CHAPITRE PREMIER
Charte d’Alaon. — Premiers vicomtes de Béarn, -r Ducs et comtes de Gascogne. — Charte de Luc. — Fondation de Saint-Sever. — Fondation de Lescar. — Fondation de la Reüle.
L'invasion des peuples du Nord avait replongé les Gaules dans la barbarie ; le neuvième siècle est presque effacé dans l’histoire : on ne connaissait pas l’usage du papier, et l’on avait presque perdu l’usage de l’écriture. 11 ne reste que peu de monumensde ces temps d’ignorance ; l’état du Béarn nous serait inconnu, sans la fameuse Charte du monastère d’Alaon, dans le diocèse d’Urgel, én Arragon.
Ce monastère avait été bâti des dépouilles des 8a5 Sarrasins, par Wandrille , fils d’Artalgarius, et
frère de Loup ï", et par Marie, son épouse, fille d’Aznar, comte de Jacca. Wandrille était comte des Marches de Gascogne. Il laissa quatre enfans, dont l’un futvicomte de Louvigny et de Soûle, et transmit ses fiefs à ses descendans. Charles-le- Chauve confirma la fondation du monastère d'Alaon, et ce fut lui qui publia cette Charte, oubliée pendant plusieurs siècles , et devenue célèbre dans le nôtre. Elle offre Une singularité remarquable : tous les historiens contemporains ont affecté de garder le silence sur l’origine des princes de Gascogne; ils ne les ont présentés que comme des rebelles; et c’est le petit-fils de Charlemagne qui nous apprend que ces prétendus rebelles étaient les descendans des rois de France, et qu’ils étaient eux-mêmes des souverains légitimes; tandis que leurs ennemis acharnés n’étaient que des usurpateurs. Cette importante découverte explique cç que notre histoire particulière a d’extraordinaire. Il^était difficile de concevoir comment les ducs de* Gascogne et les vicomtes de Béarn avaient pu se former des états indépendans; rien n’est aussi simple, lorsqu’on voit en eux les premiers rois de France privés de la plus grande partie de leurs États , mais retenant encore leur prérogative suprême dans le peu qui leur restait.
Celte Charte nous a fait connaître le premier Centulfe vicomte de Béarn , Centulfe, fils de Loup Centulle. Il conserva paisiblement ses états , et les
transmit à Centulfe n , son fils. Ce jeune prince succéda à son père avant l’année 845 : il était alors sous la tutelle d’Auria, sa mère. On ignore la durée de son règne. Il eut un fils, dont le nom ne nous est pas parvenu , et dont la mort doit être rapportée à l’année 906. C’est alors qu’on voit paraître, comme vicomte de Béarn, Centoing, ou Centulle 1" , petit-fils de Centulfe 11. Il conduisit une armée contre les Maures, comme allié de Sanche Abarca , roi d’Arragon et de Navarre. Les chroniques arragonaises le représentent sous les traits d’un chevalier sage et vaillant aux entreprises de guerre , aimé et craint des Maures , qu’il savait ou séduire ou vaincre. Sanche , pour prix de ses services, augmenta ses états autant que la pauvreté du royaume le permettait. Peut-être est-ce à cette récompense que l’on doit attribuer les fiefs possédés dans l’Arragon par nos premiers princes.
On voit quelle obscurité environne leur berceau , et combien nous avons peu de lumières sur tout ce qui les concerne. Quelques Chartes de monastères fondés dans le dixième siècle, placent dans un jour plus favorable l’existence de Gaston, fils de Centulle. Il succéda à son père vers l’année 940» le duché de Gascogne avait été repris alors par ses anciens souverains. Cet événement est décrit dans les Cartulaires d’Auch , de Lescar et d’Alençon : « Anciennement , lorsque la Gas-
Cenlulfe
if.
Centulle
Gaston 1.
Si».
• cogne était privée de consuls, et que les Français, craignant d’être les victimes des Gascons, «refusaient d’accepter le consulat, les nobles de
• la Gascogne envoyèrent des députés vers le comte » de Castille, et lui demandèrent un de ses enfans » pour consul. Sanclie Mitarra fut cet enfant ac- » cordé aux députés : il fut nommé consul.» Tel est le texte de ces Chartes , et voici le commentaire qui sert à les expliquer.
Les Gascons , toujours jaloux de ne point dépendre des rois de France, appelèrent pour les gouverner Sanche Mitarra , petit-fils de Loup Centulle , dernier duc héréditaire des Gascons. Ce Prince devait à ses exploits contre les Maures le nom de Mitarra , qui signifie en Arabe terrewr et fléau. Sanche u lui succéda, et fut à son tour remplacé par Garcie Sanche, dit (e Courbé , qui vivait en 904. Garcie Sanche eut trois fils : Guillaume Sanche , l’un d’eux , succéda à son père ; il fonda le monastère de Luc. Jetons un coup -d’œil sur le titre de cette fondation : « Guillaume Sanche donne la terre de Luc à » saint Vincent , représenté par quelques moines. » Gaston , fils de Centulle , et vicomte de Béarn , » refuse alors de renoncer aux droits qu’il a sur
• cette terre. Garcias , abbé de Luc , se rend au-
• près de Gaston; il lui rappelle les liens du sang » qui l’unissent au comte. L’aïeul de Guillaume » Sanche était venu d’Espagne , où son père
» s’était retiré sous le règne de Louis t empereur. » Cet empereur avait aussi donné l’investiture de
• cette patrie à l’aïeul du vicomte; et cet aïeul » était de la famille de Guillaume Sanche. »
Voilà donc un anneau de plus dans la chaîne qui lie les vicomtes de Béarn et la race de Caribert. Gaston était le descendant de ce Centulfe , qui recouvra une partie de l’héritage de 90s pères. Guillaume Sanche, né comme lui des ducs de Gascogne , possédait le reste.
On retrouve encore les noms de Guillaume
Sanche et de Gaston dans la Charte de Saint-Sever. Ce dernier titre mérite une analyse particulière : il peint les mœurs du temps. Guillaume Sanche , duc et comte de Gascogne, parle lui-même dans cette Charte : « J’ai fait, dit-il, un vœu , lorsqu’une
• race de Normands abandonna son pays pour
• envahir le mien; et, lorsqu’ils vinrent dévaster » les terres que Dieu m’a transmises à titre héré-
• ditaire, j’invoquai le bienheureux martyr Saint
• Sever. Adrien, roi de cette patrie, lui avait con-
• sacré jadis ses états, en mémoire de ce qu’il » avait recouvré la santé par son intercession ; je » promis de lui consacrer le reste des états que je » possède , et d’élever à la place de sa chapelle un
• grand et riche monastère. Saint Sever entendit » mes vœux ; il parut dans le combat à côté de moi ,
• revêtu d’une armure éclatante, monté sur un
• cheval blanc, et renversant à ses pieds des mil-
» liers d’énnemis. Je fus vainqueur, et j’ai voulu
• remplir mon vœu. J’ai mandé les chevaliers qui
• possédaient la chapelle; je les ai priés de me » vendre le saint et leur enclos; mais ils ont refusé
• de me le vendre, parce que ce lieu est franc » et libre de cens. Irrité de leur résistance , j’ai
• prétendu que la chapelle était dans l’aleu de
• mon château ; ils ont alors aecepté le juge- » ment de l’eau froide. Au jour marqué, craignant
• la honte d’une défaite, je suis resté dans mon
• château, et j’ai envoyé ma femme et mon fils,
• avec les évêques et les seigneurs des comtés voi- » sins et ceux de la Gascogne. Mais dans le moment » où l’évêque allait plongerun enfant dans l’eau, un » orage mêlé d’éclairs et de feux a dispersé l’assem- » blée; alors j’ai délibéré avec les sages : ils ont de- » mandé aux propriétaires de la chapelle une vie
• de Saint Sever écrite; ceux qui savent lire y ont » découvert qu’un monastère avait autrefois existé » dans cet endroit, et qu’il avait été détruit par les
• Francs. Les chevaliers ont alors traité avec moi,
» moyennant une somme d’argent. J’ai convoqué
• les archevêques d’Auch et de Bordeaux, et les
• évêques de mes états; j’ai mandé les seigneurs » de mes comtés, savoir : les comtes de Gascogne,
• deBigorre, de Bordeaux, d’Agen, de Fezensac et
• de Laitourre; j’ai fondé, de leur consentement,
» un monastère auquel je donne mon château de
• Palastrien, avec les forêts, les terres et les che-
• valiers qui peuvent en dépendre. Je lui donne » l’église de Solac , que j’ai donnée en bénéfice au » Bon-Fils x et qui reviendra après sa mort au
> monastère. Je le dote encore de toutes les églises » de mes comtés, même de celles que j’ai données » en fief, etc. , etc. » Parmi les seings , on trouve celui de Gaston Centulle de Béarn.
Le duc de Gascogne ne reconnaissait alors aucun souverain; il déclare qu’il tient ses états de Dieu à titre héréditaire. Ses états étaient composés de six comtés : le plus important était le comté de Gascogne, qui comprenait les évêchés d’Aire, de Lescar , d’Oloron , d’Acq et de Bayonne. Le duc gouvernait ce comté par lui-même ; il avait sous lui plusieurs vicomtes ; peut-être même avaitil un lieutenant-général , sous le titre de vicomte de Gascogne.
Ce nom est employé pour la première fois dans un acte où la fondation de Lescar est racontée en ces termes : < Les Vandales avaient détruit les cités » de Gascogne; ensuite vint le comte Guillaume » Sanche et sa femme Urraque; un chevalier était
> dans leur cour, lequel se nommait Loup Fort. 11
• assassina, par leur ordre, le vicomte de Gas- » cogne , dont il élit vassal ; pour expier ce crime,
• on lui conseilla de renoncer au monde; il se re- ■ tira d’abord dans l’église de Saint-Faust, à Lac.
> Quelque temps après, Lescar lui fut indiqué pour
• retraite ; mais à la place de cette ville il ne trouva
• qu’une petite chapelle au milieu d’unè vaste fo- » rêt. C’est-là qu’il se consacra à l’état monastique. » Il fonda un couvent; son père , Fortaner de Serres , » donna à ce monastère l’église de Saint-Julien de » Serres. Guillaume Sanche le dota des églises de » Ceiresse et d’Affat , et de quelques domaines si- » tués à Saint-Castins. »
Ces dons étaient l’amende que le meurtrier et son complice devaient au seigneur ; mais le seigneur était coupable lui-même, et il offrait à l’église cette espèce de rançon pour racheter son âme.
Quel était ce vicomte de Gascogne suzerain de Serres ? Ce ne pouvait être que le vicomte de Béarn , Gaston Centulle. Une ancienne tradition nous apprend qu’un prince fut assassiné près de Morlans ; de là vient , dit-on, le nom de cette ville, mort là. Si cette tradition n’est point fabriquée pour l’étymologie , et si l’on peut la regarder comme constante , elle se rapporte au meurtre de Gaston.
Gaston Centulle eut pour successeur Centulle Gaston ; ces doubles noms répétés à la manière des Grecs , indiquent à la fois le fils et le père ; ainsi Centulle était fils de Gaston comme Gaston était lui-même fils d’un autre Centulle; nous désignons ce dernier par le nom de Centulle i. Sa vie est entièrement ignorée. Gaston son fils ou Gaston i, est mort assassiné. Le fils de Gaston est Centulle h, que les anciens titres désignent sous le nom de
Centulle-le-Vieux. Il concourut avec le comte de Louvigny à la fondation de la Reüle. Cette abbaye n’était dans son origine qu’une simple chapelle desservie par un prêtre. Deux solitaires, cltassés de Saint - Médard du désert, par le seigneur du lieu , vinrent se réfugier auprès du chapelain ermite; tous les trois se consacrèrent à la vie monastique et au travail des mains. Ils défrichèrent au milieu de l’épaisse forêt de Sauvestre un terrain nommé biserat ou Barba - podü . C’est là qu’ils bâtirent un monastère auquel son régime régulier fit donner le nom de la Reüle , Régula. Centulle dota le couvent de la seigneurie de la Retdle; le vicomte de Louvigny y joignit la dime du lieu ; ce même vicomte donna aux moines la seigneurie d’Uzan ; ils reçurent d’Oriaudus Férès la dîme de ce village. Quelques années après, le comte de Gascogne leur donna le lieu de Pradueès , dépendant de sa cour et maison seigneuriale de Montas. Le vicomte de Marennes les gratifia de la seigneurie de Mazerelles; et le puissant cavalier de Rabidat de Momas leur fit présent de tout ce qu’il possédait au lieu de Montas.
Guillaume Sanche vivait encore à l’époque de cette fondation. Ce prince, toujours libéral envers les églises, s’occupait alors d’enrichir le monastère de Sordes. Il lui donna le tiers de la dîme de Saint-Étienne de Lar, le tiers de celle de Lamplao, l’église de Sainte-Suzanne de Larbaig et les
Centulle
terres qui en dépendent dans ce village; il ordonna que les habitans de Lar et de Lamplao feraient baptiser leurs enfans aux fêtes annuelles dans l’église de Sainte -Suzanne. Pour entendre cette clause, il faut.se rappeler qu’on ne donnait alors le baptême que la veille de Pâques ou de la Pentecôte, hors le cas de nécessité. Cette règle de discipline est consignée dans une lettre du pape Nicolas n, écrite en 1059 au clergé de Sisleron. On accordait à quelques églises une espèce de suprématie ; les paroisses voisines étaient tenues de venir recevoir le baptême et la communion pascale dans leur métropole. On désignait ce droit sous le nom de Pascal.