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LA CÛNVEI4TI0N. 141 des mes si neuves par le temps où nous sommes, de ne pas laisser inachevé un travail qui pouvait redresser tant d'er* reors, confondre tant d'impostnres, fortifier tant de faiblesses, rendre, en un mot, tant de vrais et l)ùns services au pays et à la société. Ces raisons le décidèrent à ponrsuim une mission que déjà il s'était donnée luinodéme, et depuis trois aos^ du fond de la retraite où l'ont Jeté nos catastrophes, au milieu du calme et du silence, il se consacre à nous donner uiîe complète et sincère histoire do la convention nationale.
Personne mieux que lui n'était fait pour cette tâche* n fallait son talent, l'autorité de son caractère, et jusqu'à sa nature d'esprit; il fallait cette passion de la vérité toute nue^ cette ardeur d*impartialité, ce i^esoin de ne rien omettre, qui éclatent à chaque page de ÏHistoire des ducs do Uour* gogM, Si jamais ces qualités ont été opportunes et bien ve« nues, c*est assurément pour nous rapprendre ce que fut la convention. Plus rerreur est invétérée, plus il faut se gar* der de Tattaquer de haute lutte et de porter dans la recti«fication des faits rien qui sente la passion ni môme Taffirmation dogmatique. Il faut laisser la vérité se rétablir comme d'elle-même, en y mettant le temps, sans violenter le lecteur, et à force de lui donner confiance dans la clair* voyance et la bonne foi de son guide*
Fidèle à sa constante méthode, M. de Barante fait souvent parler ses personnages. De longs fragments de leurs dîstcours^ des exposés complets des discussions importatites, la reproduction textuelle d'un grand nombre de rapports, de preuves, de témoignages, de pièces justificatives, voilà pour lui lû fond et comme les premières assises de l'histoire. C'est
142 ES&ÂIS mSXOaiQUËS ëT LlTT^aAlKES.
sur ce terralii solide qu'il convie son lectear.ll raccootame
peu à peu à s'y croire eu sûreté^ et sans lui donner d'avis» Sftiis le fatiguer de réflexionSi sans le pouisuim de jugements tout faits, laissant A peine çà et là percer ses propres sentiments^ il fait agii* sur lui je ne sais quelle force de persuasion, lente» insensible, mais^mmunicati?e et toujours efficace.
Peut-être pour certains esprits un procédé moins naïf et plus prompt, un tratail plus c<meentré, plus combiné, une intervention plus dirocte et plus fréquente de Fauteur seraient des conditions de succès plus entraînantes* Même en acceptant la devise sèr&kitur ad narranâumy bien des gens demandent à Thistoirc certains soins, certaines recherches de composition : ils veulent que le fil du récit ne soit jamais flottant, et que le narrateur, dftt-il user parfois d'un certain artifice, se préoccupe incessauiuient de ne pas laisser fléchir Tintérèt. Pour M. de Barante, l'intérêt, c'est la vérité. Tout ce qui est vrai Tintéresse à un degré presque égal. Pour qu'une chose le captive» il suffit qu'on lui en montre une image exacte et fidèle, une image sans faux luisants, sans reflets trompeurs, sans mensonges ni tricheries. Le mérite de la resssemblance lui dérobe en quelque sorte les défautsmémes de la réalité. De là vient que devant des faits qui, pour d'autres, auraient peu d*importance, il hésite à élaguer et se complaît à tout diie, oubliant que le •lecteur aurait peut-être envie de presser un peu le pas. Pour juger sainement cette méthode, pour apprécier ses résultats, pour en tirer bon profit, il faut l'accepter franchement et se laisser aller soi-même à la pente que suit Tauteur. Qui sait si sous cette préleudue uégligeuce de tout uioveu d'eûet
uc se cache pas un art plus raliiné qu'on ne pense? Ce rôle de narrateur impassible donne lieu^ quand par moments oq Tabandonne, à de saisissants contrastes» et c*est ainsi que^ * dans plus d'ua passage^ sans avoir l'air de le chercher, ni presque de le Youloir, sans Tombre de prétentions ni d'efforts, l'historien s'élève à Féloquence la plus Traie, par cela seul quemomenlaûémeot il n'impose plus silence à ses proprès sentiments et laisse échapper une explosion de blAme^ de douleur ou d'indignation.
Nous n'avons pas dessein de faire ici l'analyse des deux premiers Yolames que nous ayons sous les yeux. Les faits» les événements principaux qu'ils contiennent, tout le monde les connaît. Après un coup d'œil générai jeté sur l'assembiée I^;i8lative9 l'auteur entre en matière par un récit détaillé du 20 juin, du 10 août, des massacres de septembre. Viennent ensuite les débuts tumultueux de la convention^ les naissantes fureurs de la montagne et de la gironde, le procès, son instruction, ses longues péripéties, enfin, après la mort du roi, les déchirements de l'assemblée, la lutte à mcHTt des deux partis, et les préludes de ce 31 mai i reparé et mis en œuvre, comme le 20 juin, comme le iO août, comme le 2 septembre, par l'émeute organisée. Là s'&rrétent les deux premiers volumes. C'est la première phase de la vie de la convention. La seconde commence avec le 31 mai et le 2 juin et dure autant que la terreur; pjois: après ces quatorze mois d'agonie survient une troisième et dernière phase, qui prend naissance au 9 thermidor et se, probnge pendant quinxe mois environ, époque de relâche plutôt que de réaction, où l'esprit révolutionnaire ne perd; pas encore un pouce de terrain, mais où du moins la société;
respire et se sent hors des mains qui la noyaient dans le
. sang.
De ces trois grandes phases^ la première, celle qui rem* plit ces deux premiers volumes, est à elle seule toute une
histoire. C'est une action complète, un sujet plus grandiose que tous les poèmes, plus altadiaut que tous les drames : c*est la chute de la royauté et la ruine de ses destructeurs^ les girondins.
Pour rajeunir ce texte si connu, qu*a fait M* de Barante2 U a laissé parler les faits sans ménagements, sans eomplan sance. Impartial envers tout le monde, il ne fait pas le proeès aux Girondins, mais il met sous nos yeux tous leurs actes, toutes leurs paroles. Ce n'est pas sa faute s*il en ré* suite une impression sévère, disons mieux, accablante pour leur mémoire^ Ceux-là seuls s'en étonneront qui n*ont ja» mais regardé de près les hommes de ce parti, et qui ont accepte sur parole Tindulgence et l'admiration traditionnelles dont ils sont depuis si longtemps en paisible posses*' don.
D*où est venue cette indulgence? D*abord, de la haine implacable que tous nos démagogues, tous nos purs jaoo-
bins n'ont cessé de vouer depuis soixante ans à leurs anciens riyaux. Le public s'est dit : <& Ceux contre qui mes ennemis conservent de telles rancunes étaient sans doute mes amis, » et, sans y regarder davantage, il a pris sous sa protection les girondins* I/un autre cùté, on s'est accoutumé, grâce & Tesprit dramatique dans lequel presque toutes nos histoires sont conçues, à ne se représenter les girondins que sur leur dernier théâtre, la convention. Là, leur conduite, sans être irréprochable, rachète an moins, par des élans de
courage, de trop fréquentes lâchetés. Ëo les voyant oppriin^et vaincus, on oublie qu'ils eurent le double tort d'être oppresseurs sans savoir être victorieux. Pour qui ne les voit qu'à la convention, on conçoit Tindulgence, on conçoit presque Fadmiration. Dès le premier jour, nous les trouvons aux prises avec la horde impie qui a juré guerre à mort à la société ; ils osent lui tenir téte> ils la provoquent avec trop d'ostentation peut-être, mais non sans audace et sans cœur. Ces scènes à eiiety Louvet accusant Robespierre, Tergnîaud dénonçant les assassins de septembre, voilA ce qui nous reste dans ia mémoire, ce qui s'associe dans notre esprit au nom des girondins. 11 est vrai que nous rougissons pour eux lorsque vient le fatal procès, lorsque leur bouche laisse échapper cette senleaçe qu'une heure auparavant ils proclamaient odieuse et criminelle, lorsqu'ils n'osent pas même imiter l'énergie des plus obscurs memhres de la plaine, lorsque aprèd avoir laissé tomber la tôte du monarque, ils s^imaginent sauver la leur en se montrant contre les uiaiheureux débris de l aiicieune société plus violents, plus soupçonneux, plus tyranniques que les montagnards eux-mêmes, et en inventant enfin ce tribunal révolutionnaire dont lis devaient être les premières victimes. Mais, à c6té de ces fautes honteuses, dégradantes, leur parole reste noble et sonore, elle retentit à nos oreilles, et, conune dans la lutte qu'ils soutiennent ils ont ailaire à des monstres, nous nous passionnons pour eux malgré nous, nous oublions ce qu'ils ont fait pour n'écouter que ce qu'ils disent, nous les prenons pour ce qu'ils se donnent, pour les défenseurs des lois et de la morale, les soutiens de la société, les interprètes de la conscience publique.
m ESSAIS ÏÏISTORTQUBS ET LITTÉRAIRES.
Mais l'histoire^ Tioflexible histoire, ne se laisse pas abuser ainsi ; elle retoarae le feoillet, et nous met le doigt sur la
page oubliée. Sans doute, il est beau d'entrer à la convention pour lancer Fanathème contre les assassins des malheureux prisonniers de la Force et de TAbbaye, contre leurs instigateurs et leurs complices; mais reuioutons seulement quelques jours en arriére : que disaient-ils, ces tribuns, la Tefile du 2 septembre? que disaient-ils le lendemain ? leurs lèvres n'étaient-ciles pas glacées ? ou, si par hasard elles se sont ouvertes, qui voudrait nous répondre qu'il n*en soit sorti aucun mot d'approbation ou même d^encouragement pour celte façon de faire peur aux aristocrates et aux amis de Ja royauté? Le matin du 3 septembre^ Louvet, dans sa Sentinelle, ne parlait-il pas avec excuse de ce qui s'était fait la veille? et si dans la journée une édition nouvelle exprimait quelque blâme, d*où. venait ce changement? pourquoi ce qui seuiblait pardonnable le matin devenait-il tout à coup criminel? N*était-ce pas, on a honte de le dire» parce que les témoins muets du crime commençaiciit à s'apercevoir qu'ils pouvaient en être atteints? parce qu*ûn venait d'apprendre que la commune poussait Taudace jusqu'à décerner un mandat contre Roland lui-même» contre le ministre de l'intérieur, contre le collègue de Danton, le chef du massacre?
Josque-IA, M. de Barante nous le dit, et les témoignages contemporains les plus irrécusables Ty autorisent, ils semblaient résignés à laisser couler le sang. Comment expliquer autrement leur attitude dans l'assemblée? conmienl, sans leur tacite approbation, cette législative, où leur parole était souveraine et qui spontanément s'était mise en permar
LA CONVENTION. Ul
nonce, aurait-elle laissé les égorgeara continuer tranquiU
lemenl leur besogne? Qu'ont- ils dit, qu ont-ils fait, qu*ontils proposé pour arrêter cette infâme boucherie? N*0Qt-iJs pas toléré, que Dussault, envoyé aux prisons poar rendre compte des événements, se bornât à répondre qu'arrivé à la nuit tombante^ les ténèbres ne lui avaient pas permis de voir ce qui se passait? Et ils Tout laissé dire! et ils s*en sont tenus làl et ils n'ont pas trouvé un seul de ces pathétiques accents qui s'échappaient si bien de leurs poitrines vingt jours plus tard, lorsqu'il ne s'agissait plus seulement de la cause de l'humanité et de l'honneur de la France, mais de leur propre cause et de leur propre salut I De deux choses l'une, ou l'invention de Danton leur a semblé, comme à lui, un forfait nécessaire, une mesure de salut public, ou dès l'abord elle leur a fait horreur. Dans le premier cas leur silence est une complicité, dans le second une indigne faiblesse : ils ne peuvent échapper à cette alternative.
Mais comment n^anraient-ils pas toléré le 2 septembre! ils avaient fait le 10 août. I.e 10 août, voilà l'œuvre des girondins : ils l'ont conçu, médité, préparé, organisé, lorsque Robespierre et les cordelière eux-mêmes n'en concevaient encore l'idée que dans uu lointain avenir. Humilier Ja royauté sans l'abolir, la faire capituler, se délivrer par la déchéance et du monarque et de la cour, se donner un roi mineur, veiller à son éducation, lui choisir son précepteur, lui nommer un régent, s'emparer sous son nom du gouvernement et des affaires, tel était le 10 août de leure rêves. C'est à cet e catastrophe à leur usage qu'ils ont travaillé nuit et jour, usant tout ce que Dieu leur avait donné, aux uns d'activité, d'ardeur et de génie d'intrigue, aux autres
de facultés oratoires. Ils se sont niés stirce but impossible avec une iafatuation et un aveuglement auxquels les hommes de parti sont fatalement condamm^s chaque fois qu'ils n'écoulent que leur amour-propre blessé et leur fureur ambitieuse.
Le StO juin lui-même ne leur a pas ouvert les yeux! Ils n'ont pas vu qu'une fois déchaînée, une fois lancée sur les Tuileries, celte multitude ne les écoutait plus; que rôver une insurrection sainte» docile, obéissante, s'arrétant au sifflet de ses chefs comme l'équipage d'un naviie, c'était de toutes les chimères la plus folle et la plus périlleuse. Même après cet avertissement sinistre, n'ont-ils pas continué, comme des joueurs incorrigibles, leur lutte acharnée contre cette royauté qu'ils ne voulaient pas détruire? De quelles armes déloyales ne Tont-ils pas frappée? quelles haines, quelles défiances n'ont-ils pas semées contre elle ? A quelles calomnies n'ont-ils pas fait écho?
Puis, quand le feu qu'ils attisaient a jeté de lugubres lueurs,, quand ils ont vu que l'incendie gagnait et qu'ils n'en étaient plus maîtres, un rayon de sagesse et de prévoyance est-il venu les éclairer? ont-ils renoncé à leurs projets? Non : une chimère nouvelle a ranimé leur folie. Ils ont cru « qu'avec une troupe à leurs ordres ils domineraient Paris, que la populace des faubourgs serait souple et accommodante, pourvu que du fond de la Provence on leur expédiât un millier d'hommes armés. Ce ramas, cette écume de la population marseillaise devait être pour eux un bataillon sacré qui gouvernerait l'émeute et la conduirait juste à
oint. Après bien des efforts, après un mois d'attente, ils arrivèrent, ces Marseillais, ils entrèrent dans Paris. Une
heure après ils Quêtaient plus à la Gironde* 11 avait suffi 4 Danton et A ses cordelîers de quelques accolades, de quelques verres de vin pour escamolci le bataillon sacré.
Alors le 10 août éclate, le véritable 10 août et non celui des girondins. La royauté s*écrou]e, ils la laissent tomlier, et tous leurs beaux plans avec elle. Non-seulement ils ne tentât rien pour sauver ce semblant de trône qu'ils espéraient se ménager, mais sous peine d'être eux-mêmes en« glouiis sous ses ruines, il faut qu'ils aident à le démolir, ils crient victoire avec les vainqueurs, de peur de passer pour vaincus. D'agresseurs qu'ils étaient, les voiii sur la défensive; qu'un mot de doute ou de regret leur échappe, ils sont perdus; ils ne peuvent même pas se taire, il leur faut tout approuver, tout sanctionner, tout laisser faire, tout, même le 2 septembre l
Eh bien 1 nous le demandons, suffit-il de quelques ha* rangues, de quelques élans de sentiment et de rhétorique pour se laver de tels méfaits? A qui le pays doit-il s'en prendre de cette longue série de maux et de désastres que la chute de la royauté a fait fondre sur lui, si ce n'est à ceux qui ont préparé cette chute, qui s'en sont faits les promoteurs, les instruments? Qu'importe que la pire de ces calamiles, ici i L publique, oc fût pas dans leur programme, si elle devait fatalement sortir de leurs actes? Leur seule excuse est rinespérlence. Eux du moins, ils ont pu dire
qu'une telle calaslroplic leur ;nait semblé impossible, qu'elle était sans exemple, que la majorité, même à Paris, ne voulait que le maintien de la royauté et de la constitution, qu'il était insensé d'admettre qu'une tourbe de bandits fit la loi à tout le royaume et fût plus forte que la ma-
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jorité de la capitale et de rassemblée; ils ont pu dire, comme Pétion et Busoty « qu'avant le iO août^ il n'y avait que cinq hommes en France qui voulussent la république, et que Jaaiais la nation ne serait républicaine, si ce n'est à coups de guillotine. » Ces excuses, si faibles qu'elles soient» on pouvait les donner alors; mais que dirait Fhistoire, si d*autres girondins, plus d'un demi-siècle après, en pleine connaissance de cause» dans un temps sans fièvre ni délire, l'exemple de leurs devanciers sons les yeux, avaient recommencé le mùme jeu, avec les mômes espérances; avec les mêmes illusions, et si, pai* leur aveuglement, nous avions vu tomber cette autre royauté, qu'eux aussi ils ne voulaient que faire capituler ? C'est là un point que l'avenir éclaircira. Nous ne voulons pas toucher à ces questions brûlantes; mais on jie peut lire les récits du 10 août sans croire assister encore à notre récente catastrophe, et sans se sentir le cœur serré de l'apparente ressemblance entre les deux conduites et les deux événements. Les enseignements de ' l'expérience seront-ils donc éternellemeni stériles? Est-il donc dit qu*à côté des hommes qui détruisent sciemment les gouvernemenls, il s'en trouvera toujours qui les renversent sans le vouloir, à la fois dupes et complices de ces masses brutales qu'ils déchaînent, qu'ils aiguillonnent, et qu'ils ont l'iuepte prétention d'arrêter et de contenir à leur - heure et à leur volonté ?
Mais ne parlons pour aujourd'hui que des girondins de 1792; aussi bien ne sommes-nous pas au bout de cet examen de conscience que l'histoire leur impose et dont nous ne pouvons les tenir quittes.
On nous dira, pour leur défense, que le 10 août et même
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le 20 juin ne sont pas uniquement leur ouvrage; que, s'ils oui eu le malheur de ne pas voir l'abîme^ s'ils s'y sont prédpitôs en y entraînant leur pays, ils ont eux^^némes été
poussés et n'ont cédé qu'à un entraînement dont la violence irrésistible ne saurait plus être comprise ai^ourd'bui. Admettons que cela soit Trai; atténuons tant qu*on voudra la part qui leur revient dans ces fatales jounitc» : il est une autre responsalilé non moins pesante, qui, quoi qu'on fasse, ne peut retomber que sur eux. Cest A eux, c'est par leur instigation, c'est pour obéir à leurs injonctions incessantes que la guerre a été déclarée à l'Europe. Sans doute on peut nous dire aussi que la guerre alors était dans Tair, comme uuc Dialddie coatagieuse. Personne n'avait le'boii sens et le /courage de la combattre, personne n'en comprenait les véritables dangers; mais si les girondins ne s'en étaient point épris, s'ils n'en avaient, pas fait le but de leurs effortSi le thème (avori de leur éloquence, leur grand moyen de popularité ; si Brissot, leur pourvoyeur d'idées politiques, ne leur avait pas persuadé que la guerre était le levier qui leur livrerait définitivement le pouvoir en détruisant l'influence de la cour, peut-être eût-il été possible d'ajourner, tout au iiiûius de quelques mois encore, la fatale déclaration du 90 avril 1792, et qui sait ce que cet atermoiement pouvait produire de combinaisons nouvelles; ce que six mois de paix seulement pouvaient cbanger dans la marcbe des cboses? En temps de révolution, il ne* manque jamais de gens qui croient la guerre nécessaire et qui l'appellent à grands cris. Indépendamment des utopistes et des intrigants, deu\ races d'hommes pour qui la guerre a cet avantage, qu'elle jétte le gouveiaement hors dcb voies iéguliùres et le lance dans
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les hasards, dans l'imprévi], une foule d'honnêtes esprits la
désirent et la conseillent comme un cit^rivalif aux dangers qu'ils redoutent ou qu'Us subissent à Tiotérieur. Étrange moyen de gnérison, qui consiste non pas à déplacer sofl mal, maisà 8*en donner un de plus! C'est là le grand écueil des époques révolutionnaires. Si malade que soit uu pays, il est bon de raverlii que de toutes ses plaies la guerre sera toujours la pire» car elle rend toutes les autres incurables. Heureuse, elleeialte la passion révolutionnaire et la pousse aux extravagances ; malheureuse, elle fait crier à la trahison et sert de prétexte aux plus atroces cruautés. Dans tous les cas, elle est ou elle devient un instrument de tyrannie qui iinit par tomber nécessairement dans la main du parti le plus violent et le plus audacieux.
Si ces rhéteurs de la Gironde avaient en l'ombre de prévoyance et d*espril politique, . au lieu de s'acharner à jeter bas cette cour qui tombait de vétusté, ils se seraient construit une digue contre le Hot jacobin qui montait derrière eux. ils auraient compris que la gucm allait rendre toute digue impossible, que le niouvemeot démagogique soulevé par elle ne rencontrerait plus de frein, que tout serait culbuté, renversé, anéanti, et que, faute d'avoir résisté quand il en était temps, ils n auraient plus autre chose à faire qu'à courber la téle et à périr. Mais non, ils n*ont rien prévu , riBU compri*^ ; ils ont voniu la guerre, ils y ont entraîné l'assemblée, ils l'ont imposée au roi, froidement, sans y être poussés eux-mêmes, pir pur esprit de parti, par calcul d'ambition; ce fléau d'eè devaient sortir tant de crimes, cette cause indirecte, mais trop réelle, du 10 août et du 2 septembre , ils root
fait éclore avant terme : c'est là, encore on coup, une
responsabilité qu'ils ne partagent avec pei*sonne, pas même avec Robespierre^ puisque, pcodaut qu'ils demandaient la guerre i la tribune de rassemblée, Robespierre, non moins imprévoyant, non moins malavisé qu'eux-mOmes. la repoussait à la tribune des Jacobins^
S'il était nécessaire de d^fmontrer une fols de plus combien est fausse et superficielle la théorie du fatalisme bi&torique, et à quel point les peuples, comme les individus, sont, quant ils le veulent bien, maîtres de leur destinée, nous n'aurions qu*à comparer deux époques de notre histoire où celte question de paix et de guerre a été agitée avec une ardeur au moins égale, et résolue dans deux ssDs différents, il y a trente ans, à Torigine du gouver* Dément de juillet, rappelons-nous quelle surexcitation guerrière s'était emparée des esprits, combien, môme chez les plus modérés et les plus timides, s*étatt enracinée la croyance qu'il raudrait, quoi qu'on en venir aux mains avec TEurope. Tout en déplorant cette extrémité, on s*y laissait aller, on semblait s*y résigner comme à un arrêt de la Providence. En 1792, au contraire, bien que i*exaltation patriotique fût plus bouillante et le sentiment de la défense nationale plus ardent, plus impt^lueux, la croyance À la nécessité de la guerre était moins vive, moins généralement répandue. Pour bien .des gens, les projets d'agression qu'on prétait aux puissances étaient au moins problématiques, et comme, excepté DumouHes et quelques fils de fortune, personne parmi nous ne songeait alors aux conquêtes et ne parlait d'attaquer^
la guerre pouvait très-bien ne pas éclater de si t6t. Les
fougueux rôvoiutioaoaires, comme on vient de le voir, ne la demandaient pas tous, tandis que tous la Touiaieni en 1831. Il est donc permis de croire que s! les girondins, alors maîlies des atfaires, se fussent donné pour faire durer la paix la moitié seulement de la peine qu'Us ont prise pour faire déclarer la guerre, ils auraient aisément réussi; en 1831 , au contraire, rien ne semblait plus hasardeux, plus incertain, plus difflcite que de prévenir une
collision.
Elle n*a point eu lieu pourtant. Ce sera réternei honneur de Casimir Périer et de ceux qui ont soutenu sa politique. Ils ont secondé une haute sagesse qui ne pouvait agir seule; ils ont osé Taider à fonder sur la paix l'œuvre de ces dix-huit années que la France regrettera longtemps et qui grandiront encore dans l'hisluiie. Certes, à ne voir que rapparence^ on pouvait croire alors à un entraînement fatal,' irrésistible, à un de ces mouvements d'opinion contre lesquels aucune puissance humaine ne peut lutter. Ëh bienl il a suffi d'un homme, d*un homme résolu, d'un dévouement énergique, pour triompher de cette soi-disant falalilé, pour épargner à 1831 une désastreuse parodie de 1792*
Ce n'est pas après coup , dans de tardives imprécations, dans de théâtrales harangues, qu'il faut faire acte de résistance; c'est sur le fait, avant l'heure décisive, c'est en payant de sa personne, en tenant téte dès le principe aux passions qu'on veut contenir, aux erreurs qu'on veut redresser. De ces deux sortes de résistance, les girondins n'ont connu que la première; M. Périer nous a prouvé qu'on pouvait pratiquer la seconde. Mais aussi M. Périer •
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avait l'esprit le moins girondin qui fût au monde; il
avait l'esprit de gouvernement, c'est-à-dire 1 horreur des phrases et le goût de la responsabilité. Ce qui caractérise les girondins an contraire, c*est avant tout Tamour des phrases, i'ambiiioa oratoire, le goût de la fausse riiélorique comme de la fausse popularité. Aussi, même dans des circonstances moins formidables, jamais ils n'auraient été que de pauvres politiques. La faute n'en est pas toute à eux : ils étaient fils- du dix-buitième siècle et du dix-huitième siècle vieillissant , élèves non pas même de Voltaire, qui du moins leur eût appris à être simples, mais de Rousseau et de cette école qui.s^imagine avoir régénéré respèce humaine en remplaçant la morale par le sentimcat et la foi par la déclamation. I^ourris d un tel lait, à *quol leur pouvaient servir les rares facultés que quelquesuns d'entre eux avaient reçues du ciel? A déclamer un peu mieux que les autres, partant à être encore plus vides, plus sonores, plus dénués de sens pratique et de raison.
Aussi, pour trouver dans ce parti des hommes d'une sérieuse valeur, il faut descendre aux rangs secondaires. Là^ parmi des esprits modestes mais solides, se trouvaient
quelques cœurs fermes et bien trempés; mais, à vrai dire, ce n'étaient pas des girondins, car dans le procès, paj' exemple, ils ont presque tous écouté leur conscience et vuLé courageusemenl , simplement. Nous en pourrions même citer qui, dans de périlleuses missions, ont fait preuve d'une héroïque énergie, et engagé sans ^clat, sans charialanisme, non pas en parole, mais eu actions, leur responsabilité vis*à*vis de la borde démagogique. Les chefs, au contraire, les beaux diseurs, ceux qui ont fait
iaat de bruit, se soci presque toujours dispensé» de ces vertos. On eût dit que, payant lear contingent en paroles,
ils se tenaient pour quittes de tout le reste.
Nous ne croyons pas que M. de Barante les ait trop sévèrement traités. Il les excuse afises souvent, les loue même quelquefois; niais toujours, et nous l'en remercions, il les donne pour ce qulls sont, pour un parti d'imprévoyants et de déclamateurs. Ce n'est que par une méprise, dont profile encore leur mémoire, qu'on s'est si Lien accoutumé à leur faire la part plus belle. Cette méprise consiste à les considérer comme des hommes de résistance, tandis qu'ils n'ont jamais été que des révolutionnaires, rien que des révolutionnaires. Barnave et ses amis, lancés comme eux en pleine révolution, se sont aperçus tout à coup qu'ils ne démolissaient pas seulement Fancien régime, mais la société; ils ont courageusement confessé leur erreur; ils n*ont pas craint de s'opposer au torrent qu'eux-mêmes ils avaient soulevé. Aussi, quelque tardive qu'ait été leur conversion, ils peuvent être comptés pour des hommes de résistance. Quant aux Girondins, jamais ils n'ont mérit(^ cet iionneur. lis ont eu beau voir le péril, l'idée de ie conjurer ne leur est jamais venue. Jamais ils n'ont voulu dire ce mea culpa qui, chez Thomme politique, n'est pas un acte de contrition, mais une preuve d'énergie, et qui ne rachète pas seulement les. erreurs de son passé, mais lui' donne dans Tavenir une force nouvelle, ils sont morts, ils ont voulu mourir comme lis avaient vécu, en héros de théâtre, et n*ont cherché dans leur dernière heure que ce qu'ils avaient en ce monde considéré comme le bien suprême, un succès de tribune.
Aussi leur mort, doat on leur tient si grand comptCf 'ne saurait, selon nous, obteoir grâce pour leur vie. Gomment les absoudrait-elle? Tout le monde, dans ces jours de désespoir, dans ces jours sans leademaio» oe quittait-il pas la vie sans effort? Jeunes et vieux, et jusqu'au! plus faibles femmes, tous ne savaient-ils pas mourir? Et ceux-là ne mouiaient-ils pas le mieux, qui mouraient sans chanter, sans vaine fanfaronnade? La patrie n*a auciin besoin qu'en marchant à i'écbafaud on se vante de mourir pour elle; cela n*est bon qn*à faire des couplets. La patrie veut qu'on la serve en résistant à ses ennemis : si par malheur on succombe, c'est vraiment pour .elle qu'on est mort; on a droit à ses regrets, souvent même à ses couronnes; mais ceux qui, après Tavoii mal servie, n'ont pas mâiite osé la défendre èn se défendant eux-mêmes, ceux qui n*ont eu d^autre courage que de tendre la gorge au couteau, la patrie ne leur doit rien : ils peuvent se poser en martyrs, la palme ne descendra pas du ciei.
Ce sont là des vérités bonnes à dire, surtout dans ctî pays de France où l'esprit girondin court les rues» 11 faut proclamer bien haut, bien franchement ce que vaut cet esprit et où il mène, ce qu'un peuple gagne à se payer de mots, A se complaire dans cette politique déclamatoire qui tantôt veut la fin sans les moyens, tantôt ies moyens sans la iin. Personne encore ne l'avait dit aussi nettement que IL de Barante. Bien qu'il se tienne constamment dans une extrême mesure, parlant plutôt en speclateur qu'en juge, son opinion n'est jamais équivoque, jamais il n'bésitë à dire ce qu*il sait, ce qu*jl croit vrai: il ne jette un voile sur rien, ne laisse rien dans Tombre : aussi
quiconque a lu ces deux volumes sût définitivement à quoi s'en tenir sur la Gironde et sur sa politique. C'est
là ua gniad service rendu j c'est par là que ce livre, outre sa valeur littéraire, est encore une excellente action.
M* de Barante n*est pourtant qu'au début de sa lâche; ces deux volumes ne sont qu'un préambule, il faut qu'il nous montre la convention dans ses deux autres phases. Là nous serons ,en face de moins grandes catastrophes» le drame sera moins noble, moins attachant, moins patbé^ tique; mais Tauteur sera'au vif de sou sujet, il entrera dans un plus vaste champ de recherches, il aura plus de révélations à faire, plus d*aperçus nouveaux à présenter» soit en parlant des monotones atrocités du couiilé de salut public, soit à propos des impuissants efforts de gouvernement et d'organisation lent*5s après Iberniidor. G*esl l'histoire de la convention qu'il veut faiie; il faut donc qu'il ait traversé et sa période sanglante et sa période soi-disant mudéiatiice, pour être eu droit de résoudre cette question, 1 idée première de son livre : Qu'est-ce que la convention?... et pour nous dire s*il serait vrai qu*aa prix de tant de violences, de tant de souillures, de tant d'iniquités, cette assemblée eût rendu un seul service
à la France.
Lui devons-nous, comme on s'obstine à lui en faire honneur, le premier des biens pour un peuple, Tinlégrité de noire territoire? Nos armées se seraient-eiies moins bravement battues sans ces absurdes commissaires qui leur prêchaient la révolte et Tindiscipline? Auraieni-elles suyc plus d'échecs, bi de Paris on leur eût expédié moins
de phrases et plus de munitions? Ceux qui veulent nous
persuader que le système de terreur appliqué à Tart militaire ait produit un seul de nos succès, et qu*ua seul officier français ait senti croître son courage, ses talents, son inspiration à se voir ainsi placé entre la guillotine et la victoire, peuvent-ils nier que ia direction confuse , aveugle , désordonnée , émanant de l'assemblée et de ses dél/égués, n'ait été une cause cent fois plus réelle, une cause permanente d'infériorité pour nos soldats, un obstacle, un ennemi de plus dont leur valeur a pu seule triompher? En un mot, peut-on sérieusement revendiquer pour la convention une autre gloire, dans nos campagnes défensives, que d'avoir, par l'horreur qu'elle inspirait à rintérieur, fait courir à la frontière tout ce que le pays comptai l alors d'hommes de bien, d'iioiaoïes de cœur? M'estHîe pas là, de l'aveu môme de Caruot, le seul service qu'elle ait rendu à nos armes?
La guerre mise de côté, qu'a-t-elle fait, cette assemblée? qu'art-elle fondé? de quelles institutions nousa-t-eiie enrichis? comment s*e9t-ellè servie du pouvoir le plus absolu, le plus illimité que jamais despote ait possédé sur la terre? Soumise dès sa naissance à la tyranique auiôrité de la commune de l^aris, immobile et muette devant toute poignée d'ilommes en guenilles ou de femmes ivres à qui il a plu de se ruer sur elle, a-l-elle, un seul jour, recouvré la libre disposition d'elle-même? Ne s'est-elle pas constamment mise à genoux devant l'émeute? Où trouver dans sès ran^^s ces hommes indomptables, ces génies dominateurs dont quelques fous vénèrent la mémoire? foute ia puissance de ces grands honuncs ne s'est*:elle pas bornée à faire monter
sur récbafaud un certain nombre de leurs collègues, à rester ▼ainqueurs pendant quelques semâmes, à combler une certaine mesure de crimes, puis A monter A leur totir sur Téchafaud? Ce sont là les bienfaits qu'on signale aux regrets et aux bénédictions de la France!
S'il est clair et facile de prouver que cette assemblée ne nous a rendu aucun genre de service, il est plus difficile de dire exactement ce qu'elle a ëté« Où est l'unité d'une telle
histoire? Quand on pi-(3noncc ce mot convcnlion, de quoi veut-on parier ? fcist-ce de l'assemblée où siégèrent les girondins? où bien faut-il attendre qu'ils en aient dispara pour que la convention, aux yeux de ses admirateurs, devienne la vraie, la grande convention? Mais alors nous poserons la même question chaque fois que le fatal tombereau aura fuil un nouveau vide sur ses bancs. La conveo-; tion., est-ce l'assemblée A qui Danton commande, ou bien celle où trône Robespierre, ou bien celle qui se soumet A Tallien? Ne sont-ce pas là autant de conventions différentes, puisque la minorité, A mesure qu'elle se décime et se dévore, se modifie et se transforme? 11 n'y a qu'une chose qui ne varie pas, l'obéissance de ceux qui restent, l'abaissement des caractères, l'oubli de toute résistance et de toute liberté.
M. de Garante nous dit, dans sa préface, que sans la révolution de février son livre n'aurait pas tu le jour. Nous le comprenons. Quel que fût le talent et l'autorité de l'auteur, une histoire vraie de la convention, un tableau fidèle et complet de la république, courait le risque, avant f^»48, d'être reçu par le pubHc, comme un tissu d'invraisemblances, comme un roman. Le public était sous
LA CONVENTION. |«i
le charme des paradoxes Listoriques; on lui en avait taat servi depuis vingt ans! on lui avait fait de tels portraits des hommes de on les lui avait drapés de telle façon, que jamais il n'eût voulu les reconnaître à visage découvert et dans leurs vrais habits. Toute controverse à ce siqet lui eùl senibK' oiseuse et latigaiite coniiiie une querelle de droit canon. Il avait son parti pris; il était résolu à De croire ^e ce qui ne.troublait pas son repos, ne voulait qu'être amusé» n'écoutait que ses flatteurs, et s'endormait dans sa confiance, convaincu que le volcan qui avait englouti nos pères tHaii à jamais éteint. « Maintenant, ajoute M. de Barante, ce qu'il a vu, ce qu'il a soufferti ce qu'il redoute, Fa préparé peut-être à bien accueillir la vérité. » Assurément ce serait jouer de malheur, si ce livre aujourd'hui trouvait des incrédules. Que nous manque-t-îl pour ajouter foi aux plus monstrueux égarements, aux plus délirantes violences de Tesprit révolutionnaire? N'avoDs-nous pas vu de nos yeux, entendu de nos oreiUea tout ce qii aux plus mauvais \ouv^ de la convention les carrefours de Paris ont vu et entendu? Esi-ii une des doctrines, un des sophismes, un des mensonges employés il y a soixante ans pour couvrir le pays de meurtres et de crimes, dont on nous ait fait grâce? Le sang aussi n*a-t'il pas coulé à flots dans la cité, non plus, il est vrai, à coups d'assassinats juridiques, mais dans d'odieux combats? fit si maintenant nous passons de l'horrible au rididule» est-il une folie qu'on ne nous ait rendue vraisemblable? Qui pourrait, par exemple, après nos parades de i'hOtel de ville , s'étonner que les blanchisseuses de Paris soient venues demander 4 la convention la peine de mort contre
16t ESSAIS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES.
les marcbaods de savon, et qu*eiles aient été admiseB aux boooeurs de la séaocet
M. de Barante a raiii^D, on est payé pour tout croire, pour tout admettre depuis février : au lieu d'un public iDdocile, sceptique A ses récits, il en trouve un qui sort d'apprentissage et qui n'a ni le droit, ni l'envie de le chicaner sur rien. On le lira donc, et même on le croira : personne ne recensera d'avoir exagéré; on sera convaincu de l'exactitude de ses récits, de la fidélité de ses tableaux; mais profiterart-on de ses leçons? €*est autie chose, et sur ce point nous ne voudrions rien garantir. M. de Barante n'en désespère pas : il jette sur l'avenir un regard confiant, et pourtant il ne nous croit pas guéris, tant s*en faut; il ae sait même pas quand nous serons en voie de guérison, mais nous. lui semblons mieux en état de lutter contre le mal que ne Tétaient nos pères en 1792. Sans doute, il y a dans le parallèle qu'il établit entre le temps où nous sommes et l'époque dont il écrit l'histoire quelque chose de rassurant : nous ne contestons aucune des dissemblances heureuses qu'il fait ressortir en uoUe faveur; nous reconnaissons que depuis cinquante ans ia France est biea changée, qu'elle s'est habituée aux douceurs de la paix intérieure j aux avantages d'une administration régulière, qu*il lui devient presque impossible de se passer d'un gouvernement observateur des lois, protecteur des intérêts, qu'elle aime Tordre, surtout lorsqu'elle craint de le perdre, et que, dès qu'il 'est menacé, elle se porte instincti* vement du côté de ses défenseurs. Nous reconnaissons que l'armée, qui avait cessé d'exister après 89, et dont les débris épars et insubordonnés n'étaient plus d'aucun se-
LA COMV£i'4TiON. 101
cours à la société, est aujourd hui nombreuse, aguerriej disciplinée, dévouée à ses devoirs et décidée à repousser toute invasion de nos ennemis, aussi bien du dedans que du dehors. Tout cela est vrai : ce sont 1à de solides garanties, de puissantes sauvegardes; mais n*est-il pas vrai aussi que rîndilléieuce en matière politique, Tamour du bien-éti'e k tout prix, Tégoïste iaisser-ailer qu'engendre le Scepticisme, ont fait de tristes et de sérieux progrès? Si les révolutionnaires d'aujourd'hui ont encore pius d'audace en paroles que n'en avaient en action ceux d'il y a soixante ans, quel parti tirons-nous des avertissements qu'ils nous donnent? Que fait pour se défendre cette société qu'ib ont condanmée i mort? Elle s'endôrt au bruit de leurs menaces, elle se blase de leur cynisme. A force d*avoir eu peur,^ tout ie monde se rassure. L'idée s'établit qu'après fout on peut, tant bien que mal, vivre en révolution, que c est une façon d'être comme une autre; peu & peu on s'habitue» on prend goût au provisoire, on se coiileriLe de Tà peu près, on se confie au hasard, on s'accoutume à accepter le mal, à ne craindre que le pirCi à n'avoir plus qu'un seul désir sérieux, qu'un seul besoin réel : le beaom de s'étourdir, Je désir de se dislraire.
Devant ces désolants symptômes» comment ne pas se demander si, môme aujourd'hui, môme après février, nous saurons lire dans ce livre et comprendre ses enseignements? Dieu veuille nous ouvrir les yeux! Dieu veuille que nous soyons moins sourds à cette voix de l'hisluire qu'au bruit des armes qu'on forge contre nousl Nous avertir, nous don* ner Féveil, c'est le seul but que poursuive l'auteur pour prix de ses laborieux eiforts: espérons qu'il raiteiudia.
m ESSAIS UiSTORiQUES ET LITTÉRAIRES.
Putoe*t-il surtout, en acheTaot de peindre ces partis qui
s'entre-déchirentau profil de leurs ennemis communs, nous apprendre à rester unis! Le vrai» nous dirions presque ia seul danger qui menace la société, ce sont les divisions des amis de l'ordre. Toutes ces faiblesses, toutes ces molles tcadances qui nous effraient, nous ne les redoutons plus,si une fois nous sommes asses sages pour ajourner à rapproche du péril nos querelles et nos rivalités. Point de décourage* ment, point de sommeil* et surtout point de divisions : le salut est à ce prix.
(Octobre iS5l.)
M. de Barante a terminé son œuvre. Lorsqu'il la commençait en iB$i; Thistoire de la couYenlion avait^ il faut le dire, plus d*à propos qu'aujourdliui (1853). C'était m sujet de circonstance. Nous sortions de 1848, nous touchions à 1852 : on ayait fait un 10 août, on nous promettait une terreur. Chacun avec anxiété chercbait dans nos fastes révolutionnaires le souvenir ou l'exemple, soit des excès qu'il avait TUS la Teille, soit des calamités qu'il attendait le lendemain. Toul cria. nou.s le reconnaissons, est déjà loin de nous ; mais parce que l'ouragan, dont tant de gens avaient peur, s*est éTanoui avant de naître; parce que le Tents*est élevé d'un autre point de l'horizon et nous a transportés tout d'un trait en brumaire sans passer par prairial^ s'en- Sult-iJ qu'une exacte peinture des misères et des crimes
qne peut engendrer cbes nous la fièvre démocratique toit *
désormais hors de saison ?
M. Baraute ne Ta pas cru. il a conlioué son .oeuvre comme si rien n*était changé, sans se' détourner ni se ra^
lentir, et maintenant sa tAche est remplie. Nous avons un .récit véridique et complet de ces trois années foruiidabies,
la plus dure, la plus horrible épreuve qu*ait subie notre
pairie. Un tel livra a beau ne pas répondre auir préoccupions du jour, il n'en est pas moins opportun et salutaire. Cesl dans les temps de calme et de silence qu'il faut s'aguerrir à la tempête. L'esprit démagogique n'est pas toujours menaçant, il a ses heures de lassitude, ses moments de défainance ; mais se tient-il jamais pour battu t est-il Jamais plus à craindre que lorsqu'il parait endormi? Ce n'est donc pas un anachronisme que de méditer^ même aujourd'hui, sur ces temps de sinistre mémoire, et de signaler à un pajs où tout s'oublie si vile Tabime constamment ouvert sous ses pas. il y a des gens, nous le savons, qui fuient ces souvenirs, de peur de troubler leur repos. Il leur faut de moins sombres lectures. A quoi bon étudier des temps qui ne reviendront plus 9 Us ne reviendront plus si \ous êtes sur vos gardes, si les générations qui vous suivent ne s'engourdissent pas dans un oubli trompeur, si le danger leur apparaît et les tient en éveil. Il faut donc leur parler des maux que nos pères ont souflci ts, leur en dire les vraies causes, les préparer d'avance à n'ôtre dans Foccasion ni effhiyées ni surprises. Voilà ce qui donne à l'œuvre de M. de Barante un éternel à-propos.
Pas plus aujourd'hui qu'il y a deux ans nous ne voulons analyser cette histoire, en suivre pas à pas les dates et les
Idê ËSSAlâ UlSTOi^lQUËS ET LITTÉRAIRES.
faite» en réciter la table des matières: mais pour achever
d*appr(5cier le plan, le but, la iiiétliode de Tauteur, pour faire sentir i*espritj le caractère général de son œuvre, est-il nn moyen plus sûr que de le suivre dans son récit? Parcourons donc ces quatre nouveaux volnmes, essayons d*en signaler au moins les sommités et de nous orienter ainsi au travers des événements et des péripéties qu^ils renferment.
Le second volume s'arrêtait aux approcbes du 3i mai. Le troisième est consacré d'abord à reprendre et à raconter en détail les faits précurseurs de la crise. Triste récit oà apparaît pour la dernière fois Timprévoyante taiblesse des girondins I Dans ces deux mois qui précèdent leur chute^ ils préparent eux-mêmes tout ce qui doit la précipiter* C'est par eux que le tribunal révolutionnaire était né ; c'est encore d*eux que vient le comité de salut public. Ils font décréter la dictature, sans s'être au moins assurés qu'ils Texerceront par eux-mêmes. La destinée de ces hommes
de parole, qui avaient besoin de la liberté, qui l'invoquaient sans cesse/ était d'être les premiers auteurs de toutes les lois qui Tétouffaient. Et pourtant que de leçons, que dV vertisscnients n'avaient-ils pas reçus ^ Au moment où Isnard> pour échapper à une difficulté passagère, potu: écarter les soupçons de complicité avec Dumouries, demandait, au nom de ses amis, cette création nouvelle, ce comité d'exécution entre les mains duquel l'assemblée devait abdiquer, leurs ennemis n'avaient pas pris la peine de déguiser la portée du projet. Marat, de sa voix cynique, avait dit à l'assemblée ; « 11 faut qu'on sache bien ce que nous allons voter. C'esl la violence, c'est le despotisme de la
LA CONVENTION. m
liberté qn*i\ s'agit d'organiser pour éeraser le despotisme des rois. » La franchise du commentaire souleva bien quelque objection : les giroodios hésitèreut, mais a'en to* tèrent pas moins. Après avoir lancé rassemblée, reculer n*é|ait plus possible : le vote fut rendu* Ils venaient de doter leur patrie de rinstrumeut de tyrannie le plus puissant qui ait jamais existé.
Puis, quelques jours après, à quoi dépensent-ils leurs efforts? Qu'obtienuent-ils de l'assemblée à force d'éloquence? L'accusation de cet abject Marat. Satisfaction puérile i Us lui ménagent un triomphe. Ce tribunal où ils Ten* voient» ce tribunal dont l'invention leur appartient, ils l'ont laissé peupler de leurs plus fougueux ennemis. Marat absous, .applaudi, couronné de fleurs, transporté sur les bras d'un cortège déguenillé, revient insolemment s'asseoir sur ces bancs qu'ils avaient cru purger de sa présence, et s'ap* prête à commander contre eux un plus sérieui ostracisme.
Malgré cette série d'impardonnables fautes, ils avaient alors pour eux, ne l'oublions pas, les vœux, les sympathies, les secrets encouragements des opprimés de tous les partis, c'est-à-dire de la France muette et tremblante, de la France, les jacobins exceptés, l^lus les sans-culottes grandissaient en audace, en démence, en fureur, plus les girondins gagnaient en estime et en bonne renonraiée. La société dissoute et dispersée, sans courage et sans espoir^ se tournait vera eux avec reconnaissance comme vers ses derniers défenseurs, t On oubliait, dit M. de Barante, le mal qu'ils avaient fait l'année précédente, Tencoura* gement qu'ils avaient donné à la faction qui les menaçait aujûurd hui, le 10 août qu'ils avaient suscité et dont
ils rédamaient la complicité, lenr coopération empressée
ou docile à toutes les mesures révolutionnaires, la mort du roi lâchement votée, tout leur passé si récent : on voyait en eui des sauveurs. » Dans les départemens, dans les villes surtout, à Bordeaux, à Lyon, à Marseille, on leur (re^it des couronnes» on chantait leurs louanges, on leur envoyait des adresses et des députations. Ce mouvement des esprits, où ne se mêlait encore aucune pensée de royalisme ni de contre-révolution, avait gagné rassemblée ellemême : la majorité, jusque-là flottante, se décidait de plus en plus pour la Gironde. Qu'on juge de la rage des jacobins l Ils étaient avertis par leur vaste correspondance que partout ils perdaient du terrain. A Paris même l*infiuence allait leur échapper. Si une fois les modérés devenaient les plus forts, s'ils faisaient la constitution, s'ils composaient un gouvernement, c*en était fait de la puissance jacobine. 11 n'y avait donc pas à balancer, il fallait un coup de force, un coup d'État, un nouveau 10 août; il fallait traiter la convention comme on avait traité la monarchie. De là le 31 mai.
Cette journée était depuis six mois dans la pensée de Bo-
bespierre; dès que l'urgence en fut comprise par le parti tout entier, vers la fin d'avril environ, le ti*avail insurrec-
tionnel commença. 11 faut suivre dans le récit de M. de
Baranle les lon^i apprêts, les savants préliminaires de cette émeute. Ce sont des détails instructifs. Les traditions du 20 juin et du 10 août étaient encore toutes fratches, on s'y conforma ponctuellement, selon l'usage des partis, qui co- ' pient À satiété les moyens qui leur ont une fois réussi. U y avait lieu pourtant, en cette circonstance, à procéder plus
simplement. Tant de précautions et de conciliabules n'ë- Uieol pas nécessaires : oa complotait à coup sûr. Que pouvaieut les girondins? Ik avaient contre eux la commune, le tribunal ivvoluliounaire, tous les agents de l'auloriu'^ publique; ils ne pouvaient donner un ordre sans être déso* béis. Dans le lieu même de leurs séances, les tribunes publiques vociféraient contre eux: sans qu'ils eussent le pouvoir de chasser les perturbateurs. Il est vrai qu*au scrutin ils avaient la majorité, c'est-à-dire quelques voix de plus que leurs adversaires, voix timides, incertaines^ toujours prêtes à les abandonner. Mieux eût valu quelques soldats : ils n'en avaient pas un. Les seules troupes qu'il y eût aloK dans Paris étaient quelques milliers de volontaires re* crotés dans les cabarets pour la guerre de Vendée, et soldés par la commun qui les avait mis sous les ordres du septembriseur Henriot. Ainsi ceux contfë qui tant de gens conspiraient n'étaient pas difficiles fV vaincre. Ils n'avaient que des phrases pour lutter contre des bras, des piques, des canons, et leurs plus grands ennemis, c'étaient encore euxmêmes, c'étaient leurs indécisions, leurs faiblesses, leur iogroyable imprévoyance. S'ils avaient été d'autres hommes,
ilsam*aient eu des défenseurs: une partie des sBctions se prononçaient pour eux sans oser se mettie en mouvement, fin payant de leur personne, ils les auraient entraînées, et alors quel désarroi dans les rangs de l'insurrection ! La moindie démonstration de résistance eût dérangé tous les calculs. N'avait-on pas vu, dans la soirée du t% mai, la* société des jacobins operdue, consternée à la seule nouvelle que la seetion de la butte des Moulins venait de prendre les armes pour l'assemUée? Uidée qu'un modéré pût se battre
170 fiSSAiS HISTORIQUBS ET LITTÉRAIRES.
faisait sur ces buveurs de san^ l'effet d'un coup de foudre; la séance fut suspendue , il fallut que Robespierre iesgourmandât et leur pronTflt que la nouvelle était fausse, sans cela ils ne l'auraient point écouté. Avis éternel à ceux qui ont affaire à la démagogie : elle n'avance que quand on recale; dès qu'on marche en avant, elle fuit.
Danton, avec ce langage - pittoresque- et grossier (ioat il usait daiis les couloirs et qui valait cent f<NS mieux que ses déclamations de tribune, dépeignait à merveille la situation des deux partis : » Je sais bien, disait-il, qne nous sommes en minorité dans rassemblée; nous n'avons pour nous qu'un tas de gueui qui ne sont patriotes que quand ils sont soûls* Nous sommes un tas d'ignorants : Marat n'est qu'un aboyeur, Legendre n'est bon qa*A dépecer sa viande, lei antres ne savent que voter par assis et levé. Nous sommes bien intérieurs en talents aux girondins ; mais si nous avions le dessous, ils nous feraient un crime des journées de sep* tembre, de la mort de Capet et du 40 août, dont ils ont été d'accord. 11 faut donc marcher sur eux : ce sont de beaux parleurs qui délibèrent et qui Ifltonnent; nous avons plus d'audace qu'eux, et la canaille est à nos ordres. »
C'était bien juger son monde. Tout se passa comme il l'avait prévu. Les beaux parleurs tâtonnèrent, et au dernier moment tentèrent un expédient qui hâta la catastrophe. Une commission extraordinaire de douze membres, placée momentanément au-dessus du comité de salut public luimême, fut chargée de veiller à la défense de l'assemblée. Le scrutin y fit entrer douze girondins, avec mission de faire de la force, bien que la majorité, en les nommant^ fût résolue d'avance à les abandonner si par hasard ils en fai-
LA CONYEI^ITION. 171 saient. La commission renouvela la faute commise le mois
précédent; âu lieu de casser lacommuae et d'éteindre hardiment ce foyer dHnsurrection, elle fit arrêter un homme. Ce ne fut plus Marat, ce fut Hébert, le substitut de la commnoe, rigooble auteur du Fére D^chém. De ce moment, la pojmiace eut un' mot d'ordre plus conmiode et moins contesta ùic que l'expulsion des députés de la droite ; elle demanda la liberté d*Héber4 et la suppression de la commis sîon des douze. A peine sa voix eut-elle grondé, que la pauvre commission, dans un abattement indicible, lâcha son prisonnier et offrît sa démission. C'était abdiquer devant l'émeute,- arrôt de mort de tout pouvoir, quel qu'il soit. Le dénoùment devenait inévitable ; il fut aussi prompt qu'au 10 aoûL Les deux coups de main, comme les deux complots, étaient calqués Tun sur l'autre; ce furent les mêmes rôles, presque les mêmes acteurs. Il y manqua pour* (anf le dévouement des Suisses, car personne ne se fit tuer cette fois. Pache, le nouveau maire, suivit dévotement la trace de son prédécesseur : il rassura la convention jus* i]Li au dernier moment, comme Piiion avait rassuré le roi. « Ce n'est rien, disait-il, quand le tocsin sonnait, quand le canon grondait, quand le Carrousel était envahi par Henrîot et sa bande, ce n'est rien qu'une insurrecUon morale. » Pétion n'avait pas mieux dit ; mais cette fois Pétion était à la place du monarque : il allait, lui aussi, assister à cette dé- :héance. Et tout cela en moins d une année! Quelle leçonl luel éclair dans cette nuit profonde 1 quelle intervention nanifeste de la divine justice I
Quand Dieu par plus d effets moatra-t-il son pouvoir? .
m ESSAIS UISTURIQUËS ET LiTTÈHÀlRËS.
Mais les yeux ne devaieDt pas s'ouvrir^ et la nuit n*ea devint que plus proionde.
Si la lutte était encore possible avant le 31 mai^ si les girondins, & leur poste, pouvaient risquer utitement leur vie, ils ne le pouvaient plus le lendemain. Les uus, et les plus notables, ^ soumirent au décret d'arrestation; d'aulies» plus prudents, se cachèrent dans Paris; ceux qui s'échappèrent pour en appeler à la force firent vainement ud essai de guerre civile. Non-seulement ils avaient porté à Éveox et à Caen ces laiblesses de caractère qui les avaient perdus à Paris, mais leur cause n'intéressait plus personne. Les mécontents de tous les partis qui les soutenaient la veille, lorsque le pouvoir était nominalement à eux, n'avaient aucune envie de se faire tuer pour le leur rendre. Autre cbois est aider de ses vœux et môme de ses eiluris uu gouveruement qu'on n'aime pas, afin d'en éviter un pire; autre chose en renverser un, si mauvais qu'il soit, sans savoir i
qui proiîtefa sa ciiuLe. On se contente d'un pis-aller quand on le tient, on ne se bat pas pour le conquérir. M. de Bar raule demande avec raison à qui pouvaient i 'adresser les girondins proscrits Aux anàis de la monarchie? Ils se vautaient de l'avoii* renversée. Aux parents des émigrés? H n était pas une loi de spoliai lou ou de sang qu'il n'eussent proposée ou votée. Aux familles religieuses? Ils tenaieotà honneur d'avoir persécuté les prêtres. Ils n'avaient de soutiens naturels que les républicains modérés, parti peu nombreux même alors, habile à Cure les affaires de la démagogie, iaciipable de jamais sauver ni sa cause, ni ses amis. La révolte des girondins était donc chimérique* C'était encore . de la déclamation* Au bout de quelques semaines, il ne
resta plus vestige de leur échauffourée. Lyon lui-môme, gui seul avait vaillamment résisté, succomba dans sa lutte héroïque, et la inoiilagne n'eut plus en face fFellc à Tintérieur d'autres ennemis que les paysans vendéens. Ceux-là étaient redoutables, parce qu'ils étaient des cœurs simples, oljéi>àant à leurs croyauces, et non des rhéteurs fourvoyés luttant pour leur ambition; mais ces derniers champion! de la foi croyaient à l'impossible, à la résurrection pure et simple de Tancien régime, saus mélange ni transaction. De là leur enthousiasme et leurs victoires ; de là aussi leurs inévilaliles revers. Les Vendéens succombèrent couiiiie avaient succombé les Lyonnais ^ en moins de six moiSj ils cessaient d*étre redoutables aux vainifueurs du 3{ mai.
Ces luttes locales, partielles, isolées, saiis unité d'opinion ni de drapeau, et par conséqjuent impuissantes, avaient pourtant un résultaL Pour la première fois depuis quatre ans, la France venait de se débattre contre riusurreclion* iusque-là rinsurrection avait été acceptée comme un juge souverain et sans appel, donnant à qui bon lui semblait le pouvoir. Roi, assemblée, magistrats, fonctionnaires» corps publics, simples citoyens, tout le monde s'était incliné devant la toule-puissance de rinsurrection. Pour la première fois, OQ venait de contester ses arrêts, audacieuse nouveauté que les vainqueurs ne pouvaient souffrir. Ils allaient essayer d'élouHer dans son germe cet esprit d'affranchisse^ ment ; ils allaient se fortifler dans la France vaincue et soumise comme dans une citadelle iniprenable, au moyen d'un régime d'oppression et d'extermination systématique qu'aucun peuple civilisé n'avait encore subi. L'histoire conservail le souvenir de gouvernements violents et sangui-
aaires qui avaient pratiqué la terreur ; ce qu'elle n'avait jamais tu» c'était un gouvernement professant la théorie de la terreur, en faifant une institution et une arme légale pour assassiner de propos délibéré toute une partie du peuple soumis à sa domination. L'histoire parlait aussi de gouvernements révolutionnaires, c est-à-dire nés du triomplie de la force, mais travaillant aussitôt à corriger ce vice originel et A s'assimiler aux anciens gouvernements;
ce qui ne s'était jamais vu, c'était un gouvernement se proclamant lui-même révolutionnaire^ se déclarant incompatible avec tous les pouvoirs existants, leur jetant à ions un défi, et se donnant la mission de perpétuer indéfiniment la tempête d'où lui-même était sorti.
Tel fut pourtant le programme des hommes que la dé* faite des girondins laissait maîtres delà Kiance, piogiatimie qu'ils rédigèrent en décret solennel, et que la convention, décimée et muette, vota le f 0 octobre. Entre le 31 mai et le 10 octobre, tant qu'il y avait eu sur un point quelconque du territoire une lutte plus ou moins énergique, une ombre de protestation, les vainqueurs avaient ajourné cette proclamation publique de leur système. La terreur et le gouvernement révolutionnaire existaient déjà de fait, ils n'avaient pas encore pris place au Bulhfm des lùis; le tribunal était en exercice, il n'osait pas encore s'affranchir d'ua semblant de procédure ; la guillotine se dressait quelquefois, elle ne fonctionnait pas tous les jours. Ce ne fut qu'a* près la prise de l-yon, après les premiers désastres des Vendéens que Robespierre et Saint-Just se crurent assez forts, asses sûrs dn lendemain pour mettre pompeusement la terreur à l'ordre du jour.
De ce moineâtj Thistoire n'esl plus qu un nécrologe, et M. de Barante semble accomplir un devoir funèbre eu coa* tinuaot son récit, il oe parle ponrtaal que des plus illustres coodauîDés, de ceux qui tombent les premiers dans ce massacre juridique ; mais la liste en est longue. En entrant dans de touchants détails sur les dernières heures de leurs Ties, c'est presque une consolation qu'il nous donne : ainsi qu'il le dit lui-même : « Le courage et la noble contenance des victimes relèvent Thonneur national souillé par les bourreaux. »
Ce qui étonne, ce qui confond dans cet affreux régime, ce n*est pas son atrocité seulement, c'est sa durée. Le sac
d une viiie^ quelque désespérée qu'ait été Ja défense^ quelque féroces que soient les vainqueurs, ne se prolonge pas au. delà de quelques jours; les bras se lassent de frapper; la satiété, le dégoût, mettent fin au carnage : ici le carnage a duré dix mois, sans interruption, sans relâche, les bourreaux s*échauiTant toujours à mesure que les têtes tom* baient. Et vingt-cinq millions d'hommes ont assisté à ce spectacle» le cœur paralysé, les bras glacés par la peur. Paris, pendant ces dix mois, a vu chaque jour, aux mêmes heures, le fatal tombereau i>uivre les mêmes rues, toujours chargé de victimes humaines, et jamais un cri généreux n'esl parti de la foule, jamais un noble elTortn'a seulenieut été tenté; que diti<je? toujours il s'est trouvé des hommes, des femmes, des enfants pour jeter à ces malheureux des outrages el de la boue. Que faisaient donc les gens de bien? Cliacuu ne songeait qu'à soi, ue connaisbant plus en ce inonde d*autre soin, d'autre devoir que d'éviter la moil. Foui 6C bdu^ur, les mis dcj^aioeuL leur dcnicuie, chargent
m ESSAIS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES.
leurs cheminées de bustes de Marat, tapissent leurs murs de ses images, s'abonnent aux Journaux sans-culottes;
d autres se déguisent eux-mômes^ endossent la caioxagnoie, s'en vont à la sectioUy jurant comme des crocheteurs» opW nant comme des jacobins et finissant leur journée par entonner le soir la Marseillaise à 1 Opéra, car les théâtres étaient ouverts» et dans les journaux du temps vous lises sur la même page les noms des condamnés mis à mort le malin et ceux des comédies qui se Joueront le soir l
Quand on n'a pas vécu dans ces temps désastreux», on ne peut s'en faire une idée ; tant de crime et tant de lâcheté, notre esprit se refuse à y croire ! Et pourtant, si jamais Dieu nous condamnait à revoir de tels jours, serions*nous plus vaillants que nos pères? Que de raisons d'en douter, — à couimeucer par cet égoïsme que les divisions des partis» leurs sottes rivalités, leur amour-propre invincible nous ont inoculé plus profondément que jamais; puis aussi celte doctrine si bien enracinée chez nous, que» quel que soit le gouvernement qui s'empare de la France, les gens de bien lui doivent leurs services et ne ^tuvtiit abandonner leurs fonctions! Admirable iuslrumcnl de toutes les tyrannies I Croit-on que la terreur, par exemple, se fût ainsi établie et perpétuée, si tous ceux qui dans la convention la aiaudiisaient tout bas avaient eu dès le premier jour, dès le lendemain du 31 mai, le courage alors facile de résigner leur mandat, de laisser à la montagne seule la responsabilité de ses crimes? Sans la sanction de leur présence, sans l'autorité d'une assemblée revêtue d'un caractère légal, c'est-Adire en nombre suUisant pour voter, jamais icb plus hardis montagnards, jamais surtout Hobespierre, n'auraient seule-
meal coqçu ce qu'ils ont oi»é. Tenter alors des élections était chose impossible : il leur fallait une assemblée, et ils n'avaient que cclie-là. Les iiieiiibres de la plaine et du marais, les débris de l'ancien cOté droit étaient donc pour Robespierre des instruments indispensables; c'est à ce titre qu'il les a (jon seulement sauvés de la guillotine, mais ménagés et caressés. Sans cet échange de bons offices, le salut de ces muets, de ces types du modérantisme, serait une énigme inexplicable. De telles complicités nous semblent plus honteuses que le crime lui-môme* Les vrais coupables du sang versé ne sont pas seulement ceux qui l'ont répandu pour leur compte, francs scélérats qui dans leurs discours affectaient, professaient, outraient, s*il est possible, leur propre scélératesse; ce sont ces hommes qui n'ont pas même osé fuir les bancs d'où leurs collègues venaient d'étro arrachés, qui tous les matins sont venus s'y rasseoir, comme des automates, assidus, silencieux, se levant, s'asseyant dix fois, vingt fois par jour pour convertir en lois le vol ou l'assassinat : misérable métier qu'ils acceptaient pour vivre, comme l'un d'entre eux l'a depuis coult^séi
A ce spectacle monotone et lugubre s'entr&-môlaient parfois des coups de théâtre imprévus. Le public étonné voyait passer sur la ciianeLlc les proscripleurs en guise de proscritSy et bien qu'après chacune de ces crises la persécution redoublât et le sang coulât à plus grands flots, il accueillait avec une joie secrète ces commencements de réparation et de justice; sa patience s'en ranimait; il en concluait que ses maux pouvaient enfin avoir un terme. Deux châtiments de ce genre occupent une place principale dans l'histoire de la terreur et sont conme le prélude d'un châtiment plus
solennel, du 9 thennidor. A quinse jours dlnterraUe, les
hébertistes d*un côté, les dantonistes de l*aiitre, sont frappés par le comité, c'est-À-dire par les trois hommes qui le do* minent, Robespierre, Saint4ust et Coutbon. Ces deux coups d'Klat boiitdes 31 mai en miniature, de môme que le 31 mai lui-même n'est qu'un diminutif du 10 août. Les procédés se simplifient avec l'expérience : on ne convoque plus la canaille, on n'arme plus les sections; point de cauun, point de tocsin^ on fait tout simplement arrêter dans leur lit les bommes dont on veut se défaire, et Pans à son réveil apprend que le père ûuchône et ses ignobles compagnons, ces extravagants démoniaques, vont passer par la guillotine, que la commune est renversée, cette commune par qui fût fait le 31 mai. par qui sont au pouvoir ceux qui la déciment ai^ourd'bui. Le comité la détruit pour n*ôtre pas détruit par elle, et Paris d'applaudir : il n'en est pas plus libre, mais c'est toujours dei> oppresseurs, des abojeurs de moins!
Puis quinze jours après, le 2 avril, c'est le tour de OantoUt 11 est accusé, qui l'eût cru? de modération^ de clémence. Il a pris en dégoût les massacres depuis qu'il ne les commande plus. Il s'est aperçu, un peu tard, qu'on ne fondait rien dans le sang^ il voudrait modérer, régulariser le torrent que sa violence a décbainé; en un mot, il se fait girondin. 11 révc, il poui'suH des chimères, comme ces beaux parleurs dont naguère il se moquait. Comme eux, au lieu d'agir, il délibère, il tâtonne : plus d'audace, plus de Danton. Une fois dans ie CLichot d'Hébert, il ne pèse pas plus que lui; sa mort étonne un peu plus, réjouit un peu moins^ mais n'émeut pas davantage.
LA CONVENTION. m
Après ce double coup, la table est me à gauche aussi bien qu'à droite. Les triumvirs ou plutôt les décemvirs, car
le comité n'est pas eucore divisé, n'ont plus ricu qui leur porte ombrage. « Maintenant, s'écrie Robespierre, nous sommes dégagés des conspirateurs, nous n*aTons plus d*obs-
tacle à rendre le peuple heureux. » El pour travailler au bonheur du peuple, il fait ajouter quatre sections au tribunal révolutionnaire, afin d'imprimer à la justice une salutaire activité, afin que le peuple ait la consolation de voir tomber moins lentement la tête de ses ennemis. Puis,
. comme en dépit de ce reaforL le sang ne coulait pas assez vite, comme les prisons, encombrées par la loi des su^ecU, ne se yidaîent pas assez tôt, le génie réTolutionnaire enfante son chei-d'œuvre, la loi du 22 prairial, la loi des condamnêSf la loi de l'extermination en masse. Plus d'instruction, plus d'interrogatoires préalables, plus de témoins, plus de défenseurs; rien que des preuves morales et la conscience du jugel a La coAvention frémissait d'épouvante, nous dit H. de Barante, en écoutant Couthon développer ce projet. » Il fallut pourtant le voler séance tenante, saus sursis, sans amendement, « Point de délai, répondait Robespierre à quelques voix timides murmurant rajournement, vous devez décréter sur-le-champ, parce que vous n'êtes plus sons l'empire des factions, parce que tout délai serait pour les conspirateurs un moyen de corrompre Topinion; qui* conque est embrasé de l'amour de la patrie doit accueillir avec transport le moyeu de frapper ses ennemis. »
Voilà comment le dictateur usait de sa victoire. Devenu tout-puissant, maître absolu, il semblait de plus en plus avide de vengeance et de sang. Moins on lui résistait, plus
il était impitoyable. Les qualre derniers mois de son règne, depuis la mort de Danton Jusqu'au 9 thermidor, virent
tomber plus de \ictimes que tous les autres ensemble. C'est la terreur dans la terreur. A Paris, sous les yeux de la convention et des triumvirs, le nombre des exécutions alla toujours croissant jusqu'à l'heure de la délivrance ; mais là du moins les télés ne tombèrent qu*une à une. En province, on perdait moins de temps : les miLi aillatleià de Lyon avaient enseigné un moyen plus sommaire de rendi*e la justice; on en usa pendant ces quatre mois avec d'affreux raffinements. Les noyades de Nantes, les massacres d'Arras, les boucheries de Bédouin et d'Orange^ firent presque oublier les tueries des Brottcaux.
Faut-il croire^ comme le veulent quelques historien^ que Robespierre fût las et dégoûté de son système; que s'il eût encore vécu seulement quelques jours, il allait devenir clément et modéré ? Est-il vrai que la terreur^ qui cessa par sa cbute, eût également cessé par son triompbe? De quelle preuve appuie-t-on cette indulgente conjecture? On cite ce mot de Saint-Just : « Encore quelques châtiments, et nous mettrons la rlt'iuencef^roi dro du jour. » Mais à bon entendeur ce mot ne promet pas, il menace ; ausisi ne rassnra-t-il personne. Quant à Robespierre lui-même, pas un acte, pas une parole qui ait laissé percer, môme au dernier moment, un symptôme quelconque de projets pacificateurs. Que se passait-il dans sa frx)ide cervelle? Personne ne le peut dire. Ce que nous savons, c'est que les jacobins étaient sa force, que c'est par eux qu'il dominait la convention et par la conveulion la France. S'il leur parlait enmaîlre, s'il les tançait quelquefois, au fond il leur obéissait toujours; il
LA CONVENTION* lli
nepouvaits*en séparer. Les jacobins savaient très-bien, tous par iostinct, quelques-uns par réflexion, qu'ils ne sum* Traient pas à la terreur* Ce n'étaient pas seulement leurs haines politiques qui les condamnaient à verser du sang, c'était la conscience de leurs propres méfaits, lisse sentaient mcompatibles avec toute société gouTeroée par des lois. Le rstour de la justice était pour eux l'heure du châtiment; ils n'avaient de salut que dans le désespoir. Ei l'on voudrait que Robespierre eût révé la douceur et la modération, au ri^ue de rompre avec eux, de perdre son armée, de se livrer sans défense à l'ennemi, de provoquer une réaction
impossible à cunLcair! Non, comme les jacobins, il fallait qu'il marchât toujours dans sa route sanglante; il ne pouvait s'arrêter qu'à l'abîme. Ni l'idée ni le pouvoir démettre fin à la terreur ne devaient appartenir à ceux qui l'avaient créée. La guillotine était une machine indomptable que ne pouvaient pins arrêter ceux qui l'avaient mise en mouve* meut.
A défaut de ces nécessités de situation, Robespierre, par
sou seul caractère, eût été inaccessible aux idées qu'on lui prête» Jamais il ne se fût résigné à la clémence, parce que jamais l'extermination des aristocraties de naissance, de richesse, et surtout de talent et de réputation, n'eût été complète et suffisante À son gré. La haine était le fond de son âme et de sa politique. M. de Barante, qui le connaît et qui le peint jusque dans ses moindi es replis avec une saga-
cité pénétrante, le montre médiocre en tout, supérieur
seulement dans la haine. Persoaae d a poussé plus loin l'art de perdre ses ennemis. L'envie le rendait habile, presque
élaguent; parfois aussi elle tournait en fureur et le faisait
162 ËSâÂlS mSTOaiQU£S ET LITTÉEÂiaËS,
^rtir de son Impassibilité. Deux choses lui étaient égale-
mont impossibles, supporter un rival et la contradiction.
Cette horreur de la contradiction hâta l'heure desa chute. Ses collègues des comités étaient à genoux devant lui; il les trouvail irrespectueux et indociles. Discuter avec eux était une souffrance. Peu à peu il s'éloigna» s'isola^ devint comme étranger au comité et ne parut plus qu'aux Jacobins, où il trônait tout à son aise. C'était en jouant le rnéiiie jeu, en quittant ainsi la partie, que Danton s'était perdu, et avant lui la Gironde. Robespierre Toubliait, ou plutôt il se croyait invulnérable : sûr de ses jacobins, sûr de la nouvelle commune, son œuvre, son enfant, tout lui semblait possible, n ne quittait le comité que pour y rentrer bientôt en maître plus absolu, après une épuration dont il dressait déjà la liste. Ce qu'il ne voyait pas, c'est que l'émeute, son moyen habituel d'imposer sa volonté, coDimençait à avoir fait son temps. A force d'élargir le cercle des proscriptions, à force d'ensanglanter aussi bien les échoppes que les châteaux, on avait guéii tuiiL le monde de la tiiivre révolulionnaiic ; la populace avait perdu son feu ; ses chefs étaient sans entrain; les ressorts de Tinsurrection étalent usés et détendus. Aobespicrre obéissait donc à une routine à la fois impuissanto et dangereuse en organisant un nouveau 31 mai contre ses derniers amis et ses derniers complices. Quant & ceux-ci, forcés de se défendre, ioicés de risquer leurs télés pour essayer de les sauver, ils ne s'apercevaient pas davantage de ' l'état nouveau des esprits. Aucun d'eux ne s'imaginait que l'heure de la justice eût sonné, aucun d'eux ne songeait à gouverner sans la guillotine; seulement ils n'en voulaient que pour autrui, pas pour eux* Ils se dévouaient non pour
dâlmr la France d'un tyran, mais ponr échapper eox-
mômes à la tyrannie, sauf cnsnitc^à en hoi iter.
Quel que fût leur motif, ils osèrent résister. Pour réussir, il n'en fallait pas davantage. Ici commence une ère toute nouvelle Nous eiili uns dans la troisième plhist de la vie de la convention et dans les deux derniers volumes de Thistoire de M. de Barantc. G*est là que s'achève et se complète le tableau de la (erreur, car rien ne fait comprendre ce qu'elle a été comme de voir ce qu'il a fallu de temps, d'efforts et de sang pour en sortir, c'est-à-dire pour renoncer aai habitudes violentes et despotiques qu'elle avait Tait eoDtracter> pour accoutumer les esprits à un autre procédé de gouvernement que Toppression et l'eitermination. On se figure assez généralement le 9 thermidor comme un dnngement à vue, comme nne gAinde et subite délivrance ; on mit que du soir au matin la France a recouvré la vie et la liberté, que toutes les poitrines ont aussitôt respii é largement, que le règne de la justice a été sinon rétabli de fait, do moins haatement reconnu et proclamé. Consultez M. de l^raote, et vous saurez à quoi vous en tenir. Cette partie de $00 livre est vraiment neuve et instructive; elle est à la fois plus franchement originale et d'une vérité plus saisissaule que tout le reste de l'ouvrage. Nul n'avait compris comme lai et si bien mis au jour les caractères complexes de celte époque, ses instincts pervci [is, ses penchants tyranaiques, sa perpétuelle coulusiou des idées de justice et de nngeancé; Jamais on n*avait analysé du haut d'une politique aussi saine et aussi libérale l'esprit thermidorien, c'est-à-dire l'état de la France durant cette réaction non noîiis révolatioiinatre qne la révolution elle-même.
La victoire de thermidor, comme toutes les victoires précédentes, fut scellée do sang des yalncos. Robespierre et ' ses deux acolytes n'étaient pas tombés seuls; outre son frère et Lebas, qui vouiureat mourir avec lui, outre ilenriot, Gofflnhal et quelques représentants, soixante^ membres de la commune et vingt et un autres iudividus, eo tout cent trois personnes, fiirent dans les vingt-quatre heures envoyés au supplice sans jugement, sans discussion, smi constatation régulière de Tidentité de chacun, en masse, par catégorie, la plupart sur de simples ouï-dire on sur la proposition à peine écoutée de tel ou tel représentant. « Cette clôture de ia terreur, dit M. de Barante, lui appartenait donc encore. »
Le lendemain commença la guerre entre les vainqueurs. Ils étaient de deux sortes* *Nous ne parlons pas des membres de la plaine : ceux-là n'avaient pris parti que yers la fin de la journée, lorsque le sort s'était prononcé, lorsque leur maître était presque à terre; nous parlons des menenis. C'étaient d'abord les terroristes du comité, les Billaud-Va-
rennes, les GoUot d'iierbois, séides de Robespierre s'il n*eût pris fantaisie de se' débarrasser d'eux, admirant sa politique, choqués seulement de son orgueil, de sa dévotioa à l'Être suprême et de ses airs de marquis; du reste les mains encore fumantes du sang versé dans leurs oaûssiooSi se glorifiant de l'avoir répandu, se promettant de faire longtemps encore trampiim U eorps mial par rosson ds santé, et professant^ comme leur ami Barrère, que les morts seuls ne rwiennmt pas. A ces gens-là s'étaient unis, pou Is jour du combat, les Tallien, les Barras, les Bourdon, les Legendre, tous amis et disciples de Danton, montagsaids
et septeoibriseurs comme lui. Ils Tavaienl reuié prudemment après sa chute; ils s'étaient fait oublier sur quelques bancs obscurs de la montagne, mais l'occasiou d'une rennche et surtout la perspective d'un daoger personoel leur sfsieQt subitement rendu le courage et la ?oix.
A qui allait passer Vhéritage de Robespierre? Des deux côtés les hommes se Talaient« Entre GoUot d'iierbois et Tallien, par exemple, quelle était la différence t L'un Tenait de faiie de la terreur à Lyon, l'autre en avait fait six mois auparavant à Bordeaux. Seulement un instinct secret, une
certaine habitude d'obéir aax circonstances, avaient averti Tallien et ses amis que la chance pouvait tourner» que mieox valait servir la république avec un peu moins d'ardeur. Ils n'eu restaient pas moins jacobins au fond de l'âme, sao» remords et même sans regrets. Pourquoi rougir de leurs anciens exploits? Que pouvaient-ils se reprocher ? Ils avaient eu la fièvre comme tout le monde ; ils avaient agi selon le temps. — Tel est, dit M. de Barante, le cynique langage que, de révolution en révolution, ont constamment tenu les survivants de Técole deDanton« » École vraiment féconde, qui parait décidée à ne périr jamais*
Pour disputer la place aux débris du parti terroriste, que pouvaient faire les débris du parti de Danton? Les classes inférieures, les faubour^^s, les sociétés populaires, tout le vieux ûot révolutionnaire eu un mot appartenaient de droit aux premiers. Force était donc- de chercher aiUeurs un appui.
C'est alors qu'apparaît sur la scène un personnage tout nouveau, Topinion. Jusque-là ce qu'on avait appelé ToptnioQ^ c'étaient les hurlements de la démagogie; les voix
libres et raisonnables n'étaient comptées absoliunent ponr
rien. Il est vrai qu'elles étaient rares au début de la révoluUûu. Dans ces premiers moments d'enthousiasme universel, les gens «sensés» comme les autres, avaient perdn la tCte; puis, lorsque la raison était revenue, la peur leur avait clos la bouche. Mais le coup de thermidor venait de les affranchir^ Les terroristes des comités réduits à cetta alternative, ou de sacrifier Robespierre, ou de se sacrifier eux-mêmes, avaient, en le renversant, renversé la terreur» c'est-à-dire supprimé la principale cause de l'effroi général et rendu. à chacun la force de penser, d'espérer, de parler* De là une explosion irrésistible de vœux, de plaintes et de désirs; de là une force iacounue, une puissance toute nou« yelle, justement appelée cette fois l'opinion*
Eh bien I c'est i cette nouveauté mystérieuse que les adversaires des comités, sous peine de succomber, étaient forcés de demander secours. Ils ne pouvaient opposer aux rancunes, aux fureurs de la démagogie que l'indignation des honnêtes gens^ mais cette arme avait ses dangers* Les journées de septembre, oubliées seulement de ceux qui les avaient faites,. étaient encore présentes à tous les souvenirs. Les amis, les parents des victimes savaient à qui attribuer leurs douleurs. S*ils étaient encouragés à la vengeance, oè s*arrôieraient>ils La réaction était donc à la fois ua mo^ea de salut et une chance de ruine, il fallait la provoquer poitf
achever de vaincic Uobebpicnc dans son parti puûlhunie, il fallait la comprimer pour n'être pas vaincu par el^ai C'étaient deux nécessités égales de surexciter son éneigiir
et de coniballre ses exigences.
Ces difficultés et ces complications n'apparurent pas 4V i
LA CONVENTION. M&7 bord. La majorité de la convenlion, c*e$t-à-dire la plaise comme auparavant, uiaislaplaioe affranchie et liguée avec eette petite fraction de montagnards dantonistes désignés depuis ce jour sous le nom de thermidoriens, la majorité, aux premières heures de la vicloire, s'imagina que nen ne serait changé» que le régime révolutionnaire, en passant dans d'autres mai us, dans des mains moins odieuses, n'en continuerait pas» moins sa marche accoutumée* Les esprits même clairvoyants étaient si loin d*avoir compris ce qu'ils avaient fait la veille, que Banùre, ce glorificateiir de luus les coups d*État, montant à la tribune pour célébrer le 9 thermidor, l'assimilait au 31 mai, et ne voyait dans la chute de Robespierre* que la suite et la confirmation de la chute des girondins*
Hais bientôt les questions se présentèrent : au lieu de phrases, il fallut des votes. Et d'abord Téchafaud allait-il rester debout? La veille, à la barrière du TrOne, pendant le 4nmnlte de la journée, quelques heures avant la victoire, soiiante têtes étaient encore tombées. Allait-on continuer? Le tombereau, déjà chargé, allait-il se mettre en marche? Un cri d'horreur fut la réponse, et l'échafaud fut abattu.
Était-ce tout? Le pourvoyeur de supplices, le tribunal révolutionnaire, allait-il rester en fonctions? Qui eût osé le proposer? On mit aux voix la suppression du tribunal, et UfL suppression fut votée. Alors pourquoi laisser à Lyon, à Nîmes, à Orange, *ces commissons encore plus promptes à l'assassinai 4110 les jurés de Fouquier-Tinville? Pourquoi laisser subsister la base légale de toutes ces horreurs, la loi organisatrice des massacres, la loi du 32 prairial? Loi, ju* ges, échafaud, eu quelques heui es tout fut. emporté.
Mais il fallut voir aussitôt i'étonncnieat et la consternatioD de ceux-lA même qui avaient rendu ces votes. « Quoi 1 plus de tribunal révolutionnaire? autant vaut dire plus de révolution! Comment tiendrons-nous en respect Faristocra- ' lie et le modérantisme? Supprimons, si Ton veut, la loi du 92 prairial ; mais avant cette loi le tribunal marehait avec vigueur dans le sentier de la justice* Retournons à ces temps beureux/» — Et par un revirement soudain, le comité de salut public est invité à maintenir intacte la légi»lation du tribunal révolutionnaire antérieure au 22 prairial, et à réorganiser immédiatement le tribunal lui-même, afin de ne pas laisser un dangereux répit aux ennemis de la chose publique. »
Le comité prend ce vote à la lettre, il maintient tout, môme Fouquier-Tinville. Alors nouveau revirement, a Quel noml s*écrie-t-on, Topinion le repousse. » £t les applaudissements d'éclater. « Qu'il aille cuver aux enfers le sang qu'il a versé I » Les applaudissements redoublent et sur-le* champ, d'enthousiasme, malgré le comité stupéfait, 'voilà Fouquier décrété d'accusation. Son arrestation et sa mise en jugement sont l'affaire d'un quart d'heure.
Telle est en abrégé l'histoire de la convention à partir du 9 thermidor. Chaque jour, elle est comme entraînée malgré elle à renier, à maudire, à renverser les institutions de la terreur; puis, par réflexion, elle s'y rattache comme A la elef de voûte de son propre édifice, elle les conserve,
elle les rajuste, jusqu'à ce qu'une impulsion nouvelle en fasse tomber quelques pierres. Mais que ce travail est lentl Pendant ces indécision» et ces alternatives, que de aouf^ frances qui se piulougeut, que de maux qui s'aggravent!
Lâ convention. 189
Ud ra^on d^espérance était d^abord entré dans les prisons,
00 vil môme quelques détenus rendus au jour et à leurs famUles. Aussitôt les jacobins, les montagnards, les tbermidoripns eiix-mémes s'indignèrent. « Rassurez-Tous, s'écria fiarrère au nom du comité» il ne s'agit ai d'amnistie ni de démence. Les patriotes incarcérés par le tyran auront seuls droit à la justice. 11 n'y aura, couime par le passé, pour les aristocrates, que les fers ou la mort, » — « A la bonne beure, répondit la mou ta g ne, justice pour les patriotes, terreur pour les aristocrates. — Justice pour tout le moode, » osèrent murmurer quelques voix.
Justice pour tout le monde! quel mot! quel paradoxe! C'était la première fois, depuis plus de cinq années, qu*on se permettait un tel tobu, et personne, d'aucun côté, n'était eu état de le comprendre. Les modérés, comme les jacobins, ne connaissaient, ne concevaient, ne voulaient pratiquer d'autre justice que la justice révolutionnaire, c'est-àdire Textermination de leurs ennemis. La violence était enirée dans toutes les âmes, la vue du sang en avait fait
naître le goût. l'cisonnc n'aurait en l'idée dejeler un voile" sui le passé, d'étouffer les vengeances, de prévenir d'odieuses représailles; on ne plearait pas ses parents, ses amis juridiqueuient égorgés^ on songeait à châtier leurs bourreaux. Les hommes les plus humains, les plus doux, ne s'exprimaient qu'en style terroriste'. « Frappez, disaient-ils dans leurs adresses à la convention, frappex au nom de i*bomamté; la nature outragée demande vengeance; la terre est iuipalientc de s'abreuver du sang des tigres qui ront si souvent rougie du sang innoncent. »
Il est vrai que les tigres dcf leur cAté continuaient à ru-
ji.
190 ESSAIS HISTOBIQUES ËT LITTÉRAIRES.
gir. Collot d'Heibois, Billaud-Varenne, avaient compris la ehute de Robespierre tout autrement que le public Pom? eux, son crime était Tindulgence, ils le disaient hauteneaU L'œuvre de theiùiidor était donc inachevée ; le^ gens de bien ne pouvaient dormir tranquilles tant que ces hommes et leurs suppôts, les Amar, les Vadter, les Vonland» restaient debout et maîtres du pouvoir. Un mois se passa pourtant sans que personne osât les attaquer^ et lorsqu'un eiir* fànt perdu de la réaction, naguère jacobin lui-même^ Lecointie de Versailles, a'ut le moment venu de demander leur mise en jugement» un cri de haro s'éleva contre lui« L'taemblée n'avait aucun goût pour ceux qu'il accusait» mais elie sentit aussitôt que c'était son propre procès, le procès de la révolution tout entière» qu'on lui proposait d'instruira. Lecointre fut donc honni, bafoué» conspoé* traité de fou par les uns, de traître par les autres, aban* donné de tous» menacé de la guillotine. Sa proposition» repoussée, non par uâ simple ordre du jour, mais avec im témoignage d'indignation, fut déclarée calomnieuse à Tu-* nanimité, au milieu des plus vifs applaudissements» el quelque temps après la convention, pour donner une preuve encore plus éclatante de la pureté de son sans-culottisme» décréta que les cendres de Blarat seraient portées
au Paiitiicon, car, il est bon de s'en souvenir, ce n'est pas la convention asservie et courbée sous le joug qui a commandé cette inepte apothéose, elle Ta votée en toute libeirté»
plus d un mois aiu os thermidor.
. Mais Lecoiutre ne s'était trompé que de date. Dès la lia de septembre» la disjcussion qu'il avait prématurément provoquée se réveilla brusquement et prit uu tout autre ca*
raclère. Les membres des anciens comités, réduits i la dé*
fensivc, n^oblinrent celle fois qu'à grand'peine un oiilre joar pur et simple. Que s'était-il donc passé? La lumière s*était Mte; la presse était devenue libre, ou plutôt, comme le dit M. de Barante, les juunialistes qu'on ne guillotinait plus, s'étaient peu à peu enbardis, avaient repris leur plume, et racoDtaient les actes de la terreur. Les jacobins s'imaginèrent d'abord qu'ils allaient disposer de la presse oonune par le passé; mats cette arme dont ils avaient tant usé, qui leur avait donné tanL Ue vkluu*es, élait maintenant aux mains de leurs ennemis, ûans la guerre de journaux^ la chance n'était plus pour eux: le public ne prenait plaisir qu'au récit de leurs crimes. Paris, qui depuis près de deui ans, depuis que les journaux étaient muets, n'avait presque rien su des souffrances de la province, en accueillait avec avidité les tardives révélations. Cbaque jour, dans les lieux publics, la lecture des journaux provoquait de bruyantes clameurs. Les provinces, de leur côté, prenaient courage et cooimençaienl leurs confidences. De toutes partis pleuvalent des plaintes, des dénonciations, des suppliques, des adresses. La convention en recevait cbaque matin des liasses dont la lecture faisait horreur.
Bientôt ces récriminations prirent un caractère encore plus solennel : les récits des Journaux, les plaintes des victimes se transformèrent en documents authentiques et judiciaires. Le droit de défense venait d'être rendu aux accusés; les avocats étaient rentrés en exercice; un procès mémorable, le procès des Nantais, qui dura près d*un mois, mil au jour et démontra par pièces irrécusables toutes les turpitudes, toutes les atrocités du régime révolutionnaire.
ira ESSAIS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES.
Une indignation générale éclata contre les représentants qui avaient commis ou autorisé ces forfaits, contre Carrier,
l'inTenteur des do jades de Naates; contre Leboo^ le massacreur d'Arras; contre d'autres encore non moins compromis, quoique plus obscurs. Il deyenait presque împossibie que ces hommes continuassent de siéger sur leurs bancs. La conyention ne pouvait se le dissimuler; mais comme à aucun prix elle ne voulait se laisser décimer de nouveau, elle se mit sur ses gardes. Des décrets furent préparés pour assurer aux représentants sinon l'inviolabilité, du moins de fortes garanties, en soumettant les mises en accusation à de lentes et difficiles formalités. Cette protection accordée aux Carrier» aux Lebon, fut accueillie par la montagne avec des transports de joie, mais presque aussitôt la réaction en prit occasion d'une revanche éclatante et décisive. «Oui, vous aves raison, s'écria-t-on des bancs de la droite, le titre de représentant est sacré, digne de respect; commences donc par le respecter vous-mêmes : n'oubliez pas que près de cent de vos collègues croupissent depuis plus d'un an dans les prisons. lupcz-lGs, s'ils sont coupables; s'ils ne le sont pas, ouvrez-leur celte enceinte : qu'ils siègent ici avec nous. »
Le g^rand mol était lâché : c'était un nouveau 9 thermidor qu'on demandait À la convention. 11 s'agissait de désa* vouer non plus seulement la terreur, mais le 31 mai, celte joiji nL'c proclamée sainte et glorieuse entre toutes, cette journée qui depuis dix-huit mois était inscrite dans les éphémérides révolutionnaires à côté et presque au-dessus du 10 août et du 21 janvier. Les représentants dont on demandait le rappel avaient eu l'audace de croire que ce
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jour-là l'assemblée n'était pas parfaitement libre, qu'elle avait voté sous la pression d Henriot et de ses caaonaiers; ils avalent protesté contre l'arrestation de leurs collègues* Les rappeler, n'était-ce pas amnistier les girondins euxmêmes» faire amende honorable à leur mémoire» et réduire . à néant le fantOme do fédéralisme?
Ici» comme pour la pi oposilioa de Lecomtre, triompher du premier coup était chose impossible. Le rappel des soixante-treize (c'est ainsi qu'on désignait les représentants détenus» bien qu'ils lussent environ quatre-vingts) était à double titre une énormité politique» d*abord comme désaveu du 31 mai, puis comme déplacement des forces de rassemblée. Ces quatre-vingts voix nouvelles auraient créé une majorité appartenant en propre au côté droit Dès lors que' serait devenue l'importance des theruudoriens, eux dont la situation était de servir d'appoint à la mi^rité» et qui se rendaient puissants et nécessaires en la déplaçant à leur gré 1 Aussi Tallien et ses amis éludèrent la question» prirent des faux*foyants, invoquèrent des formes dilatoires, crièrent et tirent crier par l'assemblée mm le 31 mai, si bien que la proposition fut étouffée sous un ordre du jour équivalent à un atermoiement indéfini.
Mais cinq ou six semaines après, le 7 décembre, tout avait changé d'aspect. Le retour des détenus ne faisait plus question, personne n'eût osé le contredire» pas une objection ne s'éleva » l'assemblée impatiente ne donna que trois ours au comité pour lui soumettre un décret de rappel : le comité le proposa des le iciKit uiain, et le rappel fut voté sur-le-champ par acclamation» aux cris de vive la république !
Il est vi*ai que les jacobins avaient pris soin de b&ter cette
métamorphose» Le spectacle de la réaciioD les jetail dans
uae sorte de démence ; ils ne pouvaient s^accoutumer aux manifestations d'une opinion publique qu'ils ne mailrisaient plus, à l'existence d*un peuple qui n'était plus le leur-ei qui se levait coutre eux. Plus la terreur était maudite, jiliis ils s^obstinaienl à la justifier, à la glorifier, plus ils propiiétisaient sa nouTelle résurrection. Exagérant, outrant dans de folles hyperboles leurs sanguinaires projets, ils deiiiaudaient un million de tôtes au lieu des deux cent mille dont se contentait Màrat Devant la convention, leurs orateurs étaient plus calmes et plus prudents : ils restaieiiL sur la défensive; mais le soir, à la tiibune de la société, c'était une insolence incendiaire et factieuse qui ne respectait rien et s*attaquaiL dircctenaent à la couvention elle mûme. Quand on sut aux Jacobins que Carrier était menacé d'arrestation. Carrier leur fils chéri, le patriote sebn leur cœur, quand le gouverneuient conventionnel, cédanl eniin aux assauts réitérés de l'indignation publique,, eut prononcé la mise en accusation, ils tombèrent dans une exaltation fiévreuse et tentèrent de soulever leur vieille armée des faubourgs. Les journalistes, de leur côté, firent appel aux jeunes gens, & cette jeunesse éorée qu*ils excitaient, qu'ils enrôlaient chaque matin contre les terroristes, jeunesse armée de gros bâlous et s*aiTogeant, faute de lois et de police, le droit de se faire •justice à'elle*méme. Ces muscadins, comme on les appelait, suivis d'une partie du peuple des sections, vinrent mettre le siège devant la citadelle jacobine, devant cette vieille église où depuis cinq ans s'étaient couvés tant de crimes et où se préparaient encore a 1" heure intime de si détestables desseins. L'invasion fut brutale; les sans-cu-
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lottes ftireot injuriés sans pitié, et quelques-uos roaés
coups. Sans user ni blâmer ni punir les assaillants^ la coaveation, sons prétexte de rétablir le calmei prit un parti qui lui aurait paru la veille une folle témérité : elle déelara les séances de la Sociéti- des Jacobins suspendues^ ordonna de fermer la aallOi et 8*en fit remettre lea clefs.
Fermer les Jacobins, mettre en jugement C;irrier, c'était la guerre, la guerre à mort avec la borde démagogique. L'assemblée et les thermidoriens ne s^élalcnt décidés à ce parti extrême qu'à leur corps défendant; puis, une fois le gant jeté, il avait bien fallu soutenir la gageure, se créer des renforts, satisfaire Topinion par un grand acte réparateur : de là cet empressement subit à rappeler les signataires de la protestation du 2 juin; mais cette concession en préparait une autre bien autrement compromettante. Outre les Boixaute^treise représentants détenus, vingt-trois membres <de la convention étalent encore hors la loi, les uns, comme Isnard et Louvet, appartenant à la Gironde elle-même, les autres eu dehors du parti, mais entraînés dans sa chute,
comaie l^anjuinais, Ucfermori, PuiiiucoulaïU. La justice qu*oa venait de rendre aux soixante-treize, pouvaii-on la refuser aux vingt<4rois? Leur cause était la même : seule* ment; pour aller jusqu'à eux, il fallait franchir un fossé plus large et plus profond, il fallait que la convenlion réhabilitftt les girondins eux-mêmes dans leurs personnes et confessât que Vergniaud, Brissot, Barbaroux, avaient été assassinés par elle. La première fois qu*ou lui parla de ces vingt-trois proscrits, Tuiage fut violenl, le luniulle épouvantable ; leurs amis ne purent obtenir qu'une amnistie qui ^metldt à Tabri leurs .têtes sans leur restituer leurs droits;
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mais peu à peu, la presse el l'opinion revenant chaqa»
jour à la charge, l'assemblée se résigna, et, vers les premiers jours de mars^ le décret de rappel fut voté. Presque aussitôt, comme conséquence nécessaire» il fallut qu'un autre décret supprimât la célébration anniversaire du 31 mai. Les mots reprenaient leur signiûcation. On qualifia oficiellement de jour néfaste cet attentat contre la liberté de la convention et de la France.
Ne semblerait-il pas qu'arrivé à ce point, le mouvement rétrograde dût continuer sa marche et aller en s*acoélé-
rant. L'assemblée venait de frauciiir deux années en arrière, elle avait reculé jusqu'au delà du 31 mai : pourquoi ne pas remonter plus bant? C'est là qu'est la péripétie de ce grand drame. Pour continuer à remonter, le cours des temps, il eût fallu n'avoir pas derrière soi un obstacle, une digue insurmontable. La convention pouvait redevenir giroodioe, elle ne pouvait pas se faire royaliste; il dépendait d'elle de fermer les plaies qu'elle s'était faites à elle-même, de relever les partis qu'elle avait abattus : elle ne pouvait pas ressusciter le roi. Les auteurs du 21 janvier avaient bien su ce. qu'ils faisaient* Il s'étaient coupé la retraite à eux et à la France; ils s'étaient interdit la possibilité de revenir à la uionarchie par une pente douce, et avaient placé entre elle et eux un précipice oû le pays ne voulait à aucun prix tomber, la contre-révolution. Ausd ne croyez pas que ces soixante-treize et ces vingt-trois, rentrés dans Tassem* blée après tant de luttes et d'efforts, lui apportent un esprit nouveau; ne croyez pas qu'ils tempèrent son ardeur républicaine, ses tendances révolutionnaires. Pas le moins du monde. Ces modérés sont pour la plupart régicides, et
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ceax qui ne le sont pm, ceux mâme qui tout bas se félid-
tenl de ne pas l'être, sont voués corps et âme à la révolution. De ce que les thennidoriens redeviennent l^ientôt montagnards et presque terroristes, il n'en faut pas conclure que la droite soit presque royaliste : elle n*est que girondine. La réaction ne peut aller loin dans l'intérieur de rassemblée : elle a pour limite extrême les opinions, les sentiments girondins.
11 n'en est pas de môme au dehors. Là les têtes s'échauf* fent, la terreur a semé des haines implacables. Dans certaines provinces, le mouvement réparateur devient sanguinaire et ne fait souvent que reproduire, avec d'odieux raffinements, les crimes qu'il prétend punir. Ces actes de veangeance et de férocité sont l'œuvre d'une populace contre-révolutionnaire, digne sosur delà populace jacobine. Loin de servir la cause de la réaction, loin de la propager en France, ils contribuent plutôt à en arrêter les progrès* Paris, contre toute attente, échappe à ces excès : il en est quitte pour quelque turbulence. Sans rtncorrigible fureur des jacobins, qui deux fois, en germinal et en prairial, se ruent sur la convention et tentent de reconquérir le pou<? voir à force ouverte, le sang n'eût peut*étre pas coulé. La réaction parisienne était vive, mais pacifique; elle expulsait Harat du Panthéon, brisait çà et là ses bustes, les jetait quelquefois aux égouts, puis tous les soirs chantait à pleins poumons le Béveil du Peuple, et s'amusait à poursuivre de huées, comme de méchants masques, les bonnets rouges obstinés. Ces désordres regrettables n'affligeaient que les montagnards : ils plaisaient à la masse du public, devenu peu sympathique aux révolutionnaires;, mais conmie ce
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môme public était eu même temps cordialement attaché à la révolution» toutes las fois qu*A ces démonstrations antiterroristes il voyait se intilcr une apparence, un soupçon de royalisme, aussitôt les rangs s'éclaircissaientj les esprits se divisaient, et dans la rue aussi bien que dans rassemblée les révolulioniiaires de toutes les dates et de toutes les nuances faisaient cause commune pour tenir téte à Teonemi commun.
Si la résurrection de la royauté eût été à cette époque une combinaison moyenne, un parti de transaction, assurant à la fois les avantages de la révolution et les sécurités de la monarchie, la France n*eût pas mieux demandé que de s'y jattacber, et bientOt> en dépit de la convention, elle eût fait bon marché de la république ; mais grâce au régicide d'un 4:ôté, grâce â l'émigration de l'autre, le rétablissement de la monarchie était devenu un parti extrême, un de ces partis qu'un peuple pris en masse n'embrasse jamais spoiitané- .ment» Le royalisme tempéré n'existait plus qu'en rêve dans quelques cerveaux de penseurs et de théoriciens; le seul royalisme posàibie était celui de l'émigraiion, c'esL-à-dire la contre-révolution avec ses vengeances, ses représailles et tout un cortège de calamités* D'un autre cOté, malgré ses récents échecs, le jacobiuisme était encore dans certaines provinces puissant et redoutable; même à Paris il était m^ naçant et hargneux; la France, avant toute cbose^ voulait ^en être délivrée : elle bornait là ses prétentions, et comme ■depuis le 9 thermidor la convention, pour sa propre sûreté, avait fait assez bonne guerre aux ultra- démagogues, la France lui en savait gré, et, faute de mieux, se rattachait à^elle, la soutenant de ses vœusi froidement, sans amour ni
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estime. Les conventioimels de leur cùté, tout eu proûtaut de cet appui, sentaient qu'il était précaire et se défiaient de la France, Abandonner entre ses mains le sort de la révolutien, c'eût été à leurs yeux une imprudence impardonnable; eux seuls en pouvaient être bons gardiens. La droite, sur ce point, était d'accord avec la gauche. Pas d'élections, pas d'appel au pays, tel était leur commun symbole. Mandataires non de la France, mais de la faction qui depuis le 10 août s'était emparée delà France, ils n'avaient qu'une pensée et ne connaissaient qu'un devoir, conserver le pouvoir à leurs commettants, c'est-à-dire s'y maintenir eux-mômes comme dans une place de sûreté.
Cette prétention de perpétuer leur mandat n'apparut clairement qu'après le rappel des représentants prosci its ; aussitôt que le public s'en aperçut, ses défiances s'éveillèrent, et la mésintelligence entre l'assemblée et le pays, à peine yisible jusque-là, devint bientôt vive et flagrante. ' Ici commence le dernier acte, l'épilogue de cette histoire* La convenlion comptait alors près de trois ans de règne et n'avait encore créé que des ruines; l'édifice républicain n'était pas même hors du sol : la constitution de 93 était SûQ seul fùudcmcnt, celte constitution morte en naissant, reconnue impraticable par ses auteurs eux-mêmes, et bâtie sur un système dont l'expérience avait si cruellement fait justice. Victorieuse deb jacobins en germinal et en prairial, épurée une dernière fois et rendue au calme et au silence par la fuite ou l'incarcération d'une partie de la montagne, la convention pouvait en toute liberté accomplir sa mission législative; mais elle semblait peu emi^essée à y mettre la main^ comme uu avare au lit de mort répugne À faire son
ÉOO- ESSAIS HISTOBIQUBS ET LITTERAIRES.
tesiamenl. 11 lallut 8*y décider pourtaul, et la consUiuUoa de Tan III vit le jour.'
Ce code politique^ bien qu'iuipatiemment attendu^ D'in« spirail à penonne une aveugle confiance. Le temps n*étaii plus où nos pères assistaient dans des transports d'enthousiasme et avec une curiosité crédule à renfanteinent da cette constitution de 91, que vingt-quatre heures après la naissance ils devaient meUre en iauibeaux. Ils <u aient traversé six années de révolution, et savaient, moins bien que nous, mais déjà passablement, ce que valent les constitutiens et leurs promesses* Néanmoins, comme la masse du pays était résignée bon gré mal gré à expérimenter la république, et comme la nouvelle œuvre législative semblait avoir mis à profit les leçons du passé, évitant les dangers d'une assemblée unique, écartant par de minutieuses précautions les chance de tyrannie et d'asservissement, on avait généralement un ?if désir de la mettre à Tépreuve» Les conveationAels, au contraire, s*en souciaient médiocrement» L'exécution franche et loyale de cette loi qu'ilsavaieot faite leur semblait un affreux danger; ii ne voyaient qu'un moyen de salut : tricher sur la mise en œuvre» « Tant vautr l'homme, tant vaut la chose, disaient-ils; notre constitotioa est bonne, mais à la condition que nous la pratiquerons nous-mêmes. » C'était finir comme ils avaient vécu, en
vrais rcvoluLiounaires. l'endant toute une semaine, l68 membres de la convention délibérèrent sur la question de savoir s'ils se rééliraient eux-mêmes, ou s'ils se feraient ré* ' élire par ordre dans les collèges électoraux. Ce dernier mot l'emporta. Il fut enjoint aux électeurs de choisir dans la conveiiliûu ieb deux liers de leurs lutuis éiud.
LA CONVENTION. m
Une constitution ainsi comprise et inaugurée n'était pas née viable. N'eût-^Ue pas porté en elle-même les germes d'une mort prochaine, son temps était marqué. Modérée
d'intention, mais au fond partiale et violente, assez libérale pour tolérer les plaintes et les remontrances, assez oppressive pour donner à toute une partie de la nation, à tous les vaincus de la république, de légitimes sujets de plainte et de révolte, elle condamnait d'avance le pouvoir chargé de la maintenir à la violer pour se défendre, et à se perdre en la violant.
pa sait l'opposition que soulevèrent surtout à Paris ces
discrets de fructidor imposant au droit électoral de si étranges restrictions. Soumis en même temps que k constitution à Tapprohation des assemblées primaires, eux seuls étaient menacés dans cette épreuve. Une constitution soumise au suffrage universel n'est jamais refusée, comme le fait obser* ver judicieusement M.- de Barante : « Lorsqu'un gouvernement met en question son existence devant une population paisible et soumfee, comme il ne propose pas à son choix un autre mettre que lui, une autre constitution que celle qu'il vient de rédiger, le vote est forcé. Demander aux citoyens, aux pères de fàmille de répondre par oui ou par non si le
lendemain le gouvernement disparaîtra et si on se passera de lois, c'est poser une question où la négative ne peut être prononcée que par les bandits d'une émeute. »
La constitution de l'an III n'était donc pas en péril de* vaut les assemblées primaires; les décrets électoraux couraient seuls quelque danger, ils révoltaient les consciences, et les révolutionnaires eux-mêmes ne savaient comment défendre cet attentat à la souveraineté du peuple. Dans les
départements, la eoiiTentibii était encore assez pnittante
pour faire peur : presque partout les décreis furent adoptés; mais Paris les rejeta à une majorité Immensej et ce premier refus fut suivi d*un second : les électeurs ne voularent point se soumettre aux prescriptions qui limitaient leurs choix* L'assemblée irritée, effrayée, tendit les bras aux déma* gûgaes, aux sans-culottes, aux ignobles débris de ranciennc commune^ en les décorant seulement du nom de patriotes âe89. Le choix de tels défenseurs décupla la Ibreur et Paudace de la bourgeoisie parisienne. Alors la convention fit appel aux baïonnettes. Déjà depuis quelque teni^s sa force et son espoir n'étaient plus que dans Tarrnée. Elle s*était h^tée de faire adopter dans les camps sa constitution et ses décrets. Les soldats avaient voté, souk les armes, par acclamations. « C'était, dit le maréchal Saint-Cyr dans ses Afémoiresy une de ces fourberies politiques avec lesquelles on • leurre les Français. » Cette fois la comédie avait été d'aa* tant plus facile, que l'armée au fond de l'âme était républicaine^ beaucoup plus républicaine que le j^ays, non qu'elle eût pour telle forme de gouvernement plutôt que pour telle é autre une prédilection raisounée, mais parce qu'elle aimait son drapeau et détestait l'ancien régime.
Le défi jeté par la convention & cette classe moyenne, à cette garde nationale, qui six mois auparavant» en germinal et en prairial, s'était battue pour elle et l'avait arrachée des mains des jacobins, fut malheureusement et follement accepté. La partie n'était pas égale« 11 ne s'agissait plus dé dissiper une bande d'énergumènes sans ordre et sans disctpline; il fallait soutenir le choc de troupes aguerries, dirigées par un capitaine qui, dans ce combat de carrefem^
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préludait, sans qu'on s'en doutât, à la conquête de J Europe. Les assaillants avaient sans doute un ttantage, ils
attaquaient un pouvoir justement méprisé, pris eu flagrant délit d'usurpation e.t de mensonge ; mais, s'ils eussent triomphé, le lendemain était-il clair? Que voulaient-<-ils? que pouvaient-ils 1 Offraient-ils au pays en échange de ce gouvernement misérable, mais établi, un autre gouTememeat plus digne, plus habile, capable de garantir aux intéftls nouveaux de la grande majorité des Français une égale sécurité 2 Si difficile que fût la Yictoire, il était plus difficile encore d'en bien nser. C'est là surtout ce qui faisait la force de la conveution, ce qui rendait presque certaine la déroute de ses adversaires*
Cette journée du i3 vendémiaire n*était au fond que la revanche du 9 thermidor. La terreur allait-elle renaître? Peu s'en fallut. M. de Barante établit clairement que, si la montagne cL les llicruiidoiieus rayaient voulu, rien n'était ' plus facile que d'éviter le combat. Ils le rendirent! inévitable. Ils avaient besoin d^une journée et s'arrangèrent pour que le sang coulât, ce qui n'est que trop facile, nous le savons, dans ces malheureuses rues de Paris, Le but était d'exploiter la victohre, de rendre an gouvernement révolationnaire sa Jeunesse, sa verdeur, de se débarrasser de ri* vaux inconunodes, de casser les deux cent cinquante éieo* lions laissées au libre choix des électeurs, élections tontes antyacobines, (^'ajourner à six mois au moins le renouvellement partiel de l'assemblée, de suspendre la constitution et d'instituer une dictature provisoire. Si ce coup eût réussi, c'en était fait de tout le terrain conquis depuis quinte mois; rassemblée» retombait sous le joug. Déjà Tal"
m KS8AI8 HISTORIQUES BT LITTÉRmSS.
liea et Barras, revenus à leurs premiers iustincU, s'étaient faits chêfe de la cabale; ils semblaient sûrs du saecès, lon-
qu'ils furent pris corps à cor^js avec énergie et sang-froid par quelques membres de la droite. G*ea fut assez pour rendre un peu de cœur à la majoiilé et mettre l'intrigue en déroute» Cette séance du f brumaire est une heureuse exception dans l'histoire de la convention* Lanjuinsis, Boissy-d'Angias et surtout Tbibaudeau y firent de la vraid, de la bonne résistance. Sans eux^ la victoire de vendémialie dégénérait en tyrannie ; ils lui donnèrent, malgré les vainqueurs, un caractère de modération. Les élections furent maintenoes, la constitution confirmée ; puis le 5 brumaire, à deui heures après midi, la convention, prenant enfin son *parU, cessa de vivre. Son président prononii^ la formule d'adieu, et le môme jour, à neuf lieures da soir, le corps législatif, c'est-à-dire les cinq cents conventionnels réébtt et ceux des députés du nouveau tiers qni étaient arrivés à Paris, se réunit pour former les deux conseils institués par la nouvelle constitution et procéder à l'élection du directoire.
Cinquante ans environ après cette abdication, une autre | assemblée souveraine, parvenue^ elle aussi, au terme de son , mandat, se retirait, sans mot dire, au jour iixé par la loi, | déposant sa souveraineté aux mains d'une héritière élue pour la contredire et détruire presque tout ce qu'elle avait fait. D'où vient que cette assemblée n'avait pas tenté, comme la convention, de se maintenir au pouvoir, de aHmpoMf aux électeurs, de les forcer à réélire tout ou partie de ses membres? D'où vient que sa mauvaise humeur s'était bor« née à décréter quelques mauvaiiies lois, à semer quelques
LA CONVENTION. iO&
ronces sous les pas de ses successeurs? Sans doute 11 lui faut
faire hoaaeur à eile-méme de sa modérâtion, il faut eu savoir gré surtout à une minorité ferme, éclairée, nombreuse, soutenue par le seuliiueiiL public; mais ce qui condamnait ^us sûrement encore la constituante de 1848, en dépit de ses passions et de ses penchants révolutionnaires» à tolérer la liberté des votes, à subir respect ueusemeat les arrêts du scrotin, c'étaient les trente^nq ans de liberté légale dont la Fiance venait de jouir. Les bons gouvernements ont un l)6au privilège : ils font, môme quand ils ne sont plus, le bien des peuples qui les ont laissés tomber. Lorsqu'un pays, pendant un tiers de siècle, a vécu dans une atmosphère de légalité et de vraie liberté, il a, même à son Insu, contracté de tels besuiûs de modération et de justice, que, pendant un certain temps, il en est comme protégé contre l'excès du despotisme. La convention avait trouvé la France façonnée à Tanarchie ; en se jouant du droit, elle n'avait pas bravé nos habitudes, tandis qu'en 1849 il eût fallu, pour oser mettre au jour de nouveaux décrets de fructidor, affronter l!iBConmiode exemple de 1830, c'est-À-dire d'une révolution modérée, équitable,! ( spectueuse des droits de tous,repoussant comme de dangereux poisons ces remèdes empiriques, ces expédients de tyrannie qui ne prolongent la vie d'un gouvernement qu'aux dépens tje celui qui doit suivre, c'estâ-dire aux dépens du pays lui-même» Sans doute, il n'est pas sans péril de gouverner un peuple en respectant le droit toujours, quoi qu'il arrive; il se peut qu'on y succombe, mais alors même on a servi les grands, les vrais intérêts de ce peuple. Quoi qu'on en ait pu dire, la légalité ne tae pas; elle ne nous a pas tués, car c'est par e^le.
c'est sur le fonds amassé par elle, que nous vivons encore.
M. de Barante interrompt son récit au dernier jour de la convention, au premier jour du directoire. On lui a dit, non sans raison, qu'il n'avait pas achevé sa Iftcbe, que l'histoire du directoire était Tappendice obligé de Tbistoire de la convention^ que les membres de cette assemblée n'avaient pas seulement prorogé leurs pouvoirs, mais im* posé un devoir de plus à leur historien, qu'il était tenu par conséquent de les suivre sur leur nouveau théâtre. U y aJà quatre années qui lui appartiennent, car elles ne diffèrent, à vrai dire, de la dernière année de la convention que par quelques changements de mots. Ce sont les mêmes hominesy le même esprit, la môme anarchie, le môme culte de la force, la môme inintelligence du droit. U serait à souhaiter que toute cette période, dans son ensemble et jusqu'à son dcnoûmenl, c'est-à-dire jusqu'au 18 brumaire, fût appréciée du même point de vue. M. de Barante compléterait ainsi tout à la fois son œuvre littéraire et le service qu'il nous a rendu K
Telle qu'elle est^ cette histoire de la convention se distingue de toutes celles qui Font précédée et comble une vraie lacune. Le talent, Téloquence n'avaient pas fait
défaut jusqu'ici pour peindre cette époque; mais chacun avait tracé son tableau au proOt d'une idée, d'un système. Ce qui caractérise M. de Barante, c'est une intelligence sih périeure du sujet et une impartialité naturelle qui le rend comme étranger aui entraînements et aux compiaisanees des partis. Nquï> ne voulons pas dire qu'il ne peaclie d'au-*
U Ce VŒU comme on «#it^ été réalisé avec on complet sneoia
Gun cdtéy ce qui, selon nous, serait un triste compliment;
mais, tout en étant au fond Irès-décidé pour la cause qu'il croit juste, sa méthode lui défend d'en avoir Tair* Cette méthode, moins systématique qu'on ne suppose et inspirée à l'auteur plutôt par la nature de son talent que par Qo calcul de son esprit , ne laisse pas, on le sait, de soulever quelques objections. Le rôle purement narratif et impassible qu'elle pr^te à Thistoire exige, même en présence des plus horribles catastrophes, des plus déchirantes douleurs, Temploi d'un coloiis toujours égal qui luit les grands effets de l'ombre et de la lumière, d'un dessin toujours sobre qui se borne à tracer des contours sans eu ucGQScr aucun de peur de rien outrer. Un peu plus de modelé et de perspective, un peu moins de laisser-aller^ exciteraient peut-être, sans dommage pour la vérité, plus d'émotion et de sympathie; mais d'un autre coté, nous l'a* vous déjà dit, celte méthode a des vertus singulières; lises ce livre jusqu'au bout, et vo^es quelle impression vous en aurez reçue; sans que Tauteur ait eu l'air de s'en mêler, il a redressé vos jugements, dirigé votre opinion. Plus il s'abstient d'exciter la passion, plus votre raison l'écoute avec confiance. Ces longues citalionsi ces récits peu condensés, cette indifférence apparente, cette moucration impertuihaliio, sont les plus excellents mojeos d'entrer dans les esprits et de forcer les cou* victions. Nous n'oserions donc pas, quand nous en aurions le pouvoir, changer quoi que ce soit au fond méiue du livre; mais il est des changements purement matériels que nous demanderions avec moins de scrupule. Une iiidicdtion plus fréquente deâ, dates, soit en maige, soit
ém le texte roême, des divisions de chapitres plus multipliées et coupant mieui chaque phase principale du récit y telles seraient les innovations en quelque sorte t^fpographiques que nous nous permettrions de souhaiter. Ces sortes de jalons sont plus nécessaires qu'on ne pense; ils donnent i la narration un genre de précision et de clarté qui parle aux ^eux. C'est suitout dans le compte rendu d*un si grand nombre de séances presque toutes également orageuses que ces précautions seraient bonnes: on préviendrait toute confusion en rappelant de loin en loin au lecteur quel est le mois, quel est le jour dont on lui parle. Si Tauteur* accueille notre avis, il n'aura besoin pour y faire droit que de quelques traits de plume en corrigeant une édition nouvelle.
Peut-être aussi rengagerions-nous, tant nous aurions à cœur que cette lecture devint courante et populaire, à ne pas toi]jours reproduire les séances qu'il raconte dans leur ordre chronoloi^ique, sans égard à la diversité des matières qui s*y traitent. 11 est conduit par là à revenir jusqu'à deux ou troie fois sur le môme sujet , ce qui nonseulement Toblige à des répétitions et le force à briser la chaîne du récit, mais rend le classement des matières moins facile au lecteur. Sans renoncer dans l'occasion au charme de ces suspensions, de ces interruptions qui ravivent l'intérêt et sont une des ressources du narrateur, il pourrait, ce nous semble , en user un peu moins et ne pas fractionner certains sujets dont il suffit de parler une fois. C'est, à la vérité, lui demander un peu plus de composition que n*en coraportc sa méthode; mais lui-môme, sans renoncer à son allure^ sans forcer son naturel, a plus
LA CONVENTION. m
d*une fois usé de ce moyen, surtout dans ses deux derniers volumes. Les questions s^y présentent pins ramassées, plus
poupées, plus ordonnées, et l'intérêt n'en est que plus pressant.
Qu'on nous permette, avant de terminer, de revenir
eu quelques muts sur ces deux derniers volumes. Nous tiendrions à dire, mieux que nous ne l'avons fait, pourquoi nous les préférons aux quktre autres. Ce n*est pas seulement parce que Tordonnance en est peut-ôlre plus heureuse, parce que l'auteur, plus mettre de sa matière, la domine de plus haut et se laisse aller plus souvent à ces considérations générales, à ces aperçus d'ensemble, indispensables, selon nous, pour élever l'histoire au-dessus de l'anecdote et lui donner toute sa grandeur morale;
le vrai motif de notre préiéi ence, ce qui nous fait trouver cette troisième partie de l'ouvrage plus neuve et plus originale que les deux autres, c'est que le sujet, merveilleusement approprié à l'esprit sagace, à la fine raison de l'auteur, n'a jamais été si bien vu, si bien compris, si franchement exposé. Ce sujet, c'est le gouvernement révolutionnaire. La convention, dans les deux premières phases de son histoire, est une faction victorieuse qui prend possession de sa conquête, qui use de sa force, en abuse, extermine ses adversaires, mais ne prétend en aucune façon constituer un gouvernement régulier. Dans la troisième, au contraire, elle voudrait fonder quelque chose, elle voudrait s'établir dans le pays qu'elle a conquis, elle voudrait gouverner en un mot; clic comprend que gouverner, c'est reconnaître certaines règles de modération et de justice; elle aspire à devenir juste et
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modérée ; d'où vient qu'il lui e&t interdit derôtre2 C'est là ce que M. de Baranle nous apprend et nous erpliqae à
chaque page, pour ainsi dire^ de ses deux dej:ûierâ volumes.
Les historiens de la convealioa, ceux-là môme qui, sans épouser ouvertement sa cause, sont pleins de prédilection et d'eicuse pour Tesprit révolutionnaire, ne peuvent, en présence de la terreur et du sang^ qu'elle fait ruisseler, rester froids et impassibles» il y ea a même qui» à propos de ces temps désastreux, exlialeiU une indigna tion tout aussi chaleureuse que celle de M* de Baraate; mais, une fois venu le 9 thermidor, ils se tiennent pour contents, et paraissent étonnés que tout le monde ne le soit pas comme eux : ils ne comprennent pas que la France fasse tant de difficultés à se laisser conduire par cette convention qui veut bien lui accorder la vie sauve; ils s*en prennent de la mauvaise grâce du pays à la fureuri à Tentétement des partis; ils s'en prennent à l'étranger, à tout le monde, excepté À la convention eile-méiae. il n'j a qu'une chose qu'ils ne voient pas, qu'ils ne savent pas voir, c'est que ce goavernement est, par son essence même, intolérable et impossible.
Son essence est de n'être pas, de ne pouvoir pas être le gouvernement de tout le monde, de placer nécessairement hoi s du droit commun , liors de la pi oieclion commune, hors de la plus vulgaire justice, des classes entières de citoyens, coupables seulement d'avoir été les plus foris et de ne l'être plus. A de telles conditions point de pai&, point de repos, point de soumission dans la société. Des çlasses de proscrits dans i hlat ne valent pas mieux, dirait
Là convention. %ii
madame de Staël, et ne sont pas moins contraires à i'égaUté devant la loi que des classes de privilégiés» YoilÀ ce que M. de Barante sent et eiprime d'autant plus viv&<
meot qu'il est plus francbemeiU libéral, qu'il a l'esprit plus éveillé sur les vraies conditions de Tordi e légal et de la saine liberté. propos de chaque question de législation, d'admiuibtraiiou» de Hiiances, il nous fait touciier au doigt Je vice et rinfinnité'du gouvernement révolutionnaire; il nous moatre cette assemblée puissante et foiuiidable, devant laquelle tout trembe et tout fléchit^ incapable de faire une loi s'ans la subordonner à un intérêt de circonstance et de parti , à un de ces intérêts qu'en temps de révolution on appelle le salut public. Ces pauvres législateurs passent leur vie à proclamer de beaux principes abstraits et méthaphysiques jamais il leur faut bien vite attacher à chaque principe une exception qui le détruit ou le paralyse. S'agit-il de religion? la liberté des cultes est proclamée; mais c*est une liberté pour le huis clos seulement. Hors du foyer domestique, toute croyance est un délit passible d'emprisonnement; tout recours à un prêtre est un crime : le prêtre est l'ennemi de la république et du geure bumaiu : il faut savoir s'en passer.^ La convention assure donc la liberté des cultes, mais sans préUes ni cultes; elle n'a garde de laisser dire la messe: tant de gens seraient encore capables d'y courir l S'agit-il de la famille? ses saintes lois sont proclamées; mais comme la logique républicaine exige que la nature ait aussi ses droits, les enfants naturels $ont admis par la loi & pail égaie dans les successions. S'agit-il de la propriété? elle est déclai'ée inviolable; mais les ennemis de la ré*
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publique ne peuvent pas être propriétaires. Abolir la coafiscalion^ laisser aux vaincus et à leurs descendants de quoi vivre, ce serait la mort de la république. Aussi que de précautions, que d*embarras cbea les hommes éclairés de rassemblée, chef les magistrats les plus con- Taincus des effets désastreux de la ronfîscation, pour demander, non pas qu'elle soit abolie, mais que tout eo la confirmant et même en l'aggravant à Tégard des émir grés, à l'égard de leurs complices et de la famille des Bourbons, on ménage aux familles des condamnés mift à mort sous la terreur une chance de recouvrer une partie de leurs biens I Cette discussion sur les biens des condamnés donne à ette seule la mesure exacte de Tétat moral de la convention pendant cette* période de soi-disant modération gouvernementale : il est si clair qu'un pouvoii qui maintenait et pratiquait la confiscation n'était pas un gouvernement!
Ainsi, après comme avant thermidor, le droit révolution* naire, le droit du plus fort, préside seul aux destinées de la France. Elle est un pays conquis, gouverné par des couquéranis, un pa^s de prescripteurs et de proscrits. Le sang coule un peu moins, voîlà tout : Tordre, la raison, la justice, ne régnent pas davantage. Il n'est pas donné aux hommes de passer en un jour de la mort à la santé; plus la maladie fut terrible, plus longue est la convalescence. Ce serait en vérité trop commode si, après s'être joué de tout ce qu'il y a de sacré dans ce monde, après avoir tout renversé, tout saccagé, un peuple pouvait à volonté^ quand il est las du chaos révolutionnaire, s'en dégager sain et sauf, et rentrer en paisible possession de sa
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raison et de son bon sens. Non, tout cela ne se rachète
qu'avec du temps^ beaucoup de temps^ de lougs «fforU, de désespérantes épreuves.
Si M. de Baraate, dans ses deux derniers volumes^ excelle à mettre en lumière cette grande leçon, il a
' dans tout son livre un autre mérite au moins égal à nos yeux : il sait ôlre à la fois sans faiblesse pour Tesprit révolutionnaire et sans rancune contre la révolution. Tout en détestant les moyens, il compreud et adopte le but; il met à nu le vice du système et s'incline sans hésiter devant les résultats dont l'incontestable grandeur, le caractère supérieur et définitif, ne peuvent être impunément méconnus. Deux écueils sont également à fuir aujourd'hui, quand on veut apprécier avec vérité et enseigner avec fruit l'histoire de la révolution française : d'abord et avant tout, le système de fatalisme et d'indulgence, théorie qui,
. conti*e le gré de ses premiers auteurs, n*est au fond, nous le répétons, qu'une provocation permanente à bouleverser la socicié, non plus pour déraciner des abus, mais pour assouvir des ambitions. Rien ne séduit comme cette absolution donnée d'avance & tout succès, quel qu'il soit, — couuue cette subordination constante de la morale à la nécessité. C'est de ce c6té que l'attrait est le plus fort, c'est là que longtemps encore portera le courant. Avec M. de Barante, aucun danger, cela va sans dire, de se heurter à cet écueil; mais en évitant celui-là , on peut en rencontrer un autre. 11 est assez de mode aujourd'hui d'aller jusqu'à l'antithèse du système de fatalité. Non-seu* lement on conleste, comme le veut la vérité, cette soidisant nécessité des moyens révolutionnaires, mais on'
rapetisse à plaisir le but de la révolution* La Fraoce^ avant 89, 80ngealt*elle donc à se plaindre? L'ancien ré*
ginie, à ses yeux, n'avait-il pas des douceurs infinies? S'il
existait des abus, la réforme n'en était-elle pas facile, puis-
que le pouvoir lui-même la demandait? Nos pères ont done
fait beaucoup de bruit pour rien. Ils n'avaient qu'à mettre à la raison quelques brouillons d'avocats, quelques bourgeois affamés de places; c'était l'affaire de quelques gendarmes bien diiigés. Ûue n'étions-uous là, semble-t-on dire, nous qui savons mener les bommes?
Voilà pourtant comme on écrit Thistoire! Ce n*est pas M* de Barante qui la travestit ainsi. Lui, comme un autre, assurément il eût préféré des réformes : ces réformes, le roi les voulait, et ce sera l'éternel honneur de l'infortuné monarque; mais la noblesse, le baut clergé^ les parlements, les voulaient-ils aussi? N'ont-ils pas opposé à tout changement raisonnable, à toute transaction modérée une intraitable résistance? N'est-ce pas leur aveuglement, si tût et si cruellement puni, qui a mis la France dans la dure nécessité de conquérir son émancipation au prix de maux incalculables? Conquête inévitable et follement contestée 1 Ce n'est pas là du fatalisme, la responsabilité des erreurs et des crimes n'eu pèse pas moins sur ceux qui les ont commis; mais autant il est coupable et insensé de perpétuer, d'encoura.u:er sans relâche l'esprit révolutionnaire, aulanl il est puéril de nier la souveraine puissance, le cai'actère providentiel et expiatoire de ces grandes catastrophes, de ces crises terribles qui renouvellent et transloruieiil uo pays. Confond^ avec une émeute mal réprimée le mouvement national de 89, c'est une thèse qu'il faut laisser à ceux
ÇQi, depuis soizaDte ans, n'ont pas pris leur parli d*ua ordre
nouveao désormais irrévocable, ou à ceux qui, encore aujourd'hui, nous marchandent notre émancipation» c'est-àdire aux anciens absolutistes, s'il en existe encore, ou aux absolutistes modernes, puisqu'il est vrai qu'il s'eu lurme de nouveaux*
M. de Barante, encore un coup, a l iiKontestable mérite de rester à distance égale de tous ces excès opposés* En le lisant, on prend l'horreur des violences révolutionnaûres sans épouser un seul des préjugés de l'émigration. H inspire un salutaire dégoût de toutes les tyrannies, de tous les des^ polismes, et par le seul effet du contraste, sans qu'il se mette en fraiSj il réchauffe, il fortifie un sentiment tout . contraire, le respect et l'amour des institutions modérées, de. la liberté légale, du vrai gouverne aient libre, en un mot, ce but suprême, ce noble idéal de Thomme en société : gouverncnicat qu'il nous est permis d'admirer, de défendre et même de souhaiter, puisque la constitution qui nous régit nous le montre en perspective et nous le promet comme une récompense. •
M. D£ MARBONMË
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