CHAPITRE II
Centulle n. — Gaston n. — Libéralités des gentilshommes envers les églises. — Centulle ni. — Fondation de Saint- Pé. Ce qu’étaient les vicomtes de Béarn. — Divers prétendans au duché de Gascogne. — Première stipulation de l’indépendance du Béarn. — Guerres et mort de Centulle m.
Guillaume Sanche mourut en g85. Urraque, son épouse, était fille de Garcie, roi de Navarre; ils laissèrent deux enfans en bas âge , Bernard et Sanche, qui leur succédèrent tour à tour. Sous le règne de Guillaume, l’évêque Arsias Raca occupait à la fois tous les évêchés de Gascogne.
Centulle-le-Vieux possédait les deux comtés de Béarn et d’Oloron. Les chartes de Luc nous ont conservé son nom suivi de ce double titre ; il confirma les privilèges de cette abbaye et jura de les défendre. Gaston, son fils, était présent à cet acte et fit le même serment avec les principaux seigneurs de la terre. Centulle donna aux moines de Luc l’église de Saint -Genner de Conchés au Vie -Vieux, ou Vicbiih, et leur assura la possession du territoire qui s’étend depuis Luc jusqu’à Verdets, Pocy et Leduix
La justice était administrée à la fois par le comte Bernard et pat le vicomte CenluUe. Bernard condamna Galin d’4uriac à restituer à sa sœur Acinelle iooo. ]e village de Bordes en Vicbilh. Acinelle était veuve de Sanche Loup et tenait de lui la terre d’Abére. Elle se retira dans le monastère de Lescar, et donna ses biens à l’église. Après sa mort , Garcias de Navailles réclama le village d’Abére, et mit le chapitre en instance devant le vicomte Centulle. Le jugement fut favorable à Navailles. Quelque temps après, Navailles mourut et laissa par son testament Abére au chapitre. Amauri de Miossens s’opposa à ce legs. Le vicomte termina le procès en prince ; il dédommagea Miossens en lui donnant cent mesures de froment , et remit la terre d’Abére au monastère de Lcscar.
Centulle II mourut peu de temps après ; U laissa la vicomté d’Oloron à Asser Loup, sonfds naturel, sous la condition qu’elle reviendrait après sa mort Ga«ton h. à l’héritier légitime. Cet héritier était Gaston second du nom. On le voit paraître à la ratification des privilèges de Luc; devenu vicomte, il donne au chapitre de Lescar l’investiture d’Asson. Ce fief fut légué par Montosin au chapitre, Gaston reçut pour prix de l’investiture une cuirasse et deux chevaux.
Cette époque est remarquable par les donations multipliées de la noblesse béarnaise en faveur des églises ; une pieuse émulation s.’était emparée des
gentilhommes; c’était à qui se dépouillerait le plus promptement de ses biens pour enrichir les monastères. Garcias d’Ogenne donne à Saint-Vincent de Luc ou de Seubebenne, la terre d’Aldéos; son fils constitue à ce couvent une rente perpétuelle sur la terre de Castelnau ; Sanche de Morens , Garcias de Spinespuey ou d’Espey, Forten, abbé laïc de Noguères , Sanche de Pardies , Raymond de Pocy, Brasc de Sus , font de semblables donations ou s’obligent à les garantir. La plupart de ces actes sont précieux pour nous; les uns bous ont transmis les noms de notre ancienne noblesse; les autres noüs apprennent quel était l’esprit du temps, et l’état delà jurisprudence. Parmi ces derniers , nous en choisirons trois qui méritent une analyse particulière.
Au temps de Loup Asser, vicomte d’Oloron Garcias Galins donne au monastère de Luc, les villages de Verdets et d’Aos; il se retire lui-même parmi les moines et se consacre à Dieu avec sa femme , son fils et sa fille. La vocation de sa fille était sans doute moins décidée que la sienne; elle voulut rentrer dans le monde et se marier avec le seigneur de Préchat; il fallut obtenir le consentement des moinës ; une digue de moulin , à Préchat, et la maison d’un' chrétien nommé Awriol Douât furent données au couvent par le seigneur de Préchat : ce fut la rançon de sa femme.
Une autre famille entière se consacra de même
à la vie monastique. Loup de Castello prit l’habit des moines; sa femme et sa fille résidaient dans le couvent. Ils donnèrent à l’abbé de Luc, pour leur entretien, le village de Sancède, et douze maisons au lieu de Géronce. Un autre parent se fit aussi religieux , et donna au couvent la moitié de l'église de Castello; mais les seigneurs du lieu fermèrent aux moines l’entrée de l’église. Les moines employèrent la médiation de Guillaume d’Avitos, de Raymond de Luc et de Loup des Verdets, et l’église leur fut ouverte.
Bensius de Lamitho avait donné l’église de Jasses aux moines de Luc; ils en furent dépossédés avec violence par Arsius. L’abbé porta sa plainte à la cour des gentilhommes, juges dans le Vie de Rivière. Us ordonnèrent que l’église serait rendue à l’abbé; mais ils l’obligèrent à donner douze vaches à Arsius pour lui tenir lieu de ses droits. Les juges qui composaient la cour étaient Raymond d’Aldaux, Garcias de Bérerenx, Arnaud de Bastanès et Sanche de Mériteng.
Gaston n et le comte Bernard paraissent être morts à peu près dans le même temps. Aimoin attribue la mort du comte à l’art des enchantemens , et surtout aux embûches des femmes. Le même historien atteste un fait plus intéressant; c’est que le comte de Gascogne ne reconnaissait aucun souverain.
Bernard eut pour successeur Sanche son frère:
Gaston fut remplacé par son fils, Centulle ni. L’é- Yénement le plus remarquable dans le régne de Sanche est la fondation de l’abbaye de Saint-Pierre de Générés, aujourd’hui Saint-Pé. Sanche acquit au lieu de Saint-Hilaire de Lassun un vaste aleu destiné pour bâtir le monastère. Cet aleu appartenait à Raymond de Bas et à Arnaud de Benac. Ce dernier reçut en échange la cuirasse du prince et quatre de scs chevaux. De Bas eut pour sa part une riche métairie nommée Séméac , située en Bigorre. Les seigneurs de Benac et de Bas furent déclarés indépcndans à perpétuité. «Qu’au- »cun des deux, est-il dit dans la Charte, ne » puisse être appelé contre son gré dans aucune «expédition, ni par moi, ni par nies successeurs. » Enfin Sanche acquit du 'proconsul Gaston de Béarn la seigneurie de Lassun, il la donna au monastère. Gaston reçut en échange les villages de Mirolles et de Garlin. Lorsque ces arrangemens furent terminés , Sanche convoqua dans le couvent même les chefs et les seigneurs de Gascogne. Il leur fit jurer la conservation des privilèges qu’il accordait à l’abbaye. Il s’exprime en ces termes dans l’acte de fondation :
« Au nom de Dieu , aij nom de saint Pierre , «au mien; moi, votre parent, priant qui je dois, «ordonnant à qui je puis; je vous conjure tous,, «consuls, proconsuls et chevaliers, de protéger » et défendre ce monastère; je vous demande de-
CentuBe
ni.
» le jurer pour tous et pour vos successeurs. A cet
• effet, j’ordonne que Garsias Arnaud, comte de
• Bigorre, vienne jurer, et je veux qu’il soit dans
• sa partie le patron et le défenseur de ce lieu.
• Que Centulle, vicomte de Béarn, vienne jurer
• de même. J’ordonne et je veux qu’il soit dans » ma partie le patron et le défenseur de ce lieu. » Que les autres comtes et vicomtes viennent ju-
• rer aussi; je les prie d’être les protecteurs de ce
• monastère. » La Charte est terminée par le serment et les signatures placées dans l’ordre suivant : Sanche , duc et prince de toute la Gascogne, jure et signe; Garsias , comte de Bigorre, jure et signe ; Bernard, comte d’ Armagnac; Aimeric, comte de Fesensac; Bernard, comte de Pardiac; Centulle, vicomte de Béarn; Forto, vicomte de Louvigny ; Guillaume Dat, vicomte de Soûle; Odo, vicopitç de Montaner; Guillaume, vicomte de Marsan; Arnaud , vicomte d’Acqs; Forto d’Assos, Raymond de Bas, Arnaud deBénac , Guillaume Courte-épée, Loup de Préchat. Tous ces seigneurs étaient les pairs du duc et les membres de la cour de Gascogne.
La cour d’un seigneur quelconque était formée de ceux qui relevaient immédiatement de lui. C’est ainsi que la cour 3e France, ou le tribunal suprême du royaume, était composé des grands vassaux de la couronne et des vassaux particuliers du souverain. Hugues Capet, roi des Fran-
çais et duc de France , convoquait à sa cour le» comtes de Flandre, les ducs de Normandie et les sires de Montmorency. Les uns relevaient de la couronne, les autres du duché de France, mais aucun ne connaissait d’intermédiaire entre le souverain et lui. Le même principe présidait à la formation de la cour de Gascogne. Les comtes étaient les premiers pairs , puisqu’ils relevaient du duc ; les seigneurs du comté de Gascogne étaient pairs aussi, puisqu’ils avaient pour seigneur immédiat le duc en sa qualité de comte des Gascons; et tandis que le comte de Lavedan, vassal du vicomte de Bigorre, n’était point admis à l’assemblée, lé moindre vicomte du comté de Gascogne occupait une place auprès du plus puissant des comtes.
Les vicomtes n’étaient dans les comtés que les lieutenans du comte. L’autorité , la juridiction et la souveraineté résidaient en entier dans la personne du comte : Que le comte de Bigorre soit le protecteur dans sa partie : Que le vicomte de Béarn soit le protecteur dans ma partie. Ces expressions employées par le duc marquent la différence et la nature des pouvoirs exercés par les comtes et les vicomtes. Les meilleures définitions ne pourraient pas en donner une idée plus exacte.
Nous n’avons pas besoin d’observer que la dignité de vicomte était héréditaire à cette époque. C’étaient des fiefs, et l’hérédité des fiefs était devenue en France une loi générale sous les faibles
descendans de Charlemagne. Ces dignités avaient dans le duché de Gascogne un autre caractère encore qui en assurait la transmission héréditaire; c’étaient des apanages assignés aux descendans de la race des rois. Aussi avons-nous vu jusqu ici les Centulles et les Gastons succéder au titre de vicomte comme à l’héritage de leur père.
Enfin les vicomtes de Béarn tenaient le premier rang parmi les seigneurs du comté de Gascogne. Leur nom est placé, dans la Charte de Sainl-Pé , avant celui des vicomtes de Marsan, d’Acqs, de Soûle, etc., etc. Il me semble que ce titre établit leur prééminence, il est surtout un fait qu’il importe de ne point perdre de vue; les vicomtes de Béarn ne dépendaient alors que du comte de Gascogne, qui lui -même ne dépendait de personne.
Sanchc était, comme les princes de son temps, toujours occupé d’enrichir les églises; il fit de nouvelles libéralités au monastère de Saint-Pé. Le château de Saint-Gastins ; les terres de Lar, Higuères et Bernadets qui en dépendaient ; une maison dans Salies avec son enclos et une chaudière propre à fabriquer du sel : tels furent les dons du comte en faveur de sa maison chérie. D’un autre côté, il donna à l’église de Saint -Julien de Lescar les terres de Bénéjac, Saint-Faust, Pocy, Sitpacombe et la seigneurie de Lescar. Mais cinquante ans après sa mort, Bernard de Bas, évêque de Lescar, s’appro-
pria ces riches concessions , et en fît le patrimoine des évêques.
On rapporte à l’année io3a la mort du duc Sanche. Sa sépulture est à Lescar. Ce prince ne laissa point d’enfant. Sa sœur Brisce avait été mariée au comte de Poitiers, duc d’Aquitaine. Bérenger et Eudes, fils de Brisce et neveux de Sanche, lui succédèrent tour à tour dans le duché de Gascogne; leur règne fut court, et l’un et l’autre moururent sans postérité. Eudes, le dernier des deux, avait pris possession du comté de Bordeaux dans l’église de Saint -Séverin; il y parut accompagné de Centulle, vicomte de Béarn; d’Arnaud , vicomte d’Acqs, et de l’évêque Raymond-le-Vieux, qui réunissait alors sur sa tête tous les évêchés du comté de Gascogne.
La mort d’Eudes laissa vacant le duché et le comté des Gascons. Plusieurs concurrens se présentèrent pour recueillir cette importante succession. GuiGeoffroi, frère consanguin d’Eudes, et devenu par sa mort comte de Poitiers et duc d’Aquitaine, voulait retenir le duché de Gascogne, que son frère avait possédé. Il se fondait sur les dispositions du Code Théodosien , publié dans la Gascogne et constamment- observé. Les héritiers naturels de Brisce opposaient ’à Gui Geoffroy la coutume des Gascons, qui affecte les biens à la ligne. La Gascogne était, par Eudes, un bien maternel, et devait par conséquent revenir
io3a.'
io3j).
â l’héritier de sa mère; mais quel était cet héritier? Deux prétendans se disputaient ce titre % Centulle le réclamait du chef de sa femme Angcle, et Bernard Tumanaler, comte d 'Armagnac, . croyait devoir l’obtenir, comme étant lui-même le chef de la maison de Gascogne. Ces deux rivaux conclurent un accord entre eux. Centulle reconnut les droits de Bernard sur le comté des Gascons et se désista de ses prétentions ; Bernard promit sa sœur Adelaïs en mariage à Gaston, fils de Centulle , et l’on présume qu’il renonça à 1» souveraineté du Béarn. Depuis cette époque, on ne voit aucun acte de juridiction exercé dans le Béarn par les comtes de Gascogne.
Gui Geoffroi continua de faire valoir son droit apparent, que la force rendait légitime. Il s’empara d’une partie du duché, et peut-être aurait-il achevé la conquête du reste, s’il n’eût été rappelé à la défense de ses états , attaqués par les comtes de Toulouse et de Carcassonne.
Bernard posséda, pendant cet intervalle, le comté des Gascons. Il prend le titre de comte dans une Charte, par laquelle il donne au chapitre de Lescar une maison à Salies : Salies dépendait alors du .vicomte d’Acqs ; ce seigneur et Guilhem, viguier de Salies, cédèrent au chapitre les cens qu’ils avaient le droit de percevoir sur cette maison.
C’est vers cette époque que Centulle fit la guerre
au vicomte d’Acqs; il s’empara de cette partie du Béarn qui s’étend de Salies vers la Soûle. Le registre de Lescar nous apprend que Centulle enleva à son chapitre l’église de Caresse, et la donna à Guilhem, viguier de Salies, pour l’engager à trahir le vicomte d’Acqs.
On ignore les détails de cette guerre. Elle fut terminée d’une manière funeste. Quelques habitans de la Sôule s’attroupèrent et vinrent assassiner Centulle. Les Béarnais imputèrent ce crime à la politique odieuse du vicomte de Soûle, qui crut, parce coup, prévenir une invasion. Jaloux de venger la mort de leur souverain , ils entrèrent dans la vicomté de Soûle, et le vicomte ne vit pour lui d’autre ressource que la fuite; il possédait le fief de Savedan, en Bigorre. C’est là qu’il résolut de se retirer. Il demanda à l’évêque d’Oloron , son parent, de lui permettre de passer dans ses terres. L’evêque y met, pour condition, la réunion de la Soûle à l’évêché d’Oloron. On négocie quelque temps; mais, enfin, cette réunion est effectuée sans opposition de la part de l’évêque d’Acqs, et le vicomte échappe à la vengeance des Béarnais,
Tels sont les événemens qui suivirent la mort de Centulle. Ce prince est nommé, , dans les anciennes chartes, le grand dominateur de la terre; il paraît qu’il était supérieur à l’esprit de son siècle. S’il faut en croire le registre de Lescar, Centulle ne fit point de libéralit s aux moines, et tint
fort peu de compte de leurs promesses. « En un «mot, est-il dit dans ce registre, le comte ne fît » pas le bien; aussi fut-il blessé et mourut-il de ses ' » blessures, Dieu merci, » ajoute le charitable écri-' vain de Lescar.
Centulle eut deux enfans , Gaston et Raymond ; aucun des deux ne lui survécut. Gaston paraît avoir eu quelque part à l’administration pendant la vie de son père. On voit dans le cartulaire de Saint-Pé un jugement rendu par lui. Les moines' de Saint-Pé prétendaient que Guillaume Fel leur avait donné le moulin d’Idron et la domenjadure d’Algar. Les enfans de Fel contestaient la vérité de la donation et réclamaient leur patrimoine. Ils firent clameur entre les mainsde Gaston, vicomte; Gaston ordonna le duel. Le champion du couvent fut vainqueur, et les enfans furent dépouillés de l’héritage de leur père, parce que leur champion avait été le plus faible. C’était la jurisprudence de ce siècle , et nos pères la croyaient trèséquitable. Gaston avait épousé la sœur du comte d’Armagnac; il eut un fils qui fut vicomte de Béarn , sous le nom de Centulle iv. Adélaïs, veuve * de Gaston , se remaria avec Roger , vicomte de Brulhois. De ce mariage naquirent Hugues de Brulhois, et Hunaud, abbé de Moissac.
Raymond , le second fils de Centulle m , n’est connu que par son testament; il choisit sa sépulture à Saint-Pé, et légua au monastère un paysan
de Pardies. Ce paysan devait appartenir aux moines jusqu’à ce qu’il 'fût racheté par le vicomte de Béarn pour 3oo sols. C’est un peu plus que le prix d’un nègre.