‹ Essais historiques sur le BéarnChapitre 2 sur 28 · Ilarimbert, l’un des généraux français, les pour · texte numérisé non relu

Ilarimbert, l’un des généraux français, les pour

suivit jusque dans les vallées de Soûle: il y fut défait et tué ; les autres généraux se bornèrent à dévaster les campagnes. Enfin Dagobert, lassé d’une guerre interminable, consentit à reconnaître les droits de ses neveux. Il leur remit , à titre de duché héréditaire, le l'oyaume de Toulouse et la partie de l’Aquitaine qui avait été comprise dans les états de leur père.

c>. Boggis et Bertrand régnèrent ensemble; rien ne paraît avoir troublé leur union. Leur cour devint l’asile des méconlens que la tyrannie des «44. mairesdu palais exilait de la France. Ce grand État était gouverné par ces princes incapables , que l’histoire a flétris du nom de fainéans. De tels rois , méprisés au milieu de leur cour, auraient eu vain espéré de conserver sous leur empire les provinces éloignées , tandis que l’Austrasie et la Bourgogne dédaignaient de leur obéir. Il ne dut point être difficile aux ducs d’Aquitaine de maintenir leur indépendance. Ces jeunes princes héritèrent du duché de Gascogne par la mort d’Amand, leur aïeul. Us avaient épousé deux sœurs, Ode et Philiberte, nées d’une famille illustre dans l’Austra- 688. sie. Boggis moumt en 688 , laissant de sainte Ode, son épouse, deux enfans, Eudes et Imitarius. Bertrand était mort avant lui; Hubert , son fils, céda ses droits à son cousin Eudes; il se consacra à Dieu , fut le disciple et le successeur de saint

Lambert, évêque de Maëstricht, devint ensuite -évêque de Liège, et mourut en odeur de sainteté vers l’an 727. Son corps fut déposé dans 1’abbayè des Ardennes qui porte aujourd’hui son nom.

Eudes succéda seul àBoggiset a Bertrand. Prince habile, il profita des troubles de la cour de France, et des malheurs où l’invasion des Sarrasins plongea l’Espagne. Il posséda, parle droit de sa naissance ou par ses conquêtes, tous les pays situés entre la Loire , l’Océan , les Pyrénées , la Seplinianie et le Rhône. Chilpéric 11, roi de France, battu par Charles-Martel, implora le secours d’Eudes. Il le reconnut comme souverain, et lui déféra même le titre de roi. Eudes assembla scs troupes, et les joignit à celles de Chilpéric. Le sort des armes lui fut contraire; Charles-Martel vainquit encore son roi , et ce monarque infortuné 709 ne trouva d’asyle que dans les états d’Eudes. Charles le poursuivit jusqu’en Touraine. Quelque temps après il envoya des ambassadeurs à Eudes , pour lui redemander Chilpéric ; Eudes exigea que ce prince fût traité en roi : il le combla de présens, et Charles-Martel, différant d’un instant l’exécution de son plan d’usurpation , consentit à laisser Chilpéric régner encore.

Cependant les Sarrasins étaient entrés dans le 7* >. Languedoc , et déjà maîtres de Narbonne , ils assiégeaient Toulouse. Eudes marche vers eux, les surprend et les taille en pièces. Il sauva la France.*

Mais lorsqu’après quelques années de repos les Sarrasins curent réparé leurs pertes, ils tentèrent une nouvelle invasion; ils s’emparèrent de Carcassonne , de Nîmes , et de la Septimanie entière jusqu’au Rhône. Eudes était dans une extrême perplexité ; d’un côté il se sentait pressé d’arrêter la marche des Sarrasins , et de l’autre, il ne désirait pas avec moins d’ardeur de s’opposer aux projets d’usurpation de Charles-Martel. Né de la race de Clovis , il ne lui convenait pas de souffrir qu’on détrônât sa famille. Il s’empressa d’acheter la paix de Munuza, général des Sarrasins, et il lui donna en mariage sa fille Lampégie, princesse remarquable par sa beauté. Munuza, gouverneur de la Cerdagne , se déclara indépendant , et promit à Eudes de fermer aux Arabes l’entrée de la France. Eudes , tranquille de ce côté, se hâta d’entrer dans la Neustrie, où le soulèvement des grands semblait assurer le succès de ses armes; mais il plut à l’impénétrable Providence de faire encore une fois triompher l’usurpateur. Eudes, vaincu dans plusieurs combats , fut réduit à défendre ses propres états. Son gendre fut encore plus malheureux : Abdéramc, gouverneur de l’Espagne, le vainquit, et le força de se tuer. Sa veuve Lampégie fut envoyée captive au calife des Sarrasins.

Ce succès détermina Abdéramc à tenter la conquête de l’Aquitaine. Il entra en France par le pays qxii est entre la Garonne et l’Océan. Son ar-

mée immense porta partout l’épouvante et le ravage. Elle s’empara de Bordeaux : Eudes demanda

des secours à Charles-Martel ; et , sans attendre

leur arrivée , il attaqua les Sarrasins dès qu’ils eurent passé la Dordogne. La victoire fut longtemps disputée; mais Eudes fut obligé de céder au nombre. Quelque grande que fût sa perte, il ne laissa pas, avec ce qu’il put rassembler de troupes, de s’avancer vers le lieu où Charles devait passer la Loire, et il combattit avec lui dans la fameuse bataille où Abdérame fut tué. -3»;

La mémoire de cette invasion des Arabes n’est pas encore effacée dans le Béarn , qu’ils traversèrent. Ils y entrèrent par la vallée d’Aspe ; plusieurs postes fortifiés par eux servaient à protéger leur marche, et à maintenir leur communication avec l’Espagne. On reconnaît encore quelques-uns de ces forts à l’étymologie de leur nom: tel est Montmour , ou montagne des Maures. Plusieurs de ces retranchemens que l’on rencontre au sommet de nos collines , sont regardés , par une tradition populaire, comme l’ouvrage des Maures. Enfin , lorsque l’armée des Sarrasins fut dispersée, ils se répandirent dans les provinces du midi de la France, et le Béarn recueillit une partie de ces fugitifs. Mais leur défaite avait mis le comble à la gloire de Charles-Martel. Eudes vit avec désespoir que le sceptre des Français allait échapper à sa famille ; il ne put se résoudre a

laisser paisiblement s’achever cette grande usur-

735. palion.il reprit les armes en ^55, et porta la guerre en ]\eustrie. La fortune le trahit encore ; et, n’espérant plus arrêter les succès de Charles, il mourut de chagrin. Prince digne d’une plus grande renommée; que les historiens, dévoués à la maison du nouveau roi, ont fraudé d’une partie de sa gloire , et à qui , de tout ce qui recommande les hommes à la postérité, il n’a manqué que le succès.

Eudes laissa trois fds, de sa femme Waltmede: jflunaud , qui fut son successeur au duché d’Aquitaine ; IJallon , que l’on présume avoir eu le Poitou pour son apanage, et Rémistan. Iiunaud, iidèle aux maximes de son père, refusa de reconnaître l’autorité de Charles. 11 recommença la

guerre avec aussi peu de bonheur. Enfin il fut

736. contraint de signer un traité par lequel il se reconnaissait vassal de Charles et de scs enfans. Mais, après la mort de Charles , il crut être dégagé de ses sermens. 11 fit la guerre à Carloman, et à Pépin ; il s’allia contre eux avec le duc de

7-ji. Bavière : il passa la Loire et brûla Chartres. Mais enfin des défaites multipliées le forcèrent à de-

744. mander la paix, et il fit hpmmage de son duché aux deux fils de, Charles. Sans doute il croyait avoir à se plaindre de llalton, son frère; il l’attira dans sa cour, après l’avoir rassuré par des sennens, et lui fit crever les yeux. Après celte

horrible vengeance, il abdiqua sa dignité, et prit l’habit religieux dans le monastère de l’Isle-de- Rhé , que son père avait fonde.

Waifre, fils de Hunaud, devint, parla retraite 4:. de son père, le souverain légitime de l’Aquitaine et de la Gascogne. Ennemi de Pépin comme l’étaient ses ancêtres, il donna dans scs états un 47. asyle à Grippon , dernier fils de Charles-Martel.

Pépin lui fait redemander son frère, Waifre le refuse avec hauteur. Bientôt Pépin ajouta à sa puissance le nom de roi. Waifre ne voulut point r5* le reconnaître , et protesta contre l’usurpation d’un trône qui appartenait à sa famille. Le nouveau roi dissimula son ressentiment jusqu’au moment où il eut chassé les Sarrasins de la Septimanie.

Libre alors de se livrer à la vengeance, il déclara la guerre au duc d’Aquitaine , et dévasta la 760. Touraine, qui dépendait de lui. Waifre demanda la paix , l’obtint et la rompit. Pépin passa la Loire avec toutes ses troupes ; et, après différentes incursions, il rencontra près d’Issoudun Waifre, qui lui présenta la bataille. L’infortuné duc, mal- 763. gré sa bravoure , fut vaincu par la défection d’une partie de ses troupes; il eut de la peine à se sauver lui-même. C’est en vain qu’il sollicita la paix; le vainqueur poursuivit sa ruine, et Waifre perdit encore une bataille auprès de Narbonne. -gj. Pour comble de malheur , il fut abandonné par Rémistan, son oncle, qui se joignit à Pépin, et lui

prêta sonnent de fidélité. Mais soit remords, soit

-6-. inconstance, Rémistan se sépara de Pépin, et vint secourir son neveu. Ces divers incidens prolongeaient la guerre, lorsque Rémistan fut pris et amené à Saintes, où Pépin eut la cruauté de le

768. faire pendre. Dans cette même année, Waifre fut assassiné par ses domestiques, qui avaient promis à Pépin la mort de leur maître. C’est ainsi que l’Aquitaine fut enlevée aux descendans de Clovis.

768. Waifre était marié à Adèle, fille de Loup, fils de Ilallon. il en avait un fils, nommé Loup, comme son aïeul maternel. Loup 1", fils de Halton, succéda à Waifre, son gendre, dans le duché de Gascogne. Il en fit hommage à Charlemagne. Le vieux Iiunaud sortit alors de son monastère : il voulait reconquérir l’Aquitaine; ses efforts furent vains ; il se retira dans les états de Loup, son neveu. Charlemagne commanda que ce prince et

769. sa femme lui fussent livrés. Loup les remit à ce prince, qui respecta leur vie. Hunaud s’échappa de sa prison , et fut tué en 7^4 au siège de Pavie.

774- Loup i'r mourut la même année : il avait deux frères, Jélérius, comte d'Auvergne, et Artalgarius. Il ne laissa qu’une fille, Adèle, épouse de Waifre , et fille de Loup n.

Loup second succéda au duché de Gascogne , et quoique , suivant Éginhard , Charlemagne eût conquis l’Aquitaine et la Gascogne, le jeune duc

paraît au moins avoir reconquis son indépendance. Charlemagne traversa scs états, à la tête d’une armée, lorsqu’il entreprit la conquête de l’Espagne. Il y entra par les vallées du Béarn et de la Bigorre , et se retira par celles de Navarre. Son arrière-garde fut coupée à Roncevaux par les Vascons-Navarrois , que Loup commandait; Charles 7;»'. y perdit l’élite de son armée; ce désastre effaça dans son cœur le souvenir de ses triomphes. L’ardeur de la vengeance l’entraîna jusqu’à l’oubli de ce qu’il devait au sang de ses anciens maîtres; il fit enlever Loup et le fit pendre. C’est une tache ineffaçable à la mémoire de ce célèbre empereur.

La défaite de Charlemagne est un de ces événemens dont une tradition constante a perpétué la mémoire parmi les habitons des Pyrénées. Ils connaissent tous le nom de Roland. L’un vous montre cette montagne que le paladin entrouvrit d’un coup de cimeterre : on l’appelle encore la brèche de Roland; l’autre vous indique l’endroit où l’hypogriffe s’arrêta après avoir franchi d’un saut un espace de quatorze lieues , et vous reconnaissez l’empreinte de ses pieds ferrés. Près de Bayonne, on rencontre le château du sarrazin Ferragus, et l’on voit à Roncevaux, le tombeau des douze pairs. Enfin, on retrouve dans nos montagnes ces vieilles fables si chères à nos romanciers, et qui, sous la main de l’Arioste, ont acquis un charme égal à celui de la mythologie.

. Adalaric et Loup Sanche, enfans infortunés de Loup second, lui succédèrent dans le duché de Gascogne. L’un et l’autre étaient dans un âge encore tendre. Charles nomma son fils roi d’Aquitaine, et chercha à capter pour lui la faveur des Gascons. Il le fit élever avec quelques enfans choisis dans les premières familles de Gascogne; il exigea même qu’il se présentât devant lui vêtu à -sc. la manière des Gascons. Aymoin décrit à cette occasion l’habillement de nos ancêtres: c’est, à peu de chose près, l’ancien costume espagnol. Mais les soins de Charles n’eurent point le succès qu’il devait en attendre, il ne tarda pas à se convaincre qu’il était plus aisé de vaincre une nation que de changer son caractère. Dès que le jeune Adalaric lut en état de porter les armes, il souleva les Gascons, et commîtavec eux diverses hostilités contre les provinces soumises à Charles. Clierson,duc de Toulouse, lui livra un combat, y fut pris, et Adalaric lui fit jurer de ne plus servir contre 787. lui. Charles, irrité contre un prince qu’il regardait comme son vassal, le cita à la diète de Worms, le déposa et le condamna au bannissement. Une révolte générale des Gascons obligea l’empereur à révoquer sa sentence. Adalaric continua de gouverner les petits pays situés aux piedsdes Pyrénées. De nouvelles querelles ne tardèrent pas à s’élever. Louis-le-Dcbonnaire nomma Lieutaud au gouverna. nement du comté de Fesensac, que Charles avait

démembré du. duché de Gascogne. Les Gascons refusèrent de le reconnaître parce qu’il n’était ni de leur nation, ni du sang de leurs princes. Louis se rendit à Dax, il y manda les chefs des factieux, tous refusèrent d’obéir. Alors il entra dans leur 809. pays avec son armée, et il les obligea de recourir à. sa clémence; mais à peine eût il conduit ses troupes en Espagne, que les Gascons reprirent les armes; ils attendirent Louis dans les délilés de Roncevaux, où son père avait essuyé une défaite. Le succès de cette embuscade fut différent, Adalaric y fut pris et pendu; Centulle, son second fds, y périt dans la mêlée. *u.

Scimin ou Séguin , fds aîné d’Adalaric, et Loup Centulle, fils de Centulle et neveu de Scimin, recueillirent une partie delà succession de leur père, ils la partagèrent entre eux. Scimin, après la mort 814. de Charlemagne, affecta l’indépendance de scs ancêtres. Louis le dépouilla de ses honneurs. Les Gascons , attachés à leur prince, prirent les armes pour sa défense. Louis envoya contre eux une armée sous la conduite de Pépin, son fils. Scimin fut tué dans une bataille; Garsimir, son fils, le 8)6. remplaça, et p rit comme lui, les armes à la main, dans un combat donné en 818. Louis Centulle continua seul la guerre après la mort de son cousin ; mais enfin il perdit une bataille où Gersend, 819. çon frère, fut tué; lui-même fut fait prisonnier par Bérenger, duc de Toulouse, et VVatrin, comte

d’Auvergne. On le remit entre les mains de l’empereur qui lui laissa la vie et le dépouilla de ses états. Deux de ses enfans, Donat Loup etCentulle, reçurent néanmoins l’investiture, l’un du comté de Bigorre et l’autre de la vicomté de Béarn. Lcurpèrc se retira en Espagne, auprès d’Alphonsele-Chaste, roi des Asturies. Il y obtint un gouvernement. Les Gascons mécontens se réfugièrent auprès de lui; il excita des révoltes contre l’empereur, parmi les Navarrois, autour de Pampelune. Louis craignit que les Sarrazins n’en profitassent pour s’emparer de la ville; il choisit, pour apaiser ces troubles, Aznar, neveu d’Adalaric et fils de Loup Sanche. Loup Sanche avait vécu en paix avec la famille de Charles-Martel; il était mort, laissant deux fils , Aznar et Sanche Sanchion. Aznar, honoré de la confiance de l’empereur, pacifia $23. les troubles qui s’étaient élevés dans la Navarre; mais lorsqu’il ramenait son armée en France, il fut attaqué par les Gascons, dans leur fameuse vallée de Roncevaux. Il fut fait prisonnier ; mais les Gascons respectant en lui le sang de leurs maîtres, lui rendirent la liberté. Louis, de son M- côté, le nomma comte de Jaqca et de Pampelune. Ces dignités devinrent héréditaires dans sa famille, et le petit-fils de son frère y joignit enfin le titre de roi.

Cependant le duché de Gascogne n’était plus regardé par l’empereur que comme une dignité

amovible. Il y nomma d’abord Totilus, son parent; 8*9. il le créa comte de Bordeaux et de Fesensac. Ce général se montra digne de sa place. Il repoussa les Normands et en affranchit les pays confiés à sa garde. Séguin Mostellarius , qui lui succéda, fut moins heureux; il perdit la vie dans une ba- 846. taille où les Normands défirent son armée. Guillaume, nommé par le roi pour remplacer Séguin, fut fait prisonnier dans Bordeaux par ces mêmes Normands. Alors Sanche Sanchion, fils de Loup 84s. Sanche et neveu d’Adalaric , s’empara du duché de Gascogne sans l’aveu du roi de France. Il s’y maintint malgré ce souverain, et malgré les Nor- 864. rnands.* Après sa mort, Amands, fils d’Aymon , et , neveu, par sa mère, de Sanche Sanchion, usurpa aussi la dignité ducale. Il gouverna la Gascogne pendant huit ans. Les Normands mirent fin à son règne ; il périt en combattant contre eux. Les rois de France abandonnèrent alors le duché des Gascons et ne s’occupèrent plus de lui donner des ducs. Ils étaient trop faibles pour contenir leurs vassaux rebelles; à peine leur restait -il assez de forces pour défendre leurs domaines attaqués par les Normands.

Les Normands habitaient le Danemarck et la Nonvège. Ils étaient les descendans de ces anciens Scythes qui, sous le nom de Vandales et de Goths, renversèrent l’empire romain. Leurs ancêtres avaient conquis la terre; les Normands s’empa-

rèrent de la mer. Ils la couvrirent de radeaux sur lesquels ils pouvaient facilement s’approcher des côtes et tenter des descentes. Familiarisés avec le spectacle d’une mer toujours orageuse, toujours placés entre les dangers d'un naufrage et les horreurs de la famine, ils étaient sans pitié comme sans crainte; combattre était pour eux un plaisir.

« Celui qui n’est jamais blessé, disaient -ils, vit

• dans l’ennui, et le lâche ne fait jamais usage de » son cœur. » Leur férocité naturelle était encore exaltée par le fanatisme religieux. Odin, législateur, général et pontife de leurs ancêtres , avait été déifié par eux. Le guerrier, au moment du combat, promettait d’envoyer à Odin un certain nombre d’ennemis qu’il lui dévouait. Le ciel était* ouvert à celui qui tombait des premiers sous une grêle de traits. Le guerrier expirant s’écriait : « Un

• festin se prépare pour moi dans le palais d’O-

• din; bientôt assis dans sa brillante demeure,’

» nous boirons de la bierre dans le crâne de nos » ennemis. » Enfin , tandis que la plupart des nations adoraient des dieux bienfaisans, ils honoraient, dans Odin, le père du carnage, le dépopulateur et l’incendiaire.

La Baltique fut le premier théâtre de leurs brigandages. Ils attaquèrent ensuite les côtes de l’Ecosse, de l’Irlande, de l’Angleterre, de la France et même pénétrèrent dans la Méditerranée. Lorsque les côtes entièrement dévastées n’ofirirent

plus aucune proie à leur avidité, ils s’avancèrent dans les terres; ils firent une irruption dans la Gascogne; Totilus défendit Bordeaux contre eux; mais ils détruisirent Aire, Bazas, Lectoure, Acqs, 84°. Tarbes, Labour, Oloron et Béarn. Après plusieurs années de guerre , ils s’emparèrent de Bordeaux ; elle devint leur place d’armes; c’est de là qu’ils firent çle nouvelles courses dans la Gascogne et qu’ils mirent le comble à leurs premières dé- 8r,i. vastations.

Ici se termine le tableau des invasions que le Béarn a essuyées. Uni par César à l’empire des Romains, il fut, après quatre siècles, dévasté par les Vandales et séparé de l’empire par les Goths, qui le réunirent à leur monarchie. Au commencement du sixième siècle, il tomba entre les mains de Clovis, vainqueur des Goths et Roi de France.

Sous les faibles descendans de Clovis , les Vascons occupèrent le Béarn et les contrées voisines; cette usurpation fut suivie d’une guerre qui dura plus de deux siècles, entre les Vascons et les souverains de la France; la Gascogne en était le sujet et le théâtre.. Au milieu du huitième siècle, les Sarrazins entrèrent en France par le Béarn, et fortifièrent quelques postes dans son territoire. Charlemagne suivit la même route pour conduire son armée en Espagne. Au commencement du neuvième siècle, le Béarn révolté fut exposé aux ravages d’une armée française. Enfin les Normands

entrèrent en Béarn, anéantirent ses villes, dépeuplèrent ses campagnes et laissèrent, dans cette vaste solitude, les traces funestes de leur passage.

Il importe à l’histoire de remarquer quelles furent les suites de ces invasions fréquentes et de ces guerres perpétuelles. Les cités de Béarn et d’Oloron cessèrent d’exister; il ne reste pas même de vestiges de la première, on ignore jusqu’au lieu de son emplacement. Scaliger, par un calcul des distances indiquées dans l’îlinéraire d’Antonin, croyait pouvoir établir qu’Orthèz était bâti sur les ruines de Bénéarnum. Marca prétend que le texte de l’itinéraire est altéré; il transporte à Lescar l’honneur de succéder à la capitale des Béarnais. Quoiqu’il en soit, l’héritage de Bénéarnum ne ' vaut pas la peine d’être disputé. Si cette ville paraît avoir eu quelque importance , elle le doit à la terminaison latine de son nom; l’idée de Rome se mêle à tout ce qui se présente à nous comme ayant existé du temps des Romains. Mais si l’on écarte ce. préjugé, on ne verra rien qui puisse nous donner une idée avantageuse de Bénéarnum. Son existence n’est constaté^ par aucun monument historique ; et cette prétendue ville pourrait bien n’avoir été qu’un simple village. Il me semble qu’on pourrait comparer l’ancienne Novempopulanie à la confédération Helvétique; chaque canton a sa capitale, et celte capitale n’est très-souvent qu’un petit bourg.

L’invasion des Normands ne fut pas moins funeste aux campagnes. Dès qu’un pays cesse d’être peuplé, on y voit les arbres et les buissons croître dans les terres incultes, et former insensiblement de vastes forêts. L’Italie, autrefois si cultivée, était au dixième siècle couverte de bois. Le Béarn était dans le même état à la meme époque; tou^ les anciens noms des lieux semblent l’attester. D’un côté , l’on rencontre le quartier de Sauvestre ou Sylvestris , où l’abbaye de la Iléole fut fondée dans une forêt. Plus loin, on trouve Saultde-Navailles, dont le nom Saitus indique un bois. Le terrain qui borde Orlhès est désigné sous le nom de Bois d’Orthès. Caslelarbe et Ramons , Ramosus * étaient des châteaux placés au milieu des arbres. Auprès de l’hôpital d’Grion, on voyait encore, au quatorzième siècle, une forêt où Gaston Phœbus chassait aux ours. Saubelade, ou Silva Lata , s’étendait jusqu’aux bois de Navarrens;un passait ensuite dans les vallées de Soûle, Subola ou Silva. L’abbaye de Luc fut fondée dans la forêt nommée Seübe Bone , ou Silva Bona. Lef bourg de Lasseiibe est bâti sur le sol d’une antique forêt, concédée aux habitans dans le treizième siècle. Qui croirait que le nom d’O.vsazz désigne une forêt habitée par des ours? Telle est l’étymologie du nom de celte vallée, Ursis Saitus; la charte d’Oloron accorde aux nouveaux côlons de celte ville ruinée les bois

rr

de Lagor, de Moncin et d’Escot, qui sc prolongeaient dans les vallées de Barretous et d’Aspe. Enfin les environs de Pau offrent de tous côtés les vestiges d’une ànlique forêt, et la cathédrale de Lcscar n’était autrefois qu’une simple chapelle jetée au hasard dans un bois immense. Tel était He Béarn au dixième siècle : au milieu de tant de forêts où placer des hommes?

Il est naturel de penser que la population était peu nombreuse ; elle était composée de ce qui pouvait avoir échappé à deux siècles de guerres, et au fanatisme des Normands, plus destructeur encore. Ces restes infortunés étaient un mélange de plusieurs peuples ; les habitans indigènes s’étaient confondus avec les Romains : vaincus par les Goths , ils s’allièrent avec eux et ne formèrent quun même peuple. Lorsque l’Espagne entière fut envahie par les barbares, les nations voisines des Pyrénées cherchèrent un asile au-delà des montagnes. Quelques peuplades arragonnaises se jetèrent dans nos vallées, et le Béarn se forma des débris de l’Espagne. La guerre établit un commerce suivi entre les Français et les 'nouveaux

habitans du Béarn : ils contractèrent des mariages qui les unirent, et les rebelles français choisirent parmi les Vascons *un asile, qui devint leur patrie. Les Goths , chassés de l’Espagne par les Sarrasins, se dispersèrent dans les montagnes, et le Béarn reçut quelque temps de ces hordes er-

vantes. Enfin , lorsque les Sarrasins eux-mêmes eurent été vaincus à Tours, les soldats qu’ils avaient placés "en Béarn devinrent des colons utiles. Chaque invasion laissait des hommes dans ces contrées dépeuplées par les invasions mêmes. Ainsi les débordemens des fleuves fécondent les terres lors même qu’ils détruisent les moissons.

Ces peuplades diverses formèrent des établissemens séparés , tels qu’ils convenaient à des nations entièrement différentes entre elles : les unes se fixèrent dans l’enceinte des montagnes ; d’autres suivirent le cours des rivières. Un observateur attentif pourrait encore retrouver quelques traces de leurs premiers pas. En jetant les yeux sur le cours du Gave, on est frappé de la ressemblance entre les noms des villages, presque tous de terminaison grecque. La source du Gave est formée par trois cascades, dont l’une a trois cents pieds de chute. Elle est placée auprès du port de Bios. Les premiers villages que l’on rencontre sur ses rives, se nomment Vissos, Sasos , Saitg os j Viscos. Près de l’endroit où cette rivière reçoit le Gave d’Azun, on trouve Airos 3 Ost, Vidaios , A g os , Gelos 3 Sos3 Lagos. Le long de la ligne quelle suit en Béarn, on voit Arros, Bose-d’Arros j Baliros, Usos3 Géios, Bizanos , Ciros3 Abos3 Os 3 Abydos. En quittant la rive droite à Siros3 on trouYe une ligne formée par Buros , Anos , Cobios 3 Bomos, Laos. Plus bas,

on voit dans une direction parallèle, Andi/os , Urdos , G eus y Garos. De l’autre côté, la ligne qui paraît terminée à Abydos , se replie vers le Labour, et rencontre Or-ion, Athos , Oros, Escos , Ordios et Ternos. La rivière d’Aspe passe à B or ce, Urdos, Atos , Osse, Arros , Agnos , Bidos , Estos. Tous ces noms sont d’autant plus remarquables, qu’ils sont étrangers à l’idiome des Béarnais. On retrouve ces mêmes noms au-delà des Pyrénées , dans les provinces de l’Espagne limitrophes du Béarn, surtout dans cette partie qui s’étend vers la Méditerranée. Il est assêz naturel de croire que les peuplades chassées de ces contrées par les barbares, cherchèrent un asile en Béarn, et qu’elles donnèrent à leurs nouvelles habitations les noms de leurs anciennes demeures. Nous ajouterons une remarque, à l’usage de ceux qui se plaisent à former des conjectures sur la filiation des peuples; presque tous les noms de villages que nous venons de citer appartiennent à la langue grecque, et l’on sait que les Grecs Phocéens fondèrent une colonie en Espagne sur les côtes de la Méditerranée.

Les Vascons, sous le gouvernement de Rome, avaient conservé leur idiome particulier: Doyennard le regarde comme un dialecte de la langue commune à toute l’Espagne; il se soutient en concurrence avec le latin; et, tandis que l’un était la

langue du gouvernement, l’autre était le langage familier du peuple. La plupart des villes avaient deux noms; Pampelunc était nommée Pompeiopolis en latin , Iruna dans la langue des Vascons. Le naturel du pays, désigné dans son idiôme sous le nom d’Escoualdon , était désigné sous celui de Onasco par les Grecs, et de V ascus par les Romains , qui changeaient les terminaisons en us. Les Français ont changé le mot de Vascus en celui de Basque ; et ce nom est devenu propre à ces montagnards du Labour , de la Soûle et de la Basse-Navarre, qui conservèrent sans mélange les mœurs et la gloire de leurs ancêtres. Mais les peuples qui s’étaient confédérés avec eux, changèrent leur nom de Vascons en celui de Gascons, suivant l’usage du cinquième siècle , où le V était remplacé par le G. Ces Vascons se mêlèrent aux autres habitans du Béarn ; leur idiôme particulier mêlé avec le latin des indigènes, composa une langue particulière, qui tient de celle des Languedociens et des Provençaux , et diffère entièrement du langage usité dans le nord de la France.

Enfin , ce mélange de divers peuples introduisit en Béarn une foule de coutumes étrangères , qui, s’appliquant chacune à des cas particuliers, formèrent un ensemble assez complet. Ce petit pays eut un système de législation régulier longtemps avant que de grands États eussent encore

des coutumes; chaque peuple avait son caractère propre; chacun d’eux, en se réunissant à d’autres, mit, pour ainsi-dire, en masse les qualités qui le distinguaient. C’est de là que naît cette diversité de caractères observée parmi les Béarnais; loin de pouvoir leur assigner un caractère particulier, on serait tenté de les leur attribuer tous. En effet, s’ils manquent de quelques qualités naturelles , leur génie est assez flexible pour les imiter toutes.

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