‹ Essais historiques et littérairesChapitre 13 sur 29 · U R&UNION DE LA LORRAINE A I4A FRANCE. SIO · texte numérisé non relu

U R&UNION DE LA LORRAINE A I4A FRANCE. SIO

simple biographe, comme le marquis de Beauvau par exemple, il a visé plus haut ; il a cherché oà était Alors la vie, le mouvenieat, TintenH historique, et tout rcsolùment il a placé la Fraace au premier plan dans son récit, la fnncBy c'est-à-dire Richelieu, la Fronde^ Mazario, et ce glorieux cortège de grands esprits, de grands noms, de brilkates figures dont Téelat illumine la fin du règne de Louis Xîl! et 1 a jeunesse de son fils:

Notez bien que c'était son droit de s'introduire ainsi au cœur de notre histoire. Rien de plus légitime, de plus conforoieà son plan. Toute déchue qu'elle paraisse alors, toute cûQqaise qu'on la suppose^ la Lorraine, pendant les vingt années qui suivent l'occupation de Nancy, n'en reste pas moins toujours le principal enjeu, la cause directe et pre^ mière des plus ardentes luttes soutenues par la France ; et, dans cefte mêlée, le hasard veut qu'un premier rOie soit Jiresque toujours réservé au prince téméraire, à raventu* reux soldat, si prompt à perdre sa couronne, si peu propre à la reconquérir, mais si bien né pour la guerre, si courageux, si soudain, si rapide, que partout où se heurtent deux ârmées il tombe comme des nues apportant la victoire au parti qu*n embrasse, toujours habile à la donner aux autres sans jamais la saisir pour lui-môme. C'est donc la Lorraine et son duc qui naturellement, à tout propos, conduisent M. d'Haussonville en France, et, s'il y fait des séjours prolongés, s'il se plaît à dire ce qu'il y voit, à découvrir ce qui 8*y passe, ce n'est jamais sans raison, jamais sous de vains prétextes ; son sujet oblige, et un fil toujours visible le rattache an plan qu'il s'est tracé.

L'écueil de ces sortes d'histoires & demKprovinciales, ce

t60 ESSAIS HISTORIQUES ET LITTÉBAIRES.

sont les digressions. Une fois le fossé franchi, on se donne carrière; on oublie le petit pays dont on parle pour chercher les grands horizons; et l'intérêt local, qu'on promettait de satisfaire, n'est bientôt plus qu'une enseigne trompeuse ; on refait sous forme nouvelle Phistoire générale, rbistoiie que chacun sait« Ici, rien de semblable : ces excursions fréquentes sur le sol et dans les affaires de Çrance n'entraînent jamais l'auteur assez longtemps ni assez loin pour perdre de vue la Lorraine. Il a beau rencontrer dans les dossiers qu'il dépouille des pièces vraiment neuves et vraiment importantes, pour peu que Vintérôl lorrain n'y soit pas directement en jeu, il s'abstient, il résiste au plaisir de les produire, il en fait le sacrifice A l'unité de son sujet; mais, en revanche, dès qu'il peut prendre ses ébats sans scrupule, dès qu'il se sent autorisé par le caractère mixte des événements ou des personnes à pénétrer dans notre politique, A en démêler les ressorts, A en juger les instruments, il s'y complaît avec délices et s'en acquitte avec pr(5diiGction. La scùiic, en s'agrandissant, semble accroître son ardeur curieuse. Plus les acteurs sont éminents et Faction considérable, plus il cherche A les bien connaître, n'acceptant qu'avec précaution et après examen les opi- . nions les mieux accréditées, parfois même ne les acceptant pas, mais jamais par fantaisie paradoxale, jamais surtout sans s'iôtre bien muni de preuves convaincantes et de témoignages évidents.

Son moyen principal de contrôle et d'information est aui archives des affaires étrangères, dans cet incomparable dipôt d'où sont déjà sortis tant de trésors historiques» et où tant d'autres dorment encore entassés et comme ensevelis.

LA RÉUNlOir DB LA LORRAINE A LA FRANCE. «61

Depuis piud de deux siècles, ces archives ont soccessiTement reçu et toujours conservé, par nne sorte de miracle, non-

seulement la correspondance de tous les agents principaux de la France à l'étranger, les rapports qu'ils ont faits, les iostructions qu'ils ont reçues, mais une foule de papiers d'Etat, de notes, d'exposés, de mémoires relatifs à la guerre, à la marine, aux finances, A tontes les .parties de l'admifiistration; particulièrement dans le dix-septième siècle, pendant que hichelieu et Mazarin concentraient dans leurs maiiis la direction suprême de toutes les affaires, aussi bien dn dedans que du dehors. A cette masse de documents à. la fois officiels et secrets s'ajoute une autre nature de papiers plus intime et plus instructive encore, s'il est possible; nous parlons des pièces détachées, dont nulle part on ne saurait trouver si abondante collection* Ces notes confidentieUes, ces lettres, (;^s avis, ces billets tracés à la hftte et quelquefois interceptés, sont d'involontaires témoignages qui disent clairement ce qu'A tel jour, à telle beure, penttîentceux qui les ont écrits. Quels matériaux pour This- * toire ! Et dii^e que-, depuis un siècle, tant de gens da plus Sf^nd esprit se sont sérieusement occupés de nous raconter cette époque et les secrets de sa politique, ramassant, faute de mieux, desouï-^lire, des traditions, desimpies conjectares, acceptant comme vérités les sou%'enirs intéressés, ^es confidences suspectes des auteurs de mémoires, se passionnant dans un sens ou dans l'autre, dissertant, écrivant wr tout cela comme à tâtons, tandis qu'il y avait lA près d*etix, à leur insu, des centaines de cartons qui auraient pu si bien leur dire ce qu^ils s'efforçaient de deviner! Que

d'énigmes dont ils auraient su le mot, que-de méprises, que

m ESSAIS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES.

d'erreurs ils se fùssent épargnées si la porte de ces trdiM

s'était ouverte un peu plus tAt !

Tant qu'un profond mjstère en laissait, pour ainsi dire» ignorer l'existence^ tant que cette source de vérité était tout à la fois inaccessible et incoimue, on était pardonnable d'écrire encore Tbistoire par voie de conjectures; mais, ii faut le dii C; aujourd'hui une pareille tentative serait un jeu d'enfant. Aussi nous comprenons que M. d'Haussonville eût pris la résolution, assurément pénible, d'abandonner son travail et de tout laisser là si rautorisation de fouiller ces archives, suspendue pour quelques insiantSy ne loi eût été, comme il le dit lui-même, courtoisement rendue. Sans

la continuation de cette étude approfondie, de ce dépouillement complet de pièces inédites attesté par tant de notes et de citations, sans la sécurité qu'en ressent le leoteor, l'ouvrage aurait perdu, non pas tout agrément, mais tout caractère sérieux et original. Ce n'eût été qu'un récit arnu* sant de foits non contrôlés, une édition nouvelle de» mémoires de Beauvau. Le livre utile eût été à refaire, tandis qu'il est permis de promettre à- l'auteur qtt*& mèins de quel- * que découverte de documents imprévus, il aura dit le dernier mot sur ces questions iosraines, et que personne oe s'avisera de les traiter après lui.

Pour signaler tout ce qu'il y a de neuf et de substantiel dans la seconde partie de cette histoire, ii nous faudrait ea faire la complète analyse, ce qui nous mènerait un peu loin* Nous pouvons tout au plus en indiquer les masses, les principales divisions. Elle embrasse environ ^ngt années, les huit dernières de Richelieu, les douze premières de Haisr rin, c'est-à-dire, au point do vue français, d'admirables

LA RÉUNION DE LA LORRAINE A LA FRANCE. S6t années mêlées de mauvais jours. îiiais pleines de jeune^e, de mouvement, de sève, des aimées dont on pariera toiyours, dont 00 n*aura jamais tout dit, et qm, pour l'historieiiy sont sans (égales môme dans ce grand siècle. Au point de vitô 1<H rain, c'est autre chose : ces vingt années ne sont ni variées ni brillantes; c'est un adieu à Findépendanee, un essai des douceurs de la subordination. Tristes années I eroel apprentissage t Avec ie temps, ces plaies se fermeront ; ces eœuré lorrains se surprendront un jour à devenir français mais jusque-là, que de soufiraoces! Quel sort que celui d'un peuple condamné; quoi qu'il fasse» à ne plus l'appartenir, à ne plus vivre de sa propre vie! 11 est vrai que les vaincus, surtout dans les premiers moments, ont toujours un fonds d'illusion combiné avec un fonds de rage qui les soutient et les fait vivre. Nulle part plus qu'eu Lorraine on ne miL^n pratique cette façon d'oublier sa misère.

Ptttir tous les habitants, le due Charles était un demi-dieu

qui devait infaillible meut recouquérir leur indépendance. Chose bien rare et qui honore cette race lorraine, la foi en ce nouveau Messie était universelle ; ni Por ni les menaces Q*avaieDt ébranlé personne; il n'y avait pas dans ie duché . roBibre d'un parti français. C'étaient les anciens ducs qui, par le souvenir de leur bonne administration , léguaient à leur successeur cette tidélité sans exemple. La reconnais* saace avait fait de ce peuple une sorte de tribu patriarcale pouss-ml jusqu'au fanatisme les sentiments de la faiDiUe. Pas plus qu'U n'était français il n'était espagnol, et, ce qui ^ triste à dire, cet honnête patriotisme était le principal obstacle à son salut. Pour résister à Richelieu, pour sortir 4e sa puissante main, pour recouvrer l'indépendance, il eût

m ESSAIS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES, fallu que l'Empire ou l'Espagne eusseat un violent désir, non pas seulement d'arracher la^ Lorraine à leur rivaiei maïs de la rétablir dans son ancien état; or l'Espagne comme TEmpire n'entendaient délivrer un pays si fidèle a ses maîtres que pour Tassujettlr i leur tour, sinon par une incorporation de territoire, du moins par une occupatioa plus ou moins prolongée. On s*en doutait à Nanci» et, comme on se sentait presque aussi peu de goût à être sauvé de cette sorte qu'à être opprimé de Tautre, x>n n'acceptait qu'avec froideur un secours qui, même cbaudement accueilli^ n'aurait encore été qii'à peine suffisant.

On coomiença pourtant par la confiance ; on se jeta sans réserve dans les bras de l'Empire. De 1634 à 1640, le duc et sa petite armée servirent à qui mieux mieux la cause impériale. A Nordlingen et en vingt autres rencontres, Charles fit des prodiges; mais, après six années d'expérience, il en avait asses; sa patience était à. bout; il ne pouvait se dissimuler que la rcstuiition de son duché n'avait pas un seul jour préoccupé les Espagnols, et que Taraiée de l'Empereur s'était toujours fait attendre partout où liatcrét lorrain était seul engagé. Par dépit, par lassitude, il se tourne vers la France; il laisse voir à Richelieu qu'il aspire à la paix, et aussitôt de secrets pourparlers coaimenceni, mais on ne peut s'entendre ; les défiances rédproques étaient encore trop vive^, les prétentions trop excessives ; la guerre aurait donc continué sans rinveatioB officieuse d'un pacificateur qu'on était loin d'attendre.

Comment croire, en effet, qu'un conseil de modération viendrait de la personne au monde la moins amie du ordinal, d'une femme qui, depuis douze ans, était T'imede

LA RÉUNION D£ LA LORRAINE A LA FRANCE. i6&

toutes les cabales soulcv(5es contre lui, et qui, récemment eocore, était une seconde fois sortie de France en fugitive pour, échapper A ses persécutions. Ce fut elle pourtant, ce fut uiadaoae de Chevreuse, qui, retrouvant un reste d'influence sur son ancien adorateur, lui persuada prudemment de se réconcilier avec la France. Quel était son des* sein? Avait-elle pris pitié de cette vie d'exil que menait, pour ravoir trop servie, son malheureux cousin? Voulait- ^ elle réparer les maux qu*elle avait faits? N'avait-elle pas plutôt, par aventure, quelque secret désir de complaire à son ennemi, à Richelieu lui-même? On peut tout supposer. Quoi qu'il en lût, ia paix se fit; mais quelle paix, et pour combien de temps!

Au milieu de tels personnages on va de surprise en sur« prise. Cette paix de 1641, la petite paix, comme on la surnomma, est, dans l'étrange vie de. Charles IV, un incident non moins bizarre assurément que le plus incroyable de tous, sa bigamie. Jamais ou n'avait passé d*une plus superbe roideur, de prétentions aussi outrecuidantes, & un pluâ complet abandon des droits les mieux établis. Et tout cela n'était qu'un jeu 1 il n'avait signé ce traité que pour s'amuser à le rompre, et, pendant que ces bons Lorrains lut dressaient des arcs de triouiphe. résignés par soif de repos à une paix qui leur plaisait peu, il déchaînait de nouveau sur eux toutes les horreurs de la guerre.

Mais un plus brusque cbangcmcut, un plus grand coup de théAtre allait mettre en défaut^bien d'autres prévisions, déjou^er bien d'autres calculs. Le cardinal allait mourir, puis, au bout de quelques mois, son maître allait mourir luimême* Qui n'eût cru que c*en était fait de cette politique

266 ESSAIS UiSTORlQURS ET LITTERAIRES.

qa*il8 «raient pratiquée etaontenue de compagnie; qu'après eux tout allait changer dans le royaume? Si quelqu'un le devait croire, c'était bien Charles de Lorraine. GooxiBâDt n*eût-il pas compté sur un retour de fortune, quand le pouvoir passait en des mains qui lui étaient amies depuis près de vingt ans? Les souvenirs de Saint-Germain étaientils effacés de sa pensée? la reine avait-elle eu dans ses disgrâces un serviteur plus tliclaré, un plus hardi courtisan, on correspondant plus fidèle? de tous les personnages éloignés de la cour par les rigueurs du dernier règne il en était bien peu qui dussent espérer autant du nouveau; et madame de Ghevreuse elle-même^ repassant la frontière comme en triomphe, suivie de vingt carrosses et s*en venant descendre droit au Louvre^ ne se iiattait peut-être pas d*y reirotiirer une amitié plus constante/ un cœur plus complaisant et plus soumis.

On sait de quel réveil ces rêves furent suivis» et quel étonnement se répandit en France quand on apprit que les nouveaux venus avaient trouvé la place prise, que la régente «rait écondaU les amis et les confidents de la reine, qu'un autre cardinal était au Louvre aussi puissant, aussi souverain maître que l'avait été Richelieu. Cette nouvelle journée des dupes n'a pas manqué d*historiens : les principaux acteurs nous l'ont eux-mème ra<:>ntée, confessant, chacun à sa façon^ leurs espérances et leurs colères. De mécontents devenus révoltés, lancés dans les partis extrêmes, écrasés dès le début par l'étourdissant triomphe de Roeroy, ces import(m$i, comme on les appelait, avaient besoin d'un héros pour l'opposer & Condé; ils s'emparèrent de Charles IV. Hcsté hors des frontières^ le duc^ tout en

LA RËllNlOM DE LA LORHAliNË A LA FRANCE. 267

Boudant ses alliés, avait à peine quitté lés armes ; son dépit contre la régente dissipa ses rancunes contre les £spagnois; il se mit en eampagne et fut assez beureax pour surpreodré Rantzau et battre une de nos armées.

Cette journée de Tutlingen était vraiment une victoire; et, bien que le duc d'Knghien en eût bientôt comme effacé le souvenir devant Thionville et A Fribourg, Charles n'en atalt pas moins conquis un tel renoué, que force était de compter avec lui. Ici commence une série nouvelle de pourparlers et de négociations. Le récit en est peu connu et le détail curieux. On aime à voir comment procède Hazarin, comment, sans en avoir l'air, il n'abandonne rien ^ des moindres prétentions de son prédécesseur. Aussi dur, sans paraître inflexible, c'est la paix de i64i,. celte paix aussitôt déchirée, qu*il' entend imposer au duc« Charles résiste et se récrie : jamais il n'acceptera; puis tout à coup il se ravise, il cède, et tout est convenu. Le ]^ur est pris, on doit signer au retour de l'agent français porteur des lettres et des ^rotestatious du prince; ces lettres expriment à la reine et même à son ministre un dévouement sans bornes : le cardinal triomphe, il croit que la maison d'Autrictie compte déjà un allié de moins, un ennemi de plus. Seuls, les gens du métier conservent quelque doute, et seuls ils avaient raison. Ils connaissaient bien leur iiomnie pour ' avoir tant fois été trompés par lui. Quand vint le dernier jour, Charles ne signa pas, il suivit sa pente naturelle et s'en alla rejoindre les ennemis de la France.

Mais llasarin eut bientôt sa revanche : les conférences de Munster, depuis si longtemps entamées, allaient aboutir doftn. Soutenus éans leurs exigences par lea succès répétés

268 ESSAIS UiSTORIQUES ET LITTËHAIRES.

de Gondé, les plélnipotentiaires français allaient amener

TEmpire à s'isoler de TEspagne et à subir un traité séparé* Le sort de la Lorraine dépendait de ce traité. Au début des négociations, en 4645, on avait exigé et soutenu avec hauteur la restitution du duché et la réintégration de Charles dans sa souveraineté Indépendante; c^était la condition de tout arrangement; en 164G ce n'était plus qu'une prétention uiollenieat défendue; on en parlait à peine en 1647/ » puis, en i648, dans le traité final, il n'en était plus question. Les petits États d'Allemagne, à qui la paix était indispensable, n'avaient pas toléré qu'on risquAt le repos de • PEmpire par la seule considération d'un prince qui n'en faisait pas partie. Ce n'était pas l'empereur, disaient-ils, qui devait démêler cette affaire de Lorraine; c'était aut Espagnols à la débattre, puisque le duc était à leur service.

Abandonné si rudement par la puissance qu'il avait le mieux servie, Charles perdait toute espérance; sa ruine était consomm(5e. L'Espagne elle-même, il le savait, avait » fait bon marché de ses droits; en apparence, elle lui re&tait fidèle; mais c'était pour d'autres griefs qu'elle continuait la guerre. Tant de mécomptes jetèrent le pauvre prince dans un chagrin morne et violent Ses manières déjà bizarres devinrent rudes et farouches. Misanthrope et railleur, il n'épargnait personne, les l^spagnols et les Allemands, moins encore que les Français. Dans sa çiauvaise humeur, il aurait licencié son armée, s'il n'en eût esp(5ré des revenus considérables; l'amour de l'or soutint son ardeur belliqueuse; n'ayant plus rien à faire pour lui*méme de ses soldats, il se mit à en trafiquer. L'Espagne en avait besoin, il les lui vendit cher, Irouvùit quelque douceur &

LA RÉUNiOiN DE LA LORRAINE A LA i-RANCE. m

rançonner ceu2 qui ravatent trahi. Tel était son abaisse»

ment, et pourl.int c'est à ce moment môme qu'il allail voir • s*ouvrk à lui la plus belle occasion, le plus vaste fîbamp d'espérances que la fortune lui eût encore offert.

Hazarin, triomphant à Munster, n'en touchait pas moins à sa chute. Ce génie souple et pénétrant» qui voyait de si loin dans les affaires d'Europe^ qui déjouait & l'élranger les intrigues les mieux ourdies» allait se heurter, en France, h quelques embarras de finance et de magistrature. U allait fuir et chercher un asile : où l'allait-il chercher? Dans le

camp même de Charles de Lorraine.

Ce coup étourdissant tira le duc de son sommeil. La

France était en feu, c'en (^tait assez pour lui rendre, non pas encore ses États» mais sa confiante ambition. U avait dans la Fronde un rôle tout tracé» c'était le rôle qu'avaient pris dans la Ligue les princes de sa maison. Comme eux, en telle circonstance» il jouissait d'un rare privilège» celui «d*étre à moitié Français. Quel avantage auprès des factions! que de gens il mettait à l'aise 1 Appeler l'Espagnol» surtout dans les premiers moments» personne n'en eilt eu l'audace; mais le Lorrain, comment s'en faire scrupule? Ce n'était pas l'étranger.

Il faut voir avec quelle ardeur il s'élança par cette brèche que le hasard venait de lui frayer. Deux fois, pendant les trois années que dura la guerre civile» il vint en armes au cœur même du royaume et< jusque dans la capitale. U entra dans Paris, comme le Balafré» en traversant les Ilots d'une foule idolâtre ; on baisa la poudre de ses pieds» on se disputa, pour en faire des reliques, la frange de son manteau; mais» Goumie il était écrit que la Ligue nouvelle ne

»7* ËSSÂiS JliSÏORlQUËS £T LiXTÉ^rAIRËS.

serait, après tout, que la parodié de rancfonae, et qu'an

liea de tourner au tierrible tout y tournerait au bouffoa, noire duc ne fut pas longtemps à la hantenr de son rôle ; l'ennui le prit d'être adoré, et, renonçant à suivre jusqu'au bout l'exemple de son arrière-cousin» au lieu de l>ra- Ter les poignards, au lien de payer de sa vie ses audacieuses entreprises, il trouva plus commude de se faire payer sa retraite ; do moins le bruit en courut et, bien que M« d*Uaas> sonville se plaise à n*en rien croire, bien qu'il- n*ait pas trouvé le reçu authentique de ces quatre cent mille écus dont les frondeurs fireèt alots si grand bruit, on aurait peine en vérité à s'expliquer autrement cette complaisante retraite, ce compromis si brusquement conclu qui, délivrant Tui^nne, la régente et le jeune roi, ouvrit à l'armée royale les portes de Paris. Comment en trouver la raison dans une pure étourderie, ou même dims le caprice le plus extravagant t

Que ce fût avarice ou simplement folie, Charles n'en» avait pas moins laissé s'évanouir l'occasion, peut-être unique, de rétablir quelque peu ses aJTaires. Mais il était loin de se douter où devait le conduire cette faute. Jusquelà il n'avait perdu que ses sujets et ses domaines, il allait perdre sa liberté. C'était un genre d'incident qui manquait à sa vie d'aventure ; ses alliés, les Espagnols, lui en ménageaient la surprise à son retour en Flandre. Que leur avaitil fait? Il leur était incoiiimode; sans vouloir les trahir, il leur laissait trop voir qu'il les servait avec dégoût. Ils en vinrent aux soupçons et s'assurèrent de sa personne, le je* tèrent dans un vaisseau, puis dans les prisons de Tolède. Ce n'était pas un de ces emprisonnements passagM» comme

LA RÉUNION DE LA LOUUAilSK A LA FHAÎSCli. »71

6D aviîcnt m léocnuDeat las doqeof de Vtacmuies et du

EaMe ; huit années sïicoulèreiit sans que la politique êspa^ gaoift coQ^eptit à lÂcber aa proie; huit années de torture Blonde ipour ce melhenrefix prince. Ce n'est qu'à la fin de la guerre, avec la paix des Pyrénées, que la prison s^ouvrit enfin. Charles avait saixanté ans; rendu à k lumière, il reprit son ancien train de vie, inoiuâ hage et plus incorri- «

gible que jamais.

Cette rapide esquisse indique à peine un des cAtés du

livre de M. d'HaussonvUle : en termes aussi brets ou ne peut signaler que Tabondante variété des événements» et ee n*est pas là la charme principal d'une telle opuvre, il est dans la finesse-de la touche, dans la -vérité du coloris. Les. changements à vue, les brusques incidents, les coups de théfttre répétés sont les ressorts purement matériels de l'intérêt historique; on s'en lasse bientôt. Ce qui ne s'épuise pas, c'est le plaisir que donnent d'exactes infornia- ^ons> d'intelligentes vties, la juste appréciation des faits et de leurs causes, des personnages et de leurs caractères. C'est là ce que l'auteur a cherché de préférence. L'écueil de son sujet, était le romanesque : il a su l'éviter. Il a*a voulu piquer qu'avec juste mesure la curiosité du lecteur, s'attachent surtout à l'instruire. D^un tissu d'aventures, il

a fait une sérieuse étude dliistoire politique. Sa prétention n'est pas de jeter un jour inattendu sur des événements et des hommes dont tant de gens habiles ont parlé avant lui ; et pourtant, à chaque instant, il complète ou rectifie l'idée qu'ils nous en ont donnée. Ces hommes, ces événements, il ne les fait entrer dans son cadre que de profil, pour ainsi dtei maïs cette pose contribue elle-même à les faire voir

m essàis msTORiQUBS et littèraircs.

sous des aspecU nouveaux» Mieux on connaît la cour de Saint^-Gennain, plus on se platt à en faire avecrautenr une

revue nouvelle, à la voir autrement éclairée, et jugée autrement de coutume; à contredire, pièces en main, la trop bonne opinion que certains personnages nous ont laissée d'eux-mêmes, à réhabiliter certains mérites volontairement obscurcis. Dans ce livre, il y a sur Richelieu, sur Hazarin, sur Condé et sur bien d'autres, il y a particulièrement sur la reine Anne d'Autriche telles pages qu'on pourrail regarder comme un appendice nécessaire à notre propre histoire, et dont il faut conseiller la lecture à ceux mômes qui ne prendraient aux destinées de la Lorraine qu*un secondaire intérêt. , •

ni

Continuons À jeter seulement un coup d'œil sur les sommités du sujet, puis l'œuvre ainsi parcourue, nous chercherons une dernière fois à Tapprécier dans son ensemble.

 vrai dire, la partie du récit qu'il nous reste à ezami-* ner ne ressemble à la première que par l'agrément du récit, Fart de la mise en scène, la sohdité des recherches; pour tout le reste elle en diffère complètement. Dans la pre* mière, en effet, c'est-à-due jusqu'en ^660, on assiste à la marche d'une grande et prévoyante politique : la Lorraine n'est pas encore française; envahie, possédée par nos ar-

LÀ RÉdNION DE LA LORftAlNË k LA FRANCE, m

mes, elle n'est pas légalement à noui^; le but n'est pas atteint; mais les moyens d'y parvenir sont si habiles et si persévérants ; il y a chez Henri IV, chez Richelieu, chez Mazaria, un tel accord, une résolution si constante d'acquérir ce territoire nécessaire à la sécurité et à la pôissance de la France, qu'on csl sans crainte sur le rcsuituL : un événement ainsi conduit et préparé ne peut pas man-quer d'avoir lieu. Dans la seconde période» au contraire, de t66D à 1766, le but seul est atteint ; la France, il faut le reconnaître, devienèmaltresse delà Lorraine; mais par de si pauvre^ moyens, après tant de violences, d'hésitations et de faiblesses; la poursuite de ce grand mtérôl est si souvent subordonnée aux plus misérables caicub, aux caprices les plus incohérents, qu'à tout moment on se surprend à croire le succès impossible, il semble que ce petit pays, convoité si longtemps, nous échappera toujours; et, s*il nous appartient entia, en dépit de nos fautes et malgré tant d'obstacles créés conmie à plaisir, il faut que la Providence eût son parti bien pris de compléter ce grand ensemble de territoires agglouicrés qui constitue la France : évidemment ce ne sont pas les hommes qui ont achevé cette affaire.

Revenons donc au moment où Charles IV sort de prison et rentre dans son duché. C'est à peine si la France en garde quelques parcelles. Elle a réservé pour <cs troupes un droit absolu de passage en cas de guerre sur le iihin, et eontinoe à faire raser les fortifications de Nancy; maisà cela près, la Lorraine tout entière et môme lout le duché de Bar sont restitués à leur légitime souverain.

Cette modératiim de notre part dans un traité dont, à

i74 ESSAIS BISTOHIQUËS ET LlTTKaAlRfiS.

ncm dicitotu les concilions, n'est-dle (ws 0«rpreoaDle? Quel fruit pouvions-nous tjrer de cette glorieuse pais qui pour nous valût ia pessesBion des duchés de Lor» raine et de Bar? Ei quand on songe que nous les occupions depuis près de irente ans^ on s'étonne encore plus de nous les voir abandiNiMr. Qui dooc, dans les conférences, avait plaide la cause de Charles IV absent? Les Espagnols ii'avaieDi pour lui ni affection ni gratitude ; ils k tenaient pour m allié suspeel et ittcoqnnode; ils Tavaient si rudement traité; qu'ils devaient tout au aïoins ledeuter sa rancune ; et quant à Maaarin, élail-il homme à se iatter d'eqpbatnèr par la reconnaissance cet esprit inconstant et mobile 7 Tout seuiblait doue couspirer pour que le pi isuonier de Tolède ^jàt prcMiua à lui seul la rançon de ia poia. il n'en ûit rien pourtant. H eut pour avocat un certain sentiment du droit, alors encore vivace, même en diplomatie. La spoliation du faible par le fort, nous Tavons déjà dit» était encore^ à cette époque, un acte si mal famé, de si dangereux exemple» si contraire au droit européen, que Maxarin et don Louis de Haro n'osèrent, ni Tun ni Faotre, soft réclamer, soit ofliir les dépouilles du pauvre prisoLiuier* Ou ne parla pas même d'échange et de compensation; l'idée de ménager en Italie, ou en quelque autre iïea d'Europe ane nouvelle principauté à ia maison de Lorraine, cette idée qui, seule» dans le siècle suivant» devait tout terminefi m vint, alors à personne; et la réunion de la Lorraine à la France^ que, dès 1034, ou regardait comme un fait aocompli, toi encore cette fois indéfiniment i^ournée.

Hais, tant que la fortune resta fidèle à Louis XIV, l iadépeadimce du duc de Lorraine fut purement illusoire et sa

LA HÉUNION DE LA LOHRAIffB A LA FRANCE. $ti

souveraineté oomioaie. Le traité de Yiuceanes» qui lui avait restitué ses États, sonleya dans l'exé^utioa tant de difficQ^ tés, rexercice du pouvoir fut soumiâ, dans leë maios du duc, A tant de restrictions et de gênes» que le malheureux prince, réduit au rôle de vassal, n'eut jamais le courage de retourner dans ses domaines^ de se nK)ntrer à ses sij^ets el de tenir sa petite cour. Il aima mieux traîner au Lou? re et à Saint-Germaiu la vie de courtisan^ couioudu dans la ïoaie, et, un beau jour, moitié pour assurer sa propre tranquil*

lité, moitic par sccrei désir de juucr un tuur à sa famille,

qu'il aimait peu» et surtout à aon héritier, le jeune Charlea de Lorraine, il n'imagina rien de mieux que de mettre &

prix sa couronne et de, la vendre à fonds perdu.

Cette négociation» secrètement conduite par Louis XiV en personne (car il y avait deux ans que le cardinal était . mort)» est une aveature singulière» très-bien contée par notre histmen» et d*un curieux exempte pour les monarques al^solus* Le jeune roi pensait jeter snr les débuts de son règDO un lustre incomparable en obtenant» sans coup

férir, celle province que ses prédécesseurs avaient tant soubaitée sans jamais avoir pu l'acquérir ni par la paix ni par la guerre. Aussi, le jour où» assistant à la foire de Saint- Germain en nombreuse compagnie» on lui remit certain papier que le duc Charles» deux heures auparavant, avait Si^iié eu grand mystère daiii l abbaye de Monlmartre, il en sentit une si vive joie» qu'il ne put la cacher» et» se tour^ nant vers ceux qui Tentouraient : « Dans toute cette foire, leur dit-il» il n'y a rien qui vaille les deux bijoux que je viens de gagner. » Il entendait parler des duchés de Bar et de Lorraine que» par un traité en bonne forme» Cbailes

f76 ESSAIS HISTORIQUES BT LITTËRAIRftS.

venait de lui céder. « Que crbyes-vous» disait-il le soir même au prince de Condé, que croyes-yoos que je loi aie donné pour uu si grand État; et qui est si fort à ma convenancei et me rend maître jusqu'au Hbin? De quelle province de France en souveraineté croyez-vous que j*aie fait contenter M. de Lorraine pour cet échange? Je ne lui ai pas donné un pouce de terre en tout mon royaume. J'ai trouvé moyen de le satisfaire d'une chimère d'honneur pour les princes de sa maison... J'ai seulement déclaré les princes lorrains habiles et capables de succéder à la couronne de France après notre famille. Quand nous serons morts^ il arrivera ce qu'il pourra. Cependant^ Dieu merd» nous nous portons aussi bien qu'eux K » Tel était en effet le prix de l'étrange marché que le roi pensait avoir conclu.

Mais il avait compté sans l'opinion de tous les intéressés, aussi bien en France qu'en Lorraine. Les princes de sa royale maison s'émurent si fort de se voir brusquement adjoints tant d'étrangers auxquels» par la naissance, ils se croyaient très-supérieurs; les bâtards d'Henri IV se plaignirent si haut d'être privés d'une espérance qui leur avait toujours appartenu ; les ducs et pairs affichèrent une consternation si grande; les ministres du roi eux-mêmes qui tous, sauf M. de Lyonne, avaient ignoré le projet, laissèrent voir d'une façon si transparente qu'ils ne le trouvaient pas souienable ; le parlement enfin, dont la sanction, à cette époque, était encore nécessaire pour donner force de loi à

1. Ces paroles sont textuellement extraites d'un document conservé aux archives des affaires étrangères. Cette pièce, écrite de la propre main de M. de Lyonne, est intitulée : Ce que le rot a dit à M, le Pnnce en lui donnant lu nouvelle du traité de Lorraine, 2 aoTembre

U RÉUNION DE LA LORRAINE A LA FRANCE. Vil

un ordre nouveau da succession à la couronne» le parlement, toot dompté qu*il était, se révolta tellement de cette

prOleatioQ de faire des princes du sang comme on fait des officiers, aux gardes, qu'il ne consentit, de guerre lasse, l'eoregistremeQt du Uailé qu'avec rudditiun d'une clause qui le rendait nul de plein droit. Cette clause portait que le droit de succéder à la couronne de France ne profiterait aux princes de la maison de Lorraine que lorsqu'ils auraient tous, et jusqu'au dernier, adhéré à la cession de la Lorraine u la France. Or, en ce moment même, le duc François, le frère de Charles lY, protestait devant la cour des pairs contre la spoliation dont il était victime, et le jeune Ris du duc François, le prince Charles de Lorraine, Théritier légitime du duché, pour n'être pas contraint d'adhérer au traité, venait de se dérober de Paris, la nuit, A franc étrier, au sortir d'un ballet où il avait dansé dans le quadrille du roi.^ Ainsi le parlement avait frappé de mort l'œuvre de son monarque, en ayant l'air de l'accepter, et^ pour qu'il ne manquât rien à l'invalidité de cette conception malencontreuse, Charles IV, à son tour, protesta contre la clause restrictive introduite par le parlement, et déclara le traité nul, si la vérification ne portait qu'il serait exécuté en tous ses points.

Ainsi, pour avoir voulu ne consulter personne et faire à

lui s0ul un tour de force éblouissant, le jeune souverain se trouvait acculé ou à rhumiliation de l'impuissance ou à

l'abus 'de l'autorité. Il prit ce dernier parti, et b'eu alla, de sa personne, commander à son parlement d'enregistrer le traité san^ clause restrictive. Les habitants des quartiers du Louvre et du Palais de justice furent bien étonnés de voir,

m ESSAIS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES.

un beau matin, comme au temps de ht Froude, les rues se remplir de spldats et le roi à cheval, en costume militaire^ 8*acheminiir vers la grand^chambre, suivi d*an long cortège de mousquets cl de lances. Persoane n'osa dire un mol. Présidents, conseillers, princes du. sang, ducs et pairs» tous ceux qui, depuis vingt jours, faisaient le plus de bruit, se courbèrent en silence devant la \olûiUé tlu roi, et la foule, qui se plait À ces triomphes de la force, salua le monaïque, à son retour au Louvre, de ses bruyantes acclteatlons. Mais le traité n'en était pas uicilleur, tout enregistre qu'il était. Après le parlement ce fut A Charles 1 Y qu'il fallut faiie violence. Fidèle à ses habitudes de légèreté et de mauvaise foi, ce prince se disait dégagé et refusait au roi les clefs de la ville de Marsal, qu'aux termes du traité il était tenu de lui remettre. Le roi se lassa d'attendre et, à la téte d'une grosse armée, entra brusquement en Lorraine. C'était sa première campagne. Elle ne dura que trois jours, car le duc se hâta de baisser pavillon et do bvrcr la ville j mais il obtint, pour prix de sa résistance et de sa prompte soumission, un traité qui, sans détruire virtuellemjent le traité de Montmartre, y dérogeait sur les pointâ essentiels, et rétablissait les choses telles qu'elles étaient réglées deux ans auparavant par le traité de Yincennes.

Cette demi-satisfaction mit Charles plus à sou a.ise pour retourner dan^ ses États. 11 y fut reçu A bras ouverts, comme au lendemain d'une victoire. Ce peuple de Lorraine gâtait vraiment ses souverains ; il leur pardonnait tout. .Absous par cet amour de ses sujets, le duc reprit le cours de ses

folies. Ni l'âge, ni l'infortune n'avaient mûri su raison. Ses

deux passions dominantes, Tamour des dames et l'amour

LA RÉUNION DE LA LORRilNB A LA FRANCE, m

de la guerre, le poescdaleat toujours; dooner des bals el équiper des régImeDts, c'était toute sa vie. il fit lea^fre à NaQcv, 3u milieu des bastions en ruines el des fortifications rasées, les galanteries, les fêtes, les eomédiest les carrousels; et, comnie i( avait besoia de coffres bteo garais pour suliire à tant de dispenses, il û)it à coulnbuUon tout le oioade, et doubla le poids des impôts»

Ses plaisirs cependant allaient être troublés; un grand mécompte l'attendait. Après avoir, au prix des plus lourds sicrifices, recomposé son état militaire et mis sur pied d'eicellenis bataillons, Il s'aperçut, un peu trop tard, que ce n'était pas pour lui qu'il avait travaillé. Le roi de France, qoi se brouillait alors avec l'Espagne, et préparait sa campagne de 4667 contre les Pays-Bas, fit dire à son bon frère le duc Charles de Lorraine que ses soldats lui étaient né- GOBaires. Le duc» faieiuvt la eourde oreiile, prétendit qu'il avait à peine ^ez de monde pour protéger son [Kiys contre les agressions probables des Espagnols et de Téiecteur pa« latin. Le rel lui répondit qu'il ikisait son af aire de tenir & (iisiance les Espagnols ei Téiecteur, mais que l'armée Jornite irait aux fttys-Bas, sous le conmiandement de M. de l^renae. Ce ae fut pas tout. Le duc se résignait encore & ctder ses soldats, seulement il désirait savoir le montant de la paye ^ leur serait donnée; or quelle ne fut pas

SI surprise quand il couiprit que son puissant voisin complait iNon se servk de ses troupes, mais n'entendait pas lis payer* C'était donc pour le compte du roi, et aux dépens du duc, que les régiments de Lorraine allaient contribuer à la prise de Ciiariereiy de Tournai, d*Oudenerde et de Lille, pendeul que leurs fof eie et. leurs compatriotes

980 fiSSMS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES.

demeuraient exposés sans défense aux incursions des bandes espagnoles.

Par bonheur cette çuerre ne dura qu'une année; mais la paix donna bientôt naissance à de nouvelles tribulations. A peine les troupes lorraines ayaient-elles revu leur patrie, que M. d'Aubeviile s'en vint trouver le duc, et, de la pari , du roi» le somma de les licencier. On ne lui permettait de conserver pour sa personne que deux compagnies de cent gardes, et rien de plus. Charles, stupéfait, hors de lui, se résigna pourtant» non sans de grands éclats de colère. Mais bientôt le bruit courut que, pour s'assurer un abri, il travaillait secrètement à liguer l'Empire» l'Espagne et la Hollande contre Tambition de Louis XIV. Celui-ci fit semblant d'ignorer ses démarches, jusqu'au jour où il lui convint de se plaindre et d'agir tout ensemble. Ce fut en pleine paix» sans mise en demeure, sans avis préalable, qu*il résolut de s'eniparer de la Lorraine et de son duc. Ce guet-apens, car il faut l'appeler par son nom^, n'apparaît pas dans les gazettes de 1670 ; à peine le soupçonne-t-on dans les inémoires contemporains. M. d'Haussonville nous en révèle les détails les plus circonstanciés et lui rend son véritable caractère. ' | Charles ne dut sa liberté qu'à la vitesse de son cheval. Ua certain comte de Fourille traversait au galop le faubourg | * de Nancy» à la téte d'un gros de cavaliers armés» pendant que le fugitif s'échappa il de la ville, sous la prolecliou d'un brouillard qui avait retardé la marche du comte de Fourille et de ses soldats. Mais si le coup sur la personne était manqué, on joua mieux Fautre partie. Le maréchal de Créqui fit entrer à Nancy que puissante armée» se mit» saos coup férir, en possession de Mirecourt^ do Ghaté» de Long-

LA RÉUNION LA LOUlUINb: A LA FFIANCE. 281

wy, et s'empara bientôt d'Épinal, qui seul tenta une ombre

de résistance. Le pays tout entier rentra donc pour la seconde fois sous la domination française*

Les archives des affaires étrangères nous donnent, sur cette occupation de la Lorraine, de curieux. et affligeants détails. On aimerait à pouvoir dire que le maréchal de Créqui n'obéissait qu'à un excès de zèle en se jetant sur cette proie facile, au mépris de tout droit des gens; malheoreusement la leçon lui était faite; ses instructions eiislent, elles sont écrites sous la dictée du roi, de la main même de M. de Lyonne; elles portent qu'il faut pousser le dncl'épée dans les reins, le dépouiller à tout prix, sans lui laisser le temps de se reconnaître, sans écouter ni ses offres, ni ses prières. 1, ii i itation est telle chez le jeune monarque, çu'eo apprenant la résistance imprévue d'Épinal il commande à son maréchal d'envoyer aux galères tous les hommes qui seraient pris les armes à la main. Cet ordre causa sans doute quelque émotion à M* de Lyonne, car on le voit presque aussitôt se permettre une humble remontrance qui se termine ainsi : « Les gazettes étrangères, « commentant ce qu'a fait Votre Majesté au sujet des « princes de la maison de Lorraine, disent qu'elle n'agit i pas dififéremment du Grand Turc, qui nomme, destitue « et rétablit suivani son bon plaisir les princes valaques, « moldaves ou transylvains. Si Votre Majesté envoie aux ir galères des sujets qui défendent l'État de leur Souverain, u ne vont elles pas publier par toute la chrétienté que « jamais le Turc n'a commis cette injustice et cette inhu* « manilé ?.. » Malgré la franchise du uiinistre, l'ordre du

roi ne fui pas révoqué, mais Épinal se rendit prompte-

ie.

m^M, et OB Hffltil 8Q mvécbil 49 n*étre pa» impitoyable.

pt^liHS Q*^it^tQot^ luliâ impossible, Al»^ avoir erré quelques joujm dam let gorge^ des Vosges, U passa le Kbip^et 6^cu vint 4 Cologue. il conservait, malgré son âge, s^ vjgne^ de seJlAM tat^ots 4^ capUaiue ; peudaut le peu d*iW^€s qui hu restaieot & vii^ViiB il de?lpt donc poof , les confédérés «a babiie et actif auxiliaire, et, $*il eut le cbegriOt tei^t que vécut Jurenue, d^assister aux trîAmplies de sou royal spoliateur, sans autre satisfactiou que d'iuquiéfaer ç4 et là, P9i^ quelques coups d'audace digoes de sa jeunesse, la marche des Fra;açaJis victorieux, il eut, Turenue Boori, quelques mou^uts de vraie coosolaUioA. Âvani de suivra dans la toq^ ce grand bomme de guerre, & trois mpis d'intervalle^ il contribua, p<^r ^es <^vis et ses mauœu* YfAs» à faire euriK'oifdre et tuilier en pièces, devant Xrèvea, ce nxaréchaî de Créqui qui lui avait dérobé sa Lorraine.

Hais ce n'élait lÀ qu*a<». plai&ir ^phéoière, qui ne cbau* g^ait rien au déplorable état où, à l'beure de sa mort, en 1679, il laisëtait aiiaires de sou pays et de sa maison. l& récente conquête de la Francbe^ConUé et de TAIsace «v^t

transformé bien des choses, et notamment la position géogf^bique du dMplié de L^r^Âne. U n'étaU plus Umitroplie d# t9 France, il faisait corps avec elle, et, si jamais Tindé* * pendance lui était rendue, il devenait une enclave au cœur ipévie du royaume» Le roi, dès 1ers, à moins de eosapiemettre se^» communications avec ses nouvelles conquêtes,

na youvalt plm à eucu^ prix se dessaisir des ducliés. Anisi l'Europe, qui protestait naguère contre la manière vMenle dont il les avait pris, semblait aujourd'hui résignée à lui ei: abandonner la possession définitivot &Ue faisait bon mar-

LA RÉUNIOfd DE LA LOaRAiNË A LA FRANCE. SS»

«M des draltf de la ftnrilla 4e Lomiee, iieiireiise •{ A ee

prix elle avaii pu calmer les amlùtieux désirs du Jeaoe roi victorieux.

.Cest daas ces conjouclures que le neveu de Charles IV 'succéda à sou onele sous le nom de Charles V« U n'héritait en quelque mtie que d'un titre honorifique, d'une souve* r^eié imagiiiaiffe, d'un pouvoir in parUbus, Séparé de ses Étals par le plus formidable obstacla» destiné A mourir sans les avoir revus^ il n'eu devait pas moins, par l'éclat de sa vie, velevar sa maiseoy perpétuer son droit héréditaire, et, la fortune aidant, préparer A la fois la restauration de son file et l'élévation de sa race à de phis graudes destinées. Ausei' brave ^e son oncle, aussi faalnle général, il était de plus oiaiUe de lui, calme et sensé, loyal et généreux. Du moment que la Providence permettait qaê cette antique souche produisit un rameau encore plein de vie, il était évident que l'indépendance de la Lorraine n'avait pas dit son dernier met. Rien ne fait sentir, comme l'apparition d'un tel priuce, quel rôle Jouent en ce moiide les destinées individueUes, combien le couie des événements et les lois logiques de l'histoire sont souvent modifiées ou au moins suspendues par l'ascendant d'uu seul homme. Assurément les fautas de Louis JUV et le déolia de sa fortune ont encore plus servi la maison de Lorraine que la vaillance et les Yftrtius de Charles V; maiS| aux jours de ses plus grands revers, le 1*01 de France ne fut contraint d'abandonner ni la Franche-Comté, ni l'Alsace, tandis qu'il dut, dès 1697, à la paix de Byswick, restituer la LcNrraine. Il dut la rendre non-seulEment parce qu'il l'avait mal acquise, mais parce qist le droit du légitime possesseur avait reçu comme un

m ESSAIS HISTORIQUES ET LITTËRAiUES.

baptdme et une cooséCEatioD nouTeUe des îmmeDses servi-

CCS que son père avait tout récemment rendus à l'Europe et à la cbrétieuttî.

Le nom de Charles V se rattache en effet, comme celui

de Sobicski, à cette journée, plus mé moi ablc que sanglante, ' qui délivra la capitale de TAutriche et rejeta pour toi:yours dtt sol de rOccident les hordes de l'islamisme. Guerre généreuse, la dernière des croisades, saluée avec reconnaissance par les populations slaves et germaniques, avec respect et enthousiasme par l'Europe tout .entière. Elle valut aux deux capitaines, au Polonais et au Lorrain, comme un reflet de l'auréole populaire qui avait ennobli jadis le nom de Charles Martel. Déjà, vingt ans auparavant, en 1664, Charles, tout jeune encore, avait gagné ses éperons à la journée de Raah^ en combattant les Turcs, sous lès ordres de MontecucuUi. Sa vie entière se passa dana les camps; il lutta de bataille en bataille, tantôt contre les Français sur la Moselle ou sur le Rhin, tantôt sur le Danube contre le grand vizir ou contre les Hongrois révoltés. Exposé par sa bonne renommée à exciter la jalousie d'un monarque à la fois son protecteur et son beau*frère, l'empereur Léopold, ilsutj à force de franchise et de sincère modestie, ne jamais perdre sa confiance. 11 touchait au comble de ses vœux, en 4689, à la reprise dos hostilités entre la France et rtmpire: investi du commandement jsupr^me des armées impériales, une première campagne presque constamment heureuse venait de le rendre maître de Mayence et de Bonn, ces deux places qui, pour Louis XIV, étaient les clefs de l'Allemagne ; déjà il se préparait à pénétrer en France, il allait pour la première fois mettre le pied dans ses Étais héréditaires; les

LA RÉUNION DE LA LORHAINË A LA FRANGE, m

plus briUanles perspeetires semblaient s'ou^ devant lui»

loiâqu une vialente maladie TeDleva en quelques jours. Catastrophe imprévue qui consterna l'Empire et que Louis XIV liii-oiéme eut le bon goût de d(^plorer, tout en en profilant pour respirer un peu et relever la fortune de ses armes.

On comprend que le chapitre où la vie de ce noble prince est racontée avec détail doit être un des plus attachants du livre de M. d'Haussonville. Après les agitations stériles de Tavcntureux Charles IV et la longue bigarrure de ses talents et de ses vices^ de sa valeur et de sa déraison » on aime à B'«*r6ter devant ce caractère calme et chevaleresque, modèle d'héroïsme et de modération* Le vieux parti lorrain, le parti de l'indépendance, s'était nourri d'un grand espoir à la vue de son duc victorieux s'acheminaut presque sans résistance, après vingt ans d'exil, vers la frontière de lapatrie ; aussi quelle stupeur ftit la sienne à la nouvelle de sa mort 1 L'héritier de ses droits, son fils ainé, Léopold de Lor* raine, n'était pas d*âge à hériter de son épée; il n'avait que onse ans. Mais une mère tendre et habile, femme de tôte et de cœur, Marie- Éléonore d'Autriche, reine, douairière de Pologne, était là pour veiller sur les duchés et sur son fils, £ile tenta d'acquérir par la paix ce que son époux se ilattait de conquérir par la guerre. Louiâ XIV eut bientôt compris qu'en jouant franc jeu avec elle, en lui promettant la Lorraine, il la mettrait de son parii, et que personne euxEurope, pas môme Victor-Amédée, ne poui rail aussi bien l'aider à rompre le faisceau de ses ennemis. Il en coûta sans doute à son orgueil de faire ce sacrifice, mais tl le fit à pro* pos, avec résolution, et ce fut la veuve de Charles V qui, pour servir son fils, posa les premières bases de la paix de

m ES8AI8 flISTOIlIQUBS ET LITTÉRMBSe.

Rysfwiek, eo détachant peu à peu de la eoaiUiea soo frère, Temperdur Léopoid.

Kous ne saunons passer derant la paix de Ryswick saas dira au moins ua «ot des docomeats vraimeBt nouTeaiix .que M. dHaoiBOiiTine a réunis sur cette grande népooi»» tiOD. 11 en pose avec clarté les mystérieux préliminaires et en suit pas i pas toutes les péripéties. Sans pénétrer dans ces détails, nous de<vons ici constater qu'en 1697 Louis XfV, pcMir négocier la paix, devait se résigner à. restituer cette prorince, qu'il possédait depuis vingt-sept ans et qu'il s'était promis de ne jamais rendre. La question do la réunion de la Lorraine à la France n'avait donc pas lait un pas depuis le eoaiauincfmont du siècle* On pourrait presque dire qu'elle avait reculé.

£n effet, qu'avioas-aous gagné À cette possessioa précaire, si longtemps prolongée? An lieu de nous conciiier Taffection des Lorrains, elle avait envenimé leur kosliiiié naturelle. La France ne leur était connue que par les me* sure6 acerbes, ies exactions, les violences que tattt pouvetr nûlitaii^ se permet en pays conquis. Quel contraste avec ies largesses, ies liienfaits, l^adminisftration patemelie des anciens souverairib ! L'image du passé devenait chaque jour plus cilèra» ûn soupirait apràs la délivrance. Ajoulonâ que lefcnne prince à qui la Ptovidence restituait ses États sem<> blait né lout expi'èa pom* CorliOer dans L^nie do ses sujets l'aoïottr du pouvoir nation^ et l'borreur de rétranger. A peine âgé de dix-butt eus, L^éopold avait Tbabileté, la matudritié de raison, l'expérience d^un homme fait. Moins brillent que son père» moîos aùiottreux du métier d^s armes» bien signalé d4ià pai* des traits de taravKHiirQ, il avait.

LA RtHNION DB LA i&MAIttfi A LA FRANCE. UT.

wmi tout, le génie des affaires a do raduiioistraUoa. £a peu d'années, la Lorraine Ait comme tranafonnée sons sa

main. Il lui rendit Taisance, le bien-être, et la sauva comme par miracle de la amûagratioo don! tous les États d^Ëulope, petite et grands, allaient être plus ou moins Tictimea. Ce n'était cepeadaat pas sans quelque ^prébeosion qu'il avait entrepris cette tAche. Dès son entrée au pouvoir^ nM^ grêles facilités qu'il rencontrait de tontes parts, malgré la docilité de ses sujets et le boa vouloir de l'Europe^ son bon sens n*a¥ait pu se défendre de quelque découragement. La France^ bien qu'affaiblie, lui semblait encore trop puissante pour qu'un duc de Lorraine pût régner A son aise et se sentir matire chez luL Aussi le yi\tm prêter eomplaisammeni l'oreille au projet de partage de la uiunarcbie espagnole qui circulait alors en Europe. Dans cette grande distribution de territoires on lui donnait le duché de Milan en échange de sa Lorraine, permutation qui non-seulement • lui semblait bonne en soi, mais qui lui assurait un heureux voisinage, celui de l'empereur, son oncle. On sait ce que devint ce projet de partage au moment où, après de laborieuz pourparlers» tous les intéressés semblaient tomber d'accord. La voloalc du a mourant remit loul en question, et Louis XIY en face d'un testament, forcé de faire un choix entre deux partis d'un danger presque égal, prit celui qui mettait à néant les espérances du duc de Lorraine. Léopoid garda donc son duché mais il s'était, dans rintenralle, rapproché de Versailles par un lien de famille ; il avait épousé la nièce de Louis XIV, mademoiselle de Chartres, Élisabeth-Charlotte d'Orléans.

Étant ainsi Ué aux deux antagonistes par le même degré

m ESSAIS HlSTORiQUfiS BT LiTTÈRAlRËS.

de parenté, î! osa concevoir le dessein de rester neutre dans leurs querellesi et» ce qui est plus extraordinaire» c'est qu'il en vint à bout. Il dut seulement se résigner, au début de la guerre, à recevoir garai son française dans quelques-unes de ses places, mais il eut ie talent de s'en débarrasser bientôt* L'empereur, «à sa prière, prit un engagement si solennel de respecter ses Étals» si le roi les respectait aussi» que celui-ci» par point d*honneur et par émulation» se lia de la môme manière et relira ses lioupea. Ainsi cette neuti alité que rêvait Léopold» et qui semblait d'abord une pure chi* mère, devint une réalité, il fit régner sur ce coin de terre les bienfaits de la paix au inilieu des horreurs d'une guerre générale. De 1700 A 1714» Tagriculture» le commerce» les arts prospérèrent en Lorraine ; les villes, les campagnes, naguère désolées» s'enricblrent et se peuplèrent » Voltaire nous le raconte» et des preuves sans nombre confirment

son n5cit. Dans ces désastreuses années, Lunévillc vit construire un château ducal magnifique» un diminutif de Versailles» et entretenir à grands frais des légions d'ouvriers et d'artistes, pendant qu'à la cour de France la royauté renonçait tristement aux bâtisses» son luxe favori» et signait à Mar ly Tordre de fondre son argenterie et de mettre en gage ses bijoux.

Quel art n'avait-il pas fallu pour ne jamais donner prétexte à deux rivaux acharnés de prendre pied sur un sol dont la fertilité nouvelle était un attrait de plus 1 Ce fut un chef-d'œuvre de politique que la conduite de Léopold pendant ces longs orages. 11 faut pourtant tout dire : ce pai'fait équilibre ne dura pas toiyours. Outre qu'un secret penchant» les souvenirs de son enfance, et même aussi la voix du

LA RÉUNION DE LA LORRAINE A LA FRANCE. i89

sang, lui inspiraient pour la cause imp(^rialo crinvoloiitaires prédilections, sa perspicacité ne cessait de lui dire qu'il avait tout à pei dre aux victoires de la France. Aussi longtemps que la fortune ne nous fut pas décidément contraire, son impailialité ne lui fit pas défaut ; mais lorsque, après dos revers répétés, les alliés, enflés de leurs triomphes, commencèrent à parler de démembrer la France, ou tout au moins d*échancrer ses frontières, Léopold, oubliant sa prudence habituelle, se crot prédestiné à profiter de nos dépouilles et laissa clairemenl percer le dessein d'arrondir ses possessions liérédilaires au moyen de l'Alsace et des Trois Évécbés. Le bon vouloir du prince Eugène lui était assuré, et il avait acquis de ses deniers celui de Marlborough. IMafs ia subite chute du général anglais, Taccord inattendu des cabinets de Versailles et de Saint-James, et avant tout la victoire de Denaia, ruinèrent ses espérances. Plus que personne il fut surpris par le traité d'Utrecbt. Non-seulement il n'avait pas gagné les territoires qu'il convoitait; mais il avait perdu sa situation première : il était devenu suspect à Louis XIV; il en pouvait tout craindre. Aussi le vit-on bieutôt prendre une allure nouvelle, laisser là les dehors de la neutralité, et se jeter franchement dans les bras de FAu* riche qnî. seule, pouvait lui garantir la possession de son iucbé, et dont la bienveillance, par une cause peut-être çn- ',ore plus grave, avait alorsâ ses yeux plus de prix que jamais.

L'empereur n'avait point de fils ; sa fille Marie- I tjerèse levait donc hériter des États autrichiens et transmettre à on futur époux un droit presque assuré & la pourpre impéiale. Faire épouser Marie-Thérèse à l'ainéde sesiils, t^lie tait Tanihition du duc de Lorraine. Déjà même ses vœui

1»0 BS8AIS HISTORIOtlES Bti LITTÉRAIRES.

allaient être exaucés, ioi'sque la mort enleva ce jeune prince. Léopold, sans se décourager» mit en avant son second flb,

qui n'était encore qu'un eulauL ; et comtoe rempereur, , avant de Tadopter pour gendre, demandait à le connaître,

on renvoya à la cour de Vienne achever son éducation. Les i

années s'écoulèi eut sans que l'héritier présomptif du duché de Lorraine remit les pieds à Nancy, chex son père ; si bien que ses futurs sujets s'habituèrent à ne plus voir en lai qu'un archiduc, un étranger.

Ici commence dans cette histoire une phase nouvelle* L*amour des Lorrains pour leurs princes, cet ancien et sérieux obstacle à la réunion de la Lorraine à la France, va disparaître peu & peu. Cet amour, pour rester vivace, avait besoin de se croire partagé, et ce fut pour la Lorraine comme une infidélité de son prince que cette ambition du sceptre impériaL Qu'allait devenir le duché, quand le duc serait empereur? Une humble succursale, une triste proviuce, sans cour, sans mouvement, sans vie. Le pays tout entier souffrait dans son orgueiL 11 se contint pourtant aussi longtemps que vécut Léopold. Mais quand le père fut mort, en 1729, on ne mé- i nagea pas le fils. Absent depuis six ans, François parut enfin à Lunéville et à Nancv pour recueillir son héritage; il fut | froidementaccueilii. L'air empesé et hautain du futur gendre de rempereur, sa mise, sa tournure, ses manières, lui aliénèrent tous les cœurs. Ses amis les plus dévoués ne lui pardonnaient pas son long habit et sa perruque allemande. Puisque c'en était fait de l'antique indépendance, puisqu'il fallait nécessairement opter entre apparleuir à Tempire ou apf^rtenir à la France, mieux valait, disait-on, se donnerai! pays dont on parlait la langue et qui avait meilleur goût.

LA RÉUNION DË Là LORAAINë A LA FRANCE. 291

Le moment semblait donc venu pour le cabinet de Versailles d'achever Vœuvre de Richelieu. 11 ne fallait qu'un peu de vigilance et de vigueur pour consommer le divorce entre ]a Lorraine et son duc. Mais plus la force des cboses semblait vouloir bâter le dénoûment, plus notre politique sceptique, insouciante» prenait» pour ainsi dire» plaisir à le mettre en question.

Que le régent» pendant ses huit années de règne, ait mé» nagé son beau-frère Léopold; que» par des raisons différeotes, M. le duc de Buuiijun, dans son court passage aux affaires, ait» à l'égard de la Lorraine» manqué de prévoyance et de discernement, il n'y a rien là de très-extraordinaire ; mais ce qui passe toute croyance, c'est le caididioal de Fleury» à son arrivée au pouvoir, poussant la complaisance jusqu'à faire reconnaître et garantir officiellement par le roi de France la ueulralité perpétuelle de la Lorraine. Détruire ainsi d'un trait de plume cent cinquante ai<b de négociations et d'efforts, juste au moment où ce pays neutralisé allait» par le mariage de François et de Marie-Tbérèse, passer sous la dépendance autrichienne, c'était un merveilleux oubli des traditions les plus vulgaires et du plus simple bon sens. La faiblesse et la condescendance devaient pourtant aller encore plu? loin. Le traité de Vienne est une page de nos annales qu 'on aimerait à pouvoir déchiren Après trois ans de guerre presque toujours heureuse, nous n'avions pas perdu un pouce de terrain et nous avions conquis en Allemagne Trêves» Traarbacb et Philipsbourg; au delà des Alpes, toute la Lombardie; nous étions maîtres de dicter la loi, l'Autriche était réduite à la subir» et se serait, dès Tabord» estiméa trop

m ESSAIS UISTÛRiQUËS ET LiTTÉRÂItlE& .

heureuse de ne faire, pour obtenir la paix, que le sacrifiée I

immédiat de la LoiTaine et du Ban ois. Ici fui cependant le savoir-faire de notre négociateur, que les rôles furent latervertis. Ce qu'on se diiîposait à nous offrir, nous le demandâmes à mains jointes, et nous reçûmes coniuie une grftce ce qui nous appartenait comme un droit. Le cardinal s'était Iralii : ba peur de manquer la p;iix, son horreur de la guerre, môme heureuse, avaient entiardi rAulricbe; elle ' ne parla plus de livrer la Lorraine qu'après la mort du ' grand-duc de Toscane, afin que le duc François, disait- > elle, n'abandonnât Nancy que pour aller droit â Floreoce; et quant à l'impatience de la France, s'il lui plaisait d'en-

trer plus tôt en pusbession, on lui offrait d escompter sa :

jouissance. En d'autres termes, TAutricbe trouvait moyen de nous vendre ce qu'elle était hors d'état de ne pas nous

donner. Fleury consentit à tout : il avait imprudemmeot écrit, il s'était pris au piège, et devait, à tout prix, en sortir; il obtint sciileuieul que la clause du rachat» dcivicurc- I rait secrète, aiin que, si la France achetait sa conquête, i elle pût an moins l'ignorer.

Telle est la lia peu i^luiieuse de cette œuvre mieux commencée. A vrai dire le traité de Vienne devrait clore le livre de M. d'HaussonvIUe. La réunion de la Lorraine à la France est virtuellement accouiplic en 1736. Mais il reste encore un épilogue qui fait pailie du sujet, et que Tauteur ne pouvait pas omettre; il reste les trente années du règne de Stanislas, sorte de transition qui devait faire passer doucement la liOrraine de son ancienne indépendance à sa future sujétion. On sait que le traité de Vienne ne cédait pas directement les deux duchés au roi de France, mais les

LA RÉUNION DË LA LORRAINE A LA FRANCE, m

doiiiidii à son beau-père coamie couipeiisalion du royaume dePûlogoe^doQt l'empire l'avait dépossédé. Stanislas a^ayani pas d'autre enfant que la reine de France, c'était réelle- Dient à la France que la cession était faite, sous bénéfice d'usufiniit. Cette combinaison avait double avantage : elle Itaosail les plaies de quelques vieux Lorrains chagrins de voir le règne d'un simple intendant royal succéder au gouvernement d'un prince souverain; elle faisait revivre une dernière fois, dans ces pacifiques contrées, l'éclat, la bienfaisance d'une cour véritable : elle donnait, en outre, au père de Marie Lecziiibka une position plus digne el moins embarrassante que l'bospitalilé pure et simple octroyée par

son gendre dans quelques-uns de ses chAteaux.

L'bistoire de ces trente années sert de texte à M. d'Uaussonvîlle pour faire à son lecteur radien le plus agréable. 0 b attache à tracer un portrait aussi exact qu'animé « de cette petite royauté viagère de Lunéville, si humblement soumise, nous dit-il, mais si peu scmlilable à la grande monarchie de Versailles : moins une cour, à vrai dire, qu'une société élégante; société toute pleine de contrastes, docte et spirituelle sans pédanlisme, familière et libre sans indécence, où l'on se piquait à peu près également de religion, de galanterie, toire d une pointe de philosophie; au lieu d'un prince, une sorte de grand seigneur polonais, facile et généreux, plus épris de belle littérature que de politique ou d*adminislrâlion, quoiqu'il se plût à disserter et même à écrire sur les devoirs des souverains et sûr les droits des peuples; fort e'aipr'clic le plus souvent pour faire vivre de bon accord ensemble son confesseur et sa maîtresse^ correspondant assidu et conseiller intime de son dévot pôtit-

m ESSAIS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES, fils, le dauphin; lié toutefois avec Vollaire ; en coquetterie ouverte avec Montesquieu et Housseau ; pas trop effaroucbc de recevoir les visites d'Helvétias; fort admiré, peut-être trop prôné par la fraction modérée des encyclopédistes, qu'il protégeait discrètement... et ce qui, nous l'espérons^ protégera sa mémoire auprès des honnêtes gens, jamais embarrassé, malgré sa prudente réserve et sa sincère déférence envers le roi, son gendre, pour accueillir généreusement, dans bon petit État, suivant les temps et la violeoce des bourrasques qui soufflaient de Paris, tantôt les pbikh sophes fuyant la Bastille et les lettres de cachet, tantêt les jésuites proscrits par le parlement. »

Nous n'ajouterons rien à ce portrait : il résume & lui seul, en traits fidèles et brillants, l'histoire complète de ces trente années; il montre en même temps combien le charme d*oa tel livre disparatt dans une esquisse aride, dans un simple sommaire comme celui que nous avons tracé.* Ce charme I vient surtout d'up tour aisé, agréable, abondant, d'un élé- I gant laisser-aller qui n'exclut ni Texactitude, ni la sévère i précision de l'histoire. Gomment analyser ce genre de mé- | rite? C'est au livre lui-môme à en donner l'idée. Il se fiit j| lire comme un roman, et cependant il laisse dans l'espritla trace la plus durable; il récrée et instruit à la fois; et' ceux môme qui croient savoir ce qu'il raconte y trouvent encore du profit. Nous mêlerons pourtant à nos éloges oa très-léger reproche ; cet ouvrage laisse un doute au ledesr: Pour qui l'auteur fait-il des vœux, pour la Lorraine, ou pour la France? On dirait que deux patriotisme^ sont en piésence chez lui. Sua bon sens lui dit bien et son livre oûus J laisse voir que la destinée véritable de ces petits docbéi 1

LA RiUNION DE LA LORRAINB A LA FRANCE. 195

a était pas de vivre isolés; mais son cœur le regrette, il se complaît à exalter ce qu'on appellerait aujourd'liui la ua- (ioiialité lorraine: il lui fait jouer un rôle peut-être un peu coDddérable. Hien de plus délicat que ce genre de queatioDff. Posthumes ou vivantes, les nationalités nous passionneot malgré nous. C'est quelque chose de si noble qu'un groupe d'hommesy un petit peuple qui veut rester indé* pendant et prétend résister à Tenvahissement d*un toutpimsant voisin l Nos sympathies lui sont acquises, et^ par histinct, nous nous rangeons sous son drapeau ; mais, pour qn'uD historien épouse la querelle, pour qu'il hi prenne au sérieux, ne faut-il pas.certaines conditions? Ëi d'abord, un pays circonscrit, partagé par un système de barrières naturelles : fleaves» montagnes ou bras de mer ; puis, chez les habitants, ce qui vaut encore mieux, des mœurs, un culte, quelquefois môme une langue à défendre, et l'obstination du courage. Une nationalité ainsi faite a droit A d'éternels respects, et si, par malheur, elle succombe, c^est justice de la glorifier comme un héros malheureux ; mais, lorsque la Providence n*a pas ainsi manifesté clairement ses desseins, lorsqu'une population, si brave et généreuse qu'elle soit, n'a reçu qu'imparfaitement les moyens de se défendre, sa prétention à la vie propre n'est souvent, 11 faut le reconaaitre, qu'une méprise, une illusion, il y a, si nous pouvons ainsi parler, de fausses nationalités, combinaisons ai^ îtîcielles, demiers restes des répartilluns aibiliaues de 'époque féodale, qui n'ont, par exception, prolongé leur xlstence, et césisté plus que d'autres au mouvement d'ag* lomération d'où sont sortis les grands États modernes, que ar des causes accidentelles, telles que des séries d'habiles

souverains, de puissantes alliances, d'heureuses vicissitudes

de la politique europécQue.

La Lorraine» jusqu'à un certain point, ne fait-eile pas partie de celte catégorie? Nous n*en voulons pour preuve qu*uu fait connu de tous, et que M* d*Haussonvi1le signale tout le premier. Avant ^me que la révolution de 1789 eût ' tout renouvelé sur le sol de la i raoce, avant que ces deux duchés se fussent transformés en départements des Vosges, de la Meurtbe, de la Moselle et de la Meuse, ils s'étalent si bien incorporés au reste du royaume, quoiqu'ils n'en fissent officiellement partie que depuis vingt années; toute trace de dissidence, tout regret, tout mauvais souvenir, s'claieut si bien dissipés, que, des quarante gouvernements dont se composait alors la France, on n'en citait pas on aussi profondément français que le Lorrain et Barrois. Ad- ' mettons que les paternelles douceurs du règne de Staois-

las y fussent pour quelque chose, que cette transition eût

. achevé d'adoucir quelques aspérités, il n*en faudra pas moins conclure que, même en i736, au dernier jour de Tindépendance, l'antipathie contre la France devait être, en Lorraine, moins vive, moins générale, et surtout moins profonde que M. d'Uaussonville n'est porté à le croira. Qu'il y eût des mécontents, des Intérêts froissés et même des cœurs brisés, cela ne fait pas question; mais le fond de la population avait pris son paril, et se résignait volontiers à faire corps désormais avec un grand État, redouté de ses voisin», et sous Tabri duquel on n'avait plus à craindre que les chances ordinaires de la guerre et non ; celles de doubles invasions. Nous croyons môme, s'il faut • tout dire, que, pendant les deux siècles écoulés depuis

LK RËUiNiON DË LA LORRAINE A LA FRANCE, m Henri II, depuis les premières agressions de la France, il n'j eut vraiment^ chez les Lorrams, qu'une seule époque^ un seul moment d*énergie nationale, la guerre de i63i, la résistance à Louis XIH. Après cet effort suprême, on ne reocontre pas un combat sérieux^ pas même une escarmouche ; et, si cet excellent peuple recouvre de temps en temps ses souverains et l'ombre de son indépendance, c'est par des coups du sort» par des hasards diplomatiques» jamais par sa propre vertu. 11 se laisse périodiquement envahir et occuper militairement» sans un coup de feu» presque sans un murmure. Dira-t-on qu'il avait affaire à trop forte partie V Sans doute; mais l'irlantle a lutté six cents ans. et contre un adversaire lout aussi redoutable. L'a-t-on vue renoncer à ses antiques haines? Réduite à ne plus lutter» ne la sentait-on pas frémissant sous le joug? Il s'en faut donc que toutes les nationalités éteintes aient droit au vaûme honneur, à la même oraison funèbre ; et M. d*Hau9> sonviUe avait rendu à ses compatriotes un assez signalé service en mettant en lumière leur histoire» il nous avait dit sur leur compte assez de nobles choses, assez d'honorables vérités» pour célébrer peut-être un peu moins vivement et leur lutte héroïque et leur passion d'indépendance. Pour nous, ce qui nous plaît surtout dans cet inti'rcssant récit, c'est justement que» sans plus d'éneigie natioualc et par Taction fortuite de causes extérieures, une portion de notre sol ait maintenu si longtemps son existence à part. C'est là Toriginalité de cette histoire» ce qui lui donne ce caractère ' éminemment politique et diplomatique qui convenait si bien au talent de Tauteur» et qu'il a su faire valoir avec tant d'art et de succès,

DISCOURS DË RÉCEPTION

Page 1