‹ Essais historiques sur les progrès de la ville de NantesChapitre 29 sur 35 · ST S · texte numérisé non relu

ST S

V| M* fcO O

OONOïWO

00 CD Ot © O N K5 co h* © CD CO

00 "S co

ifN©ÎOOTK50K5 0000

ootococVTOooocni-fei^K?

COQOfcOOlOOOCD^OOM- OOKDOOlOtn^CO^KNto

O K5 X O W © W i<s M. tsî

WQOK5çûOt©M^MiOïCi)*XOW

KN On V| CO 00 oo

OTOOCOQOCnOOOC)

)NNOi(SO)C0iISOTi(nCOQOCa9QOCO

K5«OOX)*^XOîMi©»VlXK5KN v «* s» >• «• >• «* >•

§Oi©OcDOnviotO<Di-*CnOT**vi OOi^CiVitorf^K5IOVïj(^vx»^>-*.K3 <7>"^i-*K5OvjN*0rTCDK30/TCD>*v|

COO^(OCnO)SK8CAilsOOris»*ico w CD CD KN CC O 00 O Ci 00 00 C* ^ j*n <£>

en

Il est important de faire observer, pour l'intelligence de ce tableau : 1.° que la place de Nantes est en grand renom de prudence , et que , par suite, la Société dont nous publions les opérations a beaucoup assuré pour Rouen, le Havre et Bordeaux $ 2.° que les assurances faites pour les risques de la rivière de Loire sont réunies à celles de mer ; 3.° que la Société n'ayant été autorisée que pour 5 ans , les années 1822 et 1827 sont chargées d'un report , ce qui en grossit les chiffres ; i.° qu'en 1830 les chiffres sont beaucoup trop faibles proportionnellement aux affaires qui se sont faites, ce qu'il faut attribuer à la grande quantité d'assurances portées sur la place de Londres. L'on sait en effet qu'il existe en Angleterre une loi qui dégage les assureurs, en cas de guerre, des assurances pour risques de guerre, contractées envers les étrangers; mais l'on sait aussi que l'on a trouvé moyen d'éluder cette loi, soit par un contrat d'honneur de la part de l'assureur, qui s'engage à renoncer au bénéfice de là loi, soit par l'entremise d'un tiers , qui se charge de l'affaire et cautionne l'assureur vis-à-vis le négociant étranger, dans le cas de manque de parole ; (tant il est vrai que la paix est, aujourd'hui, le premier besoin des peuples, et qu'ils ne peuvent plus renoncer aux transactions dont elle est la source.) Enfin , il faut observer encore que les chiffres cidessus ne représentent que le 10. m9 des assurances faites chaque année dans notre ville*

Le mouvement du port et l'état des denrées consommées annuellement sont encore deux éléments qui permettent de juger la situation du commerce de 1815 à 1830.

La moyenne des années 1825 , 1826 , 1827 , 1828, 1829 et 1830, nous donne les chiffres suivants pour ce qu'on appelle le long cours et le grand cabotage et ppur l'importation et l'exportation par navires étangers.

Exportation par navires français.

• Nombre Tonnage Tonnage effectif. Nombre des

des des hommes

bâtiments. navires. d'équipage.

Par navires étrangers.

Importations par navires nationaux.

Par navires étrangers.

Les années 1828 et 1829 nous donnent pour moyenne du petit cabotage :

Navires sortis.

Navires .entrés.

Le nombre des bâtiments de toute nature qui entrent habituellement dans le port et qui en sortent s'élève à près de 8,000 , d'où nous devons conclure qu'outre les 4,755 navires cidessus, 3,000 bateaux, allèges, etc. , contribuent encore à la mouvance des affaires dans notre cité.

En rapprochant ce tableau de ceux que nous avons déjà fournis pour des époques antérieures, nous trouvons que le commerce de notre ville a beaucoup déchu de son ancienne prospérité sous le rapport des relations extérieures , et qu'il n'est pas plus considérable qu'en 1700 $ quant au petit cabotage , je suis porté à croire que jamais il n'a été plus florissant que pendant la seconde restauration.

La consommation comparée des années comprises entre 1816 et 1830 n'offre pas de grandes variations dans les denrées de première nécessité, si l'on en excepte le vin , les fourrages et les matériaux de construction , qui nous donnent le résultat suivant :

Vins en cercle 31,696 hec. 87,001 hec.

Vins en bouteilles 142 hec. 232 hec.

Foin 3,993,130 kil. 6,130,760 kil.

Paille 331,070 kil. 617,460 kil.

Avoine .... 8,386.hec. 68,422 hec.

Chaux 13,937 hec. 48,191 hec.

Plâtre. .... 500,461 kil. 1,168,235 kil.

Ardoises carreaux, tuiles. . . 3,635,383 5,447,590 Tuffeaux . . . 124,740 687,405 Nous trouvons aux registres de l'octroi qu'en 1817 , année moyenne , pour la consommation des autres denrées , il fut tué à Nantes 3,724 bœufs et vaches, 20,597 veaux, 24,278 moutons, 7,072 porcs, 1,986 porcs de lait , et que notre ville reçut en outre o8,948 kil. de viande dépecée, 238,916 de poissons salés, 2,709 barils de harengs salés, et 126,733 de fromages étrangers.

Parmi les comestibles , nous trouvons encore 477 hect. d'huile, 1,771 de bière, 908 de vinaigre , 4,394 de châtaignes.

Au chapitre des combustibles figurent 139,994 kil. de suif, 11,543 de chandelle , 436 de bougie , 5,440 de cire , 756 hectolitres d'huile commune, 30,039 stères de bois de corde, 1,808 de bois irréguliers, 5,498 charretées de racines, 672,250 cotterets, 485,565 fagots de boulangers , 1,015,465 fagots curets , 1,167,026 à un ou deux liens, 52,366 hect. de charbon de bois, et 93,793 de houille.

Le tableau suivant, quoique n'ayant pas un rapport aussi direct que ceux qui précèdent avec la marche des affaires , est cependant de nature à mettre en évidence la prospérité commerciale née en France des quinze années de paix de la restauration.

Déjà j'ai fourni pour l'an XI, les chiffres des diverses professions dans le département en signalant ce fait, que c'est par de semblables études, inais plus générales et plus complètes, qu'il sera possible un jour de se rendre un compte exact de la division du travail et de la distribution des produits. On ne verra donc pas sans intérêt ceux-ci qui placent sur deux lignes parallèles les années 1815 et 1830.

Années

professions. 1815 — 1830

Avocats stagiaires, *

Id. admis au stage.

Imprimeurs,

Id. lithographes, Libraires,

Journaux, recueils périodiques, Docteurs-Médecins , Officiers de santé , Chirurgiens-dentistes , Sages-femmes, Pharmaciens, Écoles secondaires, Pensionnats de demoiselles , Professeurs particuliers de mathématiques, Écriture et tenue de livres, Professeurs de dessin et peinture, Sculpteurs ? •

Graveurs , 3—7 Marchands de bois , 15 , — 21

Brasserie , 1—2 Brosseries , 2 — 4

Chapeliers , 21 — 23

Confiseurs , 4 — 7

Cordiers , il — 9

Draperies, 25 — 29

Epiciers et Droguistes , 52 — 73

Faïenceries, 2 — 1

Filatures de. coton, 3 — 18

Fonderie en fer, 1 — 3

Luthiers , 3 — 5

Meubles et glaces , 8 — 13

Orfèvres , bijoutiers , 15 — 34

Capitaines au long cours , 149 — 200

Raffineurs, 4 — 12

Quincailliers , 16 — 20

Bouchers , » — 54

Vins en gros , 12 — 66

Boulangers, » — 85

Deux conclusions sortent de ces chiffres , la l rc que les professions de luxe ont plus augmenté en nombre que les autres ^ la 2. e que sous la restauration le sort du peuple est resté stationna ire, pendant que celui de la classe moyenne s'améliorait rapidement. J'aurais pu compléter ce tableau par une statistique des ouvriers de toute espèce que renferme notre cité; mais j'ai pensé qu'il était mieux de ne rien dire à ce sujet que de publier les renseignements inexacts que possède la Mairie*

29 ET 30 JUIXAET.

Depuis long-temps une rumeur vague jetait dans le public des bruits de coups d'état et de cours prévotales , comme pour sonder l'opinion. Des incendies , dont avec assez de vraisemblance on accusait le gouvernement, désolaient l'Illeet- Vilaine , la Mayenne et Maine-et-Loire.

Tout faisait pressentir un craquement dans notre machine sociale, lorsque le 29 juillet au matin les ordonnances de Charles X sont placardées dans les rues de Nantes : aussitôt l'anxiété se peint sur les figures. Les patriotes s'abordent sans se parler, ou leurs paroles sont brèves. Vers le soir éclate un violent orage qui suit les rives de l'Erdre, et, comme dans des moments aussi critiques , le cœur vivement ému trouve partout des sympathies, il semble à chacun que ce bouleversement delà nature n'est que Pavant-coureur d'une tempête encore plus terrible. Déjà l'indignation publique fait explosion au théâtre. Mais aussitôt, par les ordres du général Despinois , qui commande la ville, un bataillon du i0. ma forme un grand cercle sur la place de la Comédie. Les cris de meurre Charles XI A ba§

Charles XJ Vive la Liberté! retentissent dans les groupes, entièrement composés de jeunes gens et d'ouvriers : on discute, on s'agite, mais aucun chef ne se présente, aucun homme ne se montre pour servir de drapeau , et , faute de s'entendre, on ne fait rien. Quelques jeunes gens proposent d'enlever le Château : poignarder la sentinelle si elle s'opposait à leur entrée, se jeter, le pistolet au poing, au-devant des râteliers où sont déposés les fusils du corps de garde, intercepter les communications en levant le pontlevis ; menacer ensuite le général Despinois de faire sauter les poudres si on les attaquait avant qu'ils eussent eu le temps d'armer leurs compatriotes, voilà quel était leur projet; quinze hommes décidés eussent suffi pour le mettre à exécution : ils ne se trouvèrent que six, et l'abandonnèrent indignés des nombreux refus qu'ils éprouvaient.

Cependant il est 10 heures 1(2, les cris diminuent, et la foule commence à s'écouler; lorsque le maire, M. Levesque aîné, ennuyé de voir encore des rassemblements , ordonne aux gendarmes de les dissiper : un roulement se fait entendre ; aussitôt les citoyens sont chargés jusques sur les gradins du théâtre; des pierres pleuvent sur la gendarmerie ; mais la place est évacuée, et quinze jeunes gens sont arrêtés* Ainsi commencèrent les premières hostilités.

La nuit 0e passe, nuit d'angoisses et de sueurs

320 PROGRES DE NÀKTES.

froides. Au point du jour, quelques patriotes sont déjà debout et prêchent l'insurrection ; à l'heure du courrier une foule considérable se presse dans la rue de la Poste et dans celles qui Pavoisaient, la révolte imminente devint le sujet de toutes les conversations ; déjà les libéraux se divisent en deux nuances distinctes : les uns appartenant à la haute bourgeoisie voudraient conserver la charte de Louis XVIII , un changement de ministère leur suffirait; soumis à ce qu'ils appelent la légalité, ils semblent redouter plus les orages révolutionnaires , si cruels au commerce , que le- despotisme : ils se réunirent chez M. Bournichon pour aviser aux moyens de mettre leurs propriétés à l'abri. Les autres , plus jeunes ou appartenant à la classe du peuple , ne veulent plus de Bourbons et le proclament hautement, pour eux la révolte est le plus saint des devoirs. — Ils voudraient délivrer les prisonniers faits dans la journée précédente , empêcher le Morbihan et la Vendée de se réunir; ils voudraient surtout faire une diversion en faveurdes patriotes parisiens , aussi tous mettent-ils le temps à profit. Ecoutez leurs discours: -Un chef : il n'y en aura qu'après la victoire. — Mais que faire P — Compter d'abord sur nous , puis encore sur nous et marcher* — Mais si personne de marquant ne nous dirige. — Les hommes marquants ont peur de se compromettre, ils ne viendront qu'à la curée* — - Despinois est lâche y faisons du bruit

PROGRÈS DE NÀNTE».

pour V * étourdir et nous gagnerons du temps» —Il faut semer l'agitation, si Von veut un mouvement populaire» — Bientôt , vis-à«*vis la douane , se forment de nouveaux groupes, où Ton tient le même langage , mais partout on sent le besoin d'ensemble , aussi Ton décide qu'un député sera envoyé vers les notables commerçants de la ville réunis chez M. Bournichon. Messieurs, dit-il, nous attendons le résultat de votre délibération , les jeunes gens et les ouvriers sont prêts, que décidez-vous ? L'un d'eux alors prenant la parole : Messieurs , n'admettons point les jeunes gens dans notre réunion, nous voulons la charte et la paix , rien de plus / si nous demandons la réorganisation de la garde nationale, c'est uni' quement pour protéger nos biens, nous ne dési-* rons pas de révolution. — Cela suffit, répliqua l'envoyé , nous ferons nos affaires tout seuls.

Cependant le courrier arrive : il en sort un voyageur qui se hâte de disparaître pour se soustraire aux recherches de l'autorité \ mais la voiture a ses fleurs de lis enlevées , mais ce voyageur a vu le combat et l'a raconté, quelques meneurs qui s'empressent de comparer tous les récits, s'aperçoivent que la victoire n'est nullement décidée en faveur des patriotes, cependant ils le dissimulent avec soin et vont partout, au contraire , proclamant à haute voix le massacre des Suisses et de la garde. Jeunes étudiants , hommes des faubourgs, c'est à qui redira votre gloire çt la

honte des habits brodés cachés dans les caves.

Les notables du commerce s'étaient portés chez le maire. Pendant qu'ils sollicitaient la réorganisation de la garde nationale y dont quelques* uns d'entr'eux espéraient ensuite faire usage pour tenter un mouvement révolutionnaire 9 des hommes d'action se réunissaient sur la place Graslin. L'on apprend qu'ils ont été refusés : aussitôt mille clameurs s'élèvent dans cette masse hétérogène : l'un réclame l'organisation de la garde nationale , d'autres la mise en liberté des prisonniers; des cris de vive Napoléon II vive la République, à bas Charles X 9 meurre Charles XI se font en tendre, des cris de vengeance et de mort contre le maire leur succèdent, et des flots de peuple que domine la colère se précipitent vers sa demeure en annonçant les projets les plus sinistres. Quelques hommes veulent arrêter et diriger le mouvement. Vains efforts ils sont entraînés , et leur voix se perd; l'un d'eux cependant , monté sur des décombres , parvient à se faire entendre : Citoyens y s'écrie- 1— il , prenons garde d'être trompés y mais aussi ne soyons pas aveugles dans notre colère? ayons pour nous la force d'une bonne cause mais ne versons pas le sang les premiers? commençons par demander de nouveau l'organisation de la garde nationale , et cependant armons-nous par prudence / une fois prêts au combat que Von nous refuse ou que l'on ne nous refuse pas } le cœurnous dira ce qu'il

faudra faire. Cette harangue produit effet, le peuple s'arrête et députe au maire pour connaître ses intentions* Un garde de-ville passait, il avait contribué à l'arrestation des 15 jeunes gens incarcérés la veille. Soudain un artisan lui arrache son sabre , il allait l'en frapper , mais on s'y oppose. Une lettre adressée au préfet par le maire est saisie sur l'agent public. Le député envoyé chez M. Levesque s'en empare et se rend chez lui. Cest ainsi, Monsieur, dit-il, en la lui remettant cachetée, que nous entendons la liberté et la marche que nous devons suivre voyez du reste ce que vous voulez faire pour la tranquillité de la ville dans les circonstances crifcques oit nous nous trouvons. M. Levesque , comprenant qu'organiser la garde nationale c'était travailler au profit de la révolution , ne donne que des réponses évasives \ aussitôt qu'elles sont connues , les cris de mort et de vengeance se font entendre de nouveau. Une seconde députa tion remonte alors chez lui : dans son escalier même l'on engage l'un des membres qui la compose, et qui est armé, à l'arrêter comme otage, s'il y a moyen de le soustraire à la fureur du peuple, a favoriser sa fuite dans le cas contraire. Le maire, cette fois , ne peut éluder. Placé dans la cruelle alternative de trahir son parti , ou d'échapper au danger qui le menaçait par une de ces promesses que personne d'ailleurs ne peut regarder comme sacrées ,

il prit la seule détermination qu'un homme ferme pouvait prendre à sa place. Bientôt le peuple entendit ces paroles rassurantes : « Les prison- » niers sont aux mains du procureur du roi 9 et n M. le maire ne peut rien pour eux qu'inter- » céder vivement ; quant à la garde nationale , » il va sWuper de la rétablir. Du reste, il n s'entendra avec le général et le préfet pour » les mesures à prendre ultérieurement : ainsi » donc ouvrez vos rangs , qu'il puisse se rendre » librement à la mairie. » Des cris de vive la liberté! vive la charte ! succèdent à cette communication, et M. Levesque, entouré d'un cercle de jeunes gens qui le protège , se rend à l'Hôtelde-Ville.

Une heure se passa , le peuple attendait l'exécution des promesses du maire , lorsqu'il apprit que ce magistrat, loin d'appuyer l'organisation de la garde nationale, s'y opposait de toutes ses forces. Quelques patriotes décidés songèrent alors à se procurer des armes : ils quittèrent la place Graslin accompagnés d'une trentaine d'individus, qui les abandonnèrent au détour d'une rue ; d'autres réunis en un groupe pensaient qu'il serait urgent de se mettre sur la défensive. Eh bien! leur dit l'un d'eux, vous êtes là comme des filles , vous criez assez haut / mais vous agissez pas. Est-ce ainsi qu'on fait les révolutions P L'occasion est propice , H faut la saisir. Dans les moments de danger , l'homme de tête montre

à ses adversaires une audace qui les étonne, une célérité qni les prévient Ces paroles , prononcées avec énergie , furent reçues par des applaudissements. Alors le harangueur proposa de faire de l'Erdre une ligne de défense en barricadant tous les ponts. Il proposa encore de barricader de même le pont de la Poissonnerie et de couper l'un des ponts de Loire : par ce moyen, disait-il, nous aurons pour nous tous les nouveaux quartiers , la place Bretagne , le Marchix et l'île Feydeau.

Mais lorsqu'il fut question de quitter la place Graslin pour mettre ce projet à exécution , il ne se trouva que deux ou trois artisans qui voulussent raccompagner. Bientôt cependant ce petit groupe descendit la rue Crébillon, où quelques jeunes gens les rejoignirent. Le moment était critique , il s'agissait de savoir si au nombre de cinq où six l'on commencerait les actes d'hostilité. Deux personnes se détachèrent pour aller porter dans toute la ville et surtout à la Bourse cette nouvelle que l'on allait couper les ponts ; les autres pensèrent qu'en traversant la place Royale et les rues en courant et en criant, ils exciteraient la curiosité et seraient suivis par le peuple. Ce moyen leur réussit, arrivés au pont de la Poissonnerie , ils étaient déjà 15 à 20$ ils y recurent de nombreux renforts, les uns venant de la Bourse, les autres de la place du Bouffay sur laquelle se trouvait une grande foule.

Au pont de la Magdelaine, quelques ouvriers munis de pioches voulurent s'arrêter, mais sur les observations de ceux qui dirigeaient le mouvement, ils passèrent outre ; bientôt ils se trouvèrent au nombre d'environ cinquante au pont de Pirmil. 11 y eut 1b comme un moment d'hésitation, soit fatigue d'une course rapide, soit appréhension de se mettre ouvertement et en plein jour en état de rébellion. Mais une maiu décidée enleva une pierre du pavé et la jeta dans la Loire, aux cris mille fois répétés de vive la liberté. Les hommes qui se sentaient les plus capables conduisirent l'opération : ils commandaient, on obéissait; en moins d'une demi-heure l'arche fut coupée. Les uns alors s'occupèrent de faire retirer sur la rive droite les bateaux qui se trouvaient sur la rive gauche , les autres rentrèrent en ville pour se procurer des armes.

Déjà deux cents patriotes se trouvaient réunis à la Bourse. Ils n'avaient point de chef, et personne parmi les anciens militaires auxquels on proposait le commandement ne voulait l'accepter. Au bout d'une heure ou deux de confusion, 150 d'entre eux se portèrent vers la demeure du général Despinois pour réclamer les prisonniers: arrivés sur la place Louis XVI, ils étaient à peine 80, un coup parti , on ne sait trop comment , devint le signal de la lutte qui s'établit entre eux et les soldats du 10. omo léger ; 47 de nos compatriotes furent atteints, parmi lesquels 10 ont

succombé. Une partie des soldats qu'ils avaient en tête prit la fuite, mais d'autres les remplacèrent, et réunis au poste du corps-de- garde , ils formèrent un demi-cercle autour des citoyens. , Ceux-ci se retirèrent à leur tour , les uns en je» tant leurs armes, un plus petit nombre avec un admirable sang froid.

Le sang avait coulé, l'exaspération marchait en croissant; aussi en un instant lts postes de l'intérieur de la ville furent désarmés , et les douaniers qui se portaient au pont de Pirmil pour empêcher de le couper, furent arrêtés dans leur marche. Les rassemblements continuèrent jusqu'au soir où la foule se dissipa ; quelques ouvriers restèrent seuls au poste central , observant une discipline toute militaire et prouvant par leur conduite , la moralité du peuple français. Le lendemain samedi , la chambre de commerce prit sur elle d'administrer en l'absence des autorités. Ennemie par son essence de toute révolution, elle ne songea qu'à ses intérêts du jour, et se borna à laisser les affaires dans le statu quo, sans se mettre à la tête d'un soulèvement qu'elle voyait déjà gros de faillites et dont elle ne comprenait pas toute l'utilité. Ce ne fut que le deux août, et lorsque tout était terminé, que le général Du mous lier accepta le commandement de notre garde nationale. Ses débuts ne furent pas heureux : son premier ordre du jour placardé dans les rues enjoignait aux habitants de ne pas dé-

tourner les soldats de l'obéissance passive qu'ils devaient ù leurs chefs. On lui attribue aussi la défense qui fut faite dans les divers postes . de prendre la cocarde tricolore. Dans la nuit du 2 au 3 août le général Despinois quitta Nantes pour passer dans la Vendée, qu'il ne réussit pas à soulever. Il se porta d'abord au-devant de ses cuirassiers qui, faute de pont, avaient été forcés de remonter jusqu'à Saint-Julien et de passer la Loire à gué.

Les, royalistes furent tellement déconcertés . dans notre ville comme à Paris de la révolution de juillet, qu'ils ne surent rien faire pour en arrêter les progrès. Le général Despinois eut pu , cependant, s r il avait compris sa position, jouer un grand rôle, peut-être même balancer la forlune* du peuple } mais il perdit le temps en délibérations. Plus tard, comprenant la faute qu'ils avaient commise, les royalistes essayèrent de la réparer en fondant M Ami de l'Ordre. Signaler les abus, harceler sans cesse les autorités, montrer au peuple combien là concession de droits politiques^ quelques mille électeurs de plus est impuissante pour son bonheur > jeter le ridicule à pleines mains sur ]a révolution de juillet et sur la nouvelle dynastie, réchauffer au contraire la piété royaliste en faveur d'un enfant proscrit pour les fautes de son grand-père et victime des malheurs de sa famille, tel était le but qu'ils se proposaient, et telle est la mission- qu'ils ont

remplie avec autant de persévérance que de talent. Cependant un pareil journal , même combiné avec d'autres entreprises semblables, ne pouvait rien produire; il a fallu toute la faiblesse du pouvoir pour lui donner quelqu'importance $ et, certes, lorsque Charles X quittait la France 9 les nobles avaient assez de puissance en main pour reprendre les rênes de l'État s'ils avaient eu des vues unitaires, la conscience de leurs forces et la ferme volonté de déserter une légitimité décrépite pour reconstituer une aristocratie puissante. Mais au lieu de soupirer après les baïonnettes étrangères et d'organiser les cadres des vendéens, au lieu de retirer leurs fonds du .commerce pour produire des désastres, au lieu de chercher à renverser le crédit , au lieu de se cloîtrer dans leurs châteaux T il fallait se présenter sur la place publique, s'avouer hautement chefs d'un parti industriel et dominer à la fois par la force , de l'argent et de la capacité. On ne saurait nier d'ailleurs que les nobles n'aient, souvent aux yeux du peuple, une grande supériorité sur les riches parvenus , qu'ils doivent à ces manières élégantes et polies , à cette bienveillance paternelle pour leurs inférieurs, à cette charité religieuse qui, chez beaucoup d'entr'eux, commandent l'estime et le respect. Félicitous-nous donc qu'ils aient lié la cause de l'aristocratie à celle de la légitimité, et qu'ils n'aient pas mieux §u défendre l'une cjue l'autre.

Je ne pousserai pas plus loin le récit des événements qui se sont succédé dans notre ville; j'attendrai pour continuer mon œuvre des jours plus calmes et la cessation de cet état précaire dans lequel nous vivons. Que dire d'ailleurs qui ne soit une attaque continuelle contre un gouvernement sans intelligence des besoins du pays?

La révolution de 89 avait affranchi la classe moyenne: la révolution de juillet n'eût-elle pas dû affranchir les prolétaires ? Accorder le droit électoral non plus à la fortune , mais uniquement à la capacité 4 supprimer les impôts sur le sel et sur les boissons au moyen de la caisse d'amortissement ; relever le crédit public , le commerce et l'industrie en consacrant 10 ou 20 millions de rente à encourager de grands travaux publics, et surtout la construction d'un vaste système de chemins de fer, qui eût lié toutes nos grandes villes et augmenté énormément la valeur du fonds social de la France \ introduire le bon marché dans le gouvernement ; poser en principe la nécessité d'examens sévères et spéciaux pour toutes les places de finances 9 d'administration et de diplomatie; couvrir notre patrie d'écoles de toute espèce ; remplacer les receveursgénéraux par des banques d'escompte et de commandite destinées à faire baisser, au profit du petit commerce et de la petite industrie , le taux de l'escompte , c'est-à-dire le loyer des instruments de travail, et à créditer les ouvriers la-

borieux, économes et éclairés ? employer l'armée à .des travaux d'utilité générale, en faisant en sorte que chaque soldat revînt chez lui plus moral , plus robuste , sachant lire, écrire, compter, capable d'exercer une profession et possédant un petit pécule ; proclamer hautement qu'aulieu de punir il faut réformer , et , par suite, supprimer la peine de mort et changer le système pénitentiaire ; ne pas contraindre par une loi absurde sur les céréales l'immense majorité des Français à payer à 64 mille grands propriétaires , qui possèdent les deux tiers de la France, un énorme impôt ; réformer le système hypothécaire et les autres lois qui pressurent l'industrie au profit de la propriété foncière ; créer dans les provinces de grands centres de science, de commerce et d'industrie , et détruire la centralisation qui nous régit , en accordant, à chaque localité le droit de régler ses intérêts particuliers ; briser les chaînes qui entravent la prospérité commerciale et manufacturière; enfin, propager les baux à long terme et les banques agricoles : voilà les principales améliorations que nous avions droit d'attendre du nouveau gouvernement. Faut-il ajouter qu'aucune encore n'a été réalisée, et que le pouvoir n'a su jusqu'ici, pour ramener la paix et la confiance, qu'employer la force brutale, lorsque c'était surtout a la force morale qu'il fallait recourir. .

Page 1