‹ Essais historiques sur les progrès de la ville de NantesChapitre 28 sur 35 · INDUSTRIE COMMERCIALE · texte numérisé non relu

INDUSTRIE COMMERCIALE

Le commerce a lieu quand on met un produit

à la portée des consommateurs ; il est profitable quand ce produit acquiert une valeur nouvelle, supérieure à ses frais de mouvement. La commission, la banque, le courtage , les assurances, sont autant de moyens et de formes approprie'es à ses besoins. C'est la principale industrie des villes qui, comme la nôtre, ont un port et un entrepôt considérable, à l'embouchure d'un grand fleuve. En examinant ses phases à Nantes , de 1815 à 1830, nous trouvons d'abord qu'au premier moment de la paix il prend une immense extension. Les affaires s'améliorent tout-à-coup : l'année 1814 avait donné 20 faillites, nous n'en comptons que 3 en 1815 et 2 en 1816. Mais, dès 1817, les ventes ne correspondent plus à la production, tandis que d'un autre côté nos magasins sont remplis de denrées coloniales; aussi, une crise commerciale s'annonce par 10 faillites, et se continue les trois années suivantes, en produisant 14 faillites en 1818, 16 en 1819, et pareil nombre en 1820. Nos commerçants, étonnés de trouver la détresse au sein du mouvement industriel, le plus grand qu'ils eussent vu depuis 90, regrettaient S*.-Domingue , source de tant de fortunes, et demandaient de nouveaux débouchés.

Les plus habiles s'occupèrent de trouver remède au mal,et l'un d'eux,M.Dobrée, rédigea à cette occasion un mémoire qui fut adressé, en 1821, à la chambre des députés, sous forme de pétition. Il demandait: 1.° que les colonies fussent autorisées à expédier à

l'étranger leurs sucres, tant bruts que terrés, pourvu que l'importation s'en fît par navires français de la métropole; 2.° qu'il fût accordé à ces sucres une prime de 7fr. 50 par 50 kilo de sucre brut, et proportionnée pour les terrés; 3.° que nos colonies fussent contraintes à ne consommer que les produits du sol ou du commerce de la mère patrie ; 4.° qu'il fût défendu aux colonies de posséder d'autres navires que les seules embarcations nécessaires à leur cabotage; 5.° que les sucres des colonies fussent soumis en France aux mêmes droits que ceux des pays étrangers. Toutes ces mesures, extrêmement favorables aux commissionnaires et surtout aux armateurs français , pouvaient se traduire ainsi: Imposer à la mère-patrie nue charge annuelle d'environ 10 millions de fr., afin de pouvoir commercer plus librement avec les nations étrangères. Cette pétition , bien qu'elle consacrât des avantages réels pour la France, n'eût aucun succès. A peu près dans le même temps , M. Levesque aîné , maire et négociant de Nantes,publiaune brochure qui répondait à celle de M. Dobrée; elle était écrite avec conviction , mais sousl'influencedc préjugés. Ainsi l'auteur émettait, comme indubitable, cette assertion qu'aux colonies mille individus consomment plus que 10 mille en France; il partageait du reste l'opinion arriérée de la balance du commerce > sur laquelle les étals fondaient autrefois leur économie politique , et regardait comme une perte le numéraire qu«

nous envoyons dans l'Inde en échange des épices. Eu suite de ses principes il demandait que nos colonies fussent astreintes à recevoir de nous tout ce que nous pouvons leur fournir, et que Ton accordât en retour a leurs denrées , vu qu'elles ne peuvent se vendre qu'en France , le privilège de notre consommation. Sous ce rapport, il présentait des considérations souvent justes et toujours spécieuses. Au résumé, le mémoire de M. Dobrée n'a point cette portée que l'on était en droit d'attendre de lui ; c'est simplement l'œuvre d'un homme d'afFaires. On croirait, en lisant celui de M. Levesque, qui est moins bieu pensé et dont les parties sont liées et s'appuient moins fortement , que c'est l'œuvre d'un colon de la Martinique ou de la Guadeloupe.

Le besoin de faciliter l'escompte et les avantages que les banquiers retirent de leurs paiements anticipés par la retenue qu'ils font sur la valeur des billets au porteur, dont ils soldent le montant, portèrent), en 1821, plusieurs négociants de notre ville à créer une société pour l'exploitation de celte industrie. De là , l'origine de cette institution > qui porte le nom de Banque de Nantes, et qui n'est en réalité qu'une entreprise particulière: on voit dans ses statuts que la durée en était fixée à 9 années; le capital social à six cent mille fraucs, divisé en six cents actions de mille fraucs chacune ; que la Banque

ne doit escompter que les billets de Commerce revêtus de trois signatures réputées solvables, et dont l'échéance n'excède pas le terme fixé par le conseil d'administration, ou les billets revêtus de deux signatures notoirement solvables, et avec la certitude qu'ils sont créés pour fait de marchandises; qu'enfin, elle ne peut émettre de billets pour une valeur triple, y compris les sommes dues par elle dans ses comptes courants, ou envers les particuliers, du capital de ses actions.

Cette Banque aurait pu rendre d'immenses services; niais jusqu'ici elle n'a été d'aucune utilité pour le public. Les administrateurs se conformant à la lettre et à l'esprit de ses statuts ont toujours rétréci leur crédit, lorsque les affaires devenaient difficiles. On peut même les accuser de s'être montrés étroits dans leur gestion. En effet, pour ne jamais agir qu'à coup sûr, ils ont toujours eu soin de n'escompter que des billets qui portaient en quelque sorte hypothèque; tandis qu'en étendant le cercle de leurs opérations ils eussent fait des béuéfices beaucoup plus considérables, et donné naissance à un plus grand mouvement des capitaux et de l'industrie, dont ensuite ils eussent eux-mêmes profité les premiers. On voit par le tableau qui suit quels ont été les dividendes de cette entreprise jusqu'en 1831.

Dividendes de la Banque de Nantes, répartis entre les Actionnaires.

1822. — 21,900 f. ou 36 f. 50 c. par action

[de 1000 f. au nombre de 600.

1827. — 67,545 » 75 05 —900 actions.

A l'époque où quelques négociants formaient une banque dans notre ville, M. Henri de la Brosse y établissait une compagnie d'assurances mutuelles. Les commencements de cette association furent pénibles. Les concurrents essayèrent de jeter dans le public des préventions contre ce mode d'assurances. M. de la Brosse répondit et fut assez heureux pour réunir au 25 septembre 1820 plus de 9 millions, minimum fixé par le gouvernement pour la valeur des propriétés qui seraient mutuellement garanties au commencement de la société. À la fin de 1821, la valeur totale des propriétés assurées s'élevait au-delà de 15 millions de francs, elle s'est accrue successivement chaque année, et montait a 30,279,490 fr,

au l. er janvier 1830. On voit, aux rapports de M* de la Brosse, président de cette société, qu'en 1825, époque à laquelle 407 propriétaires se trouvaient libres de n'en plus faire partie, 10 seulement se retirèrent. Les pertes de cette société ont été, année commune, de 1 sur 10,000, chiffre déjà constaté en Angleterre.

En 1822, les armements de Nantes pour la pêche de la baleine fixèrent l'attention publique. Ils devinrent, deux ans plus tard, le sujet d'une intéressante communication à la Société Académique par M. Thomine. Je résumerai ici en quelques mots le mémoire si plein de faits de cet économiste. Conduit après la paix en Angleterre parles affairesde sa maison, M. Dobrée eut occasion de remarquer combien la pêche de la baleine emploie de navires et de marins chez nos voisins d'outre-mer. De retour en France, il fit venir de la Grande-Bretagne les ustensiles et les hommes nécessaires pour introduire chez nous celte industrie que les Basques ont exploitée les premiers, et dès 1817, il expédia pour la pêche, le troisroâts le Nantais , sous le commandement du capitaine Winseloo, qui revint au bout de 14 mois chargé du produit de 27 baleines. 2 mois et 1/2 «après son retour, ce navire fut remis en mer. Pour ce second voyage aucun des ustensiles venus d'Angleterre ne fut employé. Les harpons, les lances et autres instruments de fer, furent fabriqués par Rf. Jtebonneau; les lignes par Rf.

Chalas; les chaudières par M. Mesnil; les pirogues par M. Boude t. Après 15 mois de mer, ce navire revint à Nantes, chargé du produit de 29 baleines. Dans un troisième voyage de 18 mois, le Nantais rapporta dans notre port le produit de 3 3 baleines. Des succès aussi remarquables ne pouvaient passer inaperçus, et bientôt les premières maisons de Nantes suivirent l'exemple de M. Dobrée.

Un capitaine, M. Théhaud se distingua, parmi tous ses collègues, par son habileté qui lui a valu sur notre place le surnom de T/iebaud-Baleine il mit à connaître toutes les parties de la pèche tant de zèle qu'il devint capable d'entreprendre un voyage avec un équipage entièrement composé de Français qui ne s'en étaient jamais occupés. La pêche de la baleine a eu pour notre ville le plus heureux résultat; non -seulement celte industrie nous est restée, mais nous lui devons encore l'introduction à Nantes du feutre à doublage et des câbles en fer. Le peu de durée des câbles de chanvre sair les fonds de corail porta M. Dobrée a faire venir d'Angleterre des chaînes qui ont servi de modèle à MM. Bertrand- Fourmand, Babonneau et Potel. La fabrication du feutre à doublage est restée propriété de sa famille par suite du brevet d'importation qu'il avait pris pour s'en assurer l'exploitation.

La renommée nous avait annoncé successivement l'affranchissement de toutes les anciennes colonies c}e la péninsule, et nos commerçants fixaient

vers ces nouveaux états des regards de convoitise , ils ne parlaient à la Bourse que du Mexique, de Guatimala , du Pérou, delà Colombie > du Chili et du Brésil; ils espéraient y trouver le placement des marchandises qu'ils y envoyaient avant la révolution par l'Espagne et le Portugal et se complaisaient dans l'énu— mération des richesses de ces contrées : les mines d'argent du pays , dont Cortez fit la conquête ; les oliviers , les vanilles , les indigos , les bois de teinture , les baumes , les résines et les autres productions des tropiques que fournit Guatimala ; les mines d'or , d'argent , de platine , de sel gemme , les éméraudes , les quinquina , les cacao, les cafés ,♦ les sucres delà Colombie , où commandait le Napoléon du Nouveau-Monde ; les mines d'or , d'argent , de mercure , de plomb, de cuivre , de sel gemme , les sources de petrolle du Pérou; ses quinquina, ses baumes, ses résines ; les chinchilla du Chili et ses productions minéralogiques ; les cuirs de Buénos- Aires et les ressources que présente la Plata pour la navigation fluviale dans l'intérieur de la république et pour le commerce avec Corientes et le Paraguay ; enfin les mines de toute espèce du Brésil , son abondance en bois de leinture et denrées des tropiques. Ils énuméraient encore la population de ces anciennes colonies de l'Espagne et du Portugal et ils essayaient de calculer approximativement leurs besoins, Maislç

gouvernement qui tenait plus au principe de la légitimité qu'à la prospérité de la France se garda bien de reconnaître les nouveaux états d'Amérique et d'entrer avec eux en relations suivies ; aussi l'Angleterre et les Etats-Unis s'emparèrent-ils presqu'exclusivement, par des traités avantageux, du commerce de ces contrées. L'Angleterre , persuadée qu'après avoir crédité leur indépendance elle en obtiendrait des conditions plus avantageuses , leur prêta 315 millions 600 mille francs et forma, pour exploiter leurs mines, des compagnies dont le capital s'élevait à 36 millions. C'est ainsi que nous seuls ne savions pas tirer parti des circonstances et que notre ville subissait l'influence d'une politique arriérée.

De 1821 à 1830 il nous reste, sous le rapport du commerce , peu de faits à citer; au relevé des faillites nous trouvons les chiffres suivants :

Années. Nombre des faillites.

Ces chiffres ne suffisent pas pour donner une idée de la situation de la place. Chaque année , en effet , liquide celle qui l'a précédée, et les mauvaises affaires de 1830 ne se sont montrées qu'en 1831. D'un autre côté, l'extrême concurrence et les tentatives si fréquentes , en fait de nouvelles industries , peuvent produire des sinistres sans que le crédit d'une ville soit ébranlé, et que l'on ait cessé d'y négocier avec avantage. Je dois donc rappeler que les années 1825, 1826 et 1827 ont été très -bonnes pour Nantes , et que, dans cette dernière, les opérations sur les grains , habituellement si hasardeuses , ont constamment réussi ; grand nombre de navires de notre port furent chargés de blé pour Marseille, et tous y' vendirent leur cargaison avec bénéfice.

En 1829 , M. Busseuil , imprimeur , éleva une concurrence à la Feuille Commerciale de M.

Mangin , sous le nom iïÉcho du Commerce. Ce journal , auquel coopérait M. Jalaber, se présentait avec des conditions avantageuses de rédaction, d'impression et de modération dans le prix d'abonnement ; mais il n'a pu se soutenir. Cette entreprise prouve, du reste, que le mouvement des affaires était considérable.

Le résumé ci-joint des opérations de la société anonyme d'Assurance de notre ville est un document de plus, qui permettra de mieux comprendre la marche du commerce sous la restauration.

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