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tégiqaes, ni même d'éloquentes peintures» soit des désas»
li'cs de la relraite, soil des stériles victoires de l'iavasion. Mais ce qui est moins connu que le drame lui-môme, et ce qui n'est pas moins émouvant, c*est le mystérieux prologue qui TavaiL prc^cédé. Pendant que nos bataillons se formaient, s'instruisaient en silence, trois mois s'étaient passés, trois moi.^ de fièvre et d inbuinuie, où l'iiisenleur (le ce fatal projet l'avait mûri, agité, débattu, d'abord avec lui-même, puis avec ses compagnons d'armes les plus discrets et les plus sûrs^ Duroc, Berlhier, Caulaincourt, souvent aussi avec le plus ftgé de ses aides de camp, interlocu* teur préféré qu'il seuibiait avoir à cœur de convaincre plus encore que les autres. Tous ils parlèrent avec sincérité, avec un douloureux et tendre dévouement. La vérité lui fut dite. Paveur si rare que Dieu lui accordait sans doute après tant d'autres biens dont il l'avait comblé, pour mieux justifier les rigueurs qu'il réservait à son aveuglement!
C'est à ces entretiens gravés au moment même dans une mémoire fidèle que nous font assister les Souvenirs ecniem' porains, 11 n'y, a ni fiction, ni poésie qui ne pâlisse devant de telles réalités. Sont-elles pures de tout mélange ? Nous n'oserions le dire. L'art pourrait bien, dans quelques beautés d'expression, être venu en aide au souvenir; mais le fond est évidemment vrai ; ces choses-là ne s'inventent pas. Etranges dialogues l Le maître acceptait bien, provoquait même la controverse, à condition de n'avoir, après tout, de conversation qu'avec lui-uiéme. La contradiction ne servait qu'à lui fournir la réplique pour continuer son monologue. Il en était venu à force de prospérités à ce genre de maladie où Tbomuie oublie qu'il a des semblables, s'isole
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et s'enferme en lui-même et devient comme impénétrable à la lumière du dehors. Des serviteurs plus hardis, des amis plus éloqueuts n'auraient pas réussi à se faire mieux entendre. Personne^ pas même lui, ne pouvait plus lutter contre une invincible passion, la passion du jeu, du grand jeu des batailles. II se sentait au fond de Tâme entraioé, vaincu, subjugué, et toute sa vigueur d'esprit n'était plus employée qu'à forger des raisons pour s'excuser et s'absoudre. De là ce flot, ce torrent de sophismes éloquents, de sublimes extravagances qui déborde de ses lèvres dès qu'il parle de Moscou, de la mission qui l'y attend, des éternels services qu'il va rendre aux générations futures en s'enfonçant dans ces déserts. On sent qu'il s'enivre en parlant et qu'il cherche encore moins à convaincre ceux qui l'écoutent qu'à se tromper et à s'étourdir : « Quel homme 1 0 s'écrie M. de Narbonne, apr'às deux heures de ces impé- « tueuses paroles. Quelles grandes idées! Quels rêves! Où a est le garde-fou de ce génie ? C'est à n'y pas croire; on « est entre Bedlam et le Panthéon U Alternative éloquente dans la bouche d'un ami; sa vieille aduiiratiou ne souiVrait pas qu'il en dit davantage; mais la tristesse de sa voix avait trahi sa pensée.
Et pourtant, tel est l'intérêt qui s'attache au génie, même dans son vertige, que malgré cette obstination, évidemment incurable, on doute, ou attend, on espère, et jusqu'au dernier moment on se surprend à croire qu'un si grand édifice ne s'écrouler» pas d*un seul coup. C'est là le côté dramatique, attachant de cette sombre histoire. La péripétie s'en prolonge tant qu'il reste à cet homme, courant téte baissée à ce gouffre béant que lui seul ne voit pas, une
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chance de salut et de raison. Tant qull n'a pas quitté Saint- Cload, sa fortune et Tavenir sont encore dans ses mains t
à Dresde m^îme, dernières heures de sa toute-puissance, rien ne semble irrévocable. Ces longs retards ne Teolentils rien dire ? Il hésite peut-être^ il va peut-être ouvrir les yeux. A Wilna, Tintérét redouble; sans dorte, il va s'arrêter; il en est temps : Télé s'enfuit, Thiver viendra si tôt: comment ne le voit-il pas? mais il marche toujours. A Witepsk enûn, môme à SmoLeusk, tout n'est pas perdu s'il s'arrête; il peut revenir sur ses pas, affaibli, mutilé sans • doute, mais terrible et de lorce ù. renaître tout entier. H marche, il marche encore, il atteint ce Moscou, ce fantôme, ce réve : là, plus d'incertitude : le doigt de Dieu l'attend. L'arrêt est prononcé : il est perdu quoi qu'il fasse; sa destinée ne dépend plus de lui. Mais il comble la mesure. L'orgueil Ta conduit au fond de ces déserts, l'orgueil lui défend d'en sortir; il pourrait, en partant, sauver le reste de ses braves, il s'obstine à demeurer* Il s'attache â ce monceau de cendres, à ces ruines fumantes, pour constater qu'il les a conquises ; pour ne pas s'avouer, pour ne pas avouer au monde que tous ses plans sont déçus. Au ^ terme du voyage comme au jour du départ il lui faut vivre de mensonges! Puis il s'éveille en sursaut devant un rempart de frimas, des nuées d'ennemis, et quatre cents lieues à parcourir, ou plutôt à joncher de cadav res.
Si l'idée d'un échec possible avait ému l'Ëurope après Esslin^r, quel ébranlement n'allaient pas exciter la vue de cet affrepx dés«islrc, cette héroïque armée anéantie^ ces calamités sans exemple 7 De la Vistule au Rhin les peuples Jaissent voir une joie mal déguisée; on entend leurs cris
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de Teageance : les rois dans la stupeur hésitent, se consultent ; méQic les pli^ sincères et les plus compromis, osent à peiae rester fidèles. Tout semble présager ua dénoûment prochain : on se trompe* Le géant n'est que terrasBé, et se prépare À un suprême effort. Bientôt on le voit s'élancer i la téte d*une armée, d'une autre grande année» sortie de terre à sa voix. Cette résurrection, presque aussi prodigieuse que le désastre lui-même, tient l'Europe en suspens. Si ce jouteur terrible allait recouvrer sa force et contenir ses alliés, qui sait s'il tarderait longtemps à laver son affront dans de nouvelles conquêtes? Le climat seul, après tout, a triomphé de lui : la guerre, la franche guerre peut lui rendre ses faveurs. Déjà son ancienne étoile ne reprendelle pas son éclat? A Lutzen, à Bautzen, à Dresde, le capitaine a reparu toujours habile et encore heureux. Mais à quoi bon 1 Ceiip gageure, cette partie désespérée, il ne peut la gagner. Depuis Moscou elle est perdue, irrévocableaiont perdue. Il aura beau faire des prodiges, gagner des combats, des batailles^ il ne retardera que d'une lieui*e son inévitable destin. De là, sur ses premiers succès de la campagoe de 1813, je ne sais quelle empreinte de fatalité qui vous serre le ccBur. il semblerait qu'après 1812, après ces déchirants tableaux, rien ne dût nous émouvoir; eh bienl il est un spectacle plus triste encore, s'il est possible, c*est ce retour trompeur de la victoire, ces lauriers inutiles» celte joie si courte de nos pauvres concsrits, intrépides enfants, dernier sang d'une patrie qui s'épuiso et qui va succomber sous le poids irrésistible de tous ses ennemis l'écra*
sant à la fois.
Ëxistait-ii un moyen, une chance d'afTaiblir, sinon de bn-
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ser cette formidable ligue 7 Le concooni de TAutricbe, ou
môme sa neutralité sincère, aurait suffi, peut-Olre, à rétablir la balance* Pouvait-ou Tacheter? A quel prix 7 Dès la fin de i8i2, en quelques jours pass^ A Vienne, M. de Narbonne avait saisi, et sur-le-champ signalé à son maître, des symptômes évidents de défection* C'était folie, selon lui, de prendre au sérieux les liens de fumille ; il fallait, avant la campagne, rendre à la monarcbie autrichienne un assez vaste territoire, la doter assez largement pour qu'elle n'eût pas môme la pensée d'obtenu* plus en jouant plus gros jeu.
Cette façon de tailler dans le vif, de jeter quelque chose à la mer pour ne pas périr corps et biens, d'essayer jusqu'au bout des chances raisonnables, sans jouer jamais quille ou double, nous comprenons qu'elle plût à M. de Narboune, qu'elle séduisit cet esprit à la fois sensé et résolu. C'était le même conseil , à part la diO'érence des temps et des situalions, qu'en 1792 il donnait à Louis XVL Conseil excellent sans doute, mais d'une exécution impossible. Si le monarque constitutionnel n'avait eu à défendre sa couronne et sa vie que contre une assemblée, c'eét-à-dire contre les sommités du tiers état, contre les hommes qui semblaient conduire le pays, nul doute que de promptes et habiles concessions n'eussent pu diviser ses adversaires et raffermir sa puissance ; mais derrière l'assemblée étaient les masses, les masses qu'elle avait déchaînées, qu'elle ne gouvernait pas, qui k poussaient au contraire, aveugle et brutale avalanche, qui, loin de s'arrêter devant les concessions, en devenait plus rapide et plus meurtrière. De même en 1813, si l'empereur Napoléon n'avait eu à combattre que des
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gouvernements, il n'eût pas été impo^ible, en ne marohan-
dant pas, en se r(5signant de bonne heure à en bien traiter quelques-uns, de rompre le faisceau et d'avoir bon marché des antres. Hais tes peuples étaient derrière, ardents, impitoyables, n*eiitendant acceplei ni Uansaction ni marché. Qu'importait aux Hongrois, aux Bohèmes, aux Tyroliens, qu'on rendit à rAutriche lës provinces iUyriennes? Ce n*était pus pour des compensations, pour des indemnités géo> graphiques qu'ils avaient pris leurs carabines, quitté leurs femmes et leurs enfants; c'était pour la guerre sainte, pour expulser de leur sol ceux qui l'avaient victorieusement foulé , pour les poursuivre à leur tour et renverser dans sa propre patrie cette puissance oppressive qui les traitait si durement. L'heure était donc passée de recourir aux concessions. C'était dix ans plus tôt qu'il eût fallu s'y prendre. On pouvait alors essayer d'un peu plus de justice et de modération, moins abuser de la victoire, moins pressurer, moins humilier. Peut-être, au jour de la défaîte, aurait-on rencontré de moins implacables, colères. Cette chance n'existait plus, l^es paroles de paix, les pourparlers, les conférences, les préliminaires de congrès , tout cela n'était , que chimère. L'Empereur, en se refusant à tous les sacrifices réputés suffisants, en s'attachent avec obstination à toutes ses conquêtes, même à celles qu'il ne possédait plus, ne changeait donc rien à sa fortune; ses amis, ses meilleurs serviteurs avaient tort de lui en faire un crime : eûtil tout cédé, les souveiains eussent-ils été sincères; cette diplomatie tortueuse dont ils l'enveloppaient pour le perdre eût-elle marché droit au but; eût-on voulu la paix des deux eûtes, l'eût-on signée, l'Europe déchaînée, ivre d'indé-
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pendance et de sang, aurait biffô la signature et poussé ses chefs contre nous.
M* de Narbonne, bAtons-nous de le dire , tout en conseillant la sagesse j n'espérait guère qu'elle portât ses fruits. Bientôt^ le temps marchant si vite, il fut des premiers à reconnaître que devant cet impétueux réveil du sentiment national, tout sacritice était tardif et toute traosaction impossible. Lorsqu'à la fin de mars 1813» son maître Tout choisi pour aller en ambassadeur tenter à Vienne un dernier c£fort, il partit le cœur navré , sans la moindre espérance d*un retour de fortune pour la cause quUl avait embrassi^o si tard, et qu'il servait d'un cœur si jeune et si ardent* 11 dit adieu à ses amis comme un homme averti qu'il ne doil plus les voir, le regard encore serein dans sa tristesse, et l'esprit aussi libre que s'il n'eût rien prévu. Huit mois après, abandonné, au plus fort du désastre, dans un poste perdu, au milieu de soldats malades, mortellement atteint lui-même, il ne songea qu'à eux, leur prodigua ses soins, les souUnt de son courage, et, se dévouant jusqu'au bout, ne s'alita que pour mourir*
Celte imparfaite esquisse, où à peine avons-nous indiqué quelques traits de la figure de M. de Narbonue et le fond historique sur lequel elle se détache, s'adresse seulement à ceux de nos lecteurs, déjà sans doute en petit nombre, qui n'ont pas encore lu les Souvenirs contemporains. Bientôt ils verront de leurs yeux ce que nous renonçons à leur apprendre. II est des choses qu'une œuvre d'art peut seule dire d'elle-même. Celle-ci a le double mérite d'être à la fois un portrait et un livre; un livre qui désormais a sa place marquée parmi les plus brillantes et les plus instruo* ,
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tivcs études qu'inspirera l'histoire de l'empire. Nous n'oserions affirmer, en parlant d'un esprit si fécond, et de qd nous avons tous reçu, dans notre vie, tant de nobles semences et d'utiles leçons, que son dernier écrit efface tous les autres ; mais si, par l'étendue, par Toi lionnance, pai la régularité du plan, M. Villemain a pu produire des œoms plus complètes que celle-ci, jamais, assurément , jamab il n'a rien créé d'aussi animé, d'aussi vivant, rien qui rappelle mieux la magie de sa parole et le feu de son esprit