LE PREMIER EMPIRE
M. VilJemaiii ii*avait guère que viugl ans lors des premier désastres de l'empire. Trop jeune encore pour être mêlé lui-même aux affaires^ et pourtant déjà mûr à les comprendre et à les pénétrer; clairvoyant par nature, nourri toul liaichement des leçons de rhistoire, doué d'ua merveilleux don d'entendre et de ne rien oublier, il n'était pas un spectateur \ulgaire, un stérile témoin des grands évé* uemeau qui allaieat étonner le monde. Ciiaque phase de nos calaiMtés, chaque jour des deux fatales années 1812 tit 1813, (levaient se graver en traits ineffaçables dans ce jeune et généreux esprit. eût-il de ces temps-là d'autre souvenirs que les siens; ne nous racontât-il que ses pensées, ses conjectures, ses impressions personnelles, ce serait d(\jà pour nous et pour l'histoire de précieuses indications; mais le hasard nous voulait mieux servir ; au lieu de jeter dans
la foule ce perspicace jeune homme, au lieu de lui laisser
218 ESSAIS HISTORIQUES ET LITTÉRAiRk.S.
Yoir et juger les choses du dehors et sur l'apparence, il Tavait de longue msin introduit, coin me à dessein, dans l'étroite amitié, dans Tintime confidence de deux hauts per* souiiageS; de deux des puissauis du jour, que le maïUe^aa déclin de sa fortune^ devait le plus souvent admettre à ses secrets et familiers entretiens. H. de Fontanes et H. de Na^ bonne, tous deux lettrés, portant tous deux daus la cour impériale les traditions, les goûts de leur jeunesse, et i^vaat tout le culte de l'esprit, s'élaieul aehlib comme aUirés par un attrait tout naturel vers une intelligence, la plus vive, la plus piquante, la plus ornée peut-être que jamais ils eussent rencontrée même en leurs meilleurs jours. Tout semblait coinbiné pour que ces deux nobles amitiés ouvrissent à M. \illemain une mine inépuisable d'enseignements el d'informations. S'il eût été de dix ans plus Agé, des/apports tout différents se seraient établis entre lui et ces deux hommes : ils l'auraient recherché, admiré, mais en lui laissanl plus souvent la parole, en comptant davantage avec lui : se servir sans façon, à tout propos, de sa plume si facile et si prompte ; le mander à toute heure, le jour et la nuit même, lui dicter leurs souvenirs, leurs impressions de (a journée, tout cela se pouvait faire avec un jeune homme de vingt ans ; plus tard, il eût fallu en user autrement : la tnéme confiance n'aurait laissé que des traces fugitives, et oousqê profiterions pas aujourd'hui des trésors amassés dans ce commerce continu.
On comprend maintenant de quels souvenirs nous veut parler M. Villemain. Il ne s'agit ni de pensées, ni de médiations littéraires. Ce sont des Mémoires politiques, ou plutôt c'est de l'histoire, de Thistoire non composée» non codi*
M. DE Narboank et le premier empire, m
Innée, coupée par Cragments, lïiail vivante et prise sur le
fait. L'heure n'est pas encore venue de laconter d'un seul jet, d'embrasser d'un seul regard, et surtout déjuger sans passion l'ensemble de cette époque naguère s! loin et maintenant si près de nous, mais il importe au uioias de signaler jusqu'au moindre jalon qui pourra guider un Jour les pas de rhistorieu, et de ne laisser s'éteindre aucune des vérités partielles qui lui serviront de flambeau. M. Villemain a cempris ce devoir : comme un mandataire fidèle, il ne garde pas pour lui seul le dépôt quHl a reçu. Ce qu'il nous en montre aujourd'hui est un engagement de nous en donner davantage. Il n'aura pas fait ce premier pas pour nous abandcnniier en <^emin, et lancé ce premier volume poiir le laisser isolé. Nous ne sommes , qu'au début de ses Smomirs contemporatm. Après M. de Narbonne, M. de Foutanes aura son tour. Pour aujourd'hui, le premier seul est en scène ; nous n'avons devant nous que la noble figure du spirituel aide de camp de l'empereur Napoléon ; c'est lui seul qui nous initie aux secrets préliminaires et aux effrayants symptômes de nos sanglantes catastrophes*
Le narrateur a pris la plume pour rendre à la vérité un par et sévère hommage, puis aussi pour payer un tribut de reconnaissance & une mémoire qui loi est chère. Jamais comuiémoration n'auia été plus efticace; jamais plus signalé service ne fut rendu à un ami. M. Yillemain n'honore pas seulement le comte de Narbonne, on peut dire qu'il le ressuscite. £n divulguant ses confidences, en racontant son esprit et son cœur, c'est une nouvelle vie qu'il lui donne.
Nous savions bien que, vers 1809, un général de plus de cinquante ans, de bonne mine et de noble tournure, fidèle
m feSSAlà HlSfORlQtifiS fit LIÎl fiRAIRES.
non-seulement à la poudre, mais aux plus délicates ma- Dières, aux façons les plus exquises des anciens courtisans, et n'en portant pas moins avec unemftle aisance Tuniforme de la nouvelle armée, avait inopinément paru aux luileleries et presque aussitôt pris place, au premier rang, dans
les boimes grâces^ et la contiance de l'Eaipereur. Aucun bulletin n'avait jusque-là prononcé le nom de ce générai : on se rappelait seulement qu'au début de la réyolution, avant le 10 août, un comte de Narbonne, déjà militaire babile autant que parfait gentilbomme, ministre de la guerre en face de la législative, avait pendant quelques mois prêté au malheureux Louis XVI une assistance courageuse. La retraite et un silence de près de vingt années le rendaient depuis longtemps comme étranger aux générations nouvelles; mais à peine autorisé à. reprendre son épée, il avait, nous le savions encore, fait preuve d*un grand cou-* rage et d'un rare dévoueuienl. Son esprit, sa bonté, ses vives réparties, son infatigable obligeance, on en parlait au camp aussi bien qu'à la cour; mais ceux-là seuls s'en faisaient une complète idée, qui avaient eu Tbeureuse chance d'approcher de sa personne. Mort quelques mois avant la chute de son maître, peu de temps après les désastres de Leipsicic, quand TÉtat perdait par milliers ses plus vaillants défenseurs, il avait disparu et s'était comme effacé dans le deiiil universel. Son retour a la vie publique avait été trop passager pour laisser de profondes ti'aces, et il n'était donné qu'à un petit nombre d'amis de conserver de lui* une ftdèle image.
Désormais son portrait existe, visible à tous, et à l'abri des ravages du temps. La perfection de l'œuvre en gai anlit
M. DE MARfiONNE £T LE PHEMIER KMFIRE. «21 la durée. Pour ceux qui ont connu M. de Narbonne, la res- S6mblânce est, dit-on, saisissante : les uioiadres traits sont &ï sailUe ; les illusions de ramitié n*ont rien exagéré, rien embelli. Nous dous suuiiues permis sur ce point de ne pas accepter sans contrôle les souvenirs de M. Villemain. Tous les contemporains que nous avons consultés ont été unani* mes ; tous nous ont dit comme lui : « qu'a la tin du der- « nier siècle et dans les premières années du nôtre, ils ne " croyaient pas avoir rencontré un esprit plus rare et plus « cultivé, un cœur plus généreux, un homme plus aimable f dans le commerce de la vie, et plus hardi, plus sensé, « plus capable de grandes choses. » L'un d'eux, qui s'y connaît, nous a même assuré que pour de fins auditeurs la convei*sation de M. de Narbonne était pius attrayante et de meilleur aloi que celle de M. de Talleyrand lui-même. Non- «eulement, nous a-t-il dit, il avait plus de lettres, plus d'études, et ce qui n'était guère difficile, plus d'&me et plus de cœur ; mais il avait plus d'esprit, plus d'esprit argent ramptant, la parole plus vive, le trait plus étiucelant. Nous tenons cet éloge pour exempt de toute complaisance, et nous en concluons qu'il n'y a vraiment rien à rabattre de toutes les perfections que M. Villemain a réunies dans ce portrait si merveilleusement peint de mémoire. Un seul trait nous cause, il faut le dire, quelques doutes involontaires* M. de Narbonne avait-il conservé, avait-il jamais dû sentir un tel amour, un besoin si réfléchi du régime légal et de la liberté constitutionnelle? Que dans le palais de FcDipereur Napoléon il passât pour libéral, cela se comprend. 11 avait essayé, dans son court ministère, de concilier l'ancien régime et la révolution ; il professait une vive et
m ES8MS HISTORIQUES ET LITTERAIRES.
sincère admiration pour madame de Staël ; il avait celte liberté d^esprit, cette politesse indépendante qui hasarde
une objection et sauve l'audace du conseil par la grâce du compliment. C'était là son mérite^ son cachet original an milieu de cette cour plongée dans la muette soumission. L'empereur^ qui Tavaii tiré de sa retraite et en avait fait son aide de camp pour rompre la monotonie de ses interlocateurs ordinaires, pouvait Irès-bion lui dire : « Mon cher Nar- « bonne, vous qui avez cru k la constitution de 1791» vous ff qui êtes constitutionnel, vous que je n'ai pas encore guéri « du pli de 1789. » C'étaient des façons de parler comme les aimait ce causeur tout puissant ; mais cela voulait-il dire que des institutions modérées, des garanties politiques ftissent réelleaient pour le noble aide de camp un idéal dont il poursuivit la chimère, et que Tempereur crût tout de bon avoir à son chevet et sous sa tente un véritable idéologue? Franchement nous en doutons ; si M. de ^arbonne ch&r« chait la liberté, on conviendra qu'il prenait pour Tatteindre un singulier chemin, et qu'en entrant aux Tuileries il s'était imposé une rude pénitence l
Ce qui nous fortifie dans nos doutes, c'est que, même i son jeune âge, avant 1789, il ne passait pas, ce nous semble, pour avoir chaudement épousé, comme tant de jeune do* blesse, les idées de réforme et d'émancipation. Il s'étâit ab* stenu sagement de la croisade américaine, et s'il salua l'aurore de la révolution, ce fut assurément avec moins d'enthousiasme que bien des gens de cour comme lui. Il entra de bonne heure dans les rangs constitutionnels, parce - qu'il voulut rompre dès Tabord avec Témigration. Son bon sens Tavait averti que de tous les moyens de servir la