CHAPITRE V
(Gaston iv. — Constitution de la Bigorre. — .Exploits de Gaston à la. croisade de Godefroi de Bouillon. — Courses de chevaux à Morlans. — Traité de paix avec le comte d’ Armagnac. — Guerre contre le vicomte d’Acqs. —
Orthez uniau-Béarn sous le règne de Gaston. — Fon-
• dation de Sauvelade. —Exploits- et mort de Gaston en Espagne.
Tel était le Béarn lorsque Gaston iv en devint souverain. Le premier acte de son règne fut de confirmer les fors et les coutumes du Béarn. Ces lois nationales avaient été compiléesavant le règne de Gaston ; on les voit citées dans la Gharte d’Oloron, publiée en 1080. La cour Majeur, assemblée en ia4<>, déclara que les diverses peuplades du Béarn s’étaient réunies dans l’origine sous les auspices du for général. Ainsi -le Béarn avait des
Gaston iv.
lois écrites long-temps avant qüe les états de l’Europe eussent des coutumes fixes. Guillaume-le- Conquérant avait en vain ordonné de rédiger les Chartes et les lois de l’Angleterre, son projet ne fut point exécuté, et la première rédaction des lois anglaises ne parut qu’en 1 1 7 1 ; c’est l'ouvrage de Grenville, chef de la justice. Godefroi de Bouillon, devenu roi de Jérusalem, commandait à des sujets dont chacun avait ses lois et sa patrie ; il sentit la nécessité de leur donner une législation uniforme. On rédigea par son ordre, en langue romane , une coutume générale , sous le titre d'^tssises et bons usages du royaume de Jérusalem. Cet ouvrage parut en togq. Les historiens le regardent comme la première compilation de ce genre : c’est une erreur de leur part, et la priorité appartient au for de Béarn.
C’est une singularité digne d’être remarquée , que deux fils de Centulle aient été tous deux en même temps les législateurs de leurs états. Gaston confirma les fors de Béarn, et Bernard fit rédiger par écrit les coutumes de la Bigorre : la noblesse , le clergé , et le tiers-état même , concoururent à cette rédaction ; elle s’est conservée jusqu’à nous : on y trouve des détails précieux. Une analyse rapide de se sdispositions principales ne sera point inutile à l’intelligence de notre histoire; c’est dans les lois de nos voisins que nous devons étudier les nôtres.
« i*. Avant de recevoir le serment et les cautions des habitans de sa terre , le comte leur jurera de conserver les coutumes sans les altérer : il donnera pour cautions quatre nobles de sa terre; les habitans de Lavedan et ceux de Barrèges auront aussi le droit d’exiger deux cautions de lui. S’il viole les fors donnés par son aïeul Bernard , il réparera le tort à Isa connaissance. »
« 2®. Après le serment du comte , tous les chevaliers doivent lui prêter serment de fidélité, et lui donner Caution, s’il lWige. Tous les habitans des vallées, soit chevalier, soit fantassin ou roturier, doivent faire le même serment en personne ou par procureur. »
«5°. Nul ne peut élever un fort sans l’aveu du comte ; si le fort existe , nul ne peut le reconstruire en pierre sans la permission du comte. En cas de contravention, le fort sera démoli ou remis au comte. Les forts bâtis avec son consentement' seront livrés une fois chaque, année au seigneur apaisé ou courroucé; mais le seigneur ne pourra les retenir au mépris de la loi territoriale. »
« 4°. Les domaines aliénés pendant la minorité du comte , ou pour subvenir aux dépenses d’une guerre , seront restitués au comte à la première réquisition. »
« 5°. Si quelqu’un prétend avoir reçu quçlque tort du comte , au préjudice de la loi , il s’adressera d’abord au comte, par le canal de ses secré-
taires familiers. S’il 11’obtient point justice , il aura recours aux gentilshommes du pays, qur semondront le comte deux fois. Si ce moyen est employé sans succès, il portera sa plainte au corps du pays, fera des preuves , et laissera s’écouler quarante jours. Après ce délai , s’il n’obtient aucune satisfaction , il pourra se retirer hors du pays. S’il revient dans la suite, après avoir fait sa paix , le comte lui pardonnera les dommages qu’il aura causés , pour se venger du déni de justice , et tous ses biens lui seront rendus. »
« 6°. Les franchises, les exemptions, les sauvegardés et la paix seront conservées aux monastères , ainsi qu’aux églises paroissiales dans les. limites fixées. Les voleurs publics seront arrêtés , malgré le droit d’asile. Les monastères , s’ils acquièrent des aïeux , seront obligés de fournir un homme d’armes de service. La paix sera gardée en tout temps aux clercs, aux moines, aux voyageurs , aux dames .et à leur suite. Si quelqu’un se réfugie auprès d’une dame, il aura sûreté de sa personne en réparant le dommage. »
« 70. Que la paix soit toujours avec le rustique ; que ses bœufs et ses instrumens aratoires ne puissent jamais être saisis. S’il est caution de son seigneur, qu’il ne soit jamais contraint de payer au-delà de ce qu’il doit lui-même à son seigneur. »
- « 8°. Le comte aura dr oit d’exiger des gens libres.
ttois corvées par an, un repas, une poule à Noël, un agneau à Pâques. Les rustiques assujé-' tis au cens, ainsi que les gens libres, ne seront tenus de suivre le comte, a la guerre que dans le cas d’une invasion et pour la défense du pays; les habitans des vallées seront tenus de suivre le comte dans les expéditions légitimes. » 1
* 9°* ^es personnes libres reçoivent quelque tort de leur seigneur particulier, elles lui demanderont justice; et, vingt jours après lë déni, elles pourront, sous la protection du comte, choisir les eigneurf qu'elles voudront. Si quelque homme libre, à la mort de son seigneur, quitte la seigneurie, il sera tenu de choisir un seigneur dans le délai de trois semaines. S’il n’a pas fait un choix après ce terme , un chevalier , quel qu’il soit, mettra sur lui le plaid du comte, et le dénoncera. Le comte attribuera l’homme libre à l’un de ses chevaliers, qui deviendra le seigneur légitime de cet homme, et le dénonciateur recevra cinq sols. Il est défendu d’acquérir un aleu dont la franchise est ignorée ; toute recherche tendant a faire revivre cette franchise est interdite : en cas de contravention, l’acquéreur sera assujéti au service envers le comte. » #
: « io°. Si quelqu’un trouble la paix et refuse une composition amiable, on s’adressera d’abord au seigneur du délinquant , et si l’on n’obtient pas justice, le recours au comte est ouvert. On
('IOO )
ne recevra dans la Bigorre aucun champion étranger. Si quelque Bigordan possède un fief hors du comté , que les Bigordans le tiennent en paix. »
« n°. Défense à tous de pêcher, chasser, avoir autour, etc,, et tenir taverne, .sauf aux monastères et aux chevaliers allant à l’armée, et gardant plaids et cour. Ce qui est écrit des chevaliers s’entend seulement de ceux qui suivent par état! l’armée , la cour et les plaids. »
ti2°. Le comte a «ml le droit d’armée et de chevauchée : les amendes au-dessus de cinq sols lui appartiennent, et lui seul exerce la haute justice, même dans les terres de ses barons. La confiscation des biens n’a point lieu , etc. , etc. » Telle est l’ancienne coutume de la Bigorre; la. plupart de ces articles sont répétés dans le for de Qéarn , et les droits du souverain y sont stipulés à peu près de la même manière. Une disposition propre à celle de Bigorre , est l’obligation imposée aux personnes libres de choisir un seigneur, et la proscription des aïeux : elle nous, apprend par'quel moyen les seigneurs parvinrent à classer les biens et les personnes dans le système féodal.
Une disposition non moins remarquable est œlle qui met sous la sauve-garde publique le laboureur, le voyageur, l’ecclésiastique et les femmes. On y reconnaît avec plaisir la voix de l’hu-
inanité qui protège les faibles. Un sentiment plus délicat encore a dicté cette loi , qui permet aü coupable de se réfugier auprès d’une femme , et qui donne à cette espèce d’asile le privilège des temples. Les Germains croyaient sentir dans les femmes la présence de la divinité. Est-ce â ce respect religieux qu’il faut rapporter l’usage adopté par la Bigorre, ou faut-il l’attribuer à l’esprit de la chevalerie ?
Gaston augmenta scs états par son mariage avec Talèse, vicomtesse de Montaner* ftïontaner formait depuis deux cents ans une vicomté particulière. Talèse, héritière du dernier vicomte, la réunit à la souveraineté du Béarn.
Quelques années après le fanatisme des croisades agita l’Europe entière. Gaston suivit l’impulsion de son siècle ; il prit la croix , et partit avec Raymond , comte de Toulouse , pour conquérir la Terre-Sainte. Il combattit avec les Godefroi , les Boémond , les Baudouin , etc. L’histoire vante ses exploits ; son nom est mêlé dans les relations avec celui de Tancrède; il fut l’ami, le compagnon et l’émule de ce héros. Au siège de Jérusalem il fut chargé de la direction des machines de guerre; lorsque la place fut prise d’aSsaut , il protégea les vaincus contre la férocité des vainqueurs. Guillaume de Tyr le représente comme un prince d’une très-grande noblesse,
-très-honoré, tant à cause de scs services qu’à cause de sa probité. •
1099. Après la bataille d’Ascalon , Gaston revint en Béarn ; il s’adonna tout entier au gouvernement de ses états». Ce prince était , comme ses ancêtres , libéral envers les églises; mais ses libéralités ne furent pas dirigées par une bonté aveugle; il sut les rendre utiles. -C’est ainsi qu’il enrichit les chanoines de Lescar, en les assujétissant à mieux observer leur règle ; dans le même temps il éta- . blit a Lescar un hôpital.
Morlans avait chaque année une course de chevaux , où le vainqueur remportait un prix; tous les concurrens payaient un droit au souverain pour être admis au concours. Gaston attribua cinq sols, pris sur ce droit, au couvent de Sainte- Foi; mais il exigea què le cavalier vainqueur à la course fût traité par le couvent le jour de son triomphe, et qu’il fût défrayé avec deux suivans.
Quelque temps après, Gaston fonda l'hôpital de Micy-Faget. Talèse, et Centulle, son fils, concoururent à cette fondation. Une plaine et des forêts lui furent assignées. «Je veux, ajoute Gaston, » que ce lieu soit franc et que ses habitans le soient » aussi. Fait en présence et avec le consentement » des habitans de Louvic , de Sainte- Colonne , » d’Arros et d’Asson. » Voilà le premier acte où des communautés paraissent en corps et traitent
en leur nom. De son côté , Gaston déclare libre quiconque viendra habiter le terrain concédé à l’hôpital. Centulle avait accordé la même prérogative aux nouveaux colons d’Oloron; ainsi se for* mait le tiers état.
Je regarde comme un acte du même genre, comme un affranchissement, la concession exprimée en ces termes : « Moi, Gaston, vicomte de » Béarn , pécheur, et pensant à mon salut , j’affranchis et je déclare libre la ville de Morlans, en «l’honneur de Dieu, de Saint-Pierre-de-Cluny et «de Sainte-Foi de Morlans. Voulant que personne »ne puisse prendre un logement, enlever vache, «porc, mouton, ou toute autre chose quelcon- «que, mais que tout soit sauf. » Si quelqu’un refusait de reconnaître un véritable affranchissement dans cette charte , il nous serait facile de le convaincre. Plusieurs chartes semblables sont fondées sur le même motif; elles sont accordées, « pour l’amour de Dieu et le salut de l’âme. »• L’humanité et la religion consacraient, comme un acte méritoire aux yeux de Dieu , l’affranchissement des esclaves. La forme de ces chartes est à peu près la même ; tantôt on y trouve simplement ces mots : « Les hommes de la commune de. . . i « seront libres, eux et leurs biens. » Tantôt on y lit ces lignes : « qu’ils demeurent exempts de taille, «prise, prêts forcés et exactions. » pèrrfitdfient liberi-ab omui taiilatu , captione , créditions
moi;
et 'Unvvérsû exactione. Souvent ces chartes ne contiennent qu’une exemption de don gratuit, de prêt forcé, de corvée d’hommes et de bêtes, et de logement. De ce rapprochement , il est aisé de conclure que la concession faite par Gaston , aux habitans de Morlans, était l’affranchissement de leur ville. Gaston avait observé, sans doute, combien l’Italie était florissante, depuis que ses villes étaient libres; cette révolution s’était opérée pendant le onzième siècle ; les croisades avaient mis les princes chrétiens à portée de reconnaître les avantages de cette innovation. Louis-le-Gros suivit l’exemple de l’Italie; il établit les communes daus ses états; mais Gaston eut la gloire de le précéder dans celte carrière, et Morlans était libre avant que Louis régnât.
Gaston ne se . contenta pas ;d’affranchir les habilans de Morlans; il joignit à ce premier bienfait une charte de communauté qui les établissait en corps politique , leur permettait de se choisir des magistrats, les assujétissait au service militaire, et réglait la forme et la nature de leurs impositions. Cette charte est connue sous lé nom de for de Morlans; elle s’est conservée jusqu a nous, non point telle qu elle sortit des mains de Gaston , mais telle quelle fut rédigée cent ans après par l’un de se» successeurs. Nous allons présenter ici les articles qui paraissent devoir être attribués à Gaston.
Sous l’oppression du système féodal, les habi-
( io5 )
•tans des villes étaient privés des droits naturels à l’homme ; ils ne pouvaient disposer de leurs biens, ui par un testament , ni -par aucun autre acte; leurs enfans n’avaient aucun droit à leur héritage, et le seigneur était l’héritier légitime de tous les -habitaus de sa terre. Gaston permit aux habitans de Morlans de disposer de leurs biens entre vifs ou par testament ; il limita lui-même ses droits en ces termes : « Le seigneur ne succédera qu’à
* défaut d’héritier et de testament. ■» Les habitans •ne pouvaient quitter à leur gré la terre d’un seigneur; ils étaient, pour ainsi dire, attachés au sol. •La nouvelle charte abolit cette marque de servitude. « Si quelqu’un veut quitter la ville , et qu’il
* n’y ait point une plainte contre lui devant le sei- » gneur, il aura le droit de vendre librement ses •» possessions , et le seigneur lui donnera un sauf-
* conduit pour sortir de sa terre. » Souvent le seigneur exigeait que ses censitaires lui fournissent de l’argent à titre de prêt, ou devinssent ses cautions envers ses créanciers. Quelquefois les seigneurs et leurs gens logeaient de force chez les habitans , et vivaient à discrétion. Gaston délivre les habitans de Morlans de ces exactions. « Per- » sonne ne peut être contraint à prêter, malgré lui, »au seigneur; personne ne sera tenu ni de le cau- » donner, ni de jurer pour lui; personne ne doit » loger dans aucune maison de cette ville sans le i consentement des propriétaires. » L’administra-
{ io6 )
tioh de la justice offrait un vaste champ à la tyrannie des seigneurs. Au moindre délit le censitaire devait une amende arbitraire; l’injure la plus légère , lors même que l’offensé ne se plaignait point , était mise an rang des délits publics, et l’amende était prçnoncée et exigée. La ville de Morlans obtint un tribunal domestique; là se terminaient les contestations des particuliers. Les délits furent réservés au jugement du seigneur et de sa cour; mais les amendes furent fixées sur un tarif invariable. « Si quelqu’un est en procès avec quel- » qu’un de cette ville, que les jurats soient les ju- » ges , aucun homme de la ville ne sera tenu d’ester >> en droit hors des portes de la ville. Si quelqu’un » de cette ville blesse, frappe ou offense quelqu’un, » et que l’offensé ne porte point de plainte au sei- » gneur, le seigneur n’aura pas droit d’exiger une » amende. » Le service auquel les serfs étaient obligés, n’avait de règles que la volonté du seigneur; il disposait d’eux comme de ses chevaux de bataille ; lorsque les serfs remontèrent à l’état d’hommes, les chartes réglèrent le service de guerre qu’ils seraient tenus de rendre. « Aucun habitant » de Morlans ne sera tenu d’aller en Espagne par «mandement du seigneur; il ne peut y être con- » traint , s’il ne veut y aller de bon gré. Le service • militaire exigé des habitans, sera de neuf jours> » et ne sera demandé que trois fois par an. » Enfin , les droits illimités que le seigneur levait
■sur les habitans, furent réduits à des droits fixes, levés sur la consommation des denrées. Le tarif nous en est resté, et nous le placerons ici pour donner une idée du système de finances adopté par Gaston. Ce sont ici les coutumes de Morlans. « i°. Celui qui tue un bœuf ou une vache » pour les vendre , payera un sou Morlans ; 2°. pour
• débiter un porc ou une truie, il est dû au sei-
• gneur le pied de la bête , ou une médaille à son
• choix; 5°. quiconque fait venir de dehors une
• charge de vin ou de cidre, payera, pour le droit
• d’entrée, une médaille morlanne; 4°- pour une
• charge de froment, de mil, seigle, avoine , orge,
• fève, noix, qui vient du dehors, il sera pris
• une jyugnere , c’est-à-dire une mesure ‘fixée :
• ainsi ce droit- se payait en nature; 5°. pour un » mouton, brebis , chèvre ou bouc, une médaille ;
• 6°. quiconque achète de l’étranger un troupeau » de cochons et les sale dans la ville , doit le pied
• de chacun; 70. le seigneur aura le droit de ven- » dre exclusivement, pendant le mois de niai , «on
• vin et le cidre de ses vergers; 8°. tous les habi-
• tans seront tenus d’aller moudre au moulin du
• seigneur sous peine de, perdre leur grain. »
Tels sont les principaux articles de la charge de Morlans, où nous croyons reconnaître l’empreinte de Gaston et l’esprit de son temps. Nous avons l’acte authentique par lequel il accorda ces privilèges à son peuple. « Moi , Gaston , vicomte de
• Béarn, j’ai donné volontairement, et de bonne »foi, pour moi et pour les miens, pour toujours,
• les présentes coutumes. Si quelqu’un de mes
• successeurs osait le contredire , les Morlannais » seront crus à leur serment, sans qu’ils soient te- » nus de le prouver par le combat judiciaire ; s’il
• demandait sur les héritages contenus dans le district du for, autres et plus forts droits que ceux
• exprimés dans cet acte, les Morlannais seront » acquittés par les témoignages de ceux qui vivent
• dans le district même: témoins, Auger de Mi-
• ramon. Guillemot d’Andouinb, Gassie de Mios- •» sens, Bertrand d’Espœy et son frère , Arnaud de » Jasses et son frère , Bernard de Sausoos , et Fort»
• de Pau, ainsi que tous ceux qui reçurent cette
• charte de la main du seigneur. Et moi, Talèse , ••vicomtesse, avec mon fils Centulle, je garantis » cette charte , et tous les trois nous l’avons posée »sur l’autel de Sainte-Foi, promettant à Dieu et «aux hommes de ne jamais l’enfreindre. »
On voit , par ces détails , combien Gaston veillait à l’administration de ses états; il n’était pas moins 'attentif à maintenir au-dehors la dignité de son rang. Les vicomtes de Soûle paraissaient oublier qu’il était leur seigneur suzerain , en vertu de la concession faite à Centulle par le duc d’Aquitaine. Gaston conduisit une armée en Soûle ; il était le plus fort; la suzeraineté ne fut plus contestée. Il profita de cet instant pour donner le for
('log )
de Morlans aux habitans de la Soûle; et telle est la cause du rapport qu’on observe encore aujourd’hui entre leur coutume et la nôtre.
Quelque temps après , Gaston parut à la cour des pairs de Gascogne, assemblés à la Réolepour jjuger le vicomte de Benanges. Pierre de Gabarret et Gaston servirent de cautions au vicomte ; mais à quel titre Gaston est-il admis à l’assemblée des pairs de Gascogne? Ce n’est point comme vicomte de Béarn, puisque l’indépendance du Béarn était déjà reconnue. Est -ce comme vicomte de Montaner? ou bien Gaston , sans être pair, ne pouvait-1 il pas servir de caution judiciaire à l’un des pairs?
IVous l’ignorons, et ce fait, rapporté d’une manière vague dans le cartulaire de la Réole, ne mérite peut-être point un examen sérieux ; mais le devoir d’un historien est de ne rien dissimuler.
Gaston, à son retour, conclut un traité de paix 1,04. avec le comte d’Armagnac. Les deux princes se rendirent dans l’église de Saint-Jean-de-Diousse, accompagnés de leurs vassaux. Ils jurèrent sur l’autel d’observer, à perpétuité, la trêve de Dieu. C’était un réglement général dans la chrétienté, dont l’objet était d’arrêter les désordres des guerres privées. Les peuples exposés aux calamités de ces guerres, toujours renaissantes, invoquèrent on vain le secours des hommes; ils eurent enfin recours aux armes puissantes de la superstition. Plusieurs personnes publièrent des révélations' et
dos visions, par lesquelles Dieu commandait la paix aux hommes : un ange apparut à l’un des évêques de l’Aquitaine; il lui remit un écrit par lequel il était défendu de commencer ou de continuer les hostilités pendant les fêtes de l’église» depuis le jeudi soir jusqu’au lundi matin. Les princes chrétiens n’élevèrent aucun doute sur la vérité de cette révélation ; ils acceptèrent ce réglement; et la cessation des hostilités qu’il produisit, fut nommée la trêve de Dieu.
Cette trêve n’existait pas, sans doute, entre Gaston et Navarrus, vicomte d’Acqs; ils se déclarèrent mutuellement la guerre. Une haine invétérée divisait leurs maisons. Les vicomtes d’Acqs , maîtres d’Orthez , avaient souvent tenté des invasions dans le Béarn; ils s’étaient emparés de l’église de Muret, située sur un tertre à quelque distance de Maslac , et l’avaient fortifiée avec soin. Les évêques de Lescar, à qui cette église appartenait , lancèrent, sur les usurpateurs, les anathèmes de l’église ; deux vicomtes moururent frappés de la lèpre, et le troisième, craignant le même sort, restitua Muret à l’évêque. Malgré les prodiges opérés par l’excommunication , Gaston crut devoir employer des armes plus sûres pour arrêter les entreprises de ses voisins ambitieux. Navarrus avait fait arrêter un archidiacre d’Acqs, dont le seul crime était d’être parent de Gaston; il exigea cinq mille sols de rançon.. Le vicomte de Béarn
saisit ce prétexte pour porter la guerre dans les états de Navarrus; ce prince eut la lâcheté de faire périr l’archidiacre; mais la vengeance suivit de près le crime. Gaston lui livra une bataille et remporta la victoire. Navarrus y fut tué, et Gaston s’empara d’une partie de ses états.
On sait que la division ecclésiastique des diocèses a presque toujours été conforme à celle des provinces. Une portion du Béarn était comprise dans la juridiction de levêque d’Acqs. Il est vraisemblable qu’elle a dû dépendre aussi des vicomtes d’Àcqs. Lorsqu’on la voit ensuite possédée par les souverains de Béarn, on doit naturellement rapporter cette possession au droit de con- , quête. *
Orthez est la principale ville de cette partie du Béarn qui était comprise dans le diocèse d’Acqs, Elfe avait eu long- temps des seigneurs particuliers : tels étaient Ezius et Brumosus , dont les,noms, ainsi que celui d’Orthesium , donné à leur ville, rappellent l’ancienne domination des Ro-, mains. L’histoire ne nous apprend point par, quelle circonstance Orthez tomba entre les mains de Gaston; elle se borne à nous dire que ce prince donna aux habitans d’Orthez le for de Morlans. Orthez, depuis cette époque , appartint au Béarn , . et occupa le second rang dans l’ordre des communes, tandis que le premier était assigné à Morlans.
( ns )
Gaston semble n’avoir jamais vaincu que pour étendre l’empire de la liberté. C’était sans doute l’effet d’une politique adroite; les villes qu’il attaquait offraient moins de résistance à celui quelles savaient devoir les affranchir. La classe entière des serfs lui servait d’auxiliaires.
Son exemple fut suivi par un de ses nouveaux vassaux. Brase Gracie de Luxe , qui tenait ses fiefs de la vicomté d’Acqs , déclara libres les habitans du bailliage d’Ostabals , etchoisit le for de Morlans pour leur servir de loi.
Le bailliage de Mixe était aussi compris dans les conquêtes dé Gaston. Garcie de Granunont devint son vassal. On le voit assister avec luxe à la cour de Béarn, assemblée à Saint-Badoire , aujourd’hui Suinte-Gladie. L’abbé de Sordes réclamait la dîme de Rivehaüte, enlevée à son couvent; la cour déféra le combat, et le champion des moines fut vainqueur.
Il ne restait plus rien à faire à Gaston que d’assurer ses conquètes. Orthez couvrait la rive droite du Gave; il éleva le fort de Mont-Guiscard pour protéger la rive gauche et défendre la presque île des deux Gaves; Il existait', dans l’Albanie, un fort du même nom, élevé par Guiscard, duc de la Pouille; ce fort avait été observé par Gaston, ou du moins avait pu l’être dans son voyage de la Terre-Sainte, Serait-ce sur ce modèle qu’il bâtit le sien, et voulut-il , par ce nom, consacrer la iné-
moire de son expédition? On le croira facilement si l’on observe qu’il fonda, près du Mont-Guiscard, une église sous l’invocation de la Trinité, de la Croix et du Saint - Sépulcre. Quoiqu’il en soit , le fort de Mont-Guiscard devint le boulevard de la presqu’île. Dans une transaction passée entre l’abbaye de Sordes et les villages voisins, l’amende, en cas d’infraction, doit être payée à celui qui tiendra le fort de Mont-Guiscard , et l’on sait que l’amende était le prix de la protection accordée par celui qui possédait la force. Ainsi le seigneur recevait un don lorsqu’il rendait un jugement; c’était le salaire de la justice qu’il rendait. Nous en citerons un exemple : Séguin lègue aux moines de Luc la moitié de la dîme de Maslac, deux paysans et deux hommes libres. Raymond, fils du testateur, se plaignit à Gaston, et reprit la dîme; quelques années après, la cause fut discutée; Gaston prononça en faveur des moines ; il reçut , pour ses droits , un beau cheval estimé cent sols.
L’histoire de Béarn ne nous a rien transmis de plus au sujet de Gaston. Le cours de son règne ne dut offrir aucun événement qui pût influer sur le sort de ses états. La paix était assurée avec les états voisins. Bernard, frère de Gaston, possédait la Bigorre; le comte d’Armagnac était allié avec le vicomte de Béarn. La Soûle était soumise; et les conquêtes faites sur le vicomte d’Acqs, ne lais-
saicnt de ce côté aucune guerre à craindre. C’est dans les 'chroniques arragonaiscs que l’on retrouve les hauts faits d’armes de Gaston, et c’est avec leur secours que nous allons compléter sa vie.
Ces Maures occupaient l’Espagne entière; la Navarre çt l’Arragon étaient le seul état qui se fût maintenu dans l’indépendance ; elle était achetée au prix, d’une guerre perpétuelle. Les rois de Navarre, long-temps bornés à la défense de leur pays, parvinrent à s’étendre et devinrent conquérans. Sanche I\amire prit Iluesca; Pierre, son fils, défit cinq rois maures ; et si cette victoire n’ajouta rien à ses états, elle ajouta du moins cinq têtes au blazou de ses armes. Alphonse-le-Batailleur, frère et successeur de Pierre, continua la guerre et mit le siège devant Sarragosse. Il invoqua le secours des princes, chrétiens; Gaston fut invité à venir partager la gloire de celte espèce de croisade , et se rendit le premier en Espagne. Le comte de Perche, snivi de plusieurs seigneurs Français, y conduisit des troupes auxiliaires. 11 s'empara de Tudela; mais kieutôt il fallut ramener les Français ; la jalousie espagnole menaçait leur vie , et l’on vit éclater alors les premiers symptômes de cette antipathie nationale qu’un siècle de paix ej d’alliance n’a point encore dissipée. La retraite des Français et la révolte de la Castille arrêtèrent les succès d’Alphonse , et le siège fut levé.
Quelques années après, les Gascons passèrent
les Pyrénées à Sainte -Christine, commandés par Gaston de Béarn, « qui fut très-vaillant au fait
• d’armes, prévoyant et discret en ses actions; ils » assiégèrent Sarragosse ; le très-guerrier empereur
• Alphonse se réunit à Gaston, avec ses troupes, *et la ville fut obligée de se rendre.» Alphonse prit le titre de roi de Sarragosse , Gaston en fût créé ricombre. Les ricombres ( riches hommes ) étaient les pairs de l’Arragon , le conseil du monarque et les gouverneurs des villes ; leur autorité était celle des comtes sous la première race de nos rois, et les ricombries étaient , comme les comtés, des bénéfices à vie. Gaston reçut de plus , à titre de fief héréditaire, la seigneurie de Notre-Dame -du- Pilier ; c’était un quartier de la ville habité par les Muzarabes ; l’église paroissiale était remarquable par un pilier fameux sur lequel la vierge avait apparu jadis à l’apôtre Saint Jacques, et telle était l’étymologie de son nom. Quelques seigneurs Béarnais reçurent également des fiefs pour prix de leurs services. Auger de Miramon , entre autres , fut nommé ricombre.
Gaston ne quitta plus Alphonse; il conduisit en chef la guerre des Maures ; on le voit occuper le premier rang, soit au conseil , soit à l’armée. Il engage Alphonse à créer un ordre militaire, sous le nom de chevaliers du Saint-Sépulcre. L’année suivante il remporte sur les Maures une victoire signalée.
L’instant de calme qui suivit ce triomphe permit â Gaston de visiter ses états. A peine était -il à Morlaas qu’ Alphonse s’empressa de se rendre auprès de lui; l’amitié qui les unissait servit de prétexte à ce voyage ; mais l’objet principal d’Alphonse était d’assurer à la couronne d’Arragon l’hommage de la Bigorre. Bernard conclut à Morlaas un traité solennel par lequel il se reconnaissait vassal d’Alphonse.
t»*3. Pendant son séjour à Morlaas , Gaston répandit de nouveaux bienfaits sur l’église de Sainte-Foi; il lui donna les cens imposés sur les maisons bâties ou à bâtir dans une rue du bourg Saint-Nicolas.
Alphonse s’était retiré dans ses états. Gaston ne tarda pas à le suivre. Ils recommencèrent leurs expéditions contre les Maures; la victoire accompagnait leurs armes ; onze rois furent défaits en bataille rangée. Les historiens espagnols eux-mêmes attribuent ces succès à la bravoure de Gaston.
»»•*. . Ce prince reparut encore une fois en Béarn; il fonda l’abbaye de Sauvelade, ordre de Citeaux. Le titre de fondation nous paraît digne de remarque:
« Gaston, vicomte de Béarn, Talèse, vicomtesse, »et Centulle, leur fils : Nous donnons à Dieu, à » sainte Marie et à don Hélie , abbé de Citeaux, un
• emplacement dans la forêt de Faget, au lieu de
• Saubelade, qui nous appartient par droit héré- » ditaire. . . . nous accordons , sur les rentes qui
• nous appartiennent de droit paternel, cent sols
» poitevins, soixante bariques de cidre, trente cor-
» beilions de sel en la ville de Salies » Gaston
avait donc un domaine particulier, qu’il pouvait aliéner; Salies était une partie de ce domaine; il le tenait de Centulle son père, â qui le duc d’Aquitaine l’avait cédé. Ce domaine particulier n’avait rien de commun avec celui qu’il possédait comme souverain de Béarn. La même distinction existait en France. Les rois avaient un domaine propre : lies juris nostri , res proprietatis nostrœ ; ils pouvaient en disposer librement; mais le domaine de leur couronne était inaliénable.
Gaston repassa les monts; ses états ne souffraient point de son absence: Talèse et Centulle étaient chargés de les gouverner. La guerre, aujourd’hui si ruineuse pour les peuples , n’était pas alors pour eux un objet de dépense. On ne pouvait, sous aucun prétexte, conduire les troupes d’un pays hors de ses frontières; il n’était point permis de lever des impôts; aingi le souverain ne pouvait offrir à ses voisins que le secours de sa personne et celui de quelques volontaires. De nouveaux exploits signalèrent le séjour de Gastonen Espagne; il y mourut, enfin, comme un guerrier doit mourir; il fut tué, les armes â Ja main , dans une embuscade. Son corps fut transporté à Sarragosse et déposé dans l’église de iVotre-Dame-du-Pilier, où l’on montre encore aujourd’hui ses éperons et son cor de guerre.