ÉVÉNEMENTS DES CENT JOURS
Le 12 mars, le Journal de Nantes instruisit notre ville du débarquement de Bonaparte. Aussitôt chacun fut dans l'anxiété, et les journées devinrent trop longues, pour l'impatience des habitants. Le 13, le Maire fit placarder une proclamation fort prolixe et faible de logique en faveur du pouvoir. C'était un véritable plaidoyer qui ne produisit aucun effet. Quand on parle au peuple , il faut être bref ; d'ailleurs, plaider sa cause , c'est admettre qu'elle puisse être perdue. Le 14, M. de Barante adressa aux Maires une proclamation du même genre; quoique bien écrite, elle prêta à rire aux bonapartistes. C'est qu'en effet, dans le danger, l'homme de tête ordonne et ne prie pas. Le 16, on ouvrit un registre à la Préfecture pour les volontaires qui voudraient s'enrôler et marcher de suite contre l'Empereur. Le 19, le chevalier Zimmer, major du 61.* d'infanterie , publia un ordre du jour qui se terminait ainsi : Soldats l je vous recommande très-expressément , lorsque le prince de la Trémouille passera devant vos rangs, de faire
entendre des cris répétés de vive le roi. Le 22, à onze heures du matin, la 1." compagnie des volontaires royaux reçut un drapeau sur le Cours 9 des mains de M. le Maire; il portait pour devise Dieu , le Roi et la patrie i M. mo la baronne de Bavante en attacha la cravatte , un peu déconcertée des plaisanteries que lui adressait le général Foy, qui se trouvait alors à Nantes f et qui partageait l'opinion générale sur l'issue des événements. Immédiatement après la bénédiction , le maréchal-de-camp Grosbon qui commandait le détachement , se mit en marche. Le 24 , les proclamations impériales étaient affichées dans nos murs ; et ceux qui les lisaient, ne se lassaient point de répéter ce passage si bien adapté à Pesprit de l'époque : Qui prétendrait être maître chez vous? qui en aurait h pouvoir P Reprenez ces aigles que vous aviez à Ulm, à Âusteiiitz , à lena, à Eylau, à Friedlan, àTetulela, à Esling, aWagram, à Smolensk, à la Moscowa , à Lutzen, à Mont/ni rail. Pensezvous que cette poignée de Français , aujourd'hui si arrogants, puisse en soutenir la vue #7* retournewnt d'où ils viennent , et là, s'ils le veulent, ils régneront comme ils prétendent avoir régné depuis 19 ans* Le 24 mars, la ville fut illuminée, et l'enthousiasme fut à sou comble; mais grand nombre d'habitants qui croyaient avoir à se plaindre de M. de Bai a ut e , se portèrent vers sa demeure , dont ils brisèrent les vitres. Les autorités eurent beau-
coup de peine à faire cesser Je désordre. M.
de Barante , forcé par l'opinion publique de quitter son poste, fut remplacé provisoirement par M. Dufeu. Ce ne fut que le 5 avril que le baron Bon na ire, son successeur, entra en fonctions : aussitôt son armée, il s'empressa de publier une circulaire sage et ferme , à laquelle il donna la plus grande publicité. A peu près à la même époque 9 le baron Dufou quitta In Mairie. Il eut pour successeur l'ancien maire , M. Bertrand-Geslin , dont le dévouement à Napoléon était bien connu. ,
La cessation entière du commerce et désarmements , suite nécessaire du retour de l'empereur, avait jeté sur la place publique une foule de jeunes gens et d'ouvriers inoccupés. Tous faisaient de la politique, et l'exaltation ne leur manquait pas. Aussi, lorsque les craintes d'une guerre étrangère et de la guerre civile eurent fait naître dans les écoles de Rennes l'idée de donner une seconde fois un grand exemple et de former une fédération bretonne , tous nos compatriotes y applaudirent. Bientôt des députés se rendirent dans cette ville, où fut rédigé le second pacte fédérât if.
Le 28 a\ril des mandataires des autres départements de la Bretagne, vinrent fraterniser à Nantes. On leur fit une réception plus remarquable encore par sa cordiale franchise et l'enthousiasme général , que par les fêtes dont elje fut l'occasion, M. Barré jeune, avoué,
harangua cette députation au moment où elle entrait dans nos murs; il lui rappela le pacte fédératif de Pontivy aux premiers jours de la révolution et Futilité d'un second lien destiné à soutenir les droits des citoyens et l'indépendance de la patrie. Bientôt une commission fut organisée sous la présidence de M. Varsavaùx. Elle se composait de M. Colombel , Démangeât , le baron Méjan, Lacroix, Baudry, Ferdinand Favre, Delaunay jeune, Francheteau jeune, Blanchard , avocat, Buet, avocat; Tartoué, Ganilh, M a bon et Guibert-Lasalle.Son secrétaire était M. Drouet. En quelques jours elle forma six compagnies de fédérés et les noyaux de plusieurs autres.
Le 13 mai commencèrent les élections. Le duc d'Otrante , ministre de la police , le général Dumdlistier et le baron Bertrand-Geslin recurent mandat pour répresenter le département. M.
Roussel, négociant de St.-Brieuc, fut nommé député du 3. em * arrondissement commercial de France, composé du Finistère, du Morbihan, des Côtes-du-Nord,dela Loire-Inférieure, d'Ille-et-Vilai ne, de la Mayenne et de la Vendée. MM. Dufeu, conseiller de préfecture; Michel de la Brosse, François Démangeât, maître des forges; Luueau père, Huet; Brouard, maréchal-de-cainp; Bivaud aîné , avoué à Châteaubriant ; Gourlay , ex- Tribun; Barrieu, procureur impérial à Paimbœuf; Chfron du Brossay , ex-juge, complétèrent la députation, soit comme mandataires, soit en qualité de suppléants,
Progrès de nantes, 2iS
A mesure que les chances de guerre extérieure devenaient plus fortes, les anciens chefs vendéens mettaient plus de hardiesse dans leurs opérations. Dès les premiers jours de mai, des insurgés en grand nombre s'étaient montrés sur la rive gauche de la Loire. Le 29 , les . fédérés de Rennes pensant que leurs frères de Nantes pouvaient avoir besoin de leurs secours, partirent au nombre de 300 pour venir leur prêter main forte ; ils étaient commandés par M. Desbois, ancien officier, et Ton remarquait dans leurs rangs MM. Gaillard-Kerbertin, Bernard aîné, Bernard jeune, et le tailleur Le Perdit, ancien maire de Rennes , dont notre province conservera long-temps le souvenir. Chacun s'empressa de prendre chez soi les jeunes patriotes qui formaient cette colonne mobile , et de leur offrir la table. Us passèreut à Nantes quatre jours , et partirent en témoignant leur reconnaissance pour l'accueil qu'ils avaient reçu.
Les troubles de l'Ouest, bien moins graves cette fois qu'en 93 , ne furent pas de longue durée. Le 27 juin, Lamarque, général en chef de l'armée de la Loire, adressait à ses soldats l'ordre du jour suivant :
« Soldats, nous avons tcrmiué la guerre de la Vendée, cet heureux résultat est dû autant à votre discipline et à votre humanité, qu'au courage que vous avez déployé aux combats d'Aizenai, des Marais, de St.-Gilles d'Aiguillon,
de Légé el aux deux journées de Roche-Servière. Je vous remercie, au nom Je la pairie, du service important que vous venez de lui rendre* Camarades, taudis que vous obtenez ici des succès , de grands malheurs sont tombés sur les années du nord. Le génie de l'Empereur et les plus savantes combinaisons, n'ont pu résister à un concou-L de circonstances que la prudence humaine ne pouvait prévoir. Ces désastres nous affligent , mais ne nous abattent pas; la cause sainte delà patrie et de la liberté 13e saurait succomber. Soyez toujours disciplinés , tranquilles et confiants, nous ne cesserons jamais de marcher ensemble dans le chemin du devoir et de l'honneur. »
Le même jour , Lamarque écrivait au général Charpentier qui commandait la 12. mc division militaire, que M. de Sapin eau, général en chef des armées royalistes, venait de ratifier la pacification de la Vendée.
J'ai passé rapidement sur les événements si pressés des cent jours, vu que la plupart ne concernent qu'indirectement notre cité. Ce n'est point d'ailleurs au milieu des commotions politiques, si ennemies des transactions de toute nature, qu'une ville de commerce peut se développer; mais voici venir une autre époque qu'il importe d'étudier avec soin pour en préciser les phases et les influences.
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DEUXIÈME KESTAUH ATION.
Les 15 années de la resta lira lion sont déjà loin de nous: on dirait un de ces rêves que l'on fait éveillé, une de ces journées mêlées de craintes et d'inquiétudes que l'on aime à oublier, une de ces pages de la vie que l'on a déchirées; et cependant quel spectacle plus instructif, quel plus court résumé de la vie des cités et des peuples, quel immense sujet d'études! Je ne prétends point en retracer ici l'huloire, mais je dirai ce que l'on pensait, ce que Ton écrivait, ce que l'on voulait, ce que l'on faisait dans une ville province , je soulèverai l'un des coins du voile; et, pour ne rien omettre je passerai successivement eu revue les faits politiques, la littérature, les travaux d'arts H de science, le mouvement industriel et commercial , enfin les progrès de la cité.
La restauration s'avance une seconde fois sur notre sol, portant à la main le rameau d'olivier. Aussitôt touts les hommes qui avaient besoin de la paix pour produire, se pressent autour d'elle et lui promettent leur dévouement en échange d'institutions dont ils attendent protection pour 4 leur travail. Bientôt notre ville compte un grand nombre de royalistes, surtout d.ms les ran 0 's du
commerce* Mais les anciens républicains de 89, mais les fédérés de 1815 qui rêvaient un avenir plus glorieux et plus libre, et qui redoutaient avec raison la persécution ; mais les militaires et les bonapartistes frappés dans leur amour propre de français, se tinrent à l'écart et formèrent un noyau de mécontents. Quant au peuple il n'entendait rien, pas plus cette fois que la première , au nouveau gouvernement.
Trop peu métaphysicien pour comprendre quelque chose d'aussi abstrait que l'ordre constitutionnel, il rêvait au drapeau tricolore, sous lequel il avait vaincu dans toute l'Europe , et ne supportait qu'avec peine les outrages faits à son culte de vieux soldat.
Le 18 août , commencèrent les nouvelles élections: MM. Richard, docteur-médecin; Barbicr,ancien négociant; Du Cambout de Coislin, Humbert de Sesmaisons, Peyrusset et de Barante furent nommés par la Loire-inférieure. Le 10 septembre, l'avant-garde d'un corps prussien arriva dans notre ville. Pendant 14 jours , Nantes et les environs eurent à loger 10,000 hommes. On doit rendre à ces étrangers cette justice qu'ils se conduisirent de manière à n'occasionner aucune plainte. Certains livres étaient alors en circulation parmi les gens bien pensants, c'étaient le Dictionnaire des Girouettes ; l'Histoire des 1 5 Semaines f. .le Triomphe des Rojalistes et de la
Cause Sainte la Conspiration de Bonaparte f l'Eloge funèbre de Louis XVI \ V Histoire de la Révolution dulO mars, etc.; on les trouvait partout chez les employés du gouvernement, sur les tables 9 sur les cheminées ; ils les multipliaient en quelque sorte dans la crainte ou ils étaient d'être destitués. Il ne pouvait suffire au pouvoir qui renaissait d'avoir remplacé, dans notre ville, le préfet des centjourSjparM.deBrossesjetle mai re,M. Bertrand Geslin , par M. Dufou. Il lui fallait encore des hommes dout la main de fer sût comprimer les élans. Aussi , le 5 novembre, le gouvernement nous envoya-t-il le vicomte de Cardaillac avec mission d'imposer silence aux vaincus. Il n'est pas inutile de remarquer qu'à cette époque de proscriptions dans l'Ouest et de massacres dans le Midi, c'étaient les doctrinaires qui gouvernaient la France. MM. Talleyrand , Barbé-Marbois , Pasquer , De Gazes , Becquey, Royer-Collard , Bertin-Devaux , Guizot , Louis , Laisué , Beugnot et leurs amis occupaient le conseil d'état, les ministères et toutes les avenues du pouvoir. Par suite , ils sont comptables des violences de toute espèce qu'ils ont ou commandées ou laissé commettre pour établir et faire triompher leur système de monarchie à l'anglaise et de légitimité. Quant au vicomte de Cardaillac , il fut bientôt entouré à Nantes de tous ceux de son opinion qui sentaient le besoin d'une terreur
morale pour en imposer au parti déjà puissant des libéraux, et de ces gens qui , sous tous les régimes, trafiquent de délations et de provocations comme pour prouver qu'il est nécessaire que tout le monde vive. Autour de lui, Ton vit rôder encore de ces gens d'esprit sans caractère qui ont des homélies et des vers louangeurs pour le ptus fort quelqu'il soit. Le commissaire extraordinaire comprit parfaitement sa mission. C'était moins du sang qu'une terreur morale qu'il lui fallait, et elle eut lieu. Son effet ne fut que morrfentané : en vain pour comprimer les mécontents l'on usa de mesures exceptionnelles ; la persécution ne fit que séparer davantage les deux camps. D'un coté les hommes de l'ancien régime qui n'avaient rien oublié ni rien appris ; de l'autre les bonapartistes , les républicains et quelques gentilshommes qui comprenaient la France.
Le jeudi 9 novembre eut lieu l'installation du vicomte de Cardaillac. Huit jours après, les militaires licenciés , non domiciliés dans notre ville , reçurent la défense d'y séjourner plus de 48 heures; une ordonnance, prescrivit aux fédérésetaux volontairesdu corps franc, connu sous le nom de chasseurs vendéens, de se présenter chez leurs commissaires de police et d'y donner leur adresse ; successivement il en parut d'autres concernant la police des lieux pu-
blics et celle des armes. Ce livre n'est point destiné à rappeler les indignes vexations subies parles patriotes en 1815, mais je dois rendre celte justice à Cardai I lac, que , tout exagéré qu'il était dans ses opinions , il a su mettre à la porte de cbez lui des misérables qui voulaient encore étendre davantage le cercle des persécutions. Sa correspondance renferme la confirmation de quelques faits intéressants; elle montre bien clairement, par exemple, que les ultra n'étaient point contents de Louis XVIII, ils auraient voulu l'ancien régime dans toute sa pureté , et le roi professait avec les doctrinaires, que, par suite des modifications survenues dans la classe moyenne, il était nécessaire qu'on lui accordât quelques droits politiques, attendu, que c'était le seul moyen de constituer une monarchie dans notre patrie.
Des proscriptions et des persécutions naquit le carbonarisme , il s'étendit rapidement sur toute la France comme un vaste rézeau; mais jamais institution ne fut plus divisée de but et d'intentions. Le journalisme lui soufflait la vie.
La rédaction des feuilles périodiques , à cette époque, était bien facile; car il suffisait pour obtenir un grand succès de répéter tous les jours, à mots couverts, plus de Bourbons , plus de jésuites. Un seul fait , celui de la légitimité, servait de point central à toutes les discussions; mais il y avait péril à parler , et dans notre ville la prison s'ouvrit plusieurs fois pour rece-
m OGRES DE NANTES.
voir le gérant de VAmi de la Charte, M. Vie tor Mari gin , q\ii a fait preuve de courage civil et payé de sa personne pendant ces années de dis eussions orageuses et de persécutions.
Les mécontents , lorsqu'ils se trouvaient réunis , ne parlaient que de renverser le trône constitutionnel; ils se divisaient ensuite sur les moyens de le remplacer, aussi ne pouvait-il rien sortir de cette anarchie organisée qui avait pénétré jusques dans les collèges , où les fils des patriotes s'entretenaient fréquemment de conspirations.
Lorsque le malheureux Berton traversa la Bretagne , de Brest à Nantes , pour diriger la tentative de Saumur , son entreprise était un sujet de conversation même dans les cafés. Personne n'ignore le résulat de cette expédition dans laquelle il manqua de prudence et de fermeté.
Beaucoup de Nantais se trouvèrent compromis à la suite de cette échaufFourée , MM. Heureux , Cossin, Fouré, Dupuis, contumaces , furent condamnés à mort , M. Mosneron-Dupin jeune et ses co-accusés furent acquittés.
Ce jugement fut suivi de scènes violentes : sur la place du BoufTay , quelques personnes furent maltraitées par des soldats , alors en garnison à Nantes. Dans cette circonstance le colonel Rapatel acquit des droits à l'estime de ses compatriotes en» refusant de les faire charger par son régiment , quoiqu'il en eût reçu l'ordre du général Despinois. Le lendemain , UAmi de
la Charte raconta ce qui s'était passé. Le général Despinois se croyant insulté poursuivit le rédacteur en chef devant les tribunaux qui le condamnèrent à 1000 fr. d'amende et deux mois de prison. Ainsi se termina cette affaire.
Redire ici les autres événements politiques de la restauration ce serait raconter ce que tout le monde sait, et ce que l'on voyait partout ailleurs > des élections faussées par la faiblesse d'un grand nombre de citoyens et la servilité des agents du pouvoir , la presse enchaînée par des juges timides ou passionnés , une police souvent brutale , et de malheureux patriotes victimes de leur dévouement.