‹ Essais historiques sur le BéarnChapitre 5 sur 28 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Centulle îv. — Son divorce. — Son mariage avec l’héritière du comté de Bigorre. — Traité de paix entre le Béarn et la Soûle. — Le duc d’Aquitaine reconnaît et confirme l’indépendance du Béarn. — Centulle faitrebdtir la ville d’Oloron. — Rapports du Béarn avec l’Arragon. — État de la jurisprudence; — Le règne de Centulle iv est l’époque la plus importante dans l’histoire du Béarn.

Centulle xv, fils de Gaston ni , fut le successeur immédiat de son aïeul Centulle iii. Les circonstances des premières années de son règne sont entièrement inconnues ; peut-être était-il trop jeune encore pour prendre part aux événement qui se passaient dans les états voisins. Asser-Loup possédait la vicomté d’Oloron; Héraclius de Januta, archidiacre de Soûle, sollicita le vicomte de réunir à l’évêché d’Oloron, les archi-prétrés de Garens et de Riveseg , qui comprennent Sauveterre et les villages voisins. Asser - Loup en était sei-

Ccntulle

gneur; il contraignit les ecclésiastiques, ses vas~ saux , à sé séparer de l’évêché d’Àcqs ; l’évêque se plaignit en vain , la réunion fut effectuée : Asser- Loup reçut, comme un hommage de l’église , deux chevaux de bataille; il donna l’un à Loup Brasc > de Sauveterre, surnommé le Courtois. Peu de temps aprèl, le vicomte mourut sans postérité, et la vicomté d’Oloron fut réunie pour toujours à la souveraineté du Béarn.

Dans le même temps Gui Geoffroi combattait pour le duché de Gascogne contre Befnard ; une «07a. victoire remportée par le duc termina la querelle, et Bernard , dépouillé de ses états , alla chercher un asyle dans un cloître,

Le duc résida quelque temps dans le comté de Gascogne. Raymond, évêque de Lescar, profita de son séjour pour réclan^er, en justice, l’église de Caresse, enlevée au chapitre par Centule ni, et donnée en fief à Guilhem Casse. On avait employé contré le possesseur les armes spirituelles. H était mort excommunié ; mais il avait transmis son fief à sa veuve , qui paraissait résignée à mourir comme lui. L’évêqute crut devoir recourir à des armes plus puissantes; il offrit un chéval à Gui Geoffroi , et ce duc reçut sa plainte. Il nomma Garcias Arnaud, vicomte d’Acqs, pour tenir les plaids en son nom, comme lui -même aurait pu le faire. La veuve et son fils comparurent à la cour assemblée pour les juger; ils donnèrent pour cau-

tîons judieiairesBergoguense d’Avit, et Raymond de Larbal. La discussion de la cause fut très-longue; enfin, on ordonna le duel; les champions choisis des deux côtés étaient Ramon de Sadirax et Kerlariot de Bergues. Les parties se rendent à l’autel de Saint-Vincent-de-Saillies , prêtes à faire le serment qui devait précéder le combat. Dans cet instant , le vicomte d’Acqs les engage à transiger ; on assure la propriété de la dîme au chapitre, et l’usu-* fruit à sa veuve et à ses deux fils. La veuve mourut deux mois après; les deux frères s’entretuèrent, et le chapitre allait reprendre l'église , lorsque deux nouveaux prétendans manifestèrent leurs* droits. Grégoire, successeur de Raymond dans l’évêché de Lescar, donna des cautions judiciaires qui garantissaient son engagement de comparaître en justice. Il ne comparut point, et ses cautions furent saisies. Bernard, qui lui succéda dans le cours de l’année, se pourvut devant le duc; la cause fut plaidée à son tribunal, et le duel ordonné. Au jour fixé, l’évêque et son champion se rendirent au champ de bataille; leurs adversaires ne parurent point; le duc alors confirma la possession du chapitre , et le mit sous la sauve-garde du vicomte d’Acqs , du seigneur de Mixe , et des chevaliers Sanes et Marmond. C’est le dernier acte de juridiction que les ducs de Gascogne aient exercé dans cette partie de la vicomté d’Acqs; quelque temps après, elle fut cédée à Centulle par

Gui Gcoflroi lui-même et devint indépendante en devenant une partie du Béarn.

Tels sont les principaux événemens qui se passaient autour de Centulle; son nom ne paraît nulle part dans cet intervalle, et l’histoire ne fait mention de lui qu’à l’époque de son divorce.

Centulle avait épousé Gisla , princesse dont on ne connaît pas aujourd’hui la famille. Elle était, disait-on alors, parente de Centulle dans un degré prohibé; un fils, nommé Gaston, était né de ce mariage.

Le fameux Hildebrand , qui remplissait la chaire de Saint-Pierre , écrivit à Centulle pour l’exhorter à mettre un terme à cette union illégitime; Centulle s’empressa de déférer à l’avis du pape. Àmatus, évêque d’Oloron et légat de la cour de Rome, prononça le divorce, et Gisla se retira dans l’abbaye de Mareiniac, ordre de Cluny. Que faut-il penser de cet événement ? croira-t-on que le pape se soit porté de son propre mouvement à dissoudre ce mariage? le supposera-t-on animé de ce zèle ardent qui cherche à réformer les abus même ignorés? croira -t- on, enfin, que Grégoire vn, l’infatigable ennemi de l’empereur, et le plus ambitieux des papes, ait regardé comme un objet digne de son attention le mariage d’un prince obscur , placé dans un vallon des Pyrénées , ignoré de l’Europe entière , et inconnu peut-être au souverain pontife lui-même? Il est

facile d’assigner à cet événement une cause plus vraisemblable. D’un côté, Centulle se soumet sans ,0"9murmurer à la sentence du légat; de l’autre , il récompense magnifiquement les moines de Cluny, qui paraissent avoir conduit la négociation de ce divorce. Hugues, abbé de Cluny, était l’ami de v Grégoire vu , et Bernard, abbé de Marseille, était l’agent de Centulle. Centulle, soxis prétexte d’expier son crime et de purifier la naissance de Gaston, élève un monastère à Morlans, sous l’invocation de Sainte-Foi, et sous le régime de » Cluny. Toutes les églises qu’on pourra bâtir à Morlans, les offrandes des vivans et des morts, les dîmes et les prémices des fonds que les hommes demeurant dans le bourg cultivent ou pourront cultiver; la dîme des fours construits ou à construire; la dîme plus importante encore de son droit de seignei^iage sur la monnaie : telles sont les concessions dont Centulle enrichit l’ordre de Cluny. L’archevêque d’Auch; Amatus, évêque d’Oloron ; Bernard Tumapalar, oncle de Centulle, et ses principaux vassaux, servent de témoins à cette libéralité; et Hugues, abbé de Cluny, qui reçoit la donation, est représenté par Hunaud, abbé de Moissac, et frère de Centulle.

Une récompense aussi brillante assignée aux négociateurs du divorce, et la prompte soumission du vicomte , semblent annoncer qu’il avait sollicité lui-même la dissolution de son mariage. Les

mariages se concluaient alors à la porte des églises : on ne les constatait point sur des registres ; ils ne subsistaient que dans la mémoire des témoins . Il était difficile de se souvenir des alliances et de fixer les degrés de parenté : des parens se mariaient sans dispense , et ce prétexte ne manquait point à celui que le dégoût ou la politique éloignait d’une femme légitime. Je soupçonne Centulle d’avoir suivi cette méthode fami-

lière aux princes de son temps; il aura lui-même • averti le pape de rompre des nœuds que sa politique lui rendait importuns , et que l’intérêt personnel rendit illégitimes aux yeux des légats. Mais quel pouvait être l’objet du vicomte en sollicitant son divorce? L’histoire nous le découvre ; Beatrix, héritière du comté de Bigorre, était au moment 1080. Je choisir un époux; le don de ses états devait suivre celui de sa main. Centulle s’empressa de rompre ses liens pour devenir l’époux de la jeune comtesse : il ne s’écoula pas une année entre son divorce et ce nouveau mariage. C’est ainsi que Centulle fut à la fois souverain de Béarn et d’Oloron et comte de Bigorre.

Centulle ne tarda pas à trouver une occasion / de témoigner sa reconnaissance au légat Amatus. Bernard , évêque d’Acqs , réclama devant la cour de Rome le quartier de Garens et la Soûle , usurpés par les évêques d’Oloron. Amatus se hâta d’opposer à cette demande une prétention con-

traire : il réclamait la réunion de Salies et de dix paroisses adjacentes , comme étant une ancienne dépendance de son évêché. Le pape nomma des commissaires, et leur tribunal fut établi à Lescar. Leur jugement aurait sans doute été peu favorable à l’évêque d’Oloron; Centulle éluda le jugement : il porta la guerre dans le pays de Mixe; et, quoiqu’il eût été repoussé avec perte, cette incursion n’en causa pas moins une guerre ouverte entre le Béarn et le vicomte d’Acqs. Il ne fut plus possible à Bernard de se rendre à Lescar avec ses témoins, l’entrée du pays leur fut interdite comme à des ennemis. Les commissaires indiquèrent alors un autre lieu pour tenir leurs séances, ils choisirent La Kéole : l’évêque d’Acqs y parut avec ses témoins. C’étaient Kaymond , vicomte d’Acqs; Sanche, vicomte de Marennes; Loup Garcias, vicomte d’Orthe ; Guillaume de Pouilhon, son frère; Robert , vicomte de Tartas ; Alain de Mugron , frère de l’évêque ; Arnaud de Fulgar, son oncle; Dodon de Brahsi ; Guillaume Ezius d’Orthès , père de Brumosus; Bernard de Salies; Arnaud de Campenne; Guillaume de Tilh: tous vicomtes, ou barons d’élite qui ne cédaient en rien aux vicomtes. Centulle défendit à l’évêqué d’Oloron de comparaître. Amatus justifia son absence aux yeux des commissaires, en alléguant l’ordre exprès de son maître , et la commission se sépara sans avoir rien prononcé.

C’est à la même époque que Centulle termina par un traité ses anciennes querelles avec le vicomte de Soûle. Les clauses du traité sont parvenues jusqu’à nous : Centulle, comte de Bigorre, vicomte de Béarn et d’Oloron, stipule pour lui et pour ses hommes , tant cavaliers que fantassins. Raymond , vicomte de Soûle , s engage en son nom , celui de ses enfans, et celui de ses hommes tant cavaliers que fantassins , c’est-à-dire , tant nobles que roturiers. Si le vicomte de Soûle, ou l’un de ses hommes , cavalier ou piéton , enlève quelque chose qui soit propre au vicomte de Béarn et d’Oloron , il sera tenu de subir justice , soit à Navarrens, soit à Sainte-Marie dOloron, au choix du vicomte de Béarn. Là il devra payer le prix double de la chose enlevée , ou se purger par serment. Les piétons ou roturiers devront se purger par le serment de leurs seigneurs particuliers. Si quelque cavalier ou piéton de Béarn ou d’Olorori a reçu quelque tort, injure ou dommage du vicomte de Soûle , ou de quelqu’un de ses hommes, la plainte sera portée en Soûle devant le vicomte ; s’il est accusé, il fera justice de luimême dans trois jours, ou se justifiera par serment le huitième jour. Si l’accusé est un chevalier, le vicomte l’obligera à restituer le double dans trois jours, ou bien à se justifier dans la huitaine par le serment de deux chevaliers; s’il est piéton, il devra, dans les mêmes délais, être

contraint de payer le double, ou de se purger par le serinent de son seigneur. Si le vol est une vache , trois porcs ou deux brebis , on n’exigera du piéton que le serment des deux meilleurs habitans de sa paroisse. Si le vicomte de Soûle ne rend pas justice, conformément à ce traité, il se rendra, sur l’invitation du vicomte dé Béarn, soit à Navarrens , soit à Sainte-Marie. Là , en présence du vicomte de Béarn, il fera droit : le tort sera réparé au double, ou les accusés se justifieront par les sermens prescrits , ou bien l’on aura recours au duel. Dans ce dernier cas, le combat aura lieu sur la rive de Béarn et non sur celle de Soûle ; les sermens seront prononcés devant le saint de Mériting : il ne viendra de Soûle , pour être témoins du combat , jamais plus de cinquante hommes. Le vicomte de Béarn etd’Oloron observera les mêmes conditions pour les siens , sauf pour les habitans d’Aspe, lesquels ne seront pas compris dans le présent traité. Si quelque homme du vicomte de Béarn, ou des siens, s’enfuit en Soûle , le vicomte de Soûle , et les siens , le remettront entre les mains de son seigneur, soit à Sainte-Marie , soit à Navarrens , ou , s’ils ne peuvent l’arrêter , ils donneront secours et mainforte à ceux qui viendront en faire la recherche. Si quelque voleur sort de Soûle, entre dans les terres de Béarn ou d’Oloron , et revient en Soûle avec son butin, ceux de chez qui le voleur est

sorti , ceux chez qui le voleur rentrera , ceux qui le laisseront passer, tous seront tenus de payer le vol et l’amende, s’ils ne représentent eux-mêmes le voleur en personne à Navarrens, ou bien à Sainte-Marie. Enfin le vicomte de Soûle , ses enfans et ses chevaliers jurent d’aider le vicomte de Béarn envers et contre tous, sauf contre le roi de Navarre et le comte de Gascogne.

Tel est ce traité dans lequel Centullc paraît dicter des lois à des vaincus; toutes les circonstances qui peuvent se présenter entre des voisins y sont prévues avec intelligence ; l’art qui règne dans celte convention paraît supérieur à celui du temps , et ne serait pas indigne d’un siècle éclairé. Centulle acquit par la dernière clause une espèce de suzeraineté sur la Soûle : elle lui fut bientôt après cédée sans restriction par un titre authentique , titre d’autant plus important qu’il prouve et confirme à la fois l’indépendance du Béarn. Guiüaume, duc d’Aquitaine , fils et successeur de Gui GeofFroi, déclare danS cet acte que Centulle, comte de Bigorre , a rempli les devoirs d’un vassal fidèle , et qu’il a rendu des services importans au duc d’Aquitaine.

Pour les reconnaître , Guillaume donne à Centulle le domaine des Fiens , la propriété de Salies, que Centulle tenait en engagement de Gui Geoffroi , le château de Caresse, la seigneurie souveraine de la Soûle, telle qu’elle appartenait au

comte des Gascons, et les douze gîtes que ce comte avait droit d’occuper depuis Clarac jusqu’à Argagnon en Béarn, et depuis Argagnon jusqu’à Sainte-Marie d’01oron;en un mot, tous les droits qui pouvaient appartenir au comte des Gascons dans les fiefs du vicomte, sont transportés et cédés sans réserve à Centulle et à sa race.

Tels sont les termes de cet acte mémorable; nous le regardons comme l’émancipation des vicomtes de Béarn, long-temps subçrdonnés au duc de Gascogne, le chef de leur famille. Ils avaient du moins l’avantage de relever immédiatement de lui : ils étaient ses premiers feudataires dans le comté, et peut-être ses lieutenans-généraux. Centulle ni déclara le premier son indépendance, de l’aveu du comte d’Armagnac, et la conserva jusqu a sa mort. Les ducs d’Aquitaine , vainqueurs du comte d’Armagnac , confirmèrent et reconnurent l’indépendance du Béarn . en cédant à Centulle iv les droits des anciens comtes. Ainsi Centulle iv obtint d’une manière authentique et légitime le droit d’ètre compté parmi les souverains de l’Europe; le Béarn devint indépendant, et c’est ici que commence son histoire.

Centulle , en paix avec ses voisins , se donna tout entier aux soins de ses états. Il projeta de rebâtir et de peupler l’ancienne ville d’Oloron- Oloron existait au temps d’Honorius ; sa place est marquée dans la notice de l’empire et dans l’iti-

néraire d’Antonin. Les Normands la détruisirent de fond en comble : elle resta depuis ensevelie sous ses ruines ; le bourg de Sainte-Marie , placé sur la rive gauche de la rivière , était devenu l’asile de l’évêque et de son chapitre. Centulle releva les inurs de l’ancienne ville, y fit jeter un pont, et bâtit l’église de Sainte-Croix. Il s’occupa d’y attirer des habitans en promettant des privilèges. Sept hommes de Campfranc furent les premiers habitans ; il en vint de plusieurs parties , et Centulle leur accorda une Charte, où , pour se servir des termes de Centulle même, il leur donna des fors plus avantageux que les fors de Béarn. Le territoire concédé aux habitans , soit dans l’enceinte des murs , soit entre les limites fixées à Goës, Abydos et Aysus, fut exempté de cens et de lods et ventes ; les habitans déclarés exempts de tout impôt et de péage dans la seigneurie de Béarn , soit en vendant , soit en achetant , sauf pour les choses volées. Il leur accorda le droit de pacage dans les communaux deSocix et d’Aysus, et celui de chauffage dans les forêts appartenant aux seigneurs d’Escot , de Lagor et de Luxe : ces trois seigneurs consentirent à cette cession. Quelques articles de cette Charte doivent être remarqués ; tels sont ceux que nous allons transcrire : « Si quelque habitant veut vendre ses terres ou »sa maison à quelqu’un de la cité, il le pourra » librement, sans le consentement tant des sei-

• gneurs particuliers que du' seigneur majeur; » et , s’il veut changer de seigneurie , le vicomte » sera tenu de le faire conduire sain et sauf hors

• des limites de la seigneurie. Si un homme, de » quelque lieu qu’il soit , vient s’établir dans la » ville , et y réside pendant un an et un jour , le «vicomte le défendra contre tout seigneur qui

• voudrait le réclamer. Aucun des habitans ne » sera tenu de suivre le seigneur majeur à l’armée

• ou à la chevauchée, hors le cas d’invasion; et » même , dans ce cas , le seigneur doit fournir des

• bêtes de somme pour porter les armes.îTous » les habitans feront droit entre les mains du vi- » comte et de son beguer. Les amendes seront

• fixées, conformément au for de Béarn : aucun

• d’eux, lors même qu’il plaiderait avec le vi- » comte, ne sera tenu de plaider hors du district » de la ville. Si le vicomte veut faire arrêter un habitant accusé d’un délit, si quelque habitant le

• cautionne, l’accusé sera libre. La peine de l’a- » dultère sera, pour les deux coupables, de courir » nus dans les rues de la ville. Le voleur mani-

• feste sera livré au seigneur. Si un voisin est tué » par un voisin , le meurtrier paiera soixante-six

• sols d’amende, et fera droit au plaignant entre » les mains du vicomte. Nul étranger n’attaquera

• à force ouverte un habitant de l’enceinte de la

• ville ; et si quelqu’un ose violer cette défense, il » paiera au seigneur neuf cents sols et une mé-

• daille d’or. » Et, pour assurer l’observation de cet article, Ccntulle exigea le serment de cent Ossalois et d’un même nombre d’Aspais. « Si » quelque habitant tue et débite une vache , il » paiera au béguer du vicomte un denier, et pour

• un porc, une médaille. Le vicomte se réserve le

• droit de vendre les vins et cidre de son cru » pendant le mois de mai au plus haut prix cou-

• rant. Le vicomte s’engage à ne jamais mener à » sa suite, dans la ville, le débiteur d’un habitant,

• ou tout autre qui pourrait avoir offensé quel- » qu’un des citoyens. » Celte règle souffrait une exception , lorsque le vicomte choisissait Oloron pour y tenir sa cour plénière. L’objet de Centulle, en rebâtissant Oloron, était d’établir une place de commerce : il fit à cet égard une disposition judicieuse ; les fors du Béarn autorisaient les débiteurs à donner des meubles ou des immeubles en paiement à, leurs créanciers; cette liberté contrariait l’intérêt du commerce, dont le nerf est l’argent ; Centulle le sentit : il ordonna qu’aucun étranger de la ville ne pourrait payer une dette aux habitons autrement qu’en deniers comptant.

Nous devons remarquer que cette charte est écrite en béarnais. Tandis que les souverains de l’Europe n’osaient encore employer dans les actes publics la langue de leur pays , nos princes affectaient au contraire de ne jamais se servir d’un

idiome étranger. Elle commence ainsi : Io centhol per la gracia de Diu vescoms de Béarn et coms de Bigorre , Bulh que aqueste ciutad que ere despoplade , per conseil et adjutori de mous barons de Béarn, à ma fionor et proficet et de touts mous successor fossé poplade ; à la quai poblation viener homis de diverses partides ; et apèratslor en semps, plago a mi que io 'départi tôt jdènarément ablors las legs et las tirets et les fors de questa ciutad. Tel était à cette époque l'idiome des Béarnais; on y reconnaît la langue latine dégénérée; mais on est encore plus frappé de la ressemblance avec la langue espagnole; les terminaisons, la construction et quelques mots sont exactement les mêmes; la cause de ce rapport se présente d’ elle-même. 11 existait une relation intime entre les Arragonais et les Béarnais; ils étaient sans cesse mêlés ensemble ; le commerce les unissait , et la guerre des Maures était pour eux un point de ralliement. Pendant un siècle les deux nations combattirent sous les mêmes drapeaux. Centuîle se distingua dans ces guerres ultramontaines; il reçut, pour prix. de ses exploits, la vallée de Taux, et devint vassal de l’Arragon à raison de ce fief. Il honorait d’une protection particulière le monastère de Saint-Jean- de-la-Penne, et même il prenait le titre de chevalier de cette abbaye. C’est ainsi que , les rois de France prenaient le titre d’avoués de

Saint-Denis. Centulle accorda au monastère de Saint-Jean des faveurs plus utiles. 11 permit aux moines de faire nourrir cent pourceaux ou davantage dans les forêts d’Âysus, où le vicQmte avait droit de pacage. Un paysan du même village, avec sa femme, ses enfans et son alleu, leur fut donné par Centulle; ce paysan et sa race devaient, à perpétuité, appartenir aux moines, pour garder et nourrir leurs troupeaux de cochons; Centulle se réserva le droit de juridiction sur la famille du paysan, et la déclara exempte de la juridiction des Arragonais. Marca .conclut de cette concession , que l’Arr^gon avait alors recours au Béarn pour se pourvoir de cochons ; cette branche de commerce subsiste encore aujourd’hui.

Le monastère de Saint -Pc eut part aux libéralités de Centulle. Le village de Lanegrace, appartenant à Saint-Pé, fut affranchi des corvées que le vicomte avait droit d’exiger pour son château de Cadeillon ; ce château était alors une place frontière. Centulle donna encore à Saint- Pé l’église et le domaine de Castels , en Vicbilh. Il le possédait, dit-il, à titre héréditaire, et la donation fut autorisée par le consentement de Gaston, son fils.

Quelque libéral que Centulle fut envers les églises , il favorisait peu la juridiction ecclésiastique. Nous en trouvons un exemple dans les re~

gistres de Lescar. Raymond d’Anoye était coupable d’un meurtre commis sur la personne d’un prêtre; il devait l’amende ou le vergild de ce crime, et l’église croyait devoir la réclamer comme le prix de la protection accordée à ses membres. Raymond se conforma à ce préjugé, et donna pour vergild , au chapitre de Lescar, un paysan de Baleix. Centulle confisqua ce paysan à son profit. Le prévôt du chapitre fait clameur entre les mains du vicomte; on mit alors en question à qui, du vicomte ou de l’évêque , devait appartenir l’amende due pour le meurtre d’un prêtre. Cette question de droit fut décidée par un combat singulier; le champion de l’évêque fut vainqueur par la grâce de Dieu.

Telle était alors la jurisprudence de l’Europe entière; l’Allemagne était partagée sur une interprétation de ses lois; il s’agissait de savoir si la représentation devait avoir lieu dans la ligne directe. On choisit deux champions qui devaient se battre en duel , chacun pour un système; le succès du vainqueur décida la préférence et devint le motif de la loi. En Espagne , il naît une discussion sur le choix entre l’office romain et l’office muzarabe; il est ordonné que le duel en décidera. Toute la jurisprudence de ce siècle se réduisait aux règles du combat singulier; et c’était la seule qui convînt à des guerriers qui ne savaient pas lire. Les ecclésiastiques eux-mêmes

acceptaient ou provoquaient le duel lorsqu’ils étaient appelés devant les tribunaux laïques; mais ils ne l’admettaient point dans leurs tribunaux propres; la preuve par témoins était substituée à l’usage du combat judiciaire dans les cours ecclésiastiques. L’église de Luc fut donnée au chapitre de Lescar par Raymond d’Alod, et réclamée par sa veuve : Gérard d’Espocq et Fort de Narcasted servirent de caution ; la cause fut portée à la cour du vicomte, et l’on ordonna le duel. Quelque temps après il s’éleva des discussions entre les moines de Saint-Pé et l’archiprètrc d’Asercig; Centulle ordonna qu’elles seraient jugées par une cour ecclésiastique. Les juges s’assemblèrent; on admit la preuve par témoins. Les témoins furent l’abbé de Saint-Savin et celui de la Reüle, en Bigorre.

Tels étaient les principes qui réglaient l’administration de la justice sous le règne de Centulle. Ce prince mourut comme son aïeul, victime d’un traître; il se rendait en Àrragon pour donner du secours à Sanclie Raniire, roi d’Arragon, qui continuait la guerre, commencée par ses ancêtres, contre les Maures. J£n passant dans la vallée de Tena, il s’arrêta chez un de ses vassaux qui lui devait un gîte. Ce vassal l’assassina pendant la nuit et s’enfuit chez les Maures. Sanche vengea la mort de son allié; la maison du traître fut rasée et sa famille bannie, à perpétuité, de la vallée de Tena.

Ainsi mourut Centulle , le premier souverain légitime du Béarn. Gaston , fils de Gisla , lui succéda dans la souveraineté. Il fut le chef de la maison de Béarn; Bernard et Centulle, fMs de Béatrix, héritèrent de la Bigorre. C’est la tige de ces comtes de Bigorre qui vinrent se réunir longtemps après à la maison de Béarn par le mariage de leurs héritiers.

Le règne de Centulle est l’époque la plus remarquable de notre histoire; c’est à ce point que la chaîne des événemens nous ramène sans cesse. En effet, si l’on recherche l’origine du pouvoir exercé par nos souverains, il faut remonter à celui qui le premier fit reconnaître son indépendance; Si fon veut connaître les fondemens de notre constitution nationale, il faut se replacer à l’instant ou le Béarn devint un état indépendant et séparé de la France; il faut savoir ce qu’il était alors , pour savoir ce qu’il devint ensuite. Ne perdons jamais de vue un fait général dont les conséquences se développent à chaque pas de notre histoire. Le Béarn ne doit pas être considéré commç un pays isolé et n’ayant aucuns rapports extérieurs. Une île, séparée du continent par une vaste étendue de mer, n’a de rapport qu’avec elle-même; elle peut avoir des usages particuliers et des mœurs locales; mais un petit pays, environné de tous côtés par des royaumes considérables , participe nécessairement à leurs révo-

lutions; il se civilise avec eux, emprunte leurs lois , suit pas à pas le progrès et la décadence de leurs mœurs , et semble obéir à cette pente naturelle«qui porte les petits à l’imitation des grands. On ne peut le connaître sans le comparer sans cesse avec les états voisins, et c’est dans leur histoire qu’il faut étudier la sienne. Telle est la marche que nous indiquons avec confiance ^ quiconque voudra joindre la connaissance des causes ô l’étude des faits; et le travail qui nous occupe est un essai de cette méthode. Nous allons esquisser l’état de la France à l’instant où le Béarn se sépare d’elle.

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