‹ Essais historiques et littérairesChapitre 23 sur 29 · DISCOURS SUR LES PRIX DE VERTU · texte numérisé non relu

DISCOURS SUR LES PRIX DE VERTU

lauréats eux^mômes que le public qui les connaît. On sait qu'entre eux et vous il est un fidéi-commis tacite, qu'ils sont les trésoriers de M. de Montyon, les intègres déposi-

taires» les ingénieux distributeurs de sa féconde cbarité*

Cette pauvreté volontaire, qui ne peut accepter les trésors de ce monde que pour les transmettre à d'auii'es, vous la trouvez, à des degrés divers, chez tous ceux que vous couronnez : le dédain du bien-Otre et l'oubli de soimême, c^est le fond môme de la vertu ; mais il est de ces ftmes en qui l'abnégation et le dépouillement prennent un tcii caraciùrc depersévikaiice et d'énergie qu'elles S*élèveut, on peut le dire, à la hauteur de Théroïsme.

Si je vous disais, messieurs, qu'une femme d'une naissance honorable, accoutumée dès sa jeunesse aux douceurs de la vie, et possédant une fortune qui l'assurait de les goûter longtemps, prend un jour la résolution, non-seulement de mourir au monde, de se dévouer tout entière au soulagement des malheureux, mais de tout leur abandonner, tout, sans réserve, sans exception, le nécessaire comme le superflu ; si j'ajoutais que cette résolution s*est accomplie, que depuis quinze années tous les établissements charitables qui uianquaient à la contrée ont ctu construits et dotés du seul produit de cette fortune devenue tout entière la propriété des pauvres, et que la donatrice, bientôt réduite à coucher sur la dure, s'imposant les nièiues privations, vivant de la môme vie que les malheureux qu'elle soulage, mais ne se résignant pas à n'avoir plus rien à donner, s'ebL faite mendiante, seule et dernière chance de faire encore l'aumône, que penseriez-vous, dites-moi? Ne vous semblerait-il pas que je parle et d'un monde et d'un siècle

bien éloignés de nous? qu'il me vient en mémoire quelque antique légende des premiers temps de notre foi? Peut-être

cherchez-vous de quelle sainte matrooc, béatihée par l'Église au nom des pauvres reconnaissants, j'ai voulu vous rappeler la vie ? Eh bien ! messieurs, ne cherchez pas : c'est de nos jours« à cette heure même, dans un chef-lieu de sous-préfecture d'an de nos départements, ft Saint-Yrieix, en Limousin, que vous trouverez l'héroïne de cette moderne légende. Son nom, vous le saurez bientôt, pour peu que vous traversiez la ville ou le pays qui l'environne : l'orphelinat, la salle d'asiie, i'ouvroir, récolc des jeunes filles pauvres» la maison des vieillards indigents sont là pour vous le dire; et c'est surtout dans la reconnaissance, dans la vénération, dans un certain étonnemeni respectueux des populations que vous le trouvères profondément gravé. Le voyageur qui vient à Saint-Yrleix pour la première fols, s'il descend des voitures publiques, sera, selon Tancien usage, qu'un nouveau mode de transport commence à rendre moins fréquent, entouré de malheureux sollicitant sa charité ; s'il ne remarque pas dans ce groupe une femme de cinquante ans, à l'aspect digne et sévère, qui lui tend no* blement la main; s'il est distrait, s'il songe à ses affaires, s'il passe en écartant la pauvre femme, ou même en la repoussant peut-être, aussitôt il lira dans les regards des spectateurs, (laiii les yeux des femmes et des enfants surtout, je ne sais quel avertissement qui semblera lui dire : « Monsieur, prenez donc garde; c'est madame Fleurât I» Et chacun à l'envi lui dira le mystère de cette charitable mendicité, chacun lui fera le compte des bieniaits qu'a versés sur la ville cette indigente incomparable, sans parler des tré-

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DISCOURS SUR LES PRIX M VERTU. m

sors de patience et de bonté qu'elle y répand encore tous les jours. On lui racontera la géne qu'elle endure, les hu*

miliatioQS qu'elle brave pour obéir à Dieu et servir sou prochain ; en un mot, on lui en parlera comme on pouvait parler des saintes de leur vivant. Une sorte d'auréole semble entourer sou nom; chacun lui voue un culte intérieur, et ceux même qui dans les premiers temps ne pouvaient croire à la persévérance de celte vertu surbuiiiaine, depuis qu'ils Tout vue toujours grandir et ne faiblir jamais, en sont les plus zélés, les plus fervents admirateurs.

Ce nom encore obscur, bien qu'entouré de tant de bénédictions, doit retentir dans cette enceinte. L'Académie aime à se faire i échû de ces acclamalioas unanimes de la reconnaissance populaire; elle est surtout jalouse de proposer au monde, en regard d'affligeants spectacles dont rougit notre temps^ de tels exemples de grandeur et de pureté morales, exemples faits en vérité pour apprendre aux plus pessimistes à ne désespérer de rien. Le prix Hontyon, le seul prix qui sera décerné cette année, est olfert à madame Fleurât; ou, pour mieux dire, vous dotes de 2,000 francs de plus les établissements charitables et les pauvres de Saint-Yrieix.

Les vertus de madame Fleurât avaient dans ce concours

un grand nombre d'émules; aussi l'Académie distribuet-elle, ôutre ce prix unique que personne ne pouvait par*

tagei'. viij|^t-huit accessits ou médailles. Dois-je faire le . récit de tous les .dévouements que ces médailles récompensent? dire à quel titre chacune d'elles est accordée? Ce long cortège d'édifiantes actions ne laisserait dans vos esprits qu'une trace confuse* Vous auriez, je n'en doute pas.

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la bonne grAce d'écouter; mais, dans l'intérêt même des lauréats et de rinstitution, mieux vaut ne pas tous mettre

h cette épreuve. Malgré moi, par égard pour vous, j'abrégerais, j'irais trop vile, je laisserais dans l'ombre des dé* tails qui ont droit au grand jour de la publicité* Le livret du concours peut seul donner sans trop de laconisme toutes ces biographies une A une. Le livret se répand en France, et va de ville en ville s'adressant à Tauditoii^e de chaque lauréat; il parle à ceux qui les connaissent, qui tous les jours les admirent, A ceux qu'ils ont eux-mêmes obligés^ secourus; tandis qu*ici, ne ToubHons pas, on parle seule» ment A l'auditoire de tout le monde*

Je vous demanderai pourtant la permission, messieurs, de faire une exception, et de vous dire, dès aujourd'hui, quelles sont, dans ces vingt-huit médailles, celles que l'Académie a mises au premier rang, entrdnée A cette préférence par des efforts de charité plus grands et plus durables, pai* des preuves plus éclatantes de courage et d'abnégation.

Dans cette répartition des médailles de première classe, noUe sexe, il faut s'y résigner, est encore, cette fois, selon

sa constante coutume, le moins bien partagé : sur sept médailles, il en a deux. Parlons d'abord des cinq autres.

Marie Beauget est une pauvre femme âgée de soiianlcdeux ans ; elle en a passé quarante-trois A servir ou plutôt A secourir une autre femme presque aussi pauvre qu'elle, qui vient tout récemment de mourir dans ses bras, infirme et centenaire, ou peut s'en fauL Cette respectable dame, d'une noble famille de Saint-Jean d'Angcly, ne possédait que six cents francs de rente, dernier reste de ses biens perdus A la révolution. A peine & son service, Marie sentit

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mscouas bua les pru de vertu. 377

pour elle l'attachement d'une flUe : orpheline, et sortant

d'uu aâile religieux qui avait recueilli son eufance, il lui fallait une famille. Dieu lui avait fait un cœur d'ange : elle conçut à dix-huit ans la résolution de consacrer sa vie à sa maîtresse. Non-seulement elle ne reçut jamais rien de celle qui Tavait prise à gages, mais elle lui donna toujours» Comme le vieux Galeh du poëte écossais, elle mettait son orgueil à ne pas laisser voir que sa uoble maîtresse manquât de quelque chose; elle cachait aux autres sa misère, elle la cachait surtout à elle même, lu! persuadant qu'au marché tout se vendait à bien bas prix, qu'avec six cents francs on pouvait payer une servante, vivre encore passablement et recevoir sans lougir les visites d'anciens amis moins maltraités de la fortune. C'était en passant les nuits à travailler en cachette que la pauvre Ifarie justifiait ses pieux mensonges et comblait les lacunes de ce maigre budget. Un accident cruel, qui priva sa maîtresse de l'usage de ses membres, yint apprendre à Marie un nouveau genre de dévouement. Infirmière admirable, elle parvint à calmer les souffrances de celle qui l'appelait sa fille, et eut la Joie de prolonger cette précieuse vie jusqu'à un terme inespért^. Puis, quand elle resta seule, une dernière tâche devait être remplie; elle fit un dernier effort, rassembla ses dernières ressources, et des honneurs modestes, mais dignes et touchants, furent rendus à sa chère maîtresse» L'Académie s'impose un devoir plus facile en consacrant au souvenir de cette pieuse fidélité une médaille qu'a déjà décernée d'avance la ville entière de Saint-Jean d'Angely.

Entre l'histoire de Marie Beauget et celle de Rose Lepetit voua ue Liouveiez puiul de grande^ diUércuccij. Geij suintes

Tiesn'out d'autre tort qaede se ressembler un peu. Chez Rose Lepetit le dévouement s'exerce encore : c'est un yieillard

octogénaîie, sourd, à moilié aveugle, couvert d'infirmités, qui réclame ses soins. Il est ruiné depuis trente ans ; sa fidèle servante n*a d'autre salaire, elle aussi, que le plaisir de faire le bien; elle aussi s'est imposé looglemps de laborieuses veilles pour adoucir tant de maux. Elle est vieille aujourd'hui, épuisée de fatigues, mais son zèle ne s'éteint pas : la charité la rend ingéaieuse; ce qu'elle ne peut plus faire, elle sait le demander; elle obtient de la compassion ce que ses forces lui n fusent. Est-il besoin de dire qu'à Yalognes comme à Saint-Jean d'Augely l'admiration est unanime, et que tous les habitants sollicitent la récompense si justement acquise à Rose Lepetit?

Même fidélité, même cœur, mêmes trésors de dévouement cbez ces trois autres fenunes que vous récompenses aussi, toutes trois du nom de Marguerite, trois sœurs, pour ainsi dire, de nom, de race et de vertu* Toutes trois, au temps de leur jeunesse, il y a quarante ou cinquante ans, s'attachèrent d'autant plus à leurs maîtres qu'ils devenaient plus malheureux; toutes trois, en perdant leurs maîtres, ont comme adopté leurs enfants; elles les font vivre et les élèvent. L'une, Marguerite Lacroix, pour se charger des orphelins que lui a légués sa maîtresse, se dépouille de tout et vend jusqu'à ses hardes; puis, n'ayant plus de pain à leur donner, elle se met en condition, se loue à. leur profit, d'autant plus infatigable qu'elle ne travaille pas ^ pour elle. L'autre, Marguerite Durand, subit les mêmes charges et dans des conditions plus dures, s'il est possible; le fils de ses maîtres est idiot, épileptique, incapable de

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