‹ EssaisChapitre 9 sur 33 · I . Plh'don, p. I · texte numérisé non relu

I . Plh'don, p. I

PHILOSOPHIE ET RELIGION

Si la première finitude de Pâme est déjà en rapport avec la liberté et une conséquence de Pégoïté, on peut dire que chacun de ses états futurs ne présentera avec son état présent que le même rapport et la seule notion nécessaire qui relie le présent au futur est celle de la culpabilité ou de la non-culpabilité.

La finitude en soi est un châtiment, une conséquence non libre, mais nécessaire, fatale de la chute (c’est ici que se trouve la raison des limites que Fichte a déclarées incompréhensibles). Il en résulte que Pétat le plus négatif attend ceux dont la vie n’a été qu’un éloignement incessant du modèle, tandis que ceux qui concevaient la vie comme un retour à ce modèle auront à traverser moins d’étapes intermédiaires pour arriver à l’union complète avec l’Idée, c’est-à-dire au point où ils cesseront d’être mortels. C’est ce que dit en termes imagés Platon dans le Phédon: les premiers, ceux qui sont plongés dans la fange de la matière, seront refoulés dans le monde inférieur et, quant aux autres, à ceux qui auront mené une vie éminemment pieuse, ils atteindront, une fois détachés du séjour terrestre et libérés de la prison, une région plus pure, située au-dessus de la terre, tandis que ceux qui se sont suffisamment purifiés par l’amour de la sagesse, continueront à vivre en toute éternité complètement désincarnés et gagneront des demeures encore plus élevées.

Cette hiérarchie peut se laisser justifier par les considérations suivantes: le fini n’a rien de positif, il ne représente que Pêtresoi-même des Idées qui, dans leur séparation du modèle, devient pour elles une négation. Le but suprême de tous les esprits consiste, non à cesser absolument d’être en soi, mais en ce que cet être-en-soi-même cesse d’être pour eux une négation et de se transformer en son contraire ; il consiste par conséquent dans leur libération totale du corps et de tout rapport avec la matière. La nature, cette apparence confuse d’esprits déchus, n’est pas autre chose que la renaissance ininterrompue des Idées, se poursuivant à travers toutes les phases du Fini, jusqu’à ce que leur en-soi, libéré de toute différence, soit purifié, réalise son identité avec l’Infini et, tout en étant réel, s’intégre dans la plus haute idéalité. L’en-soi étant l’élément

productif du corps, chaque âme, à mesure que, chargée de celui-là, elle abandonne l’état actuel, se contemple dansTimage apparente, résultat de cet abandon, et détermine elle-même le lieu de sa palingénésie ; autrement dit, elle se rend compte si elle doit commencer, dans des sphères supérieures et sous des étoiles plus favorables, une vie nouvelle, moins soumise à la matière, ou si elle mérite d’être refoulée dans une demeure encore plus profonde ; et si, dans son état précédent, elle a réussi à se libérer totalement de l’idole, à se détacher de tout ce qui se rapporte au corps, elle retourne directement dans le royaume des Idées pour vivre éternellement dans le monde intelligible, purement en soi, en dehors de tout mélange.

Si le monde sensible existe seulement dans les esprits qui le contemplent, le retour des âmes à leur origine et leur séparation du concret signifient la dissolution du monde sensible et sa disparition dans le monde des esprits. A mesure que l’âme se rapproche de son Centre, elle avance vers ce but qu’elle poursuit, car les astres eux-mêmes sont sujets aux transformations et aux passages d’états inférieurs à des états supérieurs.

Comme le dessein final de Fhistoire consiste dans l’effacement des conséquences de la chute, celle-ci peut, sous ce rapport, être envisagée sous un aspect plus positif. Le premier en-soi des Idées a été en effet la conséquence d’une action directe de Dieu ; mais l’en-soi et l’absoluité qu’elles revêtent à la suite de la conciliation ne leur viennent que d’elles-mêmes et leur appartiennent désormais en toute indépendance, de sorte qu’on peut dire que la chute constitue le moyen de la révélation complète de Dieu. En conférant, en vertu de l’éternelle nécessité de sa nature, l’en-soi à l’objet de sa contemplation, il le relègue lui-même dans la Finitude et le sacrifie pour ainsi • dire, afin que les Idées qui, tant qu’elles étaient en lui, n’avaient pas une vie autonome, deviennent capables, une fois appelées à la vie, d’exister de nouveau, mais en toute indépendance, dans l’Absoluité, ce qui ne peut être que l’effet d’une parfaite moralité.

Cette manière de voir contribue à compléter la notion de l’indifférence de l’Absolu, de son manque de jalousie que Spinoza a bien formulée en disant que Dieu s^aime lui-même infi-

PHILOSOPHIE ET RELIGION

niment lViiii amour intellectuel. Cette conception de Tamour de Dieu pour lui-même (la plus belle conception de la sujet-objectivation) est également celle en partant de laquelle toutes les religions fondées sur la morale ont cherché à expliquer Forigine de l’Univers et les rapports entre Dieu et celui-ci.

D’après notre manière de voir, l’éternité commence dès icibas, ou, plutôt, elle existe d’ores et déjà, et si, comme le pensent certains, il existe un état futur où ce qui n’est révélé ici que par la foi est destiné à devenir objet de connaissance, nous ne voyons pas pourquoi cet état serait impossible dès à présent dans les mêmes conditions que celles qu’on lui assigne dans l’aü-delà et dont la principale consiste dans la libération de l’ame des chaînes du sensible. Le nier, c’est enchaîner à jamais l’âme au corps.

Appendice: des formes extérieures de la religion.

Si, d’après le modèle de l’Univers, l’État se compose de deux sphères ou classes d’êtres, celle des êtres libres qui représentent les Idées, et celle des êtres non-libres qui représentent les choses concrètes et sensibles, on peut dire que ni l’une ni l’autre n’ont encore rempli jusqu’au bout la mission assignée à chacune. Par le fait que les Idées se servent des choses comme d’instruments ou d’organes, elles contractent des rapports avec la phénoménalité et y entrent en tant qu’âmes. Mais Dieu, qui est l’unité de l’ordre le plus élevé, reste au-dessus de toute réalité et ne se trouve avec la nature que dans un rapport indirect. Or, si l’État représente, dans l’ordre moral supérieur, une seconde nature^ le Divin ne peut se trouver avec lui que dans un rapport idéal et indirect, et non dans un rapport réel, et c’est pourquoi, dans l’État même le plus parfait, la religion, si elle veut garder sa pure idéalité, ne pourra qu’être ésotérique ou affecter la forme de mystères.

Si vous voulez qu’elle ait également un côté exotérique ou public, vous le trouverez dans la mythologie, dans la poésie, dans l’art, mais la religion proprement dite, qui n’oublie jamais son caractère idéal, renonce à la publicité et se retire dans la pénombre sacrée des mystères. L’opposition dans laquelle elle

se trouve avec la religion exotérique, loin d’être préjudiciable à l’une ou à l’autre, ne contribue qu’à maintenir chacune d’elles dans sa pureté et son indépendance. Pour si peu que nous connaissions les mystères grecs, nous savons cependant d’une façon certaine que leurs doctrines étaient en opposition complète et frappante avec la religion officielle. La finesse de l’esprit grec se manifeste justement dans le fait qu’ils savaient maintenir dans toute son idéalité et exclusivité ce qui, par sa nature, ne pouvait pas être public et réel. Qu ’on ne nous objecte pas que cette opposition entre les mystères et la religion officielle n’a pu être maintenue qu’en raison du petit nombre de ceux qui étaient initiés aux premiers. Ils étaient secrets, non en raison du petit nombre des initiés, puisqu’il y avait des initiés même au-delà des frontières de la Grèce mais parce

que leur profanation, c’est-à-dire leur intégration dans la vie publique, était considérée et punie comme un crime et que la nation veillait jalousement à ce que les mystères fussent maintenus dans leur séparation de la vie publique. Les mêmes poètes qui fondent toute leur poésie sur la mythologie, parlent des mystères comme de l’institution la plus salutaire et la plus bienfaisante de toutes. Ils apparaissent partout comme le centre de la moralité publique ; la haute beauté morale de la tragédie grecque a les mystères pour source, et il ne devrait pas être difficile de trouver chez Sophocle les accents par lesquels il y a été initié. Si, en parlant de la religion officielle, on n’avait pas toujours fait abstraction du paganisme, on se serait aperçu depuis longtemps que paganisme et christianisme ont toujours existé côte-à-côte et que le christianisme n’était né du paganisme qu’en rendant publics les mystères. Nous en avons la preuve historique dans la plupart des rites du christianisme, dans ses actes symboliques, dans ses gradations et ses initiations qui sont une imitation manifeste de ce qui se faisait dans les mystères.

S’il est contraire à la nature d’une religion spirituelle et si c’est une profanation de cette nature que de l’associer au réel et

1. Cicero : De Natiira Deorum^ I, 42: Mitto Eleusinem sanctam illam et augustam, ubi initiantur gentes orarum ultimae,

PHILOSOPHIE ET RELIGION

au sensible, rien, en revanche, n est pour elle aussi fécond en résultats que le fait de se donner une vraie publicité et une objectivité mythologique.

La vraie mythologie est une représentation symbolique des Idées qui n’est possible que grâce à l’utilisation des formes données dans la nature et d’une parfaite réduction de l’Infini au Fini. Cette réduction ne peut pas avoir lieu dans une religion qui se rapporte directement à l’Infini et l’on ne peut concevoir une union du Divin et du Naturel que sous l’aspect de la suppression de celui-ci, comme cela se voit dans les miracles. Le miraculeux constitue le côté exotérique d’une pareille religion : ses figures n’ont qu’une signification historique^ sans être en même temps des entités naturelles ; elles sont de simples individus, dépourvus de toute signification spécifique ; ce sont des phénomènes passagers, et non des natures durables et impérissables. Si donc vous voulez avoir une mythologie universelle, emparez-vous de la conception symbolique de la nature, laissez les dieux en prendre de nouveau possession et la remplir ; mais que le monde spirituel de la religion reste libre et détaché de toute apparence sensible ou qu’il ne soit du moins célébré que par des chants sacrés et enthousiastes ou que par une poésie aussi fermée que l’était la poésie secrète et religieuse des Anciens, dont la poésie moderne n’est que le pendant exotérique et, pour cette raison, moins pur.

En ce qui concerne les doctrines et l’organisation des mystères, nous n’en mentionnerons que l’essentiel, tel qu’on peut l’établir d’après les informations que nous ont laissées les Anciens.

La religion ésotérique est aussi nécessairement monothéiste que l’exotérique, sous quelque forme que ce soit, aboutit nécessairement au polythéisme. C’est seulement avec l’Idée de l’absolument Un et de l’absolument Idéal que se trouvent posées toutes les autres Idées. C’est de là que découle la théorie d’un état absolu des âmes dans les Idées et de la première union avec Dieu au sein de laquelle elles participent à la contemplation du Vrai, du Beau et du Bien en soi ; théorie dont on peut dire d’une façon figurée qu’elle est celle de la préexistence des âmes dans le temps. A cette connais-

ESSAIS DE SCHELLÏNÔ

sance se rattache directement celle de la perte de cet état, donc celle de la chute des Idées et du bannissement consécutif des âmes dans des corps et dans le monde sensible. Selon les diverses conceptions que la raison a pu édifier à ce sujet, cette théorie est susceptible de se prêter à diverses interprétations, comme celle de l’explication (à l’exemple de la plupart des mystères grecs) de la vie sensible par une faute antérieurement commise, cette explication ayant subi, à son tour, dans divers mystères, des formes différentes, comme par exemple celle d’un dieu souffrant et devenu mortel. Un autre but de la doctrine religieuse consiste à supprimer les conséquences de la chute, à opérer la réconciliation avec l’Absolu et à transformer les rapports négatifs avec le Fini en rapports positifs. — La doctrine pratique des mystères a pour base la première, c’est-àdire la libération de l’âme du corps comme de son côté négatif, et* l’initiation dans les anciens mystères est décrite comme un abandon et un sacrifice de la vie, comme une mort corporelle et une résurrection de l’âme, le même mot ayant servi à désigner la mort et l’initiation. Le premier but de la simplification de l’âme et de son retrait du corps était la guérison de l’erreur, considérée comme la première et la plus grave maladie de l’âme, par le retour à la contemplation intellectuelle du seul Vrai et Eternel : les idées. Leur but moral consistait à libérer l’âme des passions auxquelles elle était soumise aussi longtemps qu’elle était associée au corps, et de l’amour de la vie des sens qui est la raison et la cause de l’immoralité.

A ces doctrines se trouve également associée celle de l’éternité de râme et des rapports moraux entre l’état présent et le futur.

C’est à ces doctrines, qui sont les piliers éternels de la vertu et de la suprême sagesse, que devrait se rattacher toute religion spirituelle et ésotérique.

En ce qui concerne la forme extérieure et l’organisation des mystères, on doit les considérer comme une institution jaillie de l’âme et de l’esprit mêmes du peuple, une institution qui jouissait de la protection sacrée de l’Etat ; ils ne ressemblaient en rien à ces associations plus ou moins secrètes qui, poursuivant des buts temporels, admettent les uns, excluent les autres.

PHILOSOPHIE ET RELIGION

Ils cherchaient au contraire à réaliser l’union intime et morale de tous ceux qui faisaient partie de l’Etat, tout comme celui-ci cherche à réaliser l’union extérieure et légale de tous ses citoyens. Ils comportaient nécessairement des degrés, puisque tous ne sont pas également capables de s’élever à la contemplation du Vrai en-soi. Les uns ont besoin d’une préparation qui est, comme le dit Euripide, à l’initiation ce que le sommeil est à la mort. Le sommeil est négatif, la mort est positive ; elle est la dernière, l’absolue libératrice. La première préparation à la plus haute connaissance ne peut être que négative ; elle consiste dans l’affaiblissement, et, si possible, dans la suppression des passions sensibles et de tout ce qui trouble la calme et morale organisation de l’âme. On a déjà fait un grand pas lorsqu’on a réussi à atteindre ce degré de libération, et c’est à cela que doit se borner la participation des hommes non-libres aux mystères. Font partie de cette sphère même des images terrifiantes, destinées à montrer à l’âme le néant de tout ce qui est temporel, à l’émouvoir et à l’inciter à aspirer au seul Etre véritable et vrai. Lorsque le rapport avec le corps a été relâché jusqu’à un certain point, l’âme commence tout au moins à rêver, c’està-dire à percevoir des images d’un monde non réel, d’un monde idéal. La deuxième phase pourrait être celle où l’histoire et la destinée de l’Lfnivers étaient représentées sous la forme d’images et principalement d’actions ; car si la poésie épique ne reflète que le Fini, alors que l’Infini, dans toutes ses manifestations, lui reste étranger, et si la tragédie ésotérique constitue le véritable reflet de la moralité publique, la poésie dramatique se prête en outre aux représentations exotériques de doctrines religieuses. Ceux qui étaient capables de saisir, à travers ces enveloppes, la signification des symboles et qui ont pratiqué la modération, la sagesse, la victoire sur eux-mêmes et l’abandon au non-sensible devaient, au réveil, passer à une vie nouvelle et devenir capables, en tant qu’autoptes, de voir la vérité, telle qu’elle est, dans toute sa pureté, sans images. Mais ceux qui sont parvenus à cette phase avant les autres, pouvaient devenir chefs de l’Etat et nul ne pouvait entrer dans cette catégorie s’il n’avait pas reçu la dernière et suprême initiation. Car en même temps que cellé-ci, on recevait la révélation des destinées du

peuple tout entier. C’est ainsi qu’on était initié en même temps aux principes supérieurs de l’art royal de la législation et à ceux de la pensée la plus sublime, les uns et les autres également indispensables aux chefs politiques.

Si, grâce à une pareille organisation, la religion pouvait n’exercer qu’une action purement morale et être mise hors du danger d’être mêlée au réel, au sensible ou de prétendre à la domination et à la puissance extérieures, contraires à sa nature, la philosophie, dont les adeptes sont des initiés naturels, se trouverait, grâce à cette même organisation, unie à la religion par un lien éternel et impérissable.

FIN

DE

PHILOSOPHIE ET RELIGION

Page 1