouloir le faire rayer.

Ce n'était pas la première fois qu'Adolphe Du Bois insistait dans ce sens. Il avait gardé copie d'une lettre écrite à son ami personnel M. le ministre de la justice Jules Bara, et il l'invoquait, en 1890, comme une excuse d'un nouveau refus adressé cette fois à ses adversaires politiques.

(l) Nous citerons au prfmier rang de ceux ci, Albert Caliier, professeur éniérite à l'Université, ancien échevin de la Ville, IJippolyte Caliier, ancien représentant, avocat (le la Cour d'Appel de Gand, Alexis Caliier, avocatgénéral à la Cour d'Appel de Gand, Constant Hyndericx, conseiller communal, Remy De Ridder et Marc Bartsoen, échevins de la ville de Gand, R. Gillon, avocat à Courlrai, Joseph et Eugène Dauge, ce dernier professeur à l'Université de Gand, Alexandre Fraeys dont la mort fut pour Du Bois une peine des plus cruelles, Eug. Penneman, vice président du Tribunal Civil à Gand, etc , etc.

Voici la lettre fine et spirituelle qu'il adressait le 20 décembre 1880 au ministre :

Mon très cher confrère M^ Bar a.

Si je dois ajouter foi à un ami que je voudrais croire mal renseigné, mais qui me dit tenir ses renseignements de bonne source, j'aurais été jusqu'ici dans une fausse sécurité, et ce que je me suis permis de vous exposer en toute sincérité et franchise dans le temps, ne me mettrait pas hors du péril d'être compris parmi les décorés du cinquantième anniversaire.

Pardonnez-moi de revenir peut-être surabondamment sur cet objet. Il n'y a, me semble-t-il, aucune nécessité publique que des personnes qui ne sont pas dans des positions officielles soient décorées contre leur désir.

Quand même il n'y aurait que cette considération, que je suis peu capable de répondre en des termes convenables à des félicitations de personnes décorées elles-mêmes, et que je pourrais les blesser en me montrant plutôt consterné qu'heureux de ce qu'elles ont considéré comme un suprême honneur, ce serait déjà une raison suffisante pour que mon nom soit rayé de toute liste de personnes proposées pour la décoration.

Mais les longues explications doivent être superflues en une matière où l'on ne discute pas avec plus d'utilité que s'il s'agissait de couleurs ou de goût et où les convictions restent libres.

J'invoque les services que j'ai pu rendre à la chose publique comme des titres pour que mes préférences soient respectées; et si je n'en ai pas rendu, mon droit à n'être pas décoré est encore aussi certain.

Si le langage que je tiens ici ne paraît pas convenable, adressé au Ministre, veuillez, je vous prie, m'écouter comme confrère en raison de notre vieille amitié et vous faire mon avocat auprès du Ministre de la Justice en termes appropriés aux circonstances. Vous avez toujours si admirablement plaidé les causes que vous avez prises en mains, que je mets toute ma confiance en vous, si vous acceptez la mienne, et je

vous garantis que ma reconnaissance durera tant qu'aucune décoration ne viendra troubler nos bons rapports.

Le même sentiment qui lui fit décliner ces honneurs le poussa à refuser tout hommage après sa mort et k désirer des funérailles aussi simples que possible.

m. — LE JOURNALISTE.

Adolphe Du Bois débuta dans le journalisme politique vers 1849, en même temps que son ami Louis Hymans, au Messager de Gandi^). Ce journal avait cessé d'être orangiste pour devenir le principal organe libéral dans les deux Flandres.

M. Steven, son directeur, reconnut la valeur de ses jeunes collaborateurs, actifs, avisés, et fort bien documentés. Quand Hymans quitta le Messager de Gand pour entrer dans le journalisme professionnel, Steven s'attacha à conserver le concours actif et désintéressé d'Adolphe Du Bois. L'esprit hospitalier de la maison attirait le jeune avocat. Il y avait pleine liberté d'entrer et de sortir. Se rendant au Palais ou en revenant, il passait par le cabinet de rédaction; à propos d'un rien, d'un entretien, d'une notice, il écrivait, de sa grande et forte écriture, un article toujours intéressant, développant son idée avec une netteté, une clarté, une précision remarquables. Il avait cette facilité et cette rapidité de production « qui sont, disait-il, des qualités essentielles chez le journaliste » <^).

Journaliste, il l'était de vocation et le resta jusqu'à sa mort. Il considérait la presse comme le seul moyen de donner au peuple les notions de droit et de justice indispensables dans un État libre : « On ne saurait rendre de plus grand service à son pays surtout dans un temps de liberté et de démocratie où tant de milliers d'hommes se succèdent avec une rapidité extrême dans la gestion d'intérêts publics, que de développer et de répandre les saines notions du droit administratif et la

(1) Il s'appelait antérieurement Messager de Gand et des Pays-Bas.

(2) Biographie nationale, 2, XIII, v" Martou.

connaissance des principes qui doivent diriger à tous les déférés les fonctionnaires et les magistrats civils (i). »

L'utilité de la presse n'était pas à ses yeux tout entière dans son action sur le lecteur. « Elle forme ceux qui s'y consacrent. Ils apprennent à voir plus clair dans leurs propres pensées, par la nécessité de les faire comprendre et de les défendre. Les journalistes se forment à la politique, plus parfois qu'ils ne contribuent à former les autres. » Aussi, encourageait-il la jeunesse à s'intéresser aux affaires publiques. Il aidait les jeunes gens de ses conseils, il leur indiquait les sources à consulter, il leur communiquait des documents perdus de vue ou des précédents depuis longtemps oubliés.

Grand admirateur des penseurs du seizième siècle, lecteur assidu des meilleurs écrivains, enthousiaste de la prose vive, claire et lumineuse de Voltaire, Du Bois avait acquis un style d'une rare souplesse et d'une grande correction (2). Se tenant au courant de tout, il était, grâce à une mémoire merveilleuse, toujours prêt à donner un avis refléchi et documenté.

Maître de son style et de sa pensée, sa polémique demeura toujours courtoise et impersonnelle. A l'heure même où ses adversaires politiques furent pour lui injustes et cruels. Du Bois ne se laissa jamais entraîner à répondre sur le même ton; jamais sa plume ne fut mauvaise, ni méchante. Si quelque ironie ou quelque malice se cache sous sa phrase élégante et claire, celles-ci sont si bien dites qu'elles ne blessent ni n'irritent personne.

En général ses articles sont courts. La rhétorique vide et nuageuse, ordinaire aux politiciens, lui répugnait. Les grands mots, les phrases sonores lui faisaient horreur. « Il faut les éviter, car les mots en politique n'ont pas la même valeur dans toutes les bouches. Consultez les membres d'une assemblée politique; interrogez-les, individuellement, tous sont également partisans de la liberté et de la justice, mais ils ne les comprennent pas de la même façon.

(1) Belgique judiciaire, t. XXII, p. 509.

{2) Du Bois conseillait à tous ceux qui ont le désir de faire du journalisme de lire et de relire la correspondance de Voltaire.

« L'important est donc de les définir et de dégager le principe essentiel dans chaque fait. En politique, il faut surtout se servir des faits : ceux-ci montrent la bonté ou les vices d'un système : ils gouvernent le monde : ils engendrent l'idée ; car nos idées générales ne naissent pas spontanément dans notre esprit : elles sont filles de la comparaison que fait notre intelligence des faits entre eux dans le temps ou dans l'espace. »

Du Bois avait horreur des développements inutiles : il se sentait incapable d'étendre ce qui peut clairement d'un mot s'indiquer ou s'insinuer. Aussi nulle obscurité, dans les idées, nulle prétention, nulle recherche dans le style.

Tout ce qu'il avait lu ou vu, était retenu et rangé dans son esprit avec un ordre merveilleux. Sa mémoire prodigieusement exercée retrouvait au moment précis le détail dont il avait besoin. Il le publiait quand il le jugeait utile et cette simple note, cette citation de quelques lignes entraînait souvent des convictions. En 1860, magistrat, ayant eu à diriger une instruction délicate, tendant à rendre à sa famille une enfant mineure, soustraite par des religieux (l). Du Bois envoie à la Belgique judiciaij^e copie d'un ancien document sous ce titre suggestif : t Gomment on agissait autrefois contre les filles mineures qui entraient au couvent sans l'autorisation de leurs parents(2). » Une autre fois, en pleine lutte scolaire. Du Bois publie une ordonnance de 1623, extraite des archives communales gantoises, montrant comment le pouvoir souverain appliquait alors à l'érection d'une école et d'un hôpital les biens d'une maladrerie qui s'était transformée en couvent. Adolphe Du Bois excellait dans l'art de choisir ses citations; il y ajoutait malicieusement (3) des notes qui portaient coup,

(1) Affaire Anna Bella Korsch, Belgique judiciaire, 1860, p 897 et ss., 1039, 1023, et 1861, p. 440.

(2) Cf. Belgique judiciaire 1860, p. 961.

(3) Voir l'article dans lequel il rend le lecteur de la Belgique judiciaire attentif aux lacunes regrettables du Recueil des circulaires du Ministère de la justice, à propos d'une dépêche importante du Ministre de la justice Merlin. (12 Nivôse an IV.)

eût dit Montaigne « d'autant plus piquamment que plus obliquement. » Sa plume a rencontré souvent des bonheurs d'expression qui font penser aux meilleurs écrivains. Il entendait à merveille l'ironie (l) dont l'art n'est pas toujours apprécié. Mais qu'il écrivît dans un journal politique, dans une revue de droit, voire même dans un journal horticole (2), que ce fut un livre, un de ces articulets qu'il se plaisait à improviser, ou un extrait d'auteur ancien, tous ses écrits, malgré leurs diflérences de fond, de forme et de ton, convergent au même but : assurer la liberté sociale, religieuse et politique par le respect de l'autorité civile.

Du Bois éparpillait ses articles pour attaquer de plus de côtés à la fois les doctrines qu'il combattait. Il contribua successivement à la rédaction du Messager de Gand, puis au Journal de Gand qu'il quitta au moment où son ancien stagiaire et son ami dévoué, Hippolyte Callier, créa avec un noble désintéressement, la Flandre Libérale. Celui-ci avait attiré <à ce journal le concours de collaborateurs, jeunes comme lui et rivalisant de dévouement et de désintéressement. Du Bois exerça une influence considérable sur cette élite de jeunes gens qui se firent rapidement un nom et une place dans la politique belge. Ils admiraient en lui l'ardeur chaleureuse, la logique claire, les convictions profondes et réfléchies, la parfaite connaissance de l'histoire et du droit qu'il apportait dans les polémiques quotidiennes. Du Bois envoya également des articles nombreux à VEcho du Parlement, au Précurseur, à la Belgique judiciaire, à la Flandre judiciaire, au Messager des sciences historiques, etc. etc.

Du Bois mérite de se voir appliquer les lignes si vraies qu'une des plus hautes personnalités judiciaires de notre pays.

(1) Cf. Belgique Judiciaire, 1899, p. 575, à propos de la sténographie en Cour d'assises.

(2) Cf. Revue d'horticulture belge et étrangère, t. XV, p. 46, Du Bois y résume une enquête judiciaire tenue à Xevele en 1750 et prouvant que longtemps avant que Parmentier l'introduisit en France, la pomme de terre était cultivée en Flandre et y était, malgré les réclamations du clergé, exempte de la dîme.

M. le procureur général à la Cour de cassation, Mesdach de ter Kiele, consacra à leur ami Auguste Orts : « Dans toutes ses productions, vous rencontrez ou des souvenirs littéraires, ou le rappel de faits historiques curieux que le lecteur a perdus de mémoire, ou des rapprochements ingénieux ou un trait d'esprit piquant lancé avec bonhomie; jamais la banalité fl). > Du Bois lisait beaucoup. Son esprit trouvait plaisir à acquérir des richesses intellectuelles nouvelles, à amasser sans confusion les documents qu'il étudiait. Il se faisait un amusement de remettre en circulation tel détail oublié qu'il avait glané. N'étant indifférent à rien, pas même au prix des choses au XIV^ siècle (2), il voyait dans la publication de ces petits faits, de ces extraits de vieux écrivains, de ces molécules historiques, le précieux avantage de faire naître dans l'esprit du lecteur, par leur accumulation et leur rapprochement, des convictions plus fortes et plus raisonnées.

Ses derniers articles ont été inspirés par la fièvre d'intolérance qui sévit à la fin du XIX^ siècle. Les longues et douloureuses étapes de l'affaire Dreyfus en France l'avaient ému au plus haut point : son âme élevée de juriste était révoltée par la vue de cette foule, être sans nom, sans volonté réfléchie, sans responsabilité, ayant la prétention d'imposer des arrêts à la justice et des lois au Parlement.

Nous avons réuni un certain nombre des écrits de Du Bois, choisissant parmi eux; ceux qu'il avait conservés Se rappelant l'étendue de ses connaissances, son esprit précis, subtil, délié, beaucoup regretteront que Du Bois ne se soit pas astreint à écrire une œuvre complète. Certes, pareille œuvre eût été désirable ; mais, ayant connu Adolphe Du Bois dans toute l'intimité de sa bienveillante nature, je ne vois pas comment il eût pu trouver le temps d'écrire un livre de doctrine ou d'histoire qui lui parût suffisamment complet. A chaque instant, il eût été arrêté par son esprit infiniment ingé-

(1) Belg. Judiciaire, t. XXXVI II, p. 1428.

(2) Cf. Revue de VhoTticuUure belge et étrangère t. XVI, p. 53 et p. 15, à propos du prix des rosiers et des pommiers en 1324, d'après le Cartulaire de l'hôpital Saint Jean en l'Eslrée d'Arras, publié par Richard.

nieux à trouver des relations entre des choses de diverse nature, soit par le désir d'obliger ceux — et ils furent légion — qui venaient, suivant une locution proverbiale au Palais de Justice de Gand, feuilleter Du Bois quand la solution d'un cas difficile les embarassait.

Adolphe Du Bois était en effet une encyclopédie juridique qui livrait ses richesses avec une puissante et cordiale bonhomie. L'infinie variété et la multiplicité des questions qu'embrassait son esprit, curieux de toutes les choses intellectuelles, l'empêchaient de se concentrer, de s'absorber dans une étude déterminée.

A ceux qui lui reprochaient d'éparpiller ses articles, Adolphe Du Bois répondait simplement : « Je n'écris pas pour écrire, ni pour en retirer profit ou gloire. Simple semeur d'idées, je jette une graine au vent : elle tombera je ne sais où, dans un terrain où elle germera peut-être : cela me suffit. A quoi bon faire un livre! Aujourd'hui, c'est le journal qu'on lit : l'article est plus rapide, il pénètre partout ; le germe qu'il porte en lui pénètre dans le cerveau des lecteurs. Si l'idée est saine, si on y revient souvent, le lecteur en subira la force et la puissance, l'effet désiré sera obtenu; le préjugé disparaîtra de l'esprit de celui qui réfléchit à l'article qu'il a lu. »

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