‹ Essais historiques sur les progrès de la ville de NantesChapitre 12 sur 35 · NANTES A LA FIN DU XVII.» SIECLE · texte numérisé non relu

NANTES A LA FIN DU XVII.» SIECLE

ET kV COMMENCEMENT DU XVIII e .

Voici cette époque que j'ai déjà signalée, époque de crise religieuse et politique. La féodalité existe encore, mais elle s'use continuellement contre l'esprit d'indépendance et d'égalité de la nation. Les lois vieillies ne conviennent plus à la génération qu'elles enchaînent : ce sont des fers rongés de rouille. De son coté une philosophie critique et impuissante à produire, mais forte, mais unie malgré les nombreuses bannières de ses chefs , se précipite tête baissée, sur le catholicisme, et s'évertue à le renverser sans savoir, du reste, comment elle remplacera cet antique lien des hommes et des peuples ; elle se jette d'abord, à la remorque de Luther, qu'elle abandonne bientôt pour se placer sur le terrain des Voltaire, des d'Alembert, des Rousseau, des Diderot et de tant d'autres déistes , athées, ou indifférents, dont aucun n'avait souci de créer un nouvel

ordre de choses; mais qui tous tendaient à l'affranchir pour l'esprit comme pour la chair, des absolutions de Rome aussi bien que des servitudes féodales. Le moment de transition est venu , il faut que la révolution se fasse dans les esprits, avant d'éclater sur la place publique , et ce n'était pas trop d'un siècle pour miner les fondements de l'ancienne société. Nous dirons , plus tard, quelle part revient à notre ville de cette démolition si rapidement achevée dans la nuit du i août ; mais nous devons , d'abord, arrêter nos regards sur les derniers siècles que nous venons de raconter , sur l'aspect de Nantes , à la fin de l'époque féodale ; enfin , sur les progrès de son commerce et de son industrie.

Avant de passer à la ville nouvelle, il faut graver dans les esprits, la ville de nos pères.

On déprécie souvent trop le moyen âge, et l'on oublie que dès le IX. 6 siècle, le peuple de nos villes avait des droits de bourgeoisie qui, s'ils n'étaient pas encore écrits et reconnus par les lois , n'en existaient pas moins. Il n'est pas d'ailleurs dans l'ordre des choses , que la guerre, le meurtre, le brigandage, et le despotisme, donnent naissance immédiatement aux lumières et à la liberté. Nous avons suivi les progrès des premiers siècles. Les trois suivants nous offrent une série d'améliorations successivement plus nombreuses.

Le XV. f siècle nous a don né,dans notre ville, une foire importante, une école, un procureur de la commune, un conseil électif des notables, plusieurs hospices , quelques couvents , une université , des traités de commerce avantageux , une garde bourgeoise. Le XVI. 6 siècle a organisé cette garde bourgeoise , renouvelé les traités , étendu les relations commerciales? nous lui devons encore des quais , des travaux d'agrandissement , un service de postes avec Paris, une municipalité, un présidial, un tribunal de commerce • des améliorations dans la salubrité et surtout dans la police. Le XVII. 0 siècle , nous a donné de nouvelles relations de commerce, la fabrication de la bière et des eaux-de-vie , plusieurs couvents, grand nombre d'édifices publics et d'embellissements, l'Hôtel-Dieu, deux halles, une bourse et plusieurs quais , un collège, des écoles publiques et gratuites , plus de latitude que par le passé pour la nomination des maires et des adjoints, la création de commissaires de police, l'éclairage des rues, des comités de commerce et la cessation des maladies épidémiques. En jugeant les faits sans passion , on trouve que chacun d'eux est la conséquence directe du précédent* Au commencement du XVIII. 6 siècle, Nantes se trouvait déjà dans une situation très-prospère, comme on en pourra juger par l'aperçu suivant.

PROGRÈS DJE NANTES. 99

Le principal commerce se faisait avec les îles de l'Amérique , où l'on expédiait annuellement 50 navires de 80 à 300 tonneaux ; savoir : 25 à 30 à la Martinique , 8 ou 10 à la Guadeloupe, 1 ou 2 à Cayenne , 1 ou 2 à la Tortue , 8 ou 10 à St.-Domingue. Les cargaisons pour le voyage étaient du bœuf salé d'Irlande en tonneau de 200 livres 9 des toiles pour le ménage , pour emballage et pour l'habillement des nègres , des moulins à sucre > des chau-» dières, etc. Quelques navires passaient à Madère, où ils prenaient des vins; d'autres partaient avec un chargement de sel pour aller au Cap- Vert à la pêche des tortues , qu'ils revendaient dans les colonies pour la nourriture des nègres. Les retours se faisaient en denrées coloniales dont une grande partie était reprise a Nantes par des navires hollandais pour le nord de 'l'Europe , excepté les sucres bruts qu'il était défendu d'exporter.

Le commerce de Terre-Neuve et du Grand- Banc occupait 30 navires faisant chacun deux voyages , ils partaient avec du sel et leurs pro- ' visions. Quelques retours se faisaient par l'Espagne et le Portugal , où ils se débarrassaient d'une partie de leurs cargaisons pour prendre les denrées du pays. Outre les navires Nantais , 60 bâtiments de la Rochelle et d'Oleron apportaient dans notre port le produit de leur pèche t tpute cette morue remontait la Loire, pour se

débiter a Paris , dans le Lyonnais et l'Auvergne.

11 existait à cette époque , entre notre place et la cote nord de l'Espagne, des relations fort étendues , suites d'un traité moitié religieux et très-ancien , renouvelé par Charles VIII , sous le nom de con tractation 4 il y avait même une société établie entre Nantes et Bilbao. Plus anciennement , elle avait eu des navires à elle, mais alors cet usage n'existait plus , seulement les commerçants nantais avaient encore voix délibéra tive à Bilbao et vice versa*

Le commerce du Portugal était peu de chose, il se faisait principalement sur tartanes provençales. Tous les peuples du Nord, les Suédois, les Danois , les Polonais, Hambourg, etc., échangeaient aussi leurs produits contre les nôtres. Mais comme ils avaient à Nantes des commissionnaires de leurs nations , leurs navires payaient un droit de 50 sous par tonneau s aussi une grande partie de ce commerce se faisait, comme je l'ai dit, sur navires hollandais qui entraient en franchise. En résumé , le mouvement du port pour le long cours et le grand cabotage s'élevait , année commune, au-dessus de 90,000 tonneaux.

Le commerce des denrées du pays consistait surtout en sels , vins, eaux -de -vie, toiles , blés et bestiaux. Dans la baie de Bourgneuf les marais salants de neuf villages rendaient, année commune , 10 mille charges de sel de 6720 livres pu 33,600 tonneaux. Le roi payait 201iv.

la charge , et le surpins de ce qui n'était pas fourni à ses fermiers se vendait aux peuples du Nord au prix de 60 à 70 liv. Les marais de Guérande et du Croisic fournissaient environ 52,000 tonneaux ; ce sel n'allait point dans les greniers du roi , on le vendait dans la provincé ou à. l'étranger , une partie remontait la Loire. 11 sortait de Nantes 9 année commune , 7000 pipe9 d'eau-de-vie estimées de 60 à 100 liv. , et 8000 tonneaux de vin qui se dirigeaient vers les états du Nord. Nantes était encore l'entrepôt d'une partie des miels et des cires de Bretagne que les Hollandais venaient y prendre. Quelques fois , elle fournissait aux ports de la Côrogne et de St.-Sébastien les grains du Morbihan qui exportait chaque année 6000 tonneaux de froment et 9000 de seigle, aux prix moyens de 90 liv. pour le froment , et 60 pour le dernier de ces grains.

Parmi les usines du comté se trouvaient une verrerie, de nombreuses distilleries d'eau-de-vie, trois forges dont les produits étaient consommés sur les lieux et ne suffisaient pas, puisqu'on tirait encore beaucoup de fer du nord de l'Espagne, des papeteries qui expédiaient pour Bilbao , des fabriques de toiles qui occupaient près de 1500 métiers tant à Nantes que dans les environs, et surtout à Clisson.

Le commerce avec les ports français, était très-considérable, principalement avec Bardeau*

qui importait chez nous une immense quantité de vin de Graves. L'approvisionnement du port en chanvres , se faisait dans la Bretagne et l'Anjou, qui en fournissaient annuellement 5 à 6 millions de livres* La sergerie , la tannerie, maroquinerie, la brasserie, prospéraient et prenaient de l'accroissement. Lors de la pèche de la sardine, Nantes recevait pour sa part, plusieurs centaines de tonneaux, quelques-unes de nos barques prenaient part à la pèche du hareng , enfin la pêche en rivière de l'alose , du saumon et de la lamproie, faisait vivre encore un assez grand nombre d'habitants.

Le comté Nantais contenait plusieurs mines connues de charbon de terre ; mais la seule dont les houilles fussent estimées, celle de Nort appartenait au duc dUzès, et il n'était pas permis d'en extraire; quant à l'agriculture, elle ne sera encouragée que 50 ans plus tard.

C'est une question controversée que celle de l'existence au moyen âge, d'une époque religieuse et d'une époque féodale , distinctes l'une de l'autre* L'histoire de Nantes semble prouver que , chez nous, la noblesse et le clergé ont marché de front. Ce n'étaient point de petits seigneurs, même au temporel, que les évêques de notre ville. Ils jouissaient de la forêt de Sautron, du bois de Chassais , dix communes leur payaient la dîme en nature, et plusieurs par abonnement* Dans leur fief des réguaires, ils rendaient la

justice et nommaient les notaires et les sergents ; à la Foire Nantaise , qui durait quinze jours , chaque année , sur le Marchix, et pendant laquelle les marchands ne pouvaient étaler que là , ils partageaient avec le roi le droit de perçue. Sur toutes les denrées qui entraient en ville et passaient sur les Hauts-Pavés et autres terrains de leur domaine , ils recevaient encore une rétribution : la douzaine de moutons payait 8 deniers, la charretée de grains, 6; celle de planche, 12; les mules, 5, etc. Mais le plus beau des droits de Monseigneur, c'était le banc du vin. Pendant 15 jours, personne à Nantes, ne pouvait vendre du vin sans sa permission; et son traitant savait la faire payer. Ce privilège rapportait par ferme , 6 300 livres tournois en 1674. En 1639, le spirituel et le temporel de l'évéché réunis, étaient affermés, 18,000 livres : admettant que le fermier gagnât moitié, le revenu brut était de 27 mille liv. et correspondait à un revenu actuel d'environ 100 mille.

 côté des évéques , seigneurs temporels et spirituels , vivaient en paix a l'ombre de l'autel, les curés et vicaires des 13 paroisses de Nantes, St.-Jean, St.-Laurent, St.-Croix, St.-Vincent, Saint-Nicolas, Saint-Saturnin, Sainte-Radegonde, Notre-Dame, Saint-Denis, Saint-Léonard, Saint- Similien , Saint-Clément el Saint-Donatien. Mais , outre les églises qn* nous venons de citer, on trouvait encore Saint - Symphorien acco-

lée au cimetière Saint — Similien, Toute - Joie près l'Hôtel -de -Ville , Saint - Julien sur la Fosse, etc. , deux séminaires dont l'un pour les missionnaires , et de nombreux couvents d'hommes et de filles, en sorte que prêtres, abbés , moines et religieuses formaient environ le centième d'une population de 40 à 42000 habitants.

En regard des institutions religieuses, nous pouvons placer les constructions guerrières qui protégaient Nantes. Les unes entouraient la vieille ville , les autres la ville neuve du Marchix. Les premières commençaient au château ; elles se dirigeaient vers l'Erdre en suivant les mottes St.-Pierre et St.-André. On trouvait d'abord la tour du Duc, puis celles du Doyenné de St.-Laurent et du Mûrier, bâties en 1200 , et placées sur l'espace planté d'arbres qui forme un angle au-devant de la maison Mari on : plus loin , le bastion et la demi-lune St.-Pierre, un peu avant d'arriver à la place Louis XVI. Après avoir laissé le cours St- Pierre , alors place des Lices , on trouvait la lour de l'Evêché et celle de Guy de Thouars de 1200, la tour de Pierre de Dreux élevée seize ans plus tard, une casemate alors toute récente ; enfin l'on descendait à l'Erdre en suivant la tour du Trépied et celle de Chauvin qui étaient encore de 1200, celle du Papegault et le bastion St.-André, qui dataient d'un siècle , puis la grosse tour sur laquelle on lisait eette

inscription MCCXXVII. Près de cette tôlir était une glacière ; là le mur de Tille faisait un coude et suivait la rivière jusqu'au Port Communeau , dont le pont était défendu par la tour du Moulin aux Hârnois. Entre le pont des Petits-Murs et celui du Port-Communeau se trouvait la tour de l'Arbalètrie. Au pont des Petits-Murs les fortifications passaient sur la rive droite de l'Ercfre. On rencontrait d'abord la tour de l'Erdre et celle de Haut-le-Pied , puis plus en avant le pont , la Porte et la tour de Sauvetout qui sont de 1227. De là, à la rue St«-Nicolas se trouvaient les tours de Grimaud , de Corbîn et de St. -Nicolas, construites dans le même temps. Auprès de l'Hôtel actuel des Etrangers commençait une douve profonde et remplie d'eau, appelée douve St.- Nicolas, qui occupait une partie de la place Royale et l'emplacement de la Halle au Grain et de la rue de la Peyrouse. De telle façon que la rue de Gorge était en quelque sorte un quai* Dans cette douve , vis-à-vis la rue St.-Nicolas, autrefois du Bourgmain, se trouvait une Ile formant demi-lune et protégée en arrière par les tours de Pierre et d'Alix de Bretagne qui défendaient aussi le pont et la porte St.-Nicolas; de là jusqu'à la Loire il y avait deux angles , dans le premier on voyait la tour Guichard , bâlie en 1227 comme les précédentes, et dans l'angle 4e la Loire ef de h

douve St.-Nicolas, au coin du quai Braiicas actuel , celle de Chevigné construite en 1472. Du château à la tour Chevigné Ton trouvait la tour des Jacobins , le Port - Maillard, le Bastion-Maillard , la tour de la Monnaie , la tour St. Jacques, la porte Chalandière ou de la Boucherie , la tour de la Prévoté, la tour du Râteau, le Râteau ou Grille de l'Erdre à son embouchure dans la Loire, le pont du Râteau , la tour Ste.-Catherine et celle de Barbacane.

Les fortification à la moderne , construites en partie par le duc de Mercœur , commençaient au Port-Communeau pour finir à l'extrémité de la douve $t.-Nicolas ; elles consistaient en six bastions , celui de l'Erdre , celui de Rennes , celui de Vannes , le bastion de Couè'ron , celui du Roi et le demi -bastion St.-Nioolas. Elles entouraient la Motte St.-Nicolas, Ste.-Elisabeth , la rue des Hauts-Pavés, la rue Dubois allant de l'Erdre à St.-Siniilien , la rue du Tertre , parallèle à celle-ci , la rue de Bourgneuf , la rue Moquechien et celle de Bel- Air.

Pour mieux connaître notre ville au commencement du dix-huitième siècle , il faut y entrer en quelque sorte; c'est donc dans les mémoires particuliers que nous achèverons de l'étudier. Nous lisons ce qui suit dans un voyage du temps :

» ^ientQt sur notre gauche, en descendant la

» Loire , nous apercevons St. -Sébastien 'dont » il est question aux livres de Rabelais , l'église » en est encore en grand renom , et les Nantais » pour pestes et autres maladies contagieuses » y viennent en procession brûler un cierge » inince qui en embrasse la circonférence tant il m est long. Dès le détour de la prairie de Mauves » nous distinguons devant nous les ponts avec » leurs maisons qui paraissent ça et là au mi- » lieu des masses touffues de saules et de peu- » pliers, et se prolongent l'espace de t rois-quarts » de lieue. Sur la droite est la ville , bâtie en » amphithéâtre, le Château, les diverses for- » ttficaticms , la tour neuve du Bouffay qui porte » si légèrement son dôme et ses belles moulures » en plomb , les maisons grisâtres avec leurs toits n d'ardoise, la longue flèche de la Collégiale, » la cathédrale qui s'élève majestueusement au » milieu d'une ceinture de feuillage que lui » forment les jeunes arbres de la butte St.-Pierre* » enfin la rivière de -Loire avec ses nom- » breux navires qui voguent, ou déchargent » sur les quais leurs cargaisons ; tout cet en- » semble forme un coup-d'œil le plus ravissant » que j'aie jamais vu en aucun pays. C'est » merveille de voir comme sur notre bateau )> chacun veut en jouir et se complaît en ex- » plications. Bientôt nous voguons sur le canal » St. -Félix : & droite est le Château , à gauche » l'Ue-Glpriette , devant nous le moulin Gro-

» gnard et la Sausaie (Feydeau) , dont les ponts » s'étendent de chaque côté comme deux bras.

» Nous laissons en arrière le quai des Jacobins , j> et nous voici au Port-Maillard. Le cœur bat » en mettant le pied à terre de songer que » Ton se trouve dans si ancienne ville de France , » la plus commerçante , peut-être , et la capi- » taie de notre province* qui toujours sut se i> tenir indépendante d'auçun vasselage et ne » fut jamais soumise long-temps par conquête* » Mon hôtellerie était la Croix -Verte, sur la » route de Vannes dans la ville neuve , et » j'eus à traverser pour y arriver une bonne » partie de Nantes , la rue de la Monnaie , la » place du BowTay dont les arbres sont abattus » et faisaient autrefois l'avenue du Château, » la rue de la Poulaillerie, celle de Belle-Image, » les Changes, la rue des Halles , le pont des iï Halles , la rue de Sauvetout ou de la Bou- » chérie, le pont de Sauvetout et la place » Bretagne

» Je désirais visiter les lieux les plus intéres- „ sants, et je m'accordai ce plaisir. Près de la rue w de la Boucherie, l'on me montra une maison , n dans laquelle la duchesse Anne a, dit-on, longn temps habité. A l'Hôtel-de-ViUe , je vis les w portraits des maires de Nantes , exposés en n quelque sorte à la reconnaissance publique. „ Malheureusement , la plupart ayant été gens n de bassesse et de poltronnerie envers les

» les grands seigneurs , afin d'en obtenir des » titres et des pensions sur les octrois , ils ne » méritent que mépris pour leur lâcheté et leur » vilainie à dépenser , en présents aux nobles , » les déniers du peuple. Le maire actuel , M. » Proust, digne successeur de ses devanciers, dit » hautement qu'il faut flatter le comte de Tou- » louse , gouverneur de la province , et le raar- » quis de Molac , gouverneur de la ville , parce » que cela plaît aux hommes d'illustre nais- » sance , de se faire protecteurs des grandes » cités et de la bourgeoisie. Au surplus , cette » manière de penser , si elle ne lui a pas profité » en estime, lui a procuré d'être fait maire hérédi- » taire, au mépris de toute justice, et d'avoir » sa part dans le revenu de la ville (1)*

» J'appris toutes ces choses en promenant , et » bien d'autres encore ; comme la dépense de » plus de mille livres tournois, payée par la mairie » pour un service à noble dame marquise de » Molac. Il est beau sans doute d'avoir plus » de 100 mille livres tournois de revenu, » comme cela a lieu pour la communauté de » Nantes ; mais on est bien mari d'en voir em- P ployer grande partie a solder du vin le jour » des rois , de belles régalades à l'installation des

il) La villa a payé , depuis , 8fi,213 liv. à la veuve de M. r Proust , pour rentrer dans le droit d'élire lté Maire*. Ce serait aujourd'hui près de 55o mille livres.

» maires et des échevins , des gants et bouquets à » la Fête-Dieu, et des cadeaux à ceux qui n'en » ont aucun besoin , comme les gouverneurs et » les rois de France 5 aussi les Nantais qui sont un » peu ladres , mais du reste bons payeurs , se » plaignent-ils de ce que la mairie doit , lors- » qu'elle devrait être très-riche , à pouvoir bâ- » tir de beaux édifices pour embellir la ville. » Ce serait cependant utile , car les rues y sont » étroites et sans apparence ; Nantes n'est pas » grand et^Pon s'y perdrait aisément, ce n'est » que venelles et détours, c'est àpeinesi quelques » monuments , comme la cathédrale , fixent l'at- » tention. Du reste , c'est une ville de plaisir et » d'ouvrage pour le peuple et surtout pour les » ouvriers ; ceux-ci ont un lieu nommé la Danse >i des Dames , vis-à-vis le bastion et au bas de » la motte St.-André , où ils se divertissent fort, » pendant les soirées d'été. Les marins n'y vont » guères , mais souvent les commis négociants » et les écoliers , qui s'y prennent quelque fois » de belles passions ou de querelles.

» J'ai remarqué que nulle part les pa- » vés n'étaient en bon état ; il en coûte ce- » pendant , chaque année , 6700 livres tournois » ( aujourd'hui environ 25 mille francs ) pour » les entretenir, ainsi que les portes et les » ponts II n'est plus, du reste , permis de cons- » truire , sur la voie publique , trapes , perrons, » châssis , étaux , échopes , etc. , et les maisons

» qui menacent ruine sont abattues sur le champ, *> en vertu d'une vieille ordonnance qui vient » d'être renouvelée.

» Je ne saurais trop louer la manière dont » la police est faite à Nantes, auprès des autres » villes de France. Crainte que les voyageurs » ne soient trop rançonnés , il y a. dans chaque » hôtellerie un maximum affiché au lieu le » plus apparent , sur lequel ou peut se con- » sulter pour le paiement de sa dépense. Les » échevins veulent que les hôteliers gagnent, » mais honnestement et sur le nombre, afin de » faciliter la visite de la ville aux étrangers. » Cependant la vie est chère dans un lieu sj » proche de toutes les denrées; mais cela tient » aux droits du roi, à ceux de Monseigneur l'é- » véque et aux octrois de la mairie ou com- » munauté des bourgeois, comme ils l'appellent , » qui en surchargent le prix. Aussi le vin de Bor- » deaux se vend-il 9 sous la bouteille , celui w d'Anjou 6 sous et 6 deniers ; celui de Nantes » 3 sous, et ainsi des autres objets de consomma- » tion. La ville est éclairée pendant les trois mois » d'hiver au moyen de lanternes. Chacun est » tenu de balayer le devant de sa maison et les » communications pour les lettres sont très-coin— » modes. Tous les mardi et samedi, à 6 heures, » il y a courrier pour Paris et autres villes de » la route , et pour la Picardie , le Dauphiné , » la Flandre , la Hollande, etc.; les retours sont

» les mardi et samedi, à 8 heures du matin. Il y » a en outre quatre courriers qui partent aussi » chacun deux fois la semaine pour les autres » routes. L'hôtel des postes est rue de Briord. » La nuit , le service du guet permet que Ton » dorme sans inquiétude; Nantes est d'ailleurs » paisible. Chose assez étonnante, le service » des incendies est bien organisé, et cependant » la ville n'a pas encore de pompes. Dans le » dernier de ces accidents , des manœuvres ap- » pelés Lamballesj qui viennent en assez grand » nombre de l'évêché de Saint-Brieuc et surtout » des communes de La m balle , Moncontour , » Plœuc et Plaintel , se distinguèrent par leur » activité.

» Je vis , avant de quitter Nantes , tirer la » quintaine de l'évêque. C'est vieille coutume et » droit seigneurial , dans tout le comté , que le » tir de cette quintaine. Les jeunes mariés de )> l'année sont tenus, à certaine époque, de ve- » nir briser une lance en bois contre un po- » teau à leur seigneur , et , s'ils manquent , les » assistants ne se font faute d'en faire des gor- » ges chaudes et de rire tout leur saoul , car » c'est signe , à ce qu'ils disent , que le tireur » n'a point fait bon choix au jour de ses noces, » et qu'il n'a point trouvé sa fiancée en tel état » qui lui eût été fort avenant. En général , la » quintaine se tire à cheval , en trois courses, » dans chacune desquelles on frappe de la lance

» contre le poteau du seigneur ; quant à celle » de l'évêque , elle se tire en bateau , et c'est » par ma foi un divertissement fort agréable que » les vassaux procurent ainsi non-seulement à » Monseigneur.» mais encore à eux-mêmes et » aux e'trangers.

Je ne terminerai pas cette espèce de statistique sans dire un mot des institutions qui existaient à cette époque et du revenu de la communauté. Très-considérable dès 1700 , il montait à plus de 100 mille livre tournois , équivalent à près de 400 mille fr. d'aujourd'hui. Les octrois en formaient la presque totalité. Ils se percevaient sur les marchandises qui entraient à Nantes , d'après un tarif qui n'avait guère varié depuis 1598.

Les objets de droguerie et d'épicerie payaient 3 Hv. par charge ( la charge était de troiscents livres); ceux de mercerie 1 livre , les étoffes de toile et de laine, 1 Jiv», le coton en balle 6 sous par charge , la céruse et les teintures 6 sous , les viandes fumées S; le goudron, la grosse toile écrue 1 sou par pièce ; la chandelle de suif S sous , les cuirs de Buénos- Ayres et de Russie, tannés ou non tannés 3 sous pour 10 peaux, la quincaillerie 10 sous par charge, le savon et le salpêtre 6, le sel 10 sous par muid nantais , le sucre raffiné 1 liv. par charge, terré ou brut 12 sous, le vin du dehors 12 sous par pipe, le vin au débit

1 sou par pot, quand il était du cru , et 2 s'il n'en était pas.

Tous les navires au-dessus de 3 tonneaux venant à Nantes, soit du haut, soit du bas de la Loire , payaient 5 sous ; il y avait encore des droits de sortie des marchandises, de pavage, et plusieurs autres ; enfin, des rentes au nombre de 44, dont quelques-unes méritent d'être citées. Le moulin Talensac était affermé 110 liv. , les halles du Bouffay 1020 liv. , la maison joignant l'Hôtel-de-Ville 400 liv. , le moulin de la Saulsaie 450, la cohue (halle) aux poissons 300, les boutiques adossées à l'échelle du palais 400 liv., le droit d'ajustage et étalonage des mesures 500 liv.

Tous les. corps d'arts et métiers avaient leurs règlements particuliers, qui établissaient, 1.° qu'il fallait être catholique pour exercer sa profession; 2.° un fonds commun pour payer deux messes annuelles, dont une pour les défunts; 3.° la défense à ceux qui n'étaient pas reçus maîtres , d'exercer; 4.° les conditions de la maîtrise et celles de l'apprentissage. Il y avait aussi un maximum pour le prix de la journée de plusieurs d'entre-eux.

Ces corporations pouvaient devenir la source d'institutions plus utiles : il est à regretter que nos révolutionnaires de 89, au lieu de les détruire, n'aient pas essayé de les transformer en associations. Cr^er up fpnds commun d'épargnes.

destiné à secourir les malades , à donner des retraites aux infirmes, à payer l'éducation des enfants , à les doter même au besoin; tel était le but qu'ils eussent dû se proposer, au lieu de briser sans réflexion tout ce qui existait.

Les élections des Maires et des échevins étaient faites par les notables. Dans le principe il fallait avoir été échevin pour devenir maire; mais en 1700, cet usage était tombé en désuétude.

Les échevins , à leur tour , nommaient les députés aux états, leurs choix étaient souvent dictés par les grands seigneurs. Ainsi nous trouvons aux Preuves de Travers, une lettre de M. de Molac,qui demande à la communauté des bourgeois, de nommer son homme d'affaire, ce qui fut fait; l'élection des Maires n'était pas toujours ratifiée par le roi , et toujours elle était influencée. Celle des juges-consuls se faisait mieux; tous les commerçants étaient électeurs. Pour devenir juge consul, il su (lisait d'être commerçant, et pour devenir président, d'avoir été membre du tribunal. La Chambre de Commerce se composait de tous ceux, quel qu'en fût le nombre, qui avaient été juges-consuls.

Les écrits publiés à Nantes, ou par des Nantais , au XV1I. C siècle , n'offrent rien de remarquable. Nous allons cependant citer les principaux et leurs auteurs.

L'Espine, genti}hommç du Croisic ? a laissé

un poème intitulé la Parure des Dames , imprimé à Liège.

Gabriel Hullin a publié, en 1616 , un traité de la nature et usages des marches séparantes les provinces de Poitou , Bretaigne et Anjou.

Odet de la Noue fut , comme son .père, écrivain et guerrier ; nous avons de lui des poésies chrétiennes (Genève, 15g4) , et deux ouvrages intitulés , l'un : Description de la Tyrannie et des Tyrans (Reims, 1577) \ l'autre, paradoxal: Que les adversités sont plus nécessaires que les prospérités (en vers, la Rochelle, 1588).

Gabriel Clément et Mello le jeune ont publié l'un et l'autre des écrits sur la peste. Je n'ai pu me les procurer.

Berthaud nous a laissé un traité sur les religions, intitulé : De ara liber singularis,

Albert Padioleau avocat, est l'auteur de stances en vers sur l'histoire des Saints de Bretagne, de recherches sur la juridiction de la chambre des comptes et la régale , d'un ouvrage sur l'état présent et passé de Jérusalem.

Le cajucin Raphaël a écrit un livre, intitulé : U exaltation de la couronne de N. S. Jésus-Christ, imprimé à Rennes.

René Cerisier, jésuite ; Jacques Lebrun, jésuite Bonaventure deS.te-Anne, carme; Félicien de S.te-Magdelaine, carme ; Daniel Hervé, de l'Oratoire , et Vincent Gbristi 7 théologal de

Nantes , ont publié de nombreux livres de piété et de théologie- Georges Reveau, conseiller au présidial de la Rochelle , nous a laissé une relation en latin du siège de cette ville , imprimée à Amsterdam ; Motays est l'auteur d'une Coutume de Bretagne ( Nantes, 1725 ) ; Adrien . Cardinal, d'un livre de modis latine loquendi (Nantes, 1690).

Le Pays a fait imprimer à Paris les ouvrages intitulés : 1.° Amours , Amitiés et Amourettes 2.° le Démêlé de C Esprit et du Cœur / 3.° Ze'latide / 4.° Recueil de Poésies»

Martin de Lanoue nous a laissé deux traités , un d'Arithmétique , puis un autre sur l'art de vérifier les écritures.

Pendant la durée de ce siècle, notre ville, si riche en méchants écrivains , ne produisit qu'un artiste, Charles Errard, peintre et architecte, mort à Rome en 1689. Il peignit, à fresque la coupole du chœur de notre cathédrale ; mais le vandalisme de 93 a détruit son ouvrage. On lui doit plusieurs tableaux et les dessins de l'église de l'Assomption, à Paris. 11 a été de plus directeur de l'Académie française de peinture.

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