‹ Essais historiques sur la ville de ValenceChapitre 4 sur 50 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Loksqu'apkés la dissolution du royaume de Bourgogne , les comtes de Valentînoîs eurent pris possession de leur principauté , et que les évêques de Valence eurent joint Tépée à la crosse , exercèrent-ils simultanément une juridiction sur Valence ? Leurs prétentions réciproques , yenant à se heurter , furent-elles soutenues par Tépée , livrées aux chances des armes, ou réglées par voie de transaction ? Le cadre étroit de ces essais et la rareté des monumens historiques s'opposent à ce qu'on se livre à ces recherches qui exigeraient de longs développ^mens. Les fréquentes mutations que subit le Valentinois, qui était tantôt

SUR TALENCE. 29

soumis à la mouyance du marquisat de Provence, tantôt relevait des Dauphins ou de Tempire, n'apportèrent aucun changement à la situation politique de Valence. Elle demeura courbée sous le joug de ses évêques , à qui elle avait été solen- 1157 nellement concédée en 1167, dans la personne d'Odon , par l'empereur Frédéric I**, qui ne pouvant prétendre un droit utile sur ce fief, voulait tout au moins en conserver le droit honorifique (1). Cette concession et les privilèges que les évêques obtinrent adroitement des empereurs allumèrent la jalousie des comtes de Yalentinoîs, qui ne voyaient qu'avec dépit s'accroître une puissance rivale de la leur. Telle fut la source des longues inimitiés et des guerres sanglantes qui éclatèrent entre les comtes et les évêques.

Après avoir langui misérablement pendant long-temps sous l'autorité temporelle des évêques, les habitans de Yalence sentirent enfin qu'ils avaient-^des droits à faire revivre , droits dont on ne se dépouille jamais, même dans la plus abjecte servitude. Ils formèrent le projet de se créer un gouvernement qui leur fût propre , et d'établir

(1) Salvaiog de Boisdeu , Usage du fiefs, page ii4* — Catellan, Antiquités de l* église de Valence, page aSa. — Ghorier, État politique du Dauphiné, tome II , page i5a.

3o ESSAIS HISTORIQUES

entre eux une confraternité qui les mît à Tabri des intolérables vexations que leur faisait éprouver la puissance épiscopale.

Le régime municipal introduit dans la Gaule méridionale par la république romaine , organisé fiscalement par les empereurs, y fut presque anéanti par les envahissemens successifs des Barbares , ou changea radicalement de forme et de direction , lorsque les évêques l'eurent attiré à eux; il cessa dès-lors d'être régime municipal, et fut transformé en régime épiscopaL Hais les villes de la langue provençale , dont la civilisation et les richesses fomentaient le développement du principe de la liberté , tentèrent bientôt de s'affranchir du joug des prélats , et réussirent à se former en communes , adoptant dans ce nouveau mode d'administration les formes républicaines des communautés lombardes.

Valence subit tour à tour toutes ces variations politiques; ses habitans, mus par l'impulsion vitale qu'imprimait aux peuples de la Provence et du Languedoc le besoin de l'affranchissement , voulurent aussi marcher sur leurs traces. Sans cesse en contact immédiat avec leur seigneur , ils entrevirent les défectuosités de son gouvernement ; ils estimèrent que la force seule en avait sanctionné les droits ; ils sentirent aussi que

suit VALENCE. Si

leur honteux assorvissement devait avoir un terme ; et certes , leur condition ne pouvait être pire. L'habitant de la campagne était serf, et attaché , comme faisant partie du bétail , à l'exploitation du sol; l'habitant de la ville, privé d'armes pour sjl défense personnelle , dénué de toute protection , en butte à de continuelles vexations , n'osait , pour alléger ses maux , se livrer à l'industrie qu'en secret, de crainte d'être dépouillé par les puissans. Enfin arriva le temps où les Valentinois se sentirent indignés de leur propre misère , et dès-lors le ferment de la liberté commença à travailler leurs esprits. C'est le propre d'une domination oppressive de ne pouvoir conserver sa prépondérance , qu'en mettant en œuvre les rigueurs et les châtimens atroces; mais aussi c'est une conséquence nécessaire que les victimes, dès qu'elles auront en main les moyens de se venger , ou de se soustraire à leurs maux , les emploîront avec énergie , usant en cdia du droit conservateur de leur propre existence. Les bourgeois de Valence for^ mèrent donc le dessein de secouer un joug trop long-temps supporté. Ce pacte intervenu dans l'ombre entre des citoyens lésés , fut le principe qui servit de base à l'établissement de la commune. Lorsque l'union et un accord général

5d ESSAIS HISTORIQUES

eurent cimenté leur entreprise , ils la manifestèrent alors ouvertement, et opposèrent la résistance à la yiolence de leur seigneur. .

Bien qu'il soit vrai de dire que les prélats du midi de la France se soient opposés moins vivement que ceux du nord à Tiptroduction des libertés municipales , cependant Tévéque de Valence ne pouvait voir indifféremment les bourgeois de sa ville s'af&anchir de ses droits , droits qu'il prétendait être divins. De sa part, tout fut employé pour étou£Eer dans sa naissance cette révolution nouvelle : Tanathême et Texcommunication furent lancés contre les insurgés , mais vainement; ces armes devenaient inutiles par un usage trop abusif; elles éclairaient les esprits , loin de leur imprimer une sainte frayeur.

Avant de prendre les armes pour leur propre cause , les Yalentinois avaient plus d'une fois adressé de vives plaintes aux empereurs; mais ils avaient eu le déplaisir de ne pas les voir accueillir. L'empereur Frédéric I" leur accorda, il est vrai , une charte de franchises urbaines , dans laquelle il leur défendait de s'ériger en commune contre le gré de leur évêque Odon ; et , dans le cas d'insurrection , il leur infligeait une amende de cent livres, dont une moitié

SUR VÂIENCE. 33

pour Tempereur, et l'autre pour Tévêque (i).

En même temps , comme pour écraser sans retour les pauvres gens , il gratifia réyéque de tous les biens, meubles et immeubles, des bourgeois qui mouraient intestats et sans héritiers , lui réservant aussi pour la répression des délits une taxe arbitraire dont le bénéfice lui était destiné (â). Cette protection constante des empereurs servit donc puissamment à augmenter le pouvoir des évêques de Valence ^ qui était sans contredit beaucoup plus étendu que celui des autres prélats du Dauphiné. Les dauphins seuls auraient pu leur porter ombrage; mais leurs domaines n'étant pas contigus, ils eurent ra-> rement des démêlés avec eux , et n'ayant presque jamais eu l'occasion d'implorer leur assistance , ils ne se trouvèrent pas dans la nécessité de se déclarer leurs feudataires. Us luttèrent, il est vrai , sans relâche , contre les comtes de Valentinois qui s'efforçaient d'empiéter sur leurs terres ; mais cette lutte , qui offrait un aliment continuel

(i) Golambi, D0 rébus gestU Episcop. Falênt,, lih. I, nam. 3a. •— Archives de la mairie de Valence, Charta ad aimum 1178, cotée d'armoire i**, n.« 1 , lettre E. — Voyes les Notes et pièces Justifiea^ iives, n,* 4*

(a) Golumbi9 De rébus gestis Episeop» Fuient»» lib. I , nom. 3a.

à leur, activité , loin d'ébranler leur puissance, tendait au contraire à la consolider (i).

• La première révolte des Valentinois contrôleur évêque, que nous ait transmise l'histoire , éclata sous Humbert de Miribel. Cet homme , de mœurs austères et irritables , voulut renverser l'ordre des choses , accommodant à ses volontés les lois et les statuts de la ville , qu'avaient respectés ses prédécesseurs. Pour faire rentrer le peuple dans une subordination profonde , il mit en œuvre des moyens violens : de là une guerre cruelle entre les partisans de l'évêque et les gens de la commune , guerre qui fut pacifiée , par la médiation des seigneurs voisins. En même temps , l'empereur Philippe prononça la dissolution de la commune : « Refusons aux bourgeois de Valence , disait-il , » licence de s'ériger en communauté, contrai- » rement au bon vouloir de leur évêque • (2). La turbulence d 'Humbert de Miribel lui avait suscité des ennemis, non-seulement dans l'in?térieur de la ville, mais encore parmi les seigneurs ses voisins. Le plus redoutable était Gontard ,

(1) Gborier» Histoirû du Dauphiné, tome I , page S26»

(2) Golumbi, De rébus gestis Episeop, Valent,, lib. I, Dum. 4> 9 pag. 263. — Voyez les Noies et pièces justificatives, d.<^ 5.

«tJR VALENCE. . 35

seigneur de ChabeuîL Gontard s'était mis à la tête d'une ligue formée de nobles puissans * qui s'indignaient qu'un prêtre osât être leur rival; Il refusa de rendre hommage à l'évêque pour ks terres de Copons et de Volpillerie, qu'il prétendait être allodialés; il rétablit aussi dans le Valentinois d'onéreux péages ,' dont il recueillait le monopole. Ces différens griefs furent* le motif de la guerre. Humbert , qui s'était fait des ennemis de tous ses sujets, soudoya les principaux seigneurs du Vivarais, dont il acheta la fidélité par de riches présens, et réunit par ce moyen des forces isupérieures à celles de son feudataire. Gontard» poursuivi jusqu'à Ghabeuil.^ s'y défendit vaillamment ; mais bientôt ses troupes furent taillées en pièces, et lui-même jeté dans les prisons de Valence. Cette victoire accrut l'arrogance de l'évêque , qui fit peser plus durement que jamais sur le peuple de sa ville son pouvoir despotique (i).

Il eut aussi à lutter contre les chanoines de Saint-Apollinaire, dont il s'était aliéné l'affection.' Les chanoines prétendaient s'affranchir entièrement de son autorité, et se gouverner par des

(i) Ghorier> Histoire duDauphiné, tome H, page 89.

réglemens particuliers. L'évéque usa envers eux de beaucoup de rigueur , et les fit promptement rentrer dans le devoir (i). Vainqueur de ses ennemis , il rompit la captivité de Gontard , aux pressantes sollicitations de Simon de Montfort. Ce chef de la croisade dirigée contre les Albi* geois avait déjà plusieurs fois traversé le Yalentinois , dont il voulait entraîner la noblesse dana «on parti.

i2og L'infortuné comte de Toulouse était venu s'humilier à Valence devant d'orgueilleux prélats ^ qui lui avaient impérieusement tracé la conduite qu'il avait à suivre (2). Il n'avait trouvé aucun appui auprès des seigneurs du Valentinois, qui s'étaient dévoués à la fortune de Simon de Montfort, et parmi lesquels on comptait Guy Adhémar, seigneur du Monteil-Aimard , l'évêque de Die et Humbert dont le zèle était sans bornes. Le dojen^ le vicaire et les chanoines du chapitre de Saint** Apollinaire s'engagèrent aussi par serment , entre les mains du légat Milon , pendant son séjour à Valence , à ne jamais embrasser les intérêts de Raymond, tant qu'il se montrerait rebelle à

(1) Golumbi, Derebug gutu Epi$eop, VaUnU, Ub. I » pag. a64« (a) Pierre de Vanlz-Cernay» Hktoirû da AlbigtàU, chap* XI.

l'église romaine (i). Mais Aimar, comte de Yalentinois, ne partageait pas l'ardeur des croisés. Les misères du vieux comte de Toulouse Tavaient indigné contre ses spoliateurs , et Tanimosité qu'il nourrissait contre Tévêque de Valence, dont il essuyait de fréquentes insultes , lui mit les armes à la main. Il attaqua donc Humbert de Miribel avec vigueur, et se prépara à se défendre contre les agressions de Simon de Montfort. Il munit ses châteaux forts et rassembla tous ses vassaux ; mais ses forces étaient bien inférieures à celles de son ennemi. Réduit bientôt à accéder à dliumi-< liantes propositions de paix, Aimar promit de ne plus inquiéter Humbert de Miribel , et nonseulement de ne point assister Raymond , ^ais de contribuer, autant qu'il serait en son pouvoir, à sa ruine. Il livra plusieurs châteaux en gage de ses promesses , et Othon , duc de Bourgogne , se porta garant de sa soumission (â). Ainsi, tout concourait à la perte du comte de Toulouse , qui venait de compter au nombre de ses ennemis Louis , fds de Philippe-Auguste. Ce jeune prince

(1) HUtoirû du Languedoc , livre XXI , page 167. — Acta inter epitt. Itmoecntu ttrtU^ tom. II , pag. 368 et teq.

(a) Pierre de Vaulx-Cernay, Histoire des Albigeois , chap. LXXV.

3S ESSAIS HiSTOKIQtJES

traversa les murs de Valence dans le couratit dii 121 5 mois d'avril de Tannée 121 5. Il espérait, en versant le sang des Albigeois , conquérir les riches récompenses spirituelles attachées à cette œuvre de sanctification. A sa suite marchaient le conote de Saint-Pol , Mathieu de Montmorency , le vicomte de Melun , et une foule de prélats dont la ferveur était singulièrement réchauffée par Tappât des dépouilles qu'ils allaient recueillir sur les hérétiques (1).

Cependant, le comte de Valentinois avait de nouveau recommencé les hostilités contre Humbert de Miribel ; il inquiétait aussi les^ pèlerinsqui traversaient ses domaines pour se rendre à la croisade. Montfort , averti de sa révolte , marche rapidement au secours de son allié Tévêque de Valence , et vient mettre le siège devant Crest , une des plus fortes places du comte. La ville était fournie de vaillans chevaliers , et aurait opposé une vigoureuse • défense , lorsqu'elle fut livrée traîtreusement à l'ennemi par Arnaud d'Aydie , capitaine de la garnison. Aimar voyant que toute résistance était inutile , fit sa paix avec le comte , et promit sa fille en mariage à son fils ; il se réconcilia aussi avec l'évêque de Valence , « dont

(i) Pierre de VauU-Gernay, Histoire des Albigeois, chap, LXXXII.

SUE VALENCE. 3g

» la ville , dît le moine de Vaulx-Cernay , adhérait » et avait toujours adhéré à la cause du soldat » de Dieu i (i).

L'indépendance populaire , qui avait été contenue momentanément par la présence des armes de Simon de Montfort dans le Yalentinois , éclata ouvertement sous l'administration sévère de Gui- Ihaume de Savoie. Imhu des principes du plus ahsolu despotisme, jaloux à Texcès de son autorité , dont il ne souffrait pas que les magistrats municipaux bornassent l'étendue par l'exercice des droits dont ils tendaient à se prévaloir, il s'efforçait de retenir les bourgeois de sa ville dans le plus dur assujétissement. Mais il vint untemps où , après avoir bien souffert des peines morales et physiques, le besoin de l'indépendance se réveilla dans les esprits. Fatigué de sa servitude , le peuple désirait cette liberté à laquelle il attachait le terme de ses maux. Les* bourgeois , remplis de colère , méditent sourdement une longue vengeance , dont le secret doit assurer le succès. Tout à coup ils prennent les armes, marchent contre l'évêque et le jettent hors des murs. C'était peu d'avoir chassé l'ennemi

(i) Historia de los faicts d'armas de Tolosa, in fine. — Pierre de Vaulz-Gernay , cbap. LXXXIV. . .

4o ESSAIS HISTORIQUES

commun , il fallait encore recueillir le fruit de cette première victoire. Pour en assurer la réussite , ils se réunissent afin d^aviser à la formation d'un gouvernement stable. Us nomment un directeur , qui a la direction générale et qui communique à la masse une force impulsive , et un magistrat dont la juridiction comprend la poKce judiciaire. L'un et l'autre furent assistés de conseillers et d'un crieur public qui transmettait les ordonnances au peuple. Un vaste bâtiment fut destiné aux assemblées des magistrats et du peuple : on l'appela la maison de la confrérie (i). Tous les citoyens étaient appelés à émettre leur vote ; quant aux ecclésias* tiques et aux religieux qui craignaient d'encourir la disgrâce de l'évêque en approuvant la rébellion, ils furent chassés de la ville , et leurs maisons livrées au pillage (2)* Quelque déplorables que fussent ces révolutions politiques , aigri par de longues infortunes, le peuple sentait bien que les calamités passagères qu'entraînait sa révolte ne pouvaient égaler les misères sans cesse renaissantes d'une oppression journalière.

(1) Ghorier, Histoire du Dauphinê, tome II , page 107. ^- Gatellan» Antiquité* de l'église de Valence, page 334*

(a) Columbi, De rébus gestis Episcop, Valent.

SUR YALBNGE* 4^

Cependant Giraut Bastet , seigneur de Crussol , faisait sentir à Guilhaume de Savoie qu'il ne s'était attiré la haine de ses sujets que par l'excessive sévérité de sa conduite , et le dissuadait d'anner contre eux, de peur que , venant à cimenter leur révolte par l'effusion de leur sang, ils n'en fussent que plus attachés à la conservation de ces nouvelles franchises achetées au prix de tant de laheurs. D'autre part , il faisait envisager aux Yalentinois tous les désastres de la guerre qu'ils auraient à soutenir contre leur seigneur et ses nombreux partisans , composés du comte de Savoie , du dauphin , du comte de Yalentinois et de tous les vassaux de l'empire au deçà du Rhin et des Alpes. Il leur dépeignit Guilhaume de Savoie , courroucé par une longue résistance , les livrant dans sa fureur implacable aux rigueurs des plus affireux châtimens. Les Yalentinois touchés, sinon de repentir, du moins de la crainte que leur inspiraient les préparatifs de la guerre , s'en rapportèrent à la décision desi arbitres proposés par le sire de Crussol. Ces arbitres étaient Guilhaume , comte de Genève ^ Raymond Béranger, prince de Rojans; Roger de Clayrieu, Pierre de Bucion, et Ponce de Durand.

122g Le traité de paix conclu le 29 octobre 1229

4^ ESSAIS HISTORIQTTES

Stipulait le rasement de la maison de la confrérie, la défense des assemblées sans la permission de révêque , et l'amende de 6,000 marcs d'argent- Telle fut la fin déplorable des tentatives de la commune de Valence pour reconquérir sa liberté- Dans ces fréquentes révoUes de la bourgeoisie contre une puissance vexatoire , le peuple se livra quelquefois à ces tristes excès presque toujours inévitables lorsqu'il est abandonné à lui-même. Mais il était ordinairement dirigé par des chefs beaucoup plus éclairés que les nobles , et partant beaucoup plus sages : car alors leê lumières , répudiées par la classe haute , étaient devenues l'apanage de la classe 'moyenne. Si ses généreux efforts ne furent couronnés que d'un triomphe passager, c'est que, dans cette lutte inégale contre ses oppresseurs , une longue inexpérience des hommes et des choses l'empêcha de profiter de ses succès , et que , livré à ses seules forces, il fut dans l'impossibilité de résister aux efforts réunis d'une noblesse puissante.

Or , il advint que le pieux évêque Guilhaume de Savoie , qui avait fait l'étrange promesse d'être désormais plus humain, oublia bientôt ses sermens , et ne manqua pas de motifs pour légitimer ses nouvelles tyrannies ; tant il est

vrai , dît l'historien du Daùphiné , a que la £ai » donnée à la révolte armée est toujours foi » manquée à la révolte désarmée » (i). '

Si cette tentative d'affranchissement ne fut pas d'aussi longue durée que les Valentinoîs étaient dignes de le mériter par leurs courageux efforts,: du moins l'institution de la commune eut pour eux des résultats réels. Elle fit surgir parmi eux cet esprit d'association qui , dans la cité, leur donnait la force de résister à l'oppression, fit fleurir dans le sein de leurs murs le commerce, dont la liberté constitue la vie, car sans liberté point d'industrie , et leur assura la sauvegarde des lois et des magistrats qu'ils avaient votés et choisis comme auraient pu le faire des républicains. De la même époque date aussi la constitution de la haute bourgeoisie, qui soutint constamment ses privilèges avec ce rare degré d'énergie que l'on ne rencontre que dans les luttes du moyen-âge. Les bourgeois puissans . de Valence habitaient des maisons fortes, flanqué.esde tours, et prêtaient à leurs concitoyens moins riches qu'eux l'assistance de leur patronage. Ils paraissaient et tournoyaient aux fêtes publiques, et dans les guerres de la

^^■^■^ ^^^™ " ■ ■ ■ I I ■ ■—■■■■ I ^.B I I IM. I ■ »l »p ^.M.^^W^^^^^^^— ^Pl^^M^

(i) Chorier, Histoire du Daùphiné, tome II , page loS,

Provence portaient la lance et Técu. Ces prérogatives qui, dans le pays de la langue dW, étaient l'apanage des nobles, excitaient la jalousie des chevaliers français , indignés que des citadins, issus de race vilaine, marchassent leurs égaux. A leur tour, les habitans de la langue d'oc nourrissaient contre eux une aversion na-> tionale, que le nivellement de la civilisation moderne est parvenu seul à effacer.

1238 Non-seuleifient les Valentinoîs trouvèrent un maître impitoyable dans leur évêque , mais ils furent aussi gourmandes par l'empereur Frédéric II , qui leur interdit toutes réunions municipales, et, selon l'usage, augmenta magnifiquement les privilèges de l'évêque , dont il voulut que la juridiction ne fût bornée par qui que ce fût (i).

1 246 Le peuple eut moins à souffrir lorsque Philippe de Savoie occupa le siège de Valence, et cependant la tranquillité de la ville fut troublée par la rivalité du comte et de l'évêque. La paix entre eux était toujours précaire. La contiguïté de leurs terres , les empiétemens que l'un et l'autre se reprochaient sans cesse sur la per-

(1) Colambi , De rebu$ gettis EpUcop. VaUnt,, lib. I, pag. 370. — Voyez les Noiei et pièces Juttifieatwes, n.* 6.

ceptîon des droits féodaux , étaient le inotif ordinaire de leurs querelles. En vertu d'un traité intervenu entre eux, leurs droits avaient été fixés sur Allex et Grest , dont ils jouissaient par indivis. Le petit village de Besignan avait été cédé en entier au prélat, et le comte se prétendant lésé dans ce partage, s'apprêta à soutenir sa cause par la voie des armes. Philippe de Savoie n'avait pas hérité de Tardeur belliqueuse de ses prédécesseurs; d'ailleurs, la justice de ses droits et la douceur de ses mœurs lui avaient attiré l'estime des seigneurs ses voisins , qui se prononcèrent ouvertement pour lui, et interposèrent leur médiation. Aimar et Philippe se donnèrent réciproquement des otages, et la paix .fut conclue (i).

Les évêques de Valence s'étaient plaints fréquemment à la cour romaine des vexations que leur faisaient éprouver les comtes de Poitiers; mais l'autorité médiatrice du souverain pontife presque toujours avait été vaine. Feudataires de l'empire, ils avaient le droit d'invoquer le patronage de leur seigneur suzerain; mais Frédéric II , qui se débattait avec l'église de Rome,

(i) Chorier , Histoire du Dauphiné, tome II » page i2i.— Golumbi» /le rébus gestis Episeop. Fuient, j lib. I , pag. 37 1.

[fi ESSAIS HISTORIQUES

était dans rimpossibilité d'assister ses vassaux. Peut-être la considération de cette impuissance excita-t-elle Tévêque de Valence , oublieux des bienfaits dont l'empire avait comblé ses prédécesseurs 9 à se ranger parmi les ennemis de Frédéric. Le concile réuni à Valence le 5 décembre 1248, par les soins des cardinaux Pierire!, évêque d'Albane , et Hugues , prêtre du titre de Sainte - Sabine , l'avait solennellement anathématisé , et avait défendu de lui prêter assistance sous peine d'encourir les censures ecclésiastiques.

1248 Le concile s'occupa spécialement d'organiser l'inquisition dans les provinces méridionales de la France. Les ordonnances les plus sévères furent fulminées contre les hérétiques , cpntre ceux qui refuseraient de les déceler, ou de se porter exécuteurs des sentences prononcées contre eux , ou qui les assisteraient. En même temps , il interdit aux avocats la faculté d'exercer leur ministère devant les juges inquisiteurs , afin que la célérité des procédures , disaient les pères du concile , ne fût pas entravée par leurs vaines paroles; appréhendant plutôt que la publicité des plaidoiries ne divulgât les crimes de ce tribunal sanguinaire. Quant aux abus à réformer, aux moyens à prendre pour maintenir la paix ,

sua YAUNGE. 4?

le concile s'en occupa fort légèrement, consacrant toute la vigueur de son zèle à servir les vengeances d'Innocent contre Tempereur. Il prohiba aussi les conjurations et les confréries; prohibition qui s'étendait sans doute à la ligue que les seigneurs français, efi&ayés des envahissemens de la cour romaine , avaient formée en 1 247 contre les usurpations du pouyoir sacerdotal (i)«

Le concile rédigea vingt-trois canons, dont voici les sommaires de chaque article :

1" L'observation des canons des conciles.

â*" L'observation de la paix , dont le serment doit être renouvelé tous les trois ans , et défense de prêter secours à Frédéric, sehismatique et perturbateur de la paix, sous peine de porter atteinte à l'unité ecclésiastique.

S*" Défense aux clercs d'accepter des fonctions dans les cours séculières , et des charges conférées par le peuple ou par un simple citoyen^, sous peine d'être suspendus de leurs offices et privés de leurs bénéfices.

4'' Injonction aux clercs pourvus de bénéfices de recevoir les ordres , lorsque les circonstances et leur évêque l'exigeront.

(1) Mathieu Paris, page 6a8. — Raynaldi, jinnal, teeU»., a4 ann. i47» S46, pag. 634.

5* Dans le cas où les juges séculiers ne contraindraient pas les juifs à porter un signe distinctif , leé prélats les j obligeront , en leur interdisant tout commerce avec les chrétiens, ou en leur infligeant des peines sévères. ^j^^^

,&* Les évêques sont chargés de pupir les parjures;

7^ Surtout ceux qui ont violé leurs sermens faits pour la défense de l'église et de la foi.

8** Dénonciation des parjures.

9" Seront traités en hérétiques , ceux qui refuseront d'exécuter les sentences prononcées par les inquisiteurs contre les hérétiques.

10** Interdit lancé contre les évêques qui refuseront de dénoncer les hérétiques.

1 1*" Les inquisiteurs n'admettront pas à la défense les avocats , parce que leur loquacité gênerait la célérité de la procédure. Seront assimilés aux hérétiques, leurs avocats, fauteurs et défenseurs.

12** Les sacrilèges et. les sorciers seront livrés à révêque, et, à moins qu'ils ne s'amendent, incarcérés et punis au gré du prélat.

i3° Ceux qui cesseront de se revêtir de la croix infligée pour cause d'hérésie, seront tenus de la porter de nouveau , pendant tout le reste de leurs jours, et, en cas de désobéissance, traités

comme hérétiques. Seront déclarés infâmes, et excommuniés, ceux qui s'éyaderont de prison, ou mépriseront l'excommunication.

i4'' Les excommuniés seront inhabiles à remplir aucunes charges , et ceux qui , en connaissance de cause , les en revêtiraient seront excommuniés..

1 5" Seront excommuniés , ceux qui opposeront une résistance organisée aux excommunicateurs et dénonciateurs.

i6* Ordre aux évêques de fuir les excommuniés , sous peine d'être privés pendant un mois de l'entrée de l'église.

1^* Les excommuniés qui s'ingéreront dans les charges, ne pourront être relevés de l'interdit que par le saint siège.

iS** Ceux qui communiquent habituellement avec les anathématisés seront privés de l'entrée de l'église. Si c'est un évêque , il sera puni par son niétropplitain , conformément aux canons.

19* Observation des canons qui répriment les meurtriers des clercs, les ravisseurs de biens ecclésiastiques, les violateurs de la liberté cléricale , et les sociétés qui prétendent réformer les statuts des conciles et les privilèges des clercs.

20* Toutes les sociétés et confréries de villes, de bourgades , de barons et de bourgeois , sont

5o ESSAIS HISTORIQUES

prohibées. Les sermens prêtés pour leur maintien étant réputés illicites , injonction est faite aux confesseurs d'infliger de graves pénitences à ceux qui les auraient prêtés. Ceux qui , au mépris des présens canons , persisteraient à exister en confréries seront excommuniés. Les évêques dans leurs synodes renouvelleront fréquemment cette prohibition.

21' Quiconque ne voudra pas jurer la paix de Dieu sera excommunié et dénoncé par Tévêque.

32* Frédéric, ci-devant empereur, est excommunié. Soit anathême à ceux qui lui prêtent aide , conseil et assistance , ou qui réclameront de lui secours et intervention. S'ils ne viennent à résipiscence dans le délai de trente jours , qu'ils soient déclarés infâmes et inhabiles à remplir quelque charge que ce puisse être , même à se porter témoins dans le cas où leur témoignage serait requis.

23* Les clercs et les évêques qui auront aidé et favorisé Frédéric seront excommuniés. S'ils l'ont reconnu pour souverain , ils seront privés de leurs bénéfices et de leurs prélatures , et ne pourront être relevés de leur interdît que par le pape (i).

(i) Concilia gcneraiia Labbei, tom. II , pars prima, fol. 6^ — 703»

SUR VALENCE. 5l

Tels sont en résumé les canons de ce concile remarquable , irrécusable monument des res^ sources que sut mettre en œuvre la haine sacerdotale contre un grand homme victime du pouvoir^ ^(flésiastique. Les libertés municipales furent ég^jtement proscrites avec la même rigueur par les canons , et dans chacun de leurs paragraphes éclate cette tactique perfide qui tendait à étouffer toute pensée généreuse de l'intelligence humaine.

Privé de l'appui de l'empire, abandonné à ses propres forces , Tévêque de Valence luttait donc péniblement contre le comte de Yalentinois, lorsqu'enfm , pour faire cesser ce que l'on appelait la persécution de l'église de Valence, le pape Grégoire IX, par une bulle donnée a 1275 Vienne le 7 des calendes d'octobre de l'année 1275 , réunit l'évêché de Die à celui de Valence , afin que les évêques fussent plus en état de lutter contre les comtes avec les forces combinées des deux diocèses. Ce fut Amédée de Roussillon , homme superbe et ami de la guerre, qui fut investi de cette double prélature (1).

Le vieil Aimar, qui avait consommé sa vie active en guerres continuelles , venait de mourir

(1) Balia, apud opuscula Golumbi , pag. ajS.

à Roquemaure ; mais avec lui ne s'étaient pa^ éteints les germes de discorde qui avaient fomenté ses querelles avec les évêques de Valence. Son fils Aimar n'eut pas plutôt le pouvoir en main , qu'il reprocha à Âmédée de Roussillon d'avoir dépouillé les chanoines de Saint -Augustin et ceux de Saint-Ruf de trois églises situées à Crest et dans la terre de Puygros, que ses ancêtres avaient fondées et dont ils avaient doté ces religieux. Ces églises , qui étaient de riches prieurés, avaient excité la cupidité du prélat, qui, de vive force , les avait détournées du patronage du comte. Aimar appréhendant que ses forces ne fussent inférieures à celles de l'évêque, en appela au pape ; mais Amédée de Roussillon, qui était à Crest, ayant dédaigné de recevoir son appellation, le comte la fit signifier aux soldats qui gardaient l'entrée de l'église, où le prélat s'était enfermé avec son chapitre. La guerre ne tarda pas à s'engager. Aimar comptait parmi ses alliés Gîraut Adhémar , sire de Monteil-Aîmar , beaucoup de noblesse, les communautés de Saillans et d'Aôste, et surtout celle de Romans qui avait la réputation d'être fort redoutable (i). Les forces de l'évêque se composaient principalement des habitans du

(i) Columhi j De rebut gestU Episeop. Valent,, lib. III,pag. 3o4.

Page 1