LA RÉUNION
DB
LA LÛUÏIAINE A LA FKkMR
(A propos de VBiiioire de M, le comte d*SàuMoii\iUe.)
Le ductié Je Lorraine n'a Lié réuni définitivement à la Fmce qu'eu 1706, près d'un siècle, par conséquent, après l'Alsace et la F^aDche-Comté. A voir la position de ces trois provinces, les rôles semblent intervertis. Celle qui devait être française avant les autres est précisément celle qui a tant tardé à le devenir. L'Alsace toute allemande, la Fianche-Gomté à demi espagnole, n'avaient avec la France aucune de ces affinités qu'entretenaient en Lorraine les mœurs, les relations, la langue du plus grand nombre des Juibitants. La Lorraine, on peut le dire, faisait corps avec
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• nous; elle nous était d'avance acquise et dévolue; c'est elle cepeadaDi qui a tenu bon la dernière i c'est elle qui dût la liste de ces territoires réunis dont, à travers les siècles,
s'est formée peu à peu la puisbaate unité de noire sol français.
Comment ce petit État a-t-il conservé si tard son existence indépendante ? Par quel enchaînement de hasards et de combioaisons a-t-il st longtemps échappé aux dangers d*un si gros voisinage? Sans frontières naturelles , sans délimitation géographique visiblement tracée , défendu d'un côté seulement par une chaîne de montagnes, ouvert de l'aulre à tout venant, mêlé, fondu pour ainsi dire à la Champagne, ce rempart de la vieille b rance, puis, en dernier lieu, réduit à l'état d'enclave, cerné et comme emprisonné entre nos anciennes limites et nos frontières nouvelles du Bhin et du Jura, comment n'a-t-il pas été plus tôt absorbé par notre monarchie? Il y a là un problème historique qui vaut la peine qu'on l'examine, et nous comprenons qu'un esprit sagace et pénétrant s'en soit fait un sujet de sérieuse et persévérante étude.
Ce n'est pas, à proprement parlei*, une histoire de Lor* raine qu'entreprend M. d'HaussonviUe. Il n'entend pas refaire l'œuvre de domCalmet; les in-folio du docte bénédictin sont là pour qui veut connaître en détail les origines de cet antique duché, ses i rogrès, ses vicissitudes depuis qu'en l'an i048 l'empereur Henri III le donna par investiture au fondateur de la maison de Lorraine, à ce Gérard d'Alsace dont la postérité est maintenant assise sur le trône impérial d'Autriche. Gérard n'avait-il dû sa couronne ducale qu'an choix de l'empereur? La tenait*il, par élection.
La RÉUNION DE LA LORRAINE A LA FRANCE, m des nobles ses égaux? Avait-il par lui-nit iue des droits hùréditaires? Descendait-il^ par exeiople^ de Lothaire 1'% comme le prétendaient les Guise et les écrivains à leurs gages? Ce sont là des questions que M. d'Hausson ville abandonne à dotn Galmet. Cette tfaèse généalogique, ardente co II II u verse au seizième siècle, au milieu des passions de la ygae, serait oiseoM aujourd'hui. Pour les hardis corn* pétitenrs d^Henri II! la fortune était grande d*atoir mémé un prétexte à l'appeler usurpateur; de pouvoir dire : a r^îous DO sommes pas des étrangers ; nous ne eaptons pas votre bien, c'est vous qui détenez le nôtre. Vous n*etes fils que de Capet^ nous le sommes de Charlemagne. » Mais ces pré^ tentions de circonstance naissent ei meurent promptement ; ce sont de frêles édifices dont le temps a bientôt fait justice : celle-ci s'est évanouie avec rambitienx espoir qui l'avait suggérée. Ce qui est resté à celte maison de Lorraine, ce qui était beaucoup pflus cdair que sa filiation carlovingieune, c'est l'honneur d'être sortie d'une souche déjà puissante dès le milieu du onzième siècle^ et, pendant cinq cents ans, féconde en princes vraiment dignes de régner, puisque, selon la juste observation de M. d'Haussonville, ils ont eu presque tous ce rare privilège de naître avec les vertus soit guei Hères, soit pacifiques, que réclamait, selon les circonstances, rintérêt de leur pays.
Il ne faut pas croire en effet que ce soit seulement auï Guise, c'est-à-dire à sa branche cadette, que la maison de lorraine ait dû son illustration. Avant que le cinquième fils de René II se fût fait naturaliser Français et eût jeté à la cour de Louis Xll les fondements de sa haute fortune» il avait en, en Lorraine» des aïeux plus illustres que loi.
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Son père uotamment, vers la fin du quinzième siècle^ avait rempli FEurope du bruit de ses victoires, grand et heoreux capitaine qui vainquit Charles le Téméraiie à Moral, d acheva de rabattre sous les murs de Nancy. Le successeur de René II, lef duc Antoine, ne le cédait guèie à son père, sinon en bouillant courage, du moins en ténacité politique. C'est lui qui trouva le sea*et d'affranchir son duché de l'antique suzeraineté impériale, perpétuée depuis 1048, et qui obtint de Charles-Quint lui-même qu'il le reconnaîtrait pour souverain indépendant L'histoire de tous ces ducs lorrains jusqu'au milieu du seizième siècle, jusqu'aux pre* mières splendeurs de la maison de Guise, ne manquerait, à coup Bùv, ni d'éclat ni d'mtérôl; mais tel n'cbt pas le sujet que s*est proposé M. d'Haussonville, il vise à un autre but; il veut nous faire le récit des luttes et des causes diverses qui ont retardé si longtemps la réunion de la Lorraine à la France. Or, jusqu'au milieu du seizième siècle, loin d'être aux prises avec la France, la Lorraine s'appuie sur elle. C'est contre rAllemagne qu'est son constant effort. De ce côté lui viennent les orages et les dangers. La France envahie, déchirée, réduite à se reconquérir elle-uiôme, ne songe guère encore à pousser plus loin ses frontières. 11 ne lui faut qu'un allié qui fasse tôle à rennemi cummun el l'aide à le tenir en bride. Cet allié, c'est ia Lorraine. Même après Charles VII et Louis XI, iious Louis XII et François l'', une secrète entente, souvent même une alliance avouée, se perpétue entre nos rois et les princes lorrains. Henri II le premier fait un pas hors de cette voie : c'est bous son règne qu'un premier acte hostile^ ou plutôt un premier signe des convoitises de la France, interrompt celle iou^ue uniou ua-
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dittoanelle» et soulève entre les deux pays un premier ferment de discorde.
Trois fortes villes^ au cœur môme du duché ^ bien que ii*eo &isant pas partie, Metz, Toul et Verdun, à la fois
places de guerre impériales et sièges épiscopaux, les trois éYécbés, comme on les appelait, «furent, en 1552, dès le début de la campagne, occupées par le roi de France, allié aux che£s allemands de la ligue protestante. C'était la clef du pays qui tombait dans sa main. Pour peu qu'il conduisit pnssablemeDt ses affaires, la poiiscssioi] de ces trois villes lui assurait dans un temps prochain roccupaiiou du duché tout entier. Tout semblait concourir à lui en ménagf^r la conquête. Uu enfant de huit ans venait d'en hériter : celte minorité suffisait pour préparer sans violence une complète dépossession. Le jeune prince, éloigné de sa mère, fut conduit à Paris pour être élevé en compagnie et dans l'amitié du dauphin. On en fit un prince français, bientôt un gendre do roi, et quelles que fussent les qualités solides et brillantes de ce jeune Charles Ul, jamais, probablement, il n*eût été duc de Lorraine dans le vrai sens du mot, s*il eût conservé son beau-père, comme tout semblait l'annoncer, seulement quinze ou vingt ans de plus. Sa condition à la cour de France se fût, à son insu , malgré lui, insensi* Mement changée; on ne l'eût pas laissé séjourner trop longtemps à Nancy, renouer avec ses sujets des liens trop étroits^ et sa couronne souveraine, enrichie de quelques joyaux, comme celle d'un fils de France, fût bientôt devenue apanagère ou peu s*en faut. Pour lui rendre l'indé^ pendance à lui et à ses sujets, ce n'était môme pas asses du maiheur de nos armes : la bataille de Saint-Uneutin et
Je trailé spoliateur qui la suivit ne nous enlevèrent pus les évéchés. Avec Metz» Toul et Verdun, nous gardions la haute main dans la Lorraine, nous y conservions tous nos projets, toutes nos espérances; mais ce que n'avaient point faitles bandes espagnoles, un coup de lance mal donné allait le faire. Le funeste tournoi qui mit la France en deuil ne fut suivi peut-être, en aucun Heu d*Ëurope, d'autant de changements qu*en Lorraine. C*était une vraie délivrance. La couronne de France tombait en des mains débiles, la Lo^ raine allait respirer. Dans les petits États proches des graods empires, le repos et la prospérité comnioncent quand ic trouble et la ruine entrent chez leurs voisins.
Ainsi voilà le premier temps d'arrôt en quelque sorte providentiel qui devait retarder la réunion des deux pavs. Cette mort prématurée d'Henri II, comme, cinquante m plus tai'd, la mort non moins inattendue et plus déplorable encore d'un autre roi de France , rendait la lie à la Lorraine. Elle rompait tout le travail entrepris depuis sept ans, renversait tous les fils, brisait tous les jalons déjà dressés. Le jeune duc , marié et parvenu à sa dix-septième année, eut bientôt pris en personne possession de ses État^. s'installa dans sa capitale, et, tout en restant Tami fi<lèle du jeune roi son beau-lrère et Tauxiliaire ardent de MM. de Guise ses cousins, travailla dès lors sans relâche à consolider son pouvoir et surtout à l'affranchir, soit en entounni ses places fortes de bonnes ceintures de bastions, soii ea réveillant chez son peuple Tesprit de nationalité par dtr biles et sages mesures.
C'est ici que M. d'Uaussonvllle aborde son sujet : il eolft en matière avec ce règne de Charles lll, le plus calme, Il
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plus prospère, le plus brillant, que dàt encore voir la Lormue, règoe qui se prolonge pendant un demi*&iède^ jus* qo'en i608y sans embarras sérieux et presque sans nuages, aussi bien lorsque la France est au plus fort de la tempête que lorsque enfin elle recouvre un peu d'ordre et de repos. Si ce règne n*é(ait qu'un long tableau de félicité provinciale, rhistoirc en serait bientôt faite. Rien n>st si vite raconté que le bonheur des nations : c'est dans leurs mauvais jours qu'elles prêtent à parler d'elles; mais ici l'histoire a deux faces : elle regarde à la fois la Lorraine et la France. Tout en nous montrant la justice » la paix, la tolérance, Uiaiiiienues dans le duché, elle nous fait voir le rovaume agité, dévasté, couvert de sang et de ruines. Ce Charles lit, si habile à préserver ses sujets de nos querelles et de nos maux, n'en est pas pour cela spectateur inipassil)lc et désintéressé. Il n entre que le plus tard possible dans l'entreprise de ses cousins , évitant de se commettre tant que la souche des Valois conserve un rejeton ; mais, dès qu'Henri 111 reste seul et sans espoir d'enfants, le duc de Lorraine, par amour pour les siens, se fait ligueur à face découverte, . signe l'Union, arme des régiments et tient hardiment la campagne. Cela dure quelques années, puis il finit par re* connaître que ni lui ni son fils, en supposant que la Ligue triomphe, ne profiteront du butin; que c'est à. ses cadets, aux Guise et aux Mayenne, que le fiot populaire portera la couruune. Alors il se retire, comme il était venu, à pas leots; et quand la Ligue expire, il la voit mourir sans regret, accepte sans effort l'amitié du vainqueur et fait sa paix à beaux deniers comptants.
Ce personnage de Charles lil est presque une révélation.
iU ESSAIS HISTORIQUES ËT UTT&RAIRES.
bien que, dans nos annales, II soit souvent question de lui. Les histoiieiis de la Ligue ne nous laissent ignorer aucun des actes de son règne, ils disent même quelques mots de ses menées el de ses prétentions; mais pour eux, dans ce grand drame, ce ii*est qu'un. acteur secondaire; ils le ré* lèguent au fond do théâtre, confondu dans le cortège de sa toute-puissante famille. En nous le montrant de plus près, en l'étudiant plus en détail, en Téclairant d*un meilleur jour, M. d'Haussonville lui restitue ses véritables traits: il en fait une iigure vivante* Mieux on connaît le seizième siècle et les nombreux témoins qui nous Tout raconté, pins on goûte et plus on apprécie les toucbes vraiment neuves qui animent ce portrait. C'est un début de bon augure, et, dès ces premières pages, le lecteur est à Taise et sait à qoot s'en tenir sur la méthode, sur l'esprit, sur la portée du livre; il pénètre avec confiance dans ce récit facile et sans recherche, plein de faits, sobre de réflexions. Evidemment l'auteur a quelque chose à lui apprendre; il nVcritpas pour redire ce que tant d'autres ont écrit; il connaît le pays et le temps dont il parle; il a fouillé des documents que tout le monde ne lit pas; ce n'est pas ce qui court les livres, c'est son propre bien qu'il nous donne.
Ce caractère d'originalité franche et de bon aloi va, pour ainsi dire^ croissant à mesure qu'avance le récit Le règne de Charles III n'est qu'une sorte d'avant-scène, un préambule où Tétat de la France, plus encore que de la Lorraine, la Ligue, ses diverses phases et les belles années qui succèdent & sa chute sont esquissés à grands traits. Avec le duc Henri^ le fils ainé de Charles 111, nous changeons d'horixoD, les plans se rétrédssenty le spectacle a moins de
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grandeur; mais les di^tails plus intimes ont aussi plus de nouveauté. Le duc Henri n'héritait pas des grandes quall-
Ics de son pùre; il était moins liabilo ot suituLil nioiuâ vigoureux« Chez lui la modération ressemblait fort à la faiblesse. Qu'allait devenir, sous un tel prince, Tindépendance (lu duché en face du belliqueux monarque qui^ depuis quatorze ans, régnait glorieusement sur la France, menant de front dans sa pensée deux projets qui, puui lui, n'eu faisaient qu'un> contenir et abaisser la maison d'Autriche^ incorporer la Lorraine à son royaume? L'Europe entière devinait ses desseins; les trésors qu'il amassait, les soldats qu*il armait, n^étaient plus un mystère : l'orage allait éclater. Déjà, vers la fin de sa vie, Charles IH, plein de tristesse^ ne se dissimulait plus quel douteux héritage il laissait à son fils. Pouvait-îl empêcher la France, si la lutte éclatait, d'occuper, par précaution, momentanément^ la Lorraine? Et que faire après la victoire, si Poccupation mo* mentanée devenait déûnitive?
Il ne faut pas s'imaginer pourtant que les usurpations de territoire fussent alors en Europe un privilège de la force facilement admis et toléré, un de ces actes qui semblent légitînies à la seule condition du succès. Les liens de solidarité féodale avaient beau s'ôlre relâchés, ils n'étaient pas complètement rompds. Les faibles pouvaient encore espérer protection; et l'idée d'un droit nouveau, du droit international, bien que naissant à peine, encore mal définie et d'une application incertaine, avait pourtant aissez de force pour tenir en respect même les plus puissants et les plus ambitieux. Le roi de France, qui naguère avait invoqué pour lui-môme ce droit suprême et protecteur, ne
pouvait s'en jouer si tôt et fondre sur son voisin sans autre raison ni prétexte que son seul intérêt. Il fallait, pour cal* mer ses scrupules, qu*il se créât un droit, sauf à le faire valoir ensuite avec plus ou moins d'énergie. Le duc Henri avait des filles, point d'enfant mâle, et, bien qu'il pût éncore en survenir, ce n'était pas une médiocre chance que faire épouser au dauphin l'ainée de ces jeunes ûlles, la princesse Nicole. Devait-elle de son chef hériter du duché? * Avait-elle un droit incontestable? Le comte de Vaudemout, son oncle, le frère puiné du duc Henri, disait non, et violemment. Comme il avait un fils, il soutenait que la l^orraine était, aussi bien que la France, un pays de la loi salique, qui ne tombait pas en quenouille. Le point de droit Liait fort embrouillé; ui J'un côté ni do l'autre on ne manquait d'arguments. En un mot, c'était un procès que Henri lY, à bon escient, voulait faire épouser au dauphin, il ne iui en falldil pas davantage; pourvu qu'il fût partie dans la cause, il se sentait de taille à la gagner. L'âge des futurs époux n'exigeait assurément pas qu'on fit si grande diligence. Le dauphin venait d'avoir huit ans; la princesse eu avait trois à peine. Mais le roi ne voulait pas attendre, il chargea Bassompierre de passer en Lorraine, et, sans faire semblant de rien, de prendre à part le duc et de iui demander sa fille.
Le pauvre souverain fut connue anéanti de cette con^dence. Près de vingt jours se passèrent sans qu'il osât répondre. Il voyait où le roi prétendait en venir; cette confiscation par voie matrimoniale faisait saigner son cœur lorrain, et ce n'était pas là le pire de ses ennuis : avant tout il redoutait son frère, ses éclats, ses emportements.