CHAPITRE V
La série des événemens historiques dont Valence a été le théâtre n'ofifre pas dans son ensemble un lien d'unité si insoluble , que le récit soit astreint à suivre servilement l'ordre de la chronologie. L'enchaînement des faits ne s'y rencontre nulle part : ils se présentent sans déduction des uns aux autres , isolés. , individuels, entièrement distincts ; aussi s'efforceraiton vainement d'établir entre eux une harmonie rationelle. Il faut donc les saisir tels qu'ils apparaissent, c'est-à-dire, séparément, sans avoir la prétention d'en former un corps historique.
SUR VALENCE. g5
On a vu quelle fut la nature des troubles que fit éclater dans Valence et dans s^ territoire la lutte du peuple avec Tévêque , et de Tévêque avecjes comtes de Poitiers. La population entière prenait .une part active à ces démêlés ; nul ne demeijrait spectateur oisif; car les uns avsûent à défendre leur liberté , et les autres , combattant sous la bannière de leur seigneur, à soutenir par répée les prétentions diverses de leurs maîtres. Lorsque le pouvoir épiscopal , affaibli par les usurpations des dauphins , n'exerça plus son action d'une manière aussi immédiate envers le peuple, et que la commune eut perdu dans le repos son antique énergie, les émeutes populaires s'évanouirent, privées d'activité. Cependant la tranquillité fut loin d'être générale ; le pouvoir, il est vrai , ne dirigea plus ses attaques contre les masses , mais contre quelques individus faibles , réduits à un petit nombre et privés des moyens de défense que fait surgir l'esprit d'association. Ses agressions changèrent de nature et de but. Autrefois elles s'exerçaient dans un ordre purement physique : il s'agissait de contraindre par toute voie de rigueur des bourgeois indociles à ployer sous la crosse de fer du seigneur ecclésiastique. Maintenant elles s'exercent dans l'ordre moral : il s'agit de dépouiller l'homme de la
liberté de son întellîgencci. Le maître , Tépée à la maîn,^^ige du sujet qu 11 conforme servilement sa croyance à la sienne : c'est la persécution religieuse. Les opprimés sont les Vaudois, le persécuteur est Tévêque Jean d'Épinay.
Depuis plusieurs siècles , on avait vu s'élever en France de nombreuses hérésies , indices précurseurs de la civilisation nouvelle vers laquelle était invinciblement entraîné l'esprit humain. De hardis novateurs avaient scruté les mystères de la religion, substituant de hautes spéculationis intellectuelles à une foi jusque là sans bornes. Quelques-unes de leurs doctrines étaient souillées par d'étranges aberrations de l'esprit, parfois même par un licencieux oubli des bonnes mœurs; mais d'autres aussi puisaient leur origine dans une source plus pure, et se faisaient remarquer 'par une grande austérité de principes. L'amour de l'humanité, une charitable confraternité, la communauté des biens, telles furent les règles de conduite de quelques sectaires , auxquels l'envie et l'ignorance de leur siècle imposèrent le nom d'hérétiques. L'innovation avait tout au moins constitué leur plus grand crime. Us furent donc persécutés avec fureur ; tandis que, sous plus d'un rapport, ils étaient comparables à maintes associations modernes
dont la doctrine est à peu près la même , et qui passent inaperçues ou fleurissent au sein d'une société tolérante. Parmi ces hérétiques inoffensifs se rencontrent les Yaudois , appelés aussi Pauvres de Lyon.
Leur auteur, Pierre Yaldùs, était un riche habitant de Lyon ; sa doctrine était le puritanisme conforme au système des gnostiques. Il prêchait à ses disciples le mépris des biens de la terre , exaltait la pauvreté. Ses disciples avaient réuni leurs biens en comoiunauté , et les distrïbuaient en aumônes aux indigens. Voilà quelle était leur morale , toute pratique ^ il est vrai : il est facile de juger combien elle était dangereuse. L'austérité de leurs mœurs , et surtout la paix et la charité qui brillaient en eux , leur attirèrent de nombreux prosélytes , qui se répandirent rapidement dans le Valentînoîs.' Valence et les bourgs circon voisins en renfermaient un nombre assez considérable (i) ; mais ils avaient fixé surtout leur principale résidence dans les vallées de Freissinières , de TArgentière et de Vallouise. Là ces infortunés dé vinrent les victimes d'une sanglante persécution. Comme on ne pouvait accuser
(i) Paul Perrin, Histoire des Vaudois , passim. — Ducange, Glos^ saire, verbo Valdenses, — Columbi) De rébus gestis Episcop, VaUnt,, lib. IV, n.<> 9, pag. 33o.
96 ESTAIS HISTORIQUES
leur doctrine , on calomnia leurs mœurs que Ton disait être infâmes. Sans aucun fondement , on leur attribuait d'extravagantes monstruosités y pour soulever contre eux les haines populaires. Telle fut la tactique que Ton suivit et que Imtolérance adopte toujours pour décrier toute secte dans son principe. LesTaudois furent alors pour* suivis comme des bêtes fauves y et leurs biens confisqués au profit des ecclésiastiques. Un in-
i38o quisiteur de la foi , François Borelli , en fit brûler dévotement cent cinquante à Grenoble ; car, dans ces étranges fureurs du cœur humain, la dévotion savait s'allier à la plus féroce barbarie. Enfin , des troupes réglées organisèrent un vaste massacre , et toute la population vaudoise de ces contrées fut si complètement exterminée , qu'il
1478 fallut ensuite aviser aux moyens de repeupler le pays saccagé (l). Telle fut la ruine de ces hommes auxquels Louis XII rendit un éclatant hommage en proclamant leur innocence et la pureté de leur vie. Ils furent sacrifiés à l'envie, à la haine et à la barbare cupidité de leurs persécuteurs.
Quant aux Yaudois qui habitaient le territoire de Valence , ils avaient continué à s'y maintenir,
(i) Gborier, Hittoire du Dauplùné, tome II, page Soa»
SUR VAIENCE. 97
malgré les persécutions auxquelles ils avaient été 491 en butte. Mais en 1491 , leur prospérité causa de l'oiiabrage à Jean d'Épinay. Il dirigea contre eux de sévères recherches , et opposa à leurs ministres piémontais deux religieux de Tordre des frères mineurs. Des disputes théologiques jamais ne jaillit la concorde ; et cette lutte , orale dans le principe , fut ensanglantée plus tard par le meurtre des deux religieux. Pendant longtemps leurs corps furent vénérés, à Valence comme les regtes précieux des martyrs. L'évêque poursuivit avec ardeur ses investigations, et obtint du pape une commission d'inquisiteurs pour informer contre^ les hérétiques. Antoine Fabri, chanoine d'Embrun , était au nombre des inquisiteurs : son savoir était grand et son zèle infatigable. Mais toutes les tnesures que Ton prit, dans cette circonstance, se boroèrent à recueillir divers témoignages qui établissaient la doctrine des sectaires. Ils estimaient qu'il faut agir envers autrui comme l'on voudrait que l'on agît envers vous; que Dieu seul est digne de nos hommages, et qu'adorer de vains simulacres c'est l'offenser; qu'on doit s'abstenir de prêter serment, et que le mariage est inviolable. Ils se récriaient sur les richesses, la luxure et l'avarice des ecclésiastiques , et pensaient qu'il était plus méritoire de
faire TaumÔDe aux indigens qu'à des prêtres opulens. Ils se mariaient entre eux, resserrant ainsi, par rengagement le plus indissoluble, les liens de leur confraternité (1). Ces aveux ne renfermaient pas une bien grave criminalité; alors on voulut tout au moins déverser le ridicule sur les Vaudois , et Ton obtint d'une bonne femme les détails suivans. Interrogée par les inquisiteurs , Agnès Saulde répondit que « les » ministres, à leur arrivée dans le lieu de la » prédication, buvaient le meilleur vin du cellier, 9 ne mangeaient que les volailles délicates, et » se réservaient les lits les plus tendres » (2) .
On s'abstint de poursuivre des recherches qui produisaient des résultats aussi infructueux. On demandait des coupables , et on ne trouvait que des hommes pacifiques, vivant dans un accord parfait , régis par des lois de famille , et semblables en quelques points aux frères moraves des époques modernes. Soumis à une surveil-
(1) Ghorier, Hist. du Dauphiné, tome II, page 494* — Golumbî, De rébus gestis Episcop. Vatent.^ lib. IV, p^. 35 1.
Golumbi, qui rapporte ces détails, impute à blâme aux Vaudois ces maximes qu'il proclame abominables, tant est injuste l'esprit de parti.
(a) Golumbi, toco citato, pag. 332. — - Voyez les Notes et pièces justificatives, n.** i4*
lance rigoureuse, dénués de toute protection, les Vaudois virent insensiblement décroître leur nombre; enfin, l'apparente tranquillité dont on les laissa jouir ne servit qu'à les faire disparaître peu à peu du Valentinois.
Depuis la persécution des Vaudois jusqu'aux premiers troubles des guerres de religion, une période de cinquante ans s'écoule sans que l'histoire rapporte un événement qui intéresse 536 Valence. En i536, ce long silence est interrompu momentanément par la campagne de Provence. La guerre venait d'éclater entre Charles-Quint et François P' avec une animosité réciproque. L'empereur s'était à -peine rendu maître du Piémont, qu'il tenta la conquête de la France , et se chargea lui-même d'attaquer les provinces méridionales. Instruit par ses derniers revers , on vit le roi opposer à cette agression soudaine une prudence inaccoutumée. Ayant résolu de ne pas abandonner la défensive , il ordonna, une dévastation générale dans la Provence, pour opérer la ruine de l'ennemi, et vint s'établir à Valence , -d'où il dirigeait les opérations de la campagne.
Ce fut pendant son séjour dans cette ville qu'on lui apprit la mort du dauphin François, son fils aîné. Ce jeune prince s'était arrêté à
Tournon, et après s'être livré à des exercices vîolens , dans un des jours les plus chauds de Tété , il but imprudemment de Teau glacée , et saisi d'un froid mortel, rendit Tame quatre jours après, à l'âge de dix-neuf ans. Quelque naturelle que fût la cause de ce triste événement, on l'attribua néanmoins au poison, tant les esprits étaient accoutumés à faire entrer ce crime dans la politique des princes. Le cardinal de Lorraine , qui vivait dans l'intimité du roi , fut chargé de lui annoncer cette funeste nouvelle ; mais en sa présence les paroles lui faillirent , et François P', devinant à son trouble le but de sa mission , s'écria : « J'enten bien , vous ne m'osez de » première entrée dire qu'il est mort , mais » seulement qu'il mourra bientôt » (i). Malgré l'amertume de sa douleur , il veillait avec activité à repousser l'ennemi, et craignant que l'etnpereur ne vînt attaquer le Dauphiné , il fit entourer Valence de nouvelles fortifications, et réunit dans ses environs la majeure partie de ses forces (2).
(1) Mémoires de Guilhaume du Bellay , collection des mémoires relatifs à rhistoire de France. — Petitot, i" série, tome XIX, page 77 et suiv.
(a) Mémoires de Martin du Bellay, collection citée i tome XJX, page 149 et suiv.
SUR YÂLENCB. . lOl
On sait que l'empereur, vaincu par la famine et l'habileté de son adversaire , fut contraint de prendre la fuite , qu'il colora du nom de retraite (i).
(i) Mémoires de GaMparddê Tavanncs, collect. citée » tome XXIIly pa^s a57 et a38.