‹ Essais et notices (volume 2)Chapitre 8 sur 15 · VIII. — DU BOIS ET L'USAGE DE LA LANGUE FLAMANDE · texte numérisé non relu

VIII. — DU BOIS ET L'USAGE DE LA LANGUE FLAMANDE

Comme tous les hommes publics de notre pays, Du Bois s'est trouvé aux prises avec la question des deux langues. Dénaturant certaines de ses déclarations, ses adversaires l'ont représenté comme hostile de parti pris à 1" usage de la langue flamande. Quelques faits vont me permettre de montrer quels étaient à cet égard ses véritables sentiments.

Du Bois connaissait le flamand aussi bien que le français. Il aimait cette langue qu'il avait étudiée d'une manière plus approfondie peut-être que ceux qui l'accusaient de la dénigrer. Par le Conseil communal, longtemps avant que les Chambres législatives fussent saisies sérieusement de la question des deux langues, il fit voter une résolution ordonnant la publication en français et en flamand de tous les règlements communaux, trouvant injuste de faire condamner un citoyen pour avoir enfreint une disposition dont il ne pouvait comprendre le texte.

Vivement frappé par cette indication des statistiques judiciaires (i) qui accusaient une criminalité plus forte dans les provinces où se parle la langue flamande, Du Bois se demandait s'il fallait « tirer de ces chiffres la conclusion

(1) Belgique judiciaire, 1864, p. 1279. Voir aussi le discours prononcé par M. de Maere-Limnander (depuis Baron de Maere d'Aertrycke) Annales Parlementaires, 13 janvier 1869. Au 31 décembre 1860, la maison de force contenait 313 condamnés parlant le français seulement, 649 parlant le flamand et 132 parlant les deux langues. Sur 100 condamnés, 60 ne parlent que le flamand; or, il n'y a pas 60 Belges sur cent qui ne parlent que le flamand.

que la population flamande a une certaine infériorité de race? Sans aucun doute, non; mais leur langue isole les flamands dans une certaine mesure du mouvement général de la civilisation; l'instruction est moins répandue; le besoin de s'instruire peut-être moins senti : le clergé n'est pas moins nombreux, il s'en faut, ni l'église moins fréquentée; mais en somme l'ignorance est plus grande. » Du Bois voyait la cause de cette infériorité morale d'une part dans l'état d'isolement où l'usage exclusif de la langue tient le peuple flamand, et d'autre part dans cet esprit spécial créé et entretenu par l'éducation donnée pendant des siècles, depuis la domination espagnole. C'est pourquoi il s'attachait tant à organiser sérieusement notre enseignement populaire.

Du Bois rendait pleine justice aux promoteurs du mouvement littéraire flamand. « Sous le gouvernement de Guillaume I, M. Willems était au nombre de ceux qui prenaient la part la plus considérable à la polémique sur l'emploi obligatoire de la langue flamande ou néerlandaise. Il connaissait bien notre histoire politique comme aussi l'histoire de la littérature flamande. Sans doute il représente parfois la place que le flamand a eue anciennement dans la pratique du droit et dans les documents officiels du passé avec une exagération commune à tous les littérateurs flamands; il est cependant le plus souvent exact et nullement déclamatoire(i). « Du Bois constatait, d'accord avec Willems, que « après le grand déchirement du XVP siècle, la Hollande et la Zélande étant protestantes, furent suspectes dans toutes leurs productions au clergé catholique des Pays-Bas autrichiens (2).

« Moins on lisait de flamand ou de néerlandais, moins on courait de dangers pour son âme. La lecture des livres hollandais, entachés d'ailleurs d'hérésie, etit pu conduire aux bibles protestantes.

(1) Belgique judiciaire, t. XXXI, p. 1598.

(2) Du Bois rappelle ailleurs qu'au XYII* siècle, le curé deVracene s'étant permis d'adresser à son évêque une requête en langue flamande, l'évêque de iJand prit une ordonnance (16 juillet 1612) d'après laquelle les requêtes des ecclésiastiques ne seront reçues que si elles sont rédigées en latin.

. Le flamand fut négligé comme dangereux pour le catholicisme, si la culture en était poussée par le peuple jusqu'à lui faire aimer la lecture. Au XVIIP siècle, le français devint à son tour dangereux. Il eût fallu achever d'éteindre tout goût littéraire. La complète sécurité n'est qu'à ce prix. Il y a eu dans l'Amérique du Nord des Etats à esclaves où, par des raisons analogues, il était défendu d'apprendre à lire à un esclave (1). »

Aux flamands qui affectaient une espèce de mépris pour les langues étrangères, il disait : « La question des langues existe en Belgique depuis des siècles. Par un besoin de notre situation, de notre activité, de nos rapports nécessaires et de notre soif de connaissances, nous avons fait au français une place qui ne saurait être reprise. Il y a là l'action et les effets de forces permanentes contre lesquelles des efforts individuels ne prévaudront point. Si de siècle en siècle la langue flamande est allée s'amoindrissant et se corrompant, si elle s'est de plus en plus chargée de mots bâtards, malgré les efforts louables tentés à toutes les époques pour l'épurer, la reconstituer, l'approprier à des besoins nouveaux.... cela tient à la force des choses (2) et à des causes que les flamands doivent reconnaître en eux-mêmes. C'est très librement que la race flamande a donné au français la place qui est cause de chagrin pour quelques uns, de satisfaction et de confiance en l'avenir pour d'autres : c'est librement, c'est sous sa propre responsabilité à elle-même qu'elle a laissé s'amoindrir, s'appauvrir, en partie se perdre une langue qu'il ne s'agirait plus seulement de reprendre, pour l'expression de nos idées

(1) Belgique judiciaire, t. XXXI, p. 1698.

(2) Un texte d'un vif intérêt daté de 1382, imprimé par Du Gange pour la première fois dans son Glossarium, au mot Lingua, témoigne qu'il était

a d'ancienneté usé et accoustumé « en pays flamand » de bailler enfant pour enfant de la langue d'Oyl à celle de Flandre, et de celle de Flandre à celle d'Oyl, pour apprendre les langages »; à ce titre un nommé Pierre le Grand, habitant de Tournai, baille « un sien enfant pour échange pour un autre enfant, fils d'un laboureur de la ville de Gand ». Cf. Funck-Brentano, Philippe le Bel en Flandre, Paris 1897.

et de nos sentiments d'aujourd'hui, mais qu'il faudrait plutôt pouvoir recréer (1). »

Pénétré de la nécessité de se servir du flamand tel que le parle le peuple pour arracher son esprit aux préjugés et au fanatisme, Adolphe Du Bois ne croyait point nécessaire de sacrifier à la langue populaire l'usage de langues plus modernes, plus répandues, plus vivantes. Il combattait avec autant de vigueur que d'esprit, l'intransigeance du nationalisme littéraire flamand, voulant bannir le français de la Belgique et condamner tout au moins les Belges habitant les Flandres, à l'isolement au milieu des nations modernes. Il regardait comme plus utile et plus facile l'étude du Français que celle d'une langue nouvelle créée par des linguistes, ayant des formes étudiées, des expressions étrangères au vocabulaire quotidien, moins compris encore en Flandre que le français. « C'est le peuple qui fait les langues. Le peuple les fait bien. Il les fait imagées, claires, vives et frappantes. Quand les savants s'en mêlent, elles sont sourdes et lourdes. » C'est ce qu'il reprochait au néo-flamand judiciaire des professeurs.

« Les langues(2) valent en proportion de ce qu'elles aident aux communications des hommes entre eux, des livres de littérature et de science dont elles nous facilitent l'accès, de leur influence sur la civilisation de ceux qui les parlent. »

Afin de convaincre les partisans du flamand, de la corruption progressive de leur langue surtout au point de vue du droit. Du Bois multipliait les preuves tirées, soit des anciennes coutumes homologuées au XVP et au X"VIP siècle, soit des consultations des avocats du XVIIP, soit surtout des traductions de nos codes antérieures à celle de Ledeganck.

A l'appui de son opinion, il montrait que du temps de Grotius lui-même, chez les Néerlandais du Nord, les mots d'origine française et latine dominent, alors que ceux qui proviennent de source néerlandaise, sont rares et presque

(1) Discours prononcé au Conseil communal le 29 janvier 1896. Bulletin communal, 1896, p. 96.

(2) Belgique judiciaire, t. XLI, p. 145.

toujours étrangers à la langue juridique (i). Hugo Grotius se plaignait déjà de son temps de la corruption de la langue parmi les juristes, de la perte d'anciennes expressions qui étaient excellentes et qui, longtemps abandonnées, avaient cessé d'être comprises de ses contemporains au point qu'il lui. semblait nécessaire, pour la clarté, de les traduire en marge au moment où il tentait de les faire revivre (2;,

(1) Flandre judiciaire, lîJ97, p. 368, 6i0, 782, et 1898, p. 18. Belgique judiciaire, t. LVII, p. 571

(2) Le secrétaire de l'Académie flamande ayant recommandé la langue de Hugo de Groot comme la source où les praticiens du pays flamand n'auraient qu'à puiser pour s'affranchir de l'usage des termes bâtards introduits en flamand, Uu Bois écrit : « Nous avons aussi voulu nous rendre compte de la langue employée par H. Grotius lui-même dans les écrits judiciaires qui nous ont été conservés et qui, à la ditierence de son Introduction au Droit néerlandais composée pour l'instruction de ses fils seulement, étaient adressés à des magistrats dont il avait par dessus tout le désir de se faire comprendre et d'obtenir une décision favorable. Ces opuscules, nous les trouvons dans le Recueil, plusieurs fois reimprimé au XVile siècle, des Consultatiën, aduysen en advertissemenlen des jurisconsultes néerlandais (6 vol., in-i") qui sont fréquemment cités par les auteurs du siècle suivant. (VoirJ. Voet, ad Handeclas.)

« Les consultations de H. De Groot y sont nombreuses. Nous en prenons la plus importante (lll, p. 613-ij3:i; : Nupende 'L recht de steden competerende in cas van J idicattiyre, pour veritier quelle est cette langue que nous recommande l'Academin flamand^, et dont s enorgueillissent Ips flamingants.

« Le consultant y répond à des « deductien en de mis.stien van den P'uvincinlen Raed... wai de poincten aen'jael die het redit cuncei ueren... a II trouve qu'il y a V0"r al le noleeren, dat de Heeren Slaten met en moyen iverden geconsidereert sulcx als sy ivaren yerespecleerl lea iijde van de Princes. Il y parlera donc du temps où de Prinsetijue aullioritheij: is komen te cesseren et où le pouvoir des États s'est gecunsulideert.

« Voilà ce que nous trouvons déjà dans un premier paragraphe de moins de dix lignes, et toute la suite est à l'avenant.

■ Nous avons ensuite : de lurisdictte als een van de essentieehte partye van de souverainileyt, et le droit d'établir des juges : soo ordinarisse, als extraordinarisse, niet alleen bij comm-ssien maer oock bij delegalien. L'auteur parle ensuite de la natuyre van souverainileyt, du droit van evocatie, du Privilégie van niet te evoceren qui est geli'niteert met verschetden exceplien, où il y a tel poinct applicabel tôt die questien que l'auteur indique et où nous n'avons pas à nous engager.

« Au paragraphe suivant nous avons ordonnantie, gerepre<enteert, gecompo seert, geconstrinyeert in consideratie, crealie, pour création, nalien goregeert in forme v in rep tbUjcken; politie; aclen van jarisdictie le exerceren, et aussi sédentaire collégien van jusiilie; outre que : geleerde personen hebben geremirqueert de nolabehte arlificièn... om de souueraineteyt van de Staten te doen evanesceren (faire évanouir)

« Voilà ce qu'on peut recueillir en moins de deux pages de texte, et la dissertation de Grotius en a vingt; de sorte qu'on y aurait de quoi dresser tout

Les causes d'appauvrissement, de déperdition de la langue étaient incontestables ; dès le XVIP siècle, les mots bâtards sont plus nombreux dans les œuvres de droit que les expressions de pur néerlandaises. Du Bois se demandait à quoi bon reconstituer aujourd'hui une langue judiciaire nouvelle destinée à remplacer le français? Si les hollandais eux-mêmes l'ont prise toute entière au français, pourquoi cette complication et cette haine de l'original? Pourquoi proscrire l'usage de tous les mots d'origine exotique alors qu'il suffit d'ouvrir un dictionnaire quelconque pour voir qu'ils sont légion?

A l'exemple de M. G. Deschamps (2) qui montre les lettrés d'Athènes contraints de renoncer à leurs savantes traductions des termes étrangers, Du Bois constatait que là aussi les philologues ont été vaincus par le peuple : « Il est à prévoir qu'il en sera de même chez nous des efforts des philologues et des lettrés flamingants pour exclure, du domaine du droit, les

un dictionnaire des mots bâtards appliqués au droit dans la Hollande des XV« et XVIe siècles.

o Dans la page qui suit, nous avons regeeren pour régir, usurperen pour usurper, cesseren pour cesser, sustineren pour soutenir, accorderen pour accorder, consenleren pour consentir, renuncieeren pour renoncer, moveeren pour mouvoir, déterminer, dispositie, exetnpel, abuys, exprès consent pour consentement exprès, in treyn cour en train, en cours, erectie, eerste instantie, gefondeeri, gelimiteert, getransporleert, ten reguarde vin de juridictie, simpele commissiën, de judicature van feudale saecken, de Eclesiaslijcque jurisdiclie provisoor ielaten administreeren...

« Nous y avons den législateur au lieu de wetgever, et le droit by preventie straffe te decreteren ende te doen executeren, et plus loin suffisante notification pour n'avoir geen ignorantie te pretenderen.

« Quelques lignes plus bas, il est parlé de lettres qui doivent être gepresumeert subreptivelijck geobtineert te zijn om in dit procès de expeditie teretarderen : il est expliqué comment les magistrats devront se reguteeren d'après de ordonnantien ende resolutien der Staten respectivelyck ; il est rappelé que le zèle pour la religion fut parfois un masque et que plusieurs daermede couleur gaven aen hare desseyns; et que pour la paix publique des citoyens furent sonder ignominie by de magistraten gehcenlieert, même nolabele personen, geensins suspect (p. 629). Enfin Grotius parle de actie te institueren contre particulière violateurs van depublycke order, etc., etc.

« Mais nous en avons dit assez, croyons-nous, pour que le lecteur qui a eu la patience de nous suivre jusqu'ici, connaisse cette langue judiciaire déjà mieux que ne la connaissent ceux qui nous la recommandent. » {Flandre libérale, 8 mai 1897).

(1) Flandre judiciaire, 1897, p. SôS, G40, 782 et 1898, p. 14,

(2) Gaston Deschamps. La Grèce d'aujourd'hui.

expressions d'origine étrangère servant à la désignation des choses prises à l'étranger et dont le peuple a adopté les noms avec les choses mêmes. N'est-ce pas ainsi qu'ont procédé les Français pour tout ce qu'ils ont emprunté à la législation romaine : convention, obligation, testament, donation, action, transaction, caution, revendication, tuteur, curateur, divorce? Dans la langue française, ces termes ne choquent personne. Pourquoi faudrait-il exclure du flamand comme bâtards, tous termes d'origine étrangère, au risque de n'avoir plus rien jusqu'au jour où les lettrés auront fait adopter une langue nouvelle au peuple? (l). »

Rencontrant dans le Recueil des circulaires du ministre de la Justice, des instructions destinées aux procureurs généraux traduites en flamand, il se demandait ce qui peut déterminer le ministre de la justice à adresser ces traductions à ces fonctionnaires qui comprennent le français. Du Bois ne découvre « à ces textes d'autre valeur que celle d'un acte de culte à l'égard du flamand, comme l'encens qu'on brûlerait au pied de la statue de la sainte (2) ». « Bien des exigences, disaitil au Conseil communal (3), qui se produisent au profit du flamand, n'ont leur source que dans un dévouement pour la langue elle-même, dans un culte religieux. Ce culte est sans doute respectable, comme tout ce qui est religion, et on n'en doit pas méconnaître la puissance... Mais il est parfois excessif : il est entaché d'hostilité pour le français, d'intolérance et d'étroitesse, et il peut avoir une influence mauvaise^*).

(1) Belgique judiciaire, année 1899, p. 96.

(2) Belgique judiciaire, t. LVII, p. 571.

(3) Bulletin communal, 1896, p. 94.

(4) Du Bois trouvait notamment «regrettable que des villes et des communos dont les noms pourraient, si on y mettait quelque bonne volonté, servir dans les deux langues, se voient officiellement donner deux noms, comme pour multiplier les complications ouïes chances d'erreur dans les tables et dans les adresses. Nous avons déjà Audenarde et Oudenaarde, Deinze et Deinse, Nieuport et Nieupoort, Termonde et Dendermonde. Où aurait été le mal si chacune de ces localités n'avait eu qu'un nom? On semble presque regretter le temps où la même famille s'appelait « De Witte » dans les actes flamands, et ( Blanchard » dans les actes de langue française, ou t van den Hove » et < de la Cour », « van Pottelsberghe » et t de la Potterie >. Belgique judiciaire, 1891, p. 830.

« Entre ceux qui n'ont puisé leurs connaissances qu'à des sources flamandes et ceux auxquels sont familières la langue française et l'étude des livres français, on consentira à reconnaître qu'il y a certain écart, et que la supériorité est pour ceux qui ont eu l'avantage de puiser dans les trésors de science et de littérature accumulés depuis des siècles chez la nation qui a rempli dans l'histoire de la civilisation le rôle le plus considérable. S'il y a des différences profondes entre des personnes appelées à travailler ensemble à une tâche commune, il y a deux moyens opposés de ramener vers une mesure commune, vers une moyenne, et il n'y en a que deux : ou abaisser ceux qui sont au-dessus, ou bien élever ceux qui sont au-dessous.

« Est-ce à améliorer, à instruire que tend l'hostilité à la langue française, ou bien à isoler, à rabaisser, h amoindrir.

« Parler flamand au peuple pour lui exprimer des idées qu'on ne saurait lui faire parvenir par une autre voie, c'est œuvre méritoire. Mais obliger à l'emploi du flamand hors de nécessité, pour prévenir l'usage et les progrès du français, c'est nuire au peuple même qu'on prétend favoriser, c'est une œuvre inhumaine et coupable dont les petits et les humbles sont les premières victimes.

« Un homme qui sait deux langues vaut plus que celui qui n'en connaît qu'une. L'ouvrier chez nous a fait depuis longtemps ce calcul et cette expérience que, lorsqu'il a profité assez de l'instruction primaire, partout si libéralement offerte, jusqu'à comprendre le français, il est désormais moins dans la dépendance d'autrui; il peut plus facilement se déplacer; il a le moyen de stipuler des conditions moins dures et a plus de chances d'adoucir son sort. Se montrer hostile au français, par patriotisme sans doute, mais par un patriotisme n'embrassant qu'une fraction de la patrie commune, c'est vouloir maintenir l'ouvrier dans la sujétion et creuser davantage encore l'abîme qui sépare les différentes classes.

« Le dévouement à la langue flamande prend le masque de dévouement au peuple : mais que les classes ouvrières ne s'y trompent point : la cause de la langue populaire, n'est pas la cause du peuple! »

Ces protestations de Du Bois, dans les limites où elles se sont produites, n'ont pas été inutiles; elles le seront moins encore pour l'avenir, les arguments fournis par la froide raison finissant toujours par l'emporter sur les passions du moment. Un jour viendra où les flamands eux-mêmes, oubliant les railleries (l' dont il accueillait certaines réclamations, se souviendront qu'il a combattu avec résolution, franchise et énergie, l'exagération de revendications qu'il regardait comme infiniment dangereuses pour le peuple lui-même.

Comme tous les travailleurs. Du Bois trouvait la lecture des dictionnaires instructive et même attrayante. Il feuilletait et compulsait souvent, non seulement des œuvres considérables comme le Dictionnaire historique de Bayle dans lequel « en l'ouvrant au hasard, on était sûr de trouver des pages intéressantes et attachantes jusque dans les notices consacrées aux personnages les plus insignifiants (2) y, mais les dictionnaires moins connus, moins développés, comme les lexiques dont nos pères se sont servis pendant de longues années. Il suivait curieusement l'histoire d'un mot dans ses transformations à travers les siècles depuis les œuvres de Robert Estienne (1539), de Nicot, d'Oudin, de Richelet, depuis les dictionnaires de Trévoux et de Furetière, jusqu'aux travaux modernes de Darmesteter, d'Hatzfeld et de Littré, dont il fut le collaborateur bénévole. Le grand linguiste français rend hommage à Du Bois dans la préface du supplément de son dictionnaire. En lisant les dictionnaires « françois-flamen » de Gabriel Meurier (1562), de Henry du Tour (vander Keere) (1568), de Jean Taye (1582), de Saesbout (1579), de van den Ende (1654), il constatait que « à chaque page on peut relever.

(1) Les pré.?ideiit et membres d'une société littéraire flamande, le Sneilaertskring, avaient adressé une pétition pour demander des inscriptions en langue néerlandaise sur les monnaies belges « Cela est-il nécessaire, demande Du Bois (FI. Ltb., 1 déc. 1882) ? On n'a jamais constaté que des monnaies de bon aloi aient cessé d'avoir cours là où cesse l'usage de la langue des inscriptions qu'elles portent. On nous assure, ajoutait-il, que les membres du Snellaertskring eux mêmes ne refusent point les francs du royaume de Grèce quoiqu'ils ne sachent pas lire les caractères grecs. »

(2) Belgique judiciaire, 1883, p. 174.

non pas seulement des mots qui depuis ont changé de forme, mais des pertes regrettables que la langue française a faites, et d'autres aussi subies par le flamand, (i) » Ces mots perdus, il les signale sans en conseiller l'emploi. Il avait peu de goût pour les écrivains qui cherchent par l'emploi des mots oubliés, découverts dans de vieux lexiques, à exprimer des pensées difficiles ou banales dans une langue obscure. Sans proclamer, avec Anatole France, qu'un dictionnaire est l'univers par ordre alphabétique, il le regardait comme un livre de précieuse ressource quand on en comprend bien l'esprit.

La lecture de ces vieux lexiques lui suggéra maintes réflexions dans lesquelles sa pensée se donne en traits souvent incisifs. Analysant le Gazophylace de C. Van den Ende, ce maître d'école française à Rotterdam, licencié en droit et ami de Spinoza, il fait observer que « pour exprimer la mendicité, il y avait alors hélitre, en flamand bedelen, et les mots de la même famille hélitrerie, hélitre, auxquels les ordonnances de Charles Quint permettent d'ajouter belitresse ou blitresse, blitreau, blitraille. La langue était riche en cette matière en des temps où la misère était grande. Par une raison semblable, le dictionnaire ne nous donne pas seulement larron,' mais aussi larronneau, larronnesse et larronerie. En ce genre d'expressions, la langue s'est appauvrie à mesure que notre société gagnait en bien être et en sécurité (2). »

(1) Messager des sciences historiques de Belgique, tome LXX, année 1896.

(2) Le Gazophylace de la langue françoise et flamende par Gasparus Van den Ende, tenant e.scole française à Rotterdam — Rotterdam, 1651. Ce dictionnaire très utile pour la connaissance des deux langues à l'époque de Pascal et de Gats, est précédé d'une excellente réfutation de la méthode alors en usage pour apprendre à lire aux enfants et d'un exposé complet d'une méthode nouvelle (celle que nous suivons encore aujourd'hui) et que Van den Ende présente comme étant de son invention. Messager des sciences historiques, année 1895, p. 220.

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