‹ Essais historiques et littérairesChapitre 12 sur 29 · LA RÉUNION DE LA LORRAINE A LA FRANCE · texte numérisé non relu

LA RÉUNION DE LA LORRAINE A LA FRANCE

prospères qui devaient de longtemps briller pour son pays.

C'est en 1624 que mourait ]c duc Henri^ l'année mùnxQ et pour ainsi dire au moment où Richelieu entrait dans les conseils de l ouis XIll, non plus pour ne faire qu'y passer, comme sept ans auparavant, mais pour s'y établir avec la ferme volonté de remettre en honneur et de pousser jusqu'au bout la politique de Henri IV. On pouvait donc, dès ce jour-là^ prévoir pour la Lorraine de prochains et sérieux dangers.

Il est vrai qu'un nouveau souverain, jeune, ardent, valeureux/ semblait envoyé tout À point pour lui porter se* cours. Charles de Vaudemont entrait dans sa vingtième année quand, sous le nom de Charles IV, il prit possession du duché. Tout d'abord il se résigna à n'être duc que par sa femme, acceptant la fiction que lui avait imposée son beaupère. Sa femme et lui exercèrent en commun les devoirs de la souveraineté. Mais, au bout d'une année, lorsque le public lorrain, touché de ce bon accord, commençait à remercier Dieu d'avoir un duc si peu jaloux de ses prétentions personnelles, on apprit tout à coup qu'au fond d'un chartrier, le hasard venait de mettre au jour un malheureux parchemin qui ne permettait plus que la duchesse, sans violer ouvertement la loi fondamentale de l'Etat, conservât, de son chef, la moindre part de pouvoir. Ce parche* min^ de 1S06, était un testament de la main, disait-on, de René II, le trisaïeul de Charles IV. Dans cet acte suprême, René léguait la couronne aux mâles de sa maison, à l'exclusion perpétuelle de sa descendance féminine. Si grossier que fût l'artifice, on n'osa pas s'mscrire en faux, les États de Lorraine, convoqués sur-le-champ, se réuni-

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rent en grande pompe et assistèrent à un spectacle qui n'avait guère de sérieux qu'une imposante mise en scène. Charles, simimé publigoement par son père d'obéir au testament, se leva et confessa qu'il avait, sans le savoir, usurpé le bien d'autrui : son père seul, il le reconnaissait, était légitime héritier du sceptre tombé dans sa main; et, sur-lechamp, descendant de son trône^ il mit sur la tûte de son père la couronne ducale, puis le proclama duc et unique souverain des duchés de Lorraine et de Bar. Les Lorrains se réveillèrent donc sujets d'un nouveau duc, du duc François ; mais ce prétendu règne ne dura queie temps rigoureusement nécessaire pour consacrer le piiiRipe de la succession masculine. On s'arrangea pour que le légitime souTerain eûl, entre deux soleils, accompli les principaux actes qui constatent la souveraineté : il diaa bous le dais, amnistia des condamnés, nomma des officiers, créa des no^ bles et fit battre monnaie à son coin; il eut, en outre, la prévoyance de faire payer toutes ses deltes avec les deniers de rÉtat; puis, abdiquant à son tour, il rendit le pouvoir, ou plutôt il en fit don, il le céda, de sa pleine et libre autorité, à son iils, qui, depuis la veille, bien qu'entre eux ' tout fûit réglé d'avance, commençait à trouver le temps long.

Ce qui nous surprend peut-être plus encore que ce stra- * tagème, c'est que le cardinal Tait toléré sans mot dire. La France avait un intérêt si clair à ne pas laisser détruire en Lorraine Tordre de succession féminine, la fable du testament était si mal ourdie, la princesse dépossédée excitait un si juste intérêt et donnait si beau jeu pour prendre sa défense, qu'on ne peut s'expliquer, sinon l'acquiescement

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du miûistre français^ du moins soa appareate inertie. Mais il ne faut pas oublier par quels laborieux commencements

il fondait alors sa puissance, quelles alTaii'eb il avait sur les bras, à quelles cabales il tenait tête. Les princes» les protestants, le Louvre, Saint-Germain, lui laissaient- ils le loisir de se mêler dès ce temps^là, comme il Taurait voulu, des affaires de Lorraine? Peut-être aussi trouvait-il chez l^uis Xlil et devait-il encore ménager des souvenirs, des sympathies, un reste d*amitié pour Tancien compagnon des jeux de son enfance.

Charles iV, en effet, comme autrefois Charles III, son aïeul, a^ait d'assez bonne heure quitté Nancy pour la France, et passé à la cour de Marie de Médicîs, dans la fa* miliarîté du jeune roi, quelques brillantes années. Â peine adolescent, il s^était fait connaître par tant d'aisance et de belles façons, tant d'adresse, d'esprit, de gaieté, de courage, que tout le monde en raffolait. Facilement il avait cru ce que disait de lui tout le monde, qu'il était appelé à des destins extraordinaires, à être plus qu'un Guise, à éclipser la gloire de sa maison. Ces précoces tiiompbesne devaient lui servir qu'à faire le tourment de sa vie et le malheur de ses sujets. Jamais, après de tels débuts, il ne put se résoudre à n'être point un grand homme jamais il ne voulut comprendre que Dieu l'avait fait naître sur un petit théAtre où * le comble de l'art était de ne forcer ni le geste ni la voix ; 11 s'agita pendant cinquante années uniquement pour faire parler de lui. Sans doute il v paisiiil, maiaa force de fautes, d'imprévoyances et de désastres. Il fit ce qu'avant lui aucun prince n'avait fait, il perdit trois fois ses États, sans égard pour la Providence qui ne cessait de les lui rendre* S'il

ayait eu du moins les qualités de ses défauts! Hais ce

brouiliuii, cet étourdi, était vindicatif, aimait l'argeiii, manquait À 6Si parole, et, poivr sortir des embarras où le (étaient ses folies, ne connaissait d'autre secret que la déloyauté* Des dons heureux de son jeune ûge un seul ne s'éteignit pas> Fart de la guerre. Il fut parfois habite capitaine, mais rarement heureux^ car il portait dans les camps le désordre de âoQ esprit.

On croit peut-être qu'un tel prince dut nécessairement encourir un châtiment plus rude encore que ses revers, la

désaltectiou de son peuple , eh bien, non l sa vie s'écoula presque entière sans que Tidée vint aux Lorrains non pas môme de le haïr, mais de le voir tel qu'il était. Ses succès À la cour de France les avaient comme éblouis ; ils lui croyaient Tétoffe d*un héros, avaient foi en ses destinées presque autant que lui-même, et ne se lassaient pas d'espérer. De téméraires provocations avaient beau déchaîner sur eux tous les fléaux, faire ravager leurs champs, ruiner leurs villes, raser leurs foitcresses, ce n'est pas à lai qu'ils s*en prenaient, ils n'en voulaient qu'à la fortune. Était-ce pur aveuglement, ou bien patriotisme, dévouement dynastique, sentiment national vivace et obstiné, nous ne saurions le dire, mais, pour refroidir leur amour, ce ne fut pus assez de trente ans de niisèies el Je déceptions, il fallut le traité de Montmartre. Dans la pensée de Charles iS, ce marché avec Louis XIV n'était qu'un expédient comme tant d'autres ; ses sujets le prirent autrement. Ils lui pardonnaient leurs maux, ils ne supportèrent pas qu'il eût osé les vendre. De ce jour ils ouvrirent les yeux et le laissèrent mourir sans larmes et sans regrets, bien que dans leur co-

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ière U y eût un reste de pitié ; ils semblaient l'excuser en*

COre, tout en le maudissant.

Le diroa&-aous à M. d'ilaussonville 2 Si les traditions personnelles qni le rattachent à la Lorraine, au lieu d*animer, décbaufl'er çà et là son récit, ne s'y laissaient voir nulle jNirt, on nCen devinerait pas moins qu'il a du sang lorrain dans les veineb, d la acule faron dont il paiic de Charles IV. ^ous ne voulons pas dire qu'il soit d'une indulgence à conn promettre Phistorien ; non, comme juge il est irréprochable, il dit au duc toutes ses vérités^ ne lui pardonne rien, met att grand jour ses fautes et ses plus tristes défauts, mais il le prend au sérieux un peu plus que de raison^ et laisse échapper sur son compte des mots comme on devait en dire il y a deux cents ans à Nancy. Le voit-il, dès sa quinzième auûée, s'élancer i'épée au poing sur un gros d'ennemis, • Ferdinand, nous dit-il aussitôt, Maximilien et tous les gé- « néi aux présents, comprirent qu'ils avaient assisté aux dé- « buts d'un grand capitaine. » Que dirait-on de plus s'il s'agissait de Wallenstein ou de Gustave-Adolphe, de Turenne ou de Condé V II faut, à notre avis, un reste involontaire de souvenirs lorrains pour mettre Charles IV en telle compar gûie, et pour lui faire cette place môme dans le métier des armes, qui ne fut pas « sa gloire, » comme dit plus loin M* d'Baussonville, mais sa principale aptitude, et qui lui • coûta plus cher que l'honneur qu'il en reçut*

C'est en effet Fenvie de guerroyer, tournée presque en maladie, qui le perdit dès le début. Apres le tour de procureur si bien joué par lui et par son père, après avoir escamoté la couronne à sa femme, il se crut tout permis, et s'attaqua sans façon à la France et à Richelieu. On l'excuse

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en disant qu'à moins d'être prophète on ne pouTatt prèssentir alors, dans ce prélat morose et valétudinaire, le poliUque intrépide, le grand ministre, le Hiciielieu que nous . savons ; qa'on était pardonnable de ne Tavoir point vu da fond de la Lorralue^ quand^ à deux pas de lui, au Louvre, on ie devinait si peu; quand les plus avisés courtisans le prenaient pour un personnage à peine différent de ses prédécesseurs. 11 y eut pourtant des gens qui ne s'y trompèrent point, sans être de grands génies; mais passe pour n*avoir pas vu quel homme était le cardinal, au moins fallait-il savoir quel royaume était la France, et quel sor^ attendait un pauvre roitelet qui osait Tafironter seul, sans appui, sans amis déclarés, sans auxiliaires prêts à le soutenir. Qu'on ne dise donc pas : il bravait des oaugers inconnus, imj^ossibles à prévoir ; ce n*est pas là ce qui peut l'absoudre. Mieux vaut cette autre excuse ; il élan amoureux 1 Perdre la ièlc a vingt ans pour la plus séduisante femme, pour une belle exilée fu^nt la France, faute aussi d'avoir su, ou plutôt faute d'avoir voulu comprendre Richelieu, lui ouvrir son palais, la recejoir en reine, la servir en souverain, et acheter au prix de sa couronne le bonheur de la venger, il n'y a rien là qui soit extraordinaire ; l'époque étaot donnée, c'est presque de la raison ; les esprits les mieux faits, les hommes les plus sages, de vrais grands hommes, de vrais grands capitaines^ en auraient fait tout autant. Mais, à voir ce que dura cette Qamme, et'comment,dan8 la suite, le héros du roman comprit la passion, on se demande s'il était besoin d'une duchesse de Ghevreuse pour opérer tout ce ravage, et s'il fallait à notre duc un entre entraînement à ses folies

La réunion ùe la lorraine a la frange.

que son incurable vanitc, son goût irrdûéchi du bruit el des batailles, et son déCaut de jugemeot

Après tout, et quelle que soit la part qui revfeiit à maliduie de Cberreuse dans les premières extravagances de son cousin, le temps qu'elle passe à Nancy n'est pas perdu pour nous ; il permet à IL d*Hau88onvllle de nous donner son portrait, œu v i e d'art et de patience, nous dînons presque d'érudilioa, qui n'est pas simplement la copie dés portraits datés de la Fronde, les seuls qui nous soient restés. C'est un crapu tout nouveau, le portrait d'un visage plus jeune de Tuagt ans, et où les moindres grâces de la personne sont étadiécâ comme- d'après naluie, c'est-à-dire d'apiùs les textes épars où revit, par fragments, dans son premier éCiat, cette éblouissante beauté.

Ces sortes d'épisodes ne sont pas des hors-d'œuvre , ils .naissent du si^et, et*toutes les dix pages le lecteur peut s'attendre à en rencontrer de nouveaux. On dirait que le ha. lard s'amuse, quand une fois Chéries IV est en scène, à le mrvir selon ses goûts. Sa cour devient le rendex-vous de tous les aventuriers d'Ëurope, l'asile de tous les mécontents, le théâtre de toutes les intrigues : complots, assassinais, mariages clandestins» évasions nocturnes, rien n'y manque ; c'est tout un romau, et la lecture s'en fait tout d'une baieiae. Mais là n'est p^, il s'en faut bien, le livre tout entier^ .m moindre mérite, à nos yeux, est d'être parfaitement amusant. Avant tout il instruit, il apprend des choscb aeuves ou, ce qui revient au même, oubliées, non-seulement sur la Lorraine, sur ses institutions, ses coutumes, ses mœurs, mais sur la France et sur son histoire. En nous révélant les affaires de ce petit pays voisin, il rafraîchit, il

m ËâSAiS HISTORIQUES ET LlTTÉRAiRES.

complète ce que nous connaissoiis des nôtres ; c^est Jà le

genre de service que peut rendre aujourd'hui un investigateur habile par des rectierciies locales bieu faîtes et bien dirigées. Au point où en est parvenue l*étude de Thistoire, après tant de travaux excellents, le moyen de faire des dé- i couvertes n'est pas d'armer ses yeux d*une loupe plus forte ou d*un plus puissant télescope, il faut surtout changer de ! point de vue. Dans une histoire de France^ la vue s ïtend sur les provinces comme du haut d'un clocher ; dans Thistoire d'une province, c'est le clocher qu'on regarde, tous les objets sont retournés ; ce qui n'était qu'horizon s'avance '

au premier plan ; les formes indécises, eh grandissant, ac»

cusent leurs contours, et, d'un autre côté, on voit mieu.^ à i sa place, on comprend mieui dans l'ensemble ce qu'on risquait tout à Pheure de grossir outre mesure en le regardant de trop près. L'histoire provinciale bien comprise doit servir de contrôle et de preuve à l'histoire générale ; lui em» j prunter ses clartés, ses^jalons, sans lesquels elle s'égare et | tâtonne, mais lui fournir, en retour, des informations sûies et catégoriques, renouveler ses impressions et réformer par- ! fois ses jugements. C'est ainsi que M. d'Haussonville, en se j logeant à Mancy au lieu de s'établir au Louvre pour regar* der et pour écrire^ ne nous fait pas voir seulement mille | détails dans sa Lorraine que nous a'aurious pas aperçus, mais, dans le Louvre, même, nous donne occasion de rec- I tifler plus d'une erreur et d'éclaircir plus d'une vérité. j

. LA RÉUNION W IK lOBBAlNE A LA FRANCE. W

Nous voici parvenus à la dizièqie année du long règne de

Charles IV, à Tannée 1634, au moment où ses irrésolutions et ses témérités ont réduit la Lorraine à toute extrémité» et la livrent à la France. Marsal, Sedan, Jamets, Bitche même et La Mothe, ses derniers boulevards, sont dans les mains da roi. Nancy» cerné par notre armée, se rend à discrétion et reçoit garnison française. Il ne reste au malheureux Charles que le triste parti d'abdiquer et de passer en Aile- BUigne. Tout semble consommé : la réunion de la Lorraine à la France est un fait acconipli, irrévoca])lc ; on le dit» on le croit en France» même en Ëurope» mais on se trompe. Bieniôt le drame recommence,, les péripéties se succèdent» et il faut plus d'un siècle pour arriver au dénoûment.

Toutefois, à partir de cette nouvelle période, la tcfthe de

l'historien devient plus malaisée. Jusque-là le duché do Lorlaioe inspirait» si petit qu'il fût» Tintérét qui s'attacbe à tout ce qui vit en ce monde : il existait ; intact et indépendant, bien gouverné, bien défendu» c'était plaisir de le voir conserver ses frontières et maintenir son droit à travers les conflits de ses redoutables voisins ; à ce premier attrait s*en iyoutait un autre : une série de souverains» sinon tous remarquables» du moins 'de physionomies variées» galerie

m ESSAIS HISTOBIQUËS ET LITTÉRAIRES.

de portraits sans la moindre monotonie : les hommes I

comme les choses se prêtaient à Thistoire ; mais un biouiilon est survenu, assex grand capitaine pour avoir ia paii ea lioi reur, assez pauvre cervelle pour faire cent folies par ' jour ; en moins de dix années il a tout risqué, tout perdu; cet édifice de prudence si bien gardé, si longtemps soutenu par ses pères, il en a fait un amas de ruines ; le duché, sa capitale, ses places fortes, ses trésors, ses opulentes campagnes, tout est la proie d'un vainqueur follement provoqué; la Lorraine n*eiiste plus ; peu importe que, pendant uo siècle, on s'en dispute encore les lambeaux, elle n*en a pv moins cessé d'être; elle n'est qu'un cadavre, et dès lors elle nlospire plus cet intérêt -mêlé d'ineertitade, cette anxiété | sympathique qui n'appartient qu'aux êtres qui respirent, | qui ont une âme et une destinée. Si, du moins, le coupable i disparaissait aussi et faisait place à quelque autre figure; mais non, en même temps qu'il frappe à mort ses peu^es, notre héros s'obstine à vivre; il atteint k vieillesse, et perpétue pendant un demi-siècle le spectacle prévu et presque j monotone de sa bravoure, de ses faits d'armes, de ses caprices et de ses déloyautés.

Voilà quel difficile terrain vas'olTrir désormais à M. d'Haussonville. Plus de Lorraine, et toujours Charles IV ; c'est ua sérieux embarras. Heureusement, il a pour en sortir une excellente voie. Son sn^ei bien compris loi ouvre un aotra théâtre assez vaste pour le dédommager. Au heu de gémir sur des décombres, et de s'obstiner à décrire des villes saccagées, des plaines désolées, des champs k l'abandon ;atf lieu de suivre pas à pas le souverain dépossédé de ces tristes contrées, de s'enfermer dans ses aventurés comme en |

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