‹ Essais historiques sur le BéarnChapitre 20 sur 28 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Jeanne d’Albret et Antoine de Bourbon. — Antoine de Bourbon embrasse le calvinisme, puis l’abjure, tandis que Jeanne, au contraire, entre dans la nouvelle secte. — Antoine est tué au siège de Rouen. — Règne de Jeanne depuis son veuvage. — Troubles occasionnés par l’introduction du protestantisme.

Tel était le Béarn lorsque Jeanne d’Albret en devint souveraine. Jeanne avait reçu l’éducation la

plus soignée; elle avait eu pendant plusieurs années pour précepteur Nicolas Bourbon, l’un des hommes les plus instruits de son siècle; ses progrès avaient surpassé l’espérance de ses maîtres ; elle parlait facilement la langue latiue et l’espa-

gnol ; elle avait quelque connaissance de la langue grecque; elle ne dédaignait pas même de cultiver la poésie; en un mot, elle avait l’esprit, les connaissances et le goût de sa mère; à des talens aussi variés elle unissait un caractère intrépide et ferme; et l’on reconnaissait à ces traits la fille de Henri.

Antoine de Bourbon se rendit avec elle à Pau r pour satisfaire à la loi du serment. Les états s’assemblèrent dans la grande salle du château; la reine et le roi étaient assis sur le trône ayant auprès d’eux les membres de leur conseil-privé et de leur conseil ordinaire , les prélats et les officiers de leur maison. Un vicaire -général du cardinal d’Armagnae, l’évêque de Lescar, porta la parole au nom des états. Les deux époux placèrent chacun leur main sur le livre de la messe, le Te irjitur et la croix, et dans cette attitude, Antoine prononça la formule accoutumée du serment. Parmi »

les témoins de cet acte solennel, on voit les noms de Renier de Borderie, maitre-d’ hôtel du roi; de Regnié de Sainte-Colomme, conseiller et maître des requêtes, et de Nicolas d’Augua, évêque de Mende et chancelier de Navarre. Cet évêque de Mende était bâtard du chancelier Duprat, évêque d’Auxerre. Jacques de Foix , chancelier de Béarn , évêque de Lescar, avait laissé une fille, Jeanne de Beyric; elle est qualifiée dans les registres de la chambre des comptes, fille naturelle de l’évêque de Lescar. Ces exemples attestent que le clergé de

ce temps négligeait le soin de cacher le désordre de ses mœurs. Les sectaires affectaient au contraire une austérité évangélique: le peuple s’accoutumait à les respecter; leurs chefs étaient instruits dans les sciences et cultivaient les lettres. Le calvinisme fut bientôt regardé comme la religion des savans et des beaux-esprits; la sévérité des mœurs acquit aux sectaires le respect du peuple, et l’amour des lettres leur assura la protection des grands. Antoine les favorisait ouvertement; il avait quelques ministres à sa suite; il leur permit de prêcher en Béarn. Cette espèce de révolte spirituelle alarma la cour de Rome; elle était prête à lancer ses foudres sur le roi de Navarre. Le cardinal d’Armagnac , qui se trouvait alors à Rome, conjura l’orage. Un ennemi plus redoutable menaçait Antoine; le roi de France Henri n voyait avec peine le Béarn de- 1 556. venir l’asile du calvinisme; il en témoigna son mécontentement. Dans ce moment même, la France était à la veille de conclure la paix avec l’Espagne; il importait au roi de Navarre de faire stipuler ses intérêts dans le traité; il ne pouvait l’obtenir que du roi de France. De si grands intérêts appelèrent à la cour de Henri , Antoine et son épouse; leBéarri les vit partir à regret ; ils laissèrent leur fds sous la tutelle' de Suzanne de Bourbon, épouse de Jean d’AIbrot, baron de Miossens; celte gouvernante conduisit le jeune prince au château de Coaraze ; « là, il courait tête nue, exposé au froid, au so-

leil, à la fatigue, et n’avait d’autres menins que les enfans du village. »

Louis d’Albrct, nouvel évêque de Lescar, et Suzanne de Bourbon, sa bèlle-sœur, quoique catholiques l’un et l’autre , protégèrent les calvinistes; leur nombre s’accrut rapidement; un ministre, nommé francois de Guav, et surnommé le Beau Normand, célébra publiquement la cène dans une maison particulière; la noblesse et le peuple y coururent en foule ; et l’on remarqua dans ce troupeau de néophites , une nonain de la maison de Foioc. Cet éclat surprit Antoine et lui déplut ou parut lui déplaire; il envoya en Béarn le cardinal d’Armagnac pour s’opposer aux progrès de la secte.

Le cardinal fit arrêter à Pau un ex-jacobin devenu ministre ctprédicant; Henri Barran était son nom : on s’assura de lui sans lui faire aucun mal; les autres ministres se dispersèrent et tout rentra dans l’ordre.

Le jeune prince de Béarn avait été nommé , par son père, lieutenant-général de ses états; il avait pour collègue le cardinal d’Armagnac ; le jeune prince tint deux fois les états; on voit son nom à la tète de quelques réglenieiis : « Henri , fils unique de très-hauts etc. Antoine et Jeanne , rois de Navarre et souverains de Béarn. » Nous remarquons que les premières lettres - patentes que ce jeune prince ait signées , contiennent une exemption de péages accordée à ses sujets.

Le roi de Navarre , mal accueilli à la cour de France , avait vu ses intérêts sacrifiés dans les négociations de paix avec l’Espagne; il résolut de tenter seul une invasion en Espagne; quelques intelligences pratiquées dans Fontarabie semblaient lui livrer cette place. Le cardinal tl’ Armagnac assembla en Béarn une armée, le sieur de Burieen était général ; lorsqu’elle dut passer la frontière au pont d’Osserin, les montagnards des trois vallées refusèrent démarcher plus avant; les barons d’Arros et Squarabaque employèrent en vain les exhortations les plus pressantes , les montagnards s'obstinèrent dans leur refus; ce refus était fondé sur la loi ; il fallut y déférer et leur rendre la liberté. Cette espèce de désertion ne déconcerta point le général. Il marcha vers Fontarabie avec le reste de scs troupes; mais le débordement des eaux, le défaut de munitions et la disette des vivres rendirent ses efforts inutiles. Antoine partit de Paris en poste pour aller joindre son armée. Arrivé à Bayonne, il découvrit la trahison de ceux qui l’attiraient en Espagne; se voyant privé de leur secours , il retira scs troupes. L’un des traîtres , nommé Gamboa, fut arrêté et livré à la justice, il fut condamné par Armand de Gontaut , seigneur d’Andeaux et sénéchal de Béarn.

1559. Antoine vivait paisible dans ses états, lorsque la mort inopinée de Henri u vint troubler Bon repos. Premier prince du sang de France x U

avait le droit d’occuper la première place à la cour du nouveau souverain ; niais sa lenteur à se rendre auprès de lui , laissa un champ libre à l’ambition des Guises; ils étaient maîtres lorsqu’il arriva; on saisit, pour l’écarter, un prétexte honorable; il fut chargé, avec le cardinal son frère, de conduire Élisabeth de France à Philippe n son mari. Antoiuc rentra dans ses états; il professa publiquement le calvinisme et ne ménagea plus rien. La conspiration d’Amboise éclata. Le capitaine Mazères de Béarn fut une des victimes sacrifiées dans cette malheureuse entreprise. Le prince de Condé, que 1569. la cour regardait comme le chef muet de la conspiration, se retira en Béarn auprès du roi son frère. Cependant les démarches de Coligny et ses demandes au nom des calvinistes déterminèrent la cour à convoqueV les états-généraux. Le roi luimême invita le roi de Navarre et le prince de Condé à se rendre à Orléans pour assister à l’assemblée; ces deux princes se mirent en marche malgré les représentations de la reine Jeanne. Ils arrivent à Orléans avec une faible escorte; on les reçoit en criminels ; le prince de Condé est arrêté prisonnier, sous le prétexte d’une nouvelle conspiration découverte par l’imprudence de la Sague, gentilhomme basque, agent du prince. Les Guises conspirent en même temps la mort d’Antoine. Voici, dit Oligaraï , comment la reine Jeanne racontait ce fait, et comment il est écrit dans ses mémoires : «Le roi

de France feignit detre malade et fit appeler dans sa chambre le roi de Navarre; il devait lui tenir les propos les plus injurieux; on espérait exciter ainsi un mouvement de colère dans le roi de Navarre; François devait saisir cet instant pour le frapper, et les Guises, cachés derrière la tapisserie, devaient se montrer alors et achever cette sanglante exécution. Tout était prêt : Antoine était déjà à la porte de l’appartement; la duchesse deMontpcnsier l’arrête et lui révèle le complot. Antoine sc retire et fait présenter ses excuses; le roi le mande une seconde fois; alors il ne balance plus : « llenti, dit-il » à son capitaine des gardes , je vais au lieu où l’on » a con juré ma mort , je vendrai cher ma vie : Dieu » me sauvera peut-être , mais si je meurs, prends »ma chemise, portc-la toute sanglante à ma femme »et à mon fils. Puisqu’il n’est point encore en âge » de me venger , qu’ils l’envoient et la fassent porter »dans toutes les cours de l’Europe. » Sur ce propos il s’avance dans la chambre du roi. Le cardinal de Lorraine ferma soudain la porte.

Etant devant le roi , pressé de paroles fort piquantes de sa majesté, il y répondit fort prudemment et sagement. Le roi se voyant satisfait , se contenta de menaces et épargna les coups, au grand regret du duc de Guise et du maréchal de Saint-André qui étaient dans la salle, attendant une catastrophe plus tragique ; et furent le duc de Guise et cardinal si téméraires, n’ayant issue de

leur souhait, de lâcher ces paroles à part : « Voilà » le cœur le plus poltron que fût jamais. » François n mourut peu de jours après cette scène. Charles ix était mineur. Le roi de Navarre fut déclaré lieutenant-général du royaume de France ; alors la reine Jeanne vint à Paris , amenant avec elle son fils âgé de huit ans; elle le mit au collège de Navarre pour y être insti tué ez bonnes lettres ; il y eut pour compagnon le duc d’Anjou qui fut son roi , et le duc de Guise qui le voulut être. Louis d’Albert, évêque de Lescar, et Armand de Gontaut, seigneur de Sainl-Geniès, et d’Andcaux gouvernèrent le Béarn comme licutenans-généraux pendant l’absence de leurs maîtres. »

Les intrigues des cours de Madrid et de Rome, ménagées avec art par le maréchal de Saint- André, déterminèrent Antoine à se séparer des calvinistes; il congédia les ministres et se-déclarà catholique. Une circonstance singulière a marqué éet événement. « La reine sa femmè , dit Brantôme, souffrait impatiemment que d’abord il se fût fait huguenot , lui disant que s’il voulait se ruiner et faire confisquer tout son bien, elle ne voulait point perdre le peu qui lui restait; puis elle changea bien ainsi que son mari, car celui-ci se changea en catholique , et elle se èhangea en huguenote très-forte. » Antoine le vit avec peine. Jeanne se fetira en Béarn, ramena son fils avec

îSGi.

lo6a.

elle et l’entoura des hommes les plus vertueux et les plus savans de son siècle.

Pons de la Caze, Beauvais , la Gaucherie et Florent Chrétien, tous protestans, furent ses instituteurs. « Je ne veux point, leur disait-elle , que mon .fils soit un illustre ignorant.» La reine veillait elle-même à l’éducation de Henri ; elle avait surtout expressément défendu qu’on n’en laissât approcher ni les valets ni les flatteurs.

Cependant la guerre civile était déclarée en France; les calvinistes s’étaient emparés de Rouen ; la cour résolut de ne point les laisser se fortifier dans cette place; le roi de Navarre l’investit avec une armée nombreuse; Rouen fut emporté d assaut ; mais le roi de Navarre fut blessé et mourut de sa blessure après un mois de souffrances.

Antoine était brave, sincère, affable, libéral et populaire. Dans des temps plus heureux, il eût été un grand homme , et il ne parut qu un homme médiocre dans un siècle de trouble, où l’on n estimait que les qualités d’un chef de parti; son indécision était extrême et telle , qu’il mourut flottant entre Genève et Rome.

Jeanne établit en Béarn l’exercice public du calvinisme; elle appela un ministre de Genève ; vingt ministres instruits par lui furent chargés «le prêcher en Béarnais la nouvelle doctrine; d autres furent envoyés en Navarre pour évangéliser

èn basque; quelques églises furent choisies pour être des temples du nouveau culte. Ces changetnens occupèrent peu le peuple de Béarn ; le clergé seul fit entendre quelques plaintes , et le cardinal d 'Armagnac, légat du pape en Béarn, les présenta à la reine, dans une lettre qu’il n’est point inutile de connaître. * Je ne puis nier, madame, » (écrit-il à la reine) que je n’aie été averti à mon «grand regret de ce qui est avenu ces jours passés » en votre ville de Lescar , quand les images des » églises y furent abattues , les autels et fonds baptismaux ruinés, les ornemens pris par vos gens, » et interdit aux chanoines d’y faire plus le service,

• et d’autant, madame, que cela a été fait en votre » présence et par votre commandement, j’en ai été

• marri davantage car combien que vous

• ayez arrêté de planter en votre pays de Béarn et » de Navarre , cela ne succédera jamais , parce que » vos sujets n’y consentiront aucunement , vous «ayant déjà fait entendre aux derniers états, qu’ils » ne veulent pour chose du monde abandonner la

• foi dans laquelle ils sont nés; et ne doutez pas

• que vous n’ayez affaire à un' peuple tant constant,

• nourri et entretenu dans l’observation du pays,

• que quand il ne serait question que de tirer les

• droits seigneuriaux, encore trouverez en eux une

• grande résistance, et à plus forte raison les trou- » verez-vousaliénésdel’obéissance qu’ils ont portée

• à vos majeurs, si vous entreprenez de forcer leurs

» consciences. Véritablement, madame, il n’y a » chose qui soit plutôt cause d’une rébellion , que » quand le prince veut ôter par force une ancienne » religion reçue et observée de ses sujets. Et si vous » pensez qu’il leur sera force de passer parla, con- » sidérez le pays où ils sont , enclos et environnés »de deux rois, les plus puissans de l’Europe. Le » roi d’Espagne et les Espagnols seraient bien aises # d’avoir cette malheureuse occasion d’entrer en » vos pays pour vous en chasser dehors. Je ne sais »ce que notre roi entreprendra là-dessus , et s’il » n’aimera pas mieux s’en saisir devant qu’un autre » y mette le pied. Je sais bien , madame, que vous » aimez mieux perdre le royaume, duchés et prin- » cipautés , et vous contenter de cinq cents livres »de rente que de laisser votre entreprise fondée, » comme vtfus croyez, à l’avancement de l’évangile » et au zèle de Dieu; mais messieurs vos enfans » n’ont pas mérité de vous que vous les priviez, » volontairement de si beaux héritages. » Le cardinal entreprend ensuite la controverse et cite les livres des pères. Il supplie ensuite la reine de ne. trouver ni étrange ni mauvais, que, reçu par elle en qualité de légat, il soit auprès d’elle le défenseur de la foi. Il termine sa lettre ep assurant qu’il l’a faite lui-même et qu’elle est écrite de sa main. Cette lettre était très-longue; le reine y répondit sur-le-champ par une lettre plus longue encore. « Quant à la réfprmatinn , dit-elle, que

» j’ai commencée à Pau et à Lescar, que j’ai déli- » béré continuer en toute ma souverainetédeBéarn,

• je l’ai apprise par la Bible que je lis plus que les » docteurs, formant mon patron sur le roi Josias , » afin qu’il ne me soit reproché , comme aux autres

• rois d’Israël, que j’ai laissé les hauts lieux

• vois bien, mon cousin, que vous êtes mal in- » formé tant de la réponse de mes états que de la » condition de mes sujets : les étals m’ont protesté

» obéissance. Pour la religion ; je ne fais

» rien par force ; il n’y a ni mort , ni emprisonnement, ni condamnation, qui sont les nerfs de

• la force. Je sais quels voisins j’ai; l’un n’aime pas

• la religion que je tiens; je n’aime pas la sienne

• aussi; mais pour cela je m’assure que nous ne » laisserons d’être amis et voisins ; et n’ai si mal » fait mes affaires et ne suis si destituée de parens . » et d’amis que mon rpmède ne soit prêt s’il en était

• autrement. L’autre qui me soutient, c’est l’ap-

• pui, c’est la racine dont le plus grand honneur » que j’aye est d’en être une petite branche , et le- » quel n’abhori'e la religion réformée, comme vous » dites , la permettant près de sa personne aux » grands , entre lesquels l’honneur de mon fils » m’est si cher que je le spécifierai. L’un n’y vou- » drait penser , pour n’offenser en moi un plus

• grand; car vous savez la conséquence de ce pays » pour la France. L’autre n’est tyran, ni usurpateur, » — Vous vousêtes fait une réponse que j’approuve,

» touchant que j’aime mieux être pauvre et Servir* «Dieu; mais je n’en vois le dànger, espérant, au «lieu de diminuer à mon fils, lui augmenter 9es » biens , honneurs et grandeurs , par les seuls

• moyens que tout chrétien doit chercher; et: ‘

» quand l’esprit de Dieu ne m’y attirerait point ,

• le sens humain me mettrait devant les yeux une » infinité d’exemples : l’un et principal à mon

• grand regret, du feu roi mon mari; où sont ces » belles couronnes que vous lui promettiez et qu’il

• a acquises à combattre contre la vraie religion

• et sa conscience, comme la confession dernière

• qu’il en a faite à sa mort en est un sûr témoi-

• gnage? . . . Vous alléguez tant d’exécrations que » dites avoir été faites par ceux de notre religion ;

» ôtezlapoutre de votreœil pourvoir le fétude votre » prochain ; nétoyez la terre du sang juste que les «vôtres ont'épandu, témoin de ce que vous savez » que je sais. Je ne veux pour cela approuver ce » qui , sous l’ombre de la vraie religion , s’est fait

• en plusieurs lieux, au grand regret des gens de » bien , et suis celle qui plus crie vengeance contre » ceux-là , comme ayant pollué la vraie religion ,

» de laquelle peste Béarn sera aussi bien sauvé » comme il l’a été jusqu’ici des autres inconvé- » niens Quant aux livres anciens , de vrai ,

• je ne suis femme assez savante pour avoir tant vu ,

• et ne vous en mécrois non plus que moi, vous

• ayant toujours plus vu versé à servir à la répu-

» blique qu’à l’ecclésiastique. Quand vous dites » que nous laissons l’ancienne doctrine pour suivre

• les apostats, prenez-vous par le nez, vous qui «avez renoncé et rejeté le saint lait dont la feue » reine , ma mère , vous avait nourri , avant que » les honneurs de Rome vous eussent oppilé les » veines de l'entendement. »

Ici commence la discussion de la controverse. « Lisez une autre fois mieux les passages avant que » de les alléguer mal à propos. Encore me serait-

• il pardonné, à moi qui suis une femme; mais un

• cardinal être si vieux et si ignorant; certes, mon

• cousin, j’en ai honte pour vous : je crois que » vous m’en cuidez faire , de me dire si souvent

• mes ministres et mes docteurs; que plut à Dieu

• qu’ils fussent miens pour être riches d’un tel

• trésor; je dirai, comme saint Paul; je n’ai point

• honte de l’évangile Quant aux œuvres de

• nos ministres , seriez-vous point d’avis qu’ils en

• fussent apprendre de meilleures à Rome. Vous

• me priez ne trouver étrange ne mauvais ce que

• me dites; étrange, non pour la profession que

• vous faites, mais mauvais le plus du monde,

• et mémement in alléguant l’autorité, en quoi

• vous le faites , de légat du pape. Je n’en veux

• recevoir au prix que la France l’a reçu, qui n’est » pas à s’en repentir ; car je ne reconnais en Béarn » que Dieu auquel je dois rendre compte de la » charge qu’il m’a baillée de son peuple. — De

• par celle qui ne sait comme se nommer, ne pôu- » vant être àmie , et doutant de la parenté , jusque» k ft'ù temps de la repentance et pénitence , qui «Vous sérh eoüstne (1) et amie. Jeanne.*

Celte lettre peint Jeanne tout entière : 'elle fe^pGSe Ses principes , ses projets et sa situation : c’est l’abrégé de sou histoire. Ferme dans le projet d’établir le calvinisme sans employer fa violence, telle fit placer dans l’évêché ’d’Oloron Claude Hégin , iriibu’de’Ia nouvelle doctrine. Claude Régiu n’était point Béarnais : la reine lui accorda des lèttées de naturalité. Louis d’Albret , évêque de Lescar, favorisait les sectaires. Presque tous les membres du conseil avaient adopté la foi de leur souveraine, et Jeanne elle-méitie remplissait de calvinistes les places de Fétat. Ainsi, lorsqüe les t5G3. -affairés générales des réformés l’appelèrent de liOirveau à la coiir de 'France , elle -nomma polir %on lieütenant-générai ‘en -Béarn le comte de Grain mont , qui 's'était distingué à la tête des 'GâséénS, dans l’armée dt^-calvinistes commandée !par le prince de'Condé.

(i) Georges, cardinal d’ Armagnac, légat d’Avignon, archevêque de Toulouse , évêque de Rhodez , était fils du bâtard d’Armagnac, baron de Caussade. Le bâtard d’Armagnac était né de Charles, dernier conite d’Aririagnàc , qui , retenu quinze ans prisonnier pAr* Louis xi , moüKit itubécille, etne laissa point de postérité légitime.

Le pape avait fait afficher un décret du saint office qui déclarait Jeanne suspecte d’hérésie , 1^ citait à comparaître eu personne , et prononçait , en cas de refus , Ja confiscation de .ses terres. La cour de France arrêta la publication de ce décret^, et le pape réserva ses foudrespour un.autr.e temps.

Le jeune roi se , préparait à visiter son royaume : Jeanne rentra dans ses états. Quelques .mécontente mens avaient éclaté en Navarre; Gram mord contint les mutins , et la présence dp Ja reine acheva de .rétablir le calme.

L’année suivante fut marquée par une loi utile ,564<* et sage. J1 y avait quelques années que Jes états avaient représenté à la reine Ja nécessité de rédiger un code de procédure clair et simple» .« Les » officiers de justice, disaieut-ils, abusent des formes .•pour fouler et dévorer le peuple» » La reine nomma, de concert avec :eux , des commissaires .pour rédiger une nouvelle loi.. Six années entières furent employées à la composition ;et à .1! examen de ce travail; il en résulta J’établissement ,d’uu ordre de procédure si simple, que. les législateurs modernes de France ont regretté <d.e ne d'avoir .point connu avant la publication de leur .ordonnance civile. Le réglement donné par Ja reifte Jeanne à ses tribunaux de justice,, est connu sons lè nom de Style,, et il fut constamment observé en entier dans Je ressort du parlement .dp Navarre.

Le roi de France vint avec sa mère à Bayonne ; Isabelle de Castille et le duc d’Albe eurent aved eux une entrevue : voyage funeste , s’il est vrai qu’alors l’affreux massacre de la Saint-Barthclemy fût déterminé ! Jeanne parut un instant à la cour de son neveu ; elle passa ensuite dans ses états de Foix, où la propagation du calvinisme l’occupa 1565. toute entière. Le baron de Miossens remplit en Béarn, pendant son absence , les fonctions de lieutenant-général. ■

Le Béarn était tranquille; les deux religions 1 étaient publiquement professées; les églises étaient communes aux deux cultes : mais tel est l’esprit de l’homme ; les sectes protégées deviennent bientôt intolérantes; les calvinistes, assemblés à Pau, demandèrent à la reine l’abolition du culte romain. Jeanne vit avec plaisir cette démarche ; elle crut qu’il était temps de consommer son ouvrage; cependant elle ne prononça point d’une manière expresse l’abolition de l’ancien culte : elle confirma simplement l’exe^cicejpublic du calvinisme; et, sous prétexte de réformer les mœurs, elle défendit les

églises. Des appointemens furent accordés aux ministres; la liberté de conférer des bénéfices fut ôtée aux ecclésiastiques; lespatronslaïcsconservèrentle droit de présenter à leurs bénéfices , sous la condition expresse de choisir des sujets calvinistes.

blasphèmes, les jeux de hasard, lesdanses dissolues, lesprocessions publiques et les cntcrrcmens dan sles

Un sénat ecclésiastique , établi parla reine, reçut l’autorité nécessaire pour veiller sur les mœurs et le culte. Enfin, ce sénat eut ordre de rechercher un certain nombre d’enfans propres aux lettres:

ils devaient être élevés aux frais de l’état dans le

collège royal fondé par la reine. Ce collège était établi àOrthez, dans la maison des dominicains; toutes les langues , toutes les sciences étaient enseignées par des professeurs particuliers; ces professeurs étaient calvinistes : on y conférait des grades , soit en droit , soit en théologie , et même en médecine. L’inscription placée sur la porte de l’université, annonçait l’objet de cet établissement et l’intention de la reine : Sic Johanna Orthesii novas Athenas princeps instituit 3 decusque avorum auget.

Les nouvelles ordonnances de la reine furent registrées au conseil ; elles excitèrent une fermentation générale parmi les catholiques. Ils s’assemblèrent à Pau chez le baron de Miossens; le baron d’Arros , appelé comme les autres à cettè assemblée, protesta contre cette convocation illégale faite sans l’ordre de la reine. On délibéra de demander par un député la permission de s’assembler. La reine parut offensée de cette démarche ; les catholiques se rassemblèrent encore une fois chez l’évêque de Lescar. Le comte de Grammont arriva de la cour sur ces entrefaites ; les circonstances lui parurent exiger que la publication des

Ordonnances fut suspendue : il envoya à fa reinel’a- ▼ocat-généraf Barreau. Jeanne sentit que sa présence était nécessaire en Béarn : elle se mît en marche a fïnstant même ; Ta noblesse et fe sénéchal de Béarn vinrent au-devant' d’elle. À peine' fût-elle arrivée à Pau quelle ordonna la démolition des autels et la suppression des images. Quelques mouvemens séditieux éclatèrent alors; il y eut des émeutes : les chefs étaient un Supersunlis, un Tasta , un Pesquite , cordcfier; les exploits de ces factieux furent aussi obscurs que leurs noms. Le sénéchal en fît arrêter quelques-uns, et commença leur procès. Cependant les états s’assemblèrent : jamais f ordre de la noblesse n’y parut aussi nombreux. On y voyait entre autres , parmi les gentilshommes, ce vicomte d’Orthe commandant dé Bayonné , que sa conduite et sa belle réponse rendront toujours cher à l’humanité.dl y eut de longs débats dans l’assemblée; le comte de Grammont soutint avec chaleur le projet de la reine ; Claude Bégin fût un des plus ardens à les combattre. Ççt évêque avait cependant conseillé luimême à la reine dé ne point aller à la messe; du moins le lui roprocha-t-efle en pleine assemblée. Quoi qu’il en soit , lés catholiques l’emportèrent, et les états demandèrent à la reine de ntodificr son édit. Jeanne, inflexible dans ses projets , déclara qu’elle ne le modifierait point. Les états annoncèrent alors qu’ils allaient se séparer

sans rien conclure. La reine , offensée de çe.tte détermination , leur dit quaux mauvais servi-? teurs il ne fallait de congé, et quelle UQ voulait • aucunement les forcer. Cependant elle les priait de ne point laisser les choses imparfaites ; mais Rayant rien obtenu d’eux après cette démarché , elle les congédia.

Jeanne récompensa le zèle et les services de Grammont en assurant à. son fils la main de !q jeune d’Andoins; elle était unique héritière d§ cette ancienne famille ; sa fortune montant à vingtcinq mille livres de rente, ne pouvait être çopaidérée que pour le moindre de ses avantages» C était Corizandre.

La reine sentit, par la résistance des états, que i567.‘ son ordonnance était prématurée; elle changea de système et publia, de T arbes , une nouvelle loi.

Elle défend de porter des armes à feu, de rCPCr voir et loger ceux qui porteraient de pareil!,* ?# armes. Elle prohibe les assemblées publiques et particulières, faites en armes, et les assemblée? de communautés convoquées sans observer le? formes légales. Elle défend enfin de forcer 4 P*!"

1er les temples , de romjbre et abattre les autels, et les images, de se provoquer et de s injurier dan? l’une ou dans l’autre religjon , et de porter aUCUU obstacle au libre exercice de l’un et do l’autre culte*

Le conseil , le sénéchal , sesf lieufenans et les autres juges étaient chargés de veiller à 1 exécution de la

loi. Les contrevenans devaient cire punis comme criminels de lèse-majesté , par la mort et la confiscation des biens. Il était enjoint au sénéchal de se transporter partout où l’on tiendrait des assemblées.

Cette déclaration fut publiée à l’audience du conseil ; Darreau , avocat-général , en requit la lecture. Gassion, syndic des états, représenta que les lettres-patentes concernant l’état et régime du pays, devaient lui être communiquées avant de les publier. L’avocat-général répondit que la nouvelle déclaration exigeait une exécution prompte, et que le moindre retard serait funeste aux intérêts de la reine et au repos de ses sujets. Le conseil ordonna la lecture de l’édit; le syndic protesta, déclarant qu’il ne pouvait ni donner ni refuser son consentement. Dès que la lecture fut achevée, le conseil ordonna que sur le repli des lettres seraient mis ces mots : «Lues, publiées et enregistrées pour être exécutées sous les modifications énoncées dans l’arrêt pris à ce sujet; » qu’une copie serait envoyée dans les villes et lieux aux jurats , auxquels il est enjoint de les faire publier à son de trompe, eux présens et revêtus de leurs chaperons, à l’assistance et sur la réquisition des procureurs particuliers. Le syndic , après avoir entendu l’arrêt , déclara que l’édit lui paraissait présenter une contravention au for, puisqu’il étendait à de nouveaux crimes la peine de la confiscation; il demanda

qUe la déclaration fût rejetée, ou qu’ellelui fût communiquée , afin qu’il pût en remontrer les griefs à la reine. Le conseil ordonna qu’une copie de l’édit serait délivrée au syndic et qu’il se pourvoirait devers la reine. Alors le syndic demanda encore qu’il lui fût remis une copie de l’arrêt, afin d’examiner si les modifications délibérées par le conseil mettaient à couvert l’intérêt du pays; ce qui lui fut accordé. -- •

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