‹ EssaisChapitre 26 sur 33 · EXPOSE DE L'EMPIRISME PHILOSOPHIQUE · texte numérisé non relu

EXPOSE DE L'EMPIRISME PHILOSOPHIQUE

nome (puisqu’engagé dans le processus), mais esprit quand même.

Tels seraient donc les trois principes de tout devenir que nous avons été amenés à formuler par la simple analyse du fait de la connaissance et grâce auxquels nous serons maintenant à même de définir, de caractériser le fait proprement dit, celui qui est impliqué dans le processus de l’universel devenir. Il est évident que, dans l’ensemble, c’est le principe idéal qui domine au sein de ce processus. Il est en effet certain que Y un des principes doit dominer d’une façon ou d’une autre, car s’il y avait entre eux un équilibre parfait, il n’y aurait pas de mouvement. Il n’y a mouvement que lorsqu’un des côtés l’emporte sur les autres, et c’est le cas du principe idéal. Mais ce qu’il importe essentiellement, c’est de connaître les faits par lesquels s’exprime cette prédominance^ car on pourrait se représenter facilement celle-ci comme allant de soi, comme nécessaire, comme s’il ne pouvait pas en être autrement. On pourrait essayer de le démontrer à peu près de la façon suivante : On pourrait dire en effet que l’illimité étant ce qui ne doit pas être, il est incontestable que, sans être tout à fait équivalent au mal, il est celui des deux principes qui s’en rapproche le plus, car il est également dans la nature du mal de ne pas connaître de limite ni de mesure. Par contre, le principe limitant, celui qui impose limite et mesure, est manifestement celui qui se rapproche le plus du bien. Or, il est naturel et nécessaire que le meilleur (pour n’employer pour le moment que ce mot) doive dominer ce qui est moins bon, ou que le moins bon soit dominé par le meilleur et être limité par lui.

Cette argumentation repose sur deux prémisses : 1® l’illimité est le moins bon ; 2*^ le limitant le meilleur. Mais qu’est-ce qui nous autorise à faire intervenir d’ores et déjà les notions de bon et de meilleur ? Certes, à notre point de vue humain il est meilleur que l’illimité ait un but et une mesure. Et, toujours à notre point de vue, ce principe qui pose le but est le meilleur, car nous appelons meilleur ce sans quoi nous ne pourrions pas exister et nous estimons qu’être est meilleur que ne pas être. Mais c’est là, au fond, un point de vue partial et un jugement de parti-pris. Certes, dans l’état des choses acîuef un des prin-

cipes, l’illimité, se comporte comme celui qui ne doit pas exister. Mais en disant cela, nous ne faisons qu’énoncer un fait. Certes, il est posé comme non-existant, et notamment dans le processus une fois déclenché et commencé, mais il ne s’ensuit nullement qu’il soit par sa nature ce qui ne doit pas être ; il n’est tel qu’en fait. Mais il s’agit justement de savoir pourquoi il est posé comme tel en fait. S’il y avait dans la nature même des deux principes une raison pour laquelle l’un devrait être subordonné à l’autre, ce ne pourrait être que parce que par sa nature l’un serait moins existant que l’autre. N’est-il pas naturel que le plus faible soit subordonné au plus fort ? Mais s’il y a une différence sous ce rapport, on peut dire qu’elle consiste en ce que l’illimité a pour ainsi dire le premier droit, et le plus direct, à l’existence, le limitant ne pouvant faire valoir ses droits qu’en deuxième lieu, car l’illimité, semble-t-il, pourrait bien exister sans le limitant, et non celui-ci sans celuilà ; le deuxième vient en plus du premier, s’y ajoute (to ItteXôoç, comme Anaxagore appelle le Noue), et s’il y a une différence de force, elle devrait être au profit du premier ; celui-ci en effet est ce qui existe d’une manière immédiate, directe, par lui-même, sans condition ni prémisse et, si nous nous mettons à sa place, il semble qu’il devrait plutôt éprouver comme une injustice Pintervention du principe limitant et restreignant ; en n’envisageant les choses qu’à son point de vue à lui, il aurait le droit de voir dans cette intervention un mal qui vient l’attaquer dans son être. On voit combien sont relatives, si l’on se place à ce seul point de vue, les notions de bien et de mal et combien il est nécessaire de trouver un point de vue plus élevé avant qu’on puisse appliquer ces notions.

En attendant, nousne pouvons décider qu’en nous fondant sur la notion de l’^^r^; et de même que nous avons distingu^é précédemment entre le relativement existant et le non-existant et que nous avons situé une partie du monde, celle qui est étrangère au connaissant, du côté du p,'}) ov, de ce qui n’est pas (au sens propre et vrai du mot) et celle qui représente le connaissant du côté opposé, en la définissant comme Yexistant au sens le plus élevé du mot, nous pouvons dire ici, où il est question, non du concret, mais de principes, que l’illimité est le pr; 6v, le

EXPOSÉ DE l’empirisme PHILOSOPHIQUE 489

limitant le ov, ou du moins que l’illimité et le limitant se comportent Tun à l’égard de l’autre comme le ov et le 6v. Mais c’est justement le cas de rappeler la théorie des Anciens et celle de Platon en particulier, d’après laquelle au point de vue de l’être le non-existant n’est ni pire ni inférieur, autrement dit quhl est au même degré que ce que nous avons appelé l’Existant, et c’est ce point de vue que Platon développe dans le dialogue que j’ai cité plus haut. Dans le processus l’illimité se comporte comme le p.Y| ov, parce quhl y est traité comme simple base, comme matière, mais il ne s’ensuit pas qu’il soit par lui-même un jjLTj ov. Il apparaît dans le processus comme ce qui ne doit pas être, comme ce qui est injuste, contraire au droit (Unrechî) et si les Pythagoriciens qui, pour le désigner, avaient beaucoup de noms l’ont appelé le gauche, et son contraire le droit, il ne s^ensuit pas qu’il soit le gauche en. soi, pas plus que dans l’organisme animal le cœur n’est le gauche en soi : de même que celui-ci devient gauche (Panatomie comparée a en effet montré que le cœur se déplace de plus en plus à droite, à mesure qu’on s’élève dans l’échelle animale), de même ce principe, le principe illimité, ne devient gauche que dans le processus. En dehors de cela, les deux principes ne se font pas précisément équilibre (ce ne serait guère compréhensible), mais ont la même importance, sont équipollents.

L’argumentation que nous avons citée plus haut et d’après laquelle la prédominance du principe idéal serait une nécessité, est donc fausse, parce que l’hypothèse sur laquelle elle repose et d’après laquelle l’un des principes serait le moins bon, l’autre le meilleur est elle-même fausse. Ni l’un n’est moins bon ni l’autre n’est meilleur avant et en dehors du processus.

L’autre hypothèse serait que l’un présente plus d’affinités avec l’entendement, l’autre avec son contraire. Mais cela ne comporte pas non plus le droit à la prédominance, car on est toujours en droit de se demander : pourquoi la raison esi-eWe et pourquoi la non-raison n’^s^-elle pas t II paraît certes commode, à première vue, de poser dès le début la raison comme substance universelle, comme ce qui existe nécessairement. Mais l’existence de la raison est plutôt elle-même un fait conditionné, positif. Pourquoi, en effet, et absolument parlant, le contraire ne serait-

il pas aussi bon ? Mais, d’un autre côté, il n’est pas aussi commode qu’on le pense de poser d'emblée la raison comme l’existant universel. Car, si elle est cet existant universel, nous n’avons plus besoin de rien d’autre. Nous avons tout ce qu’il faut, et pour qu’un mouvement et un processus puissent se déclencher quand même, il faut supposer que sans autre raison impérieuse, rien que pour interrompre pour ainsi dire l’uniformité, la monotonie de son éternité, pour faire du temps la raison se transforme en son contraire, pour ensuite s’offrir le plaisir de redevenir elle-même.

Cette prédominance du principe idéal doit être acceptée comme un fait. Ceci nous met en présence d’une quatrième notion, celle de cause xar’ £;o/r,v, c’est-à-dire de cause qui ne peut plus elle-même être considérée comme un principe, c’està-dire comme agissant en vertu de sa nature ou d’une nécessité interne. Un principe peut, certes, être appelé cause, il peut, par sa nature, être la cause de quelque chose, comme par exemple le limitant est la cause de la limite ou du limité en toutes choses. Mais l’inverse n’est pas vrai, c’est-à-dire que la cause qui est avant tout cause, la cause libre que les Pythagoriciens ont, pour cette raison, appelée causa causarum, ne peut être considérée comme un principe. Jusqu’à la notion de cause xxt’ k'oyfv nous marchons de pair avec les Pythagoriciens, comme cela ressort en partie de fragments authentiques dont ils sont les auteurs, en partie — et surtout — de la discussion épisodique de ces notions dans le Philèbe platonicien. Dans cette discussion Platon se montre manifestement tout à fait Pythagoricien, en opposant à l’aTicipov, le limitant, ce qu’il appelle TTspaç, voyant leur enfant commun dans le troisième que les Pythagoriciens appelaient 7:£7r£pac|j.£vov et posant comme quatrième notion (nous disons bien : quatrième, parce qu’il en voit une troisième dans celle qui naît des deux premiers principes opposés) la cause qu’il appelle voüç. (C’est en tout cas un fait remarquable que les données jaillies des sources les plus profondes de la philosophie moderne s’accordent aussi complètement avec les résultats universellement admirés de la philo-

Page 1