IV. — LE LIBERAL
Adolphe Du Bois était le type de ces esprits tolérants et modérés que l'étude consciencieuse du droit, le respect de la liberté civile, le culte de la liberté morale conduisent à repousser l'intervention abusive de l'État, l'appel désespéré au principe d'autorité, comme aussi toute soumission de l'État à une croyance religieuse, toute ingérence d'un clergé dans les afiaires publiques. Il avait par dessus tout la passion, le culte de la liberté individuelle.
L'organisation logique d'une société n'est possible que de deux manières : la justice distributive de l'ancien régime, l'État assumant la direction complète des individus, ou bien la justice comminatoire des gouvernements de délégation, le citoyen développant librement ses facultés sous la sauvegarde de la loi. Il connaissait trop les dangers et les vices du premier système pour ne pas préférer la doctrine politique laissant chaque individu libre d'agir et de penser comme bon lui semble, lui assurant le droit de travailler, d'acquérir, de posséder, seul ou en association, sans avoir à redouter que, par raison d'État ou cupidité privée, un dépositaire de l'autorité puisse venir le priver des fruits de ses travaux; le régime sous lequel des citoyens conscients et responsables font des lois assurant à la personnalité humaine la plus large expansion de ses facultés, de ses sentiments d'indépendance. Il ne séparait pas la liberté morale de la liberté civile ou politique. Il tenait pour de criminelles folies les tentatives des théoriciens de droite ou de gauche qui essaient de les séparer, comme aussi celles, plus dangereuses encore, de ceux qui rêvent de les
assujettir h une puissance théocratique quelconque. Trouvant excellente cette détinition : « Le Droit, c'est l'égalité de chacun limitée par la liberté de tous; c'est l'égalité dans la liberté (i), » il considérait la défense du Droit comme un des premiers devoirs sociaux. « Si le sentiment du Droit, dans les individus, est émoussé, lâche, apathique, quand il s'agit du droit privé; si l'individu s'accoutume à souffrir l'injustice, à la considérer comme un état de choses qu'on ne peut changer, le citoyen sera incapable de réagir avec énergie contre une lésion légale qui n'atteint pas l'individu, mais le peuple tout entier, qu'elle émane d'un pouvoir portant atteinte à sa liberté politique ou d'une attaque étrangère. »
Adolphe Du Bois ne redoutait donc pas la lutte pour le Droit. Il en comprenait l'inéluctable nécessité; le Droit ne s'établit qu'au prix des plus rudes efforts, et tout progrès de l'humanité est conquis au prix d'une lutte : « Toute modification dans une loi blesse profondément des intérêts privés. Menacés, ceux-ci opposent toujours la plus violente résistance; et dans ce combat ce n'est pas le poids des raisons, mais l'état des forces en présence qui décide de la victoire.
« C'est, disait-il, la seule manière de s'expliquer que des institutions, depuis longtemps condamnées, trouvent moyen de persister durant des siècles. Ce n'est pas le bien qu'elles font au peuple qui sauve leur existence, c'est le bien qu'elles procurent à quelques uns qui les maintient. » Du Bois se plaisait à citer de nombreux exemples de cette survivance d'institutions sans but qui persistent dans l'intérêt de quelques uns : tant que l'intérêt général est seul lésé, nul ne s'en préoccupe : il faut le conflit d'intérêts particuliers rivaux pour le faire disparaître (2).
Adolphe Du Bois fut maintes fois traité de sectaire. Nul ne
(1) Belgique Judiciaire, 1862, p. 30.
(2) Consulter à ce sujet l'histoire des Heirnisse, dont les membres dits Heirni-meesters avaient été investis par un règlement de 1592 du droit de pâture sur les terrains situés à Oostakker, dans l'angle que forme le Grietgracht avec l'Escaut, Messager des sciences historiques, 1869, p. 115, et Belgique Judiciaire, XXVII, p. 755 et XXVIII, p. 148, 964, 973.
l'était moins que lui. Tel était néanmoins le jugement ordinaire de certains publicistes gantois, ses adversaires de 1855 à 1890 : ne fallait-il pas écarter des affaires publiques un juriste de si haute valeur?
Aux impatients qui lui reprochaient d'approuver, par le vote du budget, des mesures dont il demandait l'abrogation, ce sectaire répondait : « Le vote du budget n'est annuel que parce qu'il ne vaut que pour l'exercice qu'il embrasse; il n'en résulte ni chose jugée, ni déchéance pour aucune idée d'amélioration qui demande à se réaliser dans les exercices suivants; nous réglons en hâte le présent, un peu écrasé par rénormité de la tâche ; nous n'enchaînons point l'avenir ; il est au contraire pour nous l'objet d'espérances qui chaque année vont se fortifiant (i) » .
Dans toutes les assemblées dont il lit partie, il appela l'attention de ses amis sur les conséquences inévitables des intransigeances : « L'éviction des modérés ne peut tourner qu'à l'avantage de la réaction. En laissant le champ libre aux violents, la lutte s'établit entre les extrêmes et ceux-ci dans leurs exagérations, ne sont d'accord que sur un point : réduire la liberté de ceux qui ne pensent pas comme eux, de ceux qui regardent l'État, non comme la source de toutes les énergies sociales, mais comme le destructeur de toutes les énergies individuelles. »
Cette tolérance et cette modération, indices d'une fermeté d'esprit trop rare, d'une lucidité de jugement précieuse, le préservaient du despotisme des idées reçues, des préjugés de classe ou de secte, et d'autre part des utopies, de ces promesses de l'absolu, de ce qu'un ministre français appelait, avec tant de raison, cette courtisanerie pernicieuse plus dangereuse aux démocraties qu'aux princes.
Du Bois traitait avec un égal dédain l'opinion brutale, fantasque et capricieuse de la foule ignorante, et les attaques personnelles dictées par les rancunes politiques.
D'après la Constitution Belge, l'État laisse une liberté
(1) Mémorial administratif de la ville de Gand, 1861, p. 504.
absolue aux individus en matière religieuse. Il n'intervient en rien dans l'orjjianisation, ni dans l'administration spirituelle des associations religieuses.
Mais la Constitution ne reconnaît pas une religion d'État; elle ne reconnaît aucune « autorité spirituelle » : elle n'accorde aucune force légale aux décisions de l'Église. L'Église a un pouvoir moral sur les âmes des fidèles ; elle n'a et ne peut avoir aucun pouvoir matériel sur eux, à plus forte raison sur la société entière.
L'Église n'existe donc pas comme autorité légale en Belgique. La souveraineté civile ne trouve pas vis-à-vis d'elle une souveraineté spirituelle qui la limite et la domine, mais uniquement des citoyens auxquels certains droits sont garantis.
Ces droits sont-ils respectés ou violés, c'est un point que le pouvoir civil seul peut décider.
Bien que proclamées par le Congrès libéral de 1846, ces notions de droit public qui sont fondamentales n'étaient pas encore entrées dans les esprits ni dans les mœurs belges, à l'époque où Du Bois commença à lutter pour elles. Un siècle ne s'était pas encore écoulé depuis que l'instruction du peuple, l'état civil des citoyens, leur inhumation avaient été enlevées au clergé romain. Bien qu'amoindrie la puissance de l'Église était redoutable; il y avait à compter avec ses efforts pour recouvrer la puissance dont la Révolution française l'avait dépouillée.
« Pendant des siècles, l'Église jouissant de tous les privilèges, les gens d'Église ne relevèrent en matière pénale que des tribunaux ecclésiastiques (1). Pour acquérir ce privilège, il n'était même pas nécessaire d'être admis aux ordres mineurs : il suffisait de la simple tonsure. — Un moyen si facile (2) d'échapper aux tribunaux séculiers pour n'avoir plus à répondre qu'aux poursuites souvent illusoires du juge spirituel, avait été avidement saisi : et les plus grands criminels se livraient impunément au brigandage, à la faveur d'une tonsure obtenue de la coupable complaisance des évêques. — Nous avons fait
(1) Voir Procès Sartoiius, Belgique judiciaire, t. XIX, p. 2ô.
(2) De Facqz, Ancien droit Belgique, t. I, p. 240.
quelque chemin depuis, écrivait Adolphe Du Bois(i), et nos tribunaux ordinaires frappent les privilégiés d'autrefois, de condamnations le plus souvent prononcées, il est vrai, par contumace, mais qui leur infligent pour le moins la peine de l'exil forcé. »
En même temps qu'il combattait la soif de domination de l'Église, Adolphe Du Bois se préoccupait de protéger notre pays contre l'accroisement des biens de main morte, c'est-àdire des richesses affectées à l'entretien des monastères, des cloîtres et des couvents.
« Tous les efforts des libéraux ^2) doivent tendre à opposer une barrière à cette extension toujours croissante des biens de main morte, en empêchant que les corporations religieuses non reconnues et incapables de posséder puissent continuer de violer la loi au détriment du bien-être du pays et au préjudice des familles qu'elles dépouillent. »
t On dit, dans certaine école, que les couvents sont un excellent remède contre la misère publique. Les magistrats du XVIP siècle, chez nos voisins, comme chez nous, n'étaient point à ce qu'il paraît de cet avis : les endroits pauvres leur paraissent peu propres à endurer ce remède contre la pauvreté; à peu près comme faisait Montaigne, auquel on recommandait, pendant une maladie, de prendre les remèdes des médecins : « Attendez, disait-il, que je sois revenu en pleine santé, pour que je puisse subir l'effet de vos drogues (3). »
Du Bois se plaisait à relever et à analyser les actes des anciens souverains qui, depuis l'édit de Charles-Quint (19 octobre 1520), avaient réagi contre les acquisitions d'immeubles par les gens de main morte, par ces personnes fictives qui survivent aux individus dont elles se composent, ayant ainsi le privilège singulier, dans une humanité où tout est limité, de se perpétuer indéfiniment.
(1) Belgique judiciaire, t. XX, p. 31.
(2) Flandre libérale, 28 septembre 1877.
(3) Belgique judiciaire, t. XVI, p. 1376.
Le 28 septembre 1877, Ad. Du Bois rappelait, dans la Flandre Libérale, que ce jour était l'anniversaire de la promulgation par l'impératrice Marie-Thérèse de son édit du 15-28 septembre 1753 sur les acquisitions des propriétés immobilières. « Personne n'accusera cette impératrice d'avoir persécuté la religion et ses ministres. »
€ Les fondations de bienfaisance voyaient leurs biens augmenter d'une façon fort peu sensible, tandis que les couvents, experts en tous temps dans l'art de frauder la loi, trouvaient moyen d'augmenter leurs richesses territoriales dans une proportion si considérable que nos anciens souverains, peu suspects d'hérésie, durent à différentes reprises intervenir pour arrêter cette extension toujours croissante, des biens de main morte. Dans le préambule de cet édit, il est dit que l'impératrice a dû prendre des mesures contre les établissements de main morte, dans l'intérêt de la conservation des familles et pour empêcher que ces immeubles ne soient retirés du commerce au moyen d'acquisitions illégales.
« Les placards, les ordonnances et les édits des anciens souverains de la Belgique ne servirent à rien. Clergé et couvents parvinrent toujours à éluder la loi. Il fallut attendre l'avènement de Joseph II, et la Révolution Française pour voir disparaître momentanément les abus de la main morte avec les couvents qui en profitaient. »
Le développement des couvents en Belgique dans les dernières années du XIX^ siècle préoccupait beaucoup Du Bois.
« Si depuis la révolution française et la réunion de la Belgique à la France, la capacité civile d'acquérir les immeubles est définitivement perdue pour les couvents et les congrégrations, elle est très efficacement remplacée par une combinaison savante de diverses stipulations qui participent des règlements entre associés et des dispositions à cause de mort, au point d'assurer aux gens de couvent tous les avantages de la main morte ancienne, moins l'embarres de l'autorisation anciennement exigée pour l'acquisition d'immeubles(i). »
(1) Belgique judiciaire, 1863, p. 814.
Dans une série d'articles publiés dans la Flandre libérale, Ad. Du Bois nous fait visiter l'arsenal dans lequel les couvents puisaient, quand il s'agissait de violer la loi, de dépouiller les familles et de voler l'État au protit du clergé et des corporations religieuses. Il nous montre les opérations fictives et frauduleuses, les ventes, échanges, mise en gage, emphythéoses, constitutions d'hypothèques, baux, donations, legs, fidéicommis, saisines, noms d'emprunt, interposition de personnes, etc. etc.
Voyant comment naissaient et se développaient les couvents dans les Flandres, il en était arrivé à sympathiser aux doléances des prêtres séculiers se plaignant, comme jadis Saint Bernard, des moines et des abbés qui obtenaient d'être soustraits à la juridiction épiscopale et exemptés de l'ordinaire diocésain. Grand admirateur de Bossuet, de Pascal et des jansénistes, il combattait la centralisation de l'Église au profit de la papauté, et rappelait que la soumission des congrégations à l'ordinaire diocésain était une des principales revendications du gallicanisme (1).
A ceux qui lui reprochaient de combattre l'Église catholique en tant que religion, il répondait : ^ C'est une erreur : je ne crois pas devoir ni pouvoir m'immiscer dans les opinions religieuses, mais à condition que l'Église soit régie par le droit commun. Sur ce point se porte tout mon effort; il convient d'enlever à l'Église les privilèges qu'elle possède encore aujourd'hui et dont elle se sert pour opprimer les dissidents. »
Et à ceux qui lui reprochaient d'être inconséquent et intolérant : i Quelle contradiction, disait-il, y a-t-il à tolérer toutes les opinions sans tolérer l'intolérance? N'y a-t-il pas là une insupportable logomachie ? C'est au nom de la liberté que les catholiques réclament le droit d'étouffer la liberté, comme c'est au nom de la tolérance qu'ils réclament le droit d'exercer en paix leur intolérance ! >
(l) Dans le célèbre règlement des réguliers, rédigé par l'assemblée générale du clergé de France, et dans l'édit de 169.5, on trouve des passages que Du Bois ne voulait pas « rappeler sous peine de sembler parler des moines avec irrévérence. »
« La vérité est que si l'on veut la liberté, il faut la défendre contre ceux qui l'attaquent, que si l'on veut sérieusement la tolérance, il faut réduire à l'impuissance ceux qui sont ses
ennemis !
. Lultramontanisme est intolérant de sa nature : il rejette la liberté d'examen; il impose aux siens la foi aveugle, la croyance sans discussion, la soumission sans réflexion.
t Enlevez à l'homme le droit de douter, de peser, de contrôler, sa liberté n'est plus qu'un vain mot.
. La liberté politique comme toutes les autres repose essentiellement sur la liberté de la raison. La pratique même des institutions parlementaires devient impossible chez un peuple courbé sous le joug d'une orthodoxie intolérante. »
Pour combattre les prétentions politiques de l'Église, Adolphe Du Bois s'appuyait à la fois sur le droit moderne et sur le droit ancien, relevant dans l'histoire les tentatives sans cesse renouvelées et toujours combattues du clergé en vue de s'emparer du pouvoir civil et de se soustraire à la juridiction des tribunaux ordinaires.
Ce qui caractérise Du Bois comme homme de parti, c'était son énergie dans la lutte, et la précision de ses idées, toutes inspirées par le souci des intérêts supérieurs du pays et par le profond respect de la liberté d'autrui.
Toujours résolu, prêt à empêcher tout envahissement, toute usurpation, il n'admettait aucune concession aux tendances réactionnaires : « Les premières concessions, disait-il, seront, comme il arrive souvent, un encouragement à des exigences plus grandes. Ce que vous aurez fait pour la paix ne vous donnera pas la paix. On résiste mieux aux débuts d'un mal, qu'on ne saurait remédier à ses excès. »
Chaque fois que, sous prétexte d'intérêts locaux, quelque transaction était proposée. Du Bois la repoussait énergiquement : » Les intérêts particuliers, disait-il, sont plus âpres que l'intérêt public. Lorsqu'ils en ont pris le masque, il n'y a plus de limites à leur exigence, et parce qu'ils élèvent la
voix plus haut, ils trompent les esprits faibles ou à vue courte. " Il faisait impitoyablement avorter les manœuvres des politiciens d'occasion, coureurs de fortune diverses, cherchant leur point d'appui dans la constitution de groupes d'intérêts locaux. Les plus habiles se heurtaient au parti pris de droiture et de loyauté politique de Du Bois : leurs tentatives échouaient misérablement.
Membre du comité ou Président de l'Association libérale de Gand, Du Bois n'admettait pas les équivoques : * En politique tout doit être clairement déiini afin qu'il n'y ait pas de captation de volonté, pour que chaque électeur sache où il va et pour qu'il n'y ait pas de surprise. » Quel courage dans cette déclaration de 1886 : < La Belgique est, sous le joug d'un clergé, ambitieux de pouvoir, envahissant, insatiable, hostile dans l'intimité de sa pensée à toute instruction, également incapable d'assurer l'avenir intellectuel du pays, son développement matériel, quels que soient ceux qui gouvernent pour lui, par sa volonté et sous sa volonté. Les nuances d'opinion disparaissent pour qui voit la question de haut. Toutes les questions sont dominées par cette question suprême : nous retirer de la domination des prêtres et rendre la Belgique à elle-même. »
Pendant de nombreuses années, Adolphe Du Bois prêta de la manière la plus désintéressée, le concours de sa science et de son talent aux diverses associations libérales dans les procès électoraux qui se déroulèrent devant les Députations permanentes et les Cours de justice.
Il fut amené ainsi <à constater comment certains députés permanents, dépouillant toute honnêteté, devenaient à la fois juge et partie. Les fraudes nombreuses dont il avait été souvent témoin, la partialité inouïe de certaines Députations permanentes lui avaient montré les vices de ces juridictions spéciales (1). Un moment, il espéra voir disparaître les fraudes en soumettant ces contestations à la justice civile : mais.
(1) Annales parlementaires, 1867-1868. Séance de la Chambre des Représentants du 30 avril et jours suivants.
bientôt celle-ci se trouva submergée par le nombre excessif des procès encombrant le rôle des Cours d'appel, surtout les années qui précédaient les élections parlementaires.
Dans un article fort intéressant, Du Bois montra les dangers que présente, même au point de vue de la jurisprudence du droit civil, l'examen sommaire et rapide d'affaires électorales nombreuses, et comment par suite du grand nombre des décisions auxquelles donnaient lieu certaines questions, des principes contradictoires semblaient être admis par la Cour de Cassation (1).
Voyant les actes simulés, imaginés par d'habiles politiciens pour créer des droits électoraux à des citoyens et pour les enlever à d'autres, Adolphe Du Bois comprit qu'une modification plus profonde de nos lois électorales était rendue inévitable, qu'un système électoral nouveau devait naître, soustrayant le droit électoral des citoyens et partant les élections dont dépend le sort du Gouvernement du pays, aux combinaisons plus ou moins loyales des partis politiques.
(1) « Des arrêts en grand nombre ont été rendus au sujet du droit du mari de s'attribuer les contributions de la femme commune en biens, payées antérieurement à la célébration du mariage; et, il faut bien le reconnaître, la jurisprudence a quelque peu manqué de fixité à cet égard. La Cour avait cependant décidé, au rapport de M. Paquet, le 25 juillet 1864, que l'article 2 qui dispose que les contributions de la femme commune en biens seront comptées au mari, ne fait aucune distinction entre les contributions payées avant le mariage et celles payées depuis; que la loi, en autorisant le mari à compter les contributions de sa femme, l'autorise par cela même à les compter avec les caractères qu'elles ont acquis au moment de la revision des listes électorales. On ne saurait mieux dire. Le payement pendant l'année antérieure a été e.xigé pour prévenir les fraudes. Il profite aux contributions de la femme dont se prévaut le mari, comme il profite au mari pour ses propres contributions. Mais la cour a abandonné cette première solution, par le motif que * la capacité politique du mari dépend de ses droits comme chef de la communauté, et qu'il n'est pas censé avoir rempli les conditions de l'électoral avant que ces droits se soient ouverts par l'établissement de l'association conjugale (21 juillet 1866). Ainsi cette matière est devenue obscure et, dans le grand nombre de décisions dont elle a été l'objet, on a été amené à ce résultat étrange, que le mari était électeur par les contributions payées sur les biens d'une femme commune qui héritait depuis son mariage, et qu'un autre ne l'était point par celles de sa femme qui avait hérité déjà et payait elle-même le cens avant de se marier. » Belgique Judiciaire, 1890, p. 1519.
En matière politique comme en matière civile, Du Bois estimait que le droit de citoyen devait être indépendant des subtilités d'une jurisprudence essentiellement variable ; il voulait l'affranchir des fraudes, et même de soupçons de fraude pouvant vicier l'origine du droit électoral; mais il croyait qu'un régime politique fondé sur l'élection qui suppose la responsabilité civique, ne peut exister que si les électeurs ont conscience de la gravité de l'acte qu'ils vont poser et sont capables de se former par eux-mêmes une opinion réfléchie sur les programmes présentés par les partis politiques. Toute extension législative du droit de suffrage doit se mesurer sur le degré de capacité réelle des électeurs, la qualité intellectuelle de ceux-ci devant être plutôt prise en considération que leur nombre.
Les idées d'extension du suffrage, sans garanties sérieuses d'instruction, gagnant du terrain dans l'opinion publique, Adolphe Du Bois eut le grand courage de les combattre résolument :
€ Considérez que le grand nombre de personnes qui exercent un art, n'y est point cause de progrès. Il faut y prévoir plutôt une chance de durée pour les préjugés, les routines et les abus.
1 Avec le nombre de personnes à persuader s'accroît pour le novateur la difficulté de la réussite; le poids à déplacer devient trop considérable; il est emporté avant que son effort y ait eu quelque prise. Comme il y a tant moins d'astronomes que d'instituteurs, une découverte d'aujourd'hui en astronomie sera connue avant un mois de tous les astronomes et utilisée; une découverte dans l'art d'enseigner à lire parviendra peutêtre à la connaissance d'un petit nombre, mais ce sera pour s'éteinrlre bientôt dans l'indifférence ou le mauvais vouloir de la masse ignorante et suffisante, et rester perdue pendant des siècles. Tel sera demain le sort de l'économie politique sous le régime du suffrage de tous; elle ne servira plus qu'à remplir des livres, sans action ni influence sur les lois(l). »
(l) Messager des sciences historiques, année 1893.
A différentes reprises, dans la presse et au sein du Conseil communal de Gand, Adolphe Du Bois montra les dangers dont le suffrage universel menaçait le développement régulier des institutions du pays.
€ Pour savoir ce que vaut le suffrage universel dans la pratique (1), il suffit de Louis Napoléon préféré à Cavaignac et ayant pour titres à cette préférence, les tentatiyes de Strasbourg et de Boulogne : il suffit des crimes du 2 décembre innocentés par le suffrage universel et de l'Empire y trouvant ensuite, après les libertés supprimées ou suspendues, son bonheur et sa force. »
Lorsque le courant populaire entraîna la Constitution belge et le suffrage restreint dans la même débâcle, Adolphe Du Bois résigna ses fonctions de président de l'Association libérale le 5 mai 1891, par une lettre très simple.
A ses amis qui regrettaient de ne pas le voir se rallier au principe nouveau du suffrage universel, il répondait par ces mots d'un écrivain célèbre : » Les choses, dans leurs continuelles et fatales transformations, n'entraînent pas toutes les intelligences : elles ne domptent pas tous les caractères avec une égale facilité, elles ne prennent pas même soin de tous les intérêts. Il faut comprendre et pardonner quelque chose aux protestations qui s'élèvent en faveur du passé. »
D'aucuns, parmi ses amis les plus chers, s'étonnaient de ne pas le voir s'enthousiasmer pour le système de la représentation proportionnelle; ils lui représentaient ce système électoral comme devant apaiser l'acuité des luttes politiques, en créant des classifications nouvelles et en permettant à chaque électeur de voter pour le candidat représentant le mieux son opinion individuelle. Du Bois souriait, et sa main redressant ses lunettes de ce geste qui lui était familier : « La R. P., disait-il, va aboutir à créer des assemblées où il sera impossible de s'occuper de politique sans mécontenter la majorité : d'où leur faiblesse, leur impuissance : elles ne subsisteront qu'à la condition de ne rien faire et de ne rien dire. Des
(1) Belgique judiciaire, t. XLI, p. 128.
groupes se formeront; ils croiront trouver des programmes nouveaux, mais an jour viendra où ils verront l'inanité du but momentanément poursuivi : et alors se dressera encore devant eux l'éternelle question de la vérité et de l'erreur, de la liberté de la pensée ou de sa subordination cà une autorité quelconque, de la tolérance et de l'intolérance. Et alors, ils reconnaîtront que malgré tout, les mêmes idées groupent de nouveau, concentrant en deux corps d'armée, tous ceux qui pensent par eux-mêmes et ceux qui ne pensent que par la parole d'autrui, que par l'esprit de l'Eglise. »
Aux partisans du mode de suffrage le plus étendu, il reprochait de négliger cette question : » Quelle serait la puissance qu'acquerrait le clergé sous le régime du suffrage de tous et quel usage ferait-il de sa puissance? La Belgique s'appartiendrait-elle encore ?(i) »
Là était la pensée maîtresse de son esprit, celle pour laquelle il lutta toute sa vie, les dogmes de l'Eglise catholique étant inconciliables d'après lui avec la constitution de l'Etat, du moment où celle-ci proclame comme intangible et absolu le principe de la liberté dans l'ordre moral.
Ad. Du Bois entrevoyait comme but suprême de la société moderne, l'organisation de la démocratie future, mais dégagée de préjugés, pénétrée de l'idée du Droit; démocratie qui ne serait ni brutale ni niveleuse, mais éprise d'idéal, affmée par une haute culture intellectuelle, s'efforçant de sauvegarder la liberté humaine par la loi.
Se rendant compte des changements apportés dans l'esprit public par les révoltes d'un prolétariat que des sophistes convient à une lutte impitoyable des classes, il ne croyait pas qu'un citoyen puisse rester indifférent à ces questions et il faisait siennes ces lignes viriles de Montaigne : « De se tenir chancelant et métis, de tenir son affection immobile et sans inclination aux troubles de son pays en une division publique, je ne le trouve ni beau, ni honnête. »
(1) Belgique judiciaire, t. XLI, p. 128,
Estimant avec de Parieu(i) que la démocratie, en se propageant de peuple à peuple et se combinant avec des Etats sociaux différents, réserve au monde plus d'un phénomène imprévu, il ne remettait à priori aucune solution présentée à raison de sa nouveauté, mais à condition que la solution proposée ne créât ni la suprématie d'une classe, ni celle d'une secte ou d'une école philosophique. Son esprit élevé le portait à regarder la démocratie naissante comme un enfant d'adoption que les esprits libéraux devaient éduquer et diriger. Profondément libéral et même doctrinaire, essentiellement pratique, il ne se confinait pas dans l'intransigeance des principes absolus.
A la vérité. Du Bois parlait peu du socialisme. En tant que doctrine philosophique ou étatiste, il lui reprochait à pviori de sacrifier l'individu à l'Etat dans une proportion qui varie selon les écoles. Il blâmait autant l'Étatisme centralisateur qui charge un Etat Providence de réparer les iniquités sociales soit par l'augmentation de ses attributions, soit par une nouvelle répartition de l'impôt, que le socialisme exaltant l'idée d'égalité jusqu'à l'asservissement de l'individu et l'absorption dans l'État de toutes les forces individuelles et de toutes les énergies privées. L'œuvre socialiste comme l'œuvre cléricale lui paraissait mauvaise et dangereuse, mauvaise par l'absorption de la volonté individuelle, dangereuse par la discipline qu'elle imposait aux esprits. Il en suivait l'évolution avec la plus vive attention. Il étudiait ses doctrines et ses hommes sans parti pris. Il aimait à constater combien les nécessités d'ordre pratique ont amené le parti socialiste à se modifier et à devenir par la force des choses, d'un parti révolutionnaire à l'origine, un parti réformiste.
Grande était son aversion de la phraséologie des rhéteurs socialistes, vif était l'intérêt qu'il prenait à toute tentative faite par les ouvriers en vue d'obtenir des réformes pratiques de la législation, en tant qu'elles ne se traduisent pas en une diminution de la liberté et des droits des autres citoyens.
Dès 1858, il marquait nettement l'importance que les ques-
(1) Principes de la science politique.
tions ouvrières avaient à ses yeux, en combattant la législation sur les livrets d'ouvriersC). Longtemps avant l'existence d"un parti socialiste, il écrivait au sujet du droit de coalition : € Dans beaucoup d'industries, il existe très souvent une coalition tacite, en quelque sorte permanente, entre les maîtres pour ne pas augmenter certains salaires au-dessus du taux ancien, et pour ne tenir compte, ni de renchérissement de toutes les denrées, ni de la dépréciation de l'unité monétaire. Où est le remède à ce mal? Aucuns vous diront qu'il est en entier dans la loi de l'offre et de la demande, et auront pleine tranquillité et coniiance lorsqu'ils auront revendiqué et obtenu pour l'ouvrier le droit de ne pas travailler pour un salaire tombant au-dessous d'un certain chiffre, et de se coaliser à cette tin.
« La coalition prolitera-t-elle ou nuira t-elle dans ce cas à l'ouvrier?
« Souvent sans doute, elle lui portera plutôt préjudice que profit. Ce nest pas cependant un motif pour la punir comme délit. Mais où sera l'action vraiment efficace sur les maîtres d'industrie, ce sera dans l'abandon de cette industrie par des ouvriers qui ne se croiseront pas les bras (l'ouvrier ne le peut faire que pendant peu de jours et sur ce terrain le maître est toujours vainqueur (2;), mais qui auront pu passer à une autre industrie, à un autre genre de travail. Que la suspension de travail dure quelques semaines, il est certain que lorsque les maîtres rouvriront leurs ateliers temporairement fermés, ils ne retrouveront plus les bras qui travaillaient pour eux avant la suspension; et ils en retrouveront d'autant moins que l'industrie où les bras étaient engagés, les payait moins bien. Il y a une concurrence de tous les jours entre toutes les industries pour la possession des bras de tous ceux qui entrent dans la vie active : il y a de plus un choix réfléchi à exercer par chaque ouvrier, non pas une fois en sa vie à l'époque de l'apprentissage seulement, mais à de fréquentes
(1) Belgique judiciaire, t. XVI, p. 625.
(2) Ces lignes furent écrites en 1867.
reprises. Plus cet ouvrier sera intelligent, plus il saura calculer, comparer, prévoir, apprendre, plus il pourra facilement se déplacer d'une ville en une autre, ou passer d'une industrie à une industrie voisine. L'instruction dispense les ouvriers de recourir à la coalition, ou les met, pour mieux dire, en état de coalition permanente, toujours prêts à faire le vide sur un point où le salaire n'afflue pas, et prêts à affluer là ou le salaire est considérable. "
« C'est sans doute un bienfait pour l'ouvrier d'avoir son foyer domestique; mais à le faire propriétaire de sa maison plutôt que locataire, comme quelques économistes le rêvent aujourd'hui, il y a de grands inconvénients au point de vue du salaire et de la liberté de la concurrence; plus enraciné au sol, il est plus à la merci de celui qui le salarie et tout ce qui est retranché à sa liberté dans le débat sur le prix de son travail, fera celui-ci moins élevé. L'ouvrier atteindra à la plus gran le somme de bien-être là ou il sera le plus instruit et le plus libre (1). i>
Envisageant sans répugnance et sans appréhension les aspirations des classes populaires, ne reculant pas devant des solutions dont le caractère démocratique soulevait parmi ses amis de nombreuses critiques, A. Du Bois estimait que la liberté du père de famille s'arrêtait au point où la loi avait le devoir incontestable de sauvegarder l'enfant. « L'enfant a des droits imprescriptibles qui limitent nécessairement l'autorité du père de famille, l'État a le devoir de prendre les mesures voulues pour garantir efficacement ces droits : ce devoir devient d'autant plus rigoureux que l'enfant a, par suite des mœurs, de l'avidité des parents ou des nécessités de l'industrie, plus besoin de voir ses droits protégés. Quand ceux-ci sont respectés, son intervention devient nulle.
« En admettant même que la majorité des parents n'abusât point des forces de l'enfant, il suffirait qu'il y en eût quelques uns, méconnaissant ces devoirs, pour que l'action du législateur
(1) Belgique judiciaire, t. XXV, p. 718.
devienne obligatoire. » Aussi fut-il, longtemps avant sa promulgation, partisan d"une loi sur le travail des enfants dans les manufactures.
En dehors de ces cas, dans le domaine matériel comme dans le domaine politique, il avait foi dans la liberté, t Autant que possible, disait-il au Conseil communal, laissons faire la libre concurrence; c'est la loi du siècle; elle est d'une exécution très simple. » C'est à la liberté qu'il demandait également l'affranchissement économique du peuple : i Le propre du protectionnisme est d'engendrer l'insécurité, des réclamations nouvelles succédant toujours plus impérieuses aux réclamations admises : car, à l'abri des barrières artificielles et de cours légalement faussés, se produisent fatalement des surproductions; et alors, poussé par la difficulté d'écouler ce qu'on produit à un prix trop élevé, les industriels ne se contentent plus de la protection, ils réclament la prohibition des produits étrangers au grand dommage de leurs concitoyens qui ne sont pas industriels, tous les systèmes de protection et surtout l'intervention des pouvoirs publics, dans le domaine éconoaiique présentant le même vice originel : l'utopie. Le temps, mieux que les hommes, se charge, disait-il, de montrer ce qu'ils ont de faux et d'excessif. »
Du Bois n'excommuniait pas ceux qui n'avaient pas sur tous les points la même opinion que lui : « Se différencier de quelqu'un n'est pas une offense, c'est un acte d'homme libre. » De même il se refusa à diverses reprises à insérer dans la charte de son parti des idées sur l'évolution de la société ou des projets embryonnaires d'organisation pour une société future. * Quand un parti aspire au gouvernement du pays, c'est non pour satisfaire des ambitions individuelles, mais pour réaliser un programme pratique. »
Son esprit observateur ne se laissait abuser ni par les mots, ni par les systèmes. Il reconnaissait volontiers que, si chaque changement social délivre l'humanité de certaines barrières, au bout de quelque temps, les plus belles réformes détournées de leur but par l'intérêt individuel consacrent à leur tour des injustices.
Pour les éviter ou les retarder, il voulait développer dans l'esprit du peuple, cette ambition du mieux qui empêche les nations modernes de périr. Quand le peuple prend des expédients pour des solutions, des palliatifs pour des remèdes, encore faut-il les étudier et les élucider dans l'intérêt et avec le respect de l'indépendance de la pensée humaine.
« Toutes les inventions, comme toutes les œuvres littéraires, sont le résultat d'un effort confus, poursuivi dans le même temps par une foule d'esprits. Ils élaborent plus ou moins sciemment des idées qui sont le patrimoine commun de leurs contemporains. Cette matière est à tous et à personne; nul ne la crée et sans elle aucun ne produirait rien. » Héritier de richesses merveilleuses accumulées par le travail des générations antérieures, l'homme contracte, par le seul fait de sa naissance, des obligations vis-à-vis des autres hommes. Les devoirs sociaux ne sont donc point la conséquence ni l'application de doctrines religieuses, mais la résultante inéluctable de la solidarité humaine. Le citoyen s'acquitte de la dette contractée vis-à-vis de la civilisation dont il recueille les bienfaits, en contribuant par son travail à l'accroissement de l'héritage que sa génération laissera aux générations futures et en facilitant ainsi aux autres hommes le paiement de leurs dettes sociales. A ces fins, les citoyens doivent rivaliser de zèle. Il eût volontiers proclamé avec un penseur moderne que la charité a sa base, non dans une doctrine religieuse, mais dans la solidarité humaine constituant une obligation quasi contractuelle, ayant, comme on dit en droit, une cause et pouvant par suite être soumise à certaines sanctions(i).
Il revendiquait pour l'école libérale les principes anciens de coopération et d'association par l'application desquels les travailleurs ont pu transformer leur faiblesse en force, leur isolement en communion puissante.
Du Bois se refusait à voir dans le collectivisme autoritaire une étape que la société doit franchir dans son évolution vers la liberté, étape justifiée par l'esprit de discipline qu'il
(1) Léon Bourgeois. De la solidarité, p. 156.
apprendrait aux hommes. Ses collègues socialistes du Conseil communal de Gand en témoigneront : son hostilité aux principes socialistes n'avait sa source ni dans l'indiiïérence, ni dans rignorance des misères, des besoins, des aspirations ouvrières, mais dans son respect de la liberté morale, civile et politique de l'individu. Repoussant l'intervention de l'État dans les affaires privées, sauf dans les cas de nécessité absolue, l'arrêtant dans les affaires publiques du moment où elle porte atteinte au respect de la personne et à la libre initiative du citoyen. Du Bois étudiait d'une manière à la fois bienveillante et rationnelle toutes les questions relatives au paupérisme, estimant comme les meilleures, les réformes sociales qui se réalisent non par l'État, mais par les mœurs. L'épargne pratiquée, comme son illustre ami, le grand jurisconsulte Laurent, l'avait enseignée dans les écoles de Gand, et les institutions de mutualité renfermaient, d'après lui, la solution de la plupart des problèmes dont se préoccupent, non sans raison, les hommes d'État perspicaces.
Du Bois reconnaissait volontiers que, sur de très importantes questions, il y avait plutôt accord entre les membres d'une certaine catégorie de libéraux et d'une certaine espèce de conservateurs, et désaccord entre les deux fractions de libéraux et les deux fractions de conservateurs. Il estimait toutefois que ce mouvement de décomposition et de recomposition des partis sera arrêté ou singulièrement retardé par les prétentions immuables du parti clérical, par sa soif de domination et par son intolérance. Sans doute les nécessités des temps amènent les prudents et les habiles à dissimuler leurs attaques contre la liberté de conscience; mais celle-ci reste toujours menacée dans les pays où l'opinion catholique est maîtresse. Des alliances entre conservateurs libéraux et catholiques peuvent se faire, elles seront éphémères. Le désaccord renaît toujours, inopinément, sous une forme légale, à l'occasion de la naissance, du mariage, de la mort d'un citoyen. Le parti libéral, encore que d'aucuns aient célébré ses funérailles, se reconstituera inévitablement, moins sans doute par la volonté ou la raison des citoyens que par l'irrésistible force de cette
logiijiio immuable, se déroulant dans l'histoire et plaçant au premier rang des besoins de l'homme, la liberté de conscience, c'est-à-dire le droit de penser et d'exprimer ce qu'il veut, quand il veut et comme il veut.
€ Du Bois fut toujours très sobre de promesses électorales. Rien n'entrave plus un progrès que la promesse faite de l'atteindre. On ne réalise jamais un progrès dont tout le monde parle, car chaque esprit donne à celui-ci des formes particulières selon ses idées; comme celles-ci sont essentiellement variables, le but à atteindre se modifie au point qu'on ne le déiinit plus aisément. Les impuissants font des promesses : les forts sont moins bruyants. Habitués par les leçons de l'expérience à sérier les opérations nécessaires pour atteindre le but souhaité ou désiré, ils n'engagent une question qu'après l'avoir étudiée. » Dans les affaires publiques, la véritable force était à ses yeux celle qui agit lentement, sans secousse, celle dont les effets successifs se font sentir dans un ordre logique, en tenant compte des faits, de la nature des esprits, du bon sens de la nation.
La patience est une force; il ne craignait pas d'attendre l'heure d'agir efficacement, t II semble, disait-il déjà au début de sa carrière, que ce soit une loi de notre nature qu'à ceux qui s'engagent dans les voies que nul n'a parcourues avant eux, il ne suffit pas de l'activité et de la vie d'un homme pour parvenir à ces résultats qui font le succès ou la condamnation de leur tentative (l). » Cette confiance dans l'avenir contribuait à donner à Du Bois cette indomptable ténacité de caractère que tous admiraient en lui, ce calme imperturbable contre lequel ses amis s'irritaient parfois. Ni le triomphe ni la défaite n'ébranlaient sa confiance et ne faisaient dévier sa ligne de conduite.
Dans la victoire, Du Bois préconisait le calme et le sang froid; car, d'avance il pesait les difficultés inhérentes à la mise en pratique des principes qui triomphent, quand on doit
(1) Une œuvre inédite de Marlinetz Pasqualis. Messager des sciences historiques, 1851, p. 466.
pour les réaliser, combattre et ses amis qui voudraient faire la même chose, mais d'une autre manière, et ses adversaires qui feraient précisément le contraire, et surtout la foule immense des gens d'autant plus sévères qu'ils n'ont jamais fait et ne feront jamais rien.
Dans la défaite. Du Bois gardait la sérénité la plus entière. Il attendait avec patience le retour de la fortune. Il recommençait sans hésiter le combat de la veille; sa bonne et claire raison reprenait avec ardeur la propagande par la presse en faveur des droits imprescriptibles de la pensée humaine.
Sa devise était celle du Taciturne : » Il n'est pas besoin d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. ^