ÉCRIT EN OCTOBRE
Mémoires sur la vie, les œuvres et la correspondance de sir William Temple; par le très-honorable Thomas Peregrine-Courtenay. 2 vol. in-8. Londres, 1836.
M. Courtenay est depuis longtemps bien connu des hommes politiques comme un homme public actif et utile, et comme un membre du Parlement intègre et conséquent. Il a été l’un des membres les plus modérés et en même temps les moins souples du parti conservateur. Sa conduite même , sur quelques questions, s'est tellement rapprochée de celle des whigs que ceux qui y ont applaudi et ceux qui l’ont blâmée ont élevé quelque doute sur ses droits à être regardé comme un tory. Mais il a conservé son torysme, quel qu’il soit, à travers tous les changements de mode et de fortune, et il s’est enfin retiré de la vie publique ne laissant derrière lui, à ce que nous croyons, point d’ennemi personnel, et emportant avec lui le respect et le bon vouloir de bien des gens dont les opinions diffèrent essentiellement des siennes.
Ce livre, fruit des loisirs de M. Courtenay, est précédé d’une préface dans laquelle il nous dit que les se-
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cours qui lui ont été donnés de divers côtés, lui << ont appris combien la littérature est supérieure à la politique pour développer les sentiments bienveillants, et contribuer aux agréments de la vie, » Nous sommes enchanté que M. Courtenay soit satisfait de ses nouvelles occupations, et nous le félicitons sincèrement d’avoir été amené par les événements à faire un échange que, tout avantageux qu’il soit, peu de gens font sans y être contraints. Il a peu de raisons, à notre avis, de porter envie à ceux qui sont encore engagés dans une carrière où tout ce qu’ils peuvent espérer, après avoir renoncé aux études libérales et aux plaisirs de la société, après avoir passé leurs nuits sans sommeil et leurs étés sans apercevoir une seule fois les beautés de la nature, c’est d’arriver à cet esclavage laborieux, irritant, et surveillé de près, qu’on appelle par dérision le pouvoir.
Lc« volumes qui sont devant nous ont droit à tous les éloges que méritent les recherches, le soin, le bon sens et l’impartialité; ces qualités suffisent pour rendre un livre estimable ; elles ne suffisent pas complètement à le faire lire. M. Courtenay n’a pas suffisamment étudié l’art de choisir et de condenser ses matières. Il faut regarder encore, à ce qu’il nous semble, les renseignements qu’il nous fournit comme des matériaux bruts, infiniment utiles pour les manufacturiers, mais dont, sous leur forme actuelle, le consommateur oisif ne pourrait jouir. Pour abandonner la métaphore, nous oraignons que cet ouvrage ne soit moins agréable à ceux qui lisent pour lire qu’à ceux qui lisent pour écrire.
Nous ne pouvons nous empêcher d’ajouter, bien que nous ayons une grande répugnance à nous quereller avec M. Courtenay à propos de la politique, que le livre
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Nous ne sommes pas bien sûrs qu’on trouve que la mémoire de sir William Temple doive beaucoup aux recherches de M. Courtenay. Temple est l’un de ces hommes que le monde est convenu de louer hautement sans en savoir grand’chose, et qui par conséquent ont plus de chances de perdre que de gagner à un examen minutieux. Cependant il n’est pas sans prétentions légi-
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times à la place la plus honorable parmi les hommes d’État de son temps. Quelques-uns d’entre eux possédaient des facultés égales ou supérieures aux siennes, mais ils n’avaient pas bonne renommée en fait d’honnêteté. On peut citer quelques noms connus pour un patriotisme plus pur, plus élevé et plus désintéressé que le sien, mais c’étaient des hommes dépourvus de talents éminents. Moralement, il valait mieux que lord Shaftesbury; intellectuellement il était supérieur à lord Russell.
Dire d’un homme qu’il a occupé une position élevée dans un temps de mauvais gouvernement, de corruption, de luttes civiles et religieuses, et que pourtant il n’a contracté aucune souillure fâcheuse, qu’il n’a eu de part à aucun grand crime, qu’il a conquis l’estime d’une cour débauchée et d’un peuple turbulent, sans servilité honteuse envers l’une ni envers l’autre, dire tout cela, c’est accorder un grand éloge, et on peut dire tout cela avec vérité de sir William Temple.
Cependant Temple ne nous plaît pas. Les traits les plus remarquables de son caractère nous semblent être une humeur naturellement assez difficile , mais soigneusement réprimée, une préoccupation constante des convenances, une prudence rare à jouer ce jeu mélangé d’habileté et de hasard qu’on appelle la vie humaine, et une disposition à se contenter de gains faibles mais sûrs, plutôt qu’à continuer de doubler l’enjeu. Cette sorte de modération, lorsqu’elle est unie, comme chez sir William Temple, à des facultés très-distinguées, se distingue à peine de l'intégrité la plus pure èt la plus élevée, et peut pourtant s’accorder à merveille avec des principes relâchés, un cœur froid, et l’égoïsme le plus absolu. Nous craignons que Temple n’ait pas possédé assez de chaleur
m ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, et d’élévation dans les sentiments pour mériter le nom d’homme vertueux. Il ne trahit ni n’opprima son pays, il lui rendit môme de grands services, mais sans rien risquer pour lui. Aucune tentation offerte par le roi ou par l’opposition ne put le décider à se mettre en avant pour soutenir des mesures arbitraires ou factieuses; mais il prit grand soin de ne blesser personne par une énergique opposition à de telles mesures. Il n’attira jamais sur lui les regards du public, excepté dans des conjonctures où il était presque certain de gagner et où il ne pouvait rien perdre, dans des conjonctures où l’intérêt de l’État, les vues de la couronne et les passions de la multitude semblaient pour un moment d’accord. En profitant plusieurs fois judicieusement de ces rares moments, il parvint à se faire une grande réputation de sagesse et de patriotisme. Quand la crise favorable était passée, il ne hasardait jamais la réputation qu’il avait acquise. Il évita les grandes charges de l’État avec des précautions presque pusillanimes, et se renferma dans certains départements particuliers et tranquilles, où il pouvait jouir d’avantages modestes, mais assurés, sans exciter l’envie. Si la situation du pays devenait telle qu’il fût impossible de prendre part sans danger aux affaires publiques, il se retirait dans sa bibliothèque et dans son verger, et tandis que la nation gémissait sous le poids de l’oppression ou retentissait du tumulte et du bruit des guerres civiles, Temple s’amusait à écrire ses mémoires ou à tailler ses abricotiers. Sa carrière politique a eu quelque ressemblance avec la carrière mililaire de Louis XIV. Dans la crainte de compromettre sa dignité royale, Louis ne se rendait jamais à un siège que les plus habiles officiers de son armée ne lui eussent
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assuré que rien ne pouvait empêcher la place de succomber; quand il était bien convaincu de ce fait, le monarque, revêtu de son casque et de sa cuirasse, paraissait sous les tentes, tenait des conseils de guerre, dictait la capitulation, recevait les clefs, puis retournait à Versailles pour entendre dire à ses flatteurs que Turenne avait été battu à Marienthal, que Gondé avait été obligé de lever le siège d’Arras, et que le seul’général dont aucun échec ne fût venu obscurcir la gloire était Louis le Grand. Cependant Condé et Turenne passeront toujours pour des capitaines d’un tout autre ordre que l’invincible Louis, et nous devons avouer que bien des hommes d’État qui ont commis de grandes fautes nous paraissent mériter plus d’estime que l’infaillible Temple; car, à vrai dire, il faut attribuer principalement son infailbilité à son extrême crainte de la responsabilité et à sa résolution de laisser son pays dans l’embarras plutôt que de courir la chance de se trouver lui-même dans l’embarras. Il semble avoir redouté le danger, et il faut convenir que les dangers auxquels était exposé un homme public dans ces temps de lutte entre la tyrannie et la sédition étaient du genre le plus grave. Il ne pouvait supporter les incommodités matérielles ou morales. Ses lamentations sont plaisantes lorsque, dans le cours de ses voyages diplomatiques, il est quelque peu contrarié et obligé, comme on le dit vulgairement, de vivre à la dure. Il parle d’une course à cheval d’un jour ou deux par une mauvaise route de Westphalie, d’une nuit passée sur la paille, d’un voyage d’hiver pendant que la neige couvrait la terre, comme s’il eût fait une expédition au pôle Nord ou à la recherche des sources du Nil. Cette espèce de mollesse de valétudinaire, ces habitudes de
122 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, douilletterie se retrouvent partout dans sa conduite. Il aimait la renommée, mais non comme l’aiment, les âmes généreuses et élevées; il l'aimait comme un but, point comme un moyen; comme un luxe personnel, point comme un instrument pour servir les autres. Il la recueillait et la conservait avec une économie timide et étroite, et ne risquait jamais son trésor dans aucune entreprise, quelque vertueuse et utile qu’elle fût, s’il y avait chance d’en perdre la moindre parcelle. Il n’est pas étonnant qu’un tel homme ait commis peu ou point d’actions dignes d’un blâme positif ; mais on pourrait avecjüstice demander infiniment plus à un homme doué de tant de facultés et placé dans une telle situation. Si sir William Temple avait dû comparaître devant le tribunal de l’enfer du Dante, il n’aurait pas été condamné aux cercles inférieurs de l’abîme ; il n’aurait pas été bouilli avec Dundee dans l’étang rouge de Bulecaine ou précipité avec Danby dans la poix fondue de Malebolge, ou gelé avec Churchill dans les éternelles glaces de Giudecca; mais il aurait peut-être été placé dans le sombre vestibule, à côté de l'ombre de ce pontife sans gloire
Che fece per viltate il gran rifiuto.
Il va sans dire qu’on n’est pus obligé à être politique pas plus qu’à être soldat, et qu’il y a des manières parfaitement honorables de quitter la vie politique ou la profession des armes; mais ni dans J.’une ni dans l’autre carrière, il n’est permis à personne de jouir de tous les avantages et de laisser de côté tous les désagréments.. Un homme qui ne fait partie de l’armée qu'en temps de. paix, qui paraît aux revues de Hyde Park, qui escorte le souverain avec la plus grande valeur et la plus parfaite
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fidélité de Buckingham Palace à la Chambre des lords, et qui se retire dès qu’il prévoit la possibilité d’étre envoyé en expédition, passe à juste titre pour un homme déshonoré. Une part du blâme qu’on doit à ce soldat de parade peut retomber avec justice sur le simple politique de parade qui recule devant des devoirs dès que ces devoirs deviennent difficiles ou désagréables, c’est-à-dire dès qu’il importe spécialement qu’il les accomplisse résolûment.
Mais bien que nous soyons fort loin de regarder Temple comme un homme d’État parfait, bien que nous le placions au-dessous de beaucoup d’hommes d’État qui ont commis de très-grandes fautes, cependant nous ne pouvons nier qu’en le comparant avec ses contemporains il ne nous apparaisse sous un jour très-favorable. La réaction qui suivit la victoire du parti populaire sur Charles Ier avait eu de malheureux effets sur le caractère national, et ces effets se manifestaient surtout parmi les classes et dans les lieux qui avaient été le plus agités par la révolution à peine close. Le mal était plus grand à Londres que dans le pays, plus grand surtout dans le monde officiel et parmi les courtisans. De ce qu’il y avait eu de bon et d’élevé chez les Cavaliers et les Têtes rondes de 16L2, presque tout ce qui restait se trouvait dans la classe moyenne. Les principes et les sentiments qui avaient inspiré la grande remontrance étaient encore profondément enracinés chez les énergiques cultivateurs et chez les négociants honnêtes et craignant Dieu. L’esprit du comte de Derby et de lord Cape! vivait encore dans bien des manoirs retirés ; mais parmi les chefs politiques qui, au moment de la restauration, étaient jeunes encore ou dans la vigueur de l’âge mûr, il n’y avait
ni un Southampton, ni un Vane, ni un Falkland, ni un Hampden. On ne retrouvait guère, parmi les courtisans qui s’élevaient, la fidélité pure, ardente et constante qui, sous le règne précédent, était restée debout sur des champs de bataille meurtriers, dans les greniers et les mansardes de la terre étrangère, et à la barre de la haute Cour de justice. Les nouveaux chefs des partis ne pouvaient pas davantage, peut-être moins encore pouvaientils prétendre aux grandes qualités des hommes d’État qui avaient été à la tête du long Parlement. Hampden, Pym, Yane, Cromwell, se distinguent des plus habiles politiques de la génération suivante par les grands traits qui distinguent les hommes qui font les révolutions de ceux que font les révolutions. L’homme qui dirige un grand changement, qui arrache un État au repos et renverse un système fortement enraciné, celui-là peut être un homme très-corrompu,mais il ne peut guère être dépourvu de certaines qualités morales qui obligent ses ennemis eux-mêmes à l’admirer contre leur gré, la fixité dans les desseins, la force de la volonté, l'enthousiasme qui n’est ni moins ardent, ni moins persévérant parce qu’il est quelquefois caché sous un calme apparent, et qui triomphe de la force des circonstances et de l’opposition des esprits auxquels le mouvement répugne. On retrouve ces qualités, diversement combinées avec des vertus et des vices de toute espèce, chez presque tous les auteurs des grands mouvements politiques ou religieux, chez César, chez Mahomet, chez Hildebrand, chez saint Dominique, chez Luther, chez Robespierre, et ces qualités existaient amplement dans les chefs du parti qui lutta contre Charles Ier. Le caractère des hommes qui se forment au milieu de la confusion qui suit
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une grande révolution est en général fort différent. Les savants naturalistes nous disent que la chaleur produit la raréfaction de l’air, et que la raréfaction de l’air produit le froid. De même, le zèle produit les révolutions, et les révolutions produisent des hommes qui n’ont de zèle pour rien. Les politiques dont nous parlons, quels que puissent être leur capacité ou leur courage naturel, se font presque toujours remarquer par une légèreté et une inconstance particulières, par une façon indolente et apathique d’envisager les questions les plus sérieuses, par une disposition à abandonner la direction de leur conduite à la fortune et à l’opinion populaire, par l’idée qu’une cause publique est à peu près aussi bonne qu’une autre, et par une ferme conviction qu’il vaut mieux être à la solde de la plus mauvaise cause que martyrisé pour la meilleure.
Tels furent le caractère et la physionomie des hommes d’État anglais de la génération qui suivit la révolution. Ils n’avaient ni l’enthousiasme des Cavaliers ni l’enthousiasme des républicains. Ils avaient secoué de bonne heure l’empire des anciens usages et des anciens sentiments, mais sans concevoir aucune grande passion pour les innovations. Habitués à voir toutes les anciennes puissances trembler, puis tomber et rester en ruines autour d’eux, habitués à vivre sous une série de constitutions dont la durée moyenne ne dépassait pas un an, ils n’avaient point de respect religieux pour la prescription et ne comprenaient pas cette disposition d’esprit qu’engendre naturellement la contemplation constante d’une antiquité qui se perd dans la nuit des temps et d’une stabilité inébranlable. Habitués, d’autre part, à voir tous les changements salués l’un après l’autre par des espé-
126 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, rances empressées pour finir par le désappointement, témoins de la honte et de la confusion qui avaient tant de fois succédé aux promesses et aux prédictions extravagantes de novateurs téméraires et fanatiques, ils avaient appris à considérer avec mépris et défiance les empressements de l’esprit public comme les projets de réforme. Us tenaient parfois le langage de sujets dévoués, parfois celui d’hommes ardemment dévoués à leur patrie ; mais leur conviction secrète était, à ce qu’il semble, que la fidélité était une grande illusion et le patriotisme une autre illusion. S’ils éprouvaient véritablement quelque prédilection pour le côté monarchique ou pour le côté populaire de la constitution, pour l’épiscopat ou pour l’Église presbytérienne, ces prédilections étaient faibles et languissantes, et, bien loin de surmonter, comme du temps de leurs pères, la crainte de l’exil, de la confiscation ou delà mort, elles étaient rarement assez fortes pour résister au plus léger mouvement d’ambition ou de terreur égoïste. Le goût pour l’Église presbytérienne de lord Lauderdale , et le républicanisme spéculatif de Halifax étaient de cette espèce. Le sentiment de l’honneur politique semblait éteint. Aux yeux de l’espèce humaine en général, la pierre de touche de l’intégrité d’un homme public est sa fidélité à ses principes. Ce critérium, bien que fort insuffisant, est peut-être le meilleur que puissent appliquer tous ceux qui ne peuvent observer ni de très-près ni avec beaucoup de sagacité, et il permet sans aucun doute au peuple de se former une idée du caractère des grands qui, à tout prendre, approche de l’exactitude. Mais pendant la dernière partie du dix-septième siècle, l’inconséquence politique avait cessé d’être tenue pour honteuse, et on ne la reprochait pas
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plus aux hommes qu’on ne leur reproche à Tombouctou d’être noirs. Personne n’avait honte d’avouer ce qu’il faisait en commun avec la nation toute entière. Dans le court espace de sept années, le pouvoir suprême avait été dans les mains du long Parlement d’un conseil d’officiers , du parlement Barebone, d’un second conseil d’officiers, d’un protecteur suivant la Constitution, d’un protecteur suivant Y Humble pétition et avis du long Parlement pour la seconde fois, d’un troisième conseil d’officiers, de la Convention, et enfin du roi. Dans un temps pareil, la fidélité est si incommode à celui qui la professe, et à tous ses proches, qu’elle cesse d’être regardée comme une vertu et passe pour un entêtement indomptable ou pour un scrupule absurde; à la vérité, dans un temps pareil, un bon citoyen peut être obligé par ses devoirs de servir une série de gouvernements divers; Blake l’a fait comme militaire. Haie l’a fait comme juge, et la conduite de tous les deux a reçu l’approbation de la postérité. Mais il est évident que lorsque l’inconséquence dans les grandes affaires politiques a cessé d’être un déshonneur, il n’est pas probable que l’inconséquence dans des affaires moins graves soit regardée comme peu honorable. Dans un pays où tant d’honnêtes gens avaient soutenu en quelques mois le gouvernement du Protecteur, celui du Parlement Croupion et celui du roi, il n’était pas probable qu’on eût grand’honte de quitter son parti pour obtenir une place ou de voter pour une loi à laquelle on s’était opposé.
Les hommes publics des temps qui suivirent la Restauration notaient assurément pas dépourvus de courage ni de talent, et certaines facultés semblent avoir été développées parmi eux à un degré remarquable, nous
128 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, pourrions presque dire à un degré maladif et peu naturel. Théramène dans l’antiquité et M. de Talleyrand de notre temps, n’avaient pas une perception plus fine de toutes les nuances des caractères et de tous les symptômes d’un changement prochain dans le pays ou dans le pouvoir que n’eurent à cette époque certains de nos compatriotes. Leur talent pour lire des choses d’une grande importance dans des indications invisibles ou sans signification pour d’autres gens ressemblait à de la magie. Mais ils étaient tous sous le poids de la malédiction lancée contre Ruben : « Inconstant comme l’eau, tu n’auras point la prééminence. »
Ce caractère distinctif de cette époque comporte des modifications innombrables suivant les variétés innombrables d’intelligence et de tempérament auxquelles il se trouvait uni. Des hommes d’un esprit inquiet et d’une ambition violente suivaient une marche étrangement déréglée, passaient rapidement d’un extrême à l’autre, servaient et trahissaient tour à tour tous les partis, montraient alternativement leurs fronts sans pudeur à l’avant-garde des administrations les plus corrompues et des oppositions les plus lactieuses , étaient initiés aux mystères les plus coupables, d’abord de la Cabale, puis du complot de Rye House, changeaient de religion pour gagner la faveur de leur souverain, au moment où ils travaillaient secrètement à le renverser, se confessaient à des Jésuites en ayant dans leur poche des lettres en chiffres du prince d’Orange, correspondaient avec la Haye pendant qu’ils occupaient des places dans le gouvernement du roi Jacques, et commençaient à correspondre avec la cour de Saint-Germain dès qu’ils avaient baisé les mains au roi Guillaume après être entrés à son ser-
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vice. Temple n’était point de ces hommes-là. Il n’était pas dépourvu d’ambition; mais son âme n’était pas de celles que Tambition non satisfaite condamne par anticipation aux tortures de l’enfei, et qu’elle dévore comme le ver qui ne meurt point et comme le feu qui ne s’éteint point. Il avait pour principe de s’assurer le bienêtre et la sécurité, et de laisser venir la grandeur, si telle était sa fantaisie; la grandeur vint ; il en jouit, mais dès qu’il ne put plus en jouir sans danger et sans ennui, il la laissa aller sans résistance. Il n’était pas exempt, croyonsnous, de l’immorale politique qui régnait alors; son âme avait subi la contagion ; mais il l’avait subie ad mo~ damrecipientis, sous une forme si douce qu’un juge peu sagace eût pu se demander si c’était bien là la peste terrible qui dévastait le pays. La maladie se ressentait de la langueur naturelle au malade. La corruption générale, mitigée par son tempérament calme et peu aventureux, se manifestait par des omissions, par des abandons, non par des crimes proprement dits, et sa mollesse parfois timide et égoïste devient honorable quand on la compare à l’activité incessante, malveillante et perfide de Shaftesbury et de Sunderland.
Sir William Temple appartenait à une famille qui, bien qu’elle fût honorable et ancienne, n’avait, avant lui, presque jamais joué de rôle dans notre histoire, mais qui a produit, longtemps après lui, tant d’hommes éminents, et formé tant d’alliances éclatantes qu’elle a régulièrement et constitutionnellement exercé dans l’État une influence à peine inférieure à celle que, dans des temps bien différents et par des procédés bien différents, lesNéville avaient acquise en Angleterre et les Douglas en Écosse. Pendant les dernières années du règne de
130- ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES. George II et tout le règne de George III, des membres de cette puissante et nombreuse famille furent presque constamment à la tête, soit du gouvernement, soit de l’opposition. Dans certains moments, le cousinage , comme on l’avait surnommé, eût pu à lui seul fournir presque tous les matériaux nécessaires pour la formation d’un cabinet complet. En cinquante ans, trois premiers lords de la trésorerie, trois secrétaires d’État, deux gardes du sceau privé et quatre premiers lords de Pamirauté furent choisis parmi les fds et les petits-fils de la comtesse Temple.
Telle a été a brillante destinée de la branche aînée de la famille Temple, continuée par les femmes. William Temple, le premier de sa race qui soit parvenu à un grand renom historique, appartenait à une branche cadette. Son père, sir John Temple, était maître des rôles en Irlande, et se distingua, parmi les conseillers privés de ce royaume, par le zèle avec lequel il soutint la cause populaire au début de la lutte entre la couronne et le Long Parlement. Il fut arrêté par ordre du duc d’Ormond, mais il recouvra la liberté grâce à un échange, se rendit en Angleterre et siégea dans la chambre des communes au nom du bourg de Chichester. Il s’attacha au parti presbytérien, et fut l’un de ces membres modérés qui, à la fin de l’année 1648, votèrent pour un traité avec le roi Charles sur les bases que le prince avait lui-même acceptées, et qui furent en conséquence mis à la porte de la Chambre, sans beaucoup de cérémonie, par le colonel Pride. Sir John semble pourtant avoir fait sa paix avec les Indépendants victorieux, car il reprit ses fonctions en Irlande en 1653.
Sir John Temple avait épousé une sœur du célèbre
Henri Hammond, théologien pieux et savant, qui embrassa le parti du roi avec un zèle éclatant pendant la guerre civile, et fut dépouillé de ses fonctions ecclésiastiques après la victoire du Parlement. En considération de la perte que subit alors Hammond, il a l’honneur d’être désigné, dans le jargon de cette nouvelle race de sectaires issus d’Oxford qui combinèrent les plus mauvaises qualités des jésuites avec les plus mauvaises qualités des orangistes, sous le titre de Hammond, presbyter, docteur et confesseur.
William Temple, fils aîné de sir John, naquit à Londres, en 1628. Il reçut sa première éducation chez son oncle maternel, fut envoyé ensuite en pension à Blshop-Stortford, et à dix-sept ans il commença de résider au collège d’Emmanuel à Cambridge, où il avait pour répétiteur le célèbre Cudworth. Le temps n’était pas propre à l’étude. La guerre civile troublait même les tranquilles cloîtres et les boulingrins de Cambridge, produisait de violentes révolutions dans le gouvernement et la discipline des collèges, et bouleversait l’esprit des étudiants. Temple oublia à Emmanuel-College le peu de grec qu’il avait apporté de Bishop-Stortford, et ne répara jamais cette perte ; circonstance qui ne vaudrait pas la peine d’être remarquée sans ce fait presque incroyable que cinquante ans après il fut assez fou pour opposer son autorité à celle de Bentley sur des questions d’histoire et de philologie grecque. Il ne fit point de progrès ni dans la vieille philosophie qui subsistait encore dans les écoles de Cambridge, ni dans la nouvelle philosophie dont lord Bacon était le fondateur. Jusqu’à la fin de sa vie, Temple continua de parler de la première avec une ignorante admiration et de la seconde avec un mépris aussi ignorant.
Après avoir passé deux ans à Cambridge, il partit sans passer aucun examen, et commença à voyager. C’était alors, à ce qu’il parait, un jeune homme du monde, agréable, sans instruction solide, mais possédant tous les talents superficiels d’un homme bien élevé et propre à être admis dans toutes les sociétés polies. En politique, il faisait profession d’être un royaliste. Ses opinions sur les questions religieuses semblent avoir été ce qu’on pouvait attendre d’un jeune homme d’un esprit vif, qui avait reçu une éducation décousue, n’avait pas réfléchi sérieusement, avait été rebuté par l’austérité morose des puritains, et qui, assailli dès l’enfance par le tumulte de sectes ennemies, avait aisément pu apprendre à leur porter à toutes un mépris impartial.
Pendant qu’il faisait route vers la France, Temple rencontra le fils et la fille de sir Peter Osborne. Sir Peter gouvernait Guernesey au nom du roi, et ses enfants., comme leur père, étaient d’ardents partisans de la cause royale. Le père s’amusa, dans une auberge où ils s’étaient arrêtés dans l’île de Wight, à écrire sur la fenêtre son opinion concernant le parti en pouvoir. Cette preuve de mauvais vouloir les fit tous arrêter, et ils furent amenés devant le gouverneur. La sœur, se fiant à la douceur que les hommes bien élevés de tous les partis ne manquaient guère de montrer , même dans ces temps d’agitation, lorsqu’il s’agissait d’une femme, prit sur elle le crime et fut mise en liberté avec ses compagnons de voyage.
Cet incident, comme cela était naturel, fit une profonde impression sur Temple. 11 n’avait que vingt ans. Dorothée Osborne avait vingt et un ans. On dit qu’elle était belle, et il reste bien des preuves qu’elle possédait amplement l’adresse, la vivacité et la tendresse
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de son sexe. Temple devint bientôt son serviteur, comme on le disait dans ce temps-là, et elle lui rendit son affection. Mais des difficultés aussi grandes que celles qui ont jamais pu prolonger un roman jusqu’au cinquième volume firent obstacle A leurs vœux; au début de leur amour, le père du héros siégeait dans le Long Parlement, et le père de Phéroïne commandait à Guernesey pour le roi Charles. Même après la fin de la guerre, lorsque sir Peter Osborne retourna dans sa terre de Chicksands, l’avenir resta presque aussi sombre pour les amants. Sir John Temple avait en vue pour son fils un alliance plus avantageuse. Dorothée Osborne, de son côté, était assiégée par autant d’adorateurs qu’il en vint à Belmont sur la renommée de Portia. Le plus distingué de tous était Henri Cromwell. Dépourvu de la capacité, de l’énergie et de la magnanimité de son illustre père, dépourvu également des vertus douces et tranquilles de son frère aîné, ce jeune homme était peut-être en amour un rival plus formidable que ne l’eussent été son père ou son frère. Mrs. Hutchinson, exprimant les sentiments des gens graves et âgés, l'appelle « un fou insolent, un cavalier débauché et sans piété. » Ces expressions signifient probablement qu’il était de ceux qui, parmi les jeunes gens dissipés, passent pour des hommes du grand monde. Dorothée aimait les chiens d’une race plus grande et plus formidable que ceux qui dorment de nos jours près du feu sur le tapis, et Henri Cromwell lui promit de mettre en campagne les plus hauts fonctionnaires de Dublin pour lui procurer un beau lévrier d’Irlande. 11 paraît qu'elle était flattée de ses attentions, bien que son père ne fût encore que Lord Général et non Protecteur. L’amour cependant triompha de l’ambition et
134 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, rien n’indique que la jeune personne se soit jamais repentie de sa décision, bien que, dans une lettre écrite précisément à l’époque où l’Angleterre toute entière retentissait de la violente dissolution du Long Parlement, plie n’ait pu s’empêcher de rappeler à William Temple, avec une vanité pardonnable, «qu’elle eût pu être une grande dame, si elle eût eu le bon sens d’accepter l’offre de Henri Cromwell. »
Ce n’était pas seulement l’influence des rivaux que Temple avait à redouter. Les parents de sa maîtresse avaient peu de goût pour lui, et parlaient de lui comme d’un aventurier sans principes, sans honneur et sans religion, prêt à rendre service à tous les partis, pourvu qu’il en obtînt de l’avancement. C’est là un portrait fort injuste du caractère de William Temple. Cependant un portrait, même dans les esprits les plus violents et les plus prévenus, conserve toujours quelques-uns des traits du modèle. Aucune caricature n’a jamais représenté M. Pilt sous la figure de Falstaff, ou M. Fox avec l’apparence d’im squelette ; aucun pamphlétaire n’accusa Sheridan de parcimonie ou Marlborough de profusion. Il faut avouer que la disposition d’esprit que les panégyristes de Temple ont revêtue du beau nom d’indifférence philosophique, quelque naturelle qu’elle pût être chez un homme d’État âgé et plein d’expérience, avait assez mauvaise grâce chez un jeune homme, et pouvait aisément choquer une famille prête à combattre ou à subir le martyre pour son roi exilé et son église persécutée. La pauvre jeune fille souffrait beaucoup de ces accusations contre son amant; elle le défendait ardemment quand il n’était pas là, et lui adressait parfois des conseils bien tendres et bien inquiets, tout en l’assurant de la con-
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fiance qu’elle portait à son honneur et sa vertu. Elle fut très-irritée un jour de la manière dont un de ses frères parlait de William Temple : « Nous avons parié jusqu’à n’en pouvoir plus, » dit-elle ; « il m’a reniée, et moi, je l’ai défié. »
Pendant sept ans, Temple soutint cettediftïcile entreprise. Nous ne sommes pas bien au courant de ses mouvements durant ce temps. 11 semble avoir mené une vie errante , tantôt sur le continent, tantôt en Irlande, tantôt à Londres. Il apprit le français et l’espagnol, et s’amusa à écrire des essais et des romans, occupation qui eut au moins l’avantage de former son style. L’échantillon de ces œuvres de jeunesse que publie M. Courtenay n’est point à dédaigner ; il y a même un fragment sur « le goût et l’antipathie » qui ne peut être écrit que par un homme habitué à réfléchir attentivement sur les opérations de son esprit, et qui rappelle les meilleurs passages de Montaigne.
Temple paraît avoir entretenu avec sa maîtresse une correspondance très-active. Ses lettres à lui sont perdues, mais celles de Dorothée ont été conservées, et on en trouve beaucoup dans l’ouvrage de M. Courtenay. Il exprime des doutes sur la question de savoir si ses lecteurs lui pardonneront d’en avoir inséré un si grand nombre. Nous voudrions bien qu’il y en eût le double. La correspondance diplomatique de ce temps-là ne présente pas souvent des lettres aussi dignes d’étre lues. Il y a une pauvreté que répètent sans cesse les mauvais historiens, «la dignité de l’histoire ; » un écrivain est en possession de certaines anecdotes qui feraientressortir d’une manière frappante les effets des spéculations du Mississ.ipi sur les mœurs et la moralité des Parisiens;
136 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, mais il supprime ces anecdotes parce qu’elles sont audessous de la dignité de Thistoire. Un autre historien serait bien tenté de rapporter des faits qui indiquent l’horrible état des prisons d’Angleterre, il y a deux cents ans; mais il ne peut pas croire que les souffrances d’une douzaine de voleurs, enfermés ensemble comme des animaux dans un réduit de briques de quinze pieds carrés, soit un sujet qui convienne à la dignité de l’histoire. Par respect pour la dignité de l’histoire, un autre raconte le règne de George II sans dire un mot des prédications de Whitefield à Moorfields. Comment un écrivain qui peut parler de sénats, de congrès, de souverains, de pragmatiques sanctions, deravelins, de contre-escarpes, et de batailles où dix mille hommes sont tués, pendant qu’on fait six mille prisonniers et qu’on prend cinquante drapeaux et quatre-vingts canons, pourrait-il s’abaisser à parler de la bourse, de Newgate, du théâtre, de l’église ?
La tragédie a sa dignité comme l’histoire, et tout le monde peut juger de ce que l’art tragique a dû à cette dignité en comparant les majestueux alexandrins que le seigneur Oreste et madame Andromaque emploient pour manifester leurs chagrins au bavardage du fou dans Lear , ou de la nourrice dans Roméo et Juliette.
Il est parfaitement vrai qu’un historien ne doit pas raconter des choses insignifiantes, et qu’il doit se borner aux faits importants ; n ais beaucoup d’écrivains semblent n’avoir jamais pensé à ce qui fait l’importance historique d’un événement. Us semblent ignorer que l’importance d’un fait, quand ce fait est considéré par rapport à ses effets immédiats, et l’importance du môme fait, quand on le considère comme une partie des matériaux qui servent à édifier une science, sont deux choses
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extrêmement différentes. La dose de bien ou de mal qu’occasionne un événement n’est pas nécessairement proportionnée à la dose de lumière que cet événement jette sur la façon dont le bien ou le mal peuvent se produire à l’avenir. Dans un sens, l’empoisonnement d’un empereur est un fait infiniment plus grave que l’empoisonnement d’un rat; mais l’empoisonnement d’un rat peut marquer une époque en chimie, tandis qu’un empereur peut être empoisonné par des moyens si ordinaires, et avec des symptômes si ordinaires que pas un journal scientifique ne rapporte le fait. Un procès où on se dispute cent mille livres sterling est, dans un certain sens, une affaire plus importante qu’un procès à propos de cinquante livres. Mais il ne s’en suit pas du tout que les savants jurisconsultes qui rapportent les décisions des cours de justice doivent donner un récit plus complet du procès où il s’agit de cent mille livres sterling que du procès à propos de cinquante livres. L’affaire qui met en question une somme considérable peut n’être importante que pour le plaignant et pour le défendeur du moment, tandis qu’une affaire qui met en question une petite somme peut établir quelque grand principe qui intéresse la moitié des familles du royaume. Il en est exactement de même pour le genre de sujets dont s’occupent les historiens. Pour un Athénien, au moment de la guerre du Péloponèse, le résultat de la bataille de Délium était infiniment plus important que le sort de la comédie des Chevaliers , d’Aristophane. Mais pour nous le fait de la représentation à Athènes de la comédie des Chevaliers est infiniment plus important que le fait de la déroute des phalanges athéniennes à Délium : ni l’un ni l’autre de ces événements n’a maintenant de valeur
138 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, intrinsèque; nous ne courons pas le danger d’être transpercés par les lances des Thébains; ce n’est pas de nous qu’on se moque dans les Chevaliers. L’importance des deux événements réside pour nous dans la valeur des vérités générales qu’ils nous enseignent. Quelle vérité générale pouvons-nous tirer des récits qui nous ont été conservés de la bataille de Délium? A peu près celle-ci, que lorsque deux armées combattent, il est probable que l’une des deux sera bien battue, vérité qu’il ne serait pas, je crois, fort difficile d’établir, quand bien même tout souvenir de la bataille de Délium aurait disparu parmi les hommes. Mais le lecteur qui fera connaissance avec la comédie des Chevaliers et avec l’histoire de cette comédie sentira tout d’un coup son esprit s’élargir. La société se présente à lui sous un aspect nouveau; il peut a?oir beaucoup lu et beaucoup voyagé; il peut avoir visité tous les pays de l’Europe et les nations civilisées de l’Orient; il peut avoir observé les mœurs de nombreuses peuplades barbares ; mais voici quelque chose de complètement différent de tout ce qu’il a vu, chez les peuples policés ou chez les sauvages; voici une nation qui diffère politiquement, intellectuellement, moralement, de toutes les autres nations dont il a pu se former une idée. C’est là véritablement la partie précieuse de l’histoire, le grain que certains vanneurs séparent soigneusement de la balle, pour recueillir la balle dans le grenier et jeter le grain au feu.
Telle étant notre manière de voir, nous sommes enchantés d’apprendre tant de choses sur les amours de sir William et de sa maîtresse; nous voudrions bien en apprendre davantage. Au dix-septième siècle, assurément, Louis XIV était un personnage infiniment plus im-
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portant que la belle amie de Temple ; mais le temps et la mort nivellent tout. Ni le grand roi, ni la jeune beauté du comté de Bedford, ni le splendide paradis de Marly, ni la promenade favorite de madame Osborne, « par la prairie communale qui s’étendait tout près de la maison, et où bien des jeunes filles gardaient leurs moutons et leurs vaches, assises à l’ombre et chantant des ballades, » ne sont plus rien pour nous. Louis et Dorothée sont rentrés tous deux dans la poussière. Une manufacture pour filer le coton s’est élevée sur les ruines de Marly et les Osborne ont cessé d’habiter scus le vieux toit de Chicksands. Mais les lettres d’amour que M. Courtenay a publiées jettent tant de jour sur les questions pour lesquelles il vaut la peine d’étudier les événements passés, que nous achèterions bien volontiers des billets aussi intéressants au prix d’un poids dix fois plus considérable de papiers d’État pris au hasard. Il est assurément aussi utile pour nous de savoir comment les jeunes filles anglaises employaient leur temps il y a cent quatre-vingts ans, à quel point leur esprit était cultivé, quelles étaient leurs études favorites, de quel degré de liberté elles jouissaient, quel usage elles faisaient de cette liberté, quels étaient les talents qu’elles appréciaient le plus chez les hommes, et quelles preuves de tendresse leur délicatesse leur permettait d’accorder à leurs adorateurs favorisés, que de savoir à fond la question de la prise de la Franche-Comté ou le traité de Nimègue. Les relations mutuelles des deux sexes nous semblent au moins aussi importantes que les relations mutuelles de deux gouvernements, quels qu’ils soient, et une série de lettres écrites par une jeune fille vertueuse, aimable et sensée, et uniquement destinées à charmer les yeux de son
amant, ne peuvent guère manquer de jeter quelque jour sur les relations des deux sexes, tandis qu’on peut parfaitement, comme l’attesteront tous ceux qui ont fait quelques recherches historiques, lire ballot sur ballot de dépêches et de protocoles sans entrevoir te moindre rayon de lumière sur les relations des gouvernements.
M. Gourtenay s’annonce comme l’un des dévoués serviteurs de Dorothée Osborne, et il exprime l’espoir que la publication de ses lettres lui vaudra de nouveaux adorateurs. Je déclare que je suis son rival. Elle paraît avoir été véritablement une jeune personne charmante, modeste, généreuse, affectueuse, intelligente et vive; royaliste, comme on pouvait l’attendre de ses relations de famille, sans rien de cette âpreté politique qui sied aussi mal aux femmes qu’une longue robe ; religieuse, et se laissant quelquefois aller à prêcher de jolis petits sermons très-touchants, mais non assez sévère pour refuser de prendre part aux divertissements qu’oil frait Londres sous le gouvernement austère des puritains, ou pour renoncer à se moquer un peu d’un sermon ridicule prêché par un théologien qui passait pour l’une des grandes lumières de l’assemblée de Westminster. Elle avait aussi un peu de penchant à la coquetterie, parfaitement compatible avec une affection vive et désintéressée, et un peu de penchant à la moquerie qui dépassait rarement les limites d’un bon naturel; elle aimait à lire, mais elle ne choisissait pas les mêmes sujets d’étude que la leine Élisabeth ou lady Jane Gray; elle lisait les vers de Cowley et de lord Broghill, des mémoires français que lui avait recommandés son amant, et les voyages de Fernando Mendez Pinto. Mais ses livres favoris étaient ces interminables romans français que les lecteurs mo-
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dernes connaissent surtout par les agréables moqueries de Charlotte Lennox. Elle ne pouvait pourtant pas s’empêcher de rire du déplorable anglais de la traduction. Son style à elle est fort agréable, et ses lettres ne perdent rien à certains passages où la raillerie et la tendresse font, en se combinant, un très-séduisant mélange.
Quand la constance des amants eut enfin triomphé de tous les obstacles que les parents et les rivaux pouvaient opposer à leur union, un malheur plus grand leur survint. Miss Osborne prit la petite vérole ; sa vie fut sauvée ; mais elle perdit toute sa beauté et l’honneur des amants de ce temps était assez souvent mis à cette cruelle épreuve. Nos lecteurs se rappellent probablement ce que mistress Hutchinson raconte d’elle-même. Le noble cœur de cette matrone, qui tient si souvent le langage de Cornélie , semble tout à coup saisi d’un attendrissement depuis longtemps oublié quand elle raconte comment son bien-aimé colonel l’épousa dès qu’elle fut en état de quitter sa chambre, bien qu’elle fit peur au ministre et à tous ceux qui la virent : « Mais Dieu, ajoute-t-elle avec une vanité qui n’est pas sans grâce, récompensa sa justice et sa constance en me rétablissant comme j’étais auparavant. » William Temple montra, dans cette occasion, la justice et la constance qui firent tant d’honneur au colonel Hutchinson. On ne sait pas exactement la date du mariage, mais M. Courtenay suppose qu’il s’accomplit vers la fin de l’année 1654. Depuis lors, nous perdons de vue Dorothée et nous sommes réduits à juger de ses rapports avec son mari d’après des indications très-légères qui pourraient aisément nous tromper.
Temple se rendit bientôt en Irlande, et vint avec son père tantôt à Dublin, tantôt dans le comté de Garlow.
L '.Irlande était probablement alors, en comparaison de l’Angleterre, un lieu de résidence plus agréable pour les gens de la classe supérieure qu’elle n’avait été auparavant et qu’elle n’a été depuis. Le génie supérieur de Cromwell et la force de son caractère ne s’étaient aussi hautement manifestés dans aucune autre partie du royaume. Il ne pouvait pas, et probablement il ne se souciait pas de gouverner cette île le mieux du monde. La révolte de la race irlandaise avait excité contre elle, en Angleterre, une grande aversion religieuse et nationale, et il n’y a aucune raison de croire que le Protecteur fût assez en avant de son temps pour être exempt du sentiment dominant. Il avait vaincu les Irlandais, il savait qu’ils étaient en son pouvoir, et il les tenait pour une horde de malfaiteurs et d’idolâtres qu’on traitait miséricordieusement quand on ne les frappait pas avec le tranchant de l’épée. Il faisait la guerre à ceux qui résistaient comme les Hébreux faisaient la guerre aux Cananéens. Drogheda était comme Jéricho, et Wexford comme Aï. Le conquérant accorda la paix aux restes de l’ancienne population comme Israël accorda la paix aux Gabaonites. Il fit d’eux des coupeurs de bois et des porteurs d’eau. Mais qu’il fût bon ou méchant, il ne pouvait cesser d'être grand. Dans des circonstances favorables, l’Irlande eût trouvé en lui un maître juste et bienfaisant; elle trouva en lui un tyran, non un tyran mesquin^taquin comme ceux qui avaient été si longtemps une honte et une malédiction pour elle, mais un de ces tyrans terribles qui semblent envoyés sur la terre à longs intervalles, avec une grande mission de destruction et de renouvellement. Cromwell n’était pas homme à se contenter de demn mesures, de mesquines insultes et de concessions foi’-
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cées. L’ascendant protestant ne fut pas entre ses mains un ascendant de rubans, de violons, de statues et de processions. Il n’eût jamais imaginé d’abolir le code pénal et de refuser aux catholiques le droit de voter, de leur accorder le droit de voter et de les exclure du Parlement, de les admettre au Parlement et de leur refuser une participation pleine et entière à tous les bienfaits de la société et du gouvernement. La chose du monde la plus étrangère à son ferme esprit et à son caractère dominant, était une persécution mesquine. Il savait tolérer, et il savait détruire. Son administration de l’Irlande fut conduite tout entière et réglée par ce qu’on appelle maintenant les principes orangistes; elle fut conséquente, habile, ferme, inflexible; il alla jusqu’aux conséquences les plus extrêmes de ses principes, et, sans aucun doute, si son administration eût continué, elle eût amené en Irlande le résultat qu’il désirait, une décomposition et un renouvellement complet de la société. Il avait en vue un grand but bien défini; il voulait rendre l’Irlande complètement anglaise, faire de l’Irlande un autre comté d’York ou de Norfolk. L’Irlande était alors si peu peuplée que ce but n’était pas impossible à atteindre, et il y a bien des raisons de croire que, si l’on avait suivi la politique de Cromwell pendant cinquante ans, on y serait arrivé. Au lieu de l’émigration que nous voyons maintenant s’effectuer de l’Irlande à l’Angleterre, il y avait sous son gouvernement une émigration constante et considérable d’Angleterre en Irlande. Ce courant de la population était presque aussi fort que celui qui va maintenant du Massachussetts et du Connecticut aux États au delà de l’Ohio. La race primitive était repoussée par l’avant-garde de la population anglo-saxonne qui
144 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, marchait toujours, comme les Indiens de l’Amérique ou les tribus de l’Afrique méridionale sont repoussés maintenant par les colons de race blanche. Les terribles phénomènes qui ont presque toujours accompagné l’établissement de colonies civilisées dans des pays non civilisés, et que les nations de l’Europe ne connaissaient que par des rumeurs lointaines et douloureuses, se passaient tous les jours sous les yeux des contemporains de Cromwell. Les mots « extirpation » et « destruction » revenaient souvent sur les lèvres des Anglais qui s’établissaient dans le fond des comtés de Leinster et de Munster, et ces mots cruels contenaient, dans leur cruauté, plus de miséricorde que des expressions infiniment plus douces qui ont été depuis lors sanctionnées par les universités et ont excité les applaudissements des Parlements. Car il est, en fait, plus charitable d’extirper d’un seul coup cent mille hommes et de combler le vide au moyen d’une population bien gouvernée, que de mal gouverner des millions d’hommes pendant une longue suite de générations. Nous pardonnons plus aisément des cruautés horribles infligées dans un grand but, qu’une série interminable de vexations et d’oppressions mesquines infligées sans aucun but raisonnable.
L’Irlande devenait Anglaise. La civilisation et la richesse faisaient de rapides progrès dans presque toutes les parties de l’île. Un témoin hostile nous décrit, en termes très- frappants, les effets de ce despotisme de fer : (/ Ce qu’il y a de plus merveilleux , dit lord Clarendon, c’est que tout cela fut fait et accompli environ en deux ans, et avec un tel degré de perfection que l’on construisit de nombreux bâtiments pour l’agrément comme pour l’utilité; on fit des plantations d’arbres régulières
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et bien ordonnées; on établit dans tout le royaume des haies et des barrières ; on achetait des terres à des prix très-élevés; on fixait des douaires dans les contrats de mariage; on effectuait tous les autres actes et transferts comme dans un royaume en paix avec lui-même, et où il ne pourrait s’élever aucun doute sur la validité des titres. »
Les sentiments de Temple, sur les questions irlandaises, étaient ceux d'un colon et d’un membre de la caste dominante. Il s’inquiétait aussi peu du bien-être des restes de l’ancienne population celtique qu’un fermier anglais établi sur la rivière du Cygne s’inquiète peu des nouveaux Hollandais, ou qu’un boër hollandais du Cap s’inquiète peu des Cafres. Il a décrit les années qu’il avait passées en Irlande , pendant que le système de Cromwell y était en pleine activité, comme « des années de grande satisfaction. » L’agriculture, le jardinage, les affaires du comté, et des études plus amusantes que profondes remplissaient son temps. Il ne prenait point de part à la politique, et bien des années après, il attribuait son inaction à son goût pour l’ancienne constitution qui ne « lui avait pas permis d’entrer dans les affaires publiques jusqu’à ce que les voies fussent ouvertes pour l’heureuse restauration du roi. » Il ne paraît pas, à vrai dire, qu’on lui ait offert de l’emploi; s’il refusa en effet quelque place, on peut, sans manquer beaucoup à la charité, attribuer ce refus à la prudence qui l’empêcha toute sa vie de courir aucun risque, plutôt qu’à l’ardeur de sa fidélité royaliste.
Il parut pour la première fois en 1660 dans la vie publique. Il siégea dans la Convention qui, au milieu de la confusion générale dont fut précédée la restauration, fut
146 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, appelée par les chefs de l’armée d’Irlande à se réunir h Dublin. Après le retour du roi, on convoqua régulièrement un parlement irlandais, dans lequel William Temple représenta le comté de Carlow. Nous 11e savons pas les détails de sa conduite dans cette situation, mais nous savons en général, et il nous est aisé de croire qu’il montra beaucoup de modération et une grande aptitude pour les affaires. Il est probable qu’il se distingua aussi dans la discussion, car bien des années après, il remarquait que ses amis d’Irlande disaient toujours que, s’il avait un talent quelconque, c’était celui-là.
Au mois de mai 1663, le parlement d’Irlande fut prorogé, et Temple se rendit en Angleterre avec sa femme. Il avait environ cinq cents livres sterling de rente, somme suffisante alors aux besoins d’une famille qui vivait dans le monde élégant. Il passa deux ans à Londres, où il semble avoir mené cette vie facile et oisive qui convenait si bien à son caractère.
Il n’oubliait pourtant pas ses intérêts. Il avait apporté d’Irlande des lettres de recommandation du duc d’Ormond, lord lieutenant d’Irlande, pour lord Clarendon, et pour Henri Bennett lord Arlington alors secrétaire d’Élat. Clarendon était à la tête des affaires; mais son pouvoir déclinait visiblement, et devait évidemment décliner de plus en plus tous les jours. Un observateur moins intelligent que Temple eût pu facilement s’apercevoir que le chancelier appartenait à. un autre temps, qu’il représentait un monde qui n’était plus, une manière devoir qu’on n’avait plus, des vices qui n’étaient plus à la mode, et des vertus moins à la mode encore. Son long exil l’avait rendu étranger à son pays natal. Son esprit, aigri par la lutte et par les souffrances per-
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sonnelles, était bien plus opposé à une conduite tolérante et populaire qu’il ne l’avait été au début de la guerre civile. Il regrettait la tyrannie digne du vieux Whitehall, le temps de ce saint roi qui privait les gens de leur argent et de, leurs oreilles, mais qui laissait leurs femmes et leurs fdles bien tranquilles, et il ne pouvait s’accommoder d’une cour avec un sérail et sans Chambre étoilée. En suivant celte voie, il se rendit de jour en jour plus odieux au souverain qui préférait infiniment ses plaisirs à sa prérogative, et au peuple qui redoutait les prérogatives royales infiniment plus que les plaisirs royaux, en sorte qu’il finit par être détesté à la cour plus qu’aucun chef de l’opposition, et au Parlement plus qu’aucun entremetteur de la cour.
Il n’était pas probable que sir William Temple, qui avait pour grande maxime de n’offenser aucun parti, s’attachât à la fortune décroissante d’un ministre qui avait passé sa vie à offenser tous les partis. Lord Arlington, dont l’influence grandissait pendant que celle de Clarendon diminuait, était le patron le plus utile auquel pût s’attacher un jeune aventurier. Cet homme d’État, sans vertu, sans sagesse et sans force dans l’esprit, s’était élevé par des qualités superficielles, et était uniquement la créature du moment, des circonstances, de la société dans laquelle il se trouvait. La dignité réservée dans les manières, qu’il avait contractée pendant un séjour en Espagne, prêtait à la moquerie de ceux qui regardaient les usages de la cour de France comme le seul type des bonnes manières; mais elle donnait à la foule une impression favorable de sa gravité et de sa sagacité. Dans les situations où la solennité de l’Escurial «ùt été déplacée, Arlington la mettait sans peine de côté
148 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, et causait avec beaucoup de gaieté et de vivacité. Pendant que la multitude parlait de « la grave apparence de Bennett », ses plaisanteries lui assuraient un bon accueil dans le cabinet du roi. Pendant que Buckingham imitait dans l’antichambre, pour l’amusement de mistress Stuart, la pompeuse démarche castillane du secrétaire d’État, le majestueux don Henri tournait en ridicule auprès du roi les graves conseils de Clarendon jusqu’à ce que le roi pleurât de rire et le chancelier de colère. Il n’y eut peut-être jamais un homme dont les manières fissent une impression aussi différente sur des gens divers. Le comte de Hamilton, par exemple, donne Bennett pour un formaliste stupide, qui n’avait été fait secrétaire d’État qu’à cause de son air important et mystérieux. Clarendon, d’autre part, le peint comme un homme dont « le plus grand talent était celui de la raillerie et qui plaisait au roi à cause de son humeur enjouée et agréable. » Ce qui est probable, c’est que Bennett, dépourvu des grandes qualités d’un ministre, possédait une faculté merveilleuse de se faire tout à tous pour l’apparence extérieure. Il avait deux aspects, l’un sérieux et affairé pour le public, qu’il voulait pénétrer de respect; l’autre gai pour le roi, qui croyait que le plus grand service qu’on pût rendre à un prince était de l’amuser (1). Ces deux aspects étaient des masques que Bennett mit de côté quand ils lui eurent rendu les services qu’il en attendait. Bien longtemps après, quand il se fut retiré auprès des daims de son parc et des poissons de ses étangs dans le Suffolk, Evelyn, qui était un juge expérimenté et sagace, causa souvent avec lui, et le tenait pour
(I) La grave apparence de Bennett était une prétention, dit l’un des meilleurs poèmes politiques du temps.
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un homme de manières remarquablement élégantes et d’un grand talent pour la conversation.
Clarendon, fier et impérieux par nature, aigri par la maladie, et qui comptait sur ses services et sur ses grands talents, ne chercha point de nouveaux alliés. Il semble avoir pris une sorte de plaisir morose à négliger et à blesser tous les hommes d’esprit qui s’élevaient dans le royaume. Ses relations se renfermaient presque exclusivement dans le petit cercle, tous les jours plus étroit, des vieux Cavaliers qui avaient été les amis de sa jeunesse, ou les compagnons de son exil. Arlington, au contraire, courait partout cherchant des recrues. Personne n’avait plus de gens qui lui fussent personnellement attachés, et personne ne se donnait plus de peine pour servii ses adhérents. C’était une sorte d’habitude chez lui de pousser ceux qui dépendaient de lui jusqu’à ce qu’ils fussent devenus ses égaux, pour se plaindre ensuite amèrement de leur ingratitude lorsqu’ils ne voulaient plus dépendre de lui. Ce fut ainsi qu’il se brouilla successivement avec deux trésoriers, Giftard et Danhy. Temple s’attacha à lord Arlington, et ne fut point avare d’ardentes protestations d’affection, ou même, je regrette de le dire, d’une adulation grossière et presque sacrilège. Il ne tarda pas à en recueillir la récompense.
L’Angleterre était, vis-à-vis des puissances étrangères, ians une situation bien différente de celle qu’elle avait occupée pendant la brillante administration du Protecteur. Elle était en guerre avec les Provinces-Unies, alors gouvernées par le grand pensionnaire Jean de Witt, revêtu d’un pouvoir presque royal ; et bien que jamais guerre if eût coûté aussi cher à l’État, jamais guerre n’avait été
150 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, si mal et si faiblement conduite. La France avait épousé les intérêts des États généraux. Le Danemark semblait disposé h en faire autant. L’Espagne, indignée de l’étroite alliance politique et matrimoniale que Charles avait formée avec la maison de Bragance, n’avait aucune envie de lui prêter s3cüurs. La grande peste de Londres avait suspendu le commerce, dispersé les ministres et les grands seigneurs, paralysé toutes les branches du service public, et accru le sombre mécontentement que le mauvais gouvernement avait commencé à exciter dans la nation. L’Angleterre possédait un seul allié sur le continent, l’évêque de Munster, prélat inquiet et ambitieux, élevé pour les armes , et resté soldat dans ses passions et dans ses goûts. Il détestait les Hollandais qui s’étaient mêlés des affaires de son siège, et se déclarait prêt à risquer son petit territoire pour la chance de se venger. 11 envoya en conséquence à Londres un étrange ambassadeur, un moine Bénédictin qui parlait mal l’anglais et qui « avait Pair d’un charretier, » dit lord Clarendon. Ce personnage apportait une lettre de l’évêque qui offrait d’attaquer par terre le territoire hollandais. Les ministres anglais acceptèrent la proposition avec empressement et promirent un subside de cinq cent mille rixdalers à leur nouvel allié. On résolut d’envoyer un agent anglais à Munster, et lord Arlington, duquel l’affaire dépendait, choisit Temple pour cette mission.
Temple accepta la commission et s’en arquitta à la satisfaction de ceux qui l’y avaient employé; l’affaire tout entière resta pourtant sans résultat, car l’évêque, apprenant que la France s’était jointe à la Hollande, se hâta, après avoir reçu un premier paiement de son subside, de conclure une paix séparée. Temple, revenant
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plus tard, sans grande satisfaction, sur celte partie de sa vie, s’excusait d’avoir entrepris une négociation qui pouvait amener si peu de bons résultats, en disant qu’il était jeune et nouveau dans les affaires. A vrai dire, il ne pouvait guère être placé dans une situation moins propre à mettre en lumière le talent remarquable qu’il possédait pour la diplomatie. Il ne savait pas l’allemand, et il ne lui était pas aisé de se conformer aux mœurs de ce peuple. U ne pouvait pas boire beaucoup, et un grand buveur avait seul des chances de succès dans la société en Westphalie. Malgré tous ces désavantages, lord Arlington fut si satisfait de la conduite de Temple qu’il le fit nommer baronnet et lui donna le poste de résident à la cour du vice-roi à Bruxelles.
Bruxelles convenait infiniment mieux à Temple que les palais des princes chasseurs et buveurs d’Allemagne. Il était placé là dans l’un des postes d’observation les plus importants qu’un diplomate pût occuper. Il se trouvait sur le territoire d’une grande puissance neutre, entre les territoires de deux grandes puissances en guerre avec l’Angleterre. A cette excellente école il devint bientôt le négociateur le plus accompli de son temps.
Cependant le gouvernement de Charles avait subi une série de désastres et d’humiliations. L’extravagance de la cour avait dissipé tous les fonds que le Parlement avait fournis dans le but de soutenir une guerre offensive. On décida de se borner à la guerre défensive; mais, même pour la guerre défensive, les vastes ressources de l’Angleterre entre les mains d’écervelés et de voleurs publics se trouvèrent insuffisantes. Les Hollandais insultèrent les côtes d’Angleterre, remontèrent la Tamise, prirent Shcerness et portèrent ieurs ravages jusqu’à Chalham.
On aperçut de Londres les flammes qui consumaient les vaisseaux sur le fleuve ; le bruit se répandit qu’une armée ennemie avait débarqué à Gravesend, et des militaires proposèrent sérieusement d’abandonner la Tour. Tel était le degré d’ignominie auquel une mauvaise ad« ministration avait réduit ce pays victorieux et fier qui, quelques années auparavant, dictait ses volontés à Ma< zarin, aux États généraux et au Yatican. Humilié par les événements de la guerre, et craignant la juste colère du Parlement, le ministère anglais se hâta de bâcler kBréda la paix avec la France et la Hollande.
Une nouvelle scène allait commencer. Les observateurs sagaces s’apercevaient déjà depuis quelque temps que l’Angleterre et la Hollande étaient menacées d’un danger commun beaucoup plus formidable que tout ce qu’elles pouvaient avoir à redouter l’une de l’autre. Elles n’avaient plus à craindre l’ancien ennemi de leur religion et de leur indépendance. L’Espagne avait perdu le sceptre. Le grand empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais, qui avait écrasé les libertés de l’Italie et de l’Allemagne, qui avait rempli Paris de ses armées et couvert de ses vaisseaux les mers anglaises, était à la merci de tous les conquérants, et l’Europe remarquait avec effroi le rapide accroissement d’une puissance nouvelle et plus redoutable. En contemplant l’Espagne, on ne voyait qu’une faiblesse déguisée et accrue par l’orgueil, des possessions d’une étendue immense sans grande force, difficiles à défendre et tentantes pour les assaillants , un trésor vide , une nation indolente et sombre ; sur le trône, un enfant; dans le conseil, des factions, des ministres qui ne pensaient qu’à leur propre intérêt, et des soldats terribles seulement pour leurs
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compatriotes. En contemplant la France on voyait un territoire vaste et compact, an sol riche, dans une situation centrale, une population hardie, vive, intelligente; des revenus considérables, des troupes nombreuses et bien disciplinées, un prince actif et ambitieux , à la fleur de l’âge , entouré de généraux d’une habileté incomparable. Le talent, la vigueur et l’union des voisins de Louis XIY pouvaient seuls faire échouer ses projets. Le talent et la vigueur ne s’étaient rencontrés jusqu’alors que dans les conseils de la Hollande, et il n’y avait nulle apparence d’union en Europe. La question de l’indépendance du Portugal séparait l’Angleterre de l’Espagne. D’anciennes rancunes, des hostilités récentes, de» prétentions maritimes, la concurrence commerciale séparaient aussi efficacement l’Angleterre des ProvinceS'Unies.
Le grand but de Louis XIY, du commencement à la fin de son règne, fut de s’emparer de ces vastes et précieuses provinces de la monarchie espagnole qui se trouvaient contiguës à la frontière orientale de la France. Avant la conclusion du traité de Bréda, il les avait déjà envahies; il poursuivait ses conquêtes presque sans résistance; ses troupes prenaient forteresse après forteresse; Bruxelles même était menacée, et sir William Temple crut prudent d’envoyer sa femme et ses enfants en Angleterre. Mais sa sœur, lady Giffard, qui vivait chez lui depuis quelque temps, et qui semble avoir été une personne plus importante dans sa famille que lady Temple, resta auprès de luis
Jean de Witt voyait avec anxiété les progrès des armes françaises. Mais la Hollande ne pouvait à elle seule sauver la Flandre, et la difficulté de former, dans ce
154 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, but, une grande coalition paraissait presque insurmontable. Louis XIV, à la vérité, affectait de la modération; il se déclarait prêta consentir à un compromis avec l’Espagne ; mais ses offres étaient sans aucun doute de pures paroles destinées à calmer l’inquiétude des puissances voisines, et on pouvait s’attendre à voir augmenter ses prétentions à mesure que sa position deviendrait tous les jours plus avantageuse.
Tel était l’état des affaires lorsque sir William Temple obtint du ministère anglais la permission de faire incognito un petit voyage en Hollande. Il arriva à la Haye en compagnie de lady Giffard. Il n’était chargé d’aucune mission diplomatique, mais il profita de cette occasion pour se faire présenter à M. de Witt : « Je n’ai autre chose à faire, Monsieur, » lui dit-il, « qu’à voir ce qu’il y a de plus remarquable dans votre pays, et j’aurais bien mal accompli mon dessein si je repartais sans vous avoir vm » Jean de Witt, qui avait, sur sa réputation, pris une haute opinion de sir William Temple, fut charmé du compliment et répondit avec une franchise et une cordialité qui amenèrent bientôt l’intimité. Les deux hommes d’État discutèrent tranquillement les raisons qui avaient éloigné l’Angleterre de la Hollande, se félicitèrent mutuellement de la paix et en vinrent à causer des nouveaux dangers qui menaçaient l’Europe. Temple, qui n’avait point autorité pour parler au nom du gouvernement anglais, s’exprimait avec beaucoup de réserve. Jean de Witt, qui était le gouvernement hollandais, n’avait point de raison d’être réservé. Il déclara hautement qu’il désirait qu’une coalition générale se formât pour la protection de la Flandre. Sa simplicité et sa franchise étonnèrent Temple qui avait
SIR WILLIAM TEMPLE
été accoutumé à la solennité pédante de son patron, le secrétaire d’Élat, comme aux détours et aux ruses qui pas- \ saient pour de grands exploits de diplomatie parmi les : hommes d’État espagnols à Bruxelles.» Ceux qui traitent avec M. de Witt, ». écrivait-il à lord Arlington, «doivent suivre la même conduite toute droite et ouverte qu’il tient dans ses négociations, sans rien raffiner ni colorer, et sans offrir l’ombre pour le corps. » Temple ne fut pas moins frappé de la modeste demeure et de la table frugale du premier citoyen de l’État le plus riche qui fût au monde. Tandis que lord Clarendon étonnait Londres parles splendeurs d’un palais plus somptueux que celui de son maître, tandis que lord Arlington prodiguait ses richesses mal acquises pour les chasses, les jardins d’orangers et les immenses serres d’Euston, le grand homme d’État qui avait fait échouer tous leurs projets de conquête, et dont les canons avaient fait entendre leurs voix terribles jusque dans les galeries de Whitehall, n’avait qu’un seul domestique, parcourait les rues dans le costume le plus simple, et n’allait en voiture crue pour faire des visites de cérémonie.
Temple envoya un récit détaillé de son entrevue avec Jean de Witt à lord Arlington qui, depuis la chute du chancelier, partageait avec le duc de Buckingham la direction générale des affaires. Lord Arlington ne se montra pas disposé à répondre aux avances du ministre hollandais. A la vérité, il .était prêt, ainsi que son maître (comme cela fut amplement prouvé quelques années après), à acheter les moyens de mal gouverner l’Angleterre en abandonnant à la France non-seulement la Flandre, mais le continent tout entier. Sir William Temple, qui voyait nettement que le moment était venu
156 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, pour une chance de réconcilier l’Angleterre avec la Hollande et le roi Charles avec le Parlement, d’entraver la puissance de Louis XIV, d'effacer la honte et l’ignominie des dernières guerres, et de replacer l’Angleterre dans la situation qu’elle occupait en Europe sous le gouvernement de Cromwell, devenait de plus en plus pressant dans ses représentations. Les réponses de lord Ariington restèrent quelque temps froides et ambiguës; mais les événements qui suivirent la rentrée du Parlement, dans l'automne de 1667, amenèrent, à ce qu’il paraît, dans ses vues une transformation complète; le mécontentement de la nation était profond et général ; l’administration était attaquée dans tous ses éléments; le roi et ses ministres travaillaient, non sans succès, à rejeter sur Clarendon la responsabilité des fautes passées ; mais bien que la chambre fût décidée à prendre l’ex-chancelier pour première victime, il n’était pas bien clair qu’il dût être la dernière. Le secrétaire d’État fut attaqué personnellement avec beaucoup d’âpreté dans le cours des débats. L’un des votes de la Chambre des communes contre Clarendon était, à vrai dire, un blâme de la politique étrangère du gouvernement comme trop favorable à la France. Nous sommes disposés à attribuer surtout à ces événements le changement qui survint, en cette conjoncture, dans la conduite de l’Angleterre. Le ministère sembla avoir compris que, s’il désirait profiter de la chute de Clarendon, il était nécessaire d’abandonner le système qui passait pour celui de Clarendon, afin de gagner la confiance de la nation par quelque é’clatante mesure populaire. En conséquence, Temple reçut, au mois de décembre 1667, une dépêche qui contenait des instructions de la plus haute importance. La ligne de conduite qu’il avait
si énergiquement conseillée était approuvée, et on lui donnait l’ordre de voir M. de Witt le plus tôt possible, et de savoir si les États étaient disposés à entrer dans une alliance offensive et défensive avec l’Angleterre contre les projets de la France. Sir William Temple, accompagné de sa sœur, partit à l’instant pour la Haye, et soumit les propositions du gouvernement au grand Pensionnaire. L’homme d’État hollandais répondit avec sa droiture caractéristique qu’il était tout prêt à conclure une alliance défensive, mais que c’était un principe fondamental de la politique étrangère des États, de n’entrer jamais sous aucun prétexte dans une ligue offensive. Temple, porteur de cette réponse, se rendit précipitamment de la Haye à Londres, obtint une audience du roi, lui raconta ce qui s’était passé entre Jean de Witt et lui, travailla à détruire la mauvaise opinion qu’on avait conçue du grand Pensionnaire à la cour d’Angleterre, et eut enfin la satisfaction de réussir complètement dans ses desseins. Le 1er janvier 1668, le roi tint son conseil, dans la soirée, etdéclara sarésolution de s’allier avec les Hollandais, aux conditions qu’ils lui proposaient. Temple et son infatigable sœur repartirent immédiatement pour la Haye, et après un violent orage, dans lequel ils furent sur le point de périr, ils arrivèrent en sûreté au lieu de leur destination.
Dans cette occasion comme dans toutes les autres, les rapports entre sir William Temple et Jean de Witt furent singulièrement francs et ouverts. Quand ils se retrouvèrent, Temple commença par récapituler tout ce qui s’était passé à leur dernière entrevue. M. de Witt, dont le visage é*ait aussi peu sujet à mentir que la langue, marquait son assentiment par ses regards à mesure
*58 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, que Temple avançait dans sa récapitulation, et lorsqu’elle fut terminée, il répondit que la mémoire de sir William Temple était parfaitement exacte, et qu’il le remerciait d’user envers lui de procédés si droits et si sincères. Temple apprit alors au grand Pensionnaire que le roi d’Angleterre s’était décidé à accepter la pro» position d’une alliance défensive. Jean de Witt ne s’était pas attendu à une résolution si prompte, et sa physionomie exprimait la surprise en môme temps que la satisfaction. Il ne se rétracta point, et il fut bientôt convenu que l’Angleterre et la Hollande s’uniraient dans le but d’obliger Louis à se contenter du compromis qu’il avait offert naguère. Les deux hommes d’État voulaient entreprendre ensuite d’engager un autre gouvernement à se joindre à la ligue. Les victoires de Gustave-Adolphe et de Torstenson et les talents politiques d’Oxenstiern avaient valu en Europe, à la Suède, une situation qui n’était pas en rapport avec sa puissance véritable : les princes de l’Allemagne septentrionale la redoutaient fort, et Jean de Witt et sir William Temple convinrent que, s’ils pouvaient lui persuader d’entrer dans l’alliance, « l’obstacle serait trop fort pour que la France pût s’aventurer plus avant. » Temple se rendit le soir même chez le comte Dona, ministre de Suède à la Haye, prit un siège sans la moindre cérémonie, et expliqua, avec cet air de franchise et de bonne humeur qui contribuait souvent à faire agréer ses ouvertures diplomatiques, le projet qu’on agitait. Le Suédois fut extrêmement flatté et satisfait; ses pouvoirs ne lui permettaient pas de conclure un traité d’une si grande importance; mais ü conseilla fort à Jean de Witt et à sir William Temple d’agir de leur côté sans délai, et parut croire que la
SIR WILLIAM TEMPLE
tæ
Suède accéderait aux propositions. La marche ordinaire des affaires publiques en Hollande était trop lente pour j a conjoncture, et Jean de Wilt semblait avoir quelque scrupule violer les règles établies ; mais Tadresse et l’impatience de Temple l’emportèrent. Les États généraux prirent sur eux la responsabilité d’exécuter le traité avec une célérité sans exemple dans les annales de la confédération, et même en désaccord avec ses lois fondamentales. L’état de l’esprit public était d’ailleurs tel dans toutes les Provinces que non-seulement on pardonna cette irrégularité, mais qu’on y applaudit. Quand le traité eut été solennellement signé, les commissaires hollandais embrassèrent le plénipotentiaire anglais avec les plus vives expressions de bienveillance et de confiance : « A Bréda, » s’écria Temple, « nous nous embrassions comme des amis, mais ici nous nous embrassons comme des frères. »
Cette mémorable négociation ne dura que cinq jours. Jean de Witt complimenta Temple, dans les termes les plus flatteurs, d’avoir accompli en si peu de temps ce qui eût été en d’autres mains l’œuvre de plusieurs mois; Temple parle de Jean de Witt dans ses dépêches avec d’aussi grands éloges : a Je dois ajouter ceci pour rendre justice à M. de Witt ; je l’ai trouvé, dans le cours de cette affaire, aussi franc, aussi droit et aussi rond qu’un homme puisse l’être, bien qu’il fût souvent roide sur les points qui pouvaient, à ce. qu’il croyait, apporter quelque avantage à son pays ; j'ai toutes les raisons du monde d’être content de lui, et quant à son habileté, je suis sûr que jamais homme n’en a montré davantage. Depuis cinq jours au moins, nous n’avons, ni l’un ni i’autre, passé un moment sans rien faire, ni le jour ni la nuit. »
La Suède consentit volontiers à entrer dans la ligue qui est connue dans l’histoire sous le nom de la Triple Alliance , et qui, après quelques signes de mauvaise humeur de la part de la France, amena bientôt une pacification générale.
On peut considérer la Triple Alliance sous deux points de vue, comme mesure de politique étrangère et comme mesure de politique intérieure, et sous ces deux aspects elle nous paraît mériter les éloges qu’on lui a donnés.
Le docteur Lingard, qui est à coup sûr un écrivain capable et instruit, mais qui semble avoir adopté, pour règle fondamentale de ses jugements, l’idée que l’opinion populaire sur une question historique ne peut jamais être correcte, parle avec un grand dédain de ce traité célèbre, etM. Courtenay, qui ne professe pas pour sir William Temple la profonde vénération qu’éprouvent en général les biographes, a fait, à notre avis, trop de concessions à l’opinion du docteur Lingard.
Le raisonnement du docteur Lingard est simplement ceci. La Triple Alliance obligea seulement Louis XIV à faire la paix aux conditions qu’il avait offertes avant la formation de l’alliance. Gomment peut-on dire alors que cette alliance arrêta ce roi dans sa course et protégea l’Europe contre son ambition? Ce raisonnement est évidemment sans force, à moins qu’on ne suppose que Louis XIV se serait tenu pour engagé par ses propositions précédentes dans le cas même où l’alliance ne se serait pas formée ; et si le docteur Lingard tient cette supposition pour raisonnable, nous serions bien tentés de lui dire comme ce grand politique, sir H. Western: « En vérité, mon frère, vous feriez un beau plénipotentiaire pour négocier avec les Français. Ils vous persua-
SIR WILLIAM TEMPLE. ICI
deraient bientôt qu’ils prennent les villes par principe défensif. » Notre conviction est que Louis XIV avait fait ses propositions afin d’éviter quelque mesure analogue à la Triple Alliance, ét qu’il ne persista dans ses propositions qu’à cause de cette alliance. 11 avait lefusé de consentir à un armistice. Il avait pris tous ses arrangements pour une campagne d’hiver. Pendant la semaine que sir William Temple et les États employèrent à conclure le traité à la Haye, les armées françaises attaquèrent la Franche-Comté, et en trois semaines la province entière fut conquise. Louis XIV fut obligé de rendre cette proie. Qui l’y obligea ? Le gain lui paraissait-il minime ou sans importance? L’annexion de la Franche-Comté à son royaume était au contraire un des projets favoris de sa vie. Fut-il retenu par quelque respect pour sa parole ? Se crut-il ainsi lié dans cette seule occasion, lui qui ne montra jamais pendant son règne, dans aucune autre transaction, le moindre respect pour les plus solennelles obligations de la foi publique, lui qui viola le traité des Pyrénées, le traité d’Aix-la-Chapelle, le traité deNimègue, le traité de partage, le traité d’Utrecht? Ceux qui connaissent son caractère et sa politique peuvent-ils douter un instant qu’il eût bientôt élevé plus haut ses prétentions, si les puissances voisines l’avaient tranquillement regardé faire? Quelle est donc la question? Louis désirait garder la Franche-Comté. Ce n’est point par égard pour sa parole qu’il céda la Franche-Comté. Pourquoi donc cédat-il la Franche-Comté? Nous répondons comme toute l’Europe répondit au moment même : parce qu’il craignait la Triple Alliance.
Mais supposons que Louis XIV n’ait pas été réellement arrêté dans ses projets par cette ligue fameuse ; il n’en
162 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, est pas moins certain que le monde crut alors et crut longtemps qu’il avait été arrêté ; ce fut l’opinion générale en France comme dans les autres pays. Par conséquent, sir William Temple réussit tout au moins à augmenter le crédit de son pays, et à diminuer le crédit d’une puissance rivale. Ce n’est pas ici le lieu d’une longue controverse; on aura beau fouiller dans les vieilles archives, on ne trouvera aucun document qui ébranle ces faits-ci ; l’Europe crut l’ambition de la France domptée par les trois puissances, l’Angleterre qui, peu de mois auparavant, était la dernière parmi les nations ; l’ Angleterre qui s’était vue obligée de quitter ses propres eaux, qui n’avait pu défendre l’entrée de ses rivières, regagna dans l’opinion de ses voisins une place presque aussi élevée que celle qu’elle y occupait du temps d’Élisabeth ou de Cromwell, et ce revirement dans l’opinion fut amené en cinq jours par une conduite prudente et résolue, sans qu’on eût tiré un coup de fusil. On ne contestera guère ce résultat à la Triple Alliance, et lors même qu’elle n’eût rien effectué de plus, on est en droit de la regarder comme un chef-d’œuvre de la diplomatie.
Comme mesure de politique intérieure, ce traité semble également digne d’approbation; il servit beaucoup à apaiser le mécontentement public et à réconcilier le souverain avec ses sujets, qui en étaient venus, sous sa déplorable administration, à avoir honte de lui et d’eux-mêmes. Ce fut en quelque sorte un gage de bon gouvernement à l’intérieur.
Les relations étrangères du royaume avaient, à cette époque, les liens les plus étroits avec la politique intérieure. Depuis la Restauration jusqu’à l’accession au trône âe la maison d’Hanovre, la Hollande et la France furent
SIR WILLIAM TEMPLE
pour l’Angleterre ce que le cavalier de droite elle cavalier de gauche étaient pour le chasseur féroce dans la belle ballade de Bürger, le bon et le mauvais conseiller, l’ange de lumières et l’ange de ténèbres. L’ascendant de la France entraînait infailliblement la prépondérance de la tyrannie dans les affaires intérieures. L’ascendant de la Hollande entraînait tout aussi infailliblement la prépondérance de la liberté politique et de la tolérance réciproque entre les sectes protestantes. On ne pouvait prévoir, quand on conclut la Triple Alliance, quelle influence fatale et dégradante Louis XIY devait exercer un jour sur les conseils de l’Angleterre, ni quelle grande délivrance notre patrie était destinée à devoir aux Provinces-Unies. Cependant tous les hommes sagaces regardaient, môme alors, comme un bon présage pour la constitution anglaise et pour la religion réformée, de vpir le gouvernement s’attacher à la Hollande, en adoptant envers la France une attitude ferme et tant soit peu hostile. La renommée de cette mesure fut d’autant plus grande qu’elle fut absolument seule de son espèce. Ce fut le seul acte éminemment utile qu’accomplît le gouvernement dans l’intervalle qui s’écoula entre la Restauration et la Révolution. Tous ceux qui y avaient eu la moindre part, et même des gens qui n’y avaient eu aucune part, s’en disputèrent l’honneur. Les républicains les plus économes étaient tout prêts à voter de l’argent pour mettre à exécution les clauses de cette alliance si populaire, et le grand poète tory de ce temps parla plusieurs fois avec respect, dans ses plus belles satires, « du triple lien (1). »
(1) La seule bonne chose qui ait été faite pour le public depuis que le roi est arrivé en Angleterre. Journal de Samuel Pepys . 14 février 1667-1C68.
Cette négociation porta au plus haut point la réputation de Temple en Angleterre et à l’étranger, si bien que son ami, lord Arlington, semble en avoir été jaloux. Pendant que Londres et Amsterdam retentissaient de cris de joie, le secrétaire d’État communiquait l’approbation du roi à son ami dans le langage officiel le plus fro;d ; et quelque prodigue que fût le gouvernement de titres et d’argent, il n’anoblit et n’enrichit point le plus capable de ses serviteurs.
Temple fut ensuite envoyé en mission à Aix-la-Chapelle, où s’était réuni un congrès général dans le but de perfectionner l’œuvre de la Triple Alliance. Il reçut en route de nombreuses preuves de l’estime qu’on lui portait. On le saluait par des décharges d’artillerie du haut des murs des villes qu’il traversait; la population se précipitait dans les rues pour le voir ; les magistrats l’accablaient de discours et de banquets. Lorsque les négociations d’Aix-la-Chapelle furent terminées, il fut nommé ambassadeur à la Haye. Mais il fut sans cesse entravé dans ces deux missions par l’étroite et injuste parcimonie du gouvernement. Les ministres, prodigues pour des solliciteurs sans mérite, n’étaient avares que pour lui seul. Au fond, sa politique leur déplaisait, et ils semblent s’être consolés de l’humiliation d’adopter les mesures qu’il proposait en réduisant ses appointements et en tardant à régler la question de ses frais d’installation.
Il fut reçu à la Hayo par Jean de Witt avec beaucoup de cordialité, et par les États généraux avec les marques les plus éclatantes de considération. Sa situation était, sur un point, extrêmement délicate. Le prince d’Orange, chef héréditaire de la faction opposée au gouvernement de Jean de Witt, était le neveu du roi Charles. 11 était
SIR WILLIAM TEMPLE
difficile de conserver la confiance du parti en possession du pouvoii sans manquer de respect envers un parent aussi proche de son maître. Mais sir William Temple se conduisit m bien qu’il paraît avoir été en grande faveur auprès, du prince, comme auprès du grand Pensionnaire.
Somme toute, et en dépit de quelques difficultés pécuniaires suscitées par la mauvaise volonté des ministres anglais, les années que Temple passa à la Haye semblent avoir été fort agréables. Il jouissait de la plus grande considération personnelle. Il était entouré des objets les plus propres à intéresser un homme d’un esprit aussi observateur que le sien. Il n’était accablé ni par le travail ni par la responsabilité ; et s’il n’avait point occasion d’accroître sa grande réputation, il ne courait aucun risque de la diminuer.
Mais les mauvais temps approchaient. Bien que Charles se fût égaré un moment dans les voies d’une politique digne et prudente, son cœur était toujours resté avec la France, et la France employait tous les moyens de séduction pour le ramener à elle. On agissait avec l’adresse la plus consommée sur son impatience de toute contrainte, sur son avidité pour l’argent, sur sa passion pour la beauté, sur ses affections de famille, sur tous ses goûts et tous ses sentiments Son cabinet se composait des hommes que produisait cette génération, et que cette génération seule a pioduits, d’hommes dont les renégats et les aventuriers- de notre temps contemplent l’audacieuse corruption avec le même désespoir admiratif qu’éprouvent nos sculpteurs en face du Thésée , ou nos peintres devant les cartons de Raphaël. C’était, dans ce sombre conclave, une distinction honorable que
d’6tre un ennemi véritable, mortel, sincère, des libertés et de la religion de la nation; distinction qui n’appartenait qu’à l’impétueux et hardi Clifford. Ses collègues étaient des hommes également indifférents à toutes les croyances et à toutes les constitutions , également prêts à professer la foi de Genève, de Lambeth ou de Rome, prêts à devenir les instruments du pouvoir sans aucune étincelle de zèle pour le roi, et à provoquer la rébellion «ans aucun amour pour la liberté.
Il était à peu près impossible, même à un homme aussi sagace que Jean de Witt, de prévoir à quelles profondeurs de corruption et d’infamie pouvait descendre cette exécrable administration. Cependant; le grand Pensionnaire s’inquiétait des .signes précurseurs des grands maux qui allaient frapper l’Europe, de la visite de la duchesse d’Orléans à son frère, de la mystérieuse mission du duc de Buckingham à Paris, de l’occupation soudaine de la Lorraine par les Français, et son inquiétude augmenta quand il apprit que sir William Temple avait reçu l’ordre de se rendre sur-le-champ à Londres. De Witt le pressa de lui en donner l’explication. Temple répondit très-sincèrement qu’il espérait que les ministres anglais adhéreraient aux principes de laTriple Alliance : « Je ne puis répondre que de moi, » dit-il ; « mais je le puis. Si on adopte un nouveau système, je n’y aurai jamais aucune part. Je l’ai dit au roi, et je tiendrai ma parole. Si je reviens, vous en saurez davantage; si je ne reviens pas, vous -en devinerez davantage. » Jean de Witt sourit, et répondit qu’il espérait que tout irait le mieux possible, et qu’il ferait tout ce qui serait en son pouvoir pour empêcher les autres de former des conjectures fâcheuses.
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Sir William Temple arriva à Londres au mois d’octobre 1670, et toutes ses inquiétudes furent aussitôt plus que confirmées. Il se rendit chez le secrétaire d’État; on le fit attendre une heure et demie dans l'antichambre, pendant que lord Ashley était enfermé avec lord Arlington. Quand on ouvrit enfin les portes, lord Arlington fut sec et froid, fit à Temple des questions insignifiantes sur son voyage; puis, afin d’éviter la nécessité de parler d’affaires, il appela sa fille, jolie enfant de trois ans, que les poètes décrivirent plus tard comme une créature brillante de tous les sourires de la nature, et qu’Évelyn, l’un des témoins de son funeste mariage, appelait tristement « la plus belle et la plus aimable enfant, pleine d’espérances et de vertus. » Il fut impossible de causer, et Temple qui, en dépit de toute son indifférence naturelle ou philosophique, était assez sensible du côté de la vanité, ressentit vivement ce mauvais procédé. Le lendemain, il se présenta devant le roi, qui prenait l'air du matin et donnait à manger à ses canards sur le Mail. Charles fut poli, mais évita avec soin, comme Arlington, toute conversation relative à la politique. Temple s’aperçut que ses amis les plus considérés étaient absolument exclus des secrets du conseil intérieur, et attendaient avec effroi et anxiété ce qui pourrait sortir de ces mystérieuses délibérations. Enfin il obtint un rayon de lumière. L’humeur entreprenante et les passions violentes de Clifford le rendaient l’homme du monde le moins propre à garder un secret important, 11 dit à Temple, avec beaucoup d’emportement, que les États s’étaient indignement conduits, que M. de Witt était un drôle et un coquin, qu’il était au-dessous du roi d’Angleterre et de tout autre roi d’avoir affaire à de pareils misérables, qu’on devrait
le proclamer devant le monde entier, et que c’était le devoir du ministre d’Angleterre à la Haye de le dire publiquement. Sir William Temple se contint le mieux qu’il put, et déclara tranquillement et nettement qu’il ne proclamerait rien de semblable, et que, s’il était appelé à donner son avis sur les États et leurs ministres, il dirait exactement ce qu’il en pensait.
Il voyait enfin clairement que l’orage s’amoncelait, que la grande alliance qu’il avait formée, et sur laquelle il avait veillé avec un soin paternel, allait être dissoute, que le moment approchait où, s’il restait dans la vie publique, il serait indispensable de prendre décidément parti contre la cour, ou de renoncer à la grande estime dont il jouissait en Angleterre et à l’étranger. Il commença ses préparatifs pour quitter complètement les affaires 11 agrandit un petit jardin qu’il avait acheté à Sheen, et dépensa quelque argent à embellir sa maison. Il conservait encore le titre de ministre en Hollande, et le cabinet anglais continua pendant quelques mois à flatter les États généraux de l’espoir de le voir bientôt revenir. Enfin, au mois de juin 1671, les projets de la Cabale étaient arrivés à maturité. On avait signé l’infâme traité avec la France. Le temps de la déception était passé, celui de la violence et de l’insolence était venu. Temple reçut officiellement son congé, baisa la main du roi, qui lui paya ses services par quelques-uns de ces compliments et de ces promesses vagues qui coûtaient si peu au cœur froid, au caractère facile, et à la langue toujours prête de Charles II, et Temple se retira tranquillement à Sheen, dans son petit nid, comme il l’appelait.
Là, il s’amusa à cultiver son jardin, et il pratiqua cet art avec tant de succès que la réputation de ses arbres
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fruitiers se répandit bientôt au loin. Mais les lettres étaient sa principale distraction. Il avait depuis sa jeunesse, comme nous l’avons déjà dit, l’habitude de s’amuser à écrire. Le style agréable et clair de ses dépêches avait bientôt attiré l’attention des ministres, et il avait publié avant la paix de Bréda, à la demande de lord Arlington, un pamphlet sur la guerre dont on ne sait rien maintenant si ce n’est qu’il eut quelque vogue dans le temps, et que Charles II, qui n’était point un juge à dédaigner, déclara qu’il était très-bien écrit. Peu de temps avant sa résidence à la Haye, sir William Temple avait aussi écrit un traité sur l’état de l’Irlande, dans lequel il manifestait tous les sentiments d’un admirateur de Cromwell. Il avait adopté peu à peu un style remarquablement lucide et harmonieux, quelquefois altéré à la surface par des tours de phrases français ou espagnols qu’il avait acquis dans ses voyages ou dans ses négociations, mais qui restait au fond de l’anglais très-pur, coulant en général avec simplicité et négligence, et s’élevant parfois jusqu’à une élégance cicéronienne. On a souvent critiqué la longueur de ses phrases, mais cette longueur n’est qu’apparente ; le critique, qui regarde comme une seule phrase tout ce qui est contenu entre deux points, peut certainement dire que les phrases de sir William Temple sont longues ; mais un examen attentif lui prouvera qu'elles ne sont pas gonflées de parenthèses, que leur structure n’est presque jamais compliquée, que ce sont simplement des idées ou des faits accumulés, et qu’en supprimant tout simplement une conjonction ou en mettant de temps en temps un point à la place de deux points, on pourrait, sans changer l’ordre des mots, les couper en
170 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, phrases très-courtes, sans autre sacrifice que celui de l’euphonie. Les phrases de Hooker et de Clarendon, au contraire, sont véritablement longues, et on ne pourrait en foire des phrases courtes sans les changer complètement.
Parmi les ouvrages que Temple composa pendant sa première retraite des affaires, les plus connus sont un Essai sur le gouvernement , qui nous paraît extrêmement puéril, et un Tableau des Provinces-Unies , que nous regardons comme un chef-d’œuvre dans son genre. En comparant ces deux traités, on conviendra probablement avec nous que Temple n’était pas un philosophe bien profond ni bien précis, mais qu’il était un très-bon observateur, qu’il n’avait pas de dispositions pour les spéculations philosophiques, mais qu’il était fait pour exceller à écrire des mémoires ou des voyages.
Pendant que sir William Temple était ainsi occupé, la grande tempête qui menaçait depuis si longtemps l’Europe, éclata avec une telle fureur qu’elle sembla un moment menacer de ruine tous les gouvernements libres et toutes les églises protestantes. La France et l’Angleterre , sans chercher un prétexte convenable, déclarèrent la guerre à la Hollande. Les immenses armées de Louis XIV passèrent le Rhin et envahirent le territoire des Provinces-Unies. Les Hollandais semblaient paralysés par la terreur. De grandes villes ouvraient leurs portes à des corps dispersés. Des régiments jetaient bas leurs armes sans apercevoir un ennemi. La Gueklre, l’Over-Yssell, la province d’Utrecht furent bientôt au pouvoir des conquérants. On voyait les feux du camp français du haut^ des murs d’Amsterdam. Dans la première folie de son désespoir, ce peuple condamné à la
destruction tourna sa fureur contre ses plus illustres concitoyens. Ruyter fut sauvé à grand’peine des mains des assassins. Jean de Witt fut mis en pièces par une populace en furie. Il ne resta d’autre espoir à la République que le courage ardent, infatigable, indomptable, qui brûlait sous la froide attitude du jeune prince d’Orange.
Ce grand homme s’éleva tout d’un coup à la pleine dignité de son rôle, et se montra le digne descendant de cette race de héros qui avaient revendiqué contre la maison d’Autriche les libertés de l’Europe. Ni ses liens étroits avec la famille royale d’Angleterre, ni les sollicitations les plus pressantes, ni les offres les plus séduisantes , rien ne put ébranler sa fidélité à son pays. Le courage de sa nation, ce courage qui avait soutenu la grande lutte contre le gigantesque pouvoir de Philippe II, reparut dans toute son énergie. Les hommes d’État de la Hollande discutèrent gravement ces projets qu’inspire un généreux désespoir et qui sont presque toujours promptement suivis d’une lueur d’espérance. Ils parlaient d’ouvrir leurs digues, d’équiper leurs vaisseaux, de laisser leur pays, avec toutes ses merveilles de l’art et de l’industrie, ses villes, ses canaux, ses villas, ses pâturages et ses jardins remplis de tulipes, s’ensevelir dans les flots de l’océan Germanique, pendant qu’ils iraient porter dans un pays lointain leur foi calviniste et leurs vieilles libertés bataves, pour établir, peut-être avec de plus heureuses chances, le nouvel hôtel de ville de leur République sous d’autres cieux, au milieu d’une végétation étrangère , dans les îles des épices des mers de l’Orient. Tels étaient les desseins qu’ils avaient le courage de former. Il est rare que les hommes capables de les
172 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, concevoir soient réduits à la nécessité de les exécuter.
Les alliés avaient obtenu un moment des succès qui dépassaient leurs espérances. C’était pour eux l’instant propice. Ils négligèrent d’en profiter. Il passa et ne revint plus. Le prince d’Orange arrêta les progrès des armées françaises. Louis XIV retourna chercher à Versailles de l’amusement et des flatteurs. Les campagnes de Hollande étaient sous l’eau. L’hiver approchait. Le temps devenait orageux. La flotte des rois alliés ne pouvait plus tenir la mer. La République avait obtenu un répit, et la conjoncture était telle qu’un répit, important au point de vue militaire, était presque décisif au point de vue politique.
L’alliance contre la Hollande, quelque formidable qu’elle fût , était telle cependant qu’elle ne pouvait réussir, à moins d’un succès immédiat. Les ministres anglais ne pouvaient soutenir la guerre sans argent. Ils ne pouvaient légalement obtenir de l’argent que du Parlement, et ils n’avaient aucune envie de convoquer le Parlement. Les mesures que Charles II avait adoptées à l’intérieur étaient encore moins populaires que sa politique étrangère. Il s’était engagé par traité envers Louis XIV à établir la religion catholique en Angleterre, et pour accomplir ce dessein, il était entré dans la voie que son frère suivit plus tard avec bien plus d’obstination pour arriver à une lin plus funeste. Le roi avait annulé de son autorité privée les lois contre les catholiques et les autres dissidents. Le fond de la déclaration d’indulgence irrita la moitié de ses sujets, et la forme irrita l’autre moitié. Les esprits libéraux se seraient réjouis de voir proclamer la tolérance, au moins envers les sectes protestantes. Bien des partisans de la haute église
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n’avaient point d’objection à ce que le roi usât de son pouvoir par ordonnance. Mais un acte de tolérance inconstitntionnellement accompli excita l’opposition de tous ceux qui étaient zélés pour l’Église ou pour les privilèges du peuple, c’est-à-dire de quatre-vingt-dix-neuf Anglais sur cent. Les ministres ne se souciaient guère par conséquent de se trouver en face du Parlement. Ils donnaient à la vérité des conseils désespérés, sans foi ni loi; mais le plus hardi d’entre eux tenait trop à sa tête pour songer à avoir recours aux bénévolences, au sceau privé, à la taxe des vaisseaux, et à toutes les autres extorsions illégales qu’on avait pratiquées dans le siècle précédent. Ils fermèrent l’Échiquier ; cette fraude audacieuse leur valut environ douze cent mille livres sterling, somme qui n’eût pu suffire, dans des mains plus habiles que les leurs, aux dépenses de la guerre, pour une année seulement. Et c’était là une démarche qu’on ne pouvait répéter, une démarche qui causa, comme on s’en aperçut bientôt, des embarras pécuniaires plus grands que ceux qu’elle avait éloignés, ce qui arrive toujours lorsque la bonne foi publique est violée. Tout l’argent qu’on pouvait se procurer était dépensé, on n’avait pas triomphé de la Hollande, et le roi n’avait d’autre ressource que de convoquer un Parlement.
Si une élection générale eût eu lieu dans ces conjonctures, il est probable que le pays eût nommé des représentants aussi résolûment hostiles à la cour que ceux qui s’assemblèrent au mois de novembre 1640 ; toute la politique intérieure et extérieure du gouvernement eût aussitôt été changée, et les membres de ta Cabale eussent expié leurs crimes sur la place de la Tour. Mais la Chambre des communes était encore celle qui avait été
174 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, élue douze ans auparavant, au milieu des transports de joie, de repentance et de loyauté qui suivirent la restauration, et la cour n’avait rien épargné pour se l’attacher à force de places, de pensions et d’argent. Elle était presque aussi odieuse que le cabinet même à la plus grande partie de la population. Cependant, tout en n’adoptant pas les mesures énergiques qu’une Chambre nouvelle eût probablement votées, la Chambre des communes fut sombre et indisciplinée, et défit lentement et par degrés, mais défît très-efficacement tout ce que les ministres avaient fait. Elle détruisit en une seule session tout leur système de gouvernement intérieur. Dans une seconde session, elle porta un coup mortel à leur politique étrangère.
Le pouvoir des ordonnances fut le premier objet de ses attaques. Les Communes ne voulaient pas approuver expressément la guerre ; elles ne la blâmèrent pas non plus expressément, et elles étaient disposées à accorder au roi un subside pour continuer les hostilités, s’il consentait à redresser les abus intérieurs, parmi lesquels la déclaration d’indulgence tenait la première place. Shaftesbury, alors chancelier, vit que la partie était perdue, qu’il avait gagné tout ce qu’il pouvait gagner en jouant la partie du despotisme et du papisme, et qu’il était temps de penser à devenir démagogue et bon protestant. Le lord trésorier ClLTord, par sa hardiesse, sa j franchise, son zèle pour la religion catholique, et par ce J qu’on pourrait presque appeler de l’honnêteté en compa-' raison de l’infamie de ses collègues, était désigné pour devenir le bouc expiatoire de la conspiration tout entière. Le roi se rendit en personne à la Chambre des lords pour demander à leurs Seigneuries leur médiation, entre la
SIR WILLIAM TEMPLE
Chambre des communes et lui, touchant la déclaration d’indulgence. Il resta dans la salle pendant qu’on prenait son discours en considération. Cela lui arrivait souvent; les débats amusaient cet esprit blasé, et valaient parfois, disait-il, une comédie. Sa Majesté n’avait certainement jamais vu dans aucune comédie d’intrigue, ni à son théâtre particulier, ni à celui du duc de Buckingham, un revirement plus soudain que celui auquel elle assista dans cette mémorable discussion. Le lord trésorier défendit la déclaration d’indulgence avec son ardeur et son intrépidité ordinaire. Quand il se fut rassis, le lord chancelier se leva de son sac de laine, et à l’étonnement du roi et de la chambre, il attaqua Clifford et la déclaration qu’il avait soutenue dans le conseil, abandonna toute la politique du cabinet, et déclara qu’il était du parti de la Chambre des communes. On n’avait jamais étalé, même à cette époque, une impudence aussi déhontée.
Le roi, d’après l’avis de la cour de France, qui tenait infiniment plus à la guerre du continent qu’à la conversion des hérétiques anglais, résolut de sauver la politique étrangère aux dépens de ses plans en faveur de l’Église catholique. 11 obtint un subside, et en retour de cette concession, avant de proroger les Chambres, il annula la déclaration d’indulgence et renonça formellement au pouvoir de déroger aux lois par des ordonnances.
Mais il n’était pas plus en son pouvoir de continuer la guerre que de maintenir à l’intérieur son système arbitraire. Son ministère trahi au dedans, et violemment attaqué au dehors, se démembra bientôt. Clifford abandonna la baguette blanche et se retira dans les bois de ÎJghbrook, jurant, avec des larmes amères, de ne jamais
176 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, revoir cette turbulente cité ni cette cour perfide. Shaftesbury reçut l’ordre de rendre le grand sceau, et porta à l’instant son front d’airain et sa langue empoisonnée dans les rangs de l’opposition. Les membres encore debout de la Cabale n’avaient pas la capacité de l’ex-chancelier, ni le courage et le zèle de Pex-trésorier. Non-seulement ils étaient hors d’état de mettre à exécution leurs anciens projets, mais ils tremblaient déjà pour leurs biens et leurs têtes. Le Parlement, dès qu’il fut réuni, commença à murmurer contre l’alliance avec la France et la guerre avec la Hollande, et le murmure devint bientôt une clameur violente et terrible. On adopta des résolutions énergiques contre lord Lauderdale et le duc de Buckingham ; on produisit les articles d’un acte d’accusation contre lord Arlington. Dans tous ces débats, on parlait avec respect de la Triple Alliance, et les yeux de tous se tournaient vers le tranquille verger où l’auteur de cette grande ligue s’amusait à lire et à soigner son jardin.
Temple reçut l’ordre de se rendre auprès du roi et fut chargé de négocier une paix séparée avec la Hollande. L’ambassadeur d’Espagne à la cour de Londres avait reçu pouvoir des États généraux pour traiter en leur nom. Temple s’entendit promptement avec lui, et au bout de trois jours le traité fut conclu.
Les plus hautes dignités de l’État étaient à la portée de sir William Temple. Après la retraite de Clifford, le roi avait confié le bâton blanc à Thomas Osborne, qu’il fit| bientôt après comte de Danby; il était parent de lady Temple, et bien des années auparavant il avait voyagé et joué à la paume avec sir William. Danby était un homme intéressé et peu honnête, mais qui ne man-
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quait point de jugement ni d’habileté ; c’était un meilleur conseiller que tous ceux auxquels Charles avait jusqu’alors accordé sa confiance. Clarendon appartenait à une autre génération, et ne comprenait nullement la société qu’il devait gouverner. Les membres de la Cabale étaient ministres d’une puissance étrangère et ennemis de l’Église établie ; ils avaient par conséquent excité, contre eux et contre leur maître, une irrésistible tempête de haine nationale et religieuse. Danby désirait étendre et fortifier la prérogative royale, mais il avait assez de bon sens pour voir qu’on ne pouvait y réussir sans un changement complet de système. Il connaissait le peuple anglais et la Chambre des communes, et il savait que la marche que suivait Charles depuis quelque temps pourrait bien le mener, s’il y persistait, à finir sa vie devant les fenêtres de la salle des banquets de Whitehall. Il voyait que la véritable politique de la couronne était de s’allier, non aux catholiques qui étaient faibles, détestés, foulés aux pieds, mais à l’Église anglicane qui était puissante, riche, populaire, triomphante, et qu’il fallait chercher appui, non auprès d’un prince étranger dont le nom était odieux à la nation anglaise et qui ne pouvait accorder son aide qu’à des conditions de vasselage, mais auprès du vieux parti Cavalier, des propriétaires du sol, du clergé, des universités. En ralliant autour du trône toute la force des royalistes et des partisans de la haute Église, en usant libéralement de toutes les ressources de la corruption, lord Danby se flattait de venir à bout du Parlement. S’il ne réussit pas, il faut l’attribuer à son maître plutôt qu’à lui. Lord Danby eut peu ou point de part aux honteuses relations que Charles entretenait encore avec
178 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, la cour de France, et il n’en méritait point le reproche quoiqu’il en ait porté tout le châtiment.
Lord Danby, doué de grands talents parlementaires, avait prété peu d’attention à la politique de l’Europe et désirait le concours de quelqu’un sur qui il pût compter pour les affaires étrangères. On fit en conséquence un arrangement pour nommer sir William Temple secrétaire d’État. Lord Arlington était le seul membre de la Cabale qui fût encore au pouvoir. L’humeur de la Chambre des communes rendait indispensable de le remplacer ou plutôt de l’engager à vendre sa place, car à cette époque, les grandes charges de l’État se vendaient et s’achetaient, comme aujourd’hui les commissions dans l’armée. On prévint sir William Temple qu’il recevrait les sceaux s’il consentait à donner six mille livres sterling à lord Arlington. Le marché n’avait en soi rien de déshonorant selon les idées du temps, et le placement aurait été bon, car nous pouvons supposer qu’à cette époque les bénéfices que pouvait faire un secrétaire d’État, sans aller au delà de ce qui passait pour convenable, devaient être très-considérables. Les amis de Temple proposèrent de lui prêter de l’argent; mais il était bien décidé à ne pas accepter un poste d’une si grande responsabilité dans un temps si agité, et sous un prince auquel on pouvait si peu se fier; il préféra donc l’ambassade de la Haye, laissant à lord Arlington le soin de chercher un autre acheteur.
Avant de quitter l’Angleterre, sir William Temple eut une longue conversation avec le roi, auquel il parla trèssévèrement des mesures adoptées par le dernier ministère. Le roi avoua que les choses avaient mal tourné; « mais si j’avais été bien servi, » dit-il, « j’aurais fait là
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une bonne affaire. » Temple fut effrayé de ce langage, et en conclut que le système de la Cabale était suspendu, mais point abandonné. Il crut donc de son devoir d’aller, comme il dit, au fond des choses ; il représenta au roi l’impossibilité d’établir en Angleterre le régime absolu ou la religion catholique, et conclut en lui répétant une observation qu’il avait entendu faire à Bruxelles par M. de Gourville, Français de beaucoup d’esprit, que Charles connaissait bien : « Un roi d’Angleterre, » disait Gourville, « qui veut bien être l’homme de son peuple, est le plus grand roi du monde ; mais s’il veut être davantage, par le ciel, il n’est plus rien du tout ! » Le roi donna, pendant ce sermon, quelques signes d’impatience ; mais à la fin, il mit la main avec bonté sur l’épaule de Temple, et lui dit: «Vous avez raison, et Gourville aussi; je serai l’homme de mon peuple. »
Sur cette assurance, Temple se rendit à la Haye, au mois de juillet 1674. La Hollande était en sûreté et la France était de toutes parts pressée par ses ennemis. L’Espagne et l’Empire avaient pris les armes pour obliger Louis XIV à abandonner tout ce qu’il avait acquis depuis le traité des Pyrénées. On ouvrit à Nimègue en 1675, sous la médiation de l’Angleterre, un congrès destiné à mettre fin à la guerre, et Temple y fut envoyé. Mais l’œuvre de conciliation avançait lentement, les puissances belligérantes étaient encore pleines d’espoir, et la puissance médiatrice n’était ni loyale ni ferme.
Cependant l’opposition devenait tous les jours plus formidable en Angleterre, et semblait bien décidée à contraindre le roi de faire la guerre à la France. Charles désirait faire quelques nominations qui pussent fortifier l’administration et lui attirer la confiance du public. Per-
180 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, sonne n’était plus estimé de la nation que sir William Temple, et pourtant il n’avait jamais pris parti dans l’opposition contre aucun gouvernement. Au mois de juillet 1677, il fut mandé de Nimègue. Charles le reçut avec des caresses, le pressa vivement d’accepter les sceaux comme secrétaire d’État, et promit de payer la j moitié des frais de l’acquisition de la charge. Temple fut 'charmé de la bienveillance et de la politesse des manières du roi, charmé de la vivacité de la conversation de Sa Majesté, mais rien ne pouyait endormir sa prudence. Il s’excusa tranquillement, mais avec persistance. Le roi affecta de traiter ses excuses comme une simple plaisanterie, et dit gaiement : « Allons, allez-vous-en à Sheen, nous ne tirerons rien de bon de vous jusqu’à ce que vous y soyez allé ; mais quand vous vous serez reposé, revenez. » Temple se retira, passa deux jours chez lui à la campagne, mais revint à Londres dans la même disposition, et le roi fut obligé de consentir au moins à un délai.
Tandis que Temple évitait ainsi soigneusement de se charger d’une pareille responsabilité dans la direction générale des affaires, il donnait une preuve signalée de cette infaillible sagacité qui l’aidait à se distinguer sans courir aucun risque. Il joua le principal rôle dans un événement qui fut accueilli par une satisfaction générale dès le début, et qui amena plus tard des conséquences de la plus haute gravité. Nous voulons parler du mariage du prince d’Orange avec la princesse Marie.
L’année suivante, Temple retourna à la Haye ; vers la fin de l’année 1678, il fut envoyé de là à Nimègue pour signer le traité superficiel et insuffisant qui suspendit un moment les dissensions de l’Europe. Il grommela bien
SIR WILLIAM TEMPLE
fort d’être obligé d’apposer son nom à un mauvais traité qu’il n’avait pas rédigé, et plus encore de voyager par un grand froid. Une difliculté d’étiquette l’empêcha après tout de signer, et il retourna à la Haye. A peine y fut-il arrivé qu’il apprit que le roi, dont les embarras étaient devenus plus grands que jamais, était bien décidé à le nommer secrétaire d’État. Il refusa pour la troisième fois cette haute dignité, et commença ses préparatifs pour un voyage en Italie, pensant probablement qu’il passerait plus agréablement son temps au milieu des tableaux et des ruines que dans un tourbillon de folie politique et religieuse comme celui qui emportait Londres à cette époque.
Mais le roi en était réduit aux extrémités, et il n’était plus si facile de se débarrasser de lui. Temple reçut l’ordre positif de se rendre en Angleterre ; il obéit, et trouva le pays dans un état bien plus grave encore qu’il ne se l’était figuré.
Il y a des conjonctures terribles où le mécontentement d’une nation, mécontentement dont les causes ne sont ni frivoles ni capricieuses, et qui a grandi sans relâche pendant de longues années, arrive enfin à sa maturité. Quelques esprits sagaces prédisent l’approche de ces conjonctures, mais ils prophétisent en vain. Pour le plus grand nombre, le mal arrive comme une éclipse totale de soleil arrive à midi, chez une peuplade de sauvages. La société, qui peu de temps auparavant était dans un repos parfait, est tout à coup agitée par les convulsions les plus épouvantables et semble sur le point de se dissoudre ; les gouvernants qui ne s’étaient pas un moment préoccupés du mal tant qu’il n'avait pas dépassé la portée des remèdes ordinaires, restent éperr
182 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, dus et terrifiés, sans espoir et sans ressources, au milieu de la confusion. Notre génération a déjà vu une conjoncture de cette sorte. Dieu veuille que nous n’en voyions jamais d’autre ! Ce fut dans un semblable moment que sir William Temple mit le pied sur le sol anglais, au commencement de l’année 1679.
Le Parlement avait conçu quelque soupçon des relations du roi avec la France', et sa colère s’élait injustement dirigée contre Danby, dont la conduite dans cette affaire avait plutôt été, à tout prendre, digne d’éloge que de blâme. Le complot papiste, le meurtre de Godfrey, les infâmes calomnies d’Oates, la découverte des lettres de Coleman avaient allumé dans la nation une véritable folie. Tout le mécontentement engendré par dix-huit années de mauvais gouvernement avait éclaté tout d’un coup. Dans ce moment, le roi avait reçu le conseil de dissoudre le Parlement qui avait été élu aussitôt après la restauration, et qui conservait, malgré les changements introduits depuis lors dans sa composition, une plus forte dose du vieil esprit des Cavaliers que tous ceux qui l’avaient précédé ou qui avaient chance de lui succéder. Les élections générales venaient de commencer, et on y procédait avec un degré de passion inconnu jusqu’alors. Le courant contre la cour était très-fort. Il était clair que la majorité de la nouvelle Chambre des communes se composerait de whigs décidés, pour employer un mot qui devint à la mode quelques mois plus tard. Charles» avait cru nécessaire de céder à la violence du sentiment public. Le duc d’York était sur fe point de se retirer en Hollande : « Je n'ai jamais vu, » disait Temple qui avait vu abolir la monarchie, dissoudre le long Parlement, tomber le Protectorat, et Monk déclamer
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contre le croupion , « je n’ai jamais vu les esprits des hommes plus troublés. »
Le roi conjura vivement Temple d'accepter les sceaux. La partie pécuniaire de l’arrangement n’offrait plus de difficultés, et sir William ne fut pas aussi positif dans ses refus que par le passé. Il demanda trois jours pour examiner l’état des affaires et ses propres sentiments, et il en vint à cette conclusion que « le théâtre ne convenait nullement à un acteur tel qu’il se connaissait lui-méme. » Il comprit pourtant qu’en refusant son aide au roi dans un moment de crise, il pourrait l’offenser grièvement et encourir de grands reproches. Il se traça donc, avec son adresse ordinaire, un plan de conduite. Il souhaitait, dit-il, très-vivement, de siéger au Parlement ; il s’arrangea néanmoins pour perdre son élection, et quand tous les sièges furent occupés, il représenta au roi qu’il était inutile qu’il se chargeât des sceaux avant de pouvoir entrer dans la Chambre des communes, et il réussit ainsi à éviter les grandeurs que d’autres voulaient lui imposer.
Le Parlement s’assembla, et la violence de ses actes dépassa toute attente. Le long Parlement lui-même, avec des raisons d’excitation bien plus graves, avait été moins violent à son début. Le lord trésorier fut dès l’abord chassé de son poste, mis en accusation, envoyé à la Tour. On vota des résolutions très-vives à propos du complot papiste. Les communes étaient toutes disposées à aller plus avant, à dépouiller le roi de son droit de grâce quand il s’agissait de grands crimes politiques, et à changer l’ordre de succession au trône. Charles était profondément troublé et effrayé ; sir William Temple, qui le voyait presque tous les jours, le croyait sincèrement convaincu de ses fautes et de la déplorable situa-
184 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, tion à laquelle elles l’avaient réduit. Leurs conférences devenaient tous les jours plus confidentielles ; sir William Temple commença à se flatter de l’espoir de réconcilier les factions à l’intérieur, comme il avait réconcilié les Etats ennemis à l’étranger, et à croire qu’il pourrait suggérer un plan qui calmerait tous les emportements, effacerait le souvenir des griefs passés, mettrait la nation à l’abri de tout mauvais gouvernement, et protégerait la couronne contre les empiétements du Parlement.
Le projet de sir William Temple consistait à dissoudre le conseil privé alors existant, qui se composait de cinquante membres, à supprimer le petit conseil intérieur qu’on appelle maintenant le cabinet, et à nommer un nouveau conseil privé de trente membres; le roi devait s’engager à gouverner toujours d’après les avis de ce corps, et à permettre que les affaires de tout genre y fussent librement discutées, sans réserver aucune partie des affaires d’État à la direction d’un comité secret.
Quinze membres de ce nouveau conseil devaient être de grands officiers de l’État. Les quinze autres devaient être de grands seigneurs et des gentilshommes indépendants occupant une grande situation dans le pays. En les choisissant on devait attacher beaucoup d’importance à leur fortune. On estimait le revenu annuel de tous ces conseillers à 300,000 livres sterling. On ne croyait pas que le revenu annuel des membres de la Chambre des communes pût excéder, dans l’ensemble, 400,000 livres sterling. Temple insista sur la nécessité de nommer des conseillers riches comme sur « un point capital indispensable à cette constitution. »
Ce projet fournit matière à de fréquentes conversations entre le roi et sir William Temple, Après un mois con-
sacré à des discussions auxquelles il ne semble pas avoir admis de tiers, le roi se déclara convaincu de Futilité de la mesure proposée et résolut de la mettre à exécution.
Il est fort à regretter que Temple ne nous ait pas laissé de récit de ces coniérences. Les historiens ont été réduits à former eux-mêmes des conjectures sur le but de cet étrange plan, de cette constitution, comme l’appelle lui-même sir William. Nous ne saurions dire qu'aucune des explications qu’on a données jusqu’à présent nous satisfasse complètement. A vrai dire, presque tous les écrivains que nous avons consultés semblent croire qu’il ne s’agissait là que d’un changement d’administration, et en conséquence ils y applaudissent fort. M. Courtenay, qui a évidemment étudié la question avec plus d’attention qu’on ne lui en a accordé d'ordinaire, semble trouver le projet de Temple très-étrange, absurde et inintelligible. C’est bien timidement que nous offrons une solution de ce que nous avons toujours regardé comme l’une des grandes énigmes de l’histoire d’Angleterre. Nous sommes très-portés à croire que la nomination du nouveau conseil privé était réellement un événement bien plus important qu’on ne l’a généralement supposé, et que ce que Temple avait véritablement en vue, sous l’apparence d’un changement d’administration, était un changement permanent dans la constitution.
Ce plan, considéré uniquement comme plan pour la formation d’un cabinet, offre tant d’inconvénients évidents que nous ne pouvons croire que ce fût \k le principal but de sir William Temple. Le nombre des membres du nouveau conseil serait à lui seul une objection sérieuse. Les cabinets les plus nombreux des temps modernes n’ont jamais, je crois, compté plus de quinze
membres. Ce chiffre même a paru en général trop élevé. Le marquis de Wellesley, dont le jugement en fait de pouvoir exécutif a droit à autant de respect que celui d’aucun homme d’État qu’ait produit l’Angleterre, déclara, pendant les négociations ministérielles de 1812, qu’il trouvait un cabinet de treize membres déjà trop nombreux. Comment espérer trouver dans un cabinet de trente membres l’unité, le secret, la rapidité dans l’action, toutes les qualités qu’un pareil corps doit posséder? A la vérité, si tous les membres de ce cabinet avaient été étroitement unis par l’intérêt, s’il leur eût grandement importé à tous que le gouvernement fût durable, si la majorité eût dépendu de quelques hommes supérieurs, les trente membres auraient pu agir comme agirait un nombre moins considérable, bien qu’avec plus de lenteur , d’embarras et de chances d’indiscrétions malencontreuses. Mais le conseil que proposait Temple était composé de manière à rester le cabinet le plus difficile à manier et le plus désuni qui eût jamais siégé, n’eût-il eu que dix membres au lieu de trente. La moitié des conseillers devaient être des hommes sans charge, n’ayant aucune raison de compromettre leurs opinions ou de prendre leur part de responsabilité pour une mesure impopulaire, des hommes, par conséquent, qu’on pouvait s’attendre à voir abandonner les autres dans toutes les crises qui exigeraient leur coopération la plus cordiale, et entraver, au contraire, les affaires publiques autant que cela serait en leur pouvoir. L’énorme fortune privée des conseillers ne pouvait qu’aggraver les difficultés. La Chambre des communes est un corps destiné à retenir le pouvoir; il est donc désirable qu’elle se compose en grande partie d’hommes possédant une position indé-
SIR WILLIAM TEMPLE
pendante, qui ne reçoivent et n’attendent rien du gouvernement. Mais lorsqu’il s’agit du pouvoir exécutif, la situation est toute différente ; ce pouvoir n’est pas chargé de soutenir, mais d’agir. Ce qui est une vertu pour le Parlement peut être un vice pour un cabinet. Nous ne pouvons guère imaginer un plus grand malheur pour le pays qu’une administration dont tous les membres seraient aussi parfaitement indépendants l’un de l’autre, et auraient aussi peu besoin de se faire des concessions mutuelles, que les représentants de Londres et ceux du comté de Devon sont et doivent être indépendants les uns des autres dans la Chambre des communes. Le nouveau conseil de Temple devait contenir quinze membres, sans aucune charge, et qui devaient posséder en moyenne une fortune privée de dix mille livres sterling de rentes, revenu qui, en proportion des besoins d’un grand seigneur à cette époque, équivaut au moins à trente mille livres sterling de notre temps. Pouvait-on s’attendre à voir ces hommes se charger de la responsa^ bilité et du travail d’un ministre, et accepter l’impopularité que les meilleurs ministres doivent parfois être prêts à braver ? Pouvait-on douter qu’une opposition ne se formât bientôt dans le sein même du cabinet, et n’eût pour conséquence la désunion, les querelles, le retard des opérations, les indiscrétions et tout ce qu’il y a de plus contraire à la nature d’un conseil exécutif?
Est-il possible de supposer que des considérations si sérieuses et si frappantes puissent avoir complètement échappé k un homme aussi sagace et aussi expérimenté que sir William Temple? De deux choses l’une : ou l’on n’a pas compris son projet, ou l’on a fort exagéré ses talents pour les affaires publiques.
Nous penchons à croire qu’on n’a pas compris son projet. Nous avons démontré que son nouveau conseil aurait été un détestable cabinet. La conséquence que nous sommes portés à en tirer, c’est qu’il destinait son conseil à un autre but qu’à être un simple cabinet. Barilion s’est servi de quatre ou cinq mots qui contiennent, ce nous semble, la clef du mystère. M. Courtenay les appelle des mots pleins de signification, mais si nous ne nous trompons, il n'en comprend pas toute la portée : « Ce sont, » disait Barilion, « des États, non des conseils. »
Afin de comprendre clairement ce que Temple avait en vue, à ce que nous supposons, le lecteur doit se rappeler que le gouvernement d’Angleterre était alors, et était, depuis près de quatre-vingts ans, dans une période de transition. Un changement, qui n’était pas moins réel ni moins important parce qu’il restait caché sous d’anciens noms et d’anciennes formes, faisait de constants progrès. La théorie de la constitution, les lois fondamentales qui règlent les attributions des trois branches du pouvoir, ne subirent aucun changement important entre le règne d’Élisabeth et celui de Guillaume ni. Les lois les plus célèbres du dix-septième siècle sur cette question, la pétition des Droits, la déclaration des Droits sont de pures déclarations. Elles prétendent rappeler simplement l’ancienne organisation politique de l'Angleterre. Elles ne parlent pas du gouvernement libre comme d’une amélioration salutaire ; elles le réclament comme un héritage incontesté depuis un temps immémorial. Cependant, on ne saurait douter que les relations mutuelles de tous les corps de l’État n’aient subi en pratique, pendant la période dont nous parlons, une transformation radicale. La lettre de la loi a pu rester la même ; mais
SIR WILLIAM TEMPLE
au commencement du dix-septième siècle, le pouvoir de la couronne était indubitablement prédominant dans l’État, tandis qu’à la fin du siècle, le pouvoir du Parlement, et en particulier celui de la Chambre basse, était devenu prédominant de fait. Au commencement du dix-septième siècle , le souverain violait sans cesse , avec peu ou point d’opposition, les privilèges évidents du Parlement ; à la fin du siècle, le Parlement s’était approprié en fait tout ce qu’il avait voulu de la prérogative de la couronne. Le souverain conservait l’ombre de cette autorité dont les Tudors possédaient la réalité. Il avait un droit de véto législatif qu’il n’osait jamais exercer, le pouvoir de nommer des ministres qu’une adresse de la Chambre des communes pouvait d’un moment à l’autre l’obliger de renvoyer, et le pouvoir de déclarer la guerre qu’il ne pouvait soutenir un seul jour sans le secours du Parlement. Les chambres du Parlement n’étaient plus de simples assemblées législatives, ni purement des assemblées destinées à retenir le pouvoir. Elles étaient de grands conseils d’État, dont la voix, lorsqu’elle s’élevait fermement et un peu haut, décidait de toutes les questions de politique étrangère et intérieure. Il n’y avait pas, dans l’ensemble du gouvernement, un rouage dont elles n’eussent le droit de s’enquérir; leurs avis équivalaient à des ordres; et si elles s’abstenaient d’intervenir dans certains départements exécutifs, leur propre modération et la confiance qu’éprouvaient le^ Chambres pour les ministres de la couronne les retenaient seules. Il n’y-a peut être pas dans l’histoire un autre exemple d’un changement aussi grave dans la constitution pratique d’un empire, qui n’ait été accompagné d’aucun changement correspondant dans
J90 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, la théorie de la constitution. La transformation déguisée de la république romaine en une monarchie absolue, pendant la longue administration d’Auguste, en est peutêtre le parallèle le plus exact. j
Ce grand changement n'eut pas lieu sans une résistance constante et énergique de la part des rois de la maison de Stuart. Jusqu’en 1642, cette résistance fut en général ouverte, violente, illégale. Les communes refusaient-elles un subside, le roi percevait une bénévolence. Les communes mettaient-elles en accusation un ministre favori, le souverain jetait en prison les chefs de l’opposition. De tous ces efforts pour contenir le Parlement par l’autorité despotique, sans prétexte de légalité, le dernier, le plus violent et le plus célèbre fut la tentative d’arrestation des cinq membres. Cette tentative fut le signal de la guerre et fut suivie par dix-huit années de désordre et de sang.
Les mauvais jours passèrent, les exilés revinrent dans leur patrie, le trône fut replacé à sa hauteur; la pairie et la hiérarchie retrouvèrent leur ancienne splendeur. On reconnut de nouveau solennellement les lois fondamentales qui avaient été énumérées dans la Pétition des droits. Le jour où les Chambres du Parlement baisèrent à genoux la main de Charles II à Whitehall, la théorie de la constitution anglaise était la même que le jour où son père avait levé l’étendard royal à Nottingham-Hill. Il y eut une courte période de tendresse aveugle, un accès hystérique de loyale repentance et d’affection. Mais les émotions de ceite nature sont transitoires, et les intérêts qui règlent le progrès des grandes sociétés sont permanents. Les transports de la réconciliation furent bientôt passés, et l’ancienne lutte recommença.
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L’ancienne lutte recommença, mais non pas précisément d’après l’ancienne méthode. Le souverain n’était pas à la vérité homme à se laisser arrêter par un simple avertissement lorsqu’il voulait violer grossièrement la loi. Mais il avait reçu mieux qu’un simple avertissement. Il voyait tout autour de lui les traces de la vengeance d’une nation opprimée, les champs de bataille sur lesquels le sang le plus pur du pays avait été versé, les châteaux à moitié détruits par le canon des armées parlementaires, la salle où siégeait le sombre tribunal devant lequel on avait amené captif entre deux haies de soldats farouches l’héritier de cent rois ; il voyait encore les majestueux pilastres devant lesquels la grande exécution avait été si hardiment accomplie à la face du ciel et de la terre. Le prince, rétabli sur son trône, averti par le sort de son père, n’osa jamais attaquer ses parlements par des actes de violence arbitraire et ouverte. Un jour il se servait du Parlement ; une autre fois, il employait les cours de justice pour essayer de rendre à la couronne son ancienne autorité. Ses avantages étaient grands au début. Le Parlement de 1661 fut élu pendant que la nation était encore ivre de joie et de tendresse. La grande majorité de la Chambre des communes se composait de royalistes ardents. On usa sans réserve de tous les moyens d’influence qu’offrait le patronage de la couronne. La corruption fut systématiquement organisée. Le roi, qui ne pouvait rien économiser sur ses plaisirs, pour aucun autre emploi, trouvait de l’argent pour l’appliquer à la corruption. Pendant qu’on négligeait la défense des côtes, que les vaisseaux pourrissaient, que les arsenaux restaient vides, pendant qu’une multitude de marins non payés fourmillaient dans les rues des ports de mer,
192 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, on pouvait encore trouver dans le Trésor quelques ressources pour les membres de la Chambre des communes. On employait largement dans le même but l’or de la France. Cependant, on s’aperçut, comme on pouvait s’y attendre, qu’il y avait une limite naturelle aux résultats possibles à produire par de semblables moyens. Il y a une chose, une seule, que les assemblées les plus corrompues répugnent à vendre, c’est le pouvoir qui fait qu’on a besoin de les acheter. Les mêmes motifs d’égoïsme qui portaient les membres des Communes à accepter le prix d’un vote particulier les poussaient à combattre toutes les mesures dont l’effet pouvait être de diminuer l’importance et par conséquent le prix de leurs votes. Ils étaient tout prêts à conclure des marchés pour le revenu de leur pouvoir, si on peut ainsi parler ; mais il n’était pas aussi aisé de leur persuader d’abandonner une parcelle du capital. C’est un fait curieux à remarquer que, pendant la longue durée de ce Parlement, du Parlement pensionnaire, comme le surnommaient les contemporains, bien que toutes les circonstances semblassent favorables à la couronne, le pouvoir de la couronne déclina toujours pendant que celui de la Chambre des communes augmentait toujours. Le Parlement se réunit plus souvent que sous les règnes précédents ; son intervention fut plus incommode pour le gouvernement qu’elle n’avait jamais été ; il commença à faire la paix et la guerre, à renverser, sinon à former 'es cabinets. Déjà on voyait apparaître une nouvelle classe d’hommes d’État, dont auparavant on n’avait jamais entendu parler, mais qui depuis lors est devenue nombreuse. Sous les Tudors et sous les premiers Stuarts, c’était en général par des manœuvres de cour, ou par son habileté et
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ses connaissances en affaires qu’un homme politique s’élevait au pouvoir. Depuis le temps de Charles II jusqu’à notre temps, une autre espèce de talent, le talent parlementaire est devenu la qualité la plus nécessaire à un homme d’État anglais. Elle tient lieu de toute autre faculté ; elle a couvert l’ignorance, la faiblesse, la témérité, les erreurs les plus graves et les plus fatales dans l’administration. Un grand négociateur n’est rien en comparaison d’un grand discuteur, et un ministre qui peut réussir dans un discours n’a pas grand besoin de s’inquiéter d’une expédition restée sans succès. C’est le talent oratoire qui a fait juges des hommes qui ne connaissaient pas la loi, diplomates des gens qui ne savaient pas le français, qui a envoyé à l’amirauté des hommes qui ne savaient pas distinguer la proue d’un vaisseau de sa poupe, qui a fait entrer dans le conseil de l’Inde des hommes qui ne savaient pas la différence entre une roupie et une pagode ; c’est le talent oratoire qui mit M. Pitt aux affaires étrangères, lui qui de sa vie n’avait ouvert Yatel, comme le disait Georges II, et qui fut bien prés de faire chancelier de l’Échiquier M. Shéridan, qui n’avait jamais pu faire une division. Ce fut ce talent qui éleva Clifford de l’obscurité à la tête des affaires ; ce fut à ce talent qu’Osborne, qui était par naissance un simple gentilhomme campagnard, dut le bâton blanc de la Trésorerie, la jarretière et le titre de due. Les empiétements du pouvoir du Parlement sur le pouvoir de la couronne ont ressemblé à la fatalité, ou à l’opération d’une des grandes lois de la nature. La volonté de l’individu assis sur le trône, ou des individus siégeant dans les deux Chambres, a paru ne compter pour rien. Le roi pouvait désirer ardemment d’empiéter, mais quelque
1 9 i ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, chose le repoussait toujours. Le Parlement pouvait être fidèle, servile même, mais quelque chose le poussait toujours en avant.
a On faisait ces choses au hois vert ; que ne devait-on pas faire au bois sec (1)?» Le complot papiste et les élections générales survinrent en même temps et trouvèrent un peuple prédisposé à la plus violente agitation. La composition de la Chambre des communes fut changée. Le Parlement fut rempli d’hommes qui penchaient en politique vers la république et en religion vers l’Église presbytérienne. Ils ne furent pas plutôt rassemblés qu’ils commencèrent contre le gouvernement une attaque qui, si elle eût réussi, leur eût assuré le pouvoir suprême dans l’État.
Comment cela devait-il finir? Pour nous qui avons vu la question résolue, elle présente peu de difficultés ; mais elle devait paraître bien embarrassante à un homme d’État du temps de Charles II, à un homme d’État qui, sans dépouiller le Parlement de ses privilèges* désirait conserver au monarque son ancienne suprématie.
Clarendon, lorsqu’il était ministre, avait lutté, honnêtemenl peut-être, mais avec l’obstination, la fierté et les manières blessantes qui lui étaient habituelles, contre le pouvoir croissant de la Chambre des communes. Il était d’avis de lui accorder son ancienne autorité, mais pas un atome en sus. Il n’aurait jamais réclamé pour la couronne le droit ue lever des impôts sur le peuple sans le consentement du Parlement ; mais lorsque le Parlement, dans la première guerre contre les Hollandais, insista avec beaucoup de raison pour savoir comment il se fai-
Q) Évangile selon saint Luc, cliap. xxm, v. 31.
SIR WILLIAM TEMPLE, sait que l’argent qu’il avait voté eût produit si peu de ) résultats, lorsqu’on commença à demander par quelles | mains cet argent avait passé, et pour quel usage on l’avait dépensé, Clarendon regarda cette prétention comme une monstrueuse innovation. Il dit au roi, comme il le raconte lui-même, qu’il ne pouvait être trop indulgent pour le Parlement lorsque celui-ci défendait ses privilèges, et qu’il espérait bien que le roi n’en violerait jamais aucun, mais qu’il lui demandait de veiller avec autant de soin à réprimer les empiétements du Parlement, et à éviter qu’il n’étendît sa juridiction sur des affaires qui ne le regardaient pas, attendu qu’il était aussi nécessaire de contenir les Chambres dans leurs propres limites que d’empêcher ces limites d’être dépassées, car ce nouvel empiétement n’aurait pas de fin. Je ne cite qu’un exemple. Il serait aisé d’en donner d’autres.
La dévotion étroite, les passions violentes, le caractère dédaigneux et hautain, qui firent des grands talents de Clarendon une source de malheurs presque sans compensation pour lui-même et pour le public, n’avaient aucune place dans le caractère de sir William Temple. Pour Temple cependant, comme pour Clarendon, la transformation rapide qui s'opérait dans l’action pratique de la constitution était une cause d’inquiétudes sérieuses; d’autant plus que Temple, n’ayant jamais siégé dans le Parlement, n’éprouvait en aucune mesure, pour ce pouvoir, cette prédilection que les hommes conservent naturellement pour le corps auquel ils appartiennent, et pour J le théâtre sur lequel leur talent s’est montré avec avantage.
Il était impossible d’arracher, par la force, à la Chambre des communes, le pouvoir qu’elle venait d’acquérir, et
Temple n’était pas homme à recommander un pareil coup, s’il eût été possible. Mais était-il possible d’amener la Chambre des communes à laisser échapper ce pouvoir? Était-il possible d’effectuer une grande contre-révolution comme la révolution s’était effectuée, sans changements dans la forme extérieure du gouvernement? Était-il possible de replacer la couronne et le Parlement à peu près dans la môme position respective qu’ils occupaient sous le règne d’Élisabeth, et cela sans tirer une épée, sans en venir à une exécution, de l’avis général de la nation?
Le peuple anglais, se disait probablement sir William Temple, ne consentira pas à se laisser gouverner sans contrôle par le pouvoir royal, et il ne doit pas être gouverné ainsi. Pour le moment, il n’y a d’autre contrôle que celui du Parlement. Il est difficile d’assigner des limites entre le pouvoir de contrôler ceux qui gouvernent, et le pouvoir de gouverner. Le Parlement donc, soutenu par la nation, s’approprie peu à peu tous les pouvoirs du gouvernement. S’il était possible d’organiser quelque autre frein au pouvoir de la couronne, quelque frein moins irritant pour le souverain que celui qui maintenant l’importune sans cesse, quelque frein qui pût paraître au peuple une garantie suffisante contre la mauvaise administration, les Parlements interviendraient probablement moins souvent, et seraient moins soutenus par l’opinion publique dans leur intervention. Pour qu’on ne vienne pas lier brutalement les mains au roi, il faut qu’il consente à se les lier un peu lui-même. Pour que le corps chargé de contrôler la volonté royale n’usurpe pas le pouvoir exécutif, il faut donner, au corps chargé de diriger le pouvoir exécutif, quelque chose du corps chargé du
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contrôle. Le Parlement s’arroge tous les jours une plus large part des fonctions du conseil privé; il faut arrêter le mal en donnant au conseil privé quelque chose qui ressemble à la forme d’un Parlement. Que la nation voie que toutes les mesures du roi sont dirigées par un cabinet composé de représentants de tous les ordres de l’État, par -un cabinet qui contient non-seulement des hommes en place, mais des grands seigneurs et des gentilshommes indépendants, populaires, possédant de grands biens, ne recevant point de salaire, et qui ne peuvent être disposés à sacrifier le bien public, si important pour eux-mêmes, et le crédit qu’ils possèdent dans le pays, pour le bon plaisir d’une cour qui ne peut rien leur donner. Lorsque l’administration ordinaire sera en-pareilles mains, le peuple se contentera aisément de voir le Parlement devenir, comme par le passé, un moyen extraordinaire de contrôle. Il ne demandera pas mieux que de voir la Chambre des communes se réunir une fois tous les trois ans pour une courte session, et prendre aussi peu de part aux affaires d’État qu’il y a cent ans.
C’était là, je crois, le raisonnement de Temple. Dans cette hypothèse, son pian est intelligible ; dans to autre hypothèse, il nous paraît^ comme à M. Courtenay, parfaitement absurde et incemprébensible. Le conseil qu’il proposait était exactement, comme Je disait Baril- Ion, une assemblée des États. Il contenait les représentants de toutes les grandes branches de l’ordre social .• l’Église, la Loi, la Pairie, les Communes. L’interdiction, pouf la moitié des conseillers, de toute charge de la couronne, interdiction parfaitement absurde si on regarde uniquement le conseil comme un corps chargé du pouvoir exécutif, devient parfaitement sensée lorsqu’on con-
198 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, sidère le conseil comme un corps destiné à contenir la couronne aussi bien qu’à en exercer les pouvoirs, et à remplir quelques-unes des fonctions d’un parlement en même temps que les fonctions d’un cabinet. Nous comprenons ainsi pourquoi Temple insistait si fort sur la fortune particulière des conseillers, pourquoi il établissait une comparaison entre leurs revenus réunis et les revenus réunis des membres de la Chambre des communes. Ce parallèle serait oiseux s’il s’agissait d’un simple cabinet; il devient très-significatif lorsqu’il s’agit d’un corps destiné à se substituer à la Chambre des communes dans certaines fonctions fort importantes.
Nous ne pouvons nous empêcher de croire queTidée de ce Parlement sur une petite échelle avait été suggérée à Temple par ce qu’il avait vu dans les Provinces-Unies. L’assemblée des États proprement dits se composait, â ce qu’il nous apprend, de plus de huit cents personnes; mais ce grand corps était représenté par un conseil moins nombreux, composé de trenfe membres environ, qui portait le titre et exerçait le pouvoir des États généraux. A la fin, les véritables États généraux cessèrent complètement de s’assembler, et leur pouvoir, tout en faisant toujours partie de la théorie de la constitution, tomba en désuétude. Nous ne supposons assurément pas que Temple espérât ou désirât de voir abandonner ainsi l’habitude des Parlements ; mais il espérait, à ce qu’il nous semble, voir arriver en Angleterre quelque chose d’analogue à ce qui était arrivé en Hollande, et une grande partie des attributions dont le Parlement s’était récemment emparé retomber tranquillement entre les mains du Parlement en miniature q*i’il proposait de créer.
Si on eût essayé plus tôt de mettre ce projet à exécu-
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tîon avec quelques modifications, sous un meilleur souverain, et lorsque l’esprit public était plus tranquille, il ne nous paraît pas prouvé qu’il n’eût pas amené les résultats auxquels il tendait. Le frein que le conseil des Trente aurait apporté aux volontés du roi, qui l’aurait choisi, eût été faible sans doute, en comparaison du frein imposé par le Parlement; mais il eût agi plus constamment ; il eût été présent tous les ans, toute l’année, tandis que les sessions du Parlement, avant la Révolution, étaient courtes et les intervalles très-longs. L’avis du conseil eût probablement empêché toutes les mesures scandaleuses ou monstrueuses, et par conséquent le mécontentement qu’engendrent de pareilles mesures, et aussi les lois salutaires qu’engendre le mécontentement. Nous croyons, par exemple, que la seconde guerre contre la Hollande n’eût jamais été approuvée par un conseil semblable à celui que proposait sir William Temple. Nous sommes bien convaincu qu’il n’eût jamais été question, dans un semblable conseil, de fermer l’Échiquier. La nation, satisfaite de penser que lord Russell, lord Cavendish et M. Powle, sans pension et sans places, représentaient tous les jours ses griefs, et défendaient ses droits en présence du roi, n’eût pas soupiré si ardemment après la réunion du Parlement. Le Parlement, quand il se serait réuni, aurait eu moins d’abus et des abus moins criants à attaquer. Le mauvais gouvernement eût été moins fréquent, et les réformes moins fréquentes. Nous n’aurions pas eu le malheur de voir le ministère de la Cabale , ni le bonheur de posséder la loi d’Ilabeas corpus. Cependant le conseil, considéré comme pouvoir exécutif, eût été lent, faible, divisé, et, à moins qu’il n’eût délégué une partie de son autorité à un petit nombre de ses
membres, il eût été impropre à tout ce qui exige le secret et la promptitude, impropre surtout à la direction d’une guerre.
La révolution de 1688 mit fin, d'une façon bien différente, à la longue lutte entre le roi et le Parlement. Depuis lors, la Chambre des communes a été le pouvoir prédominant dans PÉtat. Le cabinet a réellement été depuis lors un comité choisi par la couronne dans le parti en majorité dans le Parlement. Bien que la minorité de la Chambre des communes propose sans cesse de condamner les mesures du pouvoir exécutif, ou de réclamer des papiers qui puissent mettre la Chambre en état de juger de ces mesures, ces propositions ne passent presque jamais, et si une proposition de ce genre passe contre le vœu du gouvernement, il s’ensuit presque toujours un changement de ministère. Un pouvoir qui grandit et qui lutte donne bien plus d’embarras et est bien plus indomptable qu’un pouvoir bien établi. La Chambre des communes donnait bien plus d’embarras aux ministres de Charles II qu’elle n’en a jamais donné aux ministres des époques plus récentes, parce que, du temps de Charles II, la Chambre contrôlait des ministres auxquels elle ne se fiait pas. Maintenant que son ascendant est bien établi, elle se fie aux ministres, ou elle les renverse. C’est assurément un meilleur état de choses que celui que Temple désirait introduire. Le cabinet des temps modernes vaut beaucoup mieux, comme pouvoir exécutif, que son conseil. La plus mauvaise Chambre des communes qui ait siégé depuis la Révolution a été, contre tout mauvais gouvernement, un frein bien plus efficace que n’eussent été ses quinze conseillers indépendants. Cependant, tout bien considéré, ce projet nous semble
SIR WILLIAM TEMPLE
l’œuvre d’un esprit observateur, ingénieux et fertile.
Dans cette occasion, comme dans toutes les occasions où il se mit en avant, Temple eut cette rare bonne fortune de plaire au public comme au souverain. La joie générale fut grande quand on apprit que l’ancien conseil, composé des instruments les plus odieux du pouvoir, était dissous, que l’usage des petits comités intérieurs, rendus odieux par la mémoire toute fraîche encore de la Cabale , étaient abandonnés, et que le roi n’adopterait aucune mesure qui n’eût été discutée et approuvée par un corps dont la moitié se composerait de grands seigneurs et de gentilshommes indépendants, et dans lequel siégeraient des hommes comme lord Russell, lord Cavendish, et sir William Temple lui-méme. Les transports de joie furent les mêmes à Londres et dans le pays. On sonnait les cloches, on allumait des feux de joie, et les applaudissements de l’Angleterre trouvaient un écho p^rmi les Hollandais, qui regardaient l’influence que venait d’acquérir Temple comme un présage certain de bonheur pour l’Europe. Rien ne fait à coup sûr plus d’honneur à sa sagacité que d’avoir satisfait, par toutes ses grandes mesures, tous les partis qu’il avait quelque intérêt à satisfaire : c’est ce qui arriva pour la Triple Alliance, pour le traité qui mit fin à la seconde guerre avec la Hollande, pour le mariage du prince d’Orange, et enfin pour l’institution du nouveau conseil. #
Les seuls mécontents étaient les chefs populaires de la Chambre des communes, qui ne faisaient pas partie du conseil; et si l’idée que nous nous formons de cette mesure est vraie, ils avaient de bonnes raisons d’être mécontents. C’était précisément leur activité et leur influence que le nouveau conseil était destiné à détruire.
Mais les brillantes espérances et les joyeuses acclamations qu’avait soulevées la promulgation de ce plan prirent bientôt fin. La légèreté perfide du roi et l’ambition des chefs de parti amenèrent immédiatement la ruine totale et irrémédiable d’un dessein qui, pour arriver à un heureux résultat, exigeait de tous ceux qui y étaient engagés beaucoup de fermeté, d’esprit public et de désintéressement. Avant même que le projet fût connu, son auteur avait déjà des raisons de craindre qu’il n’échouât. On éprouvait de grandes difficultés à rédiger la liste des conseillers. Le roi et sir WilliamTemple ne pouvaient surtout parvenir à s’entendre sur deux hommes profondément atteints par les vices communs à tous les hommes d’État anglais de cette époque, mais qui n’avaient point de rivaux pour le talent, l’éloquence et l’influence : c’étaient le comte de Shaftesbury et George Savile, vicomte Halifax.
C’était un exercice favori parmi les sophistes grecs que d’écrire le panégyrique de certains hommes dont la dépravation avait passé en proverbe. Un professeur de rhétorique envoya un jour à Isocrate un panégyrique de Busiris, et Isocrate lui-même en écrivit un autre qui est parvenu jusqu’à nous. C’est apparemment une ambition du même genre qui a récemment poussé quelques écrivains à faire l’éloge de lord Shaftesbury. Mais la tentative est vaine ; les accusations portées contre lui reposent sur des témoignages que ne sauraient ébranleraucun des arguments que peut inventer l’esprit humain, ni aucun des. renseignements qu’on peut découvrir d ns de vieux coffres ou de vieux pupitres.
Il est certain qu’avant la restauration Shaftesbury déclara aux régicides qu’il serait damné corps et âme
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plutôt que de souffrir qu’on fit tomber un cheveu de leur tête, et qu’après la restauration, il fit partie des juges qui les condamnèrent à mort. Il est certain qu’il fut l’un des principaux membres de l’administration la plus éhontée qui eût jamais existé, et qu’il fut ensuite l’un des principauxSnembres de l’opposition la plus éhontée qui eût jamais existé^ Il est certain que, pendant qu’il était au pouvoir, il ne se faisait aucun scrupule de violer le grand principe fondamental de la constitution afin d’élever les catholiques, et qu’une fois hors du pouvoir, il ne se fit aucun scrupule de violer tous les principes de justice pour les ruiner. Il y avait, dans ce temps-là quelques honnêtes gens, comme William Penn, qui faisaient tant de cas de la tolérance qu’ils eussent voulu la voir fonder même par un exercice illégal de la prérogative royale. Il y avait en revanche beaucoup d’honnêtes gens qui craignaient si fort le pouvoir arbitraire qu’à cause de l’alliance du papisme avec le pouvoir arbitraire, ils étaient disposés à ne point accorder de tolérance aux papistes. Nous éprouvons de l’indulgence pour ces deux classes d’hommes, tout en croyant qu’ils se trompaient. Mais Shaftesbury n’appartenait ni à l’une ni à l’autre ; en lui s’unissait ce qu’il y avait de plus mauvais dans toutes deux. Il empruntait aux aveugles amis de la tolérance leur mépris pour la constitution, et aux aveugles amis de la liberté civile leur mépris pour les droits de la conscience. Nous n’admettrons jamais que sa conduite, comme chef de l’opposition, ait racheté sa conduite comme membre de la Cabale. Au contraire, sa vie est telle qu’il semble que, par un mécanisme ingénieux, toutes les parties de cette vie reflètent l’infamie les unes sur les autres. Nous n’aurions jamais su combien il était
204 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, prostitué au pouvoir quand il était en place, si nous n’avions pas su quel incendiaire désespéré il était, hors du pouvoir. Pour le juger avec justice, il faut se rappeler que le Shaftesbury qui avait été, comme ministre, le principal auteur de la déclaration d’indulgence, est le même Shaftesbury qui, hors du pouvoir, excitait et entretenait la sauvage haine de la populace de Londres contre les mêmes gens auxquels la déclaration d’indulgence devait illégalement accorder quelque soulagement.
Il est amusant d’examiner les excuses qu’on offre en faveur de cet homme ; nous en citerons deux exemples. On reconnaît qu’il faisait partie du ministère qui conclut l’alliance avec la France contre la Hollande et que cette alliance était pernicieuse. Que dit-on alors pour sa défense? Qu’il découvrit les desseins de son maître aux électeurs de Saxe et de Brandebourg, et qu’il essaya de soulever tous* les États protestants d’Allemagne pour défendre les Provinces-Unies. On reconnaît aussi qu’il était fortement compromis dans l’affaire de la Déclaration d’indulgence, et que sa conduite dans cette occasion fut non-seulement inconstitutionnelle, mais complètement en désaccord avec la marche qu’il suivit plus tard à l’égard de ceux qui professaient la foi catholique. Que dit-on pour sa défense? Qu’il voulait seulement amener les catholiques cachés à se déclarer afin qu’ils offrissent à la vengeance du public un but clair et certain. Toutes les fois qu’il est accusé d’une trahison, ses partisans pour le défendre en confessent deux. Ils feraient mieux de le laisser où ils le trouvent. Il ne saurait remonter en s’échappant. Toutes les issues par lesquelles il peut sortir £6 sa situation connue ne peuvent que le faire descendre sans un abîme d’infamie plus profond encore. C'est une
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tentative désespérée, dit le proverbe, que de blanchir un Éthiopien ; mais blanchir un Éthiopien en lui donnant une nouvelle couche de peinture noire est une entreprise plus extraordinaire encore. Nous admettons que, dans le cours de l’opposition malhonnête que Shaftesbury fit à la cour par vengeance, il rendit une ou deux fois d’utiles services à son pays. Il a des droits, croyonsnous, si l’on y trouve quelque gloire, à voir son nom éternellement associé à l’acte d 'Habeas corpus , comme le nom de Henri VIII est associé à la réformation de l’Église, et celui de Jacques Wilkes aux droits les plus sacrés des électeurs.
Pendant que Shaftesbury vivait encore, deux de nos plus grands écrivains peignirent avec soin son caractère, Butler avec l’esprit brillant qui lui était propre, Dryden avec encore plus d’énergie et d’élévation qu’à son ordinaire ; tous deux furent inspirés par la haine. Les images étincelantes de Butler ont été rejetées dans l’ombre par la gloire plus brillante de cette éclatante muse satirique qui s’avance revêtue du manteau royal qu’elle a emprunté à ses plus augustes sœurs, Mais les deux portraits valent la peine d’être comparés. Le lecteur s’apercevra promptement d’une différence considérable entre « le politique de Butler qui a plus de têtes que la bête d’une vision » et l’Achitophel de Dryden. Butler insiste sur la versatilité sans principes de Shaftesbury, sur l’habilelé merveilleuse et presque intuitive avec laquelle il pressentait l’approche d’un changement de fortune, et sur la dextérité qu’il déployait pour sortir des pièges où il laissait périr ses amis :
«Notre artificier d’État prévit de quel côté le monde commençait à tirer, car de même que les vieux pêcheurs
ont tous les points cardinaux marqués dans leurs os et leurs jointures, peuvent indiquer par leurs souffrances et leurs douleurs tous les changements et les mouvements du vent, et sentent dans leurs propres os, mieux qu’à l'aide de ceux de Napier, toutes les phases de la lune; de même, les pécheurs coupables d’un État peuvent prophétiser , grâce à leurs crimes , et éprouver des douleurs dans leur conscience quelques jours avant une ondée de pluie. Il prend donc sagement tohles ses précautions pour mettre à l’abri sa gorge. »
Dans le grand portrait de Dryden, au contraire, les traits les plus frappants sont des passions violentes, une vengeance implacable, une hardiesse allant presque jusqu’à la témérité. Achitophel est l’un des grands esprits qui tiennent de près à la folie. Il est :
« Un pilote hardi dans les dernières extrémités, aimant le danger, et cherchant l'orage quand les vagues sont furieuses, mais impropre au temps calme, et gouvernant trop près des bancs de sable afin de montrer son adresse (I). »
(1) On n’a jamais remarqué, je crois que deux des vers les plus remarquables de la description d’Achitophel sont empruntés à un ouvrage obscur. Dans l’histoire des Turcs de Knolles, imprimée plus de cinquante ans avant la publication d’Absalon et d’Achitophel, se trouvent les vers suivants au-dessous du portrait du sultan Mustapha pr : « La grandeur aime à glisser sur la bonté, mais sans y rester, et elle abandonne pour la glace de la fortune la terre ferme delà vertu. » Dryden a dit :
« Mais l’ambition insensée aime à glisser, non à s'arrêter, et elle préfère la glace de la fortune à la terre de la vertu. »
La circonstance est d’autant plus remarquable que Dryden n’a jamais écrit une strophe qui pût paraître à un bon critique mieux porter soit pour la pensée, soit pour l’expression, son sceau que celle-ci dont la pensée entière et l’expression presque entière sont empruntées. Pendant que nous sommes sur ce sujet, nous ne pouvons nous ern-
Les dates des deux poëmes expliqueront, il me semble, cette différence. La troisième partie d 'Hudibras parut en 1678, lorsque le caractère de Sliaftesbury n’était encore qu'imparfaitement développé. Il avait déjà à la vérité trahi tous les partis dans l’État, mais jusqu’alors ses trahisons avaient réussi. Soit accident, soit sagacité, il avait pris son temps pour déserter de façon à ce que la fortune semblât l’accompagner dans ses passages de l’un à l’autre camp. On savait toute sa perfidie ; mais ce ne fut que lorsque le complot papiste lui fournit une machine qui semblait assez puissante pour tous ses desseins que l’audace de son caractère et la violence de ses passions haineuses se manifestèrent pleinement. Sa conduite postérieure prouva sans doute beaucoup d’habileté, mais non une habileté de même nature que celle qui l’avait distingué jusqu’alors. Il était devenu téméraire, présomptueux, plein d’une confiance impétueuse dans sa propre sagesse et dans son bonheur. Lui dont la renommée comme tacticien politique avait surtout reposé jusqu’alors sur ses adroites retraites, se mit à l’œuvre pour rompre tous les ponts derrière lui. Ses projets étaient des châteaux en Espagne, ses discours des rodomontades. 11 ne s’inquiétait pas du lendemain ; il parlait delà cour comme s’il eût déjà tenu le roi captif entre ses mains; il s’appuyait sur la faveur de la multitude comme si cette faveur n’eût pas été proverbialement, inconstante. L*s signes de la réaction qui approchait étaient évidents pour des hommes infiniment moins sagaces que lui, et éloignaient de lui des hommes plus
pêcher de remarquer que M. Courtenay a fait tort à Dryden en lui attribuant par inadvertance quelques mauvais vers qui appartiennent à la partie d’Absalon et d’Achitophel écrite par Tate.
208 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, conséquents qu’il n’avait jamais prétendu l’être. Mais il ne voyait rien. Le conseil d’Achitophel, le conseil « qui était regardé comme la réponse d’un oracle divin, fut changé en folie. » Celui dont le nom était passé en proverbe, tant il prévoyait sûrement et évitait adroitement le danger, sembla, au moment où les pièges et la mort l’assiégeaient de toute part, frappé d’un aveuglement aussi étrange que son ancienne clairvoyance, et sans se détourner à droite ni à gauche, il marcha droit à sa perte avec une témérité désespérée. Ainsi, après avoir acquis de bonne heure et conservé longtemps la réputation d’une sagesse infaillible et d’un succès assuré, il vécut assez pour voir une ruine immense, suite de ses passions ingouvernables, envelopper le grand parti qu’il avait conduit, pour voir ce parti vaincu, dispersé, foulé aux pieds, pour voir tous ses engins infernaux, ses faux témoins, ses shérifs partiaux, ses jurys corrompus, ses juges iniques, les multitudes altérées de sang, tous prêts à s’unir contre lui et contre ses partisans les plus dévoués ; il vécut assez pour être obligé de fuir cette grande ville dont la faveur l’avait presque élevé à la situation de maire du palais, de se cacher dans de misérables retraites, de couvrir sa tête grise de déguisements honteux, et il mourut enfin dans l’exil, sans espérance, protégé par la générosité d’un État qu’il avait cruellement insulté et maltraité, contre la vengeance d’un maître dont il avait acheté la faveur pai une série de crimes, pour la perdre ensuite par d’autres crimes.
Comme Sbaftesbury, et presque tous les hommes politiques de son temps, Halifax professait, quand il s’agissait du public, une morale très-relâchée; mais chez Halifax, la maladie dominante était modifiée par une
SIR WILLIAM TEMPLE
disposition de cœur et d’esprit très-particulière, par un caractère singulièrement dépourvu de fiel, et par une intelligence délicate et sceptique. Il changeait de conduite aussi souvent que Shaftesbury, mais il n’en changeait pas aussi complètement dans la même direction. Shaftesbury était exactement l’opposé d’un louvoyeur ; sa disposition était toujours d’élever le parti qui tenait le haut bout, et d’abaisser le parti qui était à bas ; ses transitions allaient toujours d’un extrême à l’autre; tant qu’il était d’un parti, il se jetait à corps perdu dans ses manœuvres; quand il le quittait, il se jetait à corps perdu dans les manœuvres opposées. Halifax était essentiellement un louvoyeur ; il louvoyait par principe et par instinct. Les contemporains lui donnèrent le surnom de louvoyeur, et il était si loin d’en être honteux qu’il le portait comme un titre d’honneur. Il passait d’une faction à une autre faction; mais au lieu d’adopter et d’exciter les passions de celle à laquelle il s’unissait, il essayait d’y faire pénétrer quelque chose de l’esprit de celle qu’il venait de quitter. Pendant qu’il agissait de concert avec l’opposition, on le soupçonnait d’être un espion de la cour, et lorsqu’il se fut donné à la cour, tous les tories furent effrayés de ses maximes républicaines.
Ni les arguments ni l’éloquence ne manquaient à Halifax pour exposer sous le meilleur jour sa politique vacillante. Il louvoyait, disait-il, comme la zone tempérée louvoie entre une chaleur intolérable et un froid intolérable, comme un bon gouvernement louvoie entre le despotisme et l’anarchie, comme une église d’une doctrine pure louvoie entre les erreurs des papistes et celles des anabaptistes. Cette apologie n’était pas à coup
210 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, sûr sans quelque valeur, car, bien qu’il soit surabondamment prouvé que l’intégrité d’Halifax n’était pas de force à résister aux tentations qui venaient parfois assaillir sa cupidité et sa vanité, cependant sa répugnance pour les extrêmes et son caractère naturellement facile et compatissant le préservèrent de toute participation aux grands crimes de son temps. Si les deux partis l’accusaient de les avoir abandonnés, tous deux étaient contraints d’avouer qu’ils avaient de grandes obligations à son humanité, et que, s’il était un ami douteux, il était un ennemi facile à apaiser. Il vota en faveur de lord Stafford, la victime des whigs ; il fit tous ses efforts pour sauver lord Russell, la victime des tories ; et nous sommes portés à croire que, somme toute, sa vie publique, sans être, bien s*en faut, irréprochable, reste pourtant entachée d’aussi peu de grandes fautes qu’il soit arrivé à aucun des hommes politiques qui prirent une part active aux affaires pendant les dix années d’agitations et de désastres qui s’écoulèrent entre la chute de lord Danby et la Révolution.
L’esprit d’Halifax était infiniment moins porté aux observations particulières, et infiniment plus aux considérations générales que celui de Shaftesbury. Shaftesbury connaissait le roi, le conseil, le parlement, la cité mieux qu’Halif'ax ; mais Halifax eût écrit sur la science un bien meilleur traité que Shaftesbury. Shaftesbury brillait da- . vantage dans une consultation, Halifax bien plus dans une I discussion; Shaftesbury était plus riche en expédients, Halifax plus riche en arguments. Il ne reste rien de la plume de Shaftesbury qui puisse supporter la comparaison avec les traités politiques d’Halifax. A la vérité, il n’y a pas beaucoup d’écrits en prose de ce temps-là qui
SIR WILLIAM TEMPLE
méritent autant d’être lus que le Caractère d’un louvoyeur , et V Anatomie d’un équivalent. Ce qui nous frappe particulièrement dans ces ouvrages, c’est la passion de l’auteur pour la généralisation. Il traitait les sujets les plus brûlants dans un temps de grande agitation; il était placé lui-même au plus épais de la guerre civile ; et pourtant il n’y a pas trace d’aigreur ; rien d’inflammatoire, rien de personnel. Il conserve un air de supériorité froide, une certaine sérénité philosophique vraiment étonnante. Il traite toutes les questions comme des questions abstraites, commence par présenter les propositions les plus vastes, les discute par les raisons générales, et souvent, quand il a déduit son théorème, il laisse au lecteur le soin d’en faire l’application, sans ajouter une seule allusion aux hommes ou aux événements du moment. Le tour d’esprit spéculatif faisait d’Halifax un mauvais conseiller dans les affaires qui demandaient de la promptitude. Il produisait, avec une abondance et une facilité merveilleuse, des arguments, puis des réponses à ces arguments, puis des répliques à ces réponses, et toujours des maximes générales de politique et des exemples tirés de l’histoire. Shaftesbury au contraire était l’homme des décisions promptes. Nous ne pouvons juger que par tradition de l’éloquence parlementaire de ces rivaux célèbres, et en jugeant ainsi, nous sommes porté à croire que Shaftesbury était un orateur distingué, mais que la supériorité restait à Halifax. La facilité d’Halifax pour la discussion, son instruction étendue, ses raisonnements ingénieux, ses expressions vives, et la douceur et la clarté argentine de sa voix semblent avoir fait la plus profonde impression sur ses contemporains. Dryden le décrit comme « plein
212 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, d’un esprit vif et de pensées profondes, doué par la nature et formé par l’étude pour émouvoir les assemblées.» Son talent oratoire est perdu pour nous absolument et sans retour, comme celui de Somers, de Boiingbroke, de Charles Townshend, et de tant d’autres qui avaient coutume de se lever au milieu d’un sénat qui attendait leur parole en retenant son haleine, et de se rasseoir au bruit d’applaudissements répétés. Mais les vieillards qui vécurent assez pour admirer l’éloquence de Pulteney dans tout son éclat, et celle de Pittà sa glorieuse aurore, murmuraient encore qu’ils n’avaient rien entendu qui ressemblât aux grands discours de lord Halifax sur le bill d’exclusion. Le pouvoir de Shaftesbury sur les masses était sans égal. Halifax n’était propre, ni par son esprit, ni par son caractère, à jouer le rôle d’un démagogue; c’était dans les petits cercles, et surtout dans la Chambre des lords que s’exerçait son ascendant.
Shaftesbury se préoccupait fort peu, à ce qu’il semble,, des théories de gouvernement. Halifax était en principe un républicain décidé, et ne s’en cachait pas. Il faisait souvent, de la monarchie héréditaire et de l’aristocratie, le sujet de ses mordantes plaisanteries, au moment même où il combattait pour la cour et où il s’élevait de degré en degré dans la pairie. De cette manière, il satisfaisait à la fois sa vanité intellectuelle, et s’en dédommageait en parlant selon sa propre opinion. Il avait beaucoup de talent pour la conversation ; son instinct du ridicule était remarquablement fin, et il paraît avoir possédé le rare talent de conserver la réputation d’un homme bien élevé et d’un bon naturel, tout en se laissant habituellement aller â un grand penchant pour la moquerie.
SIR WILLIAM TEMPLE
Temple désirait faire entrer Halifax dans le nouveau conseil et en exclure Shaftesbury. Le roi avait de grandes objections contre Halifax, qui lui déplaisait beaucoup pour le moment, bien qu’il ne sût pas pourquoi et que ce déplaisir ne dût pas durer. Temple répliqua qu’Halifax était un homme éminent par la situation et par les talents, et que, si on le laissait de côté, il ferait contre la nouvelle institution tout ce que pourraient faire l’éloquence, le sarcasme et l’intrigue. Toutes les personnes que l’on consulta furent du même avis, et le roi céda, mais seulement après que Temple se fut presque jeté à ses pieds. Ce point ne fut pas plutôt convenu que Sa Majesté déclara qu’elle voulait avoir aussi Shaftesbury. Temple eut de nouveau recours aux prières et aux représentations, Charles lui dit que l’inimitié de Shaftesbury serait au moins aussi dangereuse que celle d’Halifax, et cela était vrai; mais Temple eût pu répondre qu’en donnant du pouvoir à Halifax, on gagnait un ami, tandis qu’en donnant du pouvoir à Shaftesbury, on ne faisait que fortifier un ennemi. Il fut inutile de discuter et de protester. Le roi ne fit que rire et se moqua de la colère de sir William Temple, et Shaftesbury fut non-seulement appelé à prêter serment comme membre du conseil, mais il en fut nommé lord président.
Temple fut si vivement contrarié de cette démarche qu’il résolut un moment de n’avoir rien à démêler avec la nouvelle administration, et pensa sérieusement à se mettre hors d’état de siéger dans le conseil, en omettant de prendre la communion. Mais les instances de lady Temple et de lady Giffard le décidèrent à renoncer à cette intention.
Le conseil fut organisé le 21 avril 1679, et quelques heures après, l’un des principes fondamentaux sur lesquels il reposait fut violé. Un comité secret, ou selon le langage moderne, un cabinet de neuf membres fut formé. Mais comme ce comité renfermait Shaftesbury et Monmouth» il contenait dans son sein autant d’éléments factieux qu’il en fallait pour arrêter absolument les affaires. Aussi vit-on s’élever un petit cabinet intime composé de lord Essex, lord Sunderland, lord Halifax et sir William Temple. Pendant quelque temps une harmonie et une confiance parfaite subsistèrent entre ces quatre personnes. Mais les réunions des trente membres étaient orageuses. De vives réparties s’échangèrent entre Shaftesbury et Halifax qui conduisaient les deux partis opposés. Dans le conseil, Halifax avait en général l’avantage. Mais on s’aperçut bientôt que Shaftesbury avait encore derrière lui la majorité de la Chambre des communes. Le mécontentement que le changement de ministère avait un moment apaisé éclata avec une nouvelle violence, et le seul effet produit par les dernières mesures fut de. voir à la tète de l’opposition le lord président, avec toute la dignité et l’autorité que lui assurait sa grande situation. Le Parlement poursuivit avec ardeur la mise en accusation de lord Danby. Les Communes étaient décidées à exclure du trône le duc d’York. Elles rejetèrent toutes les offres de compromis. Il ne faut pourtant pas oublier qu’au milieu de cette confusion, une loi inestimable, seul bienfait que l’Angleterre ait retiré des troubles de cette époque, mais bienfait qui peut contrebalancer bien des maux, l’acte d ’Habeas corpus , passa par les deux Chambres et reçut la sanction du roi.
Charles, trouvant le Parlement aussi incommode que
SIR WILLIAM TEMPLE
jamais, résolut de le proroger, et le fit sans communiquer même ses intentions à ce conseil par l’avis duquel il s’était engagé, un mois auparavant, à diriger le gouvernement. Tous les conseillers furent mécontents, et Shaftesbury jura avec beaucoup de véhémence que, s’il pouvait découvrir les conseillers secrets, il leur en coûterait leur tête.
Le Parlement parti, Londres devint déserte et Temple se retira dans sa villa , d’où il se rendait à Hamptoncourt les jours de conseil ; son maître et ses trois collègues du cabinet intime le pressèrent à plusieurs reprises d’accepter le poste de secrétaire d’État. Lord Halifax, en particulier, le menaça en riant de brûler sa maison de Sheen; mais Temple fut inébranlable. La courte expérience qu’il venait de faire de la vie politique en Angleterre l’en avait dégoûté, et il se sentait tellement oppressé sous la responsabilité qui pesait déjà sur lui, qu’il n’avait aucune envie d’ajouter au fardeau.
Quand le terme fixé pour la prorogation fut sur le point d’expirer, il devint nécessaire de régler la marche à suivre. Le roi et ses quatre conseillers confidentiels croyaient qu’un nouveau Parlement serait peut-être plus facile à manier, qu’il ne pourrait, en tout cas, être plus récalcitrant que celui qui siégeait pour le moment, et ils étaient, en conséquence, résolus à le dissoudre; mais lorsque la question fut présentée au conseil, la majorité, jalouse, à ce qu’il semblait, du petit Comité directeur, et peu disposée à accepter l’impopularité de toutes les mesures du gouvernement sans avoir part au pouvoir, s’unit à Shaftesbury, et les membres du cabinet restèrent seuls en minorité. Le roi pourtant avait son parti pris et ordonna la dissolution immédiate du Parlement. Le
216 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, conseil de sir William Temple ne fut plus dès lors autre chose qu’un conseil privé ordinaire, si tant est qu’il ne fût pas un peu moins; et, bien que Temple en ait jeté le blâme sur le roi, sur lord Shaftesbury, sur tout le monde, îui-même excepté, il est évident qu’il faut principalement attribuer le mauvais succès de son plan aux défauts essentiels de son organisation. Le conseil était trop nombreux pour expédier des affaires qui exigeaient de la promptitude, le secret et une coopération cordiale. On forma donc un cabinet dans le sein du conseil. Le cabinet et la majorité du conseil ne furent pas du même avis, et, comme on pouvait s’y attendre, le cabinet triompha. Quatre voix l’emportèrent sur vingt-six. Dans cette situation, les réunions des trente membres, nonseulement n’étaient plus utiles, mais elles étaient même positivement nuisibles.
Dans les élections qui suivirent, Temple fut nommé par l’Université de Cambridge. La seule objection que firent contre sa personne les membres de ce corps savant fut que, dans son petit ouvrage sur la Hollande, il avait exprimé beaucoup d’admiration pour la tolérance pratiquée dans les Provinces-Unies ; mais on lui pardonna cette erreur, quelque grave qu’elle fût, en considération de sa grande réputation et des pressantes recommandations dont il avait été muni par la cour.
Il passa l’été à Sheen et s’amusa à cultiver des melons, laissant aux trois autres membres du cabinet intérieur toute la direction des affaires publiques. Une cause qui reste sans explication commença environ à cette époque à aliéner de lui ses collègues. Il ne paraît pas qu’ils aient été blessés par aucun détail de sa conduite, ni qu’ils aient éprouvé pour lui quelque antipathie personnelle.
SIR WILLIAM TEMPLE
Ils avaient probablement pris la mesure de son esprit, et s’étaient convaincus qu’il n’était pas fait pour des temps aussi orageux et qu’il ne ferait que les embarrasser. Ils vivaient pour L’ambition et ils méprisaient son goût pour le repos. Habitués à risquer beaucoup dans les jeux du hasard politique, ils méprisaient son jeu à coup sûr. Ils regardaient ses mesures orudentes avec l’espèce de mépris qu’éprouvaient les joueurs de l'ordinaire, dans le roman de sir Walter Scott, pour l’habitude qu’avait Nigel de ne toucher aucune carte que lorsqu’il était certain de gagner. Temple s’aperçut bientôt qu’il n’était pas au courant de leurs secrets. Le roi fut atteint à cette époque d’une maladie grave. Le duc d’York, en apprenant cette nouvelle, revint de Hollande. L’apparition soudaine du successeur papiste qu’on détestait si fort excita dans le pays une grande inquiétude. Temple fut fort étonné et troublé. Il se hâta de se rendre à Londres et alla voir le comte d’Essex, qui feignit d’être surpris et contrarié, mais qui ne put dissimuler un sourire moqueur. Temple vit ensuite lord Halifax, qui lui parla des plaisirs de la campagne, des anxiétés que cause le pouvoir et de la vanité de toutes les choses humaines, mais évita soigneusement la politique, et lorsque Temple parla du retour du duc d’York, Halifax se borna à soupirer, à secouer la tête, à hausser les épaules et à lever les yeux et les bras au ciel. Au bout de quelques jours, Temple s’aperçut que ses deux amis s’étaient moqués de lui, et qu’ils avaient eux-mêmes mandé le duc afin que, dans le cas de la mort du roi, Son Altesse Royale pût se trouver sur les lieux pour déjouer les projets de Monmouth.
Temple fut bientôt convaincu, par une preuve plus
218 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, évidente encore, que, tout en n’ayant pas positivement offensé son maître ni ses collègues du cabinet, il avait perdu leur confiance. Le résultat des élections générales avait décidément été défavorable au gouvernement, et Shaftesbury attendait impatiemment le jour de la réunion du Parlement. Le roi, guidé par l’avis du cabinet intérieur, prit une résolution de la plus haute importance. Il annonça au conseil qu’il était décidé à proroger pour un an le nouveau Parlement, et leur demanda de ne pas faire d’objection, parce qu’il avait, dit-il, bien considéré la question et qu’il avait un parti pris. Tous ceux qui n’étaient pas dans le secret restèrent foudroyés, Temple autant que qui que ce fût. Plusieurs membres se levèrent et conjurèrent le roi de les entendre contre la prorogation, mais Charles leur imposa silence en déclarant que sa résolution était inébranlable. Temple, très-blessé de la manière dont il avait été traité, ainsi que le conseil, parla très-vivement. Il ne voulait pas, dit-il, désobéir au roi en présentant des objections contre une mesure sur laquelle Sa Majesté était décidée à ne pas supporter la discussion ; mais il conjurait très-sérieusement Sa Majesté, si le conseil actuel était incompétent pour lui donner des avis, de vouloir bien en nommer un autre, car il était absurde d’avoir des conseillers qui ne conseillaient rien et qu’on appelait seulement pour être les témoins muets des actes d’autrui. Le roi écouta poliment, mais les membres du cabinet furent très-blessés du reproche, et depuis lors Temple leur devint presque aussi étranger qu’à Shaftesbury.
Il désirait se retirer complètement des affaires ; mais précisément dans ce moment-la, lord Russell, lord Ca-
, SIR WILLIAM TEMPLE
vendish, et quelques autres conseillers* appartenant au parti populaire se présentèrent en corps chez le roi, déclarèrent hautement qu’ils désapprouvaient ses mesures, et lui demandèrent la permission de ne plus reparaître au conseil. Temple craignit, s’il se retirait aussi au môme moment, qu’on ne supposât qu’il agissait de concert avec ces adversaires décidés de la cour, et qu’il avait résolu de tenir une conduite hostile au gouvernement. Il continua donc de se rendre parfois au conseil, mais sans prendre sérieusement part à la direction des affaires publiques.
Enfin le terme de la longue prorogation arriva. Au mois d’octobre 1680 les chambres s’assemblèrent et la grande question de l’exclusion reparut sur la scène. On rencontre dans notre histoire peu de luttes parlementaires qui aient amené un plus grand déploiement de talent; aucune assurément n’a excité des passions plus violentes. La nation tout entière était possédée par l’esprit de parti. Les gentilshommes de tous les comtés, les marchands de toutes les villes, les écoliers de tous les collèges étaient divisés en exclusionistes et en abhorrants. Les échoppes des libraires étaient couvertes de pamphlets sur la sainteté du droit héréditaire , sur la toute-puissance du Parlement, sur les dangers d’une succession contestée et ceux d’un règne papiste. Ce fut au milieu de celte fermentation que sir William Temple prit, pour la première fois, son siège dans la Chambre des communes.
L’occasion était grande. Les talents de Temple, sa longue habitude des affaires, sa réputation sans tache comme homme public, les postes importants qu’il avait occupés semblaient le désigner comme un homme duquel
220 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, dépendraient beaucoup de choses. Il agit selon sa nature. II vit qu’en soutenant l’exclusion, il faisait du roi et de l’héritier présomptif ses ennemis, et que, s’il s’y opposait, il deviendrait un objet de haine pour le turbulent et peu scrupuleux Shaftesbury. Il ne soutint ni ne combattit l’exclusion. Il s’absenta sans bruit de la chambre; il prit soin même, nous apprend-il, de ne jamais discuter la question dans le monde. Laurence Hyde, plus tard comte de Rochester, lui demanda pourquoi il n’occupait pas son siège. Temple répliqua qu’il suivait l’avis de Salomon en ne s’opposant pas aux puissants et en ne cherchant pas à détourner le courant de la rivière : « Vous êtes un homme sage et tranquille, » lui répondit Hyde. Cela pouvait être vrai ; mais, assurément, les hommes sages et tranquilles de cette espèce n’avaient rien à faire au Parlement dans des temps difficiles.
Une seule session fut assez pour Temple. Quand le Parlement fut dissous et que le roi en convoqua un autre à Oxford, sir William obtint une audience et demanda à Sa Majesté si elle désirait qu’il continuât de siéger au Parlement. Charles, qui avait le coup d’œil singulièrement juste pour les faiblesses de tous ceux qui l’approchaient, avait sans doute jugé Temple et appréciait à sa juste valeur le secours que pouvait lui apporter dans le Parlement un ami si calme et si prudent. Il répondit avec bonne humeur, mais probablement avec quelque mépris : « Je doute, dans l’état où sont les choses, que votre présence au Parlement soit bien utile. Je crois que vous ferez tout aussi bien de ne pas vous en mêler. » Sir William déclara en conséquence à ses électeurs qu’il ne briguerait pas une seconde fois leurs suffrages, et partit pour Sheen, résolu à ne plus se mêler
SIR WILLIAM TEMPLE
jamais des affaires publiques. Il s’aperçut bientôt que le roi était mécontent de lui. Charles, avec sa facilité accoutumée, protestait qu’il n’était pas fâché, pas le moins du monde ; mais, au bout de quelques jours, il effaça le nom de Temple de la liste du conseil privé. Temple miméme déclare qu’il ne put en comprendre :a raison ; mais il n’était assurément pas nécessaire d’avoir tant vécu dans le monde et depuis si longtemps pour savoir qu’il y a des conjonctures où les gens croient que tous ceux qui ne sont pas avec eux sont contre eux, et qu’il y a des conjonctures où un ami tiède, qui ne veut se déranger en aucune manière, ni faire aucun effort, ni courir aucun risque, est plus déplaisant qu’un ennemi. Charles avait espéré que la bonne réputation de Temple donnerait crédit à un gouvernement suspect et impopulaire; mais Sa Majesté s’aperçut bientôt que cette bonne réputation ressemblait à certains meubles que nous avons vus dans le salon de vieilles dames très-soigneuses, et qui sont d’une blancheur trop éclatante pour qu’on en fasse usage. Cette extrême délicatesse était parfaitement hors de saison. Ni l’une ni l’autre des deux factions ne rechercha un homme qui craignait de prendre parti, d’encourir des reproches, de se faire des ennemis. Il y avait probablement beaucoup d’hommes vertueux et modérés qui auraient salué avec joie l’apparition d’un médiateur considéré ; mais Temple n’était pas un médiateur : il restait simplement neutre.
Il échappa enfin à la vie publique, et se trouva libre de poursuivre ses occupations favorites. Sa fortune était suffisante; il avait environ quinze cents livres sterling de rente, et était en outre maître des rôles de la cour d’Irlande, charge dans laquelle il avait succédé à son père,
222 ESSAIS HISTORIQUES ET RIOGR APHIQUES et qui était alors une simple sinécure à vie, n’exigeant pas la résidence. Sa réputation comme diplomate et comme écrivain était grande. Il résolut de rester en sûreté, de jouir de ce qu’il possédait, et de laisser le monde se tirer d’affaire. Il tint sa résolution.
Des temps plus sombres arrivèrent; ie Parlement d’Oxford fut dissous. Les tories triomphaient. Une vengeance terrible atteignit les chefs de l’opposition. Temple apprit dans sa retraite le malheureux sort de plusieurs de ses anciens collègues dans le conseil : Shaftesbury se réfugia en Hollande ; Russell mourut sur l’échafaud ; Essex ajouta une histoire plus triste et plus terrible encore aux sanglantes annales de la Tour; Monmoulh embrassa, dans toutes les angoisses de la supplication, les genoux de l’oncle sévère qu’il avait offensé, et goûta une amertume plus grande que celle de la mort, l’amertume de savoir qu’il s’était humilié en vain. Le tyran foula aux pieds la religion et les libertés du royaume. L’esprit national s’enflamma sous l’oppression ; le mécontentement pénétra jusque dans les forteresses de la royauté, dans les cloîtres de Westminster, dans les collèges d’Oxford, dans les bataillons des gardes du corps, jusque auprès des juges, et dans la chambre à coucher du souverain. Mais les troubles qui agitaient le pays tout entier n’arrivèrent pas jusqu’à la tranquille orangerie où Temple passa plusieurs années dans l’indolence, sans voir une seule fois la fumée de Londres. Il apparaissait quelquefois dans le salon du ror, à Richmond ou à Windsor; mais les seules ■paroles qu’on rapporte de lui, dans ces temps périlleux, sont qu’il resterait un bon sujet, mais qu’il en avait fini avec la politique.
La révolution vint, l'empie conserva une exacte neu-
SIR WILLIAM TEMPLE
tralité pendant le moment de la lutte, et transféra ensuite au nouvel établissement la môme espèce de fidélité languissante qu’il éprouvait pour ses anciens maîtres. Il faisait sa cour au roi Guillaume III à Windsor, et Guillaume III dînait chez lui à Sheen ; mais, en dépit des sollicitations les plus pressantes, Temple refusa de devenir secrétaire d’État. Ce refus provenait évidemment de sa répugnance pour l’embarras et le danger, et non, comme voudraient nous le faire croire quelques-uns de ses admirateurs, d’aucun scrupule d’honneur et de conscience, car il consentit à ce que son fils acceptât, sous le nouveau roi, la charge de secrétaire de la guerre. Ce malheureux jeune homme se tua huit jours après sa nomination, de chagrin de découvrir que ses conseils avaient amené le roi à prendre, à propos de l’Irlande, certaines résolutions malheureuses. Il avait hérité, à ce qu’il semble, de T extrême sensibilité de son père en cas d’échec, sans hériter en môme temps de cette singulière prudence qui maintenait son père en dehors de toutes les situations où l’on pouvait craindre un échec sérieux. Le coup fut cruel pour la famille de Temple, qui se retira, dans un profond abattement, à Moor-Park, qu’elle préféra depuis lors à Sheen, comme plus éloigné de Londres. Temple passa dans ce lieu (1), alors fort retiré, tout le reste de sa vie. L’air lui était bon ; le sol était ferli! . , et convenait bien à un jardinier et à un agriculteur qui aimait les capucinées. Les jardins étaient dessinés avec cette régularité anguleuse que sir William avait admirée dans les plates-bandes de Harlem et de la Haye. Un joli
(i) M. Courtenay (vol. II, p, 1G0) confond Moor-Park dans le comté de Surrey, où vivait Temple, avec le Moor-Park du comté de Hertford dont il parle avec éloge dans Tissai sur le jardinage.
224 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, ruisseau, qui descendait des collines du Surrey, bornait le domaine ; mais un canal en ligne droite, bordé par une terrasse qui partageait le jardin, était probablement infiniment plus admiré par les amateurs du pittoresque de ce temps-là. La maison était petite, mais soignée et bien meublée ; les environs étaient peu peuplés. Sir William Temple n’avait point de visiteurs, sauf quelques amis qui consentaient à faire vingt ou trente milles pour venir le voir, et de temps en temps un étranger que la curiosité amenait à venir jeter un coup d’œil sur l’auteur de la Triple Alliance.
Là mourut lady Temple, au mois de mai 1694. Depuis son mariage, nous savons peu de chose sur son compte, si ce n’est qu’on admirait toujours beaucoup ses lettres, et qu’elle avait l’honneur de correspondre avec la reine Marie. Lady Giffard, qui était toujours restée, autant qu’on peut en juger, dans les meilleurs rapports avec sa belle-sœur, continua de vivre avec sir William.
Mais il y avait à Moor-Park d’autres habitants qui méritent bien plus notre inrérêt. Un jeune Irlandais, excentrique, gauche, désagréable, et qui avait failli manquer ses examens à Dublin, servait de secrétaire à sir William, moyennant sa nourriture et vingt livres sterling par an ; il dînait à la seconde table, écrivait de mauvais vers en l’honneur de son maître, et faisait la cour à une jolie jeune fille aux yeux noirs, qui était au service de lady Giffard. Temple ne se doutait guère que la grossièreté apparente de son secrétaire cachait un génie également propre à la politique et aux lettres, un génie destiné à ébranler de grands royaumes, à exciter le rire et la colère de millions d’hommes, et à laisser à la postérité des monuments qui ne périront qu’avec la langue anglaise. Il
SIR WILLIAM TEMPLE
ne savait guère que les coquetteries qu’on échangeait à l’office, et dont peut-être il daignait à peine plaisanter, étaient le début d’un amour long et malheureux, dont la renommée devait se répandre aussi loin que celle des passions de Pétrarque ou d’Abélard. Le secrétaire de sir William Temple était Jonathan Swift. La femme de chambre de lady Giffard était la pauvre Stella.
Swift ne conserva pas un bon souvenir de Moor Park. Il est facile de comprendre qu’une situation semblable fût intolérable à un esprit hautain, irascible, et qui avait le sentiment de ses facultés supérieures. Longtemps après, quand il se trouvait dans la cour des Requêtes, au milieu d’un cercle de grands seigneurs portant la Jarretière, ou quand il faisait des vers et des calembours avec les ministres, en buvant le Monte-pulciano du secrétaire d’État Saint-John, il se rappelait avec un profond sentiment d’amertume combien il avait été malheureux quand il croyait que sir William avait mal pris quelque chose de sa part. Le Swift qui tançait le lord trésorier, qui raillait le capitaine général, et qui affrontait l’orgueil de Buckingham avec un orgueil plus indomptable encore, avait sans doute grand’peine à croire qu’il fût le même homme qui avait passé tant de nuits sans sommeil et dans l’inquiétude à méditer sur un regard irrité ou sur un mot de mauvaise humeur de son patron : « Ma foi, » écrivait-il à Stella avec une légèreté amère, « sir William a gâté l’étoffe d’un gentleman accompli. » Cependant, pour rendre justice à Temple, il faut dire qu’il n’y a point de raison de croire que Swift ait été plus malheureux à Moor- Park qu’il ne l’eût été, dans la même situation, dans quelque maison que ce fût en Angleterre. Nous croyons aussi que l’esprit de Swift dut beaucoup à celui de Temple .
Tout lecteur judicieux sera frappé des traits qui distinguent les pamphlets poliliaues de Swift de tous les ouvrages du même genre écrits par des hommes uniquement voués aux lettres : que l'on compare par exemple la Conduite des alliés ou la Lettre au club d’octobre avec la Fausse Alarme ou les Impôts ne sont pas de la tyrannie, » de Johnson, on sera frappé de la différence que nous signalons. On peut croire Johnson un homme supérieur à Swift; on peut préférer le style de Johnson à celui de Swift; mais oh reconnaîtra à l’instant que Johnson écrit comme un homme qui n’est jamais sorti de son cabinet; Swift écrit comme un homme qui a passé sa vie au milieu des affaires publiques, et auquel les secrets d’État les plus importants sont aussi familiers que ses comptes de la semaine.
« Appliquez-ie à telle affaire de politique que vous voulez, et il dénouera le nœud gordien qui lui est aussi familier que sa jarretière. »
En un mot, la différence entre un pamphlet politique de Johnson et un pamphlet politique de Swift est aussi grande que la différence entre le récit d’une bataille par M. Southey et le récit de la même bataille par le colonel Napier. On ne peut douter qu’il ne faille attribuer en grande partie la supériorité de Swift à ses longues et intimes relations avec sir William Temple.
Quelque éloignées que fussent les allées et les platesbandes de Moor-Park des lieux que fréquentaient les hommes d’affaires et les ambitieux, Swift avait d’amples occasions d’apprendre les causes secrètes de la plupart des grands événements. Guillaume III avait coutume de consulter Temple et venait parfois le voir. On ne sait pas grand’chose sur leurs relations; il est certain pourtant
SIR WILLIAM TEMPLE
que, lorsque le bill des parlements triennaux fut volé par les deux Chambres, le roi, qui répugnait extrêmement à le laisser passer, envoya le comte de Porlland demander l’opinion de Temple. On ne sait si Temple approuvait la loi en elle-même, mais il voyait clairement l'imprudence qu’il y aurait, pour un prince dans la situation du roi Guillaume, à s’engager dans une querelle avec son parlement, et il fit rédiger par Swift une pièce sur cette question, qui ne réussit pourtant pas à convaincre le roi.
Le principal amusement de sir William Temple dans sa vieillesse fut la littérature. Après s’être définitivement retiré des affaires, il écrivit des mémoires fort agréables, corrigea et copia un grand nombre de lettres, et publia sut différents sujets plusieurs traités dont le meilleur, à notre avis, est Y Essai sur le jardinage. Somme toute, le style de ces essais est excellent, presque toujours agréable, et parfois brillant et majestueux. Le fond est généralement moins intéressant, et nos lecteurs le croiront sans peine quand nous leur apprendrons queM. Courtenay, un biographe, c’est-à-dire un vassal littéraire, tenu de temps immémorial par les obligations de son fief à rendre hommage, aide, relief et tous autres services accoutumés à son seigneur , avoue qu’il ne peut donner son opinion sur l’essai qui traite de la vertu héroïque, attendu qu’il ne peut le lire sans en sauter beaucoup ; circonstance qui nous paraît bien étrange quand nous réfléchissons aux années que M. Courtenay a passées dans le conseil des Indes, où il a dû lire par milliers des pagres remplies de l’abondanle éloquence officielle de l’Orient.
Un des essais de sir William mérite pourtant quelque attention, non à cause de son mérite intrinsèque, mais
228 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, à cause de la lumière qu’il jette sur quelques curieuses faiblesses de son caractère, et aussi de l’effet extraordinaire qu’il produisit dans la république des lettres. Une discussion oiseuse et fort misérable s’était élevée en France à propos des mérites comparatifs des écrivains anciens et modernes. On ne pouvait assurément pas s’attendre à voir le procès jugé à cette époque d’après les grands principes de critique philosophique qui ont guidé les jugements de Lessing et de Herder; mais on aurait pu s’attendre à voir les hommes qui entreprenaient de décider la question se donner au moins la peine de lire et de comprendre les auteurs sur les mérites desquels ils allaient prononcer. Or, ce n’est pas une exagération de dire que, parmi les gens qui se disputaient et qui criaient, les uns pour les anciens, les autres pour les modernes, peu de personnes connaissaient convenablement la littérature ancienne ou la littérature moderne, et que c’est tout au plus s’il y avait un homme qui les connût bien toutes deux. Dans l’amusante préface que Racine a mise en tête d’ Iphigénie, le lecteur peut trouver citée une absurde méprise que fit l’un des champions des modernes à propos d’un passage de Y Alceste d’Euripide. Un autre écrivain est assez étrangement ignorant pour reprocher à Homère d’avoir mêlé les quatre dialectes grecs, le Dorique, l’ionien, l’Éolien etl’Attique; précisément, dit-il, comme si un poète français plaçait des phrases de gascon ou de picard au milieu de scs vers écrits en bon français de Paris. D’autre part, ce n’est pas une exagération de dire que les défenseurs des anciens ignoraient complètement les plus grandes productions des temps modernes, et à vrai dire les défenseurs des modernes n’étaient pas beaucoup plus
SIR WILLIAM TEMPLE
savants. Les parallèles qu’on établit pendant le cours de cette discussion sont parfaitement ridicules. Balzac fut choisi comme rival de Cicéron. On prétendait que Corneille réunissait les mérites d’Eschyle- de Sophocle et d’Euripide. Nous aurions quelque plaisir à voir un Prométhêe de la façon de Corneille. On déclara que les Lettres provinciales , qui sont assurément un chef-d’œuvre de raisonnement, d’esprit et d’éloquence, l’emportaient sur tous les écrits de Platon, de Cicéron et de Lucien mis ensemble, surtout dans l’art du dialogue, art dans lequel il se trouve que Platon a surpassé tout le monde, et qu’évidemment Pascal, quelque grand et quelque admirable qu’il fût sous d’autres rapports, ne possédait guère.
Cette discussion puérile pénétra en Angleterre, et quelque malin démon suggéra à sir William Temple l’idée d’entreprendre la défense des anciens. Il nous suffira de dire, quant à ses qualifications pour cette tâche, qu’il ne savait pas un mot de grec. Mais sa vanité, suffisamment contenue par sa prudence lorsqu’il était engagé dans les luttes de la vie active et entouré de rivaux, l’aveuglait sur ce qui lui manquait lorsqu’il vivait seul depuis longtemps et qu’il avait pris l’habitude de se regarder comme étant sans comparaison le premier homme dans son cercle. Dans une heure malencontreuse, il publia Y Essai sur la science ancienne et moderne. Le style de V Essai est très-bon, mais le fond est ridicule et méprisable au dernier point. Nous apprenons là que Lycurgue voyagea dans l’Inde, et rapporta de ce pays les lois de Sparte , qu’Orphée fit de grands voyages pour rechercher la science, et qu’il arriva à un degré d’instruction qui Ta rendu célèbre
230 ESSAIS HISTORIQUES ET RIOG fiAPHIQU ES. dans toute la série des siècles; nous y voyons que Pythagore passa vingt-deux ans en Égypte, et, qu’après y avoir subi ses examens , il vécut encore douze ans à Babylone, où les mages l’admirent ad eundem ; que les anciens Brahmines vivaient deux cents ans ; que les premiers philosophes grecs prédisaient les tremblements de terre et les épidémies et calmaient les émeutes par la magie, et que Ninus surpassait en facultés tous ses successeurs sur le trône d’Assyrie. Sir William avoue que les modernes ont découvert la circulation du sang; mais d’autre part, ils ont complètement perdu Part de conjurer; les joueurs de violon de notre temps ne savent plus enchanter les poissons, les oiseaux, ni les serpents par leurs accords. Il nous dit que Thalès, Pythagore, Démocrite, Hippocrate, Platon, Aristote et Épicure atteignirent dans les différents domaines de la science un point auquel nul de leurs successeurs n’a pu arriver depuis lors, ce qui est à peu près aussi absurde que s’il avait dit que les plus grands noms dans la science en Angleterre étaient Merlin, Michael Scoll, le docteur Sydenham et lord Bacon. En vérité, la façon dont sir William Temple môle la fable avec l’histoire, nous rappelle les dictionnaires classiques destinés aux collèges, dans lesquels Narcisse, qui s’aimait lui-même, et Narcisse, l’affranchi de Claude, Pollux, le fils de Jupiter et de Léda, et Pollux, l’auteur de Y Onomasticon , sont rangés sous les mêmes chefs et traités comme des personnages également réels. L’effet de ce dictionnaire ressemble à celui que produirait un dictionnaire de noms modernes composé d’articles comme celui-ci : Jones, William, orientaliste éminent, l’un des juges de la cour suprême de justice du Bengale ; — Davy, démon
SIK WILLIAM TEMPLE.
qui détruit les vaisseaux; — Tom, enfant trouvé, élevé parM. Allworthy. C’est à de pareilles sources que Temple semble avoir appris tout ce qu’il sait sur les anciens. Il place l’histoire d’Orphëe entre les jeux olympiques et la bataille d’Arbelles, exactement comme si nous avions les mêmes raisons de croire qu’Orphée apprivoisait les bêtes féroces au son de sa lyre, que de croire qu’il y avait des courses à Pise, ou qu’ Alexandre a triomphé de Darius.
Temple ne se tire guère mieux d’affaire quand il en vient aux modernes. II nous donne un catalogue des écrivains qu’il regarde comme les plus grands des temps modernes. Il suffit de dire que, dans la liste des Italiens, il a omis le Dante, Pétrarque, Ariosle et le Tasse; dans la liste des Espagnols, Lope et Calderon ; dans la liste des Français, Pascal, Bossuet, Molière, Corneille, Racine et Boileau ; dans la liste des Anglais, il a oublié Chaucer, Spencer, Shakspeare et Milton.
Au milieu de celte masse énorme d'absurdités, un passage surtout se fait remarquer. La doctrine de Temple, doctrine peu consolante, est que l’espèce humaine va sans cesse dégénérant et que les anciens livres dans tous les genres sont les meilleurs. Pour soutenir celle opinion, il fait observer que les Fables d’Ésope sont les plus belles fables, et les lettres de Phalaris les plus jolies lettres du monde. 11 insiste sur le mérite des lettres de Phalaris avec beaucoup de chaleur et des tours de langage singulièrement heureux; il serait difficile de choisir un meilleur spécimen que ce malheureux passage de la majesté gracieuse et facile qu’atteint parfois son style. Il sait, ait-il, que des hommes savants, ou qui passaient pour savants, ont mis en doute l’authenticité de ces lettres, mais il parle de ces doutes
232 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, avec le plus profond mépris. Or il est parfaitement certain : 1° que les lettres ne valent rien ; 2° qu’elles sont fausses ; 3° que bonnes ou mauvaises, fausses ou véritables, Temple ne pouvait juger de la question, attendu qu’il était aussi incapable d’en expliquer une ligne que de déchiffrer les hiéroglyphes d’un obélisque égyptien.
Cet essai, tout absurde qu’il était, fut accueilli avec beaucoup défaveur en Angleterre et sur le continent; la raison en est évidente. Les gens qui connaissaient bien les classiques et s’apercevaient de ses absurdités étaient en général du côté des anciens, et plutôt disposés à voiler qu’à relever les erreurs d’un allié. Les champions des modernes étaient généralement aussi ignora-nts que Temple lui-même, et la multitude était enchantée de son style harmonieux et facile. Il était destiné, pourtant, comme il le méritait bien, à payer sa vanité et sa folie.
Le collège de Christchurch à Oxford était alors justement célèbre dans le monde entier comme un lieu où l’on cultivait avec succès les parties les plus légères de l’érudition classique. Les maîtres et les élèves n’avaient pas la moindre connaissance des mystères plus profonds de la philologie. Us se croyaient des Scaliger, comme le disait dédaigneusement Bentley, quand ils pouvaient écrire une page de vers latins sans faire plus de deux ou trois petites fautes. Le collège donna une nouvelle édition des lettres de Phalaris, qui étaient rares, et qu’on demandait depuis la publication de l’essai de Temple. L’éditeur nominal était Charles Boyle, jeune homme de famille noble et qui donnait des espérances ; mais quelques membres du collège, plus âgés que lui, lui avaient prêté leur concours. Pendant que
SIR WILLIAM TEMPLE
l’ouvrage était en préparation, une querelle sans fondement, causée, à ce qu’il paraît, par la négligence et les faux rapports d’un libraire, s’éleva entre Boyle et le bibliothécaire du roi, Richard Bentley. Dans sa préface à la nouvelle édition, Boyle inséra un passage amer sur Bentley. Celui-ci se vengea en prouvant que les épîtres de Phalaris étaient une fabrication, et dans le cours de ses remarques sur la question, il traita Temple sans inconvenance, mais sans grand respect.
Temple, qui était habitué aux plus respectueux égards, et qui, même lorsqu’il se mêlait de politique, avait toujours redouté les brusques collisions et avait réussi généralement à les éviter, avait vu sa susceptibilité s’accroître pendant de longues années de retraite et de flatterie, en sorte qu’il éprouva le plus violent ressentiment, se plaignit fort injustement des inconvenantes railleries de Bentley, et déclara qu’il avait commencé une réponse, mais qu’il l’avait mise de côté, n’ayant nulle envie d’entrer en lice contre un pédant si sot, si méprisable et si mal élevé. Quoi qu’on puisse penser de l’humeur que sir William montra dans cette occasion, on ne saurait trop applaudir à la prudence qui l’empêcha de finir et de publier sa réponse, qui eût été assurément une œuvre fort singulière. Il ne resta point, du reste, sans défenseurs; comme Hector renversé par Ajax, il fut en un instant couvert d’une foule épaisse de boucliers :
Oünç é^uvirîaaTO 7rci|xsva Xawv OÙTCcaat, où$s (SaXtlv. 7rp'iv *yàp irepidTïidav aptam,
IlouXu^âpaç T6, xoù Aîveîa;, xa'. £tcç Àpivwp,
2apTT/)àwv r’ap'/oç Auxîuv, xal rXaùxo; à{j.up.tov.
Christchurch prit les armes, et, bien que le collège
234 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES semble avoir été presque complètement dépourvu de toute érudition profonde et exacte, nulle Académie ne pouvait présenter un assemblage plus considérable d’orateurs, de beaux esprits, d’hommes politiques, d’aventuriers bruyants qui unissaient les connaissances superficielles d’un homme instruit avec les manières et l’art d’un homme du monde; ce formidable corps résolut de voir jusqu’à quel point des reparties vives, des phrases bien tournées, de l’assurance, de l’intrigue et du talent pour se faire mousser, pourraient, quand il s’agissait de savoir si un livre grec était authentique ou non, tenir lieu de quelque connaissance du grec.
La réponse à Bentley parut sous le nom de Boyle, mais elle était écrite en réalité par Atterbury avec l’assistance de Smalridge et de quelques autres. C’est un livre fort remarquable et qui nous rappelle souvent ce que disait Goldsmith quand il remarquait que les Français seraient les meilleurs cuisiniers du monde s’ils avaient de la viande de boucherie, puisqu’ils savaient faire dix plats avec la tète d’une ortie. L’ouvrage mérite vraiment cet éloge, quelque valeur que puisse avoir l’éloge, d’être le meilleur livre qu’on ait jamais écrit en faveur de la mauvaise cause dans une question dont on ne savait pas le premier mot. L’érudition des confédérés est celle d’un écolier, et d’un écolier ordinaire; mais ils en ont tiré parti avec l’art et l’adresse d’hommes très-capables, très-habiles et très-expérimentés; ils l’ont passée au laminoir jusqu’à ce qu’elle devînt aussi mince que possible, et ils l’ont disposée de manière à la faire paraître dix fois plus étendue qu’elle ne l’est. La dextérité avec laquelle les confédérés évitent de s’attaquer aux parties de leur sujet qu’ils se savent hors d’état de
SIR WILLIAM TEMPLE
traiter est quelque chose de merveilleux. Ils commettent pourtant par-ci par-là des fautes honteuses qui leur auraient valu le fouet de la part du vieux Busby, qui a^ait été leur professeur; mais cette circonstance ne fait qu’augmenter notre admiration pour le talentde gens qui se défendent si bien avec des ressources si faibles. Les lecteurs qui ne sont pas au courant de la discussion n’ont qu'à imaginer un Français qui aurait appris tout juste assez d’anglais pour lire le Spectateur avec un dictionnaire, et qui se mettrait en avant pour défendre l’authenticité du Vortigern d’Ireland contre M. Malone : ils auront quelque idée du tour de force qu’Atterbury eut l’audace d’entreprendre, et qu’on crut un moment qu’il avait réellement accompli.
L’illusion se dissipa bientôt. La réponse de Bentley trancha la question à jamais et établit ses droits à réclamer la première place parmi les érudits en fait de classiques. Ceux qui représentent cette discussion comme une lutte entre l’esprit et la science ne lui rendent pas justice; si la science manque d’une façon déplorable du côté de Boyle, l’esprit ne manque point du côté de Bentley. D’autres qualités, aussi précieuses que l’esprit et la science, se font remarquer dans son livre. On y voit une rare sagacité, une incomparable puissance de combinaison , et un talent supérieur pour manier toutes les armes de la logique. Bentley dut beaucoup aux cris furieux que les faux rapports, les sarcasmes et les intrigues de ses adversaires avaient suscités contre lui* cris auxquels se joignaient le monde élégant, les hommes politiques, et que répétaient des milliers de gens qui ne savaient pas si Phalaris avait régné en Sicile ou à Siam. Le caractère de Bentley, hardi jusqu’à la témé-
236 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, rité, confiant en lui-même jusqu’à la négligence, orgueil* ieux jusqu’à une insolente brutalité, fut, pour la première et pour la dernière fois, tenu en respect, non jusqu’à la bassesse ou à la lâcheté, mais jusqu’à la prudence et à la réserve. Pour une seule fois, il ne voulut courir aucun risque, il ne laissa pas un coin à découvert, il ne s’aventura dans aucun paradoxe ; surtout il ne répondit point par des injures aux injures de ses ennemis. On peut retrouver dans presque tous ses écrits des preuves de talent et d’érudition; mais, dans celui-ci seulement, son talent et son érudition semblent avoir été constamment dirigés par un bon caractère et un grand sens. Nous n’y trouvons nulle trace de cette confiance aveugle dans ses facultés et dans sa bonne chance qu’il montra lorsqu’il entreprit de publier Milton ; nulle trace de ces recherches ingénieuses et fausses qui viennent gâter si souvent ses notes sur Horace ; nulle trace de cette négligence dédaigneuse qui donna prise contre lui aux vives et habiles attaques de Middleton ; nulle trace enfin de ces extravagantes vanteries et de cette grossièreté sauvage qui l’amenèrent plus tard à déshonorer ses études et sa profession, et à descendre presque au niveau de M. de Pauw.
Temple ne vécut pas assez longtemps pour voir la complète et irréparable défaite de ses champions. Il mourut, au contraire, fort à propos, peu après la publication du livre de Boyle, au moment où toute l’Angleterre riait de la manière dont les savants de Christchurch avaient traité le pédant. Boyle, dans son livre , louait Temple dans les termes les plus flatteurs, et le'comparait à Memmius, comparaison qui n’est pas fort heureuse, puisque le seul trait caractéristique que nous sachions
de Memmius, c’est que dans les temps d’agitation, il croyait de son devoir de s’occuper exclusivement de politique, et que c’était seulement lorsque la république était tranquille et prospère que ses amis osaient venir le déranger pour lui communiquer leurs productions philosophiques et poétiques. C’est à cause de cela que Lucrèce demande aux dieux la paix, dans la belle prière qui se trouve au début de son poëme :
« Nam neque nos agere hoc patriaï tempore iniquo Possumus æquo animo, nec Memmi clara propago Talibus in rebus communi deesse saluti, »
Ces traits n’étaient assurément pas applicables à un homme d’État qui, durant tout le cours de sa vie, avait soigneusement évité de s’exposer dans les temps orageux, qui avait refusé à plusieurs reprises, dans les conjonctures les plus critiques, d’être secrétaire d’État, et qui, au milieu des révolutions, des complots, des guerres civiles et étrangères, écrivait tranquillement des absurdités sur les visites de Lycurgue aux Brahmines et sur les airs qu’Arion jouait au dauphin.
Il ne faut pas oublier de dire, que pendant que la discussion sur les lettres de Phalaris était dans toute sa fureur, Swift, pour témoigner son zèle et son attachement, écrivit la Bataille des livres , premier ouvrage où l’on puisse reconnaître le caractère particulier de son talent. La vive aversion pour Bentley que Temple avait léguée à Swift semble s’être communiquée de Swift à Pope, à Arbuthnot, et à quelques autres écrivains qui continuèrent de tourmenter le grand critique longtemps après qu’il eut échangé de bon cœur une poignée de mains avec Boyle et Atlerbury,
Sir William Temple mourut à Moor-Park, au mois de janvier 1699. Il ne paraît pas que ses facultés intellectuelles eussent baissé. On plaça son cœur sous un cadran solaire qui subsiste encore'dans son jardin favori. Son corps fut ent?rré dans l’abbaye de Westminster, à côté de sa femme, et on réserva tout près une place pour lady Giffard qui lui survécut longtemps. Swift fut son exécuteur testamentaire pour ce qui regardait ses ouvrages. Il dirigea la publication des Lettres et des Mémoires , et dans l’accomplissement de cette tâche, il eut avec la famille quelques discussions assez aigres.
Il ne reste pas grand’chose à dire du caractère de Temple. Burnet l’accuse d’avoir eu des opinions irréligieuses, et d’avoir corrompu tous ceux qui l’approchaient; mais les vagues assertions d’un homme aussi léger et aussi partial que Burnet, sur le compte d’un homme avec lequel il n’avait jamais, que nous sachions, échangé un mot, sont d’assez peu de poids. Il se peut que Temple ait été un libre penseur ; c’était ce que croyaient les Osborne lorsqu’il était un tout jeune homme. Il est certain que les hommes bien nés qui entraient dans le monde au moment où le parti puritain était au faîte du pouvoir, ou pendant que le souvenir du règne de ce parti était encore tout récent, conçurent un profond dégoût pour la religion. Le reproche s’adressait à Temple comme à tous les courtisans les plus distingués de son temps. Rochester et Buckingham faisaient ouvertement profession d’infidélité. Mulgrave ne valait guère mieux. Shaftesbury, plus réservé , passait pour être de leur avis. Les trois grands seigneurs qui furent les collègues de Temple dans le cabinet, pendant son court ministère, avaient une assez pauvre réputation en
SIR WILLIAM TEMPLE
fait d’orthodoxie. Halifax passait même pour athée, mais il repoussait solennellement cette accusation; et, à vrai dire, il semble avoir été mieux disposé religieusement que la plupart des hommes d’État de son temps, bien que deux instincts très-puissants chez lui, la passion des comparaisons bouffonnes et la passion des spéculations subtiles, le portassent, quelquefois à parler des sujets sérieux de manière à blesser profondément et justement beaucoup de gens. Il est probable que Temple , qui ne dépassait guère la surface d’aucune question, fut atteint du scepticisme général. Tout ce qu’on peut dire sur ce sujet, c’est qu’il n’y a pas trace d’impiété dans ses ouvrages, et que l’empressement avec lequel il fut élu par une université qui comptait surtout des ecclésiastiques au nombre des votants, sans rien prouver quant au fond de ses opinions, atteste au moins qu’il n’avait pas, comme semble l’insinuer Burnet, l’habitude de tenir le langage d’un athée à tous ceux qui approchaient de lui.
Temple, d’ailleurs, n’apporterait pas beaucoup d’autorité au parti de la religion ou au parti de l’infidélité. Il n’était pas un penseur profond. C’était tout simplement un homme doué d’un esprit vif et de rares facultés d’observation, homme du monde parmi les gens de lettres, homme de lettres parmi les gens du monde. Les érudits étaient éblouis par l’ambassadeur et le membre du conseil, les politiques par l’historien et le littérateur. Mais nous ne pouvons lui adjuger, ni connue écrivain, ni comme homme d’État, une place bien élevée. Comme homme, il nous paraît avoir été très-égoïste, mais très-prudent, circonspect et avisé dans son égoïsme il savait mieux que la plupart des hommes ce quïi
240 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, voulait réellement trouver dans la vie, et il poursuivait ce qu’il désirait avec une intelligence peu ordinaire, sans se laisser jamais détourner, ni par les bons ni par les mauvais sentiments. Il redoutait plus d’échouer qu’il ne désirait de réussir. Il préférait sa sécurité, son repos, son loisir et ses aises aux inquiétudes et à l’agitation inséparables de la grandeur; et cette langueur d’esprit, qui tenait à sa constitution, paraît quelquefois ressembler à la modération de la vertu lorsqu’on la compare avec l’énergie malfaisante des esprits inquiets et passionnés au milieu desquels il passa sa vie. Nous devons avouer qu’il nous semble devenir bien petit et bien méprisable quand nous le comparons, non aux grands types idéaux de la moralité, mais à beaucoup de ces hommes fragiles qui , tendant à un noble but, dont ils étaient souvent détournés par des passions puissantes et de grandes tentations, ont laissé dans l’histoire une renommée douteuse et mélangée.
LORD CLIYE