‹ Essais historiques et littérairesChapitre 25 sur 29 · DISCOURS SUR LÉS PRIX DE VERTU · texte numérisé non relu

DISCOURS SUR LÉS PRIX DE VERTU

Bepriset qui faisait vcile vers le port? La mâtare semblait

en desordre et les flancs du navire portaient la trace d'un cboc violent, d'un réceat abordage. Quand les pilotes approchèrent, ils virent avec étonnement que le bâtiment marchai 1 tout seul, pour ainsi dire; du moins le peut semblait désert : ni capitaine, ni timonier, ni matelots. On n'apercevait qu'on mousse, allant, venant de tribord à bftbord, passant de la barre aux amures, et faisant à lui seul tout le service d'un équipage. Dans un coin du navire on voyait bien aussi un pauvre homme couché, pâle et tremblant, hors d'état de se tenir debout. Bientôt la Reprise entrait à Âgde, et la ville apprenait que, trente-six heures auparavant, la nuit, par une de ces épaisses brumes qui font s'entre-heurter les navires en pleine mer comme les passants dans nos étroites rues, ce petit bfttiment, étant au large, avait subi le choc d'un grand brick de fort tonnage; que le capitaine^ épouvanté, croyant sentir couler bas sa goélette, s'était élancé sur le brick en s'accrochaiit aux cordages et appelant à lui tout son monde. Deux matelots et deux novices Tavaient aussitôt suivi. Pourquoi ce jeune mousse, de tous le plus agile, n'avait-il pas imité leur exemple? C'est qu'il y avait à bord un malheureux incapable de se sauver. Perret, c'était le nom du mousse, s'était senti saisi de compassion ; la vue de ce malade l'avait comme enchaîné et rendu immobile. L'enlever dans ses bras, il n'en a pas la force; l'abandonner, le laisser mourir seul, c'est pour lui plus impossible encore ; il reste donc. Dans le premier moment, il en a fait l'aveu, lorsque les deux navires se séparèrent après un craquement effroyable, quelques larmes lui échappèrent; il se crut k son dernier

jour .et recommanda soa&meà Dieu; mais, au bout de quelques secondes, lorsqu'il vit que le bâtiment, malgré

ses avaries, flottait toujours et pouvait naviguer, uq courage surnaturel s'empara de ce jeune cœur. La mer était houleuse et le vent fraîchissait; comment ses petits bras suffiront-ils à la manœuvre? Cette réflexion ne lui vient pas; il dispose les Toiles, 8*élance au gouvemaiL Son pauvre compagnon ne peut lui prêter secours; mais il est vieux marin; i^erret Técoute, le consulte, se laisse guider par lui. Soumis et confiant, ses yeux brillent d'espoir : il reveiTa sa mère, sauvera son camarade, sauvera son navire. Cette pensée double ses forces et d'un enfant de ti'cize ans &it un matelot consommé.

Je ne luYîtenclrai pas sur les péripéties de cette navigation. Le jour fut bien long à venir 1 Le vent poussait à la côte d'Espagne; il fallait résister pour s^écarter le moins possible du lieu témoin de l'abordage, seule chance de recevoir du secours. Ce brick^ auteur du mal, voudrait peutêtre le réparer l II reviendrait au jour naissant; on se mettrait à sa remorque : voilà ce qu'on espérait à bord de la Reprise. Mais l'attente fut vaine. La journée se passa, et le bricic ne vint pas. Il continuait paisiblement sa route, et entrait vers le soir à Marsei41e. Cependant la nuit tomba, et les fatigues redoublèrent. Le lendemain trois bfttiments parurent à l'horison ; aucun d'eux ne voulut comprendre les signaux du petit navire. Par bonheur le ciel fut plus clément : le vent tourna, soutfia du sud. En manœuvrant avec prestesse on pouvait être avant la nuit en vue d'un port de France. Dans de pareils moments l'équipage le plus complet n'est que tout juste assez nombreux. Perret

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est seul, mais il se multiplie : il court de vergue en vergre; toutes ses Toiles, même les plus hautes, se développent coup sur coup, se gonflent sous la brise et poussent le navire comme par enchauteuieut. Il tUait temps : Teffort était suprême; notre navigateur était à bout de forces. Â le voir, on ne le croirait pas. II est radieux, il aperçoit la terre, qui peu à peu sort des eaux et grandit devant lui.

Voilà, messieurs, ce que vous^vies tous, un fait de mer aussi extraordinaire ne pouvant demeurer inconnu; mais savez- vous aussi en quels termes modestes, énergiques et simples, ce brave enfant, une fois à terre, raconta ce qu*ll avait accompli? Capitaine par ifiterim,\\ devail laire devant le tribunal de commerce son rapport de relâche. Dans ce rapport, qu'il faudrait mettre tout entier sous vos ^eux, pas un mot de reproche à ceux qui l'ont abandonné; tout l'honneur de sa belle conduite attribué aux conseils de son vieux compagnon; à chaque mot on sent une flme aussi honncHeque forte, un cœur aussi chaud que sincère. Après cette lecture on ne s*étonne pas d'apprendre que, depuis deux ans qu'O navigue pour le commerce, Perret n'a rien garde pour lui du produit de ses salaires, qu'il a tout envoyé à Uuiberon, dans la pauvre cabane où sa mère, à grand'peine, élève trois autres enfants. Gberchez un bon sentiment qui lui manque : compatissant au malheur, généreux, dévoué, docile à inexpérience» dur à la peine, intelligent et intrépide 1 La récompense est-elle prématurée, et, sans désobéir à M, de Montyon, auriez-vous pu laisser en dehors du concours tant de bonnes et solides vertus?

11 est vrai que la découverte ne vous en appartient pas; vous n'en avez pas les prémices. Sans parler du public, qui

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s'est pris pour ce noble enfant d'une juste admiration, d'aulres fareurs sont descendues sur lui* Ne craignez pas, messieurs, que les Titres, en venant les dernièresy excè* dent la mesure, encore moins qu'elles soient superQues; elles ont un caractère qu'aucune autre n'efface. Perret le comprendra, A Brest, dans cette école des mousses où il vient d'être admis; ses compagnons d'école le comprendront à son exemple. Les croix d'honneur que vous donnez s^obtiennent à double titre : pour être appelé & Paris, pour être admis, complimenté, encouragé chez son ministre, et môme en plus haut lieu, il suffît d'être braye, d'avoir risqué sa Yie à sauver ou son navire ou son drapeau ; pour être adopté par vous il faut à la bravoure joindre un autre cou- • rage, le courage du bien et de l'humanité. Ne craignes pas que votre lauréat en perde la mémoire : vos médailles obligeuL Perret se rappellera toute sa vie à quels dignes émules vous l'associes ai:gourd'hni, en quelle noble et sainte compagnie vous l'avez introduit. Il deviendra, nous l'espérons, un Jean Bart, un Duquesne : il restera toujours un fils de M. de Montyon.

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