INDUSTRIE MANUFACTURIÈRE
De 1815 à 1820, Ton songe peu à créer de nouvelles fabrications ; mais le commerce plus considérable donne une vie nouvelle à celles qui existent. La traite des nègres surtout , qui se fait presque publiquement, absorbe beaucoup de produits. De 1818 à 1825, nous voyons à coté des anciens ateliers qui prennent de l'extension, de nouvelles usines qui s'élèvent; M. Baudry établit son moulin à vapeur et ses bains; M.
Dobrée fonde l'établissement de la Basse-Indre et commence ses essais sur le feutre à doublage; M. Fenwick lance sur la Loire les premiers bateaux à vapeur; MM.DavidetM.Sébille s'occupent du laminage du plomb ; les premiers tentent encore la fabrication de la Céruse; M. Rochery ajoute à son établissement de noir animal, lu préparation du sel ammoniac et du savon commun ; nous voyons aussi s'élever 3 fabriques de noir animal, une autre de noir de fumée, deux de colle forte, trois de chandelle, une de chapeaux de feutre, 2 de chapeaux vernis, une d'acide sulfurique et de sulfate de fer, deux fourneaux pour la préparation des cendres gravelées , une buanderie par la méthode de Bertholet, deux fourneaux à coke, trois amidonneries , une fabrique de caramel pour la coloration des eauxde-vie, trois établissements pour la préparation fie l'urate dç chaux et de la pou^rette, une fa^
brique de cartons et papiers à. enveloppe , une lythographie et quelques autres encore- En 1825, le préfet M. Àlban de Villeneuve, Fun des hommes les plus capables de la restauration , créa une exposition des produits de notre industrie , dans le but d'exciter une louable émulation parmi les fabricants. (1) Les journaux de la ville lui donnèrent une grande publicité, et rendirent compte de ses résultats, ce qui fut d'un bon effet $ peut-être contribuèrentils ainsi à la réaction qui se fit dans les affaires au profit du commerce intérieur et de l'industrie. Les capitalistes, dont les fonds regorgeaient sur la place, sentaient qu'il fallait entrer dans
(I) A la suite de cette exposition , M. Thomas reçut une médaille d'or pour les fers do la Basse-Indre. MM. Bertrand Fourni and , mécanicien ; Guillemet ntné , fabricant de tissus ; Blanchard , fabricant de papier ; Bouchet , peintre 4 Clissou , obtinrent des médailles d'argent. Des médailles do bronze furent décernées aux religieux de la Trappe pour leurs travaux agricoles} à MAI. Babonneau fils , pour ses ouvrages de forges; Bernard, fabricant de mouchoirs; Bettinger , pour ses cuirs à la jusée; Bousearen, pour des peaux de veau ciré; Colin , fabricant do conserves alimentaires ;. Huetto , opticien ; Laverge , tanneur et corroycur; Mcsnil père, fondeur; Sébllle et David, pour plombs laminés; Cholet, dessinateur et graveur; Molchneth , sculpteur. Des mentions honorables furent obtenues par MM. Baudry et compagnie pour leurs farines ; Boucbaud , rafineur ; Dezaunay pour farines êtuvées ; Dijon , filateur ; Horticr , fabricant de cordages ; Le Coq , fabricant de chapeaux cirés ; Lelong pour ses produits chimiques; Constantin Lcgrand , tonnelier; Mellinet, imprimeur et lithographe ; Polo, taillandier ; Vallet , filateur ; Vinet , fabricant de coutils; Bedert jeune, do Château bourg , Muinier fils , Pertavin, Picou, peintres; Barcmo , sculpteur à Ancenis : Grootairs , sculnuur à. Warjtes,
une nouvelle voie ; mais ils montrèrent peu de discernement dans l'emploi de leurs fonds : des établissements mal conçus . des hommes incapables furent encouragés et crédités par eux. En 1827, une seconde exposition des produits vint stimuler le zèle des fabricants (1) et contribuer à préparer la crise de 1830 par l'élan qu'elle donna à la concurrence. Celte exposition est la dernière que nous ayons eue à Nantes.
Les usines qui se sont établies dans notre ville , de 1825 à 1830, sont très-nombreuses ; la plupart ont succombé ou n'ont obtenu qu'un demi-succès. Parmi les nouvelles branches d'industrie , la navigation en rivière , au moyen des bateaux à vapeur se présentait sous le jour le plus satisfaisant ; aussi a-t-elle donné lieu à une guerre véritable d'écus et d'habileté , qui a eu malheu-
(I) Voici lo résultat do cotte seconde exposition : M. Dobrèe reçut une médaille d'or pour ses fou très à doublage. Des médailles d'argent furent décernées à MM. Laverge * pour ouvrages de'corroierio et de tannerie; Sèbille et })avid y pour des tuyaux de plomb laminé sans soudure ; Bnusearvn , pour des peaux de veaux ciré , recherchées dans le coin ruer co ; Orotaers , pour divers ouvrages do sculpture. Des médailles de bronze à MM. Blot, armurier; Pradal , bonnetier; Geiger , facteur do piano ; Vie pour de pu lits ouvrages do fonte très délicatement exécutés ; Charpentier , graveur en taille-.loucc ; liïetlinet , imprimeur ; Cailtaud , carossier ; Polo, taillandier ; Testé, Mutnier , Blondel , peintres; Guillemet, architecte. Des mentions honorables furent accordées à MM. G altère et Jannet , armuriers ; fïenw et Victor nlangin , pour cartonnage; Le Coq , pour chapeaux vernis ; Suscr , bottier; Mo uniot , pour dos instruments de coutellerie et de chirurgie; JtfeWet, doreur sur bois ; Bernard, fabricant de tissus; Luperger, pour un piano elliptique ; Vorgère, ferblantier ; Fortier, filaleur ; Perraud , pour étoffes de laine fabriquées au métier ; Bernard (déjà nommé) pour dos procédés inventés par lui pour le blanchiment du lin ; Vouittard frètes , pour divers plans d'architecture > Donné, pour divers tableaux*
reusement ses vainqueurs et ses victimes. Ce qui n'a pas empêché d'établir encore deux nouveaux bateaux pour remorquer de Nantes à Paimbœuf, et de Nantes à Angers , et d'autres pour le service des voyageurs , entre Nantes et Orléans , et pour celui de la rivière d'Erdre. Pendant la courte période que nous examinons, nos raffineries de sucre augmentaient considérablement la masse de leurs produits. Elles n'employaient dans le principe que du noir de Nantes ; mais leur consommation s'étant élevée au-delà de quatre milliers par jour, elles ont eu recours aux noirs de Morlaix, d'Angers, de Paris et surtout de Bayonne. Cette dernière ville , qui s'approvisionne d'os en Espagne , nous a fourni jusqu'à 400 milliers par an. Le noir animal , autrefois enfoui dans des fosses au sortir des raffineries , est devenu, depuis qu'on en fait usage en agriculture, et surtout depuis 1825, l'objet de grandes spéculations. D'abord , l'on a déterré les vieux noirs , puis on en a demandé sur toutes les autres places de l'Europe. Aujourd'hui, nous avons une fabrique de noir factice qui doit posséder, ce me semble , les mêmes qualités que le noir des raffineries; mais nous avons aussi des commerçants chez lesquels l'avidité du gain fait taire la conscience , et qui ne craignent pas de se livrer à des fraudes préjudiciables pour nos cultivateurs.
C'est ici le lieu de faire observer avec quelle facilité l'en faisait dci affaires de 1825 à 1830
et de montrer comment à Nantes, comme ail-' leurs , les gens habiles s'y prenaient pour faire fortune ; je ne citerai qu'un seul exemple. Un propriétaire de landes de nulle valeur public un jour qu'il a du minerai de fer sur son terrain (on en trouve presque partout en Bretagne) f plus tard il publie qu'il possède aussi de la houille ; aussitôt les capitalistes le pressent de former une société en commandite pour l'exploitation du fer 5 il résiste , on le somme, au nom de l'intérêt public , de se laisser fléchir $ forcé de se rendre , il vend sa terre quelques centaines de mille francs ( peut - être huit ou dix fois sa valeur) , puis il s'intéresse a l'entreprise pour une somme assez minime. Bientôt les actionnaires colportent partout leur projet d'usine, projet lithographié et d'un fort bon effet sur le papier? ils disent à chacun les dimensions des fourneaux, la quantité d'air que la soufflerie fournira par seconde , etc., etc. 5 mais au jour de la mise en train , point de houille, impossible d'aller plus loin 5 chacun d'eux se désespère, excepté le marchand de terre qui se retire avec un honnête bénéfice. N'avons-nous pas vu à la même époque des commis-voyageurs chargés de placer des crédits , commis voyageurs dont les maisons vivaient elle-même sur le crédit, et se sont anéanties au moment de la crise commerciale?
Parmi les usines créées sur notre place, de 1825
à 1830 , nous avons encore à citer une fabrique de chapeaux de feutre, une amidonnerie, une fabrique de chandelles , une épuration d'huiles , deux fourneaux à coke, un moulin à vapeur, un établissement d'eaux minérales factices, un fourneau pour le charbon de tourbe , une étuve à vapeur pour courber les bordages de navire , une blanchisserie mécanique , une seconde typographie , une usine pour l'éclairage au gaz de la résine et six sucreries de betteraves : ces derniers établissements devaient produire, d'après les prospectus, 6oo mille kilo., et promettaient aux actionnaires des dividendes de 20 et 25 pour 0[0. Mais la plupart des entrepreneurs ignoraient si la betterave pourrait prospérer sur le sol qu'ils allaient exploiter, et toujours les actionnaires étaient de véritables dupes: ici l'on proposait 4 et 5,000 fr. à un gérant, qui ne devait passer que 6 mois à l'établissement et s'occuper uniquement de fabrication; ailleurs, les directeurs demandaient 5 pour 0[0 sur les ventes etles achats ; il y avait, sur le papier, des projets au moyen desquels les directeurs devaient recevoir 25,000 fr. avant que les actionnaires touchassent un sou; aussi, au moment où j'écris, la perte subie par cinq de ces établissements, qui ont succombé, s'élève à plus de 300 mille fr.