ANNEXES
Adolphe Du Bois connaissait admirablement la langue
française : il la maniait avec une aisance et une pureté rares.
Il aimait, avons-nous dit(l), à relever non seulement les mots
qui ont changé de forme, mais ceux que la langue a perdus,
les signalant sans en conseiller l'emploi. Dans un article qui
parut dans la Revue cVhorticulture belge et étrangère sur l'emploi
du latin dans le nom des plantes (^), Du Bois disait : « Toute
« langue moderne se forme peu à peu et se transforme sans
« cesse : certains mots disparaissent du langage; ils sont pour
« la majorité du public plus morts, plus vides de sens, plus
« difficiles à comprendre que les noms latins dont les jardiniers
« se servent journellement. Un coup d'œil jeté dans un ancien
« dictionnaire français nous fournit la démonstration la plus
« évidente de la nécessité de conserver aux plantes leur nom
« latin.
« Un maître d'école de Rotterdam, G. Vanden Ende, ami de « Spinoza, publia en 1654 un dictionnaire « de la langue fran- « çoise et flamende » devenu rare et très curieux. On y trouve « plus d'une expression aujourd'hui inusitée et qu'on aurait « peine à comprendre, la rencontrant dans un texte ancien.
« Vanden Ende donne aubel qu'il traduit een abeel boom, ce « qui est le tremble ; il a tremblaye qu'on retrouve plus tard « dans Richelet pour : lieu planté de trembles, et qu'il traduit « cette fois par een bosch van ypenboomeji (un bois d'y préaux).
« Le wilge des flamands est traduit par saux ou sans (au lieu « de saule), d'où est venu saussaye, wilgenbosch. Déjà au « XVP siècle Olivier de Serres recommandait « qu'aux lieux
(1) Essais et notices, t. I, p. 103 ; t. II, p. 23.
(2) T. XXIII, p. 62,
« plus bas soient les estangs, saussaies, peuplaies, tremblaies, ï aunaies. »
« D'après Richelet, saussaye est le lieu où l'on plante et où « viennent des saules et des osiers : « Quelques-uns disent " saulaie, mais saussaie est le mot d'usage » (Ed. 1709).
« VandenEnden traduit buisson par eeiî doornhage ,hmssonnier , « par een haag-kapper (celui qui taille la haie), huissonnaiUe par « eene plaats met hagedoorn bezet (un lieu entouré de buissons). « Il a dragoncelle qui est, croyons-nous, l'estragon et vaut « mieux. Il donne iiersin comme synonyme de persil; et peschier « ou pêchier, qui est mieux composé que pêcher (comparez « poirier, prunier, pommier, rosier). Il a tillet, tilleu, ou til, « pour linde ou lindeboom, que nous appelons tilleul. Petu7i est « donné comme synonyme de Tabac. Le flamand alsem est tra- " duit par alvine et par blancfort, donnés comme synonymes « d'absinthe. Il a noyeraie, venant de noyer, plaats met notecr boomen beplant (lieu planté de noyers); il ajoute, distinguant « par la prononciation ce qu'aujourd'hui nous avons le tort de a confondre : Noyer en l'eau, verdrinken, prononcez Néyer » .
« Un romancier pouvait écrire autrefois : <' Après avoir pris du « blancfort, il traversa la noyeraie et la tremblaie, donna diipetun à « îin huisonnier couché sous un aubel, puis erra sous les saus et alla « se néyer près du grand til » . Cette phrase ne serait guère mieux ï comprise aujourd'hui que certains poèmes en style décadent! « Mais combien grand serait l'embarras du jardinier auquel un « client enverrait cette phrase en le priant de lui fournir les « plantes y mentionnées ! Tous les jardiniers, à quelque natio- « nalité qu'ils appartiennent, comprendront mieux, mille fois, « les termes latins : Absinthium, Nicotiana, Popuhis tremula, « Salix et Tilia. »
Ces études philologiques lui donnaient une rare aptitude à traduire les passages intéressants des vieux écrivains flamands. Nous publions trois interprétations du vieux chroniqueur flamand, Marcus van Vaernewyck. Elles se rapportent à ses études de prédilection : l'histoire du droit en Flandre; l'une traduit les réflexions de Vaernewyck c'est-à-dire l'appréciation d'un homme de loi du XVI^ siècle sur une réforme
judiciaire projetée; les autres, les récits cruels d'exécutions faites en 1567 et 1568, Elles montrent à quel point Du Bois s'était assimilé le style ordonné, lumineux et simple du XVI* siècle, et elles témoignent de l'efîort qu'il désirait voir faire (1) par tous ceux qui traduisent des mémoires dans une langue étrangère.
Ces traductions permettent à ceux qui ne connaissent point la langue flamande de cette époque, de se rendre compte de l'état d'esprit d'un bon bourgeois de Gand du XVI* siècle. Vivant à une époque de troubles, Marc van Vaernewijck appartenait à une famille patricienne. Il comptait parmi les notables de la ville de Gand. Il était vingtainier de la garde bourgeoise, préposé au droit d'étape, membre de la fabrique de l'église de Saint-Jacques, chef des quartiers de la paroisse de Saint-Jacques, et comme tel chargé de la surveillance des étrangers et des sectaires, chef de sept métiers et échevin des Parchons(2}. Bon catholique et, comme tel, convaincu que les hérétiques méritaient la mort, son cœur se révoltait néanmoins contre l'application trop cruelle des principes qu'admettait son orthodoxie. On en trouve des preuves nombreuses dans ses très suggestives et très intéressantes chroniques : Van die Beroerlicke Tijden in die Xedeiianden en voornamelijk in Ghendt 1566-1568, imprimés aux frais de la Société des bibliophiles flamands de Gand.
(1) Lire à ce sujet la critique que Du Bois fait des mémoires de Barthélémy Sastrow, bourgmestre de Stralsund, traduits par Edouard Fick : Messager des Sciences historiques de Belgique, tome LXl, année 1887.
(2) Cf. Bibliotheca belgica, V. 71. Bibliographie générale des Pays-Bas, par Ferd, vander Haeghen, Gand, 1880-1890.
RéilexiûDs d'un chroniqaeur flamand du \VI' siècle sur la réforme judiciaire (IS66-1568).
... Le bruit s'était universellement répandu qu'on était à la veille d'une réforme complète de l'administration dans les Pays-Bas sur le pied de ce qui s'était fait, disait-on, en Allemagne, en France, dans d'autres pays. Mais c'était autant que chaume de vieilles toitures. L'on disait aussi qu'à Gand la chambre du conseil de Flandre allait être changée, qu'on supprimerait tous ces longs délais de procédure si onéreux pour lesplaideurs, et qu'on aurait établi une procédure bonne et rapide. De même pour les procès portés devant les échevins et devant toutes les juridictions subalternes. Ceux de la nouvelle religion auraient choisi des hommes intelligents et sensés. On leur déférerait les différends, l'on ajournerait devant eux les parties, et ils jugeraient les affaires dans le plus bref délai. Beaucoup croyaient même qu'on n'aurait plus ni discuté ni plaidé, mais qu'on aurait apaisé tous différends, comme il convient entre frères et sœurs; au moins qu'on n'aurait plus pris de repos avant que la paix fût faite. Ce devait être, pensait-on, une vie désormais plus conforme aux préceptes de l'Écriture. C'était aussi une honte, disait-on, c'était une calamité pour la république entière, que beaucoup de ses membres dussent être réduits à la pauvreté, pour entretenir le luxe des procureurs et des avocats, dont on dit que les paroles sont d'or, sans doute pour marquer que chaque mot leur rapporte une pièce d'or. Le pauvre campagnard boit de l'eau; eux le frais vin du Rhin. Leurs noces et banquets
sont des fêtes royales. Dix lièvres en un festin de noces n'étonnent personne. A leurs caves arrivent, de tous les côtés, sangliers, moutons et toutes autres bêtes recherchées pour la table. Et la plus grande part vient par dons et présents. Ainsi ils nagent dans le superflu, tandis que le pauvre cultivateur met sous les dents un dur croûton de pain de seigle et mange une détestable soupe. Il ne suffit pas aux avocats et procureurs que les mets les plus coûteux soient enveloppés de pâtes et cuits au four : il faut encore qu'on les orne et les décore de têtes emplumées et cous d'oiseaux, d'armoiries, de rubans, de drapeaux. Ainsi ils réalisent la parole du prophète : ils font de leurs mets un spectacle, comme la parade d'Assuérus ou le festin du roi Balthazar. Mieux vaut, disait-on, leur rogner leurs profits que d'en laisser peser le fardeau sur le pauvre peuple. Beaucoup de procès font des inimitiés entre amis, entre frères et sœurs, entre les parents mêmes et leurs enfants. A grand nombre de plaideurs on parvient à traire tout leur bien pour frais de justice, grâce aux lenteurs et longueurs des procédures et aux efforts persévérants des procureurs et avocats, qui souvent embrouillent et enchevêtrent bien plus les causes qu'ils ne les applanissent, qui les obscurcissent plutôt qu'il ne les éclaircissent. Pendant toutes ces lenteurs, le débiteur souvent disparaît, et la créance est perdue au moment où le procès est gagné et où les dépens sont à liquider.
Telles étaient, entre beaucoup d'autres, les raisons qu'on faisait valoir et qui ne sont point sans quelque vérité.
Il y a néanmoins bonnes et sufl&santes raisons à produire en sens opposé, à savoir que la plupart des personnes engagées dans des procédures ne comprennent point leur propre cause et sont incapables de l'exposer ou de la diriger ; pour ce motif, il leur faut assistance et conseil, sans quoi la cause est perdue, quoiqu' aussi se perde maint procès par Terreur ou la fraude de l'homme de loi. Tout considéré, nous sommes d'accord que les praticiens, procureurs et avocats, sont gens nécessaires, comme il en est chez les Grecs et chez les Romains, car Gicéron, Gaton, Phocion et Démosthènes dirigeaient des procès et plaidaient. Mais nous ne pouvons tout dire sur cette matière ;
ce serait nous écarter trop de notre sujet. Il faut néanmoins reconnaître que les excès et les abus étant une fois enlevés, la chose en elle-même serait bonne. Or, on arrachera un jour les abus, et Ton ne ruinera point ce qui en soi est salutaire. Ecartez de nous les livres de droit et les juristes, et vous écartez le soleil de l'intelligence, dont Dieu éclaire quelques hommes choisis et dont ceux-ci nous transmettent les rayons dans les écrits qui leur survivent. Ce n'est point sans raison que l'empereur Justinien a déployé ses efforts et son zèle à réunir et publier les règles du droit; ce n'est point sans de pressants motifs que tant de jurisconsultes en ont fait le sujet de gros livres. Enlevez tous les livres, nous vaudrons autant que des bandes d'Ethiopiens ou de sauvages écossais (sic); oui, nous devenons des bêtes sans raison. Le droit est souvent subtil et de difficile découverte. Pour ne point commettre l'injustice où il y a justice à rendre, il faut examiner avec un soin extrême, surtout en matière capitale ou bien afflictive, et dans toutes causes importantes. Aussi est-il vrai de dire qu'une telle réforme de la procédure comme on la rêvait en ce temps, ne saurait être réalisée par une démocratie turbulente et agitée (eene woelende ghemeente) laquelle ne voit pas au delà de l'extrémité de son nez. Il n'est qu'au pouvoir des rois, des souverains, des seigneurs et des princes d'exécuter ces réformes avec assistance et mûre délibération de leurs conseils. Pour le peuple, il est aussi apte à en faire autant qu'âne truie de filer ou un savetier de peindre un tableau... (i)
Belgique j idiciaire, 1874, p. 271.
(1) Traduit de Marcus Van Vaernewijck, Van die beroerlicke tyden in die Nederlanden en voornamelyk in Ghendl, 1535-1-568, édité par M. Ferd. vander Haeghen. Gand, 1872-1874, t. I, p. 210.
Comment le 30 mars io67 (orent exécutés par le gibet, à Gand, Alaitie Guillaume Rutsemeelis, Pierre Audries, Jau Rooze, Liévin De Smet, Mailre Gilles Coorae, Maître Jacques Sclioenlap, et Wulljagere^^^
Le 30 de mars, par un temps froid, le vent soufflant du nord-est, les Espagnols battirent du tambour de bonne heure et commencèrent à se réunir vers sept heures, à neuf heures, l'on voyait toutes les maisons et boutiques du centre de la ville fermées, et les principales rues aux abords du Marché aux Grains et de la place Sainte-Pharaïlde étaient occupées par des arquebusiers espagnols. Vers dix heures, on éleva une potence double sur cette place, près de l'entrée de l'hospice Wenemaer. Des régiments espagnols se trouvaient au pont dit de la Décollation et du côté du château des Comtes, ainsi qu'au quai le long de la Lys. A midi, l'on sortit de la prison du château Maître Guillaume Rutsemeelis, procureur, dont on a dit qu'il gagnait pour le moins cent livres de gros par an. Il était assisté d'un dominicain, Liévin Vandenbossche. Rutsemeelis, après avoir fait le tour de la potence, s'agenouilla et fit sa prière d'une voix virile et ferme (2). Le bourreau le conduisit au haut de l'échelle et l'attacha au bras de la potence, du côté de la Lys. Rutsemeelis invoqua encore le Père céleste
(1) Traduit de Marcus Van Vaernewijck, Van die beroerlicke tijden in die Nederlanden, en voornaemehjk in Gliendl, 156G-68, publié par les soins de M. Ferd. vander Haeghen. —Gand, Edition des bibliophiles flamands, in-S"; t. III, p. 302.
(2) Zeer mannelyk sprekende, dit Van Vaernewijck.
et notre Seigneur Jésus-Christ. Après quoi le bourreau l'ayant lancé dans le vide, il fut étranglé. C'était un homme frêle, portant une assez longue barbe noire. Il était né à Audenarde et il était venu à Gand, d'abord pour y tenir école. On a dit qu'il n'était pas très-scrupuleux en affaires. Le dominicain Vandenbossche recommanda son âme aux prières des assistants, prononça lui-même un de profundis et dit qu'il était mort en bon chrétien, dans le sein de l'Eglise Romaine.
On amena ensuite Pierre Andries, fabricant de savon, qui demeurait rue du Vieux-Bourg. C'était un homme corpulent avec une tête grisonnante; il portait les cheveux coupés ras et une petite barbe. Celui-ci avait des Frères mineurs auprès de lui. Il fut fort expéditif, secoua la tête, leva les yeux au ciel, implora Dieu avec ferveur, et fut aussi conduit à l'échelle. Il s'écria : « 0 Seigneur mon Dieu, aidez-moi, je vous en •< supplie de tout mon cœur; veuillez recevoir mon âme dans « votre Royaume ! » Il avoua qu'il était un grand pêcheur et soupira : « 0 mon Père, en vos mains je remets mon âme. » Ensuite il fut pendu à côté de Maître Guillaume. Tous deux avaient des habits noirs, des manches et des bas de la même couleur; ils semblaient être du même âge, c'est-à-dire d'environ quarante-huit à cinquante ans. Mais hélas I la langue de Pierre Andries pendait grosse, et hideuse à voir par suite de la strangulation.
Celui qui fat pendu ensuite fut un couvreur, nommé Jean Rooze, qui demeurait rue Basse. Il ne proféra pas une parole depuis le premier jusqu'au dernier moment. Il était accompagné de Frères mineurs qui lui prêchaient la vraie foi; mais il ne leur répondait pas et restait impassible, comme si la chose ne le regardait pas. C'est ainsi qu'il fut pendu. C'était un homme bien bâti mais mal vêtu. Les semelles de ses chausses étaient en fort mauvais état, car l'une pendait à moitié. Lorsqu'il eût été étranglé et que le bourreau lui eût mis le pied sur la tête et sur le cou, il saigna violemment du nez; il portait une petite barbe et des cheveux longs, qui pendaient par-dessus les oreilles; il pouvait être âgé d'environ quarante ans, à première vue. Quelques personnes prétendaient qu'il ne
vivait pas en bonne intelligence avec sa femme. Mais la question est de savoir si sa femme n'en était pas cause elle-même. On vit bien qu'elle ne prenait pas grand soin de son mari, à l'état de ses bas.
Liévin De Smet fut amené ensuite. C'était un homme d'au moins soixante-dix ans, à cheveux blancs et à barbe grise. Il portait un petit bonnet de velours et avait une casaque à manches avec des bas et des souliers noirs. Lorsqu'il fut au haut de l'échelle, le bourreau lui ôta son bonnet et le mit sur le bras de la potence; mais il en tomba pendant les secousses produites par la strangulation. De Smet était fort riche. Il implora aussi Dieu avec ferveur, disant entre autres choses : « Voici l'heure où je dois accomplir mon sacrifice. 0 Seigneur « Jésus, ayez pitié de moi; car il n'y a pas de salut à attendre « d'un autre nom que de celui de Jésus. « Il demanda aux assistants de vouloir prier pour lui pendant qu'il était encore en vie ; car après la mort, prétendait-il, les prières ne servaient plus à rien. Par quoi il donna à entendre qu'il ne croyait pas h l'existence du Purgatoire, comme l'enseigne la Sainte-Église. Il avait été condamné à mort parce qu'il avait fait venir à Gand des minislrôs protestants et qu'il avait déployé un grand zèle en faveur du calvinisme.
Puis vint le tour de maître Gilles Goorne; il était teinturier en rouge, un véritable artiste dans la teinture des draps écarlates. C'était un homme grand, âgé de quarante ans au plus, solide, bien portant, rubicond, avec une petite barbe et un corps bien découplé. Conduit au haut de l'échelle, il fit gravement sa prière à Dieu et fit voir clairement qu'il était du même avis que Liévin De Smet sar les questions religieuses. Par suite de sa vigueur et parce qu'il était dans la force de l'âge, le bourreau eut beaucoup de peine à le faire mourir; en effet, après que celui-ci l'eut piétiné longtemps sur la tête et sur le cou, et même sur ses mains qui étaient liées, je le vis de mes yeux, agiter deux ou trois fois les jambes.
Le sixième qu'on conduisit à l'échafaud fut miître Jacques, que l'on surnommait Schoenlip, parce que de savetier il s'était fait médecin. C'était un homme maigre, à cheveux longs et à
petite barbiche, et âgé d'environ quarante-cinq ans. Il implora Dieu avec ferveur; mais se trouvant au haut de l'échelle, il s'écria qu'on devait se garder de cette engeance de serpents qui avait causé tant de maux depuis un an et qui en causerait bien plus encore. Je croyais qu'il voulait parler de ses pareils, émeutiers et sectaires. Mais lorsque j'entendis les moines lui crier de ne pas s'occuper de cela, il me sembla qu'il avait parlé ainsi à ladresse des moines et de ceux qui les soutiennent. Ayant ensuite recommandé son âme à Dieu, il fut également pendu.
Puis l'on amena le septième ayant, à ce qu'il me semblait, l'âge du précédent. Une personne qui était à mes côtés me souffla à l'oreille : « Faites attention, celui-ci fera des siennes; « il jïest pas endormi. » Je répondis : « Peut-être se7'a-t-il en « meilleure disposition aujourd'hui », et ce fut vrai. Il parla d'une manière aussi touchante et aussi sensée qu'aucuns de ceux jnorts avant lui, disant que sa femme et ses enfants avaient longtemps souffert de la misère, par suite de son emprisonnement. Il demanda humblement pardon à tous ceux qu'il pouvait avoir offensé en paroles ou autrement, et offrit son âme à Dieu tout puissant et à Jésus-Christ, fils de Dieu. Il s'appelait Jean de Wulfjagere.
Après, vint le tour de quatre jeunes gens condamnés à être brûlés comme anabaptistes...
M. Van VAERNEMajCK,
Belgique judiciaire, 1876, p. 1071
Une exécution h Gand, en 1S($8
... Le samedi avant la Semaine Sainte, les échevins de la Keure condamnèrent trois jeunes gens, savoir : deux charpentiers et un ébéniste, accusés d'avoir aidé les iconoclastes. L'un les voyant réunis, et n'ayant pas ses outils, était en toute hâte allé prendre sa hache, et avait aidé à briser chez les Carmélites, chez les Dominicains et au couvent de Saint-Pierre. Les deux autres avaient agi de même. Récompensés dans le temps comme briseurs qui avaient chaudement travaillé, ils recevaient maintenant, après vingt mois, un triste salaire. Le premier fut décapité immédiatement après le prononcé de la sentence, vers midi; et les deux autres suivirent, de manière qu'avant midi et demi, lorsque je vins passer devant le château des comtes, l'exécution avait déjà eu lieu. Je vis l'un des cadavres sur l'échafaud, les mains liées, les épaules nues, ainsi que sa large poitrine : à côté, était la tête, portant une courte barbe et de bonne figure. Le supplicié était un bel homme, d'environ trente ans. Les deux autres étaient plus jeunes. L'un des décapités avait été jeté à bas de l'échafaud sur le pavé ; il était en quelque sorte sous les pieds des spectateurs. Point ou peu de gens de la ville, mais des soldats espagnols en grand nombre se pressaient tout autour; quant
(1) Extrait du livre : Van die beroerlicke tijden in die Nederlanden en voornamelyk in Ghendt, 15G6-1568, door Marcus Van Vaernewijck, publié par les soins de M. Ferd. vander Haeghen, T. IX.
aux habitants de la ville ces faits les attristaient si profondément qu'ils en évitaient la vue. Les cadavres furent descendus, (au lieu de rester exposés), parce que les cellites devaient les enterrer en terrain bénit, attendu que les condamnés étaient morts dans la foi de l'église catholique romaine. Ceux qui les avaient vus devant leurs juges rapportent qu'ils se jetèrent à genoux et demandèrent pardon de manière à fendre le cœur, reconnaissant leurs méfaits et à l'égard de la Sainte-Eglise et vis-à-vis des autorités, et avouant avoir mérité la mort. Lorsqu'on les avait amenés à l'échafaud, le charpentier Joos Bâte y était monté d'un pas léger et rapide, quoique ses mains fussent liées; il avait demandé pardon à Dieu et aux hommes, pour ses fautes et manquements à l'Autorité ; et avait prié l'assistance de dire pour lui, à genoux, un Paternoster et un Ave Maria. Tous les assistants, pris de compassion, aussi bien soldats espagnols qu'autres, se jetant à genoux sur le pavé de la place, firent comme il avait été demandé. Ce qui était un acte vraiment louable et pieux, pour lequel cependant la plus grande louange revient aux soldats, puisqu'ils appartenaient à nation étrangère. Le second condamné demanda également qu'on priât pour lui, et tous les spectateurs se mirent encore une fois à genoux, ce qui était très beau à voir et un spectacle vraiment chrétien. Et le troisième, s'étant également recommandé à Dieu, ils sont ainsi tous trois morts, non pas comme criminels ou hérétiques, mais comme gens chrétiens et vertueux; — ce que je n'ai pu décrire qu'en versant des larmes de reconnaissance à Dieu et de compassion pour mon prochain.
Belgique judiciaire, 1877, p. 1120.