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De la possibilité cVune physique spéculative

Comme notre recherche porte moins sur les phénomènes naturels eux-mêmes que sur leurs causes premières et que nous * nous proposons de déduire non celles-ci de ceux-là, mais ceux-là de celles-ci, notre tâche se réduit à ceci : constituer une science de la nature, au sens le plus strict du mot, et pour nous rendre compte si une physique spéculative est possible, nous devons rechercher les conditions de cette possibilité d’une théorie de la nature comme science.

a) Le concept de savoir étant ici pris dans sa signification la plus stricte, il est facile de voir que d’après cette significa-

tion, sont seuls accessibles à notre connaissance les objets dont nous connaissons les principes de possibilité ; car sans cela, tout ce que je sais d’un objet, d'une machine, par exemple, dont la construction m’est inconnue, se borne à ce que je vois, consiste en une simple conviction de son existence, alors que l’inventeur de cette machine en possède un savoir complet, parce qu’il est pour ainsi dire lui-même l’âme de cet ouvrage, parce que la machine a préexisté dans son cerveau avant de devenir une réalité.

Pénétrer la construction intérieure de la nature serait certes impossible, si l’on ne pouvait y intervenir par un acte de liberté. Sans doute, la nature agit ouvertement et librement, mais jamais en vase clos : elle subit l’influence d’un grand nombre de causes qu’on doit commencer par éliminer, pour obtenir un résultat pur. On doit donc forcer la nature à agir dans certaines conditions qui soit lui sont tout à fait étrangères, soit n’y existent que modifiées par d’autres. Une pareille intervention dans la nature s’appelle expérience. Chaque expérience est une question posée à la nature et à laquelle on l’oblige de répondre. Mais chaque question contient implicitement un jugement a priori] chaque expérience, en tant qu’expérience, est une prophétie ; expérimenter, c’est provoquer des phénomènes. Le premier pas vers la science consiste donc à produire les objets mêmes de cette science.

b) Nous ne connaissons que les productions spontanées; aussi le savoir, au sens strict du mot, est-il un pur savoir a priori. La construction au moyen de l’expérience ne peut jamais s’égaler à la production spontanée des phénomènes. Sans doute, beaucoup de choses dans la science de la nature peuvent être connues comparativement a priori ; les phénomènes électriques, par exemple, les magnétiques et les lumineux sont soumis à une loi tellement simple, dont l’action se manifeste dans tous les phénomènes, que le résultat de chaque expérience peut être prédit à l’avance; ici mon savoir découle directement.de la loi connue, sans l’intermédiaire d’une expérience. Mais d’où me vient la connaissance de cette loi ? Ce qu’on affirme ici, c’est que tous les phénomènes se rattachent à une' seule et même loi, absolue et nécessaire, dont ils peuvent être déduits, autrement

dit que tout ce qu’on sait concernant les sciences de la nature, on le sait a priori. Or, que l’expérience n’aboutisse jamais à un savoir pareil, cela ressort du fait qu’elle ne peut jamais s’aventurer au-delà des forces de la nature, dont elle se sert comme de moyens.

Comme les causes premières des phénomènes de la nature ne sont pas apparentes par elles-mêmes, on doit ou renoncer à les connaître ou les introduire, les postuler dans la nature. Or, ce que nous introduisons dans la nature n’a que la valeur d’une hypothèse, et la science ainsi constituée doit être aussi hypothétique que le principe sur lequel elle repose. Ceci ne pourrait être évité que dans un seul cas, dans celui notamment où l’hypothèse serait aussi peu arbitraire, voire aussi nécessaire, que la nature elle-même; En admettant, par exemple, ce qui doit d’ailleurs être admis, à savoir que l’ensemble des phénomènes constitue, non un monde pur et simple, mais une Nature, autrement dit que tout cet ensemble n’est pas seulement un produit, mais est aussi productif, il en résulte que cet élément ne pourra jamais présenter une identité complète, parce que cela signifierait un passage absolu de la nature, en tant que productive, à la nature comme produit, ce qui aurait pour conséquence un repos absolu. Cette oscillation delà nature entre la productivité et le produit doit donc être considérée comme l’effet d’une duplicité générale des principes grâce à laquelle la nature est maintenue en constante activité et qui l’empêche de s’épuiser dans son produit : duplicité générale comme principe de tous les phénomènes de la nature et ‘aussi nécessaire que la nature elle-même.

Cette supposition (hypothèse) absolue doit donc avoir sa raison en elle-même, mais elle doit aussi subir l’expérience empirique, car si tous les phénomènes de la nature ne se laissent pas déduire de cette supposition,' si, dans l’ensemble de la nature, il en existe un seul dont la nécessité ne découle pas de ce principe, l’hypothèse se révèle par là-même fausse et perd toute valeur de principe.

Grâce à cette déduction de tous les phénomènes de la nature d’une seule et même hypothèse absolue, notre savoir se transforme en une contraction a priori de la nature même, c’est-à-

dire en une science de la nature a priori. Si celte déduction est possible, et ceci ne peut être prouvé que par les faits, la théorie de la nature ; en tant que science de la nature, la physique spéculative, devient également possible, et c’est ce qu’il fallait démontrer. ,

Remarcjue (cette remarque serait superflue si la confusion qui règne aujourd’hui concernant quelques notions évidentes par elles-mêmes ne nécessitait pas quelques mots d’explication).

La proposition : la science de la nature doit pouvoir déduire toutes ses propositions a priori a été souvent interprétée ainsi : la science de la nature doit se passer tout à fait de l’expérience et formuler ses propositions en dehors de toute intervention de celle-ci. Affirmation tellement absurde qu’on éprouve une certaine pitié à la réfuter. Ce n’est pas seulement ceci ou cela, mais tout ce que nous savons, nous le savons par l’expérience, par l’intermédiaire de l’expérience et nous ne savons rien sans elle, et en dehors d’elle. Aussi tout notre savoir repose-t-il sur des propositions fondées elles-mêmes sur l’expérience. Ces propositions ne deviennent a priori que parce que nous en prenons conscience comme de propositions nécessaires, et c’est ainsi que toute proposition, quelle que soit son contenu, peut être élevée à cette dignité, car la différence entre propositions a priori et propositions a posteriori n’est pas, comme le pensent certains, une différence inhérente aux propositions elles-mêmes, mais tient à la manière dont nous prenons connaissance de ces propositions ; si bien que chaque proposition qui n’est pour moi qu’une proposition historique est une proposition acquise par l’expérience, mais cette même proposition devient pour moi a priori lorsque j’ai réussi à entrevoir, directement ou indirectement, sa nécessité interne. Or, il doit être en général possible de reconnaître dans chaque phénomène primitif de la nature un phénomène nécessaire ; si, en effet, il n’y a plus place pour le hasard dans la nature, aucun phénomène primitif ne peut être un produit du hasard, ne serait-ce que pour la raison que la nature étant un système, tout ce qui s’y produit ou s’y réalise doit nécessairement pouvoir être rattaché à un principe auquel est suspendue toute la naturç. ^

Cette nécessité interne des phénomènes de la nature devient encore plus évidente, lorsqu’on pense qu’il n’est pas de système, au sens vrai du mot, qui ne soit pas en même temps un tout organique. Si, en effet, toutes les parties d’un ensemble organique se portent, se supportent et se soutiennent réciproquement, cette organisation, en tant que le Tout, devait préexister à ses. parties, et ce n’est pas le Tout qui a dû naitre des parties, mais les parties du Tout. On ne peut donc pas dire que nous connaissons la nature, mais la nature existe a prioriy autrement dit tout ce dont elle se compose y est prédéterminé par le Tout ou par l’Idée d’une nature en général. Mais si la mlure est a priori, il doit être également possible de la reconnaître comme quelque chose qui est a priori, et tel est, à vrai dire, le sens de notre remarque.

Une pareille science ne s’accommode ni de l’hypothétique ni de ce qui est seulement probable, mais de ce qui est évident et certain. Or, nous pouvons bien avoir la certitude que tout phénomène de la nature se rattache, par des chaînons intermédiaires aussi nombreux qu’on voudra, aux conditions premières d’une nature ; mais ces chaînons intermédiaires peuvent nous rester inconnus et être enfouis dans les profondeurs de la nature. Retrouver ces chaînons intermédiaires est la tâche de la recherche expérimentale. La physique spéculative n’a pas autre chose à faire qu’à signaler l’absence de ces chaînons intermédiaires ; mais comme une nouvelle découverte nous replonge dans une nouvelle ignorance et que pendant qu’un nœud se dénoue, un autre se noue on comprend que la découverte de tous les chaînons intermédiaires dans l’ensemble de la nature est une tâche sans fin et que notre science elle-même est condamnée à une progression infinie. Mais rien n’a autant retardé le progrès de cette science que l’arbitraire qui a présidé aux inventions par lesquelles on voulait dissimuler l’absence de notions précises. Ce caractère fragmentaire de nos connaissances n’apparaît avec une évidence particulière que lorsqu’on débarrasse le vrai acquis de la science de ses éléments purement hypothétiques et qu’on essaie de réunir ces fragments du grand Tout delà Nature en un système. On comprend aussi pourquoi la physique spéculative (l’âme de

MO

la vraie expérience) a toujours été la mère de toutes les grandes découvertes dans la nature.

si 5. — D'un système de physitjue spéculative en général.

Nous avons essayé, dans ce qui précède, de déduire et de développer l’idée d’une physique spéculative; il nous reste maintenant à montrer comment elle se réalise.

Avant d’aborder ce sujet, je tiens à attirer l’attention sur les points suivants ;

1° Il se peut que beaucoup de gens, interprétant mal le terme philosophie de la nature, espèrent trouver dans les lignes qui suivent des déductions transcendantales des phénomènes de la nature, dans le genre de celles auxquelles nous nous sommes livrés ailleurs, d’une façon fragmentaire, ou considèrent en général la philosophie de la nature comme une partie de la philosophie transcendantale, alors qu’elle en diffère totalement et forme une science tout à fait indépendante.

2"* Les notions de la physique dynamique en vigueur jusqu’ici diffèrent de celles que nous essayons d’établir ici et sont même en contradiction avec certaines d’entre elles. Je ne parle pas des idées qu’ont pu s’en faire ceux qui utilisent principalem.ent la méthode expérimentale et qui, lorsqu’ils s’aperçoivent qu’ils n’ont rien compris à l’explication dynamique (à celle par exemple qui substitue au fluide galvanique certaines vibrations ayant lieu dans les métaux) reviennent tout seuls à leurs idées premières, faites pour ainsi dire à leur mesure. Je parle des idées que Kant a inculquées aux têtes philosophiques et d’après lesquelles seul existerait ce qui remplit l’espace à des degrés divers, toutes les différences qui existent dans la matière se réduisant à de simples différences de densité, tandis que les modifications dynamiques ne seraient que de simples modifications des rapports entre les forces de répulsion et d’attraction. Cette manière de voir n’appréhende les phénomènes de la nature qu’à leur phase la plus profonde et la physique dynamique de ces philosophes commence justement là où elle devrait, à proprement parler, s’arrêter. Il est sans doute certain que le dernier résultat de tout processus dynamique est

représenté par les modifications qui se produisent dans la manière dont l’espace est rempli (modifications de densité) ; mais étant donné que le processus dynamique de la nature est un et que les processus dynamiques particuliers ne sont que des ramifications, des rejetons du seul processus fondamental, il en résulte que même les phénomènes électriques et magnétiques, considérés de ce point de vue, ne sont pas des effets de matières déterminées, mais des modifications du comportement de la matière elle-même et, comme ces modifications dépendent du rapport des forces, il s’agit, en dernier lieu, de modifications survenant dans ce rapport. Nous ne nions certes pas que dans leurs manifestations extrêmes ces phénomènes ne soient des modifications du rapport des forces ; nous nions seulement que ces manifestations ne tiennent qu’à cela ; nous sommes plutôt persuadés que ce principe soi-disant dynamique, en tant que raison explicative de tous les phénomènes de la nature, est trop superficiel et trop insuffisant pour rendre compte de toute la profondeur et de toute la variété des phénomènes de la nature, car il est en fait impossible d’en déduire une modification qualitative quelconque (car la modification de densité n’est que l’expression extérieure d’une modification plus profonde). Nous n’allons pas fournir la preuve de cette proposition, avant que du côté opposé on n’ait fourni une preuve justificative que l’explication par les seules modifications du rapport des forces (par les modifications de densité) suffit à rendre compte de tous les phénomènes de la nature ; et avant qu’on n’ait comblé le fossé qui sépare ce genre de philosophie dynamique des connaissances empiriques que nous possédons en physique, en ce qui concerne, par exemple, les différents modes d’action des substances basales, ce qui, pour le dire en'^passant, nous parait tout à fait impossible.

Qu’il nous soit donc permis de mettre à la place de la conception dynamique en vigueur jusqu’ici la nôtre, dans l’espoir qu’on ne tardera pas à discerner en quoi elle diffère de celle-là et à voir laquelle des deux est plus à même d’élever la théorie de la nature au rang d’une science de la nature.

ËSSAIS DE SCHELLIN6

si 6. — Organisation interne du système de la pliysiéjiie spéculative.

Les recherches sur le principe de la physique spéculative doivent être précédées de recherches sur les différences entre la spéculative et l’empirique. Il s’agit de montrer qu’entre l’empirie et la théorie il existe une opposition telle qu’aucune possibilité de conciliation entre elles, au moyen d’un chaînon intermédiaire, n’est possible, que, par conséquent, le concept de science expérimentale est un concept hybride, sans consistance, ou plutôt un concept impensable. Ceci soit dit, non pour déprécier l’empirie, mais pour la présenter sous sa vraie lumière. L’empirie pure, quel que soit son objet, est histoire (ce qui est absolument opposé à la théorie) et, inversement, seule l’histoire est empirie ' .

La physique, en tant qu’empirie, n’est qu’une collection de faits, de récits faits par des observateurs et ayant pour objets les choses qui sont arrivées dans des conditions naturelles ou arrangées en vue de l’expérience. Dans ce qu’on appelle physique de nos jours, l’empirie et la science empiètent l’une sur l’autre, de sorte qu’elle n’est ni l’une ni l’autre.

Notre but consiste donc à envisager la physique en faisant entre la science et l’empirie une séparation analogue à celle qui existe entre l’âme et le corps, en éliminant de la science tout ce qui ne se prête pas à une construction a priori, en dépouillant l’empirie de toute théorie et en la rétablissant dans sa nudité primitive.

L’opposition entre l’empirie et la science repose justement sur le fait que celle-là a son objet dans Vêtre, que cet objet est

1. Que les zélés fondateurs de l’empirie qui cherchent à rabaisser la théorie à son profit s’abstiennent de faire passer pour de l’empirie leurs propres jugements et ce qu’ils ont introduit dans la nature et imposé aux objets; nombreux sont certes ceux qui croient pouvoir en parler, mais pour extraire de la nature, sans y ajouter aucun mélange, ce qu’on y a aperçu et l’exposer aussi fidèlement que possible, les beaux discours ne suffisent pas.

Stable et achevé, tandis que l’objet de la science est en voie de devenir et a encore besoin d’être mené à bonne fin. Comme la science ne peut pas avoir pour point de départ ce qui est, d’une façon quelconque, produit ou chose, elle doit partir de l’inconditionné ; aussi la première recherche de la physique spéculative porte-t-elle sur le côté inconditionné de la science de la nature.

Étant donné que toute chose, dont on peut dire qu'elle es est de nature conditionnée, seul ïêtre lui- même peut être inconditionné. Mais comme tout être particulier, en tant que conditionné, peut être conçu comme représentant une limitation déterminée de l’activité productive (seul et dernier substrat de la réalité), Vêîre lui-même^ Y être comme tel peut être pensé comme étant cette activité productive dans son état illimité. Il en résulte que, pour la science de la nature, la nature est avant tout productivité, et rien de plus et c’est celle-ci qui .doit servir de point de départ à la science, comme son principe.

Pour autant que nous nous représentons l’ensemble des objets comme constituant la totalité de l’Étre, cet ensemble n’est pour nous qu’un monde pur et simple, autrement dit un produit. Il serait certainement impossible de s'élever dans la science de la nature à une notion supérieure à celle de l’Être, si toute persistance (et la persistance est bien impliquée dans le concept de l’être) n’était pas trompeuse et ne comportait pas un renouveau continuel et uniforme.

Mais si, au lieu de ne voir dans l’ensemble des objets qu’un produit, nous le considérons également comme productif, il devient pour nous nature^ et c’est cette identité du produit et de la productivité qui, même dans le langage courant, est désignée sous le nom de nature.

Nous appelons la nature, en tant que simple produit {natura naturata), objet (c’est elle seule qui intéresse J’empirie). Et nous appelons nature en tant que sujet la nature considérée comme productivité (natura naturans) (celle-ci, et elle seule, intéresse la théorie).

SCHKLLING.

Comme l’objet n’est jamais inconditionné, il doit exister dans la nature quelque chose qui est absolument inobjectif. Or, cet inobjectif absolu n’est autre que la primitive productivité de la nature. Dans l’opinion courante, elle s’efface derrière le produit; dans la manière de voir philosophique, au contraire, c’est le produit qui s’efface derrière la productivité.

Cette identité de la productivité et du produit, impliquée dans le concept primaire de la nature, trouve son expression dans la conception courante de la nature comme d’un Tout, qui est sa propre cause et son propre effet et ne cesse jamais d’être identique à lui-même, malgré sa dualité (qui se manifeste dans tous les phénomènes). C’est à ce concept que se laisse encore ramener l’identité du réel et de l’idéel qui est impliquée dans le concept de tout produit de la nature et par laquelle la nature diffère de l’art ou même s’y oppose. Car si, dans l’art, c’est le concept qui précède l’acte, la réalisation, il n’en est pas de même dans la nature, où le concept 'et l’art sont simultanés et inséparables, le concept s’incarnant immédiatement dans le produit dont il ne se laisse plus séparer.

La manière de voir empirique supprime cette identité, parce qu’elle ne voit dans la nature que des effets (bien qu’en raison des incessants empiétements de l’empirie sur le domaine de la science, on trouve, même dans la physique empirique, des maximes fondées sur les conceptions de la nature comme sujet ; par exemple : « la nature choisit le chemin le plus court » ; « la nature est économe en causes et prodigue en effets ») ; et la manière de voir empirique est supprimée, à son tour, par la spéculation qui ne voit dans la nature que la cause.

C’est seulement de l’objet qu’on peut dire qu’il est, et non du sujet, car celui-ci est l’être lui-même ou la productivité ellemême.

Cette productivité absolue se transforme en empirie. La productivité absolue implique le concept de l’infinité idéelle. Celle-ci doit devenir, d’idéelle, empirique.

Mais l’infini empirique est un devenir infini. Toute série infinie n’est pas autre chose que l’expression d’une infinitude intellectuelle ou idéelle. La série primitivement infinie (l’idéal de toutes les séries infinies) est celle où évolue notre infinitude intellectuelle : le temps. L’activité qu’entretient cette série est la même que celle qu’entretient notre conscience ; mais la conscience est continue. Aussi le temps, en tant qu’évolution de cette activité, ne peut-il être obtenu par juxtaposition de fragments ou de fractions. Or, comme toutes les autres séries infinies ne sont que des reproductions de la série primitivement infinie, c’est-à-dire du temps, aucune série infinie ne peut être autre que continue. Ce qui joue un rôle retardant dans l’évolution primaire (qui, sans cela, s’effectuerait à une vitesse infinie), c’est la réflexion primaire; la nécessité de la réflexion à chaque moment de notre activité (l’invariable dualité dans l’identité) constitue Je mystérieux artifice qui confère à notre existence de la durée, — La continuité absolue existe seulement pour l’intuition, et non pour la réflexion. Intuition et réflexion sont des opposés. La série infinie existe toujours pour l’intuition, mais pour la réflexion elle est discontinue et composée. C’est sur cette contradiction entre l’intuition et la réflexion que reposent les sophismes dont on se sert pour nier tout mouvement, contradiction que l’intuition productive résorbe à chaque moment. Pour l’intuition, par exemple, l’action de la pesanteur s’exerce d’une façon parfaitement continue, mais pour la réflexion elle s’exerce par secousses, par chocs en avant et en arrière. C’est pourquoi toutes les lois de la mécanique à la faveur desquelles tout ce qui est, à proprement parler, objet de l’intuition productive devient objet de la réflexion, ne sont au fond que des lois de la réflexion. D’où les notions forgées de la mécanique: les atomes de temps dans lesquels s’exerce la force de la pesanteur; la loi, d’après laquelle le moment de la sollicitation serait infiniment petit, car s’il en était autrement une vitesse infinie serait atteinte dans un temps fini, etc. D’où enfin ce fait qu’en mathématiques aucune série infinie ne peut être représentée comme étant réellement finie, mais seulement comme rétrogradant et avançant par secousses.

Toute cette recherche sur l’opposition entre la réflexion et

l’intuition productive sert seulement à nous permettre de formuler cette loi générale d’après laquelle c’est seulement dans la productivité, et dàns toute productivité, qu’existe la continuité absolue, proposition qui s’applique à la nature dans sa totalité, alors que des lois telles que : la nature ne connaît pas de sauts, la nature présente une continuité de formes, etc. ne s’appliquent qu’à la productivité primitive de la nature; celle-ci en effet ne pourrait être que continue, alors que du point de vue de la réflexion tout dans la nature doit apparaître comme séparé et discontinu, comme juxtaposé. C’est pourquoi on peut donner raison aussi bien à ceux qui affirment- la continuité dans la nature (organique, par exemple) qu’à ceux qui la nient; tout dépend du point de vue auquel on se place; et il en est de même de l’opposition entre la physique atomistique et la physique dynamique qui, comme nous le montrerons plus loin, ne diffèrent l’une de l’autre que par le fait que celle-là est envisagée du point de vue de la réflexion, celle-ci du point de vue de l’intuition.

Ces principes généraux admis, nous pouvons plus sûrement atteindre, notre but et exposer la structure (organisme) interne de notre système.

a) Le concept du devenir implique celui de la progressivité. Mais une productivité absolue revêtirait empiriquement l’aspect d’un devenir s’effectuant à une vitesse infime, si bien qu’il n’y aurait rien de réel pour l’intuition.

(Étant donné que la nature, en tant que productivité infinie, doit être considérée comme engagée dans une évolution infinie, la stabilité, le repos des produits de la nature (de ses produits organiques, par exemple), n’est pas un repos absolu, mais une évolution s’effectuant à une vitesse infiniment petite ou avec des retardements infinis. Mais l’évolution ne s’est pas révélée jusqu’à présent comme animée d’une vitesse finie, et encore moins comme animée d’une vitesse infiniment petite.)

b) Que l’évolution de la nature s’effectue à une vitesse finie et devenue ainsi objet d’intuition, c’est ce qui est inconcevable.

à moins d’un obstacle primitif qui se serait opposé à la productivité.

c) Mais si la nature est productivité absolue, la raison de cette opposition à la productivité ne peut se trouver en dehors d’elle. La nature n’est primitivement cjue productivité : aussi ne peut-il y avoir dans cette productivité rien de déterminé (car toute détermination est négation) et elle ne peut par conséquent pas aboutir à des produits. Pour qu’il y ait des produits, il faut que la productivité, d’indéterminée, devienne déterminée, autrement dit il faut qu’elle cesse d’être productivité pure. Or, si le degré de détermination était en dehors de la nature, la nature ne serait pas primitivement productivité absolue. Sans doute, la nature comporte bien la détermination, c’est-à dire la négativité, mais celle-ci, envisagée d’un point de vue plus élevé, redevient positivité.

d) Mais si la raison de l’obstacle qui s’oppose à la productivité réside dans la nature elle-même, celle-ci cesse d’être identité pure. La nature, pour autant qu’elle n’est que productivité, est identité pure, ne laisse pas discerner en elle de différences. Pour qu’il s’y produise des différences, il faut que son identité soit absolue. La nature doit être non identité, mais dualité.

La nature doit commencer par devenir objet pour elle-même^ et cette transformation du sujet pur en objet pour soi-même est inconcevable sans un dédoublement primitif au sein de la nature elle-même.

Cette dualité ne se prête donc à aucune déduction physique ultérieure, car en tant que condition de la nature dans sa totalité, elle est le principe sur lequel repose toute explication physique, et toute explication physique ne peut tendre qu’à ramener toutes les oppositions qui se manifestent dans la nature à cette opposition primitive qui existe également au sein de la nature et qui, elle-même, ne se manifeste plus. Pourquoi n’y aurait-il pas dans la nature un seul phénomène primitif sans cette opposition, si la nature n’était pas une alternance de sujet et d’objet, et cela jusqu’à l’infini, et si elle n’était pas déjà primitivement à la fois productivité et produit ?

e) Si la nature est primitivement dualité, nous devons déjà trouver dans la productivité primitive de la nature des ten^

dances opposées. (A la tendance positive doit s’en opposer une autre, pour ainsi dire anti-productive, entravant la production; non une tendance qui nie, mais une tendance vraiment négative, réellement opposée à l’autre.) C^est ainsi que, malgré sa limitation, il n’y a dans la nature rien de passif, alors même que ce qui la limite est à son tour positif et que sa dualité primitive correspond à une lutte entre deux tendances réellement opposées.

/) Pour qu’il y ait produit, il faut que ces deux tendances se rencontrent. Mais comme elles sont posées comme égales (et il n’y a aucune raison de les poser comme inégales), leur rencontre aura pour effet leur destruction réciproque, le produit sera par conséquent = 0, et de nouveau il n’y aura pas de produit.

Cette contradiction inévitable, mais jusqu’ici peu remarquée (à savoir que le produit ne peut naître que de la concurrence de tendances opposées, ces tendances cependant s’annihilant réciproquement) ne peut se résoudre que de la façon suivante :

Pour qu’un produit puisse persister, il faut qu’il soit en voie de devenir par reproduction incessante. On doit se représenter le produit comme annihilé à chaque moment et comme se reproduisant à chaque moment. A vrai dire, ce que nous voyons, ce n’est pas la persistance du produit, mais son incessant redevenir par la reproduction.

(On comprend sans doute que la série i -A- i -h 1.

pensée jusqu’à Vinfini n’est ni = 1 ni = 0. C’est une grandeur absolue (= i) qui dans cette série est sans cesse supprimée et revient sans cesse et produit par ce retour, non ellemême, mais l’intermédiaire entre elle-même et le Néant. La nature comme objet est ce qui subsiste dans une pareille série infinie et est = à une rupture de l’unité primitive, la dualité supprimée jouant le rôle de numérateur.)

g) Si la persistance d’un produit est un redevenir incessant par la reproduction, toute inertie n’existe dans la nature que pour autant qu’elle est objet, alors que dans la nature en tant que sujet, il n’y a qu'activité infinie.

Le produit n’est primitivement qu’un simple point, une simple limite, et c’est seulement lorsque la nature commence à le combattre qu’il devient une sphère pleine, un produit.

(Pensez à un courant : il est d’abord identité pure; mais là où il se heurte à un obstacle, il se produit un tourbillon qui ne se maintient pas, disparaît, mais se reforme à chaque instant. Dans la nature il n’y a pas de différences au début; tous les produits sont encore pour ainsi dire à l’état indifférencié et invisibles dans la productivité générale. C’est seulement lorsqu’elle se heurte à des entraves que se forment peu à peu des dépôts qui tranchent sur Tidentité générale. En chacun de ces points le courant se brise (la productivité est annihilée), mais à chaque moment arrive une nouvelle vague qui emplit la sphère).

La philosophie de la nature n’a pas à expliquer le côté productif de la nature, car si elle ne le pose pas dès le début dans la nature, elle ne l’y trouvera jamais. Ce qu’elle doit expliquer, c’est le permanent. Mais cette permanence ne s’explique que par la lutte de la nature contre toute permanence. Les produits paraîtraient comme de simples points, si la nature, en s’y attaquant, ne leur conférait pas volume et profondeur, et les produits eux-mêmes ne dureraient qu’un moment, si la nature ne les stimulait à chaque instant.

h) Cette apparence de produit, qui se reproduit à chaque moment, ne peut pas être un produit réellement infini, car s’il en était ainsi, toute la productivité de la nature s’y trouverait épuisée ; mais ce ne peut être non plus un produit fini car c’est la force de la nature entière qui s’y déverse. Ce produit doit donc être à la fois infini et fini, mais en voie de développement infini.

Le point où ce produit se dépose primitivement est le point d’inhibition générale de la nature, le point où commence l'évolution de celle-ci. Mais ce point se trouve dans la nature même en voie d’évplutibn, il n’est pas ici ou là, mais partout où il y a produit.

Ce produit est un produit fini, mais comme toute la productivité de la nature s’y trouve concentrée, il doit être animé de la tendance au développement infini. Et c’est ainsi que nous arrivons progressivement et sans phases intermédiaires à la construction de l’éternel devenir, à la présentation empirique d’une infinitude idéelle.

Dans ce qu’on appelle nature (c’est-à-dire ensemble d’objets particuliers) nous voyons, non le produit primitif lui-même, mais son évolution (et c’est pourquoi il ne peut pas y avoir un unique point d’inhibition). Mais par quoi cette évolution se trouve à son tour entravée d’une façon absolue, quelles sont les conditions qui doivent se trouver réalisées pour qu’elle aboutisse à des produits fixes, c’est ce qui reste encore inexpliqué.

Or ce produit est celui de l’évolution d’une infinitude initiale, laquelle ne peut jamais diminuer. La grandeur qui évolue dans une série infinie est encore infinie en chaque point de la ligne; donc la nature sera infinie en chaque point de l’évolution.

Il n’existe qu'un seul point d’inhibition primitif de la productivité, mais en ce qui concerne dévolution, des points d’inhibition innombrables peuvent être imaginés. Chacun de ces points est marqué pour nous par un produit; donc la nature est encore infinie en chaque point de l’évolution et en chaque point il y a le germe d’un Univers'.

(La question de savoir par quoi l’impulsion infinie inhérente au produit est entravée, reste momentanément sans réponse. Mais cette inhibition initiale de la productivité explique seulement pourquoi l’évolution s’accomplit avec une vitesse finie, et non avec une vitesse infiniment petite.)

i) Le produit évolue à l’infini. Cette évolution ne peut donc donner naissance à quoi que ce soit qui ne soit pas produit (synthèse) à son tour et qui ne puisse se décomposer en nouveaux facteurs, chacun ayant ses facteurs' à son tour.

C’est ainsi que, même en poursuivant l’analyse à l’infini, on ne peut aboutir dans la nature à rien qui soit absolument simple.

1. Un voyageur ayant visité Rome a fait cette remarque que l’obélisque qui se trouve dans cette ville constitue une démonstration de toute l’histoire universelle. — • On peut en di^re autant de chaque produit de la nature. Chaque corps minéral est un fragment des annales de la terre. Mais la terre elle-même, qu’est-elle Son histoire s’enchevêtre dans celle de la nature entière, et c’est ainsi qu'une chaîne ininterrompue s’étend du fossile à l’histoire de l’Univers en passant par la nature inorganique et organique.

UN SYSTÈME DE LA PHILOSOPHIE DE LA NATURE ^8l

k) Mais si Ton se représenter évolution comme achevée (et elle ne ^peut jamais Têtre), elle ne pourrait pas s'arrêter à quelque chose qui soit encore produit, mais au productif pur.

La question qui se pose est celle de savoir si ce qui n'^est plus substrat, mais cause de tout substrat, si ce qui n^est plus produit, mais absolument productif, je ne dirai pas se rencontre (car cela est inconcevable), mais s^y manifeste du moins par quelques traces.

/) Ayant le caractère de Finconditionné, cette cause de tout substrat, cet absolument productif devrait se présenter comme quelque chose qui, bien que n'occupant pas l'espace, n'en est pas moins le principe de toute occupation de l'espace.

Ce qui remplit l'espace, ce n'est pas la matière, qui est ellemême l'espace rempli. Ce qui remplit l'espace ne peut donc pas participer de la matière. C'est seulement ce qui est qui remplit l'espape, et non lui-même.

Il va de soi que de ce qui n^est pas dans l’espace nous ne pouvons avoir aucune intuition positive extérieure. On devrait donc du moins pouvoir le présenter d’une façon négative. Et voilà comment on y arrive :

Ce qui est dans l'espace est, comme tel, sujet à la destruction mécanique et chimique. Ce qui n’est pas destructible mécaniquement et chimiquement doit donc se trouver au-d'elà de l'espace. Nous touchons ici à la source de Idi^quaUté, car bien qu'une qualité puisse être supprimée par une autre, il n'en résulte pas moins un troisième produit à la formation et à l'entretien duquel doivent contribuer les produits A et B (les facteurs opposés à C).

Mais cette indestructibilité qui n'est concevable que comme intensité pure est, en tant que cause de tout substrat, en même temps le principe de la divisibilité à l'infini. (Un corps divisé à l'infini occupe encore au même degré l'espace par sa partie la plus petite.)

Donc, ce qui est purement productif, sans être produit, constitue la raison dernière de la qualité. Mais toute qualité est définie, alors djue la productivité est primitivement indéterminée. La productivité apparaît donc dans les qualités comme étant déjà entravée et, comme elle y apparaît sous son aspect le plus

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primitif, elle y apparaît également dans son état d’inhibition le plus primitif.

C^est sur ce point que notre manière de voir diffère de celle qui règne dans ce qu’on appelle communément la physique dynamique.

Ce que nous affirmons est, en bref, ceci. Si l’évolution infinie de la nature était achevée (ce qui est impossible), elle se décomposerait en actions primitives simples ou, s’il est permis de s’exprimer ainsi, en productivités simples. Nous ne disons pas : il y . a dans la nature de ces actions simples, mais nous disons seulement qu’elles sont les raisons explicatives idéelles de la qualité ; la réalité de ces entéléchies ne se laisse pas démontrer ; elles n^existent point. Nous n’avons donc pas à démontrer ici plus que nous n’affirmons, à savoir que ces productivités primitives doivent être considérées, pensées comme étant des raisons explicatives de toute qualité. Cette démonstration est la suivante :

Que rien de ce qui existe dans l’espace, autrement dit que rien en général ne soit mécaniquement simple^ c’est ce qui n’a pas besoin de preuve. Donc, ce qui est vraiment simple, ne peut être pensé comme étant dans l’espace, mais doit être pensé comme étant en dehors de lui. Or ne peut être pensée au-delà de l’espace que la pure^ intensité. Cette notion de pure intensité est exprimée par celle ddaction. Ce qui est simple^ ce n’est pas le produit de cette action, mais V action elle-même, abstraite du produit, et elle doit être simple^ pour que le produit soit divisible à l’infini, car alors même que les parties sont près de disparaître, l’intensité reste. Et c’est cette intensité pure qui reçoit le substrat, même dans la division à l’infini.

Si donc l’atomistique est la théorie qui voit la raison explicative idéelle de la qualité dans quelque chose de simple, notre philosophie est une philosophie atomistique. Et comme elle pose le simple dans quelque chose qui est productif, sans être produit, elle est atomistique et dynamique.

Il est clair que si l’on admet une division absolue de la Nature en ses facteurs, ce qui reste doit être quelque chose qui résiste à toute division, autrement dit quelque chose de simple.

Mais le simple ne peut être pensé que dynamiquement et, comme tel, il ne peut exister dans Vespace (car il désigne ce qui ne peut être pensé que comme étant au-delà de l’espace); aussi ne peut-on avoir d’intuition que par son produit. Nous n’avons pour lui aucun autre critère, aucune autre mesure que le produit. Pensé à l’état pur, il n’est que le point de départ du produit (comme le point annonce la ligne), donc entéléchie pure. Or, ce qui ne peut être connu par soi-même, mais par son produit, est connu empiriquement. Si donc toute qualité, en tant que qualité (non en tant que substrat auquel la qualité est simplement inhérente) doit être pensée comme intensité pure, comme action pure, les qualités en général constituent ce qu’il y a d’absolument empirique dans nos connaissances relatives à la nature; de ces qualités aucune construction n’est possible, de sorte qu’en ce qui les concerne il ne reste à la philosophie de la nature pas autre chose à faire qu’à fournir la preuve qu’elles forment la limite absolue de sa construction.

- Chercher la raison de la qualité, c’est supposer l’évolution comme étant déjà achevée ; autrement dit, cette question portant sur la qualité suppose quelque chose qui est purement pensé, et il ne peut y être répondu qu’en invoquant une explication également idéelle, c’est-à-dire purement pensée. Cette question est posée par la réflexion (sur le produit), alors que la vraie dynamique s’en tient toujours au point de vue de Vinîuition.

Il importe de faire remarquer ici que si la raison explicative de la qualité est présentée comme idéelle, elle n’est valable que pour autant que la qualité est pensée d’une façon absolue, et non en tant que la qualité, par exemple, telle qu’elle se montre dans le processus dynamique. Pour autant que la qualité est relative, il y a pour elle une raison explicative et déterminante réelle, et non idéelle ; elle est notamment déterminée par une qualité opposée, avec laquelle elle entre en conflit, et cette opposition est, à son tour, déterminée par une opposition plus haute, et ainsi de suite jusqu’à l’infini; si bien que si cette organisation générale pouvait se dissoudre, toute la matière retomberait dans l’inactivité dynamique, autrement dit se trouverait totalement dépourvue de qualités. (La qualité est une puissance — Potenz — supérieure de la matière, à laquelle elle s’élève par réaction réciproque avec

elle-même.) Nous montrerons par la suite que le processus dynamique est, pour chaque sphère, un processus limité, car c’est ainsi seulement que naissent les points de rapports pour les déterminations qualitatives. Cette limitation du processus dynamique, c’est-à-dire \a détermination qualitative proprement dite, est due à la même cause que celle qui limite l’évolution de la nature en général, et cet élément négatif est le seul élément indécomposable dans les choses, le seul qui échappe à toute emprise. La relativité absolue de haute qualité est prouvée par le comportement électrique des corps, car le même corps peut être positif par rapport à un corps, et négatif par rapport à un autre. Ainsi pourrions-nous nous en tenir à la proposition que nous avons déjà énoncée ailleurs, à savoir que toute qualité est électricité et, inversement, que Vélectricité d^un corps est aussi sa qualité (c2iX toute différence qualitative est égale à une différence d’électricité et toute qualité [chimique] est réductible à l’électricité). Tout ce que nous percevons par les sens, couleurs, goût, etc., ne nous est sans doute perceptible que par l’intermédiaire de l’électricité, et c’est celle-ci qui pourrait bien être la seule chose directement ^ptxct^ùh\t ' ; c’est ce qui résulte déjà de la dualité générale de chacun de nos sens, car la nature est, à proprement parler^ faite de dualité. Dans le galvanisme, la sensibilité, en tant que réactif, réduit toutes les qualités des corps sur lesquels elle réagit, à une différence primaire initiale. Quelles que soient par ailleurs les différences entre les corps qui, par leur enchaînement, affectent le sens du goût ou celui de la vue, ils sont tous soit alcalins, soit acides, produisent une étincelle positive ou négative, et leur activité découle toujours d’une puissance supérieure à la puissance purement chimique.

La qualité, pensée d’une façon absolue, est inconstructible, parce que la qualité en général n’a elle-même rien d’absolu et que, d’une façon générale, il n’y a pas d’autre qualité que celle que les corps manifestent les uns par rapport aux autres, chaque

I. A propos de l’action du galvanisme sur les sens, Volta avait déjà posé cette question : «Le fluide électrique ne pourrait-il pas être la cause de toutes les autres sensations ? »

qualité étaQ.t quelque chose par quoi un corps s’élève pour ainsi dire au-dessus de lui-même.

Toute la construction de la qualité que nous avons tentée jusqu’ici se réduit à ces deux essais : exprimer les qualités à l’aide de figures, ce qui équivaut à admettre qu’il existe dans la nature une figure particulière pour chaque qualité; ou bien exprimer la qualité par des formules analytiques (dans lesquelles les forces d’attraction et de répulsion fournissent les grandeurs positives et négatives nécessaires). Étant donné l’insignifiance de cet essai, nous pouvons, sans plus, déclarer que l’explication à laquelle il sert de base n’est d’aucune valeur. Aussi pouvonsnous nous borner à faire remarquer que la construction de la matière à partir des deux forces fondamentales peut bien donner lieu à des différences de densité, mais jamais à des différences de qualité, en tant que qualité, car, bien que toutes les modifications dynamiques apparaissent, à leur phase la plus profonde, comme résultant de modifications des forces fondamentales, nous ne voyons à cette phase que le produit des processus, non le processus lui-même; ces modifications sont donc encore à expliquer, et V explication doit sans doute être cherchée dans quelque chose de supérieur.

La seule explication possible de la qualité est l’explication idéelle, parce qu’elle suppose elle-même quelque chose de purement idéal. Celui qui recherche la raison dernière de la qualité, se place au point initial de la nature. Mais où se trouve ce point initial, et toute qualité ne résulte-t-elle pas justement des obstacles qui empêchent toute matière de retourner à son état initial ?

A partir du point de séparation entre la réflexion et l’intuition, séparation qui n’est cependant-possible que si l’on suppose l’évolution achevée, la physique diverge dans les deux directions opposées qui sont celles du système atomistique et du système dynamique.

Le système dynamique nie l’évolution absolue de la nature et va de la nature comme synthèse (= sujet) à la nature comme évolution (= objet) ; le système atomistique part de la nature comme évolution, considérée comme état initial, pour aboutir à la nature comme synthèse ; celui-là va du point de vue de

l’intuition à celui de la réflexion, celui-ci suit une direction opposée.

Les deux directions sont également possibles. Si l’analyse est correcte, on doit pouvoir retrouver, grâce à l’analyse, la synthèse, de même que l’analyse à l’aide de la synthèse. Mais on ne reconnaît si l’analyse est correcte qu’en revenant à la synthèse. C’est donc la synthèse qui est et reste la prémisse absolue.

Des tâches contraires s’imposent aux deux systèmes : ce qui, pour la physique atomistique, est la cause de la composition de la nature est, pour la physique dynamique, la cause des obstacles à son évolution. Celle-là explique la composition de la nature par la force de cohésion, ce qui exclut la possibilité d’une vraie continuité ; celle-ci explique, au contraire, la cohésion par la continuité de l’évolution (toute continuité n’existe primitivement que dans la productivité).

Les deux systèmes ont des points de départ purement idéels. — La synthèse absolue est tout aussi purement idéelle que l’analyse absolue. Le réel ne se trouve que dans la nature en tant que produit’, mais c’est la nature qui, envisagée ni comme involution absolue ni comme évolution absolue, est le produit. Le produit est donc ce qui occupe le milieu entre les deux extrêmes idéels.

La première tâche qui s’impose aux deux systèmes consiste à construire le produit, ce dans quoi ces deux extrêmes opposés deviennent réels. Les deux n’ont affaire qu’à des grandeurs idéelles, tant que le produit n’est pas réalisé ; seules les directions qu’ils suivent pour arriver sont opposées. Tant qu’ils ont affaire à des facteurs idéels, les deux systèmes ont la même valeur, et chacun constitué pour ainsi dire l’épreuve de Pautre. Ce qui est caché dans le tréfonds de la nature productive doit irradier dans la nature en tant que nature, et c’est ainsi que le système atomistique doit être le constant reflet du dynamique. Dans la « Première esquisse d'un système de la philosophie de la nature », nous avons choisi intentionnellement, des deux directions, celle de la « physique atomistique ». Et nous croyons faciliter dans une grande mesure l’intelligence de notre science, en nous occupant ici de la productivité^ comme nous

nous sommes occupés, dans V « Esijuisse » en question, du produit.

m) Dans la productivité pure de la Nature aucune différenciation n’existe au-delà du dédoublement ; le produit ne résulte que du dédoublement qui s’effectue au sein de la productivité.

Étant donné que là productivité absolue n’est que la production en soi, et non la production de quelque chose de défini, la tendance de la nature qui aboutit au produit ne peut être que la tendance négative de la productivité.

S’il n’y a pas dans la nature, en tant qu’elle est réelle, de productivité sans produit, il n’y a pas davantage dans la nature de produit sans productivité. La nature ne peut que se rapprocher des deux extrêmes, et il s’agit de montrer qu’elle le fait réellement.

a) La productivité pure n’aboutit d’abord qu’à des créations n’ayant pas de forme. Lorsque la nature se perd dans ces créations sans forme, sa productivité se trouve épuisée (on dit alors qu’elle devient latente). Par contre, là où domine la forme, par conséquent là où la productivité est enfermée dans des limites, la productivité devient patente ; elle apparaît alors, non comme produit concret et visible, mais comme et en tant que productivité, bien que passant tout entière dans le produit, comme dans les phénomènes de la chaleur (La notion de matières impondérables est une notion symbolique).

■ P) Si la productivité s’épuise en créations sans forme, elle est, envisagée du point de vue absolu, l’informe, l’amorphe absolu.

(On n’a pas suffisamment apprécié la hardiesse du système atomistique. L’idée qui l’inspire et qui est celle d’un amorphe absolu, de ce qui ne peut jamais revêtir la forme d’une matière définie, n’est autre que le symbole de la nature se rapprochant de la productivité. Plus elle en est rapprochée, et plus elle est rapprochée de l’amorphisme.)

y) La production n’apparaît comme une productivité que là où elle est enfermée. dans des limites.

Ce qui existe partout et en tout, n’existe, pour cette raison même nulle part. La productivité n’est stabilisée que par la limitation. L’électricité n’existe qu’au moment où sont données les

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limites, et c’est faire preuve d’une compréhension tout à fait insuffisante que d’y voir autre chose que des phénomènes de la productivité (limitée). La condition de la lumière est donnée par une opposition qui se produit dans les processus électrique et galvanique, comme dans le chimique^ et même la lumière qui parvient jusqu’à nous sans aucune sollicitation de notre part (phénomène de la productivité qui s’exerce tout autour du soleil) suppose cette opposition

B) Seule la productivité limitée donne lieu à une ébauche du produit, lui imprime la première impulsion (l’explication du produit doit commencer par l’établissement du point fixe d’où part la première impulsion). La condition de toute formation est donnée par la dualité (Tel est le sens profond de la construction kantienne de la matière comme résultat d’action de forces opposées).

Les phénomènes électriques constituent le schéma général pour la construction de la matière en général.

s) Il n’y a dans la nature ni productivité pure, ni produit pur. Celle-là est une négation absolue de celui-ci, et inversement.

(Ce qui se rapproche de celle-là^ c’est l’absolument indécomposable, et ce qui se rapproche de celui-ci, c’est l’absolument décomposable de l’atomistique. Celle-là ne peut être pensée, sans qu’on pense en même temps l’absolument indécomposable, et celui-ci sans qu’on pense en même temps l’absolument décomposable.)

La nature ne pourra donc être primitivement que l’intermédiaire des deux, et nous arrivons ainsi à la notion d’une productivité en train de se transformer en produit, ou d’un produit productif à l’infini. Nous nous en tenons à cette dernière détermination.

La notion du produit (fixe) et celle de la productivité (libre)

I. Étant donné les expériences que nous connaissons, il n’est du moins pas impossible de considérer les phénomènes de la lumière et ceux de l’électricité comme identiques car dans l’image prismatique les couleurs sont opposées les unes aux autres et la lumière blanche qui occupe le milieu peut du moins être considérée comme le point d’indifférence : et, par analogie, on sera tenté de considérer justement cette construction des phénomènes lumineux comme la vraie.

sont des notions opposées. Comme ce que nous avons postulé est déjà produit, il peut, lorsqu’il est productif, l’être seulement d’une façon définie. Mais productivité définie est formation (active). Ce troisième terme doit donc être en état de formation.

Mais le produit doit être productif à l’infini (autrement dit le passage de la production au produit ne doit jamais être absolument achevé) ; il sera donc à chaque moment productif d’une manière définie, la productivité subsistera, mais non en tant que produit.

(On pourrait certes se demander comment le passage d’une forme à une autre est possible, alors qu'aucune forme n’est fixée. Mais ce qui rend possibles les formations momentanées, c’est le fait que l’évolution ne peut s’effectuer avec une vitesse infime, de sorte que pour chaque moment du moins la forme peut avoir un caractère déterminé.)

Le produit apparaîtra comme engagé dans une métamorphose infinie.

(Du point de vue de la réflexion, il apparaîtra comme sautant sans cesse de l’état liquide à l’état solide, sans trouver la forme qu’il recherche. Des organisations^ qui ne vivent pas dans l’élément plus grossier, vivent du moins au fond de la mer atmosphérique ; beaucoup d’entre elles passent, à la faveur de métamorphoses, d’un élément dans un autre ; et l’animal, dont toute la vie consiste en contractions, est-il autre chose qu’un saut pareil i!)

La métamorphose ne peut s’effectuer en dehors de toute règle. Elle doit en effet rester dans les limites de l’opposition initiale et ne pas les dépasser ' .

(Cette régularité ne se traduira pas par autre chose que par une parenté interne des formes, parenté qui, à son tour, n’est pas concevable sans un type fondamental, commun à toutes les organisations et qu’avec de nombreuses variations, elles expriment toutes.)

Mais même ce produit ne constitue pas encore ce que nous

I. C’est pourquoi la métamorphose devient irrégulière lorsque l'opposition est supprimée ou faussée. Car la maladie elle-même estelle autre chose qu’une métamorphose ?

cherchons, à savoir un produit qui, productif à l’infini, reste le même. Que le produit reste le même, cela parait impossible, car sans inhibition absolue, sans arrêt de la productivité il semble qu'il ne puisse y avoir de produit. Le produit devrait être inhibé, entravé, comme l’est la productivité, car il est toujours productif ; et il devrait être inhibé par le dédoublement et la limitation qui en résulte. Mais il faudrait expliquer également comment le produit productif peut être inhibé aux diverses phases de formation, sans cesser d’être productif ou comment le dédoublement lui-même est fait pour assurer la continuité de la productivité.

Voyons maintenant comment le produit doit apparaître du point de vue de la réflexion.

Le produit est la synthèse dans laquelle se touchent les abîmes opposés, l’absolument décomposable, d’une part, l’absolument indécomposable, de l’autre. L’atomiste cherche à expliquer par la force de cohésion, la force plastique, etc. comment la discontinuité absolue sur laquelle repose sa conception se transforme en continuité. Mais en vain, caria continuité n’est que la productivité elle-même.

La variété des formes que ce prodirit revêt dans la métamorphose a été expliquée par les différences entre les phases de développement, chaque phase ayant pour parallèle une forme particulière. — L’atomiste pose dans la nature certaines formes fondamentales et, comme tout dans la nature aspire à la forme, et que tout ce qui se forme a sa forme particulière, il faut bien admettre l’existence de ces formes particulières, mais à l’état de simple allusion, et non d'actes.

Du point de vue de la réflexion, le devenir de chaque produit doit apparaître comme une aspiration incessante des actions primaires à la production d’une forme déterminée et comme une disparition non moins constante de ces formes.

C’est ainsi que le produit ne serait pas le produit d’une tendance simple, mais seulement l’expression visible d’une tendance interne, d’un équilibre interne des actions primaires qui n’ont pas réussi à se réduire l’une l’autre à l’absence absolue de forme ni à se conférer l’une à l’autre, en raison du conflit général, une forme fixe et déterminée.

Jusqu’ici (aussi longtemps que nous avions affaire à des facteurs idéels) la recherche pouvait se faire en suivant des directions opposées; à partir de maintenant, comme nous avons à suivre un produit réel dans ses développements, nous ne pouvons le faire que dans une seule direction.

Du fait de la divergence inévitable de la productivité, à chaque phase de développement, dans des directions opposées, le produit lui-même se trouve décomposé en plusieurs produits dont chacun cependant correspond à une phase de développement particulière.

Qu’il en soit vraiment ainsi, c’est ce qu’il est facile de montrer d’après les produits eux-mêmes lorsqu’on les compare entre eux au point de vue de la forme et qu^on recherche une continuité qui, sous ce rapport, les relie les uns aux autres ; or, comme (pour la réflexion) la continuité n’est jamais dans les produits^ mais dans la productivité, cette intention ne peut jamais être réalisée d’une façon complète.

Pour trouver la continuité dans la productivité, il faudrait que les gradations de ce passage de la productivité au produit fussent établies avec plus de précision que cela n’a été fait jusqu’ici. Du fait que la productivité subit une limitation (voir plus haut), le produit se trouve seulement ébauché, la productivité recevant pour la première fois un point fixe, un appui ferme. — Il importe de montrer comment la productivité se matérialise progressivement et se transforme en produits de plus en plus fixes ; on obtient ainsi une gradation dynamique dans la nature, ce qui constitue, à proprement parler, l’objet principal et la tâche fondamentale de tout le système.

(Q^u’on nous permette au préalable l’explication suivante. La première condition nécessaire consiste dans le dédoublement de la productivité ; quant à la cause de ce dédoublement, elle reste tout cTabord en dehors de la recherche. Le dédoublement a peut-être pour effet une alternance de contractions et d’expansions. Cette alternance n’a pas lieu dans la matière elle-même, mais constitue la matière elle-même et la première phase de la productivité se transformant en produit. Le produit ne peut se former qu’à la suite de l’arrêt de cette alternance, donc grâce à l’intervention d’un troisième facteur qui fixe cette alternance ;

nous serions ainsi en présence de la matière à sa phase la plus profonde (première puissance), de l’alternance au repos ou en équilibre, comme, d’autre part, la suppression de ce troisième facteur aurait pour effet d’élever la matière à une puissance supérieure. Or, il serait possible que ces produits ainsi dérivés correspondent à des phases tout à fait différentes de la matérialité ou du passage en question ou que ces différentes phases soient plus marquées dans tels produits que dans tels autres, et Ton aurait ainsi une gradation dynamique de ces produits.)

n) Pour la solution de la tâche nous suivons provisoirement la direction empruntée jusqu’ici, sans savoir où elle pourra nous conduire.

Des produits particuliers (individuels) sont versés dans la nature ; mais dans ces produits on doit toujours pouvoir discerner la productivité, en tant que productivité. La productivité n’a pas encore subi une transformation absolue en produit. La persistance du produit doit être l’effet d’une auto-reproduction incessante.

Il reste à savoir ce qui empêche cette transformation absolue (cet épuisement absolu) de la productivité en produit ou ce qui assure le maintien d’une auto-reproduction incessante.

On ne saurait imaginer d’autres obstacles à la transformation absolue de la productivité en produit que ceux venant d'influences extérieures^ ni que le produit soit obligé à chaque moment de se reproduire à nouveau par d’autres facteurs que des influences extérieures.

Or, on n’a encore trouvé jusqu’ici aucune trace d’une cause agissant à l’encontre du produit (de la nature organique). Aussi cette cause, ne peut-on tout d’abord que la postuler. (Nous nous attendions à voir toute la nature s’épuiser dans ce produit, et c’est maintenant seulement que nous nous rendons compte que, pour comprendre ce produit, il faut admettre l’intervention d’autre chose, d’une nouvelle opposition).

La nature, jusqu’à présent, a été pour nous identité absolue dans la dualité. Ici nous nous trouvons devant une opposition qui doit exister au sein même de cette identité, opposition qu’on doit pouvoir retrouver dans le produit dérivé lui-même, ^ toutefois il se laisse dériver.

Le produit dérivé est une activité dirigée vers le dehors et qui, comme telle^ ne se laisse pas penser sans une activité dirigée du dehors vers le dedans (c’est-à-dire dirigée vers ellemême) dans le même produit, laquelle activité, à son tour, ne peut être pensée autrement que comme étant refoulée (réfléchie) du dehors.

C’est dans les directions opposées, naissant de ces oppositions, que se trouve le principe qui préside à la manifestation de tous les phénomènes de la vie. Ces directions supprimées, la vie devient soit activité absolue^ soit réceptivité absolue^ alors qu’elle n’est possible primitivement qu’en tant que détermination réciproque et parfaite de l’activité et de la réceptivité.

Nous avons dit plus haut (g) qu’un produit en général résulte du choc de la nature contre le point d’inhibition primaire, ce qui élève ce point au niveau de la sphère où règne le plein et lui confère une permanence. Ici, où il s’agit du choc de la nature extérieure ^ non plus contre un simple point y mais contre un produit, cette première construction s’élève pour nous à la deuxième puissance, nous avons un produit doublé (c’est ainsi qu’on verra par la suite que la nature organique en général n’est que l’inorganique à une puissance supérieure et qu’elle s’élève au-dessus de l’inorganique, du fait que ce qui est déjà chez elle produit, devient de nouveau produit).

Etant donné que le produit que nous avons obtenu en premier lieu nous oriente lui-même dans une direction qui lui est opposée, il est évident que notre construction, c’est-à-dire notre manière de concevoir la naissance d’un produit, était, d’une façon générale, incomplète et que notre tâche (la tâche de toute la science consiste à construire la naissance d’un produit, à rechercher la manière dont il naît) était encore loin d’être remplie.

Un produit productif, comme tel, ne peut naître que sous l’influence de forces extérieures, car c’est ainsi seulement que la productivité se trouve interrompue et est empêchée de s’épuiser dans le produit. Or, ces forces extérieures doivent faire partie d’une sphère particulière, d’un monde qui ne soit pas productif, autrem'ent dit d’un monde fixe et invariablement déterminé sous tous les rapports. Le problème qui consiste à rechercher comment les produits naissent dans la nature n’a donc

reçu jusqu’à présent qu'une solution partielle. « Le produit, avons-nous dit, est inhibé par le dédoublement de la productivité à chaque phase de développement. » Or, ceci ne s’applique qu’au produit productif, alors qu’ici il s’agit d’un produit nonproductif.

La contradiction à laquelle nous nous heurtons ne pourra être levée que si Ton trouve une expression générale pour la construction d’un produit, quel qu’il soit (qu’il soit productif ou qu’il ait cessé de l’être).

L’existence d’un monde non productif (inorganique) n’ayant été précédemment que postulée, afin d’expliquer l’existence du monde productif, c’est également d’une façon hypothétique que nous pouvons établir les conditions dont dépend l’existence du premier et comme nous ne le connaissons encore que par opposition au productif, ces conditions doivent, elles aussi, être déduites de cette opposition. (Il ressort de tout cela que toutes les déductions auxquelles nous nous livrons ici ne constituent encore que des vérités pour ainsi dire hypothétiques, car il est impossible d’expliquer aussi bien la nature organique que l’inorganique, sans ramener la construction de l’une et de l’autre à une expression commune qui ne peut être trouvée que par la voie de synthèse. C’est un travail qui dépasse le cadre de cet essai, et nous avons hâte d’aborder le problème le plus général et le plus important de notre science).

Le problème le plus général de la physique spéculative peut être formulé ainsi : ramener à une expression commune la construction du monde organique et du monde inorganique. Nous ne donnerons, dans ce qui suit, que les principaux éléments de la solution de ce problème.

Nous commençons par poser le principe suivant : le produit organique étant le produit à la deuxième puissance, la construç-

tion organique du produit doit être, tout au moins, l’image symbolique de la construction primaire de tout produit.

a) Pour que la productivité soit fixée en un point quelconque, il faut qu’il y ait des limites. Or, comme les limites constituent la condition de la première manifestation^ la cause dont ces limites sont l’effet, ne peut plus manifester son action : elle rentre dans l’intérieur de la nature ou du produit du moment.

Dans la nature organique, cette limitation est l’œuvre de ce que nous appelons sensibilité^ laquelle doit être pensée comme la première condition de la construction du monde organique.

b) L’effet immédiat de la productivité limitée consiste dans une alternance de contractions et d’expansions dans la matière déjà donnée et, comme nous le savons à présent, construite pour ainsi dire pour la deuxième fois.

c) Lorsque cette alternance s’arrête, la productivité se transforme en produit, et lorsqu’elle se rétablit, le produit redevient productivité. Etant donné en effet que le produit doit rester productif à l’infini, on doit pouvoir y distinguer ces trois phases de la productivité ; le passage absolu de celle-ci dans le produit signifie la fin du produit lui- même.

d) De même qu’elles peuvent être distinguées chez V individu, ces trois phases doivent également pouvoir être distinguées dans toute la nature organique, et c’est ainsi que la hiérarchie des organisations n’est pas autre chose que la gradation de la productivité même. [La productivité s’épuise jusqu’au degré c) dans le produit A et ne peut commencer le produit B qu’au point où elle a cessé de produire A, c’est-à-dire qu’elle ne peut commencer qu’au degré d)^ et ainsi de suite, en suivant une marche descendante, jusqu’à la disparition de toute productivité. Si l’on connaissait le degré absolu de la productivité, de celle de la Terre par exemple (qui est déterminée par ses rapports avec le Soleil), on pourrait, grâce à cette donnée, déterminer la limite de l’organisation dont elle est le siège avec plus de précision que par l’expérience qui doit nécessairement être incomplète, car les catastrophes de la nature ont certainement dû faire disparaître les anneaux extrêmes de la chaîne. L’histoire naturelle proprement dite, qui a pour objet, non les produits, mais la nature elle-même, poursuit sa productivité, comme si

elle subissait une contrainte^ à travers tous les détours et sinuosités, jusqu’au point où elle s’éteint dans le produit.]

C’est sur cette gradation dynamique, qui existe aussi bien chez l’individu que dans la nature entière, que repose la construction de tous les phénomènes organiques.

Ces propositions, généralisées, aboutissent aux principes suivants d’une théorie générale de la nature.

a) La productivité doit être primitivement limitée. Etant donné qu’au-delà de la productivité limitée, il y a (seulement) identité pure, cette limitation ne peut venir que d’une diflférence déjà existante ; aussi doit-elle être l’effet d’une opposition se formant au sein de la productivité même. Nous revenons ainsi à notre premier postulat ' .

b) Celte différence, pensée à l’état pur, est la première condition de toute activité (de la nature) ; la productivité subit des attractions et des répulsions entre les deux termes opposés (les limites primitives) 2, et cette alternance de contraction et d’expansion donne nécessairement lieu à un facteur commun, mais qui n’existe qu’au sein de l’alternance. S’il se trouvait en dehors de l’alternance, c’est celle-ci qui devrait subir une fixation. C’est la productivité dédoublée qui constitue l’élément actif de l’alternance.

c) On se demande donc :

1 . Le premier postulat de la science de la nature est celui d’une opposition au sein de l’identité pure de la nature. Cette opposition doit être pensée à l’état tout à fait pur, sans autre substrat que celui d’activité, car elle est la condition de tout substrat. Celui qui est incapable de se représenter une activité ou une opposition sans substrat n’est pas fait pour la philosophie, car c’est à la déduction d’un substrat que tend justement la philosophie.

2. Les phénomènes électriques représentent le schéma des oscillations de la nature entre la productivité et le produit. Et c’est cet état d’oscillation, d’alternance des forces d’attraction et de répulsion qui constitue l’état de formation proprement dit.

a) Par quoi cette alternance peut-elle être fixée ? Comme elle ne peut l’être par quelque chose qui soit conçue comme étant un membre de l’alternance, elle doit l’être par un troisième facteur.

P) Mais il faut que ce troisième facteur puisse intervenir, s'introduire dans cette opposition ; mais comme il n’y a rien en dehors de celle-ci le facteur en question doit en faire partie dès le début, comme quelque chose qui est provoqué par l’opposition et qui, à son tour, provoque l’opposition. Autrement^ il n’y aurait aucune raison pour qu’il fût primitivement compris dans l’opposition. ^

L’opposition signifie la suppression de l’identité. Mais la nature est primitivement identité. Il faudra donc qu’au sein de l’opposition s’affirme de nouveau une tendance à l’identité. Cette tendance a pour condition (directe) l’opposition, car s’il n’y avait pas opposition, il y aurait identité, repos absolu, donc pas de tendance à l’identité 2. Si, d’autre part, il n’y avait pas identité au sein même de l’opposition, aucune opposition ne pourrait se maintenir.

L’identité née de l’opposition (de la différence) est indifférence. Ce troisième facteur que nous cherchons est donc celui de l’aspiration à l’indifférence, qui à la fois est conditionnée par la différence et en est la condition (La différence comme différence est inconcevable ; elle n’existe pour l’intuition que par l’intermédiaire d’un troisième facteur qu’elle reçoit et auquel est attachée l’alternance elle-même).

Ce troisième élément est donc le seul qui constitue le substrat dans cette alternance primitive. Mais le substrat suppose aussi bien l’alternance que l’alternance suppose le substrat, de sorte qu’il n’y a ici ni un avant ni un après, mais que différence et aspiration à l’identité sont simultanées, se confondent dans le temps.

t . Car cette opposition est la seule chose qui nous soit donnée, pour que nous puissions en faire surgir tout le reste.

2. Ce troisième facteur doit donc 1° avoir l’opposition comme condition directe et 2° engendrer à son tour une opposition. Quelle est donc la condition de l’opposition ? Il n’y a opposition qu’à la faveur de cette aspiration à l’identité. Là où il n’y a pas aspiration à funité, il n’y a pas opposition.

Proposition principale : aucune identité dans la nature n’est absolue ; toute identité est seulement indifférence ^

Etant donné que ce troisième élément suppose lui-même l’opposition, il ne saurait la supprimer d’une façon absolue ; la persistance de ropposition est la condition de la persistance de ce troisième élément (de cette troisième activité de la nature), de même qu’inversement c’est cette troisième activité qui assure la persistance de l’opposition.

Mais comment se représenter l’opposition comme persistante ^

Nous avons une première opposition initiale dans les limites de laquelle est enfermée toute la nature. Si nous supposons que les membres de cette opposition passent réellement l’un dans l’autre ou se confondent d’une façon absolue dans un troisième (dans un seul produit), l’opposition s’en trouve supprimée et, avec elle, la tendance dont nous avons parlé, ainsi que toute l’activité de la nature. Si donc l’opposition persiste, on ne peut l’expliquer autrement qu’en admettant que cette opposition est infinie, que ses limites extrêmes sont reculées à l’infini, de sorte que ne peuvent être produits que les membres intermédiaires de la synthèse, et non la synthèse dernière et absolue ; il ne peut donc y avoir que des points d'indifférence relatifs, chaque indifférence qui se produit laissant une nouvelle opposition, qui a échappé à la suppression, laquelle à son tour passe à l’indifférence qui, de son côté, ne supprime que partiellement l’opposition primitive. L’opposition primitive et la tendance à l’indifférence donnent lieu au produit qui ne supprime, lui aussi, l’opposition qu'en partie-, mais, du fait de la suppression de cette partie et, par conséquent, de la naissance du produit, il se forme une opposition différente de la première, sans que l’opposition absolue s’en trouve abolie ; il y a donc de nouveau dualité, de celle-ci naît un nouveau produit, et ainsi de suite à l’infini.

Supposons que le produit A ait pour effet la conciliation de l’opposition c — d : l’opposition b — e reste en dehors de cette conciliation. Elle se trouve supprimée en mais ce produit

1 . La Nature est une activité qui tend constamment à l’identité, donc une activité qui, pour se maintenir comme telle, suppose toujours l’opposition.

laisse intacte l’opposition de ^ — /; et si nous supposons que a et / marquent les limites extrêmes, leur reunion ne peut donner lieu qu’à un produit qui ne viendra jamais.

Entre les extrêmes a et / se trouvent c et d, b et e, mais la série de ces oppositions intermédiaires est sans fin et toutes sont incluses dans une seule opposition absolue. Dans le produit A, ce sont seulement c ex d qui sont supprimés tandis que a eX f restent ; et si nous disons que ce qui reste de a est b et ce qui reste de / est e, ces éléments, en raison de la tendance absolue à l’indifférence, finiront bien par se réunir, mais en laissant inabolie une nouvelle opposition, et c’est ainsi qu’il y a entre a ex f une série infinie d’oppositions intermédiaires, et le produit dans lequel elles sont appelées à disparaître nest jamais, mais devient toujours.

On peut se représenter de la façon suivante cette formation se poursuivant à l’infini. L’opposition primitive aurait dû disparaître dans le produit primitif A. Ce produit aurait dû tomber dans le point d’indifférence de a et /, mais comme l’opposition est absolue et ne peut être supprimée qu’à la faveur d’une synthèse poursuivie à l’infini (jamais réalisée), A doit être pensé comme étant le centre d’une périphérie infinie (ayant pour diamètre la ligne infinie ^/). Comme seuls c eX d sont réunis dans le produit de a et f, il s’y produit un nouveau dédoublement, celui en b ex en e; aussi le produit sera-t-il sollicité dans des directions opposées, et dans le point où la tendance à l’indifférence devient dominante, b ex e formeront un nouveau produit, différent du premier; mais entre a et /se trouvent encore des oppositions nombreuses à l’infini, et le point d’indifférence B forme une périphérie incluse dans la première, mais infinie à son tour, et ainsi de suite.

L’opposition de t et ^ en B est entretenue par A qui la laisse inconciliée ; de même l’opposition dans C est entretenue par B, qui, de son côté, n’a supprimé qu’en partie l’opposition entre a et /. Mais l’opposition dans C n’est entretenue par B que pour autant que l’opposition B est entretenue par A ‘ . Donc

I. Toute l’opposition non supprimée en A est transférée en B. Mais ne pouvant pas non plus être totalement supprimée en elle est trans-

ce qui résulte de cette opposition dans C et dans B (par exemple, la gravitation universelle) a pour cause l’infltience exercée sur l’un et sur l’autre par A, de sorte que B et C et les produits infiniment nombreux qui se trouvent entre ^ et / à titre de produits intermédiaires, ne seront^ par rapport à A, qu’un seul et même produit. La différence qui subsiste après la réunion de c et de en A est unique, mais se divise de nouveau dans B^ C, etc.

Mais la persistance de l’opposition est pour chaque produit la condition de la tendance à l’indifférence, et c’est pourquoi une tendance à l’indifférence en B est entretenue par A et en C par B. Or, comme l’opposition que A laisse subsister n’est qu’uney cette même tendance en B, en et ainsi de suite à l’infini, n’a pour condition que A et n’est entretenue que par A.

L’organisation ainsi déterminée n’est autre que celle de l’Univers dans le système de la gravitation. La gravitation est simpky mais sa condition est dualité. L’indifférence naît de la différence. La dualité abolie n’est autre que la matière, pour autant qu’elle n’est que masse.

Le point d’indifférence absolu n’existe nulle part ; il se répartit pour ainsi dire en plusieurs points particuliers. L’Univers, qui se forme en partant du centre et en se dirigeant vers la périphérie, cherche le point où même les oppositions les plus extrêmes de la nature se trouvent supprimées ; Timpossibilité de cette suppression assure l’infinité de l’Univers.

De chaque produit A la partie non supprimée de l’opposition est transférée dans un nouveau B ; A devient ainsi la cause de la dualité et de la gravitation pour B (Ce transfert est ce qu’on appelle action répartitivey dont la théorie ne s’éclaire que si l’on se place à ce point de vue) ^ C’est ainsi qu’aussi loin que s’étend la sphère de son action le soleil, étant donné que

férée en G. L’opposition en C est donc entretenue par B, mais seulement pour autant que A entretient l’opposition qui est la condition de B.

I. Il ne peut en effet être question de répartition que là où l’opposition dans un produit est supprimée d’une façon non absolue, mais relative.

son indifférence n’est que relative, entretient l’opposition qui est la condition de la pesanteur dans les corps célestes secondaires ' .

Supprimée à chaque moment, Findifférence est à chaque moment rétablie. C’est pourquoi Faction de la pesanteur s’exerce aussi bien dans les corps en repos que dans les corps en mouvement. Le rétablissement universel de la dualité et sa suppression à chaque moment ne peuvent en effet apparaître que comme un nisus contre un troisième, lequel, abstrait de la tendance, est purement idéal (n’indique que la direction), un point La pesanteur étant une pour chaque produit total, le point d’indifférence relative est également un. Le point d’indifférence de chaque corps particulier marque seulement la ligne de direction de sa tendance par rapport au point d’indifférence universel ; c’est pourquoi le point dont nous avons parlé plus haut doit être considéré comme le seul où s’exerce Faction de la pesanteur ; de même que ce par quoi les corps nous apparaissent consistants et stables n’est que cette tendance vue du dehors ?.

1. La tendance à Findifférence exige la prédominance sur l’opposition à des distances plus ou moins éloignées du corps qui exerce la répartition (p. exemple, à une certaine distance la répartition exercée par un corps électrique ou magnétique sur un autre paraît abolie). Les différences de distance expliquent les différences existant entre les divers corps faisant partie d’un seul et même système, une partie de la matière en effet succombant à Findifférence plus tôt que les autres. Or, étant donné que la différence constitue la condition de chaque produit, elle doit, en tant que source de toute existence, se rétablir à chaque moment, mais être pensée aussi comme de nouveau supprimée. C’est grâce à cette renaissance, à cette ré-animation constantes, que la création se renouvelle à chaque moment.

2. C’est en effet au zéro que la nature tend toujours à revenir, et elle y reviendrait si l’opposition était supprimée. Prenons l’état primitif de la nature = o (absence de réalité). Or, on peut se figurer le zéro comme divisé en 1 — i (=0) ; mais supposons que cette division ne se prolonge pas à l’infini (comme dans la série infinie I — 1 H- 1 -h I . . .) i ce cas la nature oscillera toujours entre zéro et l’unité, et tel est exactement son état.

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