‹ Essais historiques sur la ville de ValenceChapitre 3 sur 50 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Valence , tour à tour rangée dans la Narbonnaîse et dans la première Viennoise , soumise dans ces variations continuelles aux caprices des empereurs , était commandée , suivant les circonstances 5 ou par un homme de guerre , ou par un magistrat civil. Elle se choisissait aussi des officiers et des juges ; car , dans leur adroite politique , les conquérans usaient envers les vaincus d'une trompeuse tolérance, qui les façonnait insensiblement au joug de la servitude ; ils leur conservaient les formes de leur gouvernement primitif , tout en les rendant tributaires de Rome; ils souffraient enfin qu'ils se choisissent

eux-mêmes leurs magistrats, qui, en dernière analyse , administraient sous la dépendance des officiers romains.

Auguste établit dans la contrée des C avares et des Ségalauniens un proconsul dont Valence était la résidence : il y commandait les armées en station , et remplissait également les fonctions de la judicature.

Le profond calme dont Valence avait joui sous Tadministration romaine, fut bientôt violemment altéré , lorsque les peuples du nord vinrent inonder les provinces méridionales de la Gaule. Rien n'est plus triste que les lamentables récits consignés dans les historiens sur les horribles dévastations commises par ces farouches conquérans.

Le petit territoire des C avares fut la proie d'une foule de peuples armés qui se succédaient rapidement : refoulés par les Romains , auxquels la tactique et la discipline militaires donnaient un grand avantage , ils revenaient de nouveau plus nombreux et plus redoutables , et chassaient à leur tour l'ennemi civilisé. Bien que ces peuples sussent conquérir, ils n'avaient point appris à conserver le fruit de leurs conquêtes. Dans leur stupide ignorance , ils s'imaginaient s'être rendus les maîtres d'un pays qu'ils avaient dévoré , et

dont toute la population avait péri par le fer. Leur fureur s'attaquait encore aux productions de la terre : les forêts et les moissons étaient livrées à la flamme , les vignobles arrachés , et , victimes eux-mêmes de leur imprévoyante férocité qui les privait de ressources indispensables, ils abandonnaient ces terres désolées pour ravager de nouveau les contrées voisines.

Durant cette lutte du peuple romain contre les barbares, Valence se trouva réduite à la tristç condition des villes qui tombent successivement entre les mains du conquérant. Malgré les violences de cet état de crise , la religion chrétienne s'y était introduite, et l'organisation ecclésiastique s*y était établie vers la fin du second siècle, quoique le premier évêque n'apparaisse que dans l'année 374 (0* ^^ christianisme était à peine affermi dans la province Viennoise , que l'on vit éclater parmi les évêques de nombreuses divisions fomentées par le choc de leurs intérêts privés. Pour apporter un terme à ces tristes débats , les évêques se réunirent à Valence , avec l'approbation de l'empereur Valentinien. Cette assemblée est le premier concile qui se soit réuni dans cette ville ; il fut ouvert le 4 des ides de juillet de

(1) BoUandus, a a janTier.

l4 ESSAIS HISTORIQUES

Harcelée par des ennemis extérieurs, Valence renfermait aussi dans son sein des germes de discordes civiles. Maximus , son évêque , y exerçait une si criminelle administration , que ses collègues de la province l'ayant dénoncé à Boniface, pape de Rome, ce pontife le cita à comparaître devant un concile qui fut assemblé à

419 Valence en 4 19- On ignore quelle fut la décision du concile à l'égard de Maximus, tant sont tares les monumens historiques de ces âges reculés (1).

43o En 43o 9 Aetius , qui voulait se rendre maître des passages du Rhône et de la Loire , abandonna tout le pays qui forme le littoral de ces deux fleuves aux Alains , peuple féroce , qui lui était entièrement dévoué. Ils fixèrent à Valence leur établissement ; mais au lieu d'en poser les bases d'une manière stable, en se livrant à l'agriculture, source de toute richesse , ils dévorèrent la contrée et la réduisirent à la plus effrayante misère (2).

476 Ajoutez encore à ces tristes périodes de calamités des famines destructives qui moissonnaient rapidement les peuples. Évarîc , roi des Goths , ayant rompu la paix avec Gondebaut, roi des Bur-

(1) Delalande, SuppUm, coneiliorum Labbei, pag. 20. (a) Frosper Tyro, pag. 669.

SUR TALXNCË* l5

gondes , était entré sur ses terres et y portait le ravage et la désolation. Tout le territoire de Valence fut livré au pillage , et les moissons , sur le point d'être recueillies , furent consumées par la flamme. La famine fut la conséquence déplorable de ce violent état de guerre , et les habitans n'auraient pu échapper à une mort certaine, s'ils n'eussent trouvé un remède assuré contre leurs maux dans les libéralités de Patientius , évêque de Lyon , qui leur envoya gratuitement d'abondantes provisions de blé (i).

Les Francs et les Lombards , dans leurs fréquentes invasions dans les contrées méridionales de la Gaule, imposèrent des tributs onéreux à cette ville qu'avait épouvantée la terreur de leurs armes. Les premiers, dans l'emportement de la victoire , saccageaient tout le plat pays , et incendiaient les demeures des hommes après en avoir égorgé les propriétaires* Organiser de vastes massacres , anéantir des populations entières , ruiner complètement la contrée envahie , tels étaient alors les droits de la guerre et la tactique militaire des guerriers francs de cette époque. 565 Les Lombards, commandés par Zabanus, Amo

(i) Âimoin, lib. I5 cap. XII. — Sidonius Appollinaris, lib. IV, epUt. 1 — a ; lib. V , epjst. a.

l6 ESSAIS HISTORIQUES <

et Rhodanus , envahirent le Gapençois , la Provence , le pays de Die et le Yalentînois (i). Zabanus assiégeait Valence ; mais Rhodanus ayant été battu et chassé par le patrice Mummoins , ils prirent l'un et l'autre la fuite , non sans emporter un riche butin (2).

Pendant que les peuples étaient ainsi livrés aux hasards de la guerre, des subtilités théologiques agitaient fortement les esprits. Des hommes graves disputaient sur la grâce et le libre arbitre , questions délicates qui furent soumises au jugement de plusieurs évêques

529 réunis à Valence. Ce concile , ainsi que celui d'Orange tenu à la même époque, sont fort remarquables, parce qu'ils sont les seuls de cinquante-quatre conciles assemblés en Gaule dans le sixième siècle qui se soient occupés de dogmes. Le concile examina la doctrine des semi-pélagiens et la condamna (3).

584 Quelques années après , le roi Gontheram convoqua dans cette ville un concile composé

(i) Pauli Warnefridi , De gestU Langobardorum , pag. a4i » edit. F.» Ijindenbrogio.

(a) Grégoire de Tours, lib. IV. — Voyez les Notes et pièces justificatives, n.* 5.

(3) Concilia generatia Labbei, tom. IV, fot 1678-^1679.

StJR VALENCE. I7

de dix évêques, parmi lesquels on remarque Regnoald, évêque de Valence. Gontheram s'y fit représenter par son référendaire Asclépiodot, dont la mission était de faire sanctionner par l'approbation des prélats les donations faites aux églises de Saint-Marcel et de Saint-Séphorien par le roi , par son épouse Austrichild et par ses filles Clodeberg et Clodehil. Lés pères déclarèrent spoliateurs des pauvres et sacrilèges impies ceux qui contesteraient la validité de ces donations, ou tenteraient de leur porter atteinte par voies et moyens quelconques ; ils les anathématisèrent, les réputant condamnés aux supplices éternels. L'évêque Veranus prononça ensuite un discours sur la chasteté sacerdotale , disant que le prêtre devait s'abstenir de contracter les liens du mariage , parce qu'il n'était pas convenable qu'au sortir de la couche conjugale il se présentât à l'autel (1).

rjZ^j Vers l'an 737 , le midi de la France était en proie aux irruptions des Maures. Us avaient franchi le Rhône et occupaient toute la Pro-

(1) Concilia generalia Labbei, tom. V, pag. 976—977.

lYoTA. Ce concile ent lieu le 10 des calemies de juillet de l'an 584. Fleuri , Histoire eeeiésiast, , livre XXXI V, chap. XLVIII , ad annum 585 , s'est trompé en l'inscrivant à la date du a3 mai 585.

l8 ESSAIS HISTOKIQUES

vence et le Dâuphiné. Valence subit le sort de toutes les villes de ces deux provinces ; elle tomba entre les mains des vainqueurs. Bien que les Maures eussent abusé de la conquête ^ cependant la douceur et l'élégance de leurs mœurs , et la haute civilisation à laquelle ils étaient parvenus , comparativement à la barbarie des nations franques , leur avaient , en quelque sorte , concilié l'affection des peuples vaincus. Aussi un grand nombre de seigneurs provençaux et dauphinois, fatigués de la rudesse du jougdes Francs^ n'avaient pas fait difficulté de reconnaître bénévx>lement leur domination. Mais Charles Martel , voulant arrêter les progrès toujours croissans des Sarrasins , s'avança . bientôt contre eux , à la tête d'une armée formidable, et parvint à les chasser du midi de la France. Les moyens qu'il mit en oeuvre furent plus violens encore que les excès des Sarrasins. Valence et presque toutes les villes de la contrée envahie furent livrées aux flammes et saccagées , et les seigneurs qui avaient fait alliance avec l'ennemi punis avec rigueur (i). On a vu que vers l'an

(i) Fredegaril continua. , pag. 4^7. -^ AnnaL fuldens. , pag. 675. ~ Hadriani Valeûi, Ub. XXV, pag. 5i4. *- Gborier, HUi. du Dau^ phiné , tom. I , pag. 629.

SUK TÀIENGE. I9

419 > révêque Maximus s'était attiré par ses crimes l'animadversion de son clergé ; un de ses successeurs, dont Thistoire ne nous a pas conservé le nom , se rendit également indigne d'occuper le siège épiscopal par ses déportemens domestiques et les excès de sa conduite politique.* Traduit devant un concile que l'empereur Lothaire réunit à Valence le 6 des ides de janvier 855 vers l'an 855 , les imputations dirigées contre lui furent soumises à l'examen des pères ; mais les actes du concile se taisent sur la détermi-^ nation prise à son égard. Treize évêques et un çhorévêque ( i ) de trois provinces , présidés par leurs métrojpolitains , assistèrent au concile et dressèrent vingt-trois canons. Les six premiers sont relatifs à la doctrine nouvelle soulevée par le moine Gotschalk sur la prédestination , la grâce , le libre arbitre. Les pères reconnurent d'abord le danger d'agiter d'aussi délicates questions , préférant à ce subtil examen la foi commune de l'église. Puis ils proclamèrent Tindépendance de la volonté de l'homme dans l'appréciation du mal et du bien , réprouvant le sentiment de Gotschalk, qui prétendait que

(i] Chorévê({ue , évêque de campagne. Chorepiscopus est loco episcopi super villas, et monasteria, et saecrdotes villarum, Ducaoge, Gloss,, verbo Chorep,

mais des comtes, des ducs et des princes, la plupart issus de Charlemagne par les femmes ou par les bâtards , se disputèrent entre eux la prérogative de gouverner cette nation malheureuse. Partni ces prétendans se rencontre Louis , fils de Boson , roi de Provence , et petit-fils de l'empereur Louis IL Son père s'était fait élire roi par une diète de seigneurs et de prélats réunis à Mantaille , qui revêtirent complaisamment son usurpation du manteau de la religion» Louis voulut aussi que ses prétentions fussent solenneUement reconnues, et, dans ce dessein, il convoqua un concile qui se réunit à Valence en 890 890. Hermangarde, sa mère, princesse ambitieuse et habile dans Tart des négociatians , brûlait du désir de lui fàiipe conférer le titre de roi ; car , depuis la mort de son père , il ne portait que celui de duc de Provence. Elle obtint le consentement du pape, par l'intermédiaire de l'archevêque de Vienne , et l'agrément du roi de Germanie , auprès de qui elle s'était rendue , lui promettant que son fils deviendrait son fidèle et son homme. Elle eut soin aussi de capter la bienveillance des seigneurs de Provence et de Bourgogne , en leur faisant des concessions qui flattaient leur orgueil et leur avarice. Ayant ainsi circonvenu les esprits , elle assembla les évêques

SUR YALENGH. 23

et les principaux d'entre les nobles à Valence, et tous , d'un commun accord , proclamèrent Louis roi de Provence , afin , disaient-ils , qu'il mît un frein aux incursions des Normands et des Sarrasins , et qu'il purgeât la contrée de leur présence (i). Ce concile , ou parlement , ne fut qu'une réunion purement politique , dans laquelle n'eurent point de part les affaires de l'église : des intérêts temporels y furent seuls agités. Composée de prélats et de nobles , cette assemblée offrit le spectacle de la prépondérance qu'exerce le savoir aidé des seules forces de l'esprit, sur l'ignorance appuyée de l'épée. Les prélats et les pères , à qui les études sacrées et profanes jointes à la politique donnaient un ascendant immense sur leurs grossiers collègues, se rendirent les maîtres des délibérations. C'était là le triomphe le plus glorieux que pussent conquérir des hommes à qui l'usage de l'épée était interdit. Ce furent donc les gens d'église qui firent roi le jeune Louis. Il fut élu , selon les termes du concile , pour chasser les Sarrasins ; mais ce ne fut qu'un vain prétexte dont on

(i) Concilia generalia Labbei, tom. IX, pag. 424* — Hugonis Fiavinîac, Chronicon, virdunens, pag. a86. — Plaocber, BisUHre dû Bourgogne, lirre IV, page 164. — Histoire de Languedoc, tome II > livre II , page 37.

:s6 ESSAIS HISTORIQUES

mollesse et sa lâcheté, qui passaient en proyerbe, hâtèrent le développement des projets ambitieux de ses yassaux ; aussi les grands , qui le méprisaient., fondèrent-ils leur indépendance au détriment de son autorité , et profitèrent de la réunion du royaume de Bourgogne à l'empire , pour s'ériger en souverains. Conrad, à son tour, gouvernait difficilement ses nouvelles acquisitions , soit manque d'énergie de sa part , soit à cause de l'éloignement de sa résidence. Cet état de choses ouvrit alors un vaste champ à l'ambition des nobles , qui tous supportaient impatiemment le' joug de l'empereur. Les prélats, obligés parla nature de leurs fonctions de résider dans les villes principales , s'en rendirent les maîtres , et agrandirent progressivement leurs territoires. Les nobles , au contraire , habitant les champs , y bâtirent des châteaux forts , ou s'emparèrent de ceux qulls trouvèrent à leur bienséance , contraignant les gens de la glèbe de se ranger sous leurs lois impitoyables. De ces diverses usurpations surgirent une foule de comtés , tels que ceux d'Albon , de Maurienne , de Diois et de Yalentlnois. Bien que ces comtés fussent en * grande partie des fiefs de l'empire, puisqu'ils étaient le résultat des concessions tantôt volontaires , tantôt forcément octroyées par l'empereur,

néanmoins ils jouissaient d'une grande liberté y et mettaient à même leurs possesseurs , sauf la raine cérémonie de l'hommage , d'être chez eux de petits rois indépendans. Ainsi , des ruines du royaume de Bourgogne , s'élevèrent de nombreuses seigneuries , dont les dissensions déchirèrent long-temps la contrée.

â8 ESSAIS HISTORIQUES

Page 1