‹ Essais historiques sur les progrès de la ville de NantesChapitre 19 sur 35 · DÉPENSES · texte numérisé non relu

DÉPENSES

Traitements, appointements et gages. . . . 49,595 liv. 7 s. 8 d.

Rentes et pensions viagères 6,248 5 »

Rentes perpétuelles.. . 29,996 15 9

Intérêt d'emprunts et ^ ,

indemnités 30,331 16 10

Remboursement de capitaux 143,294 15 6

Dépenses ordinaires annuelles 116,394 9 6

Dépenses extraordinaires variables 223,299 19 6

Dépenses diverses extraordinaires 402,777 1 7

Total de la dépense- • 1,001,938 liv. 11 s. 4 d. Total de la recette. . . 989,496 14 8

D'où il suit que la dépense avait excédé

la recette en 1791, de.. 12,441 16 8

C'est avec une situation financière aussi déplorable, que notre ville se trouve en présence de la terreur et des événements qui suivirent.

Quelle époque fut plus féconde en malheurs de toute espèce ? L'ennemi s'avance sur notre territoire , la Vendée se soulève , la famine et les maladies ravagent notre sol ensanglanté; la liberté , debout sur des cadavres , immole à la peur de la trahison jusqu'à ses plus chauds défenseurs ; enfin , la populace , devenue toute-

puissante , impose aux citoyens tremblants le despotisme des masses ignorantes. Voilà cette anarchie au milieu de laquelle ont brillé des cœurs sublimes, et dont les principaux acteurs semblaient avoir pour mission de renverser jusqu'aux derniers vestiges de l'aristocratie, et de faire sentir fortement le besoin d'ordre et de paix.

L'un des faits les plus importants de notre révolution , celui qui en consacra l'existence, ce fut la mutation opérée dans la propriété par suite de l'abolition des droits féodaux, des francsfiefs , des dîmes , des corvées , et par la vente des biens des nobles et de ceux du clergé.

Lorsque les chefs de l'époque montaient à la tribune pour demander la suppression des couvents, le peuple pouvait ne pas comprendre toute leur pensée; mais, aujourd'hui, l'histoire doit la rétablir. A Dieu ne plaise qu'ils songeassent à proscrire la liberté religieuse , et qu'ils s'occupassent de savoir s'il resterait encore dans leur patrie des hommes portant longue barbe et scapulaire, récitant force oremus et se macérant le corps et l'esprit ; mais ils avaient compris que la révolution de 89 n'était qu'une question de propriété ç que si le Tiers-Etat n'avait que peu de libertés , c'est qu'il ne possédait rien , pas même souvent ses instruments de travail; que tous ses droits seraient* illusoires tant qu'il serait soumis à un petit nombre (les nobles et le clergé)

et tenu par eux en servitude indirecte; que le peuple ne s'était émancipé , du XII. 0 au XIII* siècle , qu'autant que Pépargnelui avait fourni le moyen d'acheter de ses maîtres des institutions, et qu'il n'avait su conserver ces institutions que dans les lieux où son agglomération et les richesses acquises par le commerce lui avaient permis de peser dans la balance et de faire écouter sa voix. C'est une grande question que celle de l'expropriation des nobles; mais quant au clergé la mesure était juste. S'il était convenable au moyen âge , lorsque le peuple n'avait d'autre consolation dans ce inonde que l'espérance d'un meilleur sort dans l'autre , qu'il travaillât jSour enrichir ceux qui lui apportaient au sein de ses misères des paroles sympathiques , ceux qui conservaient la science , mère de l'industrie , ceux qui s'interposaient entre les seigneurs et lui avec toute la force de la religion chrétienne, en rappelant aux puissants que les hommes sont frères et que les pauvres et les petits sont les préférés de Dieu; il était convenable aussi qu'au XVUL* siècle il cessât de suer pour ceux qui ne savaient plus que dépenser en plaisirs mondains le fruit de son travail , pour ces abbés de cour , les fashionnables de l'époque, dont la vie était toute sensuelle. Au surplus , ces mesures créèrent plusieurs millions de propriétaires sur lesquels s'appuya la l'évolution. Et , dans notre province , où exis-

taient tant de rentes et de domaines congéables, la classe moyenne devint tout a coup toutepuissante, d'opprimée qu'elle était auparavant ; il est à regretter du reste que la Convention ait consacré la confiscation sans comprendre tout le parti qu'elle en pouvait retirer sous le rapport de l'agriculture et qu'elle n'ait pas établi en principe pour les biens qu'elle vendait la transformation des baux usuels , qui sont essentiellement mobiles , en rentes fixes 3 car de cette manière , tout en augmentant de la même quantité le nombre des propriétaires fonciers , elle eut permis aux fermiers de faire des améliorations que leur défend aujourd'hui leur situation précaire, et qui ne tournent jamais à leur profit; c'était d'ailleurs sanctionner le droit de travail et le placer à côté du droit de naissance sur une ligne touteparallèle. Il est à regretteraussi qu'elle ait eu recours à des assassinats juridiques pour consolider la vente des biens de l'église et de la noblesse. Mais reprenons la série des événements dont notre ville fut le théâtre pendant la révolution.

Les Girondins opprimés à la Convention adressèrent un appel ( le 12 janvier) aux fédéralistes de l'ouest j par l'entremise des députés bretons. Sottin Lacoudière , qui se trouvait alors à Paris, écrivit au directoire de Nantes qu'une faction désorganisa trice voidait relever un trône pour y placer le fils de Philippe Egalité» Aussitôt la

ville fit une levée parmi les jeunes gens, et les cent premiers prêts partirent siu* le champ* Ils trouvèrent à Paris les Brestois qui les avaient devancés, et se réunirent à eux ; mais bientôt la Convention publia, pour s'en débarrasser, le décret du 5 mars, qui les ramena dans leurs foyers. A leur retour, ils secoururent les patriotes de Maine-et-Loire; et se distinguèrent dans plusieurs rencontres. Dès cette époque , il existait à Nantes, comme dans toutes les autres villes de France , des germes de division parmi les républicains. Les uns , unitaires et jacobins , voulaient à tout prix le triomphe de leurs opinions ; les autres, fédéralistes et Girondins , penchaient pour les mesures de douceur , et voulaient que les provinces eussent des privilèges qui leur permissent de combattre l'influence de la capitale. Entre eux se trouvait une masse flottante composée de purs républicains , qui se rapprochaient des premiers par leur énergie , et des seconds par leurs habitudes d'humanité. Chez nous, les jacobins se réunissaient au club Vincent-la-Montagne, et les Girondins dané l'emplacement actuel de la Bibliothèque.

Le 10 mars , jour fixé pour l'exécution de la loi du recrutement , la révolte fut générale dans la Vendée. C'était tout ensemble, de la part des paysans , acte de haine contre un gouvernement qui ne respectait pas la liberté religieuse j et désir de rester au pays, tous dé-

testaient la république ; la voix de leurs prêtres persécutés , excitait chez eux de vives sympathies , et les enflammait de l'espoir de s'affranchir de l'oppression. Le 11 mars, un détachement se porta sur Mauves ; il trouva les paysans réunis derrière le^ bourg: leur résistance fut assez vive ; mais quelques coups de canon à mitraille les décidèrent à prendre la fuite. Le lendemain , un bataillon de gardes nationaux se porta en partie sur Clisson, en partie sur St.-Philbert. Ce dernier poste était enlevé $ mais il fut repris. Le même jour, on envoya garnison à Indret. Le 13, le 14, le 15 et le 16, la garnison de Nantes, y compris la garde nationale, fit des sorties sur toutes les routes. Le 15, un nouveau bataillon se porta à Clisson pour protéger la retraite des troupes qui s'y trouvaient ; pendant l'espace de 5 lieues, cette retraite ne fut qu'un combat continuel} malgré cette attitude ferme , les routes de Rennes et de Vannes furent coupées. Le 17 il fallut faire de nouvelles sorties , elles obtinrent un plein succès : le poste qu'occupaient les royalistes, au pont du Sens , fut emporté. Le 20 mars , une colonne se porta sur Ancenis , pour rétablir les communications avec Paris , et pour assurer la navigation de la Loire. Plusieurs bateaux armés furent chargés de maintenir la rive gauche, pendant qu'une frégate stationnait à Mîndin , que nos détachements opéraient sur la

droite, et que dans l'Intérieur de la ville régnait la plus grande activité. Le 24 mars, un détachement de la garde nationale fut envoyé à Paimbœuf; il se réunit a la garnison qui faisait de fréquentes sortie, et qui avait plusieurs fois battu les Vendéens. Le 30, une colonne se porta sur la route de Clisson : elle rencontra les insurgés; le combat fut long et sanglant , les royalistes se défendirent avec un courage admirable: cependant , ils furent vaincus, et cinq pièces de canon qui composaient leur artillerie tombèrent aux mains des Nantais. Pendant tout le mois d'avril, de nouvelles sorties furent faites sur toutes les routes, et de nombreux détachements renforcèrent les postes de Nort , Vue , Savenay et St.-Jean-de-Boizeau. Le 19, le Port St.-Père fut enlevé de vive force après un combat très-long , dans lequel les Vendéens opposèrent une opiniâtre résistance. Les Nantais se portèrent ensuite sur Machecoul , qui Subit le même sort; plusieurs pièces de canon tombèrent entre leurs mains. Ils trouvèrent dans cettevilleles cadavres de500 prisonniers républicains égorgés par les royalistes , et furent assez heureux pour dél livrer un grand nombre d'autres prisonniers quidevaientle lendemain subir le même sort. Les colonnes Nantaises , poursuivant leurs succès, marchèrent sur Legé, Bourgneuf, Pornic, Chalaus, dont elles s'emparèrent, ainsi que de Noirmoutier : elles rentrèrent ensuite dans leurs

foyers , aux acclamations des habitants. Dans les premiers jours de mai, arrivèrent à Nantes , des gardes nationaux de Rennes , auxquels on confia le château d'Aux qui couvre lndret.

Cependant les Vendéens revinrent à la charge sans se laisser décourager par les revers qu'ils avaient essuyés. Le 12 mars, Cathelineau, à la tête de 1500 hommes , attaqua le port St.-Père , et fut repoussé. Deux expéditions de Beysser, l'une dans la foret de Princé , l'autre dans les marais de Bourgneuf , produisirent un heureux résultat ; la commune de Chemeré fit sa soumission. Le 22 mai, arrivèrent 500 fédérés de St.-Brieuc. Le l. 6r juin, la Société de Commerce et d'Agriculture proposa de faire, pendant trois mois , un fonds de 30 à £0 mille livres , pour secourir les femmes et les enfants de ceux qui se battaient; ce qui fut accepté. Mais la division régnait dans la ville. Le club de St.- Vincent et le club de la Halle, se partagaient les habitants. Autour de Nantes, les villes de Rennes , Brest, Quimper,Lorient,Pontivy, où se trouvaient les chefs de la fédération, se prononçaient pour là Gironde et ne lui demandaient pour la faire triompher, que de savoir opposer quelqu'énergie à ses adversaires. Les Vendéens , de leur côté, encouragés par leurs succès et le défaut d'union des patriotes, poursuivaient la guerre avec ardeur. Ainsi , Nantes se trouvait abandonnée à ses propres forces; une sortie fut faite sur la

route de Clisson, que les insurgés avaient interceptée: l'inhabileté de Beysser, la rendit inutile ; la colonne républicaine fut coupée par les royalistes. La légion Nantaise et le bataillon des Côtes-du-Nord firent des prodiges , et parvinrent à effectuer la retraite ; plusieurs républicains moururent de soif et de faim; d'autres, en plus grand nombre, tombèrent sous le feu des ennemis. Ce fut dans cette circonstance que Coislier, chef de la légion Nantaise, perdit la vie. Beysser Payant serré mourant dans ses bras : Ce n'est rien , lui dit Coislier , je meurs pour la république ; sauve tes canons/ Et quelques x instants après il fut déchiré par les soldats du parti opposé.

Les Vendéens étaient maîtres des campagnes voisines ; ils occupaient Saumur , Angers , Ingrandes , Doué , Chollet , Mortagne , Montaigu, Machecoul , Âncenis. Ils avaient des armes , des canons , des munitions de toute espèce , et bientôt ils sommèrent notre ville d'ouvrir ses portes. Leur sommation prescrivait aux Nantais d'arborer de suite le drapeau blanc , de livrer leurs armes , leurs munitions , leurs drapeaux et les caisses publiques , conditions auxquelles les militaires pourraient sortir avec leurs sacs , et les officiers avec leurs épées , après avoir prêté serment de fidélité à Louis XVII ; ils demandaient encore que les députés de la Convention, Merlin et GiUet qui se trouvaient

alors dans nos murs , leur fussent donnés comme otages, ainsi que d'autres citoyens à leur choix; faute de quoi , la ville serait livrée à une exécution militaire, et les soldats passés au fil de l'épée. Pour toute réponse, les autorités firent arrêter les porteurs de la dépêche et mettre la ville en état de siège.

En un instant les postes sont doublés. Les entrées sont barricadées et protégées par des pièces d'artillerie ; des batteries sont établies à Gigand, à la Hautière , à la Piperie; des bateaux armés protègent le fleuve en ce dernier point. Une autre batterie est établie près du château , de manière à balayer la prairie de Mauves ; partout règne le plus grand mouvement. Quelques troupes campaient à Saint-Georges , sur la route d'Ancenis. Le 109 me , placé à la Sausinière, couvrait les routes de Rennes et de Vannes ; enfin les fédérés des Côtes-du-Nord gardaient le faubourg de Pont-Rousseau. Ce fut dans cette position que, préparé à faire une vigoureuse résistance , l'on attendit l'ennemi. Canclaux , général de l'armée des Côtes , était alors à Nantes et dirigeait la défense avec une grande habileté et surtout avec beaucoup de prudence. Bientôt le bruit courut dans la ville que l'armée des royalistes s'avançait sur trois colonnes fortes en tout de 75 mille hommes 9 savoir : 40 mille du côté du Sud , 20 mille par la route de Paris , et 15 mille par celles de Rennes et de Vannes.

Le 27 , au soir , le poste de Nort fut attaqué ? la garde nationale de ce bourg et le 3. e bataillon de la Loire-Inférieure sV défendirent ■vaillamment jusqu'à cinq heures du lendemain matin; mais alors, il fallut céder au nombre et se retirer. La nouvelle de ce succès , répandue dans l'armée royaliste , augmente son ardeur. Aussitôt 50 à 60 cavaliers partent de la lande Ragon et viennent insulter les avant-postes de Pont-Rousseau. Beysser , croyant assez mal à propos que ce point serait le lieu de la principale attaque, fit occuper le village des Sorinières ; puis ensuite, sentant que ce village était inutile à la défense de Nantes 9 il le fit évacuer , en engageant ceux des habitants qui étaient patriotes à se retirer en ville , et il prépara la défense de Pont-Rousseau. Une pièce de 18 fui mise en batterie par son ordre dans la prairie Orillard, de manière à enfiler les Sorinières; il fit abattre les arbres et tout ce qui pouvait nuire au jeu de l'artillerie; puis il disposa les troupes dans les lieux les plus exposés a l'attaque et les plus favorables à la défense. Canclaux , de son côté , prévoyant que le camp de Saint-Georges serait débordé , et que , vu l'insuffisance des fortifications , il ne pourrait se défendre , sentant d'ailleurs qu'il était bon de concentrer les troupes dans la ville , afin de pouvoir offrir , sur chaque point , des forces plus imposantes , ordonna la retraite , et pen-

dantque l'avant-garde repoussait l'ennemi , les équipages et le parc d'artillerie rentrèrent en -ville dans le plus grand ordre; bientôt les troupes suivirent. À 11 heures du soir tout se trouvait en place , et chaque bataillon était à son poste.

Le lendemain, à deux heures du matin, une canonnade assez vive, du côté de Pont-Rousseau, annonce l'attaque. Aussitôt la générale est battue dans l'intérieur de la ville : en un instant les 15 bataillons de la garde nationale sont sur pied et rendus à leurs postes. A quatre heures du matin , le bataillon des vétérans, entièrement composé de vieillards, se montre sous les armes. Citoyens, leur ditPainparey qui les commande, ce jour va couvrir les Nantais d'une gloire ou d'une honte éternelle .• persuadé de leur courage et de leur énergie y jurons tous de ne voint parler de capitulation, et de mourir plutôt que de nous rendre. Et tous s'écrient, nous le jurons, vive la République.' Cependant la canonnade devient plus vive; les femmes renfermées dans leurs maisons , préparent de la charpie; les vétérans font des patrouilles; ils veillent k ce que les boulangers travaillent, ils dissipent les rassemblements, et font fermer les cabarets et les cafés.

L'attaque de Pont- Rousseau ne pouvait être, et n'était en effet qu'une diversion de Charette, qui avait pour but d'attirer sur ce point les forces des républicains. Les vendéens se portèrent aux Sorinières, comme Beysser l'avait prévu, avec 3

canons et 2 perriers, tandis que deux autres colonnes, après avoir quitté les camps des Cléons et de la Croix Moriceau , se déployèrent sur le poste de Saint- Jacques, avec plusieurs pièces. Le combat fut vif s l'artillerie des vendéens était servie avec activité; mais celle des républicains avec plus de sang-froid : aussi conservèrent-ils toutes leurs positions. Vers six heures du matin l'attaque commença sur les routes de Paris, de Rennes et de Vannes. Sur celle de Rennes, une colonne d'environ 14 mille hommes, soutenue d'une grosse artillerie, s'avança jusqu'à demiportée de canon : elle plaça ses batteries sur une éminence, au milieu du grand chemin. Un corps nombreux se posta sur la gauche, entre deux moulins, tandis que plusieurs divisions occupaient les routes de Vannes et de Paris, et que de forts pelotons, s'a vançant à la faveur des blés et des haies, s'emparaient de diverses maisons, d'où ils tiraient sur les républicains. Le combat fut long. L'artillerie nantaise, dirigée par l'adjudant Billi, fut habilement servie. Les meilleurs pointeurs vendéens furent tués, et quatre de leurs pièces démontées. Cependant, quelques royalistes ayant à leur tête l'intrépide Cathelineau, qui commandait sur la rive droite, pénétrèrent jusque sur la place Viarrae, où il fut tué. Dès lors les autres perdirent cette confiance en eux-mêmes, sans laquelle un succès est impossible. Excellents pour un coup de main hardi, mais très-mauvais soldats , chaque fois

que la discipline et l'ordre devenaient nécessaires, les royalistes se retirèrent après 18 heures de combat, abandonnant une pièce de canon avec un caisson 9 et découragés par la résistance qu'ils avaient éprouvée. On ne jugea pas à propos de les poursuivre, crainte de surprise, et les troupes bivouaquèrent à leurs postes. Le lendemain matin, du côté des ponts et sur la route de Paris, ils firent encore quelques démonstrations hostiles. Sur la route de Paris , ils tentèrent d'établir deux pièces de canon pour protéger leur retraite ; mais dans une sortie, les Nantais enlevèrent l'une d'elles, et leur tuèrent quelques hommes , le reste prit la fuite.

Nous n'avons aucunedonnée précise sur la perte desVendéens,que l'on a beaucoup exagérée en I'éva- 1 uan l à 5 ,000 hommes , n i sur celle des républ ica i ns. Ces derniers , dont les forces montaient à 10,000 hommes, eurent 200 blessés transportés à l'Hôtel-Dieu, et peut-être une centaine dans les autres hospices. Beaucoup succombèrent, surtout les amputés , dont presqu'aucun ne survécut , quoiqu'ils eussent été opérés avec une grande habileté. Quelques faits prouveront l'enthousiasme qui régnait parmi eux, et cette fièvre d'irritation qui ne leur permit pas de se rétablir. Le poste de Nort était commandé par un Nantais nommé Foucaud ; dans la retraite, il se jette à la tête de quelques braves pour faire face a des cavaliers qui le poursuivaient ; seul , çt

n'ayant qu'un sabre , il en tue cinq qui l'entouraient ; mais il reçoit plusieurs blessures, et l'une de ses joues coupée lui retombe sur le cou; cependant il achève U route à pied et se rend à l'hospice, où il crie en entrant vive la Re'~ publique / Un canonnier parisien était malade : aussitôt qu'il apprend l'approche des Vendéens , il se transporte à Pont-Rousseau ; du premier coup, il leur démonte une pièce ; du second , il brise une roue de la charrette sur laquelle on l'avait replacée, lorsqu'il reçoit un biscayen qui lui coupe le petit intestin ; alors il s'entoure le ventre d'un mouchoir, et revient à pied à l'hospice , heureux , dit-il , d'avoir fait son devoir. Un garde national avait eu les deux mains coupées et la figure brûlée par l'explosion d'un caisson : il était horriblement défiguré ; lorsqu'on fut parvenu à lui ouvrir la bouche, son premier cri fut vive la République / Les brigands sont-ils battus P Au moment ou l'on apprit la retraite de l'armée royaliste , ce fut dans tout l'hospice une joie inexprimable , à laquelle plusieurs blessés succombèrent. Nous n'oublierons pas , non plus , le trait admirable d'un garde national, le prêtre Gambart, qui, voyant un père de famille trop exposé, le prit par le bras, en lui disaqt : Retire-toi, c*est à moi d'affronter le plus grand danger, et il fut tué aussitôt en prenant sa place. Tel était , on le voit , l'esprit de cette grande époque, ou vivre c'était aimer vivement,

haïr de même, et priser plus que l'existence le succès de sa cause.

Les Vendéens qui vinrent assiéger notre ville ne comptaient qu'un petit nombre de bataillons organisés. Parmi eux se trouvaient beaucoup de déserteurs et de réfractaires , une grande partie de la légion germanique , des contrebandiers , des gardes-chasse , les anciens employés des fermes et des échappés du bagne et des prisons. Les soldats se promettaient le pillage \ les nobles et les prêtres voyaient plus loin : ils comprenaient que Nantes était une position militaire excellente , qui leur permettrait de s'unir aux insurgés de la Bretagne ; ils y voyaient un arsenal, la libre navigation de la Loire , la facilité de recevoir sans opposition des secours de toute espèce de l'Angleterre , et la presque certitude de posséder , avant peu , les 9 ou 10 départements qui forment l'ouest de la France. Sans doute, s'ils avaient réussi, la république eût été perdue ; la prise de Nantes leur eut donné de nouvelles forces et de puissants moyens d'organisation.

On ne saurait trop louer la conduite de Baco, maire de Nantes, et celle du général Canclaux pendant l'attaque de la ville ; tous les patriotes s'inspiraient de leur courage, et nul doute qu'ils ont grandement contribué à la sauver des vendéens. Le danger commun rapprocha les hommes que divisait l'opinion politique ; mais aussitôt

qu'il fut passé, la ville se partagea de nouveau en deux camps, qui furent représentés, comme je l'ai dit déjà, par les deux clubs principaux. Au club Vincent-la-Montagne , Peylet , Paul Méteyer, Leminihy, Houdet, et quelques autres avaient influence ; Minée et Forget y parlaient fréquemment. Tous les deux, phraseurs faciles , mais sans aucune force de pensée ou d'expression, n'ayant pour eux qu'un jargon déclamatoire : an-dessous de ces derniers et dans un rang bien inférieur se trouvaient Chaux , Naud , Grandmaison , Goullin , et plusieurs autres devenus célèbres pendant la terreur. Au club de la Halle, figuraient Phelipp«* Tronjoly, depuis président du tribunal révolutionnaire. C'était un homme dévoué à la république, il s'était parfaitement montré à Rennes au commencement de la révolution : il écrivait mal, mais sa mémoire était fidèle. 11 avait toujours un grand nombre de faits présents à l'esprit , et parfois , car il était très-journalier , il obtenait beaucoup de succès dans ses improvisations. Martin dit Duradier , qui prenait fréquemment la parole; Planchy, négociant ; Fournier, ingénieur; Dorvo, Brière, Pecot, Villenave , qui avait connu Bailly, et s'appuyait fréquemment du nom de ce grand homme: c'était un orateur froid qui gesticulait beaucoup à la tribune et s'efforçait ainsi de suppléer à la verve qui lui manquait ; enfin Baco, maire de Nantes,

homme de tête et de cœur ; Bougon , Douillard, Athenas , et la plupart des autres membres des ad ministrations.

Le général Clanclaux et les députés s'étant décidés à diriger des troupes sur Ancenis, quelques jours après l'attaque de Nantes; ce poste fut emporté, et les communications rétablies entre notre ville et Angers. Ce fut alors que les membres du club de la Halle et les autorités constituées , décidèrent de ne pas recevoir dans nos murs les représentants du peuple près l'année de l'ouest, et les agents du conseil exécutif. Ils publièrent des bulletins qui furent remplis de proclamations et de protestations* des députés fugitifs, d'extraits des délibérations et de mesures prises par les sections d'Aix, de Marseille et de Bordeaux; ils déclarèrent aussi que les forces auxiliaires qui défendaient la commune de Nantes, seraient retirées, si elle n'entrait dans la confédération du Calvados et de la Gironde. On songeait beaucoup à cette époque à se soustraire à l'omnipotence parisienne, et il était question, de nouveau , d'envoyer des députés suppléants à Bourges. Pendant quelques jours , le club de la Halle l'emporta. Sotin l'aîné et Villenave, furent chargés d'aller à Rennes ; avant de partir ils publièrent et firent répandre un écrit intitulé: égalité , plus de Montagne S dans lequel , sans ménager les termes, on traitait la convention

d'infâme centumvirat; on y proposait d'ajourner la constitution , et Ton donnait pour motif, qu'elle était l'œuvre de quelques scélérats q-ii dominaient la France. Bientôt, par l'arrêté du 5 juillet, la commune se mit réellement en insurrection; elle consacra sa décision de ne point reconnaître l'autorité de la convention , et de soutenir les Girondins. Le parti de là Montagne était alors dans une triste situation : pressé d'un côté par les années ennemies, de l'autre par les Vendéens, entouré de départements révoltés , il ne pouvait que faire une faible résistance, si ses adversaires avaient su le combattre; mais cette Montagne , c'était un géant révolutionaire qui , les pieds dans la boue et dans le sang, y pétrissait ses ennemis: il lui fallait des munitions et des armes, elle en créait comme par enchantement ; il lui fallait des soldats , et 14 armées volaient à la frontière , en répétant la Marseillaise* Il lui fallait électriser le peuple.» et les arts étaient dans ses mains un levier puissant soumis à sa volonté. 11 lui fallait comprimer le mouvement de la Gironde, et ses membres se multipliaient, et tous prenaient à l'envi pour devise ces paroles de Danton si admirables d'énergie : De V audace, encore de V audace , toujours de l'audace*

Le club Vincent , avec lequel les représentants Merlin 1 Gillet et Cavaiçnac , alors à An*

cenis, entretenaient des relations, loin de se laisser déconcerter par la décision des autorités, s'opposa vivement aux mesures qu'elles avaient

Srises , et protesta. Aussi 9 bientôt , quelques ommes sans courage (comme on en voit un si grand nombre dans les révolutions ) eurent peur de s'être trop avancés. Il y eut défection parmi les membres du club de la Halle. Un arrêté des représentants, auxquels on défendait l'entrée de la ville, vint ajouter, chez les faibles , à leur frayeur de s'être compromis. Ils craignirent que l'on n'employât la force armée pour les réduire, comme on les en menaçait , et la décision du 5 juillet fut révoquée. Des commissaires partirent dans la nuit du 13 au 14 pour porter cette nouvelle aux représentants du peuple avec l'acte de rétractation signé de Phelippe Tronjoly et de la plupart des fonctionnaires. Ils étaient chargés , en outre, de les inviter à rétablir à Nantes le quartier-général. Bientôt on apprit que la constitution républicaine était arrivée. Une grande foule se porta au département \ des débats violents s'élevèrent entre les administrateurs et le peuple. Le président leva la séance, et l'assemblée fut dissoute ; mais les sans-culottes revinrent à la charge , et le soir du même jour, interrompant toute discussion dans l'assemblée des autorités constituées , ils réclamèrent la lecture de l'acte constitutionnel et du rapport qui Je précédait 9 ce <jui leur fut accordé.

Il n'était plus question à Nantes que de la Constitution , dont on parlait bien diversement. Les uns l'élevaient jusqu'aux nues , les autres voulaient la refuser, mais ils n'osaient exprimer publiquement leur opinion. Baco, plus courageux , fit imprimer une affiche ayant pour titre : Avis d'un républicain à ses concitoyens» Il y engageait les Nantais à n'accepter la nouvelle Constitution que provisoirement , à nommer de nouveaux députés , chargés de la reviser ; à faire partir pour Paris des troupes , afin de les soustraire à l'oppression ; mais cette affiche fut déchirée, et le vote des sections vint prouver aux partisans de la Gironde que la Montagne l'avait emporté et qu'elle pouvait compter sur l'appui des masses.

Lorsque les autorités eurent fait leur soumission à la a Convention , les représentants Gillet, Ruel et Philippeaux vinrent à Nantes. Le maire Baco fut destitué cle ses fonctions et remplacé par Jean-Louis Renard, peintre en bâtiments, membre de la société populaire. Les fonctionnaires du département, Bougon, Clavier, Athenas , etc., furent destitués quelque temps après et remplacés aussi par des membres influents de la société Vincent la Montagne \ mais les représentants se bornèrent à ces actes bien naturels qui étaient la conséquence directe des événements. Quelques fonctionnaires suspectés de fédéralisme furent même conservés , et l'on ferma les yeux sur ce qui s'était passé*

Le 8 octobre 1 793,Carr ier arriva dans notre ville. C'était un homme jeune , ardent , ignorant, présomptueux, crapuleux dans ses plaisirs, lâche dans ses violences, trop étroit pour avoir un système , et trop peu réfléchi pour comprendre le danger des crimes inutiles. Nantes possédait une commission militaire , un comité révolutionnaire , organisé par Philippeaux et composé de tout ce qu'il y avait de plus exalté et de moins consciencieux dans la société Vincent- Ja -Montagne. Aussitôt son arrivée, il fit organiser un tribunal révolutionnaire dont Phelippe Tronjoly fut nommé président ; puis il se présenta au club Vincent , où il débuta par un discours entremêlé de jurements qu'il prononça le sabre nu à la main. Il existait dans ce club un comité de surveillance qu'il conserva ; mais , trouvant que les exécutions n'allaient pas assez vite et

Sue l'on n'emprisonnait pas assez de suspects , fit organiser , par un nommé Goullin , ancien secrétaire de Philippeaux et l'un des meneurs du comité révolutionnaire, une compagnie dont les membres avaient droit de faire d'eux-mêmes des perquisitions et d'emprisonner. Pendant qu'on procédait à la nomination des soixante sans-culottes qui devaient la composer , Goullin à chaque nom qui était proclamé , disait à ses collègues : Connaissez-vous encore quelqu'un qui soit plus scélérat que celui-ci. Le serment qu'on leur fit prêter fut le suivant : « Je jure que Marat tant

» tant avili , calomnié par le parti feuillan- » tin, par les crapauds du marais « par les eon- » tre-révolutionnaires en un mot, ne vécut » que pour le peuple, et qu'il mourut victime de ,, *m dévouement pour ce n,ême peuple , je jure » que les principes révolutionnaires qu'il osa pro- » fesser et dans ses écrits et à la tribune, furent » sont et seront toujours les miens. Je jure que » les sociétés populaires sont les vraies colonnes » de la liberté et de l'égalité. Je jure de dé- » noncer et de poursuivre même , de tous mes » moyens, les calomniateurs de ces sociétés bien- » faisantes; je jure mort aux royalistes, aux » fanatiques , aux muscadins , aux feuillantins , » aux modérés de quelque couleur , de quelque » masque qu'ils se revêtent ; je jure de ne » reconnaître pour parents , pour frères , pour » amis que les seuls vrais patriotes , que les » défenseurs ardents de la république» » Lorsque cette compagnie eut été réunie, et qu'on lui! eût lu ses règlements , tous les membres se levèrent spontanément et demandèrent que le nom de révolutionnaire qui lui était donné fût changé en celui de Marat. Le comité applaudit à cette idée , et, jaloux de rendre hommage a la mémoire d'un homme si injustement déprécié, suivant lui , il arrêta qu'à l'avenir elle porterait le nom glorieux de tctmi du peuple. Bientôt commencèrent ses fonctions > et, grâce au «èle avec lequel elle les remplit , quatre cents ci-

toyens de Nantes furent enfermés dans les prisons, sans forme de procès; cependant il se glissa dans, cette compagnie de fort honnêtes gens, mais en petit nombre : la plupart étaient de ces trembleurs auxquels la peur peut arracher des crimes et qui sacrifient tout pour éviter un danger.

À la suite des nombreuses arrestations faites par la compagnie Marat, le comité révolutionnaire , assailli de solliciteurs qui demandaient l'élargissement de leurs parents et de leurs amis, ne trouva rien de mieux que de faire afficher une proclamation dans laquelle il annonçait qu'il serait sourd à toutes Jes demandes, qu'il en regarderait les auteurs comme suspects, et qu'il faudrait les signatures de huit de ses membres pour qu'un prisonnier fût élargi. Le plus souvent , les misérables qui faisaient les perquisitions domiciliaires , n'apposaient les scellés qu'après avoir vidé les meubles des effets précieux qu'ils renfermaient ; leurs scellés n'étaient d'ailleurs apposés qu'avec le pouce ou une pièce de monnaie; dès-lors il leur était facile de visiter à loisir ce qu'ils avaient laissé de coté une première fois. Les dépouilles des détenus étaient ensuite portées au comité révolutionnaire, qui se les partageait fréquemment.

Depuis l'attaque de Nantes, les Vendéens avaient éprouvé de nombreux échecs et n'occasionnaient plus aucune crainte sérieuse. Les approvisionnements étaient faits en partie.

Carrier n'avait donc qu'à s'occuper de diriger l'esprit public, qu'à le mettre a hauteur, pour me servir de son expression. Nous allons voir de quelle manière il s'y prit pour atteindre ce but. La convention avait, supprimé » en quelque sorte , le culte catholique et ses (êtes pompeuses. On sentait le besoin de parler à l'imagination des masses : une cérémonie eut lieu sur la place du Département dans le double but de consacrer l'affranchissement de la nation et de se concilier le peuple par un spectacle intéressant pour lui. « Sur cette place (dit le nar^ » rateur) l'on avait élevé une montagne pour » rappeler au cœur des patriotes la Sainte- » Montagne et le* jacobins. Des deux cotés se » trouvaient deux grottes dans lesquelles on » voyait , sur des transparents , les portraits de » Marat et de Lepelletier y de ces hommes ver- » tueux, victimes de leur amour pour leur patrie » et martyrs de la liberté. A côté se trouvait » un bûcher. Le cortège (c'est toujours le nar- » rateur 'qui parle) a sorti de l'Hôtel-de- Ville » composé des représentants , Carrier et des » municipaux : venaient ensuite la table de la » constitution , les bustes de Marat et de Lepel~ » letier, des patriotes portant suspendus à de i» longues perches des insignes monarchiques et » sacerdotaux, puis un chariot chargé d'armoi- » ries et de vains titres de ces vexateurs du » peuple , de ces hommes atroces et sangui-

» naires , d'où ils tiraient lenr vanité, qui ont » été abolis par la nation. Il était conduit par » un habitant de la campagne en signe de l'af- » franchissement de cette classe intéressante. Les » citoyens Carrier > Minée, Forget, ont parlé » dans cette circonstance, et le public a forte- » ment applaudi leurs discours. L'on a jeté en- » suite dans le bûcher les livres des rêveries des » prêtres et de l'orgueil vaniteuxde la noblesse. »

Le 18 novembre eut lieu la translation da club Vincent-la-Montagne , à l'église Ste.-Croix. On ne lira point sans intérêt le récit de cette cérémonie écrit par l'un des hommes qui ont figuré si malheureusement à cette époque dans notre cité.

Au citoyen Carrier , représentant du peuple*

« Qitoyen représentant, tu m'as confié le » soin de te rendre compte de la réunion du » 27 brumaire, je te l'adresse ; il est digne du » pur patriotisme qui anime un vrai sans- » culote. »

Compte rendu de la séance du 27 brumaire an

II de la république*

ce II fallait à la société Vincent-la-Montagne » un local digne de ses réunions et qui pût con- » tenir touts ses membres. Le citoyen Carrier,

» représentant du peuple , s'est empressé de » proposer l'église Ste.-Croix : aussitôt un mes- » sage a été adressé aux citoyens du district, » aujourd'hui purgé par les soins des repré- » sentants Méaule et P/iilippeauXj des nommés » Bougon | Athenas, Clavier et autres suspects » de fédéralisme et d'attachement à la Gironde. » L'heure venue, le cortège est parti de la » Commune. Les membres du district, les muni- » cipaux et les autres autorités s'étaient réunis » vis-à-vis la ci-devant église St.-Vincent, au- » jourd'hui société patriotique et populaire. » Les membres de cette réunion et tout ce » qu'il y a dans notre cité de purs montagnards, » prennent rang dans le cortège que guide le w représentant Carrier. Les insignes de la ré- » publique précèdent la marche, et chacun se » fait honneur de les porter ; la musique fait » entendre des airs républicains, et chacun se » sent animé du plus vif enthousiasme et du » plus pur civisme. L'on arrive à la ci-devant » église Ste.-Croix? alors le citoyen Carrier » monte dans cette chaire si souvent profanée » par les paroles impures et fallacieuses du » sacerdoce et des prêlres. Citoyens montagnards, » s'écrie- t-il avec l'accent de cette noble pas- • » s ion pour la vertu dont il est animé, cette » journée servirait encore s'il en était besoin » a dissiper les brouillards fétides du despo- *> Usine des prêtres çt des rois, ftfais la morale

» est vengée, et le peuple philosophe se rit des » jongleries des uns, des ci-devant usurpa- » tîons des autres. Citoyens, le trône des tyrans » n'est plus, et les assemblées patriotiques rem- » placent ce troupeau d'imbécilles que con- » du i sait la calotte. Ici de vifs applaudissements » viennent interrompre le représentant du » peuple. Carrier continue ensuite en dévelop- » nanties erreurs, les superstitions, les crimes » anciens et nouveaux des prêtres et du sacer- » doce, puis il termine ainsi. Est-ce vous , sans- » culottes ? Est-ce vous , montagnards , qui avez » allumé le feu de la guerre civile? Est-ce » vous qui avez couvert la Vendée de cadavres ? » Est-ce vous qui avez insinué à de malheu- » reux imbus de préjugés, de poignarder leur » patrie. Le sang coule , mais il doit couler ! » que le Panthéon soit ouvert pour recevoir les » cendres des Lepelletier et des Marat, que » leurs ombres soient honorées, que leur patrio- » tisme trouve des imitateurs; mais la patrie » est juste, et le glaive de la loi doit atteindre » les aristocrates et les prêtres. Il doit atteindre » ceux qui soufflent la guerre civile, ceux qui » font couler les pleurs de la veuve et de » l'orphelin. Cette péroraison éloquente est » couverte de nombreux applaudissements, et » le citoyen Carrier descend de la tribune » au milieu des bravos et des félicitations. Alors, » l'évêque Minée prend la parole et prouonçe

» un discours énergique dans lequel, à son » tour , il retrace vivement les impiétés sacri- » léges des prétendus adorateurs de la divinité , » de ceux qui ont fait naître l'athéisme par » leurs fautes de toute espèce, et souvent il » obtient des applaudissements. Les phrases » suivantes, que nous reproduisons presque » textuellement , ont produit beaucoup d'effet : » La république, citoyens , cette république » auguste que nous vénérons et sous les lois » protectrices de laquelle un français doit être » glorieux de vivre , c'est la réunion et l'exercice » de toutes les vertus. Quel homme ne voudrait » préférer les avantages inappréciables du ré- » gime des bonnes mœurs aux fléaux destruc- » teurs de l'égoïsrae et de l'orgueil , vils satel- » lites de l'aristocratie de toutes les espèces. Il » ne doit plus y avoir de différence entre les » hommes que celle du vice et de la vertu , » de l'erreur et de la vérité; la malveillance » s'agite en tous sens, mais elle succombera » sous les efforts du patriotisme. Enfin, l'évê- » que Minée a terminé en faisant abjuration de » son titre sacerdotal et de son caractère soi » disant ineffaçable de prêtre, puis après lui » plusieurs curés des environs de Nantes ont » monté à la tribune pour en faire autant.

» Cette séance, dont notre ville s'honorera et » dont je ne puis redire, ici tout l'intérêt , a laissé p une impression profonde dans l'esprit des spec-

» tateurs. Tous ont pu voir combien les » vrais montagnards sont supérieurs aux autres » par leur énergie, leur haine du despotisme k » et leur amour des libertés publiques, et s'il se » trouvait dans la réunion quelque patriote à » l'eau rose, quelqu'une de ces âmes timides » qui ne savent se prononcer qu'après les évé- » nements , Us auront appris que ce n'«st point » en protégeant les brigands de la Vendée et les » sicaires du despotisme des prêtres etdes nobles, , » que l'on peut assurer le repos du pays et le » triomphe de la souveraineté du peuple sur » les tyrans et leurs complices.

La démagogie , les scènes de club pouvaient avoir une grande utilité à une époque où il était urgent de recueillir et de stimuler le patriotisme, mais ce n'étaient plus que des farces dangereuses au moment où la France triomphait à la fois des ennemis du dehors et des insurgés de l'intérieur. On pouvait cependant utiliser les réunions populaires, mais les orateurs de la société Vincent, au lieu de chercher à calmer les esprits, faisaient sans cesse appel aux passions haineuses, si faciles à déchaîner. C'est ainsi qu'ils préparaient, peut-être sans le savoir, des-, horreurs dans lesquelles les uns ont figuré par exagération d'opinion politique, d'autres par faiblesse, d'autres par cupidité et beaucoup par peur.

Carrier , après avoir fait organiser la çompaçniç Bfarat j établit en principe que

les dépouilles des prisonniers appartiendraient à ceux oui les auraient arrêtés; de là une suite de vols dont le plus considérable eut lieu dans la maison des frères Toinette, deux des plus riches négociants de Nantes. Pendant que ces jeunes patriotes 9 après avoir donné 300,000 fr. à la ville pour acheter du blé, combattaient comme volontaires daus la Vendée , les scellés furent apposés chez eux, c'est-à-dire qu'on pilla leur caisse? argent, billets, tout fut pris; eux-mêmes furent incarcérés à leur retour, et ils sont morts dans les prisons. Bientôt Carrier ne ménagea plus rien,* et s'étaut présenté au club le sabre à la main, suivant sa coutume, il y fit un discours affreux qui fut le prélude des actes qui suivirent: Citoyens, disait-il daus un accès de monomanie homicide, il ne faut plus d'accapareurs , de négociants, de fédéralistes, de modérés, il faut leur f. .... la tête à bas. Tel était son exorde. Les membres de la société témoignèrent leur iudtgnation par uu profond silence: alors Carrier , furieux dç ne pas obtenir les applaudissements habituels, abattit les chandelles à coups de sabre et fit évacuer la salle dont il ferma les portes ; aiusi se termina cette séance qui fut bientôt répétée par Goulin. Quelques-unes des paroles de ce dernier méritent d'être conservées. Les voici: Citoyens, prenez garde de recevoir parmi vous des modérés , de faux patriotes; il ne nous faut que des hommes qui aient le courage de boire un yerre de sang humain i..

Les membres du comité révolutionna ire ne pouvaient oublier la journée du 5 juillet , les actes des Girondins et les marques de mépris qu'ils en avaient reçues ; quelques-uns d'ailleurs convoitaient leur fortune : aussi profilèrent-ils de leur puissance pour se venger. Dans les premiers jours de frimaire , parut une liste de 132 accusés, sur laquelle figuraient les citoyens de "Nantes les plus recommandables : c'étaient Dorvo, ancien procureur delà Commune; Antoine Pécot, Villenave, Martin, dit Duradier, les deux Sot in , Varsavaux, Pellerin , ex-constituant ; Fournier, ingénieur ; Poton, Billard, Be'ranger, etc. 9 qui tous avaient pris une part active aux événements de 88 et de 89. On leur adjoignit un grand nombre d'hommes tranquilles ; les uns, comme René Martel , Bruneau-la-Souchais, Destourbillon , Deinonti , Charbonneau , parce qu'ils étaient nobles ; d'autres, comme Poirier , Malmuze , La tour , Delà un a y , Thébaud , Bascher , Defrondat, Mercier (Pierre), Garnier, avoué , Poidras , Pussin , Hernaud, Chaurand , Chauvet , etc. , sous le prétexte qu'ils avaient prêté leur appui au club de la Halle ; mais, en réalité, parce qu'ils étaient riches , et que les apposeurs de scellés espéraient s'approprier une partie de leur argent et de leurs effets précieux. L'ordre de les fusiller fut donné, dit-on; mais on se contenta de les faire conduire II Paris comme des forçats ; traînés de prisons en

tftOGâfcS DE NANTË*. 191

prisons et de granges en granges, ils furent exposés à toutes les misères, et 38 succombèrent dans la route. Quelques membres du comité avaient résolu de les faire conduire de Nantes à Angers par des Américains, auxquels ils eussent dit que leurs prisonniers faisaient la traite, afin de les indisposer contre eux. Les mêmes avaient aussi songé à leur adjoindre un détenu , qui eut fourni prétexte , en s'évadant, pour les faire exécuter comme conspirateurs pris en flagrant délit. Mais ces projets échouèrent par la probité et la fermeté de l'officier auquel ils furent confiés. Leur voyage fut long $ par suite, leur jugement n'eut lieu qu'après la chute de Robespierre : ils durent à cette heureuse circonstance d'être acquittes!

Carrier ne devait pas rester en arrière de ses agents. Des prêtres avaient refusé de prêter serment , il s'en servit pour tenter un essai qui eut les plus funestes conséquences. Sous prétexte de les déporter , Lambertye , l'exécuteur de ses cruautés fit préparer une galiotte. On y emmena de nuit ces malheureux après les avoir entièrement dépouillés , puis on les noya. Deux d'entre eux avaient échappé comme par miracle, ils furent repris et cette fois la mort ne trompa point leurs bourreaux. Trois jours après , Carrier donnait un dîner splendide sur le navire qui avait servi à cette noyade. On y porta la santé des victimes, et le représentant du peuple y lut une

lettre adressée à la Convention, qui se terminait ainsi : Une malheureuse catastrophe a précipité ces prêtresdans la Loire, on dirait qu'une certaine fatalité les accompagne, ainsi que les nobles, jusqu'au tombeau. A quelques jours de là, Carrier voulant user de son nouveau moyen de destruction et pensant qu'il était à propos de le justifier par quelque prétexte , car alors il lui fallait encore l'apparence d'un motif pour faire périr un citoyen , imagina une conspiration des prisons. Ses agents trouvèrent cet expédient fort heureux et résolurent d'en profiter. Il fut donc décidé que l'un des concierges viendrait se plaindre de l'arrogance des prisonniers et les accuser (ils mouraient alors de faim) > de se jeter à la figure les uns des autres le rir, qu'on leur donnait pour leur nourriture , pendant que les patriotes n'avaient pas suffisamment a manger. Il fut décidé aussi que l'on battrait la générale, que les sans-culottes se rendraient à leurs postes et que l'on ferait contribuer par de fortes amendes tous les aristocrates qui seraient restés chez eux. Le 22 au matin , la générale fut donc battue dans toute la ville pendant que les canons braqués sur les places semblaient annoncer quelque grand dauger. Carrier reçut une Garde -d'Honneur et sa ruse, toute grossière qu'elle fut, servit cependant à lui rallier quelques patriotes du club Vincent qui furent dupes de ce moyen si usé, depuis, parles divers gouvernements qui se sont succédés dans

notre patrie» Le soir* on fit un grand nombre d'arrestations, plusieurs exécutions eurent lieu, et des coups de canon à mitraille furent tirés sur les prisonniers. On ignore le nombre des victimes de cette journée « mais il paraît bien prouve, quoi qu'on en ait dit, qu'il n'y eut ni 800 ni même 600 personnes de tuées. Le lendemain ( une déposition reporte au 16 frimaire cet événement) l'on mil en délibération de savoirsi Ton massacrerait eu masse les prisonniers? la discussion fut vive, et n'eutaucun résultat. Cependant Lamberlye envoya au ciseleur Boivin, alors général de brigade et commandant temporaire de Nantes, l'ordre de les faire fusiller. Celui-ci répondit courageusement qu'il était soldat pour combattre les ennemis de la France, et non pour assassiner ses compatriotes. U se rendit aussitôt chez Goulin, auquel il fit, mais inutilement, les plus vives remontrances. Désespéré, il rentra chez lui, et s'arma de pistolets décidé à se brûler la cervelle, plutôt que de se laisser arrêter, c'est-à-dire guillotiner. Le soir, il se présenta au département et rendit compte de sa conduite* Le département, sous la présidence de Minée, venait de décider que les prisonniers ne seraient pas fusillés ; mais on craignait dans l'assemblée que cette délibération ne fût trop tardive. On y reçut donc Boiviu avec des transports de joie et d'attendrissement.

. Carrier et ses agents ne . pouvaient renoncer à leur projet. Dans la nuit du 24 au 25 frimaire

deux membres de la compagnie Ma rat apportèrent des cordes au Bouftay, et demandèrent qu'on leur livrât 455 prisonniers pour les transférer à Belle-Ule. Ils n'avaient pas d'ordre, et le concierge les refusa ainsi que 30 à 40 de leurs compagnons , qui se présentèrent quelque temps après \ mais ils se portèrent au Comité et revinrent avec des ordres, il n'y avait en tout dans la prison que 129 détenus, dont quelques-uns acquittés espéraient sortir prompte m en t. Plusieurs autres y étaient renfermés pour de légères fautes : après leur avoir recommandé à tous d'emporter avec eux leurs effets et leurs portefeuilles on leur lia les mains. Du Bouffay , Goulin , qui présidait à cette opération , les fit conduire à la Sécherie, où ils furent embarqués et noyés . après avoir été dépouillés de tout ce qu'ils possédaient. Quand cette exécution fut connue, la terreur qui régnait dans toute la ville s'accrut encore. Carrier, d'ailleurs, ne ménageant plus rien, envoya au président du tribunal l'ordre de faire exécuter, sans jugement , un assez grand nombre de détenus; Phelîppe Tronjoly s'y refusa ; mais ses collègues accédèrent à cette demande. D'un autre côté, Lambertye reçut, du représentant du peuple, les pouvoirs les plus étendus : il pouvait entrer à l'entrepôt, y prendre des prisonniers , requérir des bateaux et des bateliers, se faire appuyer par la force armée $ c'est-à-dire exécuter les

noyades sans aucun jugement préalable. Le président de la Commission militaire s'étant trouvé dans cette prison au moment ou il réclamait des détenus , force lui fut d'exhiber son laisserpasser. Cependant,malgré la signature de Carrier, le président, qui était un vieillard timide, mais probe, s'opposa fortement ce que le concierge laissât sortir qui que ce fut. Carrier, en ayant été instruit, le fit venir chez lui, et du plus loiu qu'il l'aperçut : « C'est donc toi, jeanf..... , lui dit-il , qui oses me résister ; apprends que je te ferai guillotiner, si cela t'arrive une autre fois. » Ce malheureux vieillard fut tellement épouvanté, car, avec Carrier, l'effet suivait de près la menace , qu'il en tomba malade, et dans son délire il s'écriait t Pauvre ville ! ah! scélérat! ah! coquin de Carrier!

Je ne passerai pas en revue toutes les horreurs dont Nantes fut témoin, jusqu'au jour du départ de cet homme sanguinaire ; elles sont consignées au procès des membres du comité révolutionnaire. On y voit que des acteurs de cet horrible drame portaient à 2,500 le nombre des femmes et des enfants qui avaient péri dans la Loire ; à 4,000 celui des hommes ; à 7,500 celui des Vendéens , ou prétendus tels, fusillés à Gigant. Des prisonniers étaient faits dans la guerre de la Vendée? aussitôt, sans jugement préalable, fusillés % d'autres rebelles, ayant con- ^iâncc ^IftDS les j^roi nasses de rc^ w ic^ue ^

venaient se rendre , faisaient leur soumission , et proposaient de retourner chercher un grand nombre des leurs : fusillés. Des prisonniers paraissaient avoir sur eux des objets de prix , c'étaient des ennemis de la république : fusillés. Ce n'était pas seulement a Gigant, dans les carrières situées sur les bords de la Chésine , que Ton exécutait les malheureuses victimes de la terreur, beaucoup ont trouvé la mort à l'extrémité de Richebourg \ un assez grand nombre, sur la place du département , où "on. les a massacrés à coups de sabre et à coups de baïonnette ; enfin la guillotine était en permanence, et chaque , jour elle offrait au peuple le plus horrible de tous les tableaux. Dénoncé par le premier misérable venu, on était de suite emprisonné , puis déposé à l'entrepôt comme marchandise devant payer les droits \ et, en effet, ou l'on mourait du typhus qui réguait alors dans cette prison , ou l'on succombait sous le plomb meurtrier, ou l'on terminait sa carrière dans la Loire. C'était là ce que Carrier appelait prendre un bain, boire à la tasse des calotins, etc. Les prisonniers que l'on envoyait aux fusillades étaient conduits entre deux haies de soldats, au nombre de 30, «0, 60 , et quelquefois davantage ; on les menait an bord de la fosse ; pour avoir plus tôt fait, un roulement servait de signal à la fusillade* qui ne cessait que quand tous étaient tombés* Malheur à celui qu'avaient respecté les

balles , car ou l'achevait à coups 4e baïonnette. Les cadavres étaient ensuite dépouillés et jetés dans des douves profondes, qu'ils ont servi à combler. Pendant plusieurs mois, 3 à 400 hommes furent journellement employés à les recouvrir de terre et de chaux vive. Souvent aujourd'hui des ouvriers viennent boire le dimanche et se délasser de leurs travaux sur leurs tombes verdoyantes, et les enfants y folâtrent dans leurs jeux, car rien n'indique où ils reposent. Ainsi l'homme oublieux marche dans le monde entouré de graves souvenirs, auxquels il ne fait aucune attention* Les noyades avaient lieu le plus souvent lorsqu'il faisait nuit; on les pratiquait au-dessous de Nantes. Quelques-unes ont été faites avec des bâtiments dont on bouchait toutes les ouvertures \ des charpentiers , qui se tenaient à coté dans des embarcations, en ouvraient les flancs, et s'éloignaient ensuite. 800 personnes ont ainsi péri dans une seule nuit sur deux navires. D'autres fois on se servait du bateau à soupape , moyen qui avait sur le précédent l'avantage de l'économie» Deux ou trois uoyeurs, assez humains, laissaient fréquemment échapper quelques-uns de ceux qu'ils conduisaient à la mort { mais la majorité s'acquittait de ses fonctions, avec toute la férocité que Carrier pouvait désirer dans des bourreaux. Ils inventèrent les mariages républicains , supplice <wi joignait h la barbarie î'iinmoralite' la plus

dégoûtante. Ces mariages consistaient à prendre deux personnes de sexe différent ; le plus souvent c'étaient un jeune homme et une vieille femme, ou bien un vieillard et une jeune fille ; on les liait l'un à. l'autre; quelquefois on les laissait une demi-heure dans cette position , puis on les jetait dans la Loire , où des assommeurs places dans des bateaux achevaient de noyer ceux qui , dans leurs efforts , étaient parvenus à briser leurs liens. Souvent lorsque dea membres du comité révolutionnaire et de la compagnie Ma rat se portaient à l'entrepôt pour y chercher des détenus , il leur arrivait de saisir les premiers qu'ils rencontraient , qu'ils fussent ou non sur la liste : marche, b I telle était,

avec des coups de sabre, la seule réponse qu'ils daignassent adresser à leurs observations. Un jour, des prisonniers furent oubliés dans une galiotte pendant 48 heures; ils étaient dans la cale, et l'on avait eu la précaution de fermer toutes les issues. Lorsque le pont fut ouvert , on en trouva 60 asphyxiés ? l'un des agents de Carrier, nommé Robin, fit enlever et jeter à la Loire leurs cadavres par d'autres malheureux fraîchement sortis de l'Entrepôt ; cette opération terminée , il fit dépouiller entièrement tous les détenus qui se trouvaient sur le navire sans aucun égard d'âge ni de sexe s c'était en plein jour; mais ce spectacle, aussi triste qu'obscène , changea bientôt ? et l'on ne vit plus eju'un

navire sur lequel des forcenés riaient et chantaient, pendant qu'autour d'eux , sur le fleuve, leurs victimes luttaient cà et là contre les flots , disputant à la mort dans l'agonie de souffrances affreuses quelques derniers moments d'existence.

Non content des noyades, Carrier se faisait souvent amener les plus intéressantes des prisonnières qu'il renvoyait ensuite à l'entrepôt quand elles avaient servi à ses plaisirs. Trois Nantaises eurent le malheur de lui plaire, il les fit venir successivement , et leur promit la vie en échange du déshonneur, mais de son lit elles allèrent à la guillotine. Ses amis prirent exemple sur lui. Lavaux et Robin , tous les deux jeunes , et livrés sans frein à l'effervescence de passions fougueuses ne craignirent pas d'aller publiquement sur les navires où se trouvaient les femmes destinées a la Loire, prendre celles qui leur convenaient et de les faire jeter ensuite dans le fleuve, les unes sans doute parce qu'ils les avaient trouvées trop faciles, les autres parce qu'elles ne l'étaient pas assez. Goulin, homme de meilleure compagnie, avait toujours un intermédiaire en pareille circonstance, et c'était surtout aux dames du grand monde qu'il s'adressait. Tous, du restes,avaient au mieux comment s'y prendre pour imposer la peur et faire payer aux riches de grosses rançons. Quant au bas étage du comité , il semblait par ses choix reconnaître son infériorité , c'était à des

femme? de chambre , à des cuisinières, le plus souvent détenues comme aristocrates , qu'il témoignait sa tendre sympathie.

Après toutes ces horreurs , 4a matière n'est pas encore épuisée. Je n'ai même rien dit des parties de campagne du représentant , et de ces soirées où il réalisait avec ses amis , leurs maîtresses et quelques dames qui avaient leurs entrées chez lui 9 tout ce que l'imagination peut inventer en fait de luxure et d'orgie* Ici, ce n'est plus un historien , c'est un poète qu'il faudrait , mais un poêle qui ne craignit pas de s'attaquer corps à corps avec l'obscénité et de la rouler dans la fange » quelle qu'elle fût , ou fille du peuple ou grande dame, sur le seuil de la porte, puis à la lueur des flambleaux , Bacchante à moitié nue, à moitié ivre , appelant les hommes à la promiscuité la plus dégoûtante par des paroles de débauche. Je me tairai donc; mais en regard de ce qui précède, combien de faits aussi touchants qu'héroïques je pourrais citer, si je ne craignais de i n'étendre trop longuement! 11 en est deux cependant que je ne puis omettre. Une jeune fille , conduite dans les carrières de Gigant pour y être fusillée, parvint à s'échapper \ reprise, elle se sauva de nouveau et poursuivie vivement , elle grimpa sur un toit peu élevé, jeune , intéressante , désireuse de vivre , liée peut-être au monde par de vives affections elle eut dû attendrir les cœurs les plua farouches \

une seconde fois on l'arracha de son asyle. « Je ne veux pas mourir, disait -elle, laissez - mot -vivre , que vous ai-je fait, quel mal puis-je faire? » Elle fut entraînée avec violence, et la mort vint étouffer ses cris. Rien dans ce emîer (ait que de bien naturel; mais les débats de jeune fille, son regret de quitter la vie , l'éloquence de ses prières, voilà ce que je n'ai pu rendre et ce qui a jeté un si vif intérêt sur ses derniers instants. Le second est digne des temps antiques : Une mère et ses cinq filles, jeunes et belles, se présentent à l'échafaudt elles n'avaient subi aucun jugement; autour d'elles , se presse une foule muette d'inquiétude et d'effroi ; mais la place est prise , il faut attendre et faire queue une demi-heure , à ce drame horrible. Cependant la mère soutenait ses filles de ses conseils et de son courage; bientôt elles se prirent à chanter en cœur des cantiques. Un hymne religieux sur cette place rouge de sang l Un hymne chanté par des femmes , ou plutôt par des anges comme

on les rêve à 20 ans ! Le peuple s'émeut.

Aux accents des jeunes vierges, il a retrouvé, dans son coeur, comme un reste de pitié. La religion de ses pères, cette religion qui consacra par des pompes imposantes ses premiers pas dans la vie , et qui n'est plus pour lui qu'un souvenir, l'entoure de ses prestiges. Le bourreau, lui-même, succombe à son atten-

drisseraent : Cependant il exécute les ordres qu'il a reçus, mais deux jours après il était mort d'horreur et de regret»

A l'anarchie d'un despotisme sanguinaire, se joignaient , comme complément t la disette et une épidémie violente. La disette fut la source du maximum qui ruina un grand nombre de maisons dont le crédit était basé sur une probité scrupuleuse. Les assignats perdaient chaque jour de leur valeur réelle; cependant la. loi ordonnait de les recevoir au taux de leur valeur nominale ; de plus 7 il était enjoint à tout négociant d'inscrire sur sa porte la liste des denrées qu'il avait en magasin. Alors se présentaient comme acquéreurs 9 ceux qui jouissaient de quelque crédit auprès du comité révolutionnaire et les hommes qui criaient si fort au club : à bas les accapareurs, accaparaient les premiers, en forçant les détenteurs à Vendre au prix fixé par le tarif et à recevoir leur paiement en assignats. Les uns ensuite expédiaient au dehors leurs marchandises et les dirigeaient sur les autres ports de la république ou de ses alliés. Les autres avaient , soit à Nantes f soit dans les environs , des magasins , qu'ils remplissaient et dont ils tiraient au fur et à mesure de leurs besoins : tous s'efforçaient de revendre en espèces monétaires ce qu'ils n'avaient soldé qu'avec un papier discrédité. On voit même , par une déposition 4e M. Mosneron insérée au

procès de Carrier « que l'un ' d'eux , nommé Mouquet* s'emparait des marchandises de tout le monde « et se les appropriait sans bourse délier, en exigeant un certificat de civisme de ceux qui lui en réclamaient le prix*

Malgré les noyades et les exécutions , les prisons restaient pleines. De l'entassement des détenus et de la malpropreté de leurs salles , naquit une épidémie qui fit de grands ravages, surtout à l'eutrepôt ; plusieurs centaines d'enfants y périrent daus l'espace de quelques jours. Les malades que l'on en extrayait , sentaient tous* au rapport de M. Laennec et de plusieurs autres médecins • l'odeur de cadavre • à tel point qu'on souffrait de les approcher et qu'ils communiquaient la maladie dans les lieux où ils séjournaient quelque temps. 24 hommes , qui avaient passé la nuit au corps-de-garde de cette prison* en furent tous attaqués et la plupart succombèrent. Vers la fin de janvier, l'on comptait à l'hospice grand nombre de lits qui avaient reçu successivement 50 moribonds. Les matelas étaient imprégnés de leur odeur putride • et la mortalité s'élevait de 30 à 40 chaque jour , à l'entrepôt seulement. La fièvre typhoïde , dont il est ici question , s'annonçait par une faiblesse extraordinaire « les traits étaient de suite altérés et la figure prenait une expression cadavéreuse. C'était une affection de toutes les muqueuses, fréquemment accompagnée de symptômes cérébraux. L'emploi de la saignée et des limonades

acides obtînt seul quelques succès ; cependant il faut ajouter que si les autres méthodes de traitement ne guérissaient pas , les malades qui avaient été saignés succombaient presque tous au moment où Ton espérait leur convalescence , qui était toujours extrêmement longue quand elle avait lieu. Il serait difficile de dire au juste combien de personnes sont mortes de cette maladie , véritable empoisonnement miasmatique ; mais on peut avancer , sans crainte d'exagération , qu'elle a moissonné plus de cinq mille individus.

Pendant que la terreur et tous les fléaux réunis régnaient dans notre ville, Carrier adressait aux généraux qui commandaient dans la Vendée les ordres les plus sanguinaires : sa barbarie rallumait partout Ja guerre civile et des haines qui ne demandaient qu'à se calmer et qu'à s'éteindre , surtout depuis la défaite de Savenay qui avait entièrement découragé les insurgés. Il vous est ordonné , écrivait-il au général Haxo , d'incendier toutes les maisons des rebelles > d'en massacrer tous les habitants et d'en enlever toutes les subsistances. Chargé de fournir de vivres l'armée de l'ouest et la ville de Nantes , il ne prenait aucune mesure convenable et s'oubliait complètement au milieu de ses orgies et de ses listes de proscriptions. Un commis de l'administration militaire se présente un jour chez lui pour demander des souliers dont un bataillon

tout entier avait un pressant besoin , m...., va te faire f.„.. , je n*ai pas le temps , lelle fut sa réponse; il ne se montra guère plus poli envers le maire : celui-ci étant venu lui faire des observations au sujet de l'approvisionnement ,

le premier b , dit Carrier , qui me parle de

subsistances , je lui Jais f»»* la tête à bas»

Les pluscbauds patriotes, les jacobins même les plus fanatiques, à l'exception des membres du comité révolutionnaire, désiraient tous le rappel du représentant du peuple ; mais Ja peur les dominait à tel point qu'ils n'osaient en écrire ni à la Convention , ni au Comité de salut public. Heureusement , vers la fin de janvier , un jeune homme , alors ami et secrétaire de Robespierre , auquel il était donné de commencer à cette époque une nouvelle carrière et de racheter quelques erreurs par d'utiles services , Jnllien , de Paris , passa dans nos murs ; on lui peignit vivement le malheur de notre ville , il vit toute la crainte qu'inspirait Carrier , il promit de solliciter viyement son rappel et partit. Le l. #r février , Carrier avait quitté Nantes sur l'ordre du Comité de salut public. Il était temps, l'épidémie de l'Entrepôt faisait chaque jour de nouveaux progrès. Il avait fallu , par mesure de salubrité , défendre la pêcfce en rivière dans de certaines limites. Le fleuve roulait à la mer des cadavres dont un grand nombre , après- s'être arrêtés dans les roseaux et les herbages , ache-

vaient de s'y putréfier ; des oiseaux de proie inaccoutumés volaient en troupes nombreuses et couvraient les rives de la Loire. Le flot et le jusant poussaient cà et là des monceaux de corps morts sur les digues et sur les rochers. Les navires, en jetant leurs ancres , soulevaient des embarcations remplies de noyés. Ce n'était plus l'aspect de la France, on eut dit le Gange où les Indiens déposent ceux qui ont vécu.

Serait-il vrai que Carrier n'avait d'autre but en faisant périr des milliers de détenus que de diminuer le nombre des consommateurs? Seraitil vrai, comme il l'a prétendu dans une conversation, que le comité de salut public avait approuvé et commandé ses actes après un recensement des hommes et des subsistances? Ou bien faut-il croire , avec le peuple de notre cité , qu'il voulait supprimer l'ancienne génération et la remplacer par une nouvelle, toute composée de purs sansculottes; ou encore qu'il agissait uniquement sous l'influence de sa haîne contre les aristocrates? Toutes ces opinions s'appuient d'un certain nombre de preuves, toutes sont vraisemblables p et peutêtre pourrait-on les admettre, mais réunies et se prêtant un mutuel appui , comme l'explication des événements qui se sont succédé à Nantes du 8 octobre au i. tr février. Un fait remarquable, c'est que parmi les hommes que Carrier trouva si dociles à exécuter des mesures fiscales et sanguinaires plusieurs sont devenus, depuis, aussi avides

de se faire messer^ qu'ils Pétaient alors de soutenir Marat et tes solides principes (paroles du temps).

Aussitôt le départ de Carrier, notre ville se trouva plus libre, cependant elle fut encore dominée quelque temps par Goulin, Chaux, Bachelier, Grand-Maison, et les autres membres du comité révolutionnaire. Goulin, ancien colon de Saint-Domingue, connu avant 89 par ses talons rouges, ses plumets, sa longue et innocente rapière, son libertinage, qui lui avait mérité le titre de roué, était un homme spirituel, mais d'un courage douteux. Lors de l'attaque de Nantes, il s'était trouvé indisposé.Depuis,il avait pris comme nous l'avons vu, une part fort active à la terreur. C'était lui qui avait adressé à Phelippe Tronjoly ces paroles si remarquables : Président, avec votre air sévère , vous avez Vame trop timorée \ est-ce qu'il faut des preuves pour faire passer certaines personnes au rasoir national? on leur fait mettre la tète à la fenêtre sur l'étiquette du sac. Son influence était grande sur ses collègues qu'il méprisait, et dont il était redouté. Chaux, ancien négociant, avait fait deux faillites; on lui a reproché d'avoir mis en prison ses créanciers et d'avoir imposé à beaucoup de citoyens, des taxes arbitraires. Il s'emportait facilement; du reste, sa colère était peu dangereuse: il ne fut cruel que par lâcheté et par envie de jouer un rôle. Bachelier, président du comité, avait rempli les fonctions de notaire dans le fief de l'év&jue; il fit emprison-

ner plusieurs de ses collègues: c'était un type de finesses et de ruses comme on en trouve fréquemment chez les gens de loi. Parfois il jouait le compatissant lorsque des détenus demandaient leur mise en liberté. Signataire d'ordres de noyades , il avait intérêt à ce que la terreur fût continuée. Grand-Maison y condamné et gracié avant 89, pour un assassinat , était le bras de ces âmes infernales. Minguet, épinglier, vieillard stupide; Jean Lévêquc de Mayenne , maçon ; Joly d'Angerville, fondeur en cuivre, et les autres membres du comité, n'étaient que de simples machines que dirigeaient Chaux, Goulin et Bachelier, le plus souvent par l'intermédiaire de Grand- Maison.

L'influence du comité qui était immense lorsque

et Bo l'eurent remplacé. Ce dernier fut celui qui eut le plus de rapports avec les habitants. Peu capable comme écrivain et comme orateur, il a laissé des discours pleins d'un pathos ridicule ; mais il ne manquait point de talent comme administrateur, et personne n'eut à s'en plaindre , au moins dans le parti républicain. Les jacobins ( je ne prétends attacher à ce mot aucune acception fâcheuse ) , s'étaient trouvés divisés , après la chute de la Gironde , en deux partis. Les uns , auxquels un grand nombre de fédéralistes pétaient réupis, et que repré$e*w

ta ien t Minihy , Peylet , Forget , Houdet , Minée, api es avoir été opprimés par cette lie fangeuse qu'ils avaient trop fortement remuée , commencèrent à reprendre le dessus au mois de février. Bientôt ils publièrent un compte rendu de leur conduite et de leurs travaux.

On y voit que la ville de Nantes , après avoir fourni 500 mille francs de secours aux classes pauvres, en 89, plus de 150,000 en 1790 et 1791, paya encore, en 93, un million 610 mille livrés , qui constituaient sa dette , à cette époque. La loi du 24 août 1793 l'autorisait à la laisser à la charge de l'Etat ; mais elle voulut contribuer pour sa part dé toutes ses forces au salut de la patrie. On voit aussi , dans ce rapport, que la ville fournit, en 1792, deux bataillons, dont l'un partit pour Saint-Domigue et l'autre pour les Pyrénées Orientales, deux autres dans la guerre de la Vendée , dont le l. er fut détruit et renouvelé deux fois, que la légion nantaise s'arma et s'équipa à ses frais, que plus de 300 mille francs furent accordés aux patriotes réfugiés, à titre de secours, que 3000 hommes de la garde nationale , mis en réquisition par les représentants du peuple , furent armés et équipés en 48 heures , que la légion de Tyli fut pourvue de capotes et d'habits par des dons volontaires, plus de 200 mille francs donnés aux veuves et aux orphelins des défenseurs du pays , 41 mille 469 marcs d'argent envoyés au

trésor ; qu'enfin l'année reçut encore 11,700 paires de souliers , les hospices , 30,000 chemises , 7,000 paires de draps , 4,000 matelas et autant de couvertures $ et que plus de 8,000 malades y furent soignés dans l'espace d'une année.

C'est ainsi que nos concitoyens montraient un dévouement sans bornes : ils aimaient la France en amants ; ils l'aimaient exclusivement à eux-mêmes. Le patriotisme était pour eux un culte, une religion. Parmi ceux que distinguèrent leurs vertus et leurs crimes, l'histoire doit reconnaître qu'à Nantes , comme ailleurs , la plupart ont appartenu aux opinions les plus prononcées; c'est à l'exaltation qu'il appartient de faire de grande chose , elle seule oserait tout risquer, la vie , la réputation même pour se rendre utile. Les hommes que l'on appelle calmes n'ont jamais su qu'accepter tous les despotismes et s'y résigner. Cœurs froids qui s'enveloppent de leur égoïsme et se retirent de la mêlée au moment du danger, ils n'ont eu ni encouragement pour le bien , ni résistance pour le mal : la terreur a été l'oeuvre de leur lâcheté.

Le rapport de la société populaire à la Convention se terminait par les phrases qui suivent :

« Nous jurons d'assurer les droits du peuple » par nos victoires et de les éterniser par nos » vertus.

» Nous croyons qu'il n'est point de patrie

» sans liberté , de liberté sans mœurs , de gloire » sans justice , de bonheur sans vertu.

» Comme de faibles météores, les hommes bril- » lent un instant et s'éteignent dans une nuit éter- » nelle , les empires tombent en ruines , les na-

» tions s'effacent L'opinion reste et survit aux

» générations qu ? elle a vues naître.

» Nous voulons tous être honorés dans l'opi- » nion publique et mourir sans ignominie comme

» nous avons vécu sans reproche Nous voulons

» tous partager les destinées de gloire et de bon- » heur auxquelles la patrie appelle ses enfants.

» Représentants du peuple! Républicains de » la France entière! vous aurez entendu nos ser- » ments et nos vœux.... Nous avons dit. »

11 y a dans ces lignes des fautes de style auxquelles un public superficiel peut s'arrêter pour les tourner en ridicule. D'autres y verront peut être toute la pensée républicaine avec sa stoïque exaltation , et le résumé des sentiments qui dominaient au club Vincent la Montagne.

Autant qu'il m'a été possible , j'ai ménagé les noms propres dans le récit qu'on vient de lire , j'aurais pu en faire figurer un bien plus grand nombre; mais, dans un abrégé aussi rapide, à ceux qui ont rempli les premiers rôles appartenait la première place. Partout d'ailleurs, ce sont quelques têtes qui mènent les affaires, el c'est toujours les chefs qu'il faut rendre responsables de la con-

duite de leurs subalternes* D'un autre côté , à quoi servirait-il de nommer toutes les machines qui ont été les moyens de terreur de Carrier. Prenons dans les faits qu'on vient de lire ce qui s'y trouve, une grande leçon, et ne demandons jamais au fils quelles furent les opinions de SQn père. Je dirai plus , c'est à regret que je me suis vu forcé de flétrir Lavaux et Robin» Car tous les deux, ardents et pleins de courage , avaient donné des preuves éclatantes de patriotisme avant d'être devenus les complaisants de Carrier : nés avec cette énergie morale qui fait les hommes supérieurs , ils usèrent leur activité dans des scènes de débauche et succombèrent à la facilité toujours si dangereuse .pour des jeunes gens, de satisfaire leurs désirs liceucieux.

Au mois de février 1794 , l'Entrepôt fut évacué et la contagion arrêtée dans ses progrès , grâces au zèle d'un jeune chirurgien , nommé Darbefeuille. Déjà les rues voisines étaient contagionnées lorsqu'il s'adressa au maire , le peintre Renard , pour lui faire des représentations sur les dangers que courait la ville de Nantes. A sa prière , il les réitéra au club Vincent 9 en présence du comité révolutionnaire qui les prit en considération et le nomma chef d'une commission de salubrité. M. Hectot , pharmacien de l'Hôtel-Dieu , en faisait partie ; il fut spécialement chargé d'exécuter les prescriptions de M. Darbefeuille pour la désinfection de l'En-

trepot , mission périlleuse qui pensa lui coûter la vie , et qui demandait de sa part un grand courage. Dans toutes les salles où Ton entrait, l'odeur la plus infecte se faisait sentir : cà et là Ton voyait des cadavres violacés., les uns éten dus à terre , les autres tombés dans les bailles; une mère récemment accouchée et son enfant qui n'en était pas encore séparé , furent trouvés avec d'autres victimes , couverts d'une couche entière de vermine et à demi putréfiés sous des planches qui servaient de lit. La paille sur laquelle avaient reposé tant de prisonniers était pourrie , et l'air entièrement vicié par les émanations put rides que produisaient ces divers foyers d'infection. M. Hectot employa largement les fumigations de Guyton de Morveau , découverte alors récente d'une science qui depuis a fait d'immenses progrès ; il fit laver les salles 9 ouvrir toutes les croisées , et bientôt la ville fut délivrée du péril qui la menaçait. M. Darbefeuille s'occupa aussi de faire recouvrir île chaux et de terre plusieurs milliers de cadavres restés sans sépulture dans les carrières de Gigant, et compléta ainsi les mesures sanitaires que réclamaient les circonstances.

Notre ville avait souffert de la disette pendant toute l'année 1793 $ mais elle fut bien plus considérable eu 94. Ijes habitants se virent réduits à une demi-livre de pain par homme.

T?l était {'enthousiasme <jui régnait encore cjue

personne ne murmura. Lorsque vint l'époque de la moisson, de nombreux détachements furent envoyés dans les campagnes pour s'assurer des subsistances. Le commerce , atrophié par la guerre maritime , ne se releva point. La chute de Robespierre , les procès des 132 nantais, des membres du Comité révolutionnaire et de Carrier, occupèrent vivement l'attention publique pendant la seconde moitié de l'année. Du reste, il ne fut créé aucune institution importante, ni commencé aucun monument public.

Il semblait que, fatigué par la succession rapide des événements de 93, chacun se sentit le besoin de prendre du repos. En 1795, Giraud Duplessis fut nommé maire pour la seconde fois ; il eut pour successeur, l'année suivante, Gilbert de Beaufranchet, commissaire des poudres et salpêtres.

Le 24 avril 1796, François-Athanase Charette de la Contrie, général en chef de l'armée royale catholique, fut fusillé a Nantes sur la place Viarme; il était âgé de 33 ans. Avec lui cessa la guerre civile qui désolait la Vendée. Le hasard a fait jouer a Charette un rôle auquel il n'était pas destiné. Peu capable comme militaire, envieux et petit avec ses compagnons d'armes, il fut toujours au second rang tant que vécurent d'Elbée , Beauchamp et La roche jacquelin. La même année , la Loire déborda ; les eaux montèrent de 14 pieds 8 pouces, et

l'école centrale du département fut instituée. A l'installation de cette école, qui eut lieu sous la présidence de M. Francheteau, assisté de MM.

Clavier, Le Gall, Gourlay et Poton, et à laquelle assistait Letourneux, commissaire du Directoire exécutif. M. Francheteau prononça un discours fort remarquable pour l'époque, et que l'on attribue à Huet , alors employé de l'administration du département. C'est une vue rapide sur la science et les arts , et pleine d'aperçus. J'en cite/ai quelques phrases qui firent sensation , et qui en montreront l'esprit.

» Quelques hardis calculateurs ont voulu déterminer l'époque où les sciences abandonnant l'Europe , iront loin de nous créer un nouveau monde.... La France empêchera l'accomplissement de cet effroyable augure; si les arts n'ont que passagèrement illustré l'antiquité, c'est que pour s'instruire il fallait aller au loin étudier d'obscures sentences et de froids monuments; c'est que l'art de fixer la pensée était trop imparfait , c'est qu'Homère confiait aux vents ses poèmes harmonieux , et que Socrate abandonnait à ses disciples le soin de recueillir ses maximes; c'est que, corrompu par les poètes, trompé par les orateurs , l'état se vit souvent forcé d'en proscrire la profession ; c'est qu'a~ vant qu'on eût trouvé l'application des plus abstraites conceptions aux usages communs de

216 PROGRÈS DE NlNTES.

la vie, les sciences ne pouvaient être considérées que comme d'oiseuses occupations :

« Qui eût pensé que cet art anathématisé par les superstitieux , ridiculisé par les sages d'alors , avili par les fripons qui l'exerçaient , dégagé des mystères des Lulle et des Flamel , deviendrait entre les mains des physiciens français , le premier des arts , celui qui donne à nos manufactures des procédés aussi simples que sûrs , qui a multiplié nos moyens de vaincre et découvert dans les végétaux qui nous entourent des principes nutritifs, inconnus ou méprisés. Qui eût pensé que le pyrrhonisme corrigé par un philosophe français eût pu révéler aux Diderot , aux d'Alembert , aux Condorcet , la théorie des probabilités, celle du calcul conjectural qui servent de base au système de finance d'une nation célèbre, qui parmi nous ont réglé les formes des élections et des jugements criminels, et donne les éléments de l'arithmétique politique , qu'il n'appartient qu'à nous de perfectionner; heureux qui peut suivre les progrès de l'esprit humain et consacrer ses loisirs à l'étude de découvertes journalières !»....

A M. Francheteau, succédèrent Rollin et M. Poirier. Le premier prononça , au nom du jury d'instruction, un discours vide de pensée , plate répétition des opinions les plus vulgaires, où le sens était constamment sacrifié à la forme

de la phrase* Le second présenta un résumé des services que l'école centrale pouvait produire. Bientôt les cours commencèrent. Le dessin , l'histoire naturelle, les langues anciennes, les langues vivantes , les mathématiques, la physique, la chimie , la grammaire générale , les belleslettres,» l'histoire et la législation, furent professés. C'est ainsi qu'entourée d'ennemis , la république occupée à soutenir le défi qu'elle ayait adressé aux rois de l'Europe, en leur jettant pour gant la tête de Louis XVI , organisait cependant & l'intérieur les moyens de civilisation qui devaient assurer le triomphe des doctrines de liberté.

En 1797 , Daniel Kervégan fut nommé Maire, comme son prédécesseur, sous le titre de président de l'administration municipale. Il fut remplacé la même année par M. Douillard, architecte ; il ne se passa du reste dans notre ville aucun fait remarquable, si l'on excepte l'inondation du 19 mai, dans laquelle les eaux montèrent de 11 pieds 4 pouces.

Le 29 prairial an VI (18 juin) eut lieu la fétede l'agriculture, sous la présidence du citoyen Saget, qui avait succédé à M. Douillard. Ce fut l'une des plus brillantes de la république. Pendant que les autorités se réunissaient à l'Hôtel-de- Ville, des musiciens exécutaient une ouverture à l'extérieur. A deux heures , le cortège se mit en marche précédé de la musique, qui faisait en-

tendre des airs républicains. Ilpassa par les rues de , la Commune ; de Beau-Soleil, de la Haute-Grande- Rue, sur la place des Gracches et la place de la Liberté. Arrivé à l'Autel de la Patrie , que Ton avait éleyé sur le Cours de la Liberté, il se forma de nouveau. En tête marchaient un piquet de ca valerie - et les musiciens ; venaient ensuite 23 laboureurs avec leurs femmes et leurs enfants; tous , parés de leurs plus beaux habits , de verdure et d'épis, ils accompagnaient une charrue chargée de fleurs et de feuillages, traînée par deux bœufs. A quelque distance, on voyait un second char orné de festons et de guirlandes ; il portait une statue de la Liberté, tenant d'une main une corne d'abondance , et de l'autre montrant les instruments aratoires. Derrière se trouvaient les autorités ; à coté du président un laboureur choisi pour sa bonne conduite et son intelligence, comme le plus digne de recevoir les honneurs de la journée. Après les autorités venait une foule immense de peuple. Les soldats formaient une haie de chaque côté. Arrivés au champ de l'Eperonnière , sur la route de Paris, les laboureurs se mêlent aux citoyens armés ; à un signal donné, ils échangent des instruments de culture contre des armes. Au son des fanfares , au chant des hymnes républicaines, le président enfonce dans la terre le soc de la charrue, et commence un sillon. Les laboureurs rendent aux gardes nationaux leurs armes ornées

de fleurs et d'épis, et reçoivent en échange leurs insignes agricoles. Le sillon terminé , le cortège reprend la route de Paris, et se porte au Croissant pour assister à deux courses, l'une à pied, l'autre à cheval. Le soir il y eut illumination et danse au son des musettes , sur la place de la Liberté.

Cette féte résume a elle seule toutes celles qui ont eu lieu sous la république, et que j'ai passées sous silence : on y retrouve cette joie de commande, ce grandiose factice, cet abus des symboles et des allégories qui ont régné dans les autres. Nos pères un peu trop prévenus eu faveur de Rome et d'Athènes (qu'ils ne connaissaient pas) , avaient toujours ces deux grandes cités présentes à l'esprit lorsqu'ils réglaient la pompe d'une cérémonie publique. Chaque discours d'apparat contenait son éloge obligé des grands citoyens de l'antiquité , on y parfait plus encore de Brutus et de Caton que de Danton , de Camille Desmoulins , de Barnave et de Mirabeau. Jamais époque ne fut plus classique que la leur. Mais dans l'an VI ils n'avaient plus ni la solennité des fêtes religieuses du moyen-âge où le peuple, classé par corps de métiers , suivait processiounellement ses prêtres , et s'estimait heureux d'avoir une bannière , de porter un cierge , d'entendre les chants religieux , le son des cloches , de respirer le parfum de l'encens , de voir passer nobles dames et gentilshommes

tous richement vêtus , ni l'enthousiasme des premiers jours de la révolution. L'art réduit a la copie était froid et décoloré ; la société tout entière, embarrassée dans son allure , gênée de sa liberté, ne ressemblait pas mal aux saints de nos églises que l'on avait afFublés d'un bonnet rouge et d'une toge pour en faire desDéciusou des Solon. Le doute politique tourmentait les esprits, l'on ne croyait plus à la république, et tout présageait la chute prochaine d'un gouvernement sans système , marchant au hasard de ses inspirations du jour , de ses caprices du moment sans avoir ni but fixe , ni unité de direction.

Nos troubles intérieurs et les préoccupations du moment avaient détruit plusieurs des sociétés qui existaient à Nantes , la Société des sciences et des arts du département de la Loire-Inférieure , connue depuis sous le nom de Société Académique, lut créée en 1798 pour les remplacer.

L'année suivante , la promenade de la Bourse fut commencée par M. Fournier d'après les plans âe M. Crucy , mais les arbres ne furent plantés qu'un an plus tard. La même année , le 25 janvier , à quatre heures du matin , notre ville ressentit un tremblement de terre qui dura six secondes. Le 7 février , la Loire déborda , ses eaux s'élevèrent de 17 pieds 6 pouces , selon M. Fourniér. Le 20 d'octobre , les Vendéens , profitant de l'absence d'environ mille hommes de la garnison qui avaient quitté Nantes pour se

marcher sur Châteaubriant , pénétrèrent dans la ville à trois heures un quart du matin : ils étaient environ 3,000 ; 2,400 se dispersèrent dans les rues : les uns se portèrent au Bouffay, où ils délivrèrent 15 des leurs, d'autres essayèrent de piller les caisses publiques pendant que 600 d'entre eux restaient auprès du pont du port Communeau pour protéger la retraite ; bientôt un combat très-vif s'engagea de rue en rue avec les insurgés qui furent contraints de se retirer ; à six heures du matin ils étaient déjà au-delà du pont du Cens. Dans cette attaque , le Maire de Nantes fut atteint de deux coups de feu eu se rendant à l'Hôtel-de -Ville 5 M. de Sacy , commandant de la place eut un cheval tué sous lui et mourut de ses blessures quelques jours après. 13 habitants furent tués. Parmi les blessés , 8 succombèrent et 41 autres furent plus ou moins long-temps à se rétablir. La perte des Vendéens n'est pas connue , tout porte à croire qu'elle fut plus considérable. La garde nationale se composait alors de 9 bataillons , y compris les vétérans , de 307 canonniers, 87 cavaliers , 180 pompiers , le tout formant un effectif dé 11,425 hommes.

En 1800, la préfecture fut instituée. M. Letourneur,dela Manche, est le 1. "préfet que nousayons eu. Le 25 mai, le plancher du magasin des artificiers de la tour des Espagnols s'étant écroulé, le feu prit aux poudres et fit sauter

la tour, une partie du grand bâtiment de la Chapelle et le logement de l'état-major. 60 personnes furent tuées, pareil nombre blessées, 101 maisons éprouvèrent de grands dommages, des pierres furent lancées de tous côtés , l'une enlre autres du poids de 200 kil. jusques sur le Cours où on la voit encore aujourd'hui. La perte en immeubles causée par cet accident fut évaluée à 397,000 fr., celle en meubles à 150,300. M. Felloncau succéda la même année comme maire à M. Saget ; il s'occupa de faire rétablir le jardin de l'Hôtel-de-Ville d'après le plan dessiné, en 1728 par Gabriel, architecte du roi. L'ingénieur Fjurnier fut chargé de ce soin.

En 1801 , Claude Sylvain Paris, négociant, fut nommé maire. Cette même année, la Loire déborda, les eaux s'élevèrent de 14 pieds 11 pouces. L'année suivante eut lieu la première séance publique de la Société des sciences et arts du département. L!établissemenl dès bai us, situé sur la place de la Petite-Hollande, fut commencé sur les plans de l'architecte Crucy. Enfin, le 15 août Napoléon Bonaparte.» premier consul, fut proclamé consul à vie. Nul dans notre ville ne •manifesta de mécontentement. 11 y a de ces moments pour les gouvernements, où l'usurpation devient très-facile, où l'indifférence des gouvernés donne pleine latitude aux plus proches héritiers du uouvoir. Le génie de Napoléon

lui avoit créé une grande influence. Sa fortune lui permit de profiter des circonstances , et il se trôna.

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