PREMIÈRE RESTAURATION
Le 9 avril l'on apprit à Nantes la nouvelle du retour des Bourbons el de l'abdication de Bonaparte: c'était le soir, bientôt la ville fut complètement illuminée; mais moins pour fêter des maîtres inconnus que le départ d'un homme dont l'ambition avait fait couler des torrents de sang. On se demandait du reste ce que c'était que les Bourbons. Les enfants et les jeunes gens n'en avaient pas entendu parler, les hommes plus âgés se rappelaient seuls que Louis XVI avait deux frères , dont l'un le comte d'Artois était venu dans nos murs; aussi partout on les entourait, on les pressait de questions, d'un* côté l'on espérait revoir les beaux jours du commerce maritime de notre ville, de l'autre Ton craignait des réactions. Le maire et le préfet publièrent des proclamations en faveur du nouveau gouvernement. Le maire, armateur et par conséquent homme de paix et d'industrie, envisageait la restauration sous le point de vue des intérêts matériels. Le préfet, M. de Barante, oubliait trop souvent qu'il devait tout à Bonaparte, qu'il avait été l'exécuteur servile de ses ordres et qu'il avait contribué pour sa part dans notre département à (aire haïr le
despotisme de celui contre lequel il cherchait à exciter l'animadversion. Quant au peuple , le nouveau gouvernemeut lui semblait avoir mission de procurer la paix, de créer de grands travaux industriels, et par conséquent d'élever le prix de la main-d'œuvre, de supprimer les impôts sur le sel, sur le tabac et sur les boissons. Un roi pour lui, c'était de la gloire et du bien-être. Mais l'illusion ne fut pas de longue durée : peu sagace en fait de doctrines et de métaphysique constitutionnelle, il ne comprit point la nouvelle dynastie , et bientôt ses regrets se manifestèrent a notre théâtre. Il fallut supprimer dans la Festaleïes aigles romaines qui ne pouvaient plus paraître sans recevoir des applaudissements unanimes. Le 2 juillet , le duc d'Angouléme vint à Nantes; on espérait par sa présence exciter l'enthousiasme dans les masses, rien ne fut négligé, 23,335 fr. furent dépensés pour sa réception. Mais ce prince , ignorant et peu intelligent, ne connaissait pas le peuple, et nuisit à sa cause en donnant de nombreuses preuves d'incapacité. De leur côté, la Mairie et la Préfecture qui eussent du redoubler de zèle pour lier notre ville à un gouvernement qu'elles aimaient, ne surent pas s'y prendre. Dans toute l'année 1814 , la Mairie se borna à faire acquisition du cabipet de tableaux de l'ingénieur Fournier. Quant au Préfet, il eut la maladresse d'annoncer, trop positivement dans une procla-
mation, que les droits-réunis ne seraient pas supprimés. Tout était donc mûr chez nous , comme ailleurs, pour un nouveau changement lorsque l'homme à la redingotte grise mit le pied sur la terre de France.