Lessing : Erziehimg des Menschengesch. p
2. Surtout lorsqu’on prétend parler de conceptions là où on ne devrait parler que de vérités sanctifiées, hors desquelles il n’y a pas de salut.
prédominance exclusive de Tun ou de l’autre de ces deux principes, établir ainsi deux systèmes et deux religions, une religion absolument bonne et une autre absolument mauvaise ; prétendre ensuite que tout a commencé par la pureté et la clarté et que ce qui est venu ensuite (et ce qui était cependant nécessaire pour la manifestation totale des aspects partiels de la première Unité et de cette Unité elle-même) n’a été que perversion et fausseté: toute cette manière de voir remplit bien dans la critique l’office de l’épée d’Alexandre en permettant de trancher sans difficulté le nœud gordien, mais introduit dans l’histoire un point de vue tout à fait illibéral et excessivement borné. Il y eut un temps antérieur à la séparation et, avec lui, une vision du monde et une religion qui, bien qu’opposées à l’Absolu, n’en ont pas moins eu des origines indépendantes, sans être une simple déformation de celui-ci. Au point de vue historique, la sainteté est aussi originelle que le christianisme ; tout en étant le fond et la base du principe supérieur, elle ne doit à rien sa propre existence.
Ces considérations nous ramènent à notre point de départ. Un système qui est en contradiction avec les sentiments les plus sacrés, qui heurte l’âme et la conscience morale ne peut jamais, comme tel du moins, être un système issu de la raison : c’est un système de déraison. Par contre, un système dans lequel la raison puisse se reconnaître et se retrouver doit satisfaire à toutes les exigences de l’esprit et du cœur, des sentiments moraux et de l’intelligence la plus sévère. Certes, la polémique contre la raison et la science autorise une attitude soi-disant distinguée qui ne s’en tient qu’aux généralités, évite les notions précises, ce qui nous permet de deviner plus facilement les intentions de ceux qui procèdent ainsi et leur sens véritable. Nous craignons cependant, alors même que nous réussirions à deviner leur sens, de ne rien découvrir d’extraordinaire. A quelque hauteur en effet qu’on situe l’esprit, nous ne croyons pas qu’on puisse être vertueux ou héros ou grand homme en n’obéissant qu’à la raison pure ; nous ne croyons pas davantage que la perpétuation de l’humanité dépende de la raison. La vie n’est immanente qu’à la personnalité ; et toute personnalité repose sur un fond obscur qui doit être également celui
de la connaissance. Mais c’est l’intelligence seule qui élabore et actualise ce qui, dans ce fond, n’existe qu’à l’état potentiel. Ceci ne peut être obtenu que moyennant une séparation, c’està-dire par la science et la dialectique ; et nous sommes persuadés que c’est seulement grâce à l’une et à l’autre -que nous réussirons à fixer et à acquérir une connaissance éternelle du système que nous cherchons, qui a flotté devant nos regards plus souvent qu’on ne croit, mais dont personne jusqu’ici n’a été capable de se saisir. De même que dans la vie courante nous n’avons confiance que dans la solide intelligence et que nous soupçonnons, chez ceux qui étalent trop leurs sentiments, l’absence de toute tendresse véritable, de même, lorsqu’il s’agit de connaissance et de vérité, nous refusons toute confiance à l’égoïté qui ne va pas au-delà du sentiment. Le sentiment est beau, lorsqu’il reste dans le fond, et non lorsqu’il s’étale au grand jour, lorsqu’il veut s’imposer et dominer. S’il est vrai, comme ledit Franz Baader, que l’instinct de la connaissance présente des analogies avec l’instinct de la procréation, il existe également dans la connaissance un besoin de convenance et de pudeur, et c’est pécher contre la convenance et là pudeur que de créer ou de former quelque chose sans sérieux et sans amour, avec-une sorte de volupté faunesque. C’est l’esprit qui constitue le lien de notre personnalité et là où l’association des deux principes peut donner lieu à une activité créatrice, on se trouve en présence de l’inspiration au sens propre du mot, qui est celui de principe fécond de tout art et de toute science véritables. Chaque inspiration peut se manifester d’une façon déterminée : il y a une inspiration qui se manifeste par la dialectique de l’activité artistique, et il y a une inspiration scientifique proprement dite. Aussi y a-t-il une philosophie dialectique qui, en tant que science, est nettement distincte de la poésie et de la religion, par exemple, et subsiste par elle-même, sans se confondre avec elles et avec beaucoup d’autres choses, comme le voudraient ceux qui, dans leurs ouvrages, se donnent tant de mal pour tout mélanger. On dit que la réflexion est hostile à l'Idée ; mais le plus grand triomphe de la Vérité consiste justement en ce qu’elle réussit à sortir victorieuse de l’extrême état de séparation et de division. La raison corres-
pond chez l’homme à ce que les mystiques appellent Primuni movens, ou sagesse originelle, en Dieu, où toutes choses sont unies, et, tout en étant séparées, forment un Tout indivisible, chacune faisant cependant partie de ce Tout à sa manière. Elle n’est pas activité, comme l’Esprit ; elle n’est pas identité absolue des deux principes de la connaissance : elle est indifférence ; elle est la mesure et comme le siège commun de la vérité, le calme séjour où est accueillie la sagesse ‘ originelle, d’après laquelle, comme d’après un modèle ou un prototype, l’intelligence doit orienter son activité. La philosophie tient son nom de l’amour, qui est la source d’inspiration générale, d’une part, et, d’autre part, de cette sagesse originelle qui est son objectif proprement dit.
Si l’on retire à la philosophie le principe dialectique, c’està-dire l’intelligence qui sépare et, en raison même de cette séparation, introduit dans les choses un ordre et leur imprime une forme, si, disons-nous, on lui retire ce principe sans lequel elle reste sans règle ni mesure, il ne lui reste qu’à adopter une orientation historique et à prendre pour source et direction la tradition^ comme elle l’a déjà fait précédemment dans des circonstances semblables. Et de même qu’on crut chez nous pouvoir fonder la poésie sur la connaissance des productions poétiques de tous les peuples, on peut alors chercher également pour la philosophie une norme et une base historiques. Nous professons le plus grand respect pour la profondeur des recherches historiques et nous croyons avoir montré que nous sommes loin de partager l’opinion à peu près générale d’après laquelle l’homme ne se serait élevé que progressivement de l’état d’abrutissement animal à la raison. Nous n’en croyons pas moins que la vérité est plus proche de nous qu’on ne le pense et que nous devons chercher la solution des problèmes qui ont surgi de nos jours sur notre propre sol, avant de nous adresser à des sources aussi éloignées. L’époque de la foi ayant une base historique prend fin, lorsque se trouve donnée la possibilité d’une connaissance scientifique. Nous avons une révélation plus ancienne que toute révélation écrite : c’est la Nature. Elle renferme des modèles que nul homme n’a encore interprétés, alors que ceux de la révélation sont depuis longtemps réalisés et
interprétés. Le seul vrai système de religion et de science serait celui qui rendrait accessible à notre compréhension cette révélation non écrite, et cela non pas moyennant quelques notions philosophiques et critiques, réunies plus ou moins au hasard, mais en les présentant dans, tout l’éclat de la Vérité et de la Nature. — Ce n’est plus le moment de réveiller de vieilles oppositions : il faut chercher ce qui dépasse et domine toute opposition, ce qui est en dehors de toute opposition.
FIN
DES