DISCOURS DE RÉCEPTION A L'ACADÉMIE FRANÇAISE. 3Î
Tant d'excellentes et de nobles qualités partaient d*un
principe unique, Faniour le plus vrai, le plus profond de son art. Cuite généreuse passion^ que purifiait encore le sentiment religieux, Tavait rendu comme étranger au monde. Il ne \^vait plus que dans celte atmosphère des idées désintéressées où notre âme se dépouille de nos mauvais penchants, et n'est pas même accessible aux plus innocentes faiblesses. Des titres, des honneurs lui furent oircrls quelquefois par le roi Louis XVHl, qui prisait fort ses vers : le poète en fut presque offensé ; il croyait trop à sa noblesse littéraire pour admettre quMl en eût besoin d'une autre. Heureuse exaltation qui ne lui donnait pas seulement le premier des biens, l'indépendance^ mais une vie sans orages, aussi naïve que sur les baucs des écoles, aussi calme que dans le fond d'un cloître.
Il est triste, messieurs, de voir tomber et disparaître de
tels hommes, derniers-nés de ces générations qui avaient pris les lettres au sérieux, et qui conservaient, comme un dépôt du grand siècle, la passion de la gloire, le respect du talent envers lui-même, nobles el tiers sentiments, éternel honneur des lettres françaises. Serait-il vrai que nous fussions condamnés à laisser se rompre entre nos mains la chaîne do ces généreuses traditions? Serait-il vrai qu'il fallût dire adieu à Tamour pur de Tétude, au culte patient et modeste du beau ; que Tari dût bientôt céder la place au m4tier, Thooneur au profit, et Tambition du bien-dire à la convoitise du bien-être? Non, messieurs, ces sombres prophéties ue s'accompliront pasi Espérons mieux de notre temps : ne prenons pas pour un fléau mortel des symp- Utaaeg affii géants mais passagers l Le remède naît si souvent
du mal! N'avons-uous pas vu, depuis quinze ans surtout, se fermer biea d'autres plaies? Cette protection d'en haut qui a tant fait pour, la France, qui Ta sauvée de tant dV biuies, qui l'a rendue si calme après tant d'orages, si prospère après tant de ruines, ne daignerait-elle veiller que sur nos destins politiques? Et quand elle nous accorde desbieoB tout nouveaux, si longtemps attendus, si chèrement ucbelès, un gouvernement libre, une royauté nationale, vou* drait-elle nous ravir en échange notre antique patrimoine, notre bien le mieux acquis et \ç plus iégUuije, Tt^clat et la dignité des lettres? >ion, le bienfait sera complet : la France sera libre et lettrée; elle restera la patrie du vrai savoir, des nobles pensées et du bon goût. C'est vous qui nous en 6tes garants, vous, messieurs, qui joignez à l'autorité de vos exemples cette autorité du temps et de la tradition devant laquelle s'inclinent eu secret ceux même qui Conl semblant de la méconnaître. Â vous la sainte mission de prévenir les naufraj^ie;, I \ uus >i^Qalercz les écueils, en faisant briller ces véiités éternelles dont vous êtes déposilaiies^ vous contiendrez le talent dans le droit chemin du travail et de 1 honneur, comme vous maintenez la langue dans les voies de la pureté, et vous aurez conservé à la France sa plus noble suprématie, en même temps que vous perpé* tuerez l'œuvre glorieuse de votre fondateur et des grands hoEimes dont vous gardez rhéritage.
PAROLES .PKO^UiNGiiiËS SUR LA TOMBË
DE M. ALrMD DE MUSSET
AU NOM DB L^ACAriUIB FRANÇAISE
LB LORDl 4 MAI 1857
L*Académie sabit une cnielle épreuve; la mort fait dans
ses rangs des vides imprévus. Naguère vous perdiez, avant l'heure, un homme que vous aimiez tous^» et dont Tabsence vous étonne et vous émeut encore, noble esprit, cœur vaillant, chaleureuse nature, qui semblait ne pouvoir s*éteindre et que Tâge n'aurait jamais glacé; aujourd'hui c'est un autre confrère, encore moins avancé dans la vie, qu'il faut conduire à celle tombe i
Qui de nous aurait cru lui survivre lorsque, si jeune encore, il y a cinq ans à peiae, il entrait dans la Compagnie; lorsque vous l'appeliez avec bonheur à la place qu'il s'était conquise et que lui décernait, de concert avec vous, cette faveur publique, clairvpyante et sincère, dont vous n'hésites pas, dont vous aimez toujours à sanctionner les choix?