‹ Essais historiques sur le BéarnChapitre 21 sur 28 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Jeanne se rend avec son fils à l’armée du prince de Coudé en révolte contre le roi de France. — Des troupes françaises occupent le Béarn. — Elles en sont chassées par celles de la reine. — Le culte catholique est aboli. — Jeanne va à la cour de France, et y meurt.

Cette loi sage ramena le calme dans le Béarn, et les deux, partis vécurent en paix. Quelques seigneurs , excités ou du moins protégés par la cour de France, causèrent une révolte en Navarre; la reine y fit marcher des troupes commandées par son fds. Ai leur apparition , les mutins se dispersèrent dans les montagnes ; le jeune prince somma

les Nâvarrois de re'ntrer dans l’obéissance, leur déclarant que la reine laissait à ses su jets la liberté do conscience et ne demandait que leur amour. Tou» les Nayarrois. à lenvi assurèrent Henri deleup fidélité; ils accusèrent les membres de la noblesse d’élre les seuls auteurs du trouble. La reine ac-

corda aux rebelles une amnistie générale ; les chef» de la rébellion furent seuls exceptés du pardon, et la chancellerie de Navarre reçut ordre de commencer leur procès.

“ 'Alors Lamothe-Pénéïon se rendit auprès de la reine, envoyé par la cour de France. Fénélon avait lame douce et sensible- ; : sa conversation était agréable et instructive; il était estimé de la reine. Lé'premîer objet de sa commission était de de-; mander la grâce des chefs navarrois ; il l’obtmt sans pelnjy La reiney mit une seule condition : eHe exigea que les coupables vinssent eux-mêmes à Pau implorer sa clémence. Ils obéirent : elle leur pardonna noblement. Luxe , le plus distingué de ces seigneurs, revenu chez lui, reçut de la part du roi de France le collier de l’Ordre. Qu’avait-il fait pour mériter cet honneur? 11 avait été ré- Lclîé son Souverain. L’ambassade de Fénéîuii avait iin objet plus Important : on voulait délàéher la renie dés Calvinistes, ou l’engager du moins à se rendre â la cour de France. Fénélon se rcürâ sans obtenir tn'l'im ni l’autre.- Le cardinal de Lorraine tenta mêine de faire enlever le jeune

prince de Navarre. I.a reine quitta alors le Béarn, menant son fils et sa fille avec eHe. Fénelon lui fut envoyé de nouveau ; i! venait chargé de renouveler ses instances et de joindre même les menaces aux prières. La reine poursuivit sa route; elle écrivit de Bergerac au roi de France : « Le cardinal de Lorraine, s’attachant aux princes de votre sang, a «contraint monsieur le prince, mon frère, A venir «chercher secours parmi ses parens; et lui étant «mon fils si proche et moi si alliée, nous n avons «pu moins. Seigneur, que lui venir offrir ce

«que le sang et l’amitié nous commandent

«Je vous supplie*donc très-humblement, Monsei- » gneur, trouver bon que je sois partie de chez moi » avec mon fils, en intention de servir à mon Dieu , » à vous qui êtes mon roi, et à mon sang, et croire » que les armes ne sont entre nos mains que pour » ces trois choses-là. Pour mon particulier , le car- » dinal a eu tort de changer votre autorité en vio- » lence, lorsqu’il a voulu faire ravir mon fils pour » vous le mener, comme si votre simple comman- «dement n’avait point assez de pouvoir sur lui et

* sur moi M. Lamothe s’en va satisfait de mon

» intention, qui ne sera jamais autre que de mettre « vie et bien pour la conservation de votre règne. «A Bergerac, le i6 septembre i568. Votre très- » humble sujette et tante , Jeanne. »

La reine traversa la Gascogne et le Périgord , Suivie de cinquante gentilshommes; elle échappa

à la vigilance de Moulue , chargé de l’arrêter ; enfin , elle fu-t reçue à Cognac par le prince de Condé; elle lui remit ses pierreries, pour les engager et subvenir aux dépenses de la guerre. Elle choisit ensuite La Rochelle pour sa retraite et celle de ses enfans ; dé là , Chatelier fut envoyé de sa part vers Élisabeth , pour lui exposer le véritable état de la France. , •

Charles ix se hâta d’envoyer au sieur de Luxe une commission pour entrer en Béarn à main armée; il adressa sur le même objet des lettrespatentes au parlement de Toulouse: «Comme, est-il dit dans ces lettres, la reine de Navarre, notre tante, et le prince son fils, notre frère, ont joint les rebelles; qu’ils l’ont fait sans doute contre leur gré et par violence, et qu’ils sont pour ainsi dire captifs au milieu d’eux, nous avons résolu de défendre leurs possessions contre les entreprises d’auçuns pour les; conserver à la reine; en conséquence, nous saisir et emparer, nop-seulement de ce qu’elle tient en notre dition , iqais aussi des autres pays qu’elle tient en souveraineté. A ces

causes, etc.. » Le baron d’Arros avait été

nommé par la reine lieutenant-général du Béarn et commandant des troupes. En apprenant les projets de Charles , il se hâta de, convoquer les états. On délibéra unanimement de pourvoir à la défense du pays. .Douze compagnies d’infanterie furent levées. Uniquement destinées à

la garde du Béarn, il fut défendu, sous peine de la vie, de leur laisser passer la frontière. D’Antin, sénéchal de Bigorre , fit révolter cette province de la reine; le parlement y fit abattre partout les armoiries de Navarre. D’un autre côté, le parlement de Bordeaux déclara Jeanne rebelle et confisqua ses terres ; Monluc se chargea d’exécuter l’arrêt. L’intrigue de la cour de France avait corrompu plusieurs seigneurs de Béarn. ÀTmand deGontaut , seigneur d’Andaux et sénéchal; Henri de Béarn, baron de Garderest , Sainte-Colomme et Domesan , avaient reçu le collier de l’Ordre : c’était sans doute le prix mis à leur honneur; ils ne furent plus que des sujets infidèles. Enfin , le duc d’Anjou envoya «569. Terride avec une armée pour envahir le Béarn; les rebelles alors ne gaçdèrent plus de mesures; ils surprirent Oloron; d’Arros fortifia la garnison de Navarrens et y mit Bazillon pour défendre la place. Le comte de Grammont demeura fidèle à la reine, malgré les offres séduisantes de Charles; il seconda d’Arros et le servit utilement de ses conseils et de son bras. Ils tentèrent de reprendre Oloron , défendu par le capitaine Bonasse et les fils de Squarabaque. Un coup de main exécuté avec audace faillit à les rendre maîtres de la place. Cependant l’armée de Terride entrait en Béarn , partagée en plusieurs divisions. L’une , conduite par Sainte-Colomme , attaqua Pontac , le pilla et le saccagea. Naï subit ensuite le même sort ; la perte

de cette ville fut estimée aoojooo. livres. L ne autre division, sous les ordres de Garderest, entra par le Vicbilh; Morlaas se rendit aux rebelles sans défense. Le capitaine Canbios., suivant la route d’Arzac , parut devant Lescar et fut reçu dans la ville ; mais ses soldats indisciplinés se .livrèrent au pillage et mirent Août à feu et à sang. Le vicomte Detchaux et Domesan attaquèrent Sauveterre* place assez forte; elle fut rendue par Manaud de Belloc, qui ne sut pas la défendre; Sallies capitula; les habitans de Belloc ,ne voulant point traiter avee les ennemis de leur-reine, et n’étant pas assez forts pour résister „ abandonnèrent leur ville; il n’y .resta que deux hommes et trois femmes. Auger, seigneur de Gouze, commandait dans Qrthez : cette ville était livrée à des partis et mal affermie dans «on devoir. D’Arros avait ordonné à Aqgcr.de se attirer à Navarrens; Auger voulut du moins alitendrerennemi.LesénéohalvinlJui-mèmesommer 3a ville de se (remettre entre les .mains de Tcrridc;, chargé de reeevoirle Béarn. en Ja sauve-garde du •roi, et de le conserver à la reine; les habitans obli- .gèrent leur gouverneur à capituler; Auger rendit ;la place , à cond ition qu’on respecterait la personne et des biens des réformés : condition assez mal observée, ainsi qu’ellele-sera toujours danslcs guerres civiles. L’armée de Terride vint se réunir àBizanos ; quelques compagnies seulement furent détachées pour aller chercher d’artillerie à Dax.

Cependant Terride avait fuit convoquer les états.

Les lettres étaient signées par Lisoc, mari de l’héritière de Navailles. On désespérait de les assembler; le duc d’Anjou écrivit lui-même aux communautés :de Béarn pour les engager à nommer (leurs députés. Le sénéchal "allait de ville en ville, ts69. Assurant qu’il importait au service de la reine de -tenir une assemblée. Enfin, «elle eut lieu à Lescar le 14 avril îles états nommèrent des députés pour haranguer Terride. Cnsenavc. abbé de la Reüles; 'Crtbriel de Béarn, baron de Garderest ; Armand -de Contand , sieur d’ Andauxet sénéchal de Béarn;

• Antoine Ü’ Aydie , sieur de Sairite-Colomme.; François de «Béarn-, sieur de Bonasse, et Séridos, étaient tes députés de la noblesse, et en même "temps les prinolpauxrebelks. Terride remit aux •létats une sommation conçue en ces termes : « Ab- •toine de «Lornagne, baron de Terride, vicomte kle^Günois, lieutenant-général aux états de Béarn,

«salut. Le>roi «voülantiprendre sous sa sauvegarde le 'pays1 et souveraineté de Béarn. de

MBOti exprès commandement, vous sommons de raoumettre vos personnes et biens à la protection «de sa «majesté, pour être traités , maintenus et •défendus suhrant vos' fors, privilèges et coutumes; «autrement; 'en votre refus , etc. » Les états demandèrent uudéki pour avertir la reine et prendre ses ordres ; ce délai fui refusé. Les états remirent alors à Terride la déclaration suivante: «D’autant,

Monsieur, que vous avez déclaré ne pouvoir accorder de terme , et considérant vos grandes forces et puissante armée , vu les offres faites par vous au nom du roi très-chrétien, les états acceptent telles offres et déclarations , singulièrement en ce qu’il plaît à sa majesté de recevoir le Béarn en sa sauve-garde , sous l’autorité et domination' de la reine , dame souveraine de ce pays , protestant qu’ils veulent vivre sous la domination de ladite souveraine et de sa postérité à jamais. Les états acceptent notamment la déclaration de la souveraineté du pays de Béarn faite en votre sommation , et l’offre de les maintenir dans leurs fors, et de les y rétablir si quelques-runs avaient été violés; vous proposant qu’entre autres privilèges, les capitaines dos châteaux, villes et| forteresses du pays , et aussi les magistrats et administrateurs de la justice doivent être natifs du pays ; joint que la justice se rend dans le pays en dernier ressort, sans que les habitans puissent être jugés ailleurs , ni par appel , ni d’aucune autre manière et avec les conditions susdites et non

autrement, les ébats se mettent sous la protection de sa majesté, sans préjudice de continuer en l’obéissance , domination et fidélité de leur souveraine , protestant qu’ils aiment mieux mourir que de se démettre de telle fidélité et obéissance sous la sauve-garde du roi. Signé P. de Lugar , syndic de Béarn. »

Terride s’étant présenté avec une partie de sc* troupes aux portes de Pau , fut repoussé avec perte. 11 attendit son artillerie pour renouveler son attaque. Dès qu’elle fut arrivée , il fit tirer sur la ville quelques pièces de campagne; en même temps il somma la ville de se rendre. Le conseil fut d’avis de capituler; Terride promit de ne maltraiter personne et d’entretenir la ville en paix. Seize ministres furent arrêtés, sans employer

contre "eux la violence : on leur donna le château

pour prison.

Sabatier et Miremont, commissaires du parlement de Toulouse, étaient déjà à Tarbes, et lorsqu’ils apprirent la réduction de Pau, ils se hâtèrent décrire à Terride pour savoir de lui s’ils devaient se transporter encore dans le Béarn pour effectuer la réunion de ce pays à leur ressort. Le môme jour, Terride reçut la même demande du parlement de Bordeaux; sa réponse à ces deux cours fuj la même : « Il n’est pas temps encore , «leur disait-il , votre présence nuirait aux affaires «du roi; l’union que vous projetez causerait une » révolte « De leur côté , les deux syndics de Béarn, Beauzaie.t Luger, exhortèrent les commissaires de Toulouse à suspendre leurs opérations jusqu a la réduction de Navarrens; ils adressèrent en même temps au conseil de France un mémoire qu’il importe de connaître.

« Depuis Charles Martel , disaient-ils , la sei-

, gneuriede Béarn a été entretenue en souveraineté de justice, et les habitans régis par leurs fors et coutumes sansavoir à reconnaître aucun seigneur. Après quelque temps , les Béarnais ne se trouvant pas bien de la démocratie , élurent pour les gouverner un seigneur , lequel devait jurer à son peuple l’observation de leurs fors ; il lui fut prescrit de ne jamais s’absenter sans laisser à sa place un lieutenant-général chargé d'administrer la justice et de régler l’état. Aucun souverain n’a régné en Béarn sans prêter ce serment , et notamment depuis huit cents aus, la justice a toujours été rendue souverainement dans le pays, sans que jamais aucun tribunal étranger en ait pris connaissance. Il n’y a d’ailleurs ni mémoire , ni tradition , que jamais les Béarnais ou leur souverain aient fait hommage à un supérieur quelconque. Le roi s’étant déclaré protecteur du pays, n’a pas plus de droit que n’en a le seigneur de Béarn. Ainsi il ne peut accorder aucune juridiction ni à l’un ni à l’autre des deux parlement de Toulouse et de Bordeaux ; lors même qu’ils entreprendraient de faire valoir d’anciens droits, une prescription de huit cents ans les aurait tous éteints. La capitulation signée parle sieur de Terride, fait d’ailleurs une réserve expresse de la souveraineté' de la justice; mais eu supposant que le roi eût le pouvoir d’unir Je Béarn à l’un de ces ressorts , il serait contre son iulérêt de le faire. Il n’y a gVefles aux

cours souveraines de France, ayant aussi peu de terres dans leurs juridictions, qui rendent autant au roi que les greffes du Béarn rendent au seigneur. Si l’union avait lieu, les greffes du pays ravaleraient et n’augmenteraient ceux de Toulouse et de Bordeaux ; car , au criminel, les condamnés appelleraient et seraient conduits aux dépens de sa majesté; ce qui lui occasionnerait grande dépense. Ajoutez la célérité de la peine et l’utilité de 1 exemple. Un tribunal souverain contient un pays; et ce frein est nécessaire aux Béarnais, peuple de montagnards, fiers et armés. Quant au civil , les habitans du pays sont pauvres par l’infertilité des terres ; la justice leur a toujours été rendue avec brièveté, équité , droiture, et à si peu de frais , que s’ils devaient aujourd’hui l’aller chercher à Toulouse et à Bordeaux , ils aimeraient mieux abandonner leur procès , tant a cause de leur pauvreté et de la difficulté des chemins, qu’à cause des formes de procéder de ces deux tribunaux ; formes de si longue traînée, que les procès y sont immortels. Faites vérifier, sire, les procès pendant à Toulouse et à Bordeaux , vous en verrez de quinze et vingt ans. 11 faut imputer cette immortalité de procès à la négligence des juges ou à la multitude des affaires; dans l’un et l’autre cas, il ne faut point augmenter leur ressort; bien au contraire, il faut le diminuer , et laissant la cour souveraine à Pau , joindre à son ressort la justice souveraine de la.

basse Navarre, de la Soûle, du Labour, de l'Armagnac et de la Bigorre, pays limitrophes du Béarn. Tous les habitans de ces pays trouveront ainsi un soulagement dans une justice plus briève et moins dispendieuse. »

. Le sieur de Terride avait déjà fait investir Navarrens par sa cavalerie; le 27 avril il y conduisit son armée : il forma son magasin général à Orthez; l’artillerie, qui venait de Dax et de Bayonne , y fut déposée. Son armée était composée de quatre compagnies de gens d’armes, et de trente-trois compagnies d’infanterie.

Les gens d’armes étaient ceux de Terride , de Negrepelisseetdu sénéchal; les compagnies étaient celles deGohas , Poudenx , l’Artigue , Roquelaure , -La Gruère , Pardiac, Montaut de Chalosse, vicomte de Labatut; Stévie, Àngosse, Lisos , Ségalas , Iloquépine, Bertonnieu , Barbotan , Cornac, Auront, Horgues, Saint-Martin, Dus, Bédozède, Ilabas, du Tilh , Bonasse, Montaud d’Ossau, Sus de Bourgades , le vicomte d’Etehaux, Saint-Estéven, Armendaris, Avoüe, Domésan et Luxe.

Navarrens était défendu par six compagnies d’infanterie assez incomplètes : elles étaient aux ordres de Sales , Poqueron , Lamothe , Cortade,. Moret et Brasselai , capitaines ; et de Iîiguères , Rei, d’Arros aîné , Navailles, Arramis et d’Arros cadet, enseignes. Les officiers sans emplois particulière étaient les capitaines Casaban , Espalungue, Lurb -,

le jeune Lamothe, Brasselai, Lafite, Disse, les barons de Vida et de Monblanc, tous deux Gascons.

Bazillon commandait en qualité de gouverneur de la ville , et le baron d’Arros , lieutenant-général de la reine , s’était renfermé dans la place. La défense fut vigoureuse ; les assiégeans se rebutèrent : ils convertirent le siège en blocus. La désertion se mit dans leurs troupes; enfin, ils étaient prêts de se retirer , lorsqu’un valet-dechambre du roi de France vint apporter au général des dépêches adressées aux états de Béarn. Terride les convoqua à Luc , le 5 juillet. Dans cette assemblée, on détermina, suivant la volonté du roi, de choisir des juges catholiques, d’exclure les protestans des places municipales, de confisquer leurs biens, et de faire en Espagne lin emprunt de 5ooo ducats , sous l’hypothèque du pays. Terride s’empressa de détruire le conseil; il le remplaça par un tribunal de juges vendus à la France et infidèl s à leur pays.

Cependant la reine ne perdait point de vue le Béarn. Le baron de Lons, venu de sa part, avait annoncé des secours prochains. Elle jeta les yeux sur le comte de Montgomeri, et lui confia l’entreprise de remettre le Béarn sous son obéissance. Ce général rassembla les troupes de la reine dans le pays de Foix; et marchant rapidement vers le Béarn , suivi des vicomtes . de Bruniquet , dtf Paulin , de Gaumont , de Montamas , de Périguau.

et J s Monclar , il arrive à Pontac le 6 août. Le lendemain son armée passe le Gave à Coaraze , la Cavalerie à gué , et l’infanterie sur une espèce de pont formé par des charrettes chargées de pierres. Le 8 , lefc habitans de la vallée d’Ossau , sujet» fidèles de la reine, vinrent au-devant de l’armée; le général fit en leur présence publier la commission de la reine. II arrive le lendemain devant IVavarrens } le siège était déjà levé-: Terride s’était replié vers Orthez avec la meilleure partie de ses troupes; le reste s’était partagé pour renforcer les garnisons d’Oloron et de Maulcon. Ce siège de Navarréns avait duré trois mois ; la perte des assiégés fut de quarante hommes ; celle des assié-* geans montait à huit cents : ils tirèrent dix-sept Cents coups de canon. 11 paraît que cette armée était novice dans l’art des sièges. Montgomeri laissa reposer deux jours ses troupes ; le baron de Lons et le sieur de Louvic vinrent le joindre. Il marcha vers Orthez sans perdre de temps. Arrivé' sur la hauteur de Magret , il forma sou plan d’attaque : le vicomte de Monclar, avec cinq cents arquebusiers , força le village de Départ; les ennemis se rejetèrent dans la ville. Pendant ce temps, Montgomeri faisait passer la rivière à son armée au-dessous d Orthez, à un gué peu sûr. Les gens d’armes d’Andaux étaient répandus dans la plaine au-dessus du gué; mais au-lieu de s’opposer au passage de l’armée , ils se réfugièrent dans la ville.

Montgomeri les suit de près; et, sans balancer un moment, il fait escalader la ville en plein midi , et s’en rend maître. Tout est massacré , l’église Saint-Nicolas est détruite , les eouveus brûlés , les religieux écrasés : les rues étaient pleines de cadavres ; et le Gave, dit-on, fut teint de sang. Terride et ses principaux officiers s’étaient réfugiés dans le château; une terreur panique semblait leur avoir ôté les moyens de se défendre. La position du château aurait pu les rassurer; mais dans la précipitation de leur fuite, ils n’avaient pu le munir de vivres : la faim les contraignit de recourir à la miséricorde du vainqueur. Le vainqueur exigea que les ministres prisonniers fussent remis en liberté; que le sieur de Terride demeurât prisonnier entre ses mains pour être échangé en France avec un frère de Montgomeri ; que tous les officiers fussent de même prisonniers jusqu’à leur échange ; que les soldats sortissent sans armes, et que l’artillerie demeurât entre leurs mains pour la remettre au prince de Navarre. Cette capitulation fut signée le i3^ et le même jour, le général envoya ses prisonniers à Navarrens. Pau était occupé par Henri de Nàvailles, sieur de Peyre; le baron de Lons , avec l’avant-garde de l’armée , vint le sommer de se rendre; mais il jugea plus prudent de fuir, et disparut le lendemain avant le jour, abandonnant ses troupes. Squarabaque et Bonasse

imitèrent son exemple; l’un fuit d’Oloron , et l’autre évacua Naï. Quinze jours suffirent pour rétablir en Béarn l’autorité de la reine. L’armée de Monlgomeri était tout au plus de trois mille cinq cents hommes.

Montgomeri rappela les membres du conseil dispersés par les factieux ; il les rétablit luimêine dans leur tribunal à Pau , le 20 août , leur enjoignit de poursuivre les rebelles , et le conseil fut autorisé à se transporter dans tous les lieux de son ressort. Le conseil alors rappela tous ses officiers ministériels ; il ordonna , par le même arrêt, aux juges du sénéchal de Pau, d’Ortbez et d’Oloron , de continuer l’exercice de leurs charges : les procès des rebelles furent suivis avec zèle. Monlgomeri , par une lettre du 20 septembre, datée d’Amon, avertit le conseil de suspendre l’exécution de ses arrêts contre les rebelles jusqu’à nouvel ordre. Il défendit en même temps , par une ordonnance , à ceux qui avaient souffert quelque chose pendant la révolte de se faire justice eux-mêmes, et leur ordonna de s’adresser au conseil. En un mot, tout tendait à rétablir l’ordre et la paix. Andaux et Squarabaque excitèrent encore quelques mouvemens dans la vallée d'Aspe; le général les déclara rebelles , ordonna de leur courir sus et de les prendre morts ou vifs. Il marcha ensuite sur les rebelles de la Navarre : tous furent défaits en un instant i Mauléon fut pris; la

Bigorre rentra dans l’obéissance et le devoir.Enfin , il n’y eut plus dans les états de la reine ni ennemis, ni rebelles. Montgomeri termina sa mission en mettant sous une saisie générale les deux évêchés, les trois abbayes et tous les biens du clergé. 11 remit ensuite son pouvoir entre les mains du baron d’Arros et du sieur de Fontrailles de Montamas , quitta le Béarn avec son armée , et fut se réunir aux troupes des princes, échappées à la défaite de Moncontour.

L’administration intérieure devint alors paisible; quelques mouvemens séditieux excités sur la frontière par le zèle infatigable de Moulue , occupèrent quelquefois les lieutenans-généraux, sans influer néanmoins sur la tranquillité de l’état. Jeanne, toujours retenue à la Rochelle par l’intérêt des calvinistes, dictait ses ordres à ses lieutenans, et gouvernait par eux comme si elle eût été présente. Elle n’eut que le temps de frapper le dernier coup. Le momeut était enfin arrivé. La révolte des catholiques avait rendu leur croyance odieuse; les Béarnais virent publier avec indifférence la déclaration solennelle par laquelle la reine abolissait l’exercice public de la religion romaine. Les biens eclésiastiques furent mis en régie; leurs revenus formèrent une caisse qui servait à payer les appointemens des officiers civils et militaires, les gages des ministres, les honoraires des professeurs et les pensions des élèves placé»

dans le collège royal à la charge de l’étal. Un réglement publié sur l’administration de la justice , excluait du- conseil les officiers catholiques; le conseil suspendit un instant l’exécution de cette loi et consulta la reine sur la manière de l’interpréter. Sa réponse fut impérative; mais elle ne fut publiée qu’après un intervalle de six mois ; et soit 1570. que pendant ce délai , des conversions se fussent opérées, soit que les membres du conseil fussent déjà calvinistes, un seul fut privé de son état par ce nouveau réglement ; ce seul magistrat catholique était le greffier en chef. Enfin la reine accorda une amnistie générale à tous ceux de ses sujets qui avaient porté les armes contre elle. Le conseil, en enregistrant les lettres -patentes rendues à ce sujet, y mit quelques restrictions; la reine les supprima et voulut que sa clémence fût entière.

D’Arros , de son côté, s’occupait de mettre l'état militaire sous l’influence de l’autorité civile. Montgomeri avait ordonné à tous les capitaines de livrer aux tribunaux les soldats accusés et pour-' suivis en justice; son successeur étendit plus loin ce réglement. Il est défendu aux maréchaux-decamp , colonels , capitaines , lieutena ns, enseignes, soldats fantassins ou cavaliers, de couper les blés en herbe, dans quelque lieu et sous quelque prétexte que ce soit. Les chefs et les officiers seront tenus de livrer eux-mèmes les coupables , ou de-

«fleureront responsables des dommages causés , soit au public, soit aux particuliers.

La paix générale de la France permit enfin à la reine de rentrer dans le Béarn. Elle tint les états au mois de novembre 1571. Quelques réglemens 1571. rédigés dans cette assemblée doivent être remarqués. L’année commençait en Béarn le a5 mars; c’était ce jour-là que le millésime changeait dans les actes publics. En France , on suivait une règle moins constante; le samedi saint, après vêpres , était l'instant fixé pour le renouvellement de l’année. L’ordonnance de Roussillon , publiée en i564, substitua à ce terme incertain le premier jour de janvier. Les Béarnais voulant se conformer au langage de leurs voisins , adoptèrent en 1571 ce changement dans l’époque de leur année.

Les monnaies de Béarn étaient alors frappées au même titre que celles de France, et la valeur des pièces était la même; ce réglement avait pour objet *de faciliter entre les deux états le commerce des denrées. Le numéraire était peu abondant ; l’intérêt de l’argent fut fixé au denier douze, ou huit et un tiers pour cent. Il était même permis d’exiger cet intérêt d’avance , et ce n’est qu’en 1640 que cette stipulation lut prohibée par un réglement des états. Quelques personnes stipulaient le paiement des intérêts en denrées, c’était un moyen d’usure ; Jeanne déclara nuîles de semblables promesses.

La plupart des terres concédées par la reine furent assujéties à des redevances de millet ; c’était l’espèce de grain que l’on cultivait à cette époque. On voit aussi dans quelques actes d’anoblissement la condition imposée au vassal de servir en bergantine ; c’était l’armure du temps. La permission de bâtir un colombier était accordée sous la redevance d’une paire de pigeons. Quatre-vingts arpens furent anoblis en faveur de Casans ; au-' tour de sa maison tout y croît , à la charge d’offrir chaque année à la reine deux linottes.

Catherine deMédicis cherchait un moyen d’attirer à sa cour la reine de Navarre et son fils. Elle proposa le mariage de sa fille avec le jeune prince de Béarn. Jeanne , long-temps retenue par une juste défiance, se rendit à Paris; elle fut indignée du spectacle de cette cour corrompue; elle écrivait à son fils, en lui parlant de la jeune princesse :« Elle

• est belle, de bonne grâce et bien avisée; mais » nourrie en la plus maudite et corrompue compa-

• gnie qui fût jamais. » Quelques jours après cette lettre , elle lui mandait : « mon fils , je suis eu mal

• d’enfant et en telle extrémité que, si je n’y

• avais pourvu, j’eusse été cruellement tourmentée; il me faut négocier tout au rebours de ce » que j’avais espéré. Je n’ai liberté de parler que

• seulement à la reine -mère qui me. traite à la

• fourche Je crains fort de tomber malade,

• car je ne me sens pas bien. Je vous envoie un.

» bouquet pour mettre sur l’oreille puisque vou» • êtes à vendre.-. ... Je demeure en ma première » opinion qu’il faut que vous retourniez en Béarn: » mon fils , on ne tâche qu a vous séparer de Dieu » et de moi .... De par votre bonne mère et ineil- » leure amie , Jeanne. » Les funestes pressentimens de la reine sur sa santé ne furent que trop vrais ; elle mourut peu de jours après le départ de cette lettre. Daubigné ne doute pas que cette reine n’ait été empoisonnée; il la peint en ces termes : « N’ayant de femme que le sexe , l’âme entière aux » choses viriles , l’esprit puissant aux grandes af- » faires, le cœur invincible aux grandes adversités.»

La plus illustre des Romaines , la fille de Scipion . ne voulait ajouter à son nom qu’un seul titre : Covnélie, mère des Gracques. Nous graverons cette inscription au pied de la statue élevée à notre reine : Jeanne , mère de Henri iv.

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