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depuis cinq siècles, les héritiers de nos vieux troubadours.
Il avait cueilli ramarante, le lis, la violette, le souci, toutes les fleurs dont Clémence Isaure a semé son poétique partme. Né à Castelnaudary, dans la pairie d'Arnaud \ idal. le brillât rapsode du quatorzième siècle, à quelques lieues de Toulouse et de sôn Capitole, comment les palmes des jeux Floraux n*auraient-elies pas séduit sa jeunesse? Ces tournois dont un écho faible et lointain parvient à peine à ▼os oreilles, excitent encore sur les bords de la Garonne de vives ardeurs, de bruyants enthousiasmes* Arène dangereuse pour un poète de vingt ansi On aime tant la gloire à cet âge, qu*on se laisse prendre à tout ce qui lui resseuible. Heureusement M* Soumet était né pour de plus sérieux
combats : il ne se fit pas illusion sur la valeur àn ses triomphes, et chercha dans de laborieuses études le chemin qui conduit aux solides renommées*
Ces applaudissements qui avaient accueilli ses débuts n'étaient cependant pas le seul péril qu'il eût à surmonter. On a coutume d'attribuer au soleil de notre France méridionale la vertu de faire éclore les poètes; mais on oubUe que les rayons de ce soleil ne sont guère moins perfides que bienfaisants. Si les chaudes couleurs du ciel, si la sa- Qorité du langage, si le rhythme cadencé de l'accent vous inspirent je ne sais quel instinct de poésie et vous font rimer en naissant, d'un autre côté, enivré de son et de couleur, ne risquez-vous pas souvent d'oublier la pensée, et ces vers qui coulant à Ilots de votre plume sont-ils toujours autre chose qu'une brillante mélodie? 11 fut un temps où toute une moitié de la Fiance se contentait de ce genre de poésie; mais ce temps n'e^t plus* Des deux langues
qui 86 disputaient alors notre sol^ une seule a survécu,
celle de nos climats sans soleil. Cette langue, telle que nous Font faite quelques génies immortels, telle que vous Tavez réglée et maintenue, messieurs, est aujourd'hui la seule dont un poète français, en quelque lieu qu'il soit né, ait le droit de faire usage. Or eiie proscrit le bruit, le faux éclat; elle exige que la pensée soit toujours présente, toujours visible, cotiime au travers d'un ci istal d'autant plus transparent qu'il est plus artistement taillé. N'allez pas supposer que je vienne ici réveiller de vieilles et vaines querelles, en exaltant Tune aux dépens de l'autre telle ou telle partie de notre France. Si je vous faisais remarquer que par un jeu singulier, dirai-je du hasard, tous les hommes qui, depuis deux siècles, ont immortalisé la poésie française. Corneille, Molière, Racine, Despréaux, la Fontaine, Voltaire, sont nés en deçà de la Loire, dans la patrie des trou* vères, le Midi prenant aussitôt sa revanche, ne me rappellerait-il pas les noms de nos plus grands prosateurs, ne me montrerait-il pas, tout d'abord dans vos rangs, ces orateurs puissants, ces maîtres de la tribune, que, par un incontes- (able privilège, il semble seul pouvoir produire depuis soixante ans? Ainsi point dinutile rivalité, à chacun sa part de fortune et de gloire; mais, qu'on nous permette de le dire, pour qui veut être poète aujourd'hui dans notre langue, ce n'est pas toujours un a^anta^^ti. et c'est quelquefois un danger que d'ôtre né sous le ciel des troubadours. M. Soumet le reconnut, et comprit que les qualités qu'il devait à sa nature risquaient de l'égarer, s'il se laissait dominer par elles : il lutta ; souvent ses effort triomphé* rent; quelquefois la nature l'emporta. Aussi lorsque tout à
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Theure nous le verrons parvenu à la maturité de son beau
talent, nous n*entendrons ses admirateurs exprimer que le seul regret de rencontrer trop constamment dans ses vers des trésors qu'on cherche vainement ches tant d'autres poètes, cette fornie splendide, ce brillant coioiis, ce plein soleil qu'un péu d'ombre et de fraîcheur ne tempère pas assez souvent.
Mais ue tievaugous pas les aonces, et revenons au jeune auditeur que tfous àvons laissé méditant sur ses poètes de prédilection. Fidèle aux sentiments de piété que lui avait inspirés sa lamille, enclin par caractère à une rûvcuse mélancolie, c'était déjà vers les sujets religieux que ses pensées se dirigeaient de préférence. 11 savait le l'salmisle par cœur, étudiait Kiopstock, et ne cessait de relire ce livre, qui, depuis les premiers jours du siècle, éblouissait le monde littéraire d'un éclat inconnu ; ce li\re ([ui semblait * avoir ressuscité le christianisme par ia glorification toute nouvelle de ses merveilles. Telles étaient ses lectures pendant qu'il raiuas5>ait les couronnes que lui lançaient les maîtres du gai savoir, tels étaient les modèles dont il se pénétrait pour composer un poème sur les dangers et les maux de ï incrédulité*
Ce travail, qu'il poursuivait avec ardeur, lui laissait pourtant le loisir de chanter de temps en temps celui qu'il bénissait au fond de sou cœur comme le restaurateur des autels, celui qu'avec ses yeux de poète il prenait, de trèsbonne foi, pour le grand pacificateur du monde, l'empereur Napoléon. Il faut lire un dithyrambe adresse au Conquérant de la paix, morceau plein d'un poétique délire et semé de uombicuses bcdutéi, pour savoir jusqu'à quel en-
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thousiasme, certainement sincère, ses illusions avaient p l'eatralner. il est vrai que ces foroies adulatrices» qui dous étonnent aujourd'hui même dans un dithyrambe, étaient alors, presque pour tout le monde, un protocole obligé : n'oublions pas que chez M. Soumet elles étaient justifiées par la reconnaissance.
Le poëme de Y Incrédulité parut en 1810. L'auteur, qui n'avait que vingt-quatre ans, fut aussitôt l'objet de vives sympathies. Le choit du sujet, Télévation dès pensées, une versification abondante» au travers de laquelle se laisaient jour une certaine verve, un certain mouvemént dont la poésie de cette époque n'avait pas coutume d'abuser; enfin la jeunesse même de l'auteur, qui contrastait avec la gravité de son talent, tout conspirait à lui conqnérir les snffrapres, nous dirions presque à les rendre unanimes; car il y avait chez lui assez d'audace dans le détail, et dans l'ensemble assez de respectueuse soumission aux règles traditionn elles de l'école alors régnante, l'école du poëme descriptif, pour que d'un côté on le félicitât de s'être inspiré de M. de Chftteaubriand, et que de Tautre on lui sût gré d'être resté fidèle à l'abbé Delille.
Encouragé par le succès, M. Soumet ne tarda pas à se présenter à vos concours. Un premier essai le fit approcher du but; puis bientôt, par un double effort, il i'aUeignit deux fois coup sur coup, et les deux couronnes que vous lui ac- * cordâtes lui furent décernées par vous le même jour.
Pendant qu'il poursuivait ces paisibles victoires, de grands revers avaient étonné le monde; l'Empire était tombé. M. Soumet comptait parmi les hommes du régime nouveau des protecteurs, et même des amis : il ne s'adressa point à
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eax* Sa piété sinbère aurait craint d*étre confondue a?ec
certaines dévotions qui s'improvisaient alors pour mendier des faveurs, et quoique le pouvoir qui succombait eût perdu ses sympathies, il se respectait trop pour gagner quelque chose a la chuLe de celui qu'il avait chanté, et dont il avait accepté les bienfaits. Il quitta Paris et se retira dans son pays natal. Sa retraite fut si profonde, que pendant plus de cinq années il rompit tout commerce avec le public, tra- . vaillant sans autres confidents que d'intimes amis, et se laissant & peine dérober par intervalle quelques pièces fugitives, des ballades, des élégies; une, entre autres, dont le succès fut populaire, suave et touchante complainte où s'exhalent sous une forme gracieuse les soupirs de toute cette portion de Thumanité abandonnée, comme la jeune fiU^, à son entrée dans la vie, et réduite à s'écrier comme elle :
Reviens, ma mère, je f attends Sur la pierre où tu m'as laissée !
Ces productions détachées n'étaient pour M. Soumet que des délassements : ses veilles laborieuses, ses persévérants efforts n'avaient plus qu'un seul but, le théâtre. La soif du succès dramatique» cette passion toute française et souvent si hâtive qu'elle se loge au cœur même de l'écoUec, JH. Sou» met venait seulement d'en sentir les atteintes. Mais pour avoir été tardive, elle n'était que plus ardente. Dans sa solitude il menait de front trois tragédies. Dès qu'elles furent terminées, il fit ses adieux à Toulouse, et s'en revint à Paris.
Ce n'était pas seulement le désir de voir représenter ses
SOS ' DISCOURS ACADÉMIQUËS.
œuvres qui l'arrachait à .^a retraite. Il y avait alors dans la capitale de jeunes poêles comme lui, ses amis quoique ses rivaux, qui se préparaient avec ferveur à une sorte de croi* sade littéraire : il s*agissait de propager et de défendre certaines idées de réforme, encore timides el confuses, mais qui n'en soulevaient pas moins de vives résistances* Au nom de ces idées, un recueil périodique allait être fondé, et M. Soumet, en ami fidèle, venait mettre sa plume au service de la Mttëe fram/çaiH : c'était le titre du nouveau re- • cueil. ^
Ici, messieurs, il faut nous reporter à une époque déjà bien loin de nous, vers le milieu de la Restauration, lorsque les esprits, revenus de l'abattement où les avaient jetés nos amères douleurs de i8i5, et déjà fatigués de la stérilité apparente des luttes politiques, se portaient avec une vivacité toute nouvelle sur les questions littéraires. Ce mot de AomomtistMf qui avait fait sa première apparition dès le commencement du siècle, mais à buis clos pour ainsi dire, dans les salons d'une femme au génie précurseur, qui semait alors avec tant d'audace tant d'idées qui plus tard ont germé; ce mot a peu prùs oublié pendant le temps de nos. rudes épreuves^ répété maintenant à toute heure, à tout propos, était devenu comme un cri de guerre qui mettait tout le monde en émoi. Personne ne savait exactement ce que ce mot voulait dire; mais, grâce aux commentaires que chacun en donnait, il soulevait chez quelques-uns d'étranges enthousiasmes, et chez d'autres des fureurs non moins extraordinaires. .C'est à peine, aujourd'hui, si nous pouvons y croire. Où sont, en effet, ces fougueux novateurs qui ne craignaient pas d'afficher leur mépris pour nos
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chefs-d'œuvre les plus divius? Où sont leurs intraitables adversaires, qui croyaieoi Ttionneur des lettres française intéressé à ne pas reconnaître que Shakspeai e a du génie? De part et d'autre u'a-l-ou pas fait justice de ces folles témériti^? Même au temps de la plus forte mêlée, on entendait, dans un camp aussi Lien que dans l'auU e, de sages médialeurs, que personue, il est vrai, n'écoutait, mais qui ne se lassaient pas de crier aux uns : N'imitez personne, pas plus Shakspeaie que llacine; aux auîi es ; Pourvu que k langue loit respectée, laissez-vous donc charmer par les nouveautés vraiment originales, si le bonheur veut qu*on vous en douue ! Aujoui d hui, messieurs, c'est le public tout entier qui tient ce langage : impartialité qui n'est pas non plus sans péril, tant elle est voisine de Tindifférence I Nous avons conquis la sagesse, mais en .l'achetant un peu cher; car nous avons vingt ans de plus l
A Tépoque où M. Soumet arrivait A Paris, on n*étaît pas si raisonnable : la querelle, encore à son début, s'envenimait chaque jour; les hostilités commençaient. Quant A lui, dès longtemps il avait pris parti dans ces sortes de débats. On l'avait vu, môme sous T Empire, professer les opinions les plus libérales en littérature. Dans un petit écrit» imprimé vers 48i4 sous ce titre : Scrupules littéraires de 9mdame labarmme de Staël, il ne s'était pas contenté d'of-* frir A Tillustre auteur de l'AUmaqne le tribut de sa Tive et juste admiration, il lui avait respectueusement reproché sa trop grande timidité, son apparente soumission aux partisans d'une école intolérante, et l'avait sommée d'employer désomiaisj sa plume courageuse à combattre plus ouvertement les préjugés littéraires. Joignez A cette viva-
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^ cité provocatrice une admiration passionnée de la poésie allcaiande, dans un temps où les noms de Schiller et de Goethe étaient à peine connus & Paris, le goût le plus vif pour les spéculations métaphvsiques, l'amour des fantastiques ri^veiieâ oiigiuaires des pays d*outre-Rhin, et vous eonviendres que, parmi les adeptes de la nouvelle école, il en était bien peu qui lui appartinssent à aussi bon iiiie que M. Soumet, et qui lui fusseut unis par des liens plus étroits.
Il ) avait donc lieu de croire qu'au moment la lutte devenait plus vive et plus sérieuse, son concours allait être actif et dévoué. Cette attente ne fut pas tout à fait remplie* M. Soumet resta fidèle à ses idées, mais ne s*en fît pas le champion. Peut-être son caractère bienveillant et peu agressif le détouma-t-il d'une arène qui menaçait de devenir turl:tulente et passionnée; peut-Ôtre aussi sa réserve n'eut-elle d'autre cause que l'impossibilité d'obéir en même temps à l'influence qu'exerçaient sur lui, dans deuir sens tout contraires, sou imagination et son talent. Par l'imagination,. il était novateur^ et il serait allé en théorie aussi loin que les plus audacieux. Par la nature et par les habitudes de son talent, il était fatalement ramené aux tradidio&s d'ordre et de régularité, au- respect de la forme, et à Tobservation des règles qui gouvernaient son harmonieuse TersiûcatioD. De là, une hésitation bien naturelle lorsque arrivait le moment de prendre publiquement couleur et de proclamer des principes auxquels, le lendemain peut-être, il faudrait soi-iuéme donner un démenti.
Nous ne voulons pas insister sur cette conjecture, et nous nous bornons à cuusUier que M. Soumet, tout eu s'asso-
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ciant à ses amis, ne prit pas une part très-active aux controverses théoriques doDt le public était alors préoccupé. Là^use franmise clle-môme ne s'y mjla qu'indireclement : presque tous les fondateurs de cette feuille étaient poètes; or, les poètes ont mieux à faire que d'écrire de la critique : ils produibeut au lieu de juger ; et pluldt que d'eoseiguer comme on doit faire les vers, ils en font. La Mute fivnçaim devint donc un recueil de potisies bien plus qu'un journal de discussions. Elle avait pris pour épigraphe ce vers d'André Chénier :
Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques;
devise téméraire, mais dignement portée, puisque vos rangs se sont ouverts déjà plus d'une fois pour ceux qui se Tétaient choisie.
Vers la môme époque, on voyait, dans un autre recueil, se produire d'autres jeunes gens, alors presque tous inconnus, esprits essentiellement critiques, aimant les vers, en parlaut voiuutiers, en faisant peu. Leur polémique, animée dans la forme, mais au fond conciliante, essaya de réduire à des termes précis des débats jusque-là confus : ils croyaient que toute génération nouvelle a droit de faii*e régner ses idées et ses goûts, sans pour cela rompre avec le passé et sans prétendre à mettre tout à neuf en ce monde. Cherchant le vrai, admirant le beau sous toutes leurs formes, sans partialité, sans système, ils réclamaient la liberté pour tous, la vraie liberté soumise à la raison, et se dounaient la mission d'en poursuivre la conquête, nonseulement dans le domaine des lettres et des idées, mais
sur le terrain môme de la pt)li tique. Époque de vie et de géaéreoz mouvemenll belles et trop courtes années 1... Quelque doux que me soient ces souvenirs, ne craignes pas, messieurs, que je m'y laisse aller plus longtemps. Le plus obscur soldat doit être sobre à rappeler ses campagnes; et pour bien prouver qu*il s'oublie, il doit savoir s'abstenir de parler même de ses amis, li en est un pourtant qui, par une triste exception, peut recevoir publiquement un hommage qui ne s'adresse plus qu'à sa mémoire. Avez-vous besoin que je le nomme? la science philosophique, les lettres, le pays, ne perdent pas tous les Jours des hommes tels que Jouffroylet la mort n'a pas souvent frappé du même coup un penseur si profond, un écrivain si pur, un si parfait homme de bien !
Revenons, messieurs, à ce moment solennel dans la vie de M. Soumet, à ce moment où ses premières tragédies, objet de tant d'études et de tant d'espérances, allaient subir répreuve de la représentation. Le succès fut inomense : à deux jours d'intervalle, les deux rives de la Seine entendirent proclamer le môme nom au milieu d'un concert de louanges et d'applaudissements dont nos théâtres avaient rarement retenti. Comme le lauréat de TAcadéniie, le poêtP tragique n'avait pas craint d'aspirer à deux couronnes à la fois : plus tard, presque au terme de sa carrière, nous le
verrons encore chercher cette émotion d'une double vie-
toire, en exposant, le même soir et sur la. même scène, deux ouvrages au jugement du publie.
Ce début si brillant, ces deux succès si peu contestés, du* rent se graver dans la mémoire de M. Soumet comme le
souveuir de son plus beau jouj . Je me trompe, messieurs,
DISCOURS DE RECEPTION A L'ACADÉMIE FRANÇAISE, m
il en connut un plus beau et plus doux encore, celui où vos
suffrages l'appelèrent dans cette enceinte. L'Académie avait encouragé ses premiers essais, elle voulut tionâmier son triomphe, et yos portes s'ouvrirent comme d'elles-mêmes devant l'auteur de Saùl et de Clytemnestre,
ËD lisant at]yourd*hui ces deux tragédies, on ne s'étonne ni de l'enthousiasme du public ni de la faveur de l'Académie, (le soal deux œuvres d'art, de ces a-uvres que le temps respecte. On admirera toujours dans Glyt&miMltn^ non-seulement de beaux vers, que l'enflure et les fauv brillants ne déparent presque jamais^ un dialogue nerveux et animée une couleur sombre et pathétique, qui, de scène en scène, se répand sur la pièce entière, mais l'audace môme du poète, qui s*est senti de force à rajeunir un tel sujet. Porter encore une fois sur le théâtre la race de Pélops et les fureurs d'Ureslej reproduire, après tous les maîtres de l'art, ces grandes pensées, ces situations sublimes, que l'admiration de tant de siècles a consacrées, c'était lancer de péiilieux défis, c'était s'engager à découvrir, au fond de ces antiques richesses, quelques parcelles d'or oubliées ou inconnues : le succès a justifié cette témérité. Jamais, peutéire^ travail d'imitation ne fut exécuté avec plus de force créatrice : il semble que le poète ait voulu passer par le beader le plus battu, pour nous prouver qu'il y marquerait encore l'empreinte de ses pas.
Said reulLimc des beauiés d'un autre ordre. Ce n'est plus à la Muse antique, c'est à. l'esprit de la Bible que l'auteur a demandé ses inspirations. Les saintes Écritures lui ont fourni les teintes lumineuses dont presque tous ses vers
sont colorés. Que n*a-t-il suivi le même guide en construi-
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sant son drame^ en dessinant ses personnages 1 li aurait trouvé dans le texte des prophètes cette vérité naïve d'où s'échappe une pot'sie plus brilLintc et plus pure que celle qui nait d'artiticielies combinaisons. Toutefois, si Texagération de quelques caractères» si quelque désordre dans racliou ne permettent pas de placer Saûl au môme rang que Clytemmstre, cette œuvre^ toute d'invention, n'en est pas moins digne d'une haute estime^ et pleine de vraies et durables beautés. >
Une fois en possession du théâtre. M* Soumet s'y consacra tout entier, et ne cessa, pendant plusieurs années, de ten* ter coup sur coup la fortune. Souvent il retrouva des succès presque aussi beaux que ses deux premières victoires : si Cléopàtre, et même Élisabeth, ne reçurent qu'un accueil bienveillant, Jeanne d'Arc en revanche, excita de bruyants transports, et des applaudissements non moins vifis sigoar lèreut l'apparition d*Une Féte de Néron et de Norma.
Cependant, peu de temps après avoir écrit cette dernière tragédie, qui serait peut-être son chef-d'œuvre si les traits vij^oureux et vraiment poétiques dont ello abonde eussent été plus sobrement répandus, M. Soumet fut tout à coup saisi d'une sorte d'éloignement pour le théâtre, et s'en exila voluiilaii cuienl pendant piùs de dix aniiL'OS. 11 sentait que le public devenait de plus en plus avide d'émotions nouvelles; que pour conserver sa faveur, il fallait renoncer au langage de la noble et majestueuse poésie, il se plaignait de voir les hautes régions de l'art abandonnées, les vendeurs dans le temple, le dieu sans serviteurs. Pour la première fois, le découragement semblait s'être glissé daos ce cœur confiant. Lui qui, depuis vingt bds, ne réclamait
DISCOURS DE RËCEFTiON A L'ACADËMIË FRANÇAISE. S15
pour les lettres qa'tme liberté douce et mitigée, uoe sorte d*indépeadance respectueuse et soumise, il était pris de terrear à l'aspect de celte émancipatioa brusque et violenteçni ^latait de toute part. Mais si l'anarchie Teffratait sur le théâtre, de quelle douleur ne fuMl pas atteint iorsqull la vit descendre dans la niel Son Épitre à rarchevéque de Paris, sur le sac de l*Àrchevéché, cxprinie, en accciils l'iier- &ques, le.désespoir du poète et du chrétien. C'était vers cette époque qu'il faisait représenter Nùma; c'est sous Tin* fluence de ces pénibles iiupressions qu'il prit la résolution d'abandonner la scène et de condamner sa muse dramatique au silence : engagement solennel que Jamais peut-être il Q'auraii rompu, si le plus légitime orgueil n était né dans son cœur de père. 11 reprit le chemin du théâtre pour y conduire, pour y guider sa fille, pour faire briller les talents dont il l'avait dotée. C'est grâce à cette inspiration paternelle que k Gladiateur f h Chêne du Boi, Jeanne Qrey, sont euus former comme un brillant épilogue dans la vie draiiiâlique de M* Soumet,
Mais ne croyez pas que pour s'être écarté de la scène, il eù( ditâerté le culte de la poésie. Si les palmes du théâtre lui paraissaient flétries, s'il renonçait aux publiques ovations, il u eu restdil pas moinïj puote; il était son public à lui-même; il conservait sa foi, sa mission, son sacré mini»* tère, et c'était à la poésie épique que ses silencieux efforts allaient désormais aspirer. Depuis longtemps ses études et la nature même de son talent le portaient vers ces sublimes hauteurs; il entreprit de les gravir, soutenu par le ferme espoir d'attacher à la couronne poétique de la France le seul joyau qui n'y brille pas encore.
St6 DISCOURS ACADÉMIQUES.
Une ambition iiioiiis courageuse se serait peut-^tre demaadé pourquoi la poésie épique avait fait eu ce monde de si rares apparitions, et si, dans tous les temps, dans tous les lieux, il appartenait au talent, au génie lui-môme de parler son divin langage. Pour produire une épopée, suf&l-il qu'il naisse un Homère, et ne faut-il pas d*abord qu*il se rencontre un peuple cbez qui la langue soit déjà formée, c'està-dire riche et harmonieuse, en môme temps que les légendes nationales et les merveilleuses traditions vivent encore dans la croyance de tous, et n'attendent pouréclore, sous la forme de poème, que le souffle créateur du génie? Tous les peuples n'ont pas eu cett^ heureuse fortune : il eo est dont l'enfance fut bercée au bruit discordant d'idiomes à demi barbares, et qui n'ont commencé à posséder une langue que dans leur âge mûr, c'est-à-dire lorsqu'ils pour vaient peut-être avoir encore des croyances, mais non plus de la crédulité. Que ceux-là se contentent d'exceller dans les chants si variés et si beaux qui sont encore r<''servésà leur âge; mais qu'ils n'invoquent pas la Muse épique, qu'ils n'essayent pas de lui dérober sa trompette divine : jamais ils n'en feraient sortir les sons naïvement sublimes de la véritable épopée.
Voilà ce que dit la théorie : mais elle a toujours trouvé et trouvera toujours parmi les poêles de zélés contradicteurs. M. Soumet, encore au début de sa carrière, ne pardonnait pas à madame de Staél d'avoir dit qu*il était trop tard pour faire en Krauce une épopée; et non content de protester contre ses paroles, il formait dès cette époque le généreux dessein de lui répondre par le meilleur des arga* ments, c'est-à-dire en faisant lui-môme un poème épique.
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Il avait bien choisi son sujet ; trouver dans Jeanne d'Arc rhéroïne d'uae œuvre sérieuse, d'ua poème oatioual, ce ne serait pas une découverte aujourd'hui : mais il y aquaraole ans, lorsque la France ignorait encore, ou plutôl avait oublié ce que souffre une Dation chez qui rélranger s'établit en mattre, ce qu'elle doit sentir de bonheur à le chas* ser^ lorsque celte vierge de Vaucouleurs, depuis ie double affront des vers de Chapelain et des sarcasmes de Voltaire, n'excitait mt^me plus l'cnlhousiasine des enfants accoutumés à voir leurs pères sourire en prononçant son nom, alors ce n'était pas un vulgaire mérite que de rendre à la sainte fille son auréole, et de lui adresser un hymne de reconnaissance au nom de la France délivrée. Certes, s*il existe un événement épique, c'est bien cette miraculeuse délivrance! et si le génie de Tépopée avait pu s'éveiller parmi nous, c'est bien dans cette page de nos annales qu'il serait allé puiser l'inspiration l N'offre-t-elle pas la condition première de tout poème épique, l'intervention manifeste d'un pouvoir surhumain dans les affaires de ce monde, ou pour mieux dire, le merveilleux ; non pas ce merveilleux de convention, ce mélange d'abstractions et de my* thologie qui jette un si glacial ennui dans nos modernes lliades, mais un merveilleux naturel, vrai^ nécessaire^ qui naît du sujet lui-même? Ajoutez tant d'héroïques caractères, Uni de nobles dévouements, toutes les passions qu'expriment ces deux vibrantes paroles, amour de la patrie, haine du joug étranger, et vous reconnaîtrez que dans un tel sujet il y a les éléments d'un admirable poème.
M. Soumet, bien jeune encore, s'en était aperçu : sa vie entière fut consacrée à continuer la pensée du Jeune
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hoBime : môme k son dernier jouri sur son lit de souffrance, il y traTaillait encore, comme on s^acqaitte de l'accomplissement d'uQ vœu. A^ra-t-il fait mentir les afiiigeauts oracles ' contre lesquels il avait d'avance protesté? Le poète aunrt-il prouvé qu'il n'était pas venu trop tard ? Ce n*est pas à nous de répondre } le droit de prononcer de si graves sentences n*appartient qu*au pnblic; et devant une œuvre à peine exposée à. vos regards, I admiration, aussi bien que la critique, vous semblerait de notre part téméraire et prém»turëe.
Mais le poème de Jeanne d'Arc n'est pas la seule créatioQ épique que nous ait laissée M. Soumet, il a pu terminer, il
a lui-mi^mc mis au jour une autre œuvre, non moins imposante, non moins grandiose, quoique produite par un jet plus rapide de sa pensée, une œuvre que le public a reçue avec une sorte d'étonnement respectueux, tant sont rares ^ de nos jours les monuments édifiés au prix de tels efforts de patience et d'imagination. '
Pourquoi faut-il qu'en fondant sa Divine Épopée sur uoe idée dont la profondeur péUt à peine être sondée par no petit nombre d'intelligences, l'autour se soit volontairement interdit ce succès populaire, universel, auquel le poème épique doit prétendre, et qui en est comme la consécration nécessaire ! Loin de nous la pensée d'enchainer le génie, de lui interdire l'accès des mondes invisibles» et de le condamner à ne jamais choisir un autre théâtre que la terre, d'autres acteurs que les hommes l Les créations immortelles de Dante et de Millon sont I& pour nous apprendre que dans pos temps modernes on peut iwpuniment s*écarter du type consacré par Homère. Mais ce o est
DISCOURS DE RÉCEPTIÛN À L'ACikDÉMIE FRANÇAISE, iig * pas seulement <lans le monde mystérieux de Milton et de Dante que nous cooduit l'auteur de la Dimm Épopée; il ne s'arrête pas à ces régions de lumière, à ces abîmes de ténèbres où l'œil humaia ne peut pt^ntHrer, mais que les traditions sacrées oat rendus pour ainsi dire accessibles à toute imagination, même peu éclairée, pourvu qu'elle soit chrétienne : il s*élance bien au delà, dans le sein uiômc de l'éternité 1 Quand son ppéme commence, les temps sont accomplis : le monde a disparu ; les prédictions divines ont éié réalisées, les bons sont à leur place, les méchants à la leur; mais soudain, dans un élan d'amour et d'espérance! qui lui défend de croire à la perpétuité du mal, le poète > ajoute à l'Évangile une dernière page, nous conduit sur un nouveau calvaire pour assister aux douleurs d'une seconde passion, et ùdt sortir de ce dernier sacrifice expiai tûire le salut, non plus du genre humaia, mais de l'enfer ! La rédemption de l'enfer^ voilà le sujet du poème.
« Ce n'est qu'un réve, s'écrie l'auteur : je ne m'en prosterne pas moms devant l'autorité du dogme : une fiction n'est pas une hérésie.
« La lyre peut chanter tout ce que l'àme réve. »
laissons la tbéologie répondre à l'erreur du croyant : si cette erreur est profitable à la poésie, l'Académie lui doit ses indulgences : que le poète soit absous au moins dans cette enceinte. Mais, messieurs, la poésie n'est pas plus libre que la foi de s'égarer où bon lui semble. Sans doute, elle peut dans son vol franchir les bornes du possible et s'élancer daub le vaste champ de la hction, mais c'est à la
condition de donner à ses fables les attraits de la vMé, et
d'abuser notre laison à force de charmer notre cœur. Non, la lyre ne peut pas chanter tout ce que TÂme rêve : il faut avant tout que le rêve soit digne d*étre chanté. La lyre est soumise à des lois souveraines, les lois de rbaroionie : ses cordes se détendent quand rimagination, perdue dans de chimériques espaces, ne lui demande plus que d*incompréliensibles accords. ^
Ainsi la poésie elle-même ne peut absoudre ce rére qui a produit la Dmwe Épopée : mais plus est grand le vice du sujet, plus nous adniiroos la puissance du poète qui par- Tient presque à le faire oublier; plus aussi nous regrettons que tant de gracieuses descriptions, tant de majestueuses pensées, tant d*or pur, taui de fines pierreries n'aient pas été fixés snr un plus solide tissu !
Mais, niossienrs, avons-nous liien le droit de faire entendre ces regrets, ou plutôt est-il équitable d'exiger du ' talent que sous tous ses aspects il soit égal à lui-même ? Cette prédilection pour les beautés de la forme poussée jusqu'à une sorte d'insouciance pour la solidité du fond, ce n'est pas seulement la Bivine Épopée qui nous la révèle, nous la retrouvons à des degrés divers dans presque tous les ouvrages de l'auteur. Et n'est-ce pas à cette condition que M. Soumet fut doué de ses rares et puissantes facultés? Où sunt les honimes'qui obtiennent sans condition les dons que le ciel leur envoie? Le plus divin de tous les peintres trouva-t-il jamais sur sa palette ces teintes suaves et profondes qui naissaient d'elles -m(^mes sous le piuceau du Corrége? Et quand vos yeux s'arrêtent devant ces magiques tableaux où 1e>génie d'un Rubens fait circuler la vie, rcs-
DlSCOUUâ OE RÉCEPTION A L'ÂCADEMil!; FEANÇAISE. S%1
tez-vous froid, fermez-vous votre âme au bonheur d'admirer, parce que ces curnations éblouissantes mauqueul dans leurs contours d*un peu de correction et de noblesse? Savoir aimer le beau dans les œuvres des hommes, c'est savoir accepter d'inévitables imperfecUons. Chez les coloristes surtout, les qualités ne s'achètent que par des défauts nécessaires; pour rendre un effet lumineux, il faut qu'au besoin ils sachent tout sacrifier ; et plus grand e^t leur talent, plus ils se sentent le droit de faire bon marché et des convenances du sujet et des exigences du dessin. M. Soumet appartient à la famille des coloristes ; il ne dessine pas ses figures mies avant de les draper; il n'étudie pas les mouvements de leurs muscles jusque sous l'épaisseur d'une ar mure ; la pourpre du manteau , ses plis larges et majestueux, les rayons qui le colorent, voilà ce que sa nature lui ordonne avant tout d'exprimer; et si parmi ses œuvres il en est une où la sévérité du trait nous a paru s'unir à la richesse du pinceau, c'est qu'il fut un jour où ce pinceau put suivre, comme à travers un voile transparent, les profils d'un marbre antique scuii;ic de la main d'I^scbyle e^de Sophocle*
Réduit à ses propres forces, c'est toujours le coloriste qui
doiiiioe; mais, messieurs, ne l'oublions pas, les qualités saillantes et exclusives sont, dans le domaine des arts, leplus sûr préservatif contre la médiocrité. 0*ielles que soient les imperfections qu'elles engendrent, ceux qui les possèdent n'en demeurent pas moins des artistes puissants. Tel lut M. Soumet, tel vous l'aura montré, nous l'espérons, *resquisse que nous venons de tracer devant vous. Nous n'avons circonscrit notre admiration que pour mieux prou*
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yer combien elle est sincère : nous aurions cru Taffalblir et
la rendre suspecte en la laissant s'étendre baiiâ mesure et sans discrétion.
Il nous reste une tâche plus facile ; pour 6tre vrais, pour être justes, nous n'avons plus qu'à louer sans réserve. Nous en attestons vos souvenirs. Oublierez-vous jamais cette bienveillance de caractère, cette aménité d'esprit, cette chaleur d'âme qui rendaient M. Soumet si cher à l'Académie, si agréable à tous, si nécessaire à quelques-uns? Ceux môme d'entre vous qui ne pénétraient pas jusqu'au foyer domestique où l'homme de bien semblait fuir le grand jour^ ont-ils pu ne pas connaître son ingénieuse cbarité, qui même dans la plus étroite fortune trouvait le secret d'être secourable et quelquefois prodigue pour le malheur? sa piété sans faste, douce, tolérante, mais si vive que douce mois d'agonie ne purent troubler en lui ni le calme de Pâme, ni môme la sérénilc des IraiLs? A côté de ces hautes perfections, j'oserais placer encore une vertu dont vous avioz incessamment des preuves, vertu bien grande chez un^oëtel II aimait tous les beaux vers, ceux des autres aussi bien que les siens. Un grand succès était une 'féte pour lui, quelle que fût la imuii qui dût cueillir la palme; ' il écoutait avec bonheur, il admirait avec atteadriisemeol les œuvres de ses émules; il faisait plus encore, il aimait ses successeurs: il t'xaUait leurs jeunes essais, les aaiiuait du regard, de la voix, et à force d'edthousiasme les remplissait de courage et d'espoir. Parmi nos poètes aujourd'hui célèbres, combien se plairont à vous dire que c'est à cette bienfaisante haleine,à la chaleur vivifiante de ces paternelles* flatteries, qu'ils ont senti naître et grandir leur talent.